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Confluences Méditerranée

2011/2 (N° 77)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/come.077.0119
  • Éditeur : L'Harmattan

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Même si l’Intifada palestinienne qui éclata en 1987 constitue, comme soulèvement populaire non armé, un précédent significatif, c’est seulement aujourd’hui que le monde arabe démontre, à la face du monde sidéré, l’extraordinaire puissance morale et politique de l’action non-violente de masse.

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Cette révolution populaire peut se décrire ainsi : mobilisation de masse, refus de l’emploi de la violence, résistance non-armée face à la répression, et victoire (en Tunisie et en Egypte). Certes, cette révolution ne peut pas être un long fleuve tranquille ; déjà, en Libye, une logique de violence lancée par Khadafi (avec son appel à la guerre civile) tente de reprendre le dessus ; en Tunisie et en Egypte des forces conservatrices cherchent à brider, à entraver, le mouvement populaire. Mais l’exigence de liberté, d’égalité et de citoyenneté portée par la jeunesse du monde arabe crée un processus irréversible contre ce vieux monde de la violence.

Une révolution gandhienne

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Ce mouvement a appliqué sans la connaître en profondeur, la stratégie gandhienne qui a ensuite inspiré le révérend Luther King. Ce qui a triomphé, c’est cette forme de lutte politique fondée sur l’effet déstabilisant que doit produire chez l’oppresseur la non-violence de milliers, de millions de personnes humiliées, attaquées et violées dans leurs droits, dans leur personne, voire dans leur corps.

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Cette non-violence suppose non pas une absence de confrontation mais bien au contraire la visualisation maximale d’une transgression, d’une désobéissance civile de masse absolument pacifique, par exemple à partir d’un grand rassemblement non autorisé. Ce rassemblement entraîne un déploiement du système militaro-policier du régime oppresseur qui s’exhibe ainsi face à la foule aux mains nues. Cette machine de mort n’a alors le choix que de réprimer ou de céder en se solidarisant de fait avec la foule, c’est-à-dire dans les deux cas de perdre politiquement face à l’opinion publique.

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Pour être efficace politiquement, ce genre de « scénario » doit se dérouler sous les yeux du monde bientôt amené à se solidariser avec les résistants. Cela suppose de la part des masses qui manifestent une détermination sans faille. Ce qui est fondamental, c’est la mise en évidence de la violence de l’oppresseur.

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C’est ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte. Cette révolution non-violente marquera le XXIe siècle ; elle ouvre la porte à une nouvelle vision anthropologique, à une autre société, à une autre humanité, à une modernité à la hauteur des multiples enjeux auxquels est désormais confrontée la planète.

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Cette nouveauté n’est pas née ex nihilo. Celle-ci s’enracine dans une crise multiforme d’une gravité exceptionnelle touchant en particulier à partir de la crise de 2008 la quasi-totalité de la société où prédominent les jeunes générations ayant perdu tout espoir en l’avenir dans un régime autoritaire et despotique ; en même temps ce besoin d’avenir et l’aspiration à l’autodétermination collective et individuelle ont été exaltés et portés par le réseau mondial de l’information (Internet, blogs, Al Jazeera).

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Ce réseau de télécommunications instantanées a secoué les consciences, démontré la force des idées sur la force des armes et changé la nature et les formes des conflits.

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Certes ce ne sont pas les Tunisiens ni les Egyptiens qui ont été les premiers à théoriser ou à pratiquer la non-violence, mais ils ont démontré que dans ce contexte mondial, une insurrection non-violente est la seule qui ait quelque chance de succès. Toutes les formes de lutte armée auxquelles nous avons assisté au cours de cette dernière période, se sont vite transformées en luttes militarisées. La violence des armes a transformé la personnalité de leurs détenteurs jusqu’à les pousser à les utiliser contre leur propre peuple, comme en Irak ou en Palestine.

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La puissance des armes a démontré sa faiblesse politique face à la force exprimée par les manifestations populaires en Tunisie, en Egypte et aussi dans les autres pays arabes. Mais c’est surtout en Palestine où le mouvement de libération avait pris le chemin de la lutte armée que se sont d’abord affirmées des expériences de mouvements non-violents.

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En dépit d’une répression permanente, cette forme de combat, hebdomadaire depuis 2005 dans certains villages privés de terres par le « Mur », a pu atteindre et pénétrer la conscience arabe contemporaine via surtout Al Jazeera.

