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Confluences Méditerranée

2011/2 (N° 77)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/come.077.0153
  • Éditeur : L'Harmattan

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L’histoire récente des relations euro-méditerranéennes, avant même le processus de Barcelone, se caractérise par une singulière répétition de l’impuissance et de l’échec. Il est certes toujours possible de voir dans l’évolution des relations euro-méditerranéennes des éléments positifs. Il y en a incontestablement. Il est aussi possible d’affirmer, avec cependant une capacité limitée d’en faire la démonstration, que sans la politique euro-méditerranéenne, la situation aurait été moins bonne encore.

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Les dernières révoltes arabes révèlent cependant tout le décalage qui existe entre la volonté initiale de construire une zone de paix et de prospérité partagée et la dynamique contrastée des évolutions divergentes de chacun des pays de la rive sud. Face à cette fragmentation méditerranéenne, l’Europe se révèle plus ou moins impuissante, aveugle et pour le moins maladroite quand elle s’exprime et quand elle agit. Ce fut le cas dans un premier temps en Tunisie. Fin avril 2011, l’enlisement militaire relatif en Libye et l’impunité dont bénéficie encore la Syrie montrent l’ambiguïté et l’hésitation de l’Europe. Faut-il rappeler que Bashar el-Assad et le Colonel Kadhafi étaient, il y a moins de 3 ans, censés redonner un élan au processus de Barcelone dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée ?

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La crise mondiale de 2008 et les révolutions dans le monde arabe nécessitent de refonder l’Union pour la Méditerranée qui apparaît à présent comme un dispositif dépassé par l’histoire. Tirer les leçons de l’échec du partenariat euro-méditerranéen et changer de philosophie est d’autant plus nécessaire que ce qui se joue en réalité est la place de l’Europe dans le monde globalisé du 21ème siècle. Pour qu’il ne soit pas bipolaire mais tripolaire avec une Europe capable de jouer sa partition aux côtés des Etats-Unis et de la Chine, n’est-il pas temps de faire preuve d’imagination, par exemple, en levant le tabou de l’adhésion des pays sud-méditerranéens à l’Union Européenne ?

Les leçons non-tirées de l’échec du partenariat euro-méditerranéen

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Les évaluations du partenariat euro-méditerranéen depuis le lancement du processus de Barcelone ont souvent été faites, mais les leçons n’ont guère été tirées [2][2] Voir notamment les évaluations de l’Union Européenne.... Le projet d’Union pour la Méditerranée s’appuyait pourtant sur le constat d’échec des politiques précédentes [3][3] Dans son discours de Toulon le 7 février 2007, Nicolas....

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Que l’on se remémore les discours enthousiastes du candidat puis du Président Nicolas Sarkozy. Il s’agissait de construire une relation plus politique et moins technocratique, basée sur une meilleure prise en compte des pays de la rive sud à partir d’un processus de codécision et surtout s’appuyant sur six projets concrets : Plan solaire méditerranéen, Protection civile, dépollution de la Méditerranée, autoroutes terrestres et maritimes, espace commun de recherche et enfin l’initiative pour les PME. Beaucoup d’auteurs ont montré que l’Union pour la Méditerranée constituait en réalité un retour à la politique européenne pré-Barcelone. La dimension régionale du processus de Barcelone à savoir l’idée de construire une zone partagée par la convergence des pays impliqués avait été déjà très érodée par la Nouvelle Politique de Voisinage lancée en 2004 [4][4] Voir l’analyse détaillée dans Moisseron Jean-Yves,.... Ce nouveau cadre politique répondait à la critique selon laquelle les pays n’avançaient pas à la même allure et il offrait des perspectives différenciées pour chaque pays sud-méditerranéen. Chacun pouvait déterminer un rythme de réformes institutionnelles qui lui aurait été propre pour le rapprocher plus ou moins et plus ou moins vite des standards européens. Un statut avancé était prévu pour les pays les plus ambitieux, la limite des engagements étant le refus d’envisager une éventuelle demande d’adhésion à l’Union Européenne.

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On mesure ici le premier recul de l’ambition par rapport à la déclaration de Barcelone de 1995. L’Europe marqua dans la définition de la politique de voisinage en 2004, la limite à ne pas franchir par l’utilisation apparemment neutre du mot « voisin ». S’il était possible de proposer dans les années soixante une perspective d’adhésion à la Communauté Européenne à un pays comme la Turquie, la chose devenait impossible pour des voisins et elle est aujourd’hui proprement impensable. C’est devenu une question taboue.

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La politique de voisinage fut « une offre », pour reprendre le vocabulaire de la Commission européenne qui s’est concrétisé dans des Plans d’action qui succédaient aux Accords d’association mis en œuvre dans le cadre des accords de Barcelone quelques années plus tôt. Mais si l’on fait l’analyse détaillée de ces Plans d’action, notamment pour la Tunisie et le Maroc, on constate qu’il s’agit là de déclarations de principes qui n’avaient pas la même nature que les Accords d’association. Ces derniers étaient beaucoup plus précis et plus contraignants. C’est notamment dans ces accords que fut défini le calendrier des démantèlements tarifaires menant à la constitution aujourd’hui effective pour la Tunisie, d’une zone de libre-échange avec l’Union Européenne.

Un millefeuille institutionnel

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Les quinze dernières années de la politique européenne se sont donc traduites par un empilage de dispositifs (Processus de Barcelone en 1995, Politique de voisinage en 2004, Union pour la Méditerranée en 2008), soit trois politiques euro-méditerrranéennes sous-tendues par des philosophies différentes. Cela a nécessairement induit un certain brouillage dans les stratégies européennes car chacun des projets avait des ambitions divergentes : l’harmonisation régionale pour le processus de Barcelone, la différenciation des rapprochements dans la politique de voisinage et enfin l’Union de projets dans l’Union pour la Méditerranée. Cette « créativité » institutionnelle de l’Union Européenne traduit les oppositions fortes entre les état-membres de l’Union européenne quand aux priorités. L’opposition entre la France et l’Allemagne a été particulièrement rude lors des discussions autour du projet initial d’Union méditerranéenne, lancé par le Président français [5][5] Les discussions sur le projet d’Union Méditerranéenne.... L’Union européenne devait certes adapter le processus de Barcelone au changement de ses frontières orientales après l’élargissement en 2004, mais nous l’avons vu, la Nouvelle politique de voisinage rompait avec l’idée d’une cohérence de l’ensemble de la zone méditerranéenne au profit de relations bilatérales différenciées. Ce changement de principe dans la nature des relations se traduisait par exemple par davantage de conditionnalité.

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Après la Politique de voisinage, l’Union pour la Méditerranée se concentre sur des projets de coopération pour certains tout à fait novateurs comme le Plan solaire méditerranéen. La modalité de cette coopération par projets reste cependant tout à fait classique et les projets eux-mêmes ont fait l’objet de critiques justifiées. Construire des autoroutes terrestres au sud de la Méditerranée est une bonne chose mais encore faut-il que les frontières terrestres soient ouvertes entre les pays, ce qui n’est pas le cas par exemple entre le Maroc et l’Algérie. Les ambitions en termes d’éducation et de recherche se heurtent à un durcissement de la politique des visas et des conditions d’accès à l’Union pour les résidents de la rive sud. S’intéresser à la dépollution de la Méditerranée est vain si l’on ne traite pas en aval les causes de la pollution.

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La critique sur l’ensemble du processus porte également sur le niveau de validation démocratique. Les trois moments de la politique européenne se sont traduits par un déficit démocratique progressif qui explique le désintérêt croissant de la part des partenaires du sud. Si les Accords d’association du processus de Barcelone devaient faire l’objet d’un vote parlementaire dans les pays signataires, ce n’était plus le cas des Plans d’action de la Politique de voisinage qui devaient être seulement validés par les Conseils d’association. Enfin, le processus de définition des projets de l’Union pour la Méditerranée relève plus d’un marchandage politique entre pays que d’un choix exprimé ou validé par les organes démocratiques. Le Plan solaire Méditerranéen émerge à ce moment-là pour satisfaire l’Allemagne qui depuis plus de dix ans, tente de favoriser l’émergence d’un programme solaire transméditerranéen tel qu’il s’est incarné dans le consortium Desertec mais qui s’inscrivait dans une dynamique antérieure. Le choix des programmes de l’Union pour la Méditerranée a été décidé par les gouvernements et principalement ceux du Nord.

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Au total, on se demande même si l’Union pour la Méditerranée n’a pas été contreproductive pour la dynamique de la coopération euro-méditerranéenne [6][6] Voir à ce propos « La Méditerranée sans l’Europe »,....

Les trois chocs

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L’Union pour la Méditerranée apparaît donc comme un processus fragile. L’annulation du sommet des chefs d’Etat qui devait avoir lieu en France en novembre 2010 en fut déjà un signe patent. Mais l’initiative vient de subir trois, voire quatre chocs qui supposent une redéfinition radicale.

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Le premier, qui n’est pas très nouveau, est la forte dégradation des relations israélo-palestiniennes dans les derniers jours de 2008 peu de temps après le lancement de l’Union pour la Méditerranée. Le conflit en Palestine vient régulièrement perturber les avancées de la coopération euro-méditerranéenne. Le processus de Barcelone a ainsi été largement affecté par l’échec des accords d’Oslo manifeste à Camp David en juillet 2000. La prise du pouvoir du Hamas à Gaza en juin 2007 précède de peu l’affirmation de l’échec de Barcelone et le lancement de l’Union pour la Méditerranée. Enfin, l’une des raisons avancées à l’annulation du sommet des chefs d’Etat pour l’UPM en novembre 2010 est précisément le regain de tensions entre palestiniens et israéliens.

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On le voit, l’un des obstacles récurrents à la coopération euro-méditerranéenne est son articulation avec le conflit israélo-palestinien. Comme les Etats-Unis sont un allié mais aussi une puissance en compétition avec l’Europe, il existe ici un point faible dont il faudrait se débarrasser. En effet, en liant la question d’Israël à sa coopération sur la rive sud, l’Union européenne ne maîtrise pas une carte majeure du jeu euro-méditerranéen, d’où l’intérêt qu’il y aurait à dissocier les deux problèmes notamment en engageant une discussion séparée avec le Maghreb [7][7] C’est aussi tout l’intérêt d’une démarche alternative....

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Le deuxième choc qu’a subi l’Union pour la Méditerranée réside dans la dernière crise économique mondiale [8][8] Cela remet en cause l’idée que les pays sud-méditerranéens.... Cela réduit considérablement sa capacité à mobiliser des budgets pour accompagner la coopération. Cette crise intervient au moment où les pays européens les plus méditerranéens, notamment la France, réduisaient leur dispositif de coopération en Méditerranée. Avec des crises budgétaires graves intervenant en Grèce, en Espagne, en Irlande, en France même, la légitimité d’une aide en direction du sud de la Méditerranée est davantage discutée.

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Mais au delà de la réduction des moyens, la crise modifie les rapports de force au sein de l’Union européenne. Les contraintes budgétaires mais surtout monétaires induites par la participation à l’Union sont particulièrement pesantes dans la régulation de nombreuses économies, dont la France. Historiquement, cette dernière ajustait sa compétitivité assise essentiellement sur les prix par des dévaluations régulières vis à vis du Deutschemark. Aujourd’hui, cet instrument de politique économique a disparu, si bien que les contraintes monétaires sont adaptées à l’économie allemande, qui dispose de procédures de régulations sociales autres que l’inflation mais beaucoup moins à des pays comme la France, l’Espagne et l’Italie. De fait, l’économie allemande résiste beaucoup mieux à la crise que les autres pays et apparaît comme le grand gagnant de cette crise. La conséquence est immédiate en termes de coopération euro-méditerranéenne : c’est l’Allemagne, bien plus que la France, qui décidera de la nature de la politique méditerranéenne dans les années à venir. On peut donc s’attendre à une bien moindre capacité de la France à orienter les financements européens en direction des pays de la rive sud. La politique allemande, tournée vers les pays de l’Est, sera donc plus déterminante dans la définition de la politique européenne. Comme certaines analyses le montrent, la politique européenne de voisinage finance essentiellement les pays de l’Est ayant récemment adhéré ou ceux qui sont susceptibles de rejoindre l’Union à court et moyen termes.

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Le troisième choc, plus récent est celui des révolutions dans le monde arabe. Malgré l’engagement de la France et du Royaume-Uni dans le conflit libyen qui peut sembler donner l’impression d’un regain de puissance européen en Méditerranée, les évènements ne cessent de montrer une certaine impuissance de l’Union Européenne face à une puissance américaine d’autant plus opérante qu’elle est discrète [9][9] L’intérêt des Etats-Unis pour l’espace méditerranéen....

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Plusieurs éléments ont révélé cette relative impuissance, notamment vis-à-vis des Etats-Unis, qui finalement peuvent être considérés comme les acteurs externes les plus actifs.

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Le premier élément, déjà ancien, fut l’objectivité du constat que fit la diplomatie américaine sur l’état intérieur de la société tunisienne. Dans un télégramme diplomatique intitulé : « Ce qui est à toi est à moi », la chancellerie américaine qualifiait en juin 2008, la famille de Ben Ali de « quasi-mafia » et énonçait une série d’exactions de l’entourage immédiat du Président Tunisien. Dans une série d’autres télégrammes, le constat d’une « sclérose du pouvoir » était fait. D’autres télégrammes indiquaient aussi à quel point les pays-membres de l’Union Européenne étaient divisés sur l’attitude à avoir envers le régime de Ben Ali, la France était la « plus réticente à persuader le gouvernement tunisien d’accélérer les réformes politiques ».

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Dans le contexte tunisien, l’intervention décisive des Etats-Unis s’exprima dans les contacts directs avec Rachid Ammar, le chef d’Etat-major de l’armée de terre aux moments décisifs de la révolte en Tunisie. L’armée tunisienne a été largement formée et soutenue par les Etats-Unis.

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Quant à l’évolution en