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Confluences Méditerranée

2011/2 (N° 77)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/come.077.0139
  • Éditeur : L'Harmattan

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La plupart des analystes ont remarqué deux phénomènes bien visibles lors de l’émergence des révoltes en Afrique du Nord et au Proche-Orient : Israël qui fut à maintes reprises l’objet de la colère de la « rue arabe », souvent de façon justifiée, mais aussi parfois de manière excessive [1][1] Si la nécessité de l’émergence d’un Etat palestinien... sur fond de manifestations exutoires tolérées voire instrumentalisées par des pouvoirs en place peu légitimes, n’a guère été au centre des contestations, même lorsque des régimes pro-américains, allié majeur de l’Etat hébreu, étaient concernés [2][2] Il est simpliste d’affirmer, comme l’on fait top rapidement.... Parallèlement, le gouvernement Netanyahou est resté très discret par rapport à ces évènements majeurs qu’il n’a pas anticipés ou vu venir, à l’instar de l’ensemble de la communauté internationale. Dès lors, et dans la mesure où l’Etat juif est l’acteur le plus puissant de la région, militairement du moins, et que l’attitude qu’il adoptera face aux évènements en cours aura des incidences probables sinon certaines sur leur issue, il apparait donc opportun d’évaluer les différentes réactions qu’il pourrait privilégier. Est-ce que l’on va observer un raidissement de la coalition ultranationaliste qui montrerait ainsi aux nouveaux régimes sa détermination et pourrait aussi profiter de l’affaiblissement des alliés de l’Iran ? Est-ce qu’au contraire, elle saura utiliser cette opportunité historique pour montrer qu’elle peut l’accompagner positivement en en étant un acteur à part entière (via l’émergence d’un authentique Etat palestinien), et pas seulement un spectateur passif, voire hostile ? Mais on peut également imaginer que face au tumulte observé, la prudence l’emportera et que le statu quo sera finalement privilégié alors qu’Israël a toujours une certaine difficulté à savoir s’il doit se réjouir ou s’inquiéter de cette déferlante démocratique.

Raidissement et fuite en avant ?

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Cette hypothèse, si elle n’est pas la plus certaine, du moins dans un premier temps, est loin d’être totalement irréaliste. En effet, le gouvernement en place a été ébranlé comme la plupart des régimes occidentaux par les révoltes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Il peut dès lors craindre que les populations arabes, enhardies par leur succès, ne souhaitent aller jusqu’au bout de leurs aspirations et tentent de libérer les Territoires palestiniens sous occupation, un sujet qui reste important même si c’est d’abord la consolidation des acquis démocratiques et la chute des régimes autoritaires en place qui sont privilégiées. Mais pour beaucoup de peuples arabes, ces deux enjeux sont presque aussi importants, car une Palestine morcelée est le symbole d’une certaine forme d’asservissement de la région, à l’Occident, son représentant le plus emblématique, les Etats-Unis, jouant à cet égard un rôle majeur. Dès lors et afin de dissuader ces velléités, Israël peut considérer qu’une posture martiale est la seule qui soit susceptible de l’immuniser en ce sens. Il peut même choisir de maintenir un niveau de tension élevé, avec son rituel classique « attaques-représailles » qui pourra lui permettre de contrer la volonté américaine qui va probablement consister à tenter de profiter des évolutions récentes pour lancer une nouvelle dynamique de paix régionale. Pour pouvoir mieux apprécier cette hypothèse du raidissement et de la fuite en avant, il convient de rappeler au préalable qu’Israël est une puissance de statu quo, ce qui doit être compris d’un point de vue stratégique comme « la conservation de la supériorité acquise et de la prospérité qui en procède »[3][3] François Géré, « Grandes stratégies : un moment d’hésitation,.... Elle n’est pas totalement une puissance de statu quo passive, à savoir celles qui « préservent l’acquis d’une domination et d’un leadership par une défense puissante et statique » [4][4] Ibid., bien qu’elle ait construit un mur qui empiète assez nettement sur les frontières virtuelles entre la Cisjordanie et l’Etat juif, et ait tenté de maintenir une zone de sécurité au Sud-Liban par une milice interposée [5][5] Il s’agit de l’ALS ou Armée du Liban-Sud, fondée en 1978 (elle.... Elle privilégie davantage le statu quo actif qui a pour objectif un accroissement de la supériorité technologique, l’écrasement des rivaux potentiels, ce qui inclut des initiatives militaires préventives « sous forme de campagnes visant à diminuer la menace de l’adversaire en pénétrant sur son terrain afin de détruire durablement ses capacités »[6][6] François Géré, « Grandes stratégies : un moment d’hésitation,.... On peut également se demander si Israël n’est pas dans une moindre mesure, et avec un certain mimétisme si l’on pense à l’Iran, un de ces Etats perturbateurs, « en quête de plus de puissance, prédateurs potentiels, contestataires du statu quo, ou d’un ordre qui bride leurs appétits »[7][7] Ibid.. En outre, on peut accorder encore davantage de crédit à l’hypothèse d’un conflit avec l’Iran et ses alliés arabes si l’on se réfère aux principes de stratégies les plus élémentaires qui animent l’establishment militaire israélien depuis la naissance de l’Etat hébreu puisqu’il faut « conduire des guerres courtes (quelques semaines tout au plus) porter les combats sur le territoire de l’adversaire et lui infliger des dommages tels qu’il n’ait plus envie de réitérer l’expérience de sitôt ».[8][8] Pierre Razoux, « Comment caractériser la pensée stratégique...

