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Confluences Méditerranée

2010/2 (N°73)

  • Pages : 189
  • DOI : 10.3917/come.073.0013
  • Éditeur : L'Harmattan

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Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, la plus grande partie de l’Europe centro-danubienne était occupée par un vaste Etat de 700 000 km², l’empire austro-hongrois sur lequel avait longtemps régné l’empereur François-Joseph Ier (1848-1916). Dans l’Europe d’alors où s’affirmait depuis le début du XIXe siècle le principe des nationalités avec son corollaire l’Etat-nation, l’Autriche-Hongrie constituait aux yeux de beaucoup un Etat anachronique par la diversité ethnique, linguistique et religieuse de ses habitants. On y parlait en effet une bonne dizaine de langues que l’on écrivait au moyen de deux alphabets, le latin principalement mais aussi le cyrillique. On y pratiquait toutes les grandes religions monothéistes dans un climat de tolérance : une exception dans cette partie de l’Europe. Les religions chrétiennes y étaient très largement majoritaires et en premier lieu le catholicisme, mais aussi les différentes confessions protestantes et la religion orthodoxe. Il y avait aussi une importante communauté juive dont les effectifs s’étaient sensiblement accrus à la fin du XIXe siècle avec l’arrivée de juifs de Roumanie et de Russie victimes de pogroms, sans oublier les 700 000 musulmans de Bosnie-Herzégovine, un territoire que l’Autriche-Hongrie administrait depuis 1878 et qu’elle annexa en 1908.

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Le caractère multinational de l’Autriche-Hongrie s’explique par la politique menée depuis le XVe siècle par la Maison d’Autriche, c’est-à-dire les Habsbourg. L’incorporation de nouveaux territoires au noyau central constitué par l’Autriche proprement dite fut rarement le résultat d’une conquête. Le plus souvent, il s’est agi soit du ralliement volontaire de certaines populations à l’Etat habsbourgeois – ainsi en 1382, les habitants de Trieste se placèrent sous la protection des Habsbourg pour échapper à l’impérialisme de Venise –, soit d’une politique matrimoniale habile, notamment sous l’empereur Maximilien et sous Charles Quint. Ainsi en 1526, Ferdinand de Habsbourg hérita de la Bohême et de la Hongrie à la mort de son beau-frère Louis II Jagellon tombé à Mohács en luttant contre l’envahisseur turc. Ce qu’il faut souligner, c’est que, quel que soit le mode d’acquisition, tout territoire qui entrait dans le patrimoine des Habsbourg conservait ses propres institutions, ses « us et coutumes », son système judiciaire. La décentralisation et le large degré d’autonomie de ses diverses composantes ont permis à la monarchie habsbourgeoise de constituer un élément de stabilité au cœur de l’Europe et de faire vivre en bonne intelligence des peuples que tout séparait. Malgré le néo-absolutisme de Metternich, malgré les révolutions de 1848-1849 et la répression qui suivit, l’empire des Habsbourg, par le compromis de 1867 devint une double monarchie formée de deux Etats souverains, l’Autriche et la Hongrie, liés par des intérêts communs sous un monarque unique, empereur à Vienne et roi à Budapest. A la différence de la plupart des Etats balkaniques et de la Russie des Romanov, l’Autriche – Hongrie était un Etat constitutionnel où les principales libertés étaient garanties à tous les habitants quelle que soit leur nationalité, et où la justice, égale pour tous, était indépendante. C’était un Etat de droit, un héritage d’une tradition ancienne confortée au XVIIIème siècle par Marie-Thérèse, la « mère de la patrie », et par son fils Joseph II avec le « despotisme éclairé ». A Vienne, la devise Justicia Regnorum Fundamentum (la justice est le fondement des royaumes) inscrite en lettres d’or au fronton du portique d’accès à la Heldenplatz, résume assez bien l’état d’esprit des Habsbourg sur la façon de gouverner.