La problématique de la non-violence arabe

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Poser la problématique de l’action non-violente en Palestine fait immédiatement surgir un paradoxe apparent : c’est sur ce territoire perçu comme espace emblématique de la violence étatique (israélienne) et non-étatique (palestinienne), et aujourd’hui théâtre d’une sur-violence israélienne (opération Plomb durci, assaut meurtrier contre la « Flotille de la paix »…) sans rationalité militaire car visant essentiellement des civils sans armes, que s’affirme une stratégie palestinienne de résistance non-violente. La lutte entre les Palestiniens désarmés et un adversaire surarmé, ne respectant même plus les « lois de la guerre » et le droit international en général est un exemple extrême de confrontation asymétrique

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Il semble donc utile pour mieux comprendre cette Intifada du monde arabe qui a stupéfié le monde entier, de s’interroger sur les sources arabes, palestiniennes en l’occurrence, de cette non-violence de masse qui renvoie à la stratégie de Gandhi dans le processus de décolonisation qu’a connu le XXe siècle.

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Cette situation pose, avec un relief exemplaire, la question des rapports entre violence et politique. Le rapport entre moyens et fins est fondamental : les instruments utilisés pour atteindre un objectif laissent une forte trace sur les résultats obtenus et aussi sur ceux-là même qui les ont employés. Cette question des moyens se pose de fait aux Palestiniens depuis des décennies dans leur lutte très inégale – à « armes inégales » – face à la politique coloniale et face à l’expulsion dont ils ont été et sont encore victimes.

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Cette question s’est posée pendant tout le XXe siècle aux mouvements d’émancipation sociale et aux mouvements de libération nationale. Le XXe siècle a connu deux guerres mondiales caractérisées par des massacres de masse, allant jusqu’à la mise au point et à la mise en œuvre de l’arme nucléaire, mettant pour la première fois en question l’avenir de l’humanité et de la Planète. C’est l’émergence d’un moyen si puissant qu’il prive de sens l’idée d’une fin recherchée à travers ce « moyen »…

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Déjà la tragédie terrible que fut la Première Guerre mondiale – la Grande Guerre – et son prolongement féroce dans les décennies qui ont suivi ont profondément influencé les luttes politiques et sociales. La révolution soviétique née pendant la guerre a assimilé guerre et révolution, elle-même identifiée à guerre civile.

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Et face à la violence absolue, interne et externe, des régimes fascistes issus de fait de la guerre, la violence et la guerre sont apparues comme inévitables et même comme des instruments nécessaires de libération sociale et politique. Après la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement de décolonisation qui s’ensuivit prit très vite le chemin de la lutte armée (Indochine, Algérie…), sauf en Inde, la plus importante colonie du monde, où s’était généralisé le mouvement de résistance non-violente du mahatma Gandhi…

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Si bien que pendant l’entre-deux-guerres, et après la Seconde, défendre les raisons de la non-violence et d’un pacifisme qui ne se limite pas à s’opposer à la guerre des autres, mais qui attaque les racines mêmes de l’option de guerre de son propre camp, était mission quasi-impossible, désespérée. Seule une petite minorité du mouvement socialiste (communistes et socialistes) et de la mouvance chrétienne (Simone Weil) s’y essayèrent, en vain.

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Et puis vient le temps des bilans, d’abord celui de la Deuxième Guerre mondiale (avec Auschwitz et Hiroshima) auquel, plus tard, s’ajoute celui de la révolution de type soviétique et des mouvements de libération qui, dans une violence continue, ont souvent dévoré leurs propres enfants et où les sociétés concernées n’ont pas été vraiment libérées…

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C’est dans ce contexte que s’est située la stratégie de Gandhi dans le processus révolutionnaire de décolonisation qu’a connue le XXe siècle, à travers la plus grande des colonies qu’était l’Inde, mais qui a concerné aussi l’Afrique du Sud – où Gandhi est allé – mais aussi les Noirs américains avec Martin Luther King. Maintenant, elle touche aussi les Palestiniens à travers le Palestinien-américain, Mubarak Awad – voir plus loin), et la première Intifada qui démarre en 1987.

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Mais avant de devenir non-violente, la résistance palestinienne a été essentiellement armée, comme le mouvement de décolonisation du monde arabe des années 50.

