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Confluences Méditerranée

2011/2 (N° 77)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/come.077.0131
  • Éditeur : L'Harmattan

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L’histoire s’écrit à rebours, et tous en Palestine occupée reconnaissent que la réconciliation entre le Hamas et Fatah, annoncée le 27 avril 2011 au grand scandale de Netanyahou, fut le résultat de la vague révolutionnaire arabe qui oppose en 2011 les sociétés à leurs régimes. Au vu de la prétendue profondeur du désaccord, personne, parmi les intermédiaires indépendants (notamment le principal d’entre eux, Mustapha Barghouthi) faisant le va-et-vient entre Ramallah, Gaza, Le Caire et Damas, ne s’y attendait ne serait-ce qu’une semaine avant : un jeune diplomate égyptien en poste à Ramallah, étudiant à Birzeit, a même affirmé que dans son milieu (n’oublions pas que c’est l’Égypte qui a présidé à la signature de l’accord) on n’y croyait pas, ne serait-ce qu’une heure avant.

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Ce début d’harmonie retrouvée est conforme aux désirs profonds de plus de 90% de la population. Notons que la courte période d’union nationale d’avril à juin 2007 fut celle où l’Autorité palestinienne, malgré tous les problèmes auxquels elle dut alors faire face et surtout au boycott international, jouissait du soutien quasi unanime de la part du peuple, tous les sondages l’ont montré.

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L’accord de principe a été le fruit d’un mouvement auquel les jeunes palestiniens ont participé, de leurs vœux puis de leurs corps, depuis les évènements de Tunisie. Il a été rendu possible dans le court terme par la mise en marge du régime syrien, le désarroi des Etats-Unis, et l’infléchissement de la politique égyptienne, tous liés à cette même révolution.

Une force sans dirigeants, des dirigeants à la traîne

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Dès les premières manifestations de solidarité au mois de janvier, le lien fut tissé entre solidarité arabe et unité populaire. L’Autorité a aussi compris très vite qu’il s’agissait d’un bouleversement social au niveau du monde arabe dans son ensemble, et non pas d’une explosion bordée par des frontières étatiques. L’ennui était que depuis Arafat, les liens avec les régimes tunisien et égyptien étaient très étroits. Les principaux dirigeants à Ramallah se sont donc immédiatement sentis visés, et ne tardèrent pas à réprimer les manifestations de soutien aux soulèvements tunisien et égyptien, affirmant (l’ignorance s’alliant ici avec la mauvaise foi) que la leçon de l’histoire imposait de la retenue, de la non-ingérence, pour éviter les bévues ayant suivi le soutien à l’Irak en 1991. Ainsi, force est d’admettre que les chefs de l’OLP (tout comme les dirigeants français) ont toujours tendance à soutenir des despotes qu’ils ne sont pas. L’argument paraissait d’autant plus bizarre que les hommes qui l’utilisaient étaient presque sans exception rentrés en Palestine avec Arafat et grâce justement à la série d’options politiques qu’il avait poursuivies à l’époque, pour se trouver aujourd’hui au sommet de leur (toute petite) pyramide.

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Comme ce fut le cas auparavant lors de l’assaut israélien sur Gaza en décembre 2008 qu’il soutint dans une premier temps, puis de la publication du rapport Goldstone qu’il essaya d’abord d’étouffer (les tergiversations des autorités palestiniennes constituent peut-être une des causes premières de l’écroulement nerveux ultérieur du juge), Mahmoud Abbas a d’abord montré son peu d’instinct politique, ainsi que la médiocrité des conseillers dont il est entouré, en soutenant Ben Ali, puis Moubarak contre leurs peuples respectifs.