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Mais pour en revenir aux pays arabes, il faut prendre en compte le fait que le régime syrien et par ricochet ses alliés libanais sont également ébranlés par les révoltes en cours, ce qui peut contribuer à l’isolement du Hamas et ainsi affaiblir l’ensemble de la mouvance pro-iranienne sur la rive méditerranéenne. Ainsi, on peut imaginer qu’Israël disposerait d’une opportunité réelle d’en finir ou du moins de porter un coup terrible au régime des mollahs, d’autant plus que ce dernier est également fragilisé par ses propres turbulences internes. Mais l’attaque des sites nucléaires de son irréductible ennemi pourrait en réalité aboutir à aggraver les désordres actuels, car outre l’embrasement d’une partie du monde chiite qui pourrait répliquer violemment en bloquant par exemple le détroit d’Ormuz ou en s’en prenant aux Etats ayant autorisé le survol des avions israéliens [9][9] Beaucoup considèrent en outre au sein de Tsahal qu’une.... Une occasion rêvée pour Téhéran de se venger de l’Arabie saoudite qui a réprimé dans le sang la contestation chiite à Bahreïn. Bref, les révoltes arabes seraient à l’origine d’un conflit violent qui opposerait paradoxalement deux pays non arabes mais qui sont des acteurs éminents de leur évolution géopolitique, avec des conséquences incalculables dont ils pourraient bien être les premières victimes. On peut également poser l’hypothèse que les pays de l’« arc chiite », contestés au plan intérieur pourraient également être tentés par une fuite en avant tenant lieu de diversion, et qu’ils n’attendent qu’une étincelle pour voir l’espace moyen-oriental s’embraser, d’où la prudence dont doit faire preuve Israël, malgré son impressionnante force de frappe, sur le papier du moins. En réalité, il est possible que les révoltes en cours aboutissent à une parité stratégique au Moyen-Orient entre d’un côté l’Iran et ses alliés (Irak, Hezbollah, Hamas, et pour le moment Syrie), et de l’autre les Etats pro-américains (monarchies arabes et Israël, le Yémen restant dans une situation incertaine). En effet, si les premiers peuvent considérer que la chute de Moubarak et la crise bahreïnie sont une mauvaise nouvelle pour leurs adversaires, ces derniers peuvent estimer que l’ébranlement du régime de Bashar El Assad vient largement compenser ces évènements. Au final, Israël peut en toute logique réfléchir à la possibilité de faire bouger les lignes en sa faveur, mais il a conscience des nombreuses incertitudes qui subsistent et de la vulnérabilité toute relative de ses ennemis.