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Aujourd’hui le cas palestinien reste spécifique dans la mesure où, à la différence des autres peuples arabes, le peuple palestinien n’affronte pas son propre Etat mais une puissance coloniale, Israël, qui considère la population palestinienne comme « inférieure ». Par conséquent pour cette puissance occupante, l’emploi des armes contre cette population lui pose beaucoup moins de problèmes politiques et moraux que s’il s’agissait de son propre peuple. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Palestiniens menacés de mort en permanence se sont sentis obligés de pratiquer au moins l’autodéfense armée. De ce point de vue leur itinéraire politique vers l’action non-violente mérite une approche précise qui constituerait une sorte de préhistoire de la non-violence dans le monde arabe contemporain.

La résistance palestinienne : de la lutte armée à l’action non-violente

Quelques jalons et repères dans une lutte centenaire

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Passer de la lutte armée présentée par la charte nationale palestinienne de 1968 comme « la seule voie pour la libération de la Palestine » à la résistance non-violente présentée comme la seule stratégie possible aujourd’hui, constitue en quelque sorte une révolution copernicienne dont il faut mesurer la portée.

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La résistance populaire non-violente apparaît en fait comme l’aboutissement de la maturation d’un itinéraire douloureux.

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Il faut partir du fait que le passage à la résistance populaire non-violente n’est pas un choix dû prioritairement à des motifs éthiques mais est devenu une nécessité politico-historique.

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La résistance commence très tôt, dès avant le XXe siècle, sous l’Empire ottoman, où se forme une résistance légale au mouvement sioniste sous l’impulsion du premier parti politique palestinien fondé à Jaffa en 1911, le Parti national (ottoman) qui entend « encourager tous les efforts d’opposition légale au mouvement sioniste en lui faisant la guerre avec les armes de notre bon droit ». On notera l’usage malicieux dans la définition de l’opposition légale – donc pacifique – de termes empruntés au langage militaire…

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Après la chute de l’Empire ottoman, dans l’entre-deux-guerres, sous la période du mandat britannique, et avec l’installation du « foyer national juif » en Palestine, on va assister à l’expression d’une revendication politique qui se radicalise et qui aboutira à une première guerre d’indépendance lancée en 1935 et qui sera violemment réprimée par les forces britanniques.

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La guerre d’indépendance palestinienne ne reprendra, difficilement, qu’en 1947-1948 et surtout après 1967 avec une série d’échecs ou de demi-victoires…

1967 : la défaite des États arabes et le temps des fedayins

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La guerre de 1967, avec la défaite sans appel des armées arabes, va apporter une éclatante justification à la stratégie autonome du Fatah telle qu’élaborée par Yasser Arafat au début des années 60. Jusque-là la question palestinienne et la résistance échappaient aux Palestiniens. En transformant l’écrasante majorité des Palestiniens en population sans droits politiques, soumise à une occupation militaire et à une spoliation systématique de terres, de maisons et d’eau, l’agression de Tel-Aviv renforce la détermination du Fatah à se lancer dans la reconquête de la terre palestinienne par une lutte armée menée en toute autonomie. La défaite en rase campagne des armées régulières arabes justifie la nécessité d’une lutte de guérilla – qui bientôt sera appelée « guerre populaire prolongée » – qui devait mobiliser tout le peuple arabe.

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Après 1967, l’OLP cherche à canaliser la poussée des commandos de feddayins issus de la défaite des armées arabes. En 1968, lors de la quatrième session du Conseil national palestinien (CNP), « parlement » en exil, la charte de l’OLP, adoptée en 1964, est partiellement révisée et complétée : la nouvelle charte synthétise l’idéologie palestinienne de résistance pour laquelle la lutte armée est le seul moyen pour libérer toute la Palestine. Alors qu’en 1964 l’OLP s’en remettait à la nation arabe -c’est-à-dire aux Etats arabes-pour mobiliser ses moyens militaires pour libérer la patrie, en 1968, l’OLP étend sa responsabilité au domaine militaire, ce qu’omettait la Charte de 1964

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Entre 1967 et 1974, cette stratégie autonome passe par plusieurs phases : tentative d’installation d’un réseau de guérilla en Cisjordanie et à Gaza, utilisation du territoire jordanien comme base arrière pour des opérations en Israël, terrorisme avec le détournement d’avions et aussi avec l’attentat contre les athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, attaques de commandos-suicides en territoire israélien.