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Après avoir donc déchiré quelques drapeaux tunisiens et matraqué quelques citoyens, le pragmatissime Abou Mazen (lent à suivre, s’agissant d’une revendication populaire, tout comme son homologue français, et tout aussi opportuniste) n’a plus fait disperser les manifestants, mais a essayé de les coopter (« Venez à la muqata’a célébrer avec le président » disaient les jeunes du Fatah aux manifestants de la Manara, place centrale de Ramallah). Il était aussi hanté par la chaîne al-jazeera, autant détestée à Ramallah que dans les autres pays en révolte, dont les bureaux surplombent la Manara et qui avait peu avant réussi à déstabiliser le régime par la publication des documents confidentiels, révélant l’étendue des concessions que les négociateurs palestiniens étaient prêts à faire aux Israéliens. Il n’y avait ici pas grand chose de nouveau, rien qui n’avait déjà été pris en compte par nul autre qu’Arafat, mais cela n’a pas empêché une réaction hystérique chez les dirigeants (saccage des bureaux d’al-jazeera, menaces aux correspondants), qui n’a fait que renforcer au lieu de banaliser l’effet des révélations et enfoncer l’Autorité un peu plus dans la confrérie des amis de l’occupant, dirigée précisément par le président Moubarak (que Shimon Peres a essayé de sauver en disant que lui seul avait assuré la paix durant trente ans, ce qui en soi l’aurait peut-être condamné).

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Les insurgés palestiniens ont agi comme tous leurs camarades arabes, en passant vite des slogans solidaires des autres, à leurs exigences propres. En Cisjordanie, ils n’étaient pas trop nombreux mais déterminés à engendrer le changement, et ont vite adopté deux cris, « le peuple veut mettre fin à la scission ! », et « le peuple veut élire un nouveau Conseil national palestinien ! », c’est-à-dire, un nouveau parlement pour tous les Palestiniens, où qu’ils soient dans le monde. Afin peut-être d’éviter que l’accent ne se déplace de plus en plus vers le deuxième slogan, qui implique l’illégitimité de tous les élus palestiniens actuels, et la non-représentativité des instances de l’OLP elle-même, Abou Mazen a essayé de répondre à la première exigence.

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D’un autre côté, le Hamas avait dès le début soutenu les soulèvements partout (jusqu’à l’avènement tardif de celui de la Syrie, qu’ils appréhendaient mais, au dire des étudiants islamistes, qu’ils anticipaient). Les manifestations à Gaza, massives, étaient non seulement permises, mais encouragées, uniquement, toutefois, lorsque le Hamas présidait à leur organisation. Les autres étaient dispersées par la force. Malgré tout, les partisans de tous les partis fraternisaient dans les rues de Gaza (à Ramallah, ceux du Hamas ne sortent jamais en groupe).

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Et tout comme ailleurs, les « jeunes » et moins jeunes ont communiqué entre eux au moyen de portables, par Facebook, et même en se twittant. Le 15 mars eut lieu une manifestation sur la Manara où des jeunes (encadrés, il faut le dire, par des « sages » issus des luttes des années 1980), annoncèrent une grève de la faim sur place et jusqu’à la fin de la scission politique. Une manifestation suivit et, en fin de journée, une tente fut érigée, qui, après plusieurs tentatives par la police de la démonter, put rester en place, avec des manifestants (qui avaient entre-temps renoncé à la grève de la faim) présents jour et nuit, jusqu’à fin avril. Il y eut dans la foulée des petits rassemblements, quelques manifestations moyennement importantes dans différentes villes de Cisjordanie (quelques milliers, souvent quelques centaines, parfois réprimées, comme à Hébron). En même temps et à partir de la mi-mars, des manifestations autrement nombreuses (allant quelquefois jusqu’à un demi million de participants) se déroulèrent à Gaza. Même lorsque celles-ci étaient patronnées par le Hamas (les seules qu’il tolérait), l’attitude des manifestants était partout critique des dirigeants palestiniens dans leur totalité, toutes tendances confondues.

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Lorsque la réconciliation a été annoncée, la radio et la télévision palestinienne ont annoncé que la tente de la Manara n’avait plus de raison d’être, qu’elle serait démontée. Mais les jeunes ont agi par préemption, affichant sur ses parois des photos-affiches d’une centaine parmi les plus de 6000 prisonniers politiques palestiniens dans les geôles israéliennes, ceux qui y sont enfermés depuis deux, trois ou quatre décennies. La tente ne sera pas démontée, et, dit-on, elle peut reprendre sa fonction première à tout moment.