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Une autre dimension de la radicalisation israélienne pourrait passer par une accélération de la colonisation, afin de rendre encore plus incertains voire impossibles les échanges territoriaux envisagés lors de la création du futur et hypothétique Etat palestinien, en poursuivant cette tactique éprouvée et jusque-là victorieuse du fait accompli qui tient lieu de paradigme incontournable depuis la naissance du mouvement sioniste. En effet, faisant le pari que l’attention de la communauté internationale est pour le moment mobilisée par les crises multiples et stratégiquement plus importantes (du moins à court terme) observées au sein du monde arabe, la coalition très droitière actuellement au pouvoir peut estimer qu’elle dispose d’une réelle opportunité pour pousser son avantage. Mais elle prend alors un risque, celui de contribuer à la multiplication des soutiens, actuellement croissants, en faveur de la reconnaissance d’un Etat palestinien. Ces Etats estiment dans leur majorité que c’est en faisant de la question palestinienne une priorité l’on pourra apparaitre comme réellement en phase avec les masses arabes, en n’agissant pas uniquement par opportunisme comme on a pu l’observer au cours de ces derniers mois. Mais les faucons nationalistes qui ont actuellement le vent en poupe à Tel-Aviv peuvent considérer que les révoltes arabes leur donnent raison et être plus que jamais confortés dans leur dogmatisme. L’instabilité qui touche le voisinage israélien signifie que les traités de non belligérance signés avec ses voisins ne doivent être considérés que comme temporaires, car le Proche-Orient n’est pas l’Europe et que la tentation de la détente, ou pire, de la dénucléarisation ne sont que de dangereuses illusions.

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Ce courant de pensée ne fait que reprendre les postulats traditionnels de l’école réaliste- conservatrice pour laquelle le monde est par essence anarchique et qu’il vaut mieux tenter de trouver le meilleur équilibre possible, tout en ayant conscience de l’impossibilité d’un accord de paix à long terme. Une perspective de plus en plus hypothétique depuis que l’Etat hébreu, en particulier sous l’impulsion de Netanyahou (qui se sent presque autant Américain qu’Israélien) a fait le choix d’être d’abord le prolongement de l‘Occident en Orient, et non le pont entre ce dernier et le premier, en niant son identité duale et originale, accentuant par conséquent son isolement. La droitisation de la coalition a de plus été renforcée ces derniers mois avec l’éclatement de ce qu’il restait du parti travailliste sous l’impulsion d’Ehud Barak (son aile modérée étant de plus en plus hostile à la politique menée par le gouvernement) et un certain nombre de nominations symptomatiques, comme celle du nouveau conseiller à la sécurité nationale, en partie contrebalancée par celle du nouveau chef d’Etat major, réputé plus pragmatique.

Le pari de la paix

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A l’inverse, ne peut-on imaginer que Netanyahou surprenne et qu’à l’instar de celui qui reste une référence pour son parti et son courant de pensée, Begin, il ne tente comme l’avait fait ce dernier avec Camp David une audacieuse manœuvre visant à profiter du maelström en cours pour avancer vers une paix raisonnable avec les Palestiniens ? En effet, les pays ou les mouvements hostiles à un règlement qui les exclurait de toute solution négociée au niveau régional sont trop mobilisés par leur propre instabilité pour pouvoir s’y opposer. D’autant plus que les Israéliens peuvent considérer que dans la mesure où l’attention est focalisée principalement sur les révoltes arabes (comme cela a été préalablement souligné) et non sur leur affrontement permanent avec les Palestiniens comme à l’accoutumée, ils peuvent désormais avoir les mains plus libres pour négocier sans la pression des pays voisins. De plus, ils ont déjà su habilement gérer dans le passé les convulsions du monde arabe pour contourner les pressions qui s’accumulaient en en sortant par le haut, grâce au lancement de pseudo processus de paix : c’est l’initiative audacieuse d’Oslo négociée en secret par le gouvernement israélien et l’OLP qui permet de limiter l’influence arabe ou internationale au lendemain de la première guerre du golfe, les pays de la région ayant exigé un investissement aussi important des Etats-Unis sur le dossier palestinien que sur celui concernant la libération du Koweït . Or on sait ce qu’il est advenu de ces accords, qui n’ont jamais été respectés, et qui ont en revanche permis de mettre fin à la première Intifada et d’élargir les alliances d’Israël dans la région (la Jordanie et la Turquie principalement).