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Dans le cadre territorial fixé par le compromis de 1867, les populations de l’Autriche-Hongrie se répartissaient comme suit lors du recensement de 1910 :

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1) Empire d’Autriche (Cisleithanie) : 28275000 habitants dont

Figure 1

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2) Royaume de Hongrie (Transleithanie), y compris le royaume de Croatie-Slavonie : 20886000 habitants dont

Figure 2

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Pendant longtemps, beaucoup d’hommes politiques, d’historiens et d’intellectuels d’Europe occidentale ont vu dans l’Autriche-Hongrie un Etat dans lequel, selon l’historien Pierre Renouvin, « des groupes minoritaires soumis à une domination étrangère forment la majorité de la population ». D’aucuns n’hésitaient pas à considérer la Double Monarchie comme une « prison des peuples ». Pourtant, à l’époque, s’il y avait une « prison des peuples », c’était plutôt la Russie des Romanov où les Polonais, les Baltes et autres Ukrainiens étaient soumis à une politique systématique de russification. Il valait mieux alors être roumain dans l’empire de François-Joseph que juif dans celui de Nicolas II ou irlandais dans le Royaume-Uni sous la reine Victoria. Depuis 1950, les jugements portés sur l’Autriche-Hongrie sont plus nuancés. Pour ce grand spécialiste du monde danubien qu’était Victor Tapié, « l’ensemble (= l’Autriche-Hongrie) présentait des conditions raisonnables et supportables, qui ne pouvaient demeurer immuables cependant à la mesure des progrès effectués par la conscience nationale dans chaque nationalité »  [1][1]  V.L. Tapié, Monarchie et peuples du Danube, Paris 1969,.... Il y eut un véritable patriotisme d’empire comme le souligne l’historien Jacques Droz qui remarque que pendant la guerre « les Slaves firent leur devoir militaire comme les Allemands et les Magyars »  [2][2]  J. Droz, L’Europe centrale. Evolution historique de....

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Pour avoir une vision complète de la politique menée à l’égard des nationalités dans l’empire, il faut distinguer la Cisleithanie et la Transleithanie. En Cisleithanie, c’est-à-dire selon la terminologie officielle dans « les royaumes et provinces représentés au Reichsrat », la constitution de 1867 en son article 19 précise : « Tous les groupes ethniques ont des droits égaux et chaque groupe ethnique a le droit inviolable de préserver et de cultiver sa culture nationale et sa langue. L’égalité de toutes les langues coutumières dans les pays de la couronne est reconnue dans les écoles, l’administration et la vie publique. Dans les pays habités par plusieurs groupes ethniques, les écoles publiques seront organisées de manière à ce que tous ces groupes ethniques reçoivent les fonds nécessaires pour enseigner leur propre langue sans être obligés d’apprendre une autre langue du pays ». Chaque nationalité avait un système d’enseignement primaire et secondaire complet. A côté des universités allemandes, il y avait une université tchèque à Prague et deux universités polonaises à Cracovie et à Lvov (Lemberg). Sur le plan politique, le pouvoir exécutif était exercé par l’empereur et le gouvernement nommé par lui. Le pouvoir législatif appartenait à un Parlement composé de deux chambres dont la chambre basse était élue depuis 1906 au suffrage universel. De la sorte, chaque groupe national, grâce au scrutin proportionnel, disposait d’une représentation qui correspondait à son poids réel. En outre, les différentes composantes de la Cisleithanie (provinces autrichiennes proprement dites, royaume de Bohème, Galicie, Bukovine, Dalmatie etc.) jouissaient d’une large autonomie et disposaient de Diètes élues où se réglaient les problèmes locaux.

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En Transleithanie, la situation était différente. Le royaume de Hongrie existait en tant qu’Etat depuis le Xe siècle. A l’origine, sa population était magyare à 90 % à l’exception des Slovaques des Carpathes occidentales et de leur avant-pays. Dès le Moyen Age, les souverains hongrois firent venir ou accueillirent des populations allogènes : Allemands, Ruthènes, Roumains, les derniers venus étant des Serbes fuyant le Kosovo que l’empereur-roi Leopold I’installa en Voïvodine, dans le Sud du pays à la fin du XVIIIème siècle. De ce fait en 1910, en Hongrie proprement dite, les Magyars ne représentaient plus que 54 % de la population. Il reste le cas de la Croatie-Slavonie liée à la Hongrie par une union personnelle depuis 1095, et qui jouit depuis 1868 d’un statut particulier. La Croatie-Slavonie (1 600 000 Croates et 650 000 Serbes) avait ses propres institutions et ses propres lois, avec une Diète élue qui siégeait à Zagreb, sa capitale, où se trouve également la seule université de langue serbo-croate en Europe. Les intérêts de la Croatie-Slavonie étaient défendus au Parlement de Budapest par une délégation de 40 députés croates élus.