L’héroïsme à mille et un visages

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Face à leurs frères et sœurs héroïques en Libye, au Yémen ou au Bahreïn, les officiels palestiniens faisaient piètre figure. On se rendait bien compte que l’Égypte avait vécu les manifestations les plus importantes de l’histoire de l’humanité, qu’à Zaouié on avait fait face aux armes kadhafistes les mains nues, que des octogénaires guévaristes et des femmes en colère sortaient quotidiennement au Yémen, alors qu’à Ramallah les ministères attendaient impatiemment la dernière traite de l’aumône internationale, qu’en quelque sorte les Arabes s’étaient « palestinisés », les Palestiniens arabisés. Le cynisme populaire, suivi de mécontentement croissant, ont heurté les deux instances dirigeantes, qui dès avant les mouvements arabes ne jouissaient plus de beaucoup de confiance populaire, et qui par la suite ont vite perdu ce qui leur en restait.

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En même temps, les Palestiniens restent pessimistes [1][1] Les généralisations qui suivent sont basées sur de..., après le sort leur ayant été réservé par Israël et les Etats-Unis (ils sont bien conscients que les Européens ne comptent pour rien) tout au long de leur interminable lutte. Ce pessimisme leur a fait penser que la Tunisie et que l’Egypte ne changeraient pas, jusqu’au jour de la chute des dictateurs. Il leur fait penser que les luttes sociales en cours dans ces deux pays, qu’ils suivent passionnément, ne seront pas de sitôt couronnées de succès, que le risque posé par la contre-révolution est presque trop onéreux, et que leur propre mouvement de réunification, d’assainissement et de renouvellement risque d’être frustré (Fatah et Hamas ont promis qu’en un an de nouvelles dispositions, de nouvelles élections auront lieu). Mais après tout, ce sont des Palestiniens, et sans tomber dans le piège de la réification, beaucoup d’entre eux sentent que le répit actuel, marqué par l’arrivée sans entraves des fonds d’aide internationale, dont une petite partie est transférée à Gaza sous forme de salaires (uniquement pour fonctionnaires faisant la grève contre le Hamas, il faut ajouter) n’est qu’un entracte, et que la lutte doit reprendre sous d’autres formes. Celles-ci sont d’ailleurs suggérées par les manifestations devant le mur israélien de séparation, par les préparatifs longuement commentés pour de nouveaux navires pour Gaza, et par le mouvement perçu dans la politique égyptienne, plus apte à prendre des mesures concrètes en faveur de leurs voisins palestiniens, moins inféodée à Israël. Ils n’ont jamais pris au sérieux la soi-disant fermeté du régime syrien aujourd’hui paralysé (le slogan palestinien favori a longtemps été « Assad fi Lubnan, arnab fi-l Golan », « Lion au Liban, lapin au Golan »), et on spécule (et c’est le souci quasiment unique des commentateurs journalistiques et universitaires israéliens face à un tsunami démocratique équivalent au printemps des peuples de 1848) sur un avenir où l’on serait entouré de gouvernements (et non plus de régimes) maintenant solidaires, sérieux et conséquents dans leur solidarité avec ce que dans la région on a toujours défini comme le cœur de la question arabe, à savoir la question palestinienne.

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S’agissant des couches palestiniennes populaires et des petits bourgeois ainsi que leurs enfants maintenant étudiants (mais demain en partie chômeurs), la révolution arabe forme l’essentiel des sujets généraux de discussion au plan international, suivie des succès du FC Barcelone, auréolé dans l’opinion palestinienne, et donc les déboires du Real, pour des raisons subalternistes – les opprimés soutenant les ex-opprimés – instinctives, puisque l’histoire catalane et castillane, républicaine et fasciste, est virtuellement inconnue ici. Lorsqu’on leur donne raison en expliquant la synchronicité et le parallélisme entre la guerre civile espagnole et la révolte palestinienne de 1936-39, cela ne les étonne pas vraiment.