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Mais la question qui reste néanmoins posée est de savoir si la paix ne concernera que les Palestiniens ou d’autres pays voisins, et en premier lieu la Syrie. Dans le cas de cette dernière, les évolutions récentes ont montré que la question de la légitimité du pouvoir en place était complexe, puisque le positionnement nationaliste et anti-israélien n’était pas suffisant pour faire taire la colère du peuple, même si pendant longtemps, et en association avec un étroit contrôle de la population, et la crainte d’une irakisation ou d’une libanisation du pays, il a pu contenir les aspirations démocratiques. Ainsi, si une plus grande ouverture démocratique permettait au président Bashar Al Assad d’accroitre sa popularité, il pourrait alors plus facilement céder du terrain sur la question du Golan. .

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Les dividendes de la paix ne sont pas probablement assez visibles pour Israël qui pourrait en revanche dans une telle perspective maintenir le niveau de ses investissements dans le domaine militaire (environ 7 % du PIB, un niveau sans commune mesure avec la France par exemple) face au contexte d’incertitudes, mais n’aurait pas à revenir aux chiffres antérieurs à l’accord de paix avec l’Egypte (plus de 20 %) si la violence devenait permanente et généralisée dans la région. Une autre réflexion dont devraient davantage tenir compte les stratèges israéliens, c’est qu’en choisissant l’apaisement au niveau régional, et en proposant un règlement de leur contentieux sur des bases équitables avec les Palestiniens, voire les Syriens, ils pourraient contribuer à accompagner les processus démocratiques arabes, au lieu de les ralentir voire de les stopper. Entouré d’Etats démocratiques, le destin d’Israël prendrait un nouveau tournant, lui assurant en principe la paix (si l’on part du postulat que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles) d’autant plus que de récentes découvertes de gisements gaziers pourraient permettre à l’Etat juif de devenir une puissance énergétique exportatrice dans la région (ce qui implique une zone pacifiée et non hostile) à moins que cela ne soit le prétexte pour de nouveaux affrontements, le Liban disposant d’après les géologues d’un potentiel, mais à la limite des eaux territoriales de son puissant voisin. Mais encore faut-il savoir quelle paix Israël proposerait dans ce cas ? Une paix basée sur les conditions israéliennes, américaines ou une paix réellement équitable ? Une paix basée sur les paradigmes Oslo ou ses succédanés ? Une paix qui s’inspirerait de solutions alternatives audacieuses (Accords de Genève, Plan Ayalon-Nusseibeh…) mais qui ont échoué car ses signataires n’étaient pas représentatifs, et sans pouvoir de décision ? Pour l’instant aucune réponse n’a été apportée à ce niveau, ce qui amène la plupart des observateurs à être plus que circonspects, voire pessimistes sur une volonté israélienne de faire la paix, à moins qu’il ne s’agisse que de « paix économique », cette illusion proposée par Netanyahou qui considère que l’amélioration des conditions de vie des Palestiniens ferait diminuer leurs revendications politiques.

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Le spécialiste de stratégie arabe Jean-Paul Charnay rappelle que la guerre a « pour objet le maintien de soi-même, le « persévérer dans l’être » de Spinoza » et qu’elle réalise par postulat, la structuration, la cohésion des sociétés organisées, « civilisées ». Dès lors la paix, pourquoi pas ? Mais à condition de trouver les processus qui remplaceront les fonctions que remplit la guerre. Autrement dit, comment compenser les dégâts collatéraux de la paix ? Les sociétés postmodernes peuvent-elles être post-guerrières ? Et ce ne sont pas de simples « jeux de paix » remplaçant les kriegspils, mais de vastes substitutions nécessitant de longues et difficiles transitions » [10][10] « Une paix durable est-elle souhaitable ? », Géostratégiques,....