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La Constitution hongroise assurait à tous les habitants du royaume les libertés fondamentales, l’égalité des droits et l’accès à toutes les fonctions, quelle que soit leur nationalité ou leur religion. Les lois des nationalités de décembre 1868, tout en rappelant que le hongrois était la langue d’Etat, offrait de larges possibilités pour l’emploi des autres langues à l’échelon local. « Les communes, les Eglises et les associations fixent elles-mêmes la langue de leur administration. Dans les assemblées des communes, villes et comitats (= départements), chacun peut employer sa langue maternelle… Les nationalités seront traitées de façon égale pour l’admission aux emplois ». L’Etat assurait le financement d’écoles publiques ayant pour langue d’enseignement les langues des nationalités. En 1911-1912, à côté des 13 199 écoles publiques de langue hongroise, il y avait 2257 écoles roumaines, 430 allemandes, 399 slovaques, 270 serbes, 61 ruthènes et 11 italiennes. Certes, les écoles publiques hongroises étaient proportionnellement plus nombreuses que celles des autres nationalités, mais en fait la plupart des enfants étaient scolarisés dans des écoles dépendant des Eglises (catholique, protestantes, uniate, orthodoxe) et entièrement financées par l’Etat. Malgré ses imperfections, la législation scolaire permettait aux non-Magyars de disposer d’un système d’enseignement complet au niveau du primaire et du secondaire. En revanche, les universités étaient de langue hongroise, certaines ayant des chaires pour la littérature des nations allogènes ; il y avait également une université de langue allemande à Presbourg (Pozsony). En tout cas, le pourcentage des Roumains et des Serbes de Hongrie sachant lire et écrire était nettement plus élevé que celui de leurs compatriotes de Roumanie et de Serbie. Dans le comitat de Fogaras en Transylvanie (76,9 % de Roumains et 8,4 % de Magyars), 47,9 % de la population âgée de six ans savaient lire et écrire alors que dans les départements de la Roumanie voisins de la frontière hongroise (Neamt, Putna, Buzau, Bacau), la proportion allait de 14,9 % à 26 %. Les nationalités non magyares jouissaient d’une totale liberté de presse et étaient soumises aux mêmes conditions de cens que les Hongrois lors des élections. Certes, elles étaient insuffisamment représentées à la Chambre basse du Parlement, mais, à la Chambre Haute, elles étaient représentées par les dignitaires de leurs Eglises qui étaient membres de droit et dont les avis étaient écoutés avec attention par les autorités.

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La législation et les institutions n’expliquent pas à elles seules la survie de cet Etat multinational et pluriculturel. En dépit de certaines insuffisances, l’Autriche-Hongrie formait un ensemble stable, où le racisme était un phénomène semble-t-il inconnu. Les éléments de cohésion l’emportaient nettement sur les facteurs de division. Il existait d’abord un sentiment profond de loyalisme dynastique à l’égard de l’empereur François-Joseph qui demeura intact jusqu’à sa mort, le 21 novembre 1916. Un autre facteur de cohésion entre de nombreuses nationalités était la religion catholique qui unissait la plupart des Allemands, les Polonais, les Croates, les Slovènes ainsi que la majorité des Magyars et des Tchèques. En Hongrie, le cardinal Primat Csernoch était d’origine slovaque, tout comme l’était également l’évêque Prohaszka, l’un des chefs du catholicisme social. L’armée impériale et royale, de son côté, était un véritable creuset où se côtoyaient les jeunes gens venus de tout l’empire ; c’était aussi pour beaucoup un véritable ascenseur social car l’accès aux corps des officiers, à la différence de ce qui se passait en Allemagne, était ouvert à toutes les catégories sociales et à toutes les nationalités. En 1914, le gouverneur de Bosnie-Herzégovine était un Tchèque, le général Potiorek. Le dernier commandant de la Flotte austro-hongroise était un Hongrois, l’amiral Horthy. Des Polonais comme les généraux Rowadowski et Sikorski, des Croates comme le Feld-maréchal Boroevic, des Roumains comme le général Boeriu exercèrent d’importants commandements. On retrouve dans les ministères communs (Affaires étrangères, Guerre, Finances communes) la même diversité ethnique. Les Hongrois Andrassy et Burian dirigèrent un temps la politique étrangère tout comme le Germano-Tchèque Czernin et le Polonais Goluchowski. Deux Polonais furent chefs du gouvernement en Autriche, les comtes Potocki et le comte Badeni. L’administration efficace et intègre recrutait ses agents sans tenir compte de l’origine ethnique. Ce que l’Etat exigeait de ses fonctionnaires, c’était qu’à côté de leur langue maternelle, ils connaissent également la langue de l’Etat, ici l’allemand, là le hongrois. De nombreux Tchèques entrèrent ainsi dans la haute administration et occupaient en 1914 un tiers des postes dans les ministères communs.