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Finalement la défaite de l’Egypte dans la guerre de 1973 oblige l’OLP à reformuler sa stratégie et ses objectifs. Désormais le mouvement national se prononce pour un Etat palestinien sur une partie seulement de la Palestine mandataire. La question de la continuation de la lutte armée est l’objet d’un débat tendu qui trouvera une sorte de conclusion avec la défaite militaire de l’OLP au Liban

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Face à la triple impasse de la lutte armée de libération, de la solution panarabe et de la solution voulue par l’OLP à savoir le maintien d’une structure politico-militaire au Liban, c’est à la génération des Palestiniens nés sous l’occupation que reviendra le rôle de relancer la lutte nationale dans son espace « naturel » : la Palestine. Du même coup, elle imposera l’unité au mouvement national extérieur. Ce sera l’Intifada non armée.

1988 : l’Intifada impose l’unité et le processus politique

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L’unité retrouvée de l’OLP s’explique fondamentalement par un événement de première importance qui répond à la triple impasse dans laquelle se trouve le mouvement de libération : le développement d’un mouvement de masse de résistance civile dans les territoires occupés avec le lancement en décembre 1987 de l’Intifada. L’irruption de cette résistance populaire non armée dans la société palestinienne, réalisant l’unité sur le terrain, oblige tout le monde à en tenir compte : les deux Super-puissances, Israël, les leaders arabes, l’Union européenne, les oppositions internes de l’OLP.

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Le 15 novembre 1988, le Conseil national palestinien d’Alger peut alors proclamer l’établissement symbolique de l’État indépendant de Palestine. Yasser Arafat et l’OLP/Fatah peuvent alors engager le processus politique sur deux fronts : en Palestine même et sur la scène internationale.

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Ainsi, à la fin des années 1980, avec l’action non-violente de masse accompagnant la reterritorialisation de la cause palestinienne, l’OLP franchit une phase décisive dans son processus de maturation politique et d’autonomisation : elle a obtenu la reconnaissance politique internationale d’un État palestinien à côté de l’État d’Israël. À ce moment, le Fatah qui a imposé sa vision au sein de l’OLP de l’État palestinien et qui a pu maintenir ou rétablir l’unité de celle-ci, estime pouvoir signer un accord avec Israël qui semble ouvrir la période de construction de l’État.

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Camp David en 2000 confirme le refus israélien de toute vraie négociation. Une Intifada spontanée éclate ; elle connaît une répression immédiate et violente, laquelle produit l’objectif recherché par Israël : la militarisation de l’Intifada et son échec inévitable.

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On connaît la suite : la réoccupation complète des territoires occupés, la mise à mort des accords d’Oslo par son ennemi numéro un, Ariel Sharon, qui arrive au pouvoir en février 2001.

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Tout le projet de l’OLP/Fatah s’effondre sans qu’émerge une nouvelle stratégie crédible. Confronté à l’épreuve électorale en 2006, le Fatah, mais aussi les autres forces politiques de l’OLP, perdent les élections face au Hamas qui a relancé les actions armées. C’est la fin d’une phase historique.

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En débute une autre marquée à la fois par la division politique et géographique du mouvement national, mais aussi par l’émergence lente, continue, progressive, d’un mouvement de résistance non-violente à partir de villages touchés directement par la construction du mur d’annexion. Apparu dès 2003 à Mash’a puis à Budrus, localités situées au nord-ouest de Ramallah, le mouvement est popularisé à partir de 2005 grâce au dynamisme créatif du comité populaire de Bil’in où le tracé initial du mur permettait l’annexion de 60% des terres du villages.

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Le choix actuel de l’action non-violente n’est donc pas le produit d’un choix idéologique, ou tactique. Il ne s’agit pas en effet de considérer l’action non-violente comme une adaptation simplement tactique à un rapport de forces défavorable en escomptant une évolution qui permettrait de relancer la lutte armée. Il s’agit d’un choix stratégique et politique qui constitue une véritable révolution culturelle de portée universelle et répondant à une nécessité historique.

La conjonction de la théorie et de la pratique

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C’est alors qu’il faut s’interroger sur la remarquable coïncidence dans les années 1980 entre la théorie et la pratique de l’action non-violente en Palestine. Comment expliquer ce « hasard » qui n’en est pas un ?

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Si l’Intifada apparaît en 1987 comme un événement révolutionnaire sans précédent, cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien eu avant en matière de résistance populaire non-violente en Palestine. La grève générale de 1936 a été un mouvement de masse non-violent ; en 1970, en Cisjordanie, dans une société sous occupation – mais aussi sans maquis intérieur – le Front national palestinien (FNP), qui regroupe essentiellement le Parti communiste, le Front démocratique et le Fatah, mène la lutte politique sans lutte armée parallèle. Il participe aux élections municipales en 1976 et les gagne. Les mairies soutenues par l’OLP de fait deviennent des noyaux de lutte, mais les maires sont l’objet d’agressions violentes de la part de l’occupant. Et puis, ce sont des grèves sectorielles multiples, le boycott de produits israéliens, des pétitions, des manifestations…

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En Israël, les Palestiniens de l’intérieur mènent de leur côté une lutte politique dure, mais non armée, contre le plan de confiscation de leurs terres en Galilée.

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C’est à travers ces luttes de masse que se forge l’idée d’une mobilisation politique non armée et efficace.

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Après 1982 et l’expulsion de la structure politico-militaire de l’OLP du Liban, c’est, on l’a vu, l’impasse militaire totale.

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C’est alors que l’année suivante, en 1983, un Palestinien natif de Jérusalem, qui avait acquis la citoyenneté américaine après un long séjour d’études aux Etats-Unis, Mubarak Awad, publie un ouvrage dont la thèse centrale est que « l’action non-violente constitue la méthode la plus efficace de résistance à l’occupant israélien en Cisjordanie et à Gaza ». Un an plus tard, il fonde à Jérusalem le « Centre palestinien pour l’étude de la non-violence [1][1] « La résistance populaire non-violente en Palestine »,... ». Trois années plus tard, en 1987, la direction unifiée du soulèvement reprend la méthode d’action non-violente préconisée par Mubarak Awad : grève, boycott, refus de coopérer, désobéissance civile, tout cela étant pensé et organisé, notamment avec la création de comités populaires [2][2] Glenn E. Robinson, Building a Palestinian State, the.... Pour le théoricien palestinien, faisant le bilan de la première année de l’Intifada, sur les 27 méthodes de manifestations préconisées par la résistance à l’occupation, 26 ont été non-violentes, soit 95 %…

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C’est ainsi que, par la théorie et la pratique, la non-violence a pénétré en force dans la culture politique palestinienne. En 1989, Mubarak Awad explique ainsi sa démarche intellectuelle et politique : « Ce que nous apprenons de Gandhi, de Martin Luther King, du Christ, de Cory Aquino [Philippines, B.R.], ce que nous apprenons des luttes d’Amérique latine et d’Afrique du Sud, nous apporte de l’information que nous essayons de digérer pour la rendre partie intégrante de la culture palestinienne[3][3] Idem, p. 37.. » Ce qui signifie que les Palestiniens ne sont pas seuls, qu’ils font partie d’un mouvement plus vaste et qu’ils peuvent bénéficier d’un soutien universel. Ce que le monde arabe est en train de démontrer.

Vers un universalisme cosmopolitique

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Mais la liste des références rappelées par Mubarak Awad pour préciser les origines de sa pensée sur la non-violence suggère une autre réflexion.

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Dans ce court inventaire on ne trouve aucune référence d’origine occidentale. La culture non-violente vient essentiellement de pays qui partagent un passé de domination coloniale. Et aujourd’hui le monde arabe, ex-colonie de l’Europe, derrière le peuple palestinien, victime de la colonisation la plus violente venue d’Europe, emprunte la voie de la libération par l’action non-violente.

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Après le triomphe américain sanctionné par l’écroulement des régimes de l’Est et la Guerre du Golfe, « l’occidentalisation du monde » s’est généralisée sous le signe de la « modernité » néo-libérale américaine. Et puis la faillite de ce « moteur aux trois visages, mondialisation-occidentalisation-développement » tel que décrit par Edgar Morin a provoqué un immense mouvement de refus reprenant les revendications universelles d’égalité, de liberté et de citoyenneté.

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Ayant en outre pris conscience de l’inefficacité de la « solution Islam » et de ses formes d’opposition violente aux régimes autoritaires en place, ayant perçu à travers l’action palestinienne montrée à tous par Al-Jazeera, la capacité politique de la mobilisation non-violente, les masses arabes majoritairement condamnées à mort par la continuation de la logique économique dominante, surmontant leur peur, ont décidé d’affronter les mains nues le système policier et ont vaincu.

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Désormais les Palestiniens, longtemps isolés, sont partie prenante d’un vaste mouvement populaire arabe pour la démocratie et l’autodétermination collective et individuelle

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En même temps l’échec patent du modèle économique d’origine occidentale oblige à rendre possibles d’autres façons d’imaginer et de vivre libres la modernité du XXIe siècle.

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Cette crise d’ensemble de la modernité occidentale oblige à la construction pour tous les pays de la Méditerranée d’un universalisme qui ne soit pas seulement la simple projection planétaire des valeurs universelles pensées par l’Occident, mais qui soit décliné de nouveau pour devenir un universalisme cosmopolitique pour un monde globalisé.

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Ce néo-universalisme globalisé ne pourra pas ne pas intégrer la valeur de la non-violence, non seulement comme pratique ou comme tactique de mobilisation populaire, mais comme philosophie, comme pensée du monde qui avance et s’incarne dans la construction et dans la mise en oeuvre d’un projet pour résoudre les problèmes vitaux de la planète et de l’humanité.

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Déjà en Tunisie, il est prévu que chaque candidat pour l’élection de l’Assemblée constituante devra s’engager sur « un standard minimum sur les droits de l’homme et le rejet absolu de la violence [4][4] Le Monde, 21 avril 2011 page 6 « La Tunisie va connaître.... »

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Tel est le message à partir duquel l’histoire humaine changeant enfin de « voie » pourra éviter l’autodestruction.

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Après l’échec de l’idéologie universaliste de la révolution socialiste internationaliste d’inspiration marxiste-léniniste, l’idéologie palestinienne de résistance désormais nourrie d’une autre idéologie universaliste, non-violente, non-nationaliste, est devenue pratique sociale et politique de masse d’abord en Palestine même et maintenant à une échelle supérieure dans l’ensemble du monde arabe. Elle a permis la conquête d’espaces de liberté et d’égalité sans précédent.

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Cette perspective d’émancipation et de libération désormais en marche rencontrera l’opposition violente des partisans de la guerre préventive et infinie et aussi de ceux qui n’auront pas réfléchi sur les raisons des défaites des révolutions du XXe siècle.

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A cette révolution culturelle qui s’opère sous nos yeux dans le monde arabe, à ce changement de paradigme politique à la hauteur des défis de notre temps, en un mot à ce retour à la politique citoyenne, il serait injuste d’ignorer la contribution théorique et pratique du peuple palestinien. ?

Notes

[1]

« La résistance populaire non-violente en Palestine », Cahier de formation n° 23 de l’Association France Palestine Solidarité, 2009, p. 16 et suivantes.

[2]

Glenn E. Robinson, Building a Palestinian State, the Incomplete Revolution, Indiana University Press, 1997.

[3]

Idem, p. 37.

[4]

Le Monde, 21 avril 2011 page 6 « La Tunisie va connaître de vraies élections libres » Entretien avec Yadh Ben Achour.

Résumé

Français

La révolution dans le monde arabe a pris la forme d’une lutte populaire non-violente qui a triomphé d’abord en Tunisie, puis en Egypte. Mais pour mieux comprendre ce phénomène historique, on ne peut ignorer le précédent que représente la résistance non-violente en Palestine comme ce fut le cas avec la première Intifada de 1987 à 1993 avant que cette forme de résistance soit relancée à partir de 2005. Cette innovation politique oblige à repenser le rapport entre révolution et violence et à considérer le choix de la non-violence comme une nécessité politique et historique.

Plan de l'article

  1. Une révolution gandhienne
  2. La problématique de la non-violence arabe
  3. La résistance palestinienne : de la lutte armée à l’action non-violente
    1. Quelques jalons et repères dans une lutte centenaire
    2. 1967 : la défaite des États arabes et le temps des fedayins
    3. 1988 : l’Intifada impose l’unité et le processus politique
    4. La conjonction de la théorie et de la pratique
  4. Vers un universalisme cosmopolitique

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