Le statu quo faute de mieux ?

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En réalité, et sans que l’on puisse par avance faire un procès d’intention à Israël qui pour certains privilégierait par nature la déstabilisation régionale pour maintenir son hégémonie et n’intégrerait pas le concept de paix, synonyme de faiblesse et donc de déclin, il n’en reste pas moins vrai que pour être prêt à l’accepter, il faut un long processus de maturation qui ne s’improvise pas et c’est là que le bât blesse pour l’Etat juif. Car quand bien même certains de ses dirigeants opteraient pour ce choix, il n’est pas certain que la population les suive, car Israël est peu réceptif à ce concept, un certain nombre d’idées reçues ou de stéréotypes continuant à circuler dans ce pays à propos de leur environnement régional.

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La disparition du dernier ennemi arabe irréductible, la Syrie, amènerait les Israéliens à devoir lâcher du lest sur le dossier palestinien, car le maintien d’une politique répressive perdrait en grande partie sa justification, le front du refus arabe ayant déjà et en grande partie explosé en vol ces dernières années, avec la chute de Saddam Hussein et le rapprochement spectaculaire entre la Libye, le Yémen et les Etats-Unis. Le Liban verrait sa composante la plus hostile à l’Etat hébreu affaiblie par cette évolution géopolitique majeure, tout comme le Hamas palestinien, proche de Damas. Cette disparition d’une menace syrienne sur son flanc nord-est porterait un coup rude aux partisans du maintien d’une politique de confrontation, ainsi qu’au lobby industriel et de la défense, même si toute menace ne serait pas pour autant abolie pour l’Etat juif. Certains font le pari qu’Israël préférera dans la mesure du possible le maintien d’ennemis qu’il connait aux risques encore plus élevés qui pourraient naître suite à l’avènement de nouveaux régimes potentiellement plus instables.

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Il existerait par ailleurs pour différents spécialistes ou stratèges un risque de démobilisation, de baisse de la vigilance, si indispensable dans cette région tourmentée, qui serait mortifère à long terme [11][11] Michel Gurfinkiel, Israël, géopolitique d’une paix,.... D’autres rappellent que Netanyahou par exemple vient d’une école de pensée qui assimile Israël à la forteresse assiégée de Massada. Selon cette vision, le monde entier est ligué contre Israël, et il faut donc combattre, « héroïquement » ! Il ne vivrait pas dans le monde moderne et libéral de la réconciliation, mais dans le monde antique de la guerre perpétuelle [12][12] « Israël-Palestine : la confiance comme recette » (Entretien.... Abraham Burg, considère en outre que si tous les Premiers ministres ont tant hésité à faire la paix, c’est autant pour des raisons stratégiques, politiques que psychologiques, point qui est trop souvent négligé. Ainsi, les Israéliens sont les héritiers de différents traumatismes (la Shoah, les différentes guerres depuis 1948, le terrorisme) et le seul moyen de les vaincre c’est précisément de tenter quelque chose de nouveau, ce qui présente toujours un risque, mais le fait de privilégier toujours les mêmes comportements en représente un autre encore plus grand.

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La paix serait donc paradoxalement source de danger et ses inconvénients pourraient être finalement plus importants que ses avantages, avec l’importation des concepts de « finlandisation » et de philosophie de la détente, pour lesquels la technologie et l’économie peuvent permettre de vaincre son adversaire en évitant de payer le prix du sang à travers la confrontation militaire. Le statu quo serait donc plus confortable, et celui-ci reste associé pour nombre de dirigeants israéliens à un état de tension permanente. Seule une « peur hobbienne » pourrait assurer la survie du pays dans une perspective lointaine, et l’existence d’une élite politique profondément associée au monde militaire, la prégnance d’une philosophie et d’une phraséologie martiale [13][13] Avec la permanence d’un vrai « dilemme de la sécurité » :... rendront toute évolution délicate [14][14] Efraim Inbar, « Attitudes in the Israeli Political.... D’ailleurs, ceux qui ont le plus fait bouger les lignes ces dernières années ne disposaient-ils pas d’un réel prestige militaire ? [15][15] Rabin, Barak ou Sharon dans une moindre mesure avec...