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Les gens estiment que le monde arabe (dans lequel depuis la Tunisie ils ont compris que le Maghreb a toute sa place) est déjà en train de se diviser en deux parties : l’une d’entre elles, après un long avenir de luttes, à caractère constitutionnaliste, avec des dirigeants émanant de leurs peuples, sensibles à leurs exigences, et révocables par eux, comprenant les sociétés aujourd’hui en ébullition , même et surtout celles où sévit une répression sanglante ; l’autre despotique, groupée autour de l’Arabie saoudite couverte par l’occident (l’occupation militaire du Bahreïn, la violence de la contre révolution dans ce pays en est l’indicateur principal), et où le changement viendra dans un deuxième temps, assez éloigné. En attendant, l’on fait remarquer que le premier groupe constitue 90% des populations, mais est pauvre, le deuxième, hyper minoritaire sur le plan démographique, est riche. Encore une fois, on ne se fait toujours pas d’illusions. Mais on comprend très bien que les drapeaux américains et israéliens ne soient pas brûlés. C’est que ce qui se passe va de soi, on est à l’aise avec le processus, personne ne doit plus rassurer personne, on est face à une détermination aujourd’hui tranquille. Les nouveaux gouvernants arabes se tournent le plus naturellement du monde vers leurs alliés naturels. Et les gens ne font pas vraiment confiance à une Autorité palestinienne qui clame sa transparence et son efficacité partout. L’injustice du régime d’occupation, la corruption du régime d’autonomie, continuent d’être vécues comme les réalités majeures du moment. En votant pour le Hamas en 2006, les Palestiniens avaient surtout voté pour la réforme et la lutte contre la corruption. Celle-ci, qui cherche une nouvelle forme, est toujours à l’ordre du jour, et se confond avec le soulèvement généralisé dans le monde arabe.

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Pour retourner en arrière à nouveau, le fait est qu’en Palestine les gens ont compris très vite que le premier des soulèvements en Tunisie portait en lui les germes d’une révolution arabe. Riches de leur propre expérience de décennies de rejet de l’occupation israélienne et de l’injustice du système d’autonomie palestinienne dont ils continuent malgré tout de souffrir, il ne leur a pas fallu de prescriptions écrites ou visuelles pour entendre la voix des peuples en mouvement. L’idée des dominos potentiels à suivre (« Algérie, Bahreïn ou Égypte ? ») n’a pas eu d’écho, car la société palestinienne s’est toujours considérée comme à la fois exemplaire et représentative de la cause arabe dans son ensemble. Les Palestiniens sont peut-être les derniers des nationalistes arabes (et maintenant, à nouveau, les premiers). Quiconque vit ici comprend que la périodisation de l’histoire contemporaine de la Palestine est parfaitement artificielle. Au lieu de raisonner en termes de première intifada (bien), Oslo (décevant), deuxième intifada (catastrophique), élections (frustrées), et gouvernements antagonistes de Cisjordanie et Gaza (dommage), pour comprendre l’enchaînement des évènements il faut voir que la génération écoulée présente un seul processus de recherche par le peuple, au travers des langages les plus divers (les manifestations de masse, les pierres, la négociation, les armes – surtout celle du corps lui-même – les urnes, et la solidarité panarabe) de l’autodétermination. C’est dans ce sens que, avec l’avènement de la vague révolutionnaire de 2011, les Palestiniens se retrouvent, ne serait-ce aujourd’hui que symboliquement, entourés et accompagnés à nouveau. ?

Notes

[1]

Les généralisations qui suivent sont basées sur de longues discussions avec des étudiants et des employés aux universités de Birzeit et de Bethléem ainsi qu’avec de simples citoyens, garagistes ou poissonniers, et les manifestants de la Manara.

Résumé

Français

La Palestine forme le cœur de la cause arabe, dit-on. Aujourd’hui, la formule s’est inversée, et les Palestiniens se voient emportés dans la grande révolution arabe de 2011, déjà devenue l’année des retrouvailles, du moins s’agissant des peuples. Les deux ‘régimes’ palestiniens de Cisjordanie et Gaza doivent suivre, abandonnés par leurs protecteurs (Mubarak dans un cas, Assad dans l’autre), et c’est ainsi que la pression conjuguée de la base populaire et de la région a forcé le Hamas et le Fatah à s’engager dans un processus de réconciliation que les Palestiniens appellent de leurs vœux.

Plan de l'article

  1. Une force sans dirigeants, des dirigeants à la traîne
  2. L’héroïsme à mille et un visages

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