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La communauté des intérêts économiques, la complémentarité des économies des différentes provinces de l’Empire, la mobilité des populations à l’intérieur de ce vaste territoire, l’exode rural, tout cela favorisait le brassage ethnique et les échanges intercommunautaires. Le paysan slovaque qui trouvait un emploi à Budapest se magyarisait, tout comme l’Allemand des Sudètes qui s’installait à Prague se tchéquisait. Le changement de nationalité en une ou deux générations était un phénomène fréquent, accéléré par les mariages mixtes, sans qu’il y ait eu pression des autorités.

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En 1914, le sort des différentes nationalités de l’Empire austro-hongrois n’avait rien d’insupportable. Il n’y avait manifestement ni racisme, ni discrimination. Les chefs politiques qui aspiraient à l’évolution du système, la voyaient dans une sorte de fédéralisme impérial. La veille formule du Tchèque Frantisek Palacky « Si l’Autriche n’existait pas, il faudrait l’inventer » reste d’actualité. Les partisans de ce fédéralisme, le Tchèque Kramarj, les Roumains Aurel Popovici et Vajda Voevod, le Slovaque Milan Hodza, le Croate Frank, le socialiste autrichien Karl Renner comptaient beaucoup sur l’héritier de François-Joseph, l’archiduc François-Ferdinand pour transformer le système dualiste. On prêtait à celui-ci l’idée de rétablir un royaume de Bohême autonome et de créer un état illyrien regroupant tous les Slaves du sud. A ce titre, il constituait un obstacle à la fois aux visées impérialistes de la Russie qui, par Serbie interposée, cherchait à détacher de l’empire les populations slaves, et à celles des pangermanistes allemands et autrichiens, hostiles aux Habsbourg qui rêvaient d’une grande Mitteleuropa allemande. François-Ferdinand était ainsi l’homme à abattre. Ses idées furent reprises par le dernier Empereur Charles I favorable à un système fédéral, mais il était déjà trop tard.

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La défaite des puissances centrales mit fin à la pax austriaca qui avait permis aux peuples d’Europe centro-danubienne de vivre ensemble plusieurs siècles durant. Le concept d’Etat-nation fut imposé par les Grandes puissances victorieuses dans un espace où les populations sont souvent mélangées. Le tracé des nouvelles frontières fut davantage dicté par des considérations géostratégiques que par la réalité ethnique. Les nouveaux Etats issus du démembrement de l’Autriche-Hongrie se voulaient des Etats-nation centralisés, alors que sur leur territoire vivaient d’importantes minorités nationales qui étaient loin de jouir de l’égalité des droits qu’assurait l’ancienne Autriche-Hongrie à tous ses ressortissants.

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La question des minorités nationales fut une source permanente de tensions entre les Etats bénéficiaires des traités de 1919-1920 et ceux qui en furent les victimes. A cela s’ajoutait, dans le cas d’Etats artificiels comme la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, la volonté de domination d’une des nations fondatrices sur les autres. Les Tchèques traitèrent les Slovaques comme des « frères inférieurs » tandis que les Serbes imposèrent leur domination aux Croates, aux Slovènes, aux Macédoniens et aux Bosniaques, tous guère mieux traités que les minorités nationales allemande, hongroise ou albanaise. L’émancipation des Slovaques en 1993 dans le cadre d’un « divorce de velours » ne doit pas faire oublier que les peuples de l’ex-Yougoslavie ne se sont libérés de la domination serbe qu’après une guerre ô combien meurtrière ! C’est justement à l’occasion de ce conflit en Yougoslavie entre 1991 et 1995 que l’on a pu prendre conscience de l’efficacité du système austro-hongrois qui avait su, des siècles durant, assurer la paix civile et religieuse en Europe centro-danubienne dans le cadre d’un Etat de droit. ?


Bibliographie :

  • – J. Bérenger, l’Autriche-Hongrie 1815-1918, Paris 1994.
  • – H. Bogdan, Histoire des Pays de l’Est, Paris 2008 (collection Tempus).
  • – G. Castellan, Histoire des peuples d’Europe centrale, Paris 1994.
  • – A. Reszler, Le génie de l’Autriche-Hongrie, Paris 2001.

Notes

[1]

V.L. Tapié, Monarchie et peuples du Danube, Paris 1969, p.349

[2]

J. Droz, L’Europe centrale. Evolution historique de l’idée du « Mitteleuropa », Paris 1960, p.227.


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