Une « communauté internationale » enfin active ?

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Pour ce qui est des stratèges occidentaux, beaucoup n‘ont toujours pas intégré l’importance des crises du Proche-Orient, en particulier celle qui concerne l’affrontement israélo-palestinien. On soulignera cependant l’évolution des militaires américains, et notamment celle du plus prestigieux d’entre eux, David Petraeus [16][16] En sera-t-il de même de la part de nos officiers militaires..., qui a récemment considéré que les Etats-Unis et plus généralement les Occidentaux ne pourraient jamais être totalement crédibles et efficaces dans l’espace arabo-musulman, y compris d’un point de vue militaire, tant qu’ils n’auraient pas une politique plus équilibrée sur le conflit israélo-palestinien. Et c’est paradoxalement un des effets inattendus des récentes révoltes arabes et des affrontements qui en sont issus que de renforcer cette nécessité et cette urgence d’intervenir, enfin, dans sa résolution. Contrairement à ce qu’on pu espérer un certain nombre d’esprits naïfs, ce n’est pas parce que plusieurs régimes autoritaires et pro-américains de la région sont tombés ou ont été affaiblis sans que ne se manifestent des slogans hostiles à Israël que ce dernier a partie gagnée. Au contraire, les gouvernements élus démocratiquement seront probablement balayés s’ils continuent à s’aligner sur Washington (à moins que sa position n’évolue) et restent silencieux et passifs face à l’occupation israélienne. Il faut donc que ceux qui ont commencé à réfléchir sur ces intérêts de la paix et qui bénéficient de suffisamment d’influence et d’autorité organisent par exemple une Conférence internationale, vingt ans après celle de Madrid, afin de tracer de nouvelles perspectives, faute de quoi de terribles régressions risquent de surgir et de devenir cette fois-ci incontrôlables. Il faut pour cela sortir de cette politique de l’émotion confinant à de l’idéologisme, qui n’a aucune ligne directrice et reste figée sur des cadres de réflexion dépassés. D’autant plus que le risque est réel de voir de nouveaux acteurs s’investir sur ce dossier au détriment des puissances occidentales qui ne seraient plus que des spectateurs alors qu’elles sont davantage concernées par les conséquences des réactions israéliennes que le Brésil ou le Qatar par exemple.

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L’Union européenne, qui a l’ambition d’avoir une politique étrangère efficace et influente (en particulier à travers la création d’un Service Européen pour l’Action Extérieure [17][17] Sa responsable politique étant la Britannique Catherine...) pourrait incarner une voie moyenne, ni trop « pro-arabe », ni trop « pro-américaine ou pro-israélienne », puisque ces différentes tendances sont représentées en son sein. De plus, sa proximité géographique avec ces différents acteurs devrait constituer un atout pour pouvoir les faire dialoguer ou les inciter à se rapprocher, à travers une connaissance en principe plus intime de leur histoire, d’autant plus que l’Europe porte une certaine responsabilité dans la naissance des crises moyen-orientales, du mandat sur la Palestine, aux découpages parfois approximatifs des frontières. On soulignera au passage un autre paradoxe qui fait que l’Union est le principal pourvoyeur d’aide aux Territoires palestiniens (ce qui arrange les Israéliens qui se déchargent d’une certaine façon de ce fardeau), alors que sa voix semble absente, la difficulté étant précisément d’arriver à une position commune lisible et cohérente, puisque jusqu’ici c’est plutôt le plus petit dénominateur commun qui est recherché. Cette impuissance à agir sur les différentes crises régionales est le révélateur de la difficulté à construire une politique étrangère commune et de ce fâcheux tropisme où l’on transforme en autant de handicaps des atouts potentiels. L’ébranlement actuel du monde arabe doit être au contraire une chance et une occasion unique d’agir enfin en faveur d’un règlement juste et équilibré qui pourra permettre de construire une politique régionale audacieuse et originale, qui pourrait ponctuellement intégrer d’autres partenaires, traditionnels ou émergents, en fonction des crises auxquelles l’Union européenne est confrontée. La France, qui avait été à l’avant-garde du projet d’Union pour la Méditerranée et qui dispose d’une riche histoire avec nombre de pays arabes, dispose d’atouts réels pour pouvoir être l’aiguillon de ces nouvelles ambitions.

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Il est souhaitable de disposer d’une ligne claire et cohérente, car la stratégie qui vise à coller à l’un ou l’autre des protagonistes ne peut qu’échouer. Certes, elle a des mérites, puisque lorsque par exemple un président d’une France toujours suspectée d’un certain tropisme pro-arabe, a la confiance des Israéliens, il peut prononcer des discours importants à la Knesset, qui seraient interdits à d’autres, mais de fait, ils ne changent rien sur le terrain. De même, les présidents américains ne manquent jamais une occasion de souligner leur solidarité avec l’Etat juif (qui se manifeste de façon concrète et pas seulement émotionnellement), mais en contrepartie ils n’obtiennent jamais rien de tangible. L’inverse est également vrai si l’on pense à l’époque où l’Autorité palestinienne était gangrenée par la corruption. En revanche, la stratégie qui vise à ne pas faire pression sur aucun des deux camps ne peut pas non plus fonctionner. Reste une voie médiane, qui vise à associer en quelque sorte la carotte et le bâton et surtout à convaincre dans le cadre d’une vision prospective argumentée de l’intérêt de la paix.

Conclusion

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Les révoltes arabes en cours, puisqu’elles concernent en grande partie l’environnement immédiat d’Israël (Egypte, Syrie, et dans une moindre mesure Jordanie) ne peuvent que susciter un grand intérêt au sein de cet Etat, d’autant plus que les pays concernés n’entretiennent pas de relations conflictuelles, du moins directement, avec Tel-Aviv depuis plusieurs décennies, alors que ceux qui sont dans le cadre d’une véritable guerre asymétrique (Hamas, Hezbollah) ou verbale (Iran) sont pour l’instant plutôt épargnés par ces contestations. Sachant qu’Israël est un Etat qui ne peut guère s’accommoder d’une trop grande incertitude, il peut choisir de profiter de cette situation pour prendre l’offensive et affaiblir ses ennemis. Mais il peut aussi proposer une audacieuse initiative de paix, ou encore privilégier le statu quo, sauf que lorsqu’il le fait, c’est plutôt dans une configuration qu’il maîtrise, ce qui n’est pas le cas actuellement. D’où son embarras, et dans le même temps la difficulté à émettre un quelconque pronostic puisque nul ne peut prédire jusqu’où iront ces révoltes, et aussi parce qu’Israël se veut un Etat capable de surprendre et que rien de permet d’entrevoir son attitude à l’heure actuelle. ?

Notes

[1]

Si la nécessité de l’émergence d’un Etat palestinien viable dans les frontières de 1967 ne peut guère être contestée sauf par quelques idéologues, néoconservateurs ou populistes européens, et si on peut supposer que cela ne résoudra pas ipso-facto l’ensemble des problèmes du monde arabe, il n’en reste pas moins que leur ampleur en sera diminuée d’autant.

[2]

Il est simpliste d’affirmer, comme l’on fait top rapidement un certain nombre de thuriféraires d’Israël, que des régimes devenus démocratiques seraient soudainement moins sensibles à la cause palestinienne qui n’existerait que parce qu’elle a servi d’exutoire à tous les autocrates.

[3]

François Géré, « Grandes stratégies : un moment d’hésitation, 2011-2012 », Défense nationale, janvier 2011, pp. 69-70.

[4]

Ibid.

[5]

Il s’agit de l’ALS ou Armée du Liban-Sud, fondée en 1978 (elle s’appelle alors l’Armée du Liban Libre), qui s’effondrera au moment du retrait israélien en l’an 2000.

[6]

François Géré, « Grandes stratégies : un moment d’hésitation, 2011-2012 », Défense nationale, janvier 2011, pp. 69-70.

[7]

Ibid.

[8]

Pierre Razoux, « Comment caractériser la pensée stratégique israélienne ? », Défense nationale, avril 2011. Du meilleur spécialiste français de l’armée israélienne, on relira avec internet l’ouvrage de référence, Tsahal : nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin, 2006.

[9]

Beaucoup considèrent en outre au sein de Tsahal qu’une revanche sur le Hezbollah s’impose à courte échéance et qu’une frappe sur l’Iran permettrait de précéder celle visant la puissante formation chiite.

[10]

« Une paix durable est-elle souhaitable ? », Géostratégiques, n °19, p. 203 (www.strategicsinternational.com).

[11]

Michel Gurfinkiel, Israël, géopolitique d’une paix, Paris, Michalon, 1996, p. 267.

[12]

« Israël-Palestine : la confiance comme recette » (Entretien avec Abraham Burg). Politique internationale, n° 129, Automne 2010 (www.politiqueinternationale. com). Aujourd’hui post-sioniste plutôt qu’anti sioniste, il est ancien président travailliste de la Knesset et dirigea aussi l’agence juive.

[13]

Avec la permanence d’un vrai « dilemme de la sécurité » : dans un monde profondément anarchique, les Etats sont de façon continuelle exposés aux risques et se doivent d’augmenter en permanence leur potentiel militaire, quitte à accroître la méfiance de leur voisins et potentiels partenaires de paix.

[14]

Efraim Inbar, « Attitudes in the Israeli Political Elite », Middle East Journal, Vol. 44, n° 3, Summer 1990.

[15]

Rabin, Barak ou Sharon dans une moindre mesure avec son retrait de Gaza et la création de Kadima.

[16]

En sera-t-il de même de la part de nos officiers militaires dans le cadre d’évaluations prospectives, sans compter que notre sécurité intérieure, peut, par ricochet être déstabilisée par ces crises ?

[17]

Sa responsable politique étant la Britannique Catherine Ashton, et son directeur opérationnel le français Pierre Vimont, diplomate chevronné, qui dirigea l’ambassade de France à Washington.

Résumé

Français

Les récentes révoltes arabes ont surpris l’ensemble de la communauté internationale et Israël, qui, bien qu’en principe extrêmement bien informé des évolutions de ses voisins, n’a pas davantage pu ou su anticiper ces bouleversements. La question qui est maintenant posée est celle de l’attitude qu’adoptera l’Etat hébreu, acteur incontournable de toute perspective de paix ou de stabilité régionale, car de celui-ci peut dépendre en partie le sort de ces révolutions. Il semble que trois types de réactions soient possibles de sa part, bien que toutes prévisions en ce sens restent plus qu’incertaines, ne serait-ce que parce qu’Israël souhaite conserver ce qui a constitué un de ses atouts majeurs au cours des dernières décennies : l’effet de surprise. La première hypothèse, c’est que l’on assiste à un raidissement voire à une fuite en avant de la coalition ultranationaliste qui montrerait ainsi aux nouveaux régimes sa détermination et pourrait aussi profiter de l’affaiblissement de certains alliés de l’Iran pour attaquer ses sites nucléaires et accélérer la colonisation. A l’inverse, Tel-Aviv pourrait accompagner positivement les évènements actuels en en devenant un acteur à part entière, via la relance de négociations aboutissant à l’émergence d’un authentique Etat palestinien (avant qu’il ne soit proclamé unilatéralement) ce qui favoriserait l’émergence d’un climat régional pacifié. Enfin, on peut également supposer que face au tumulte observé, la prudence ne l’emporte et que le statu quo, plus confortable à court terme, ne soit finalement privilégié alors qu’Israël a toujours une certaine difficulté à savoir s’il doit se réjouir ou s’inquiéter de cette déferlante démocratique.

Plan de l'article

  1. Raidissement et fuite en avant ?
  2. Le pari de la paix
  3. Le statu quo faute de mieux ?
  4. Une « communauté internationale » enfin active ?
  5. Conclusion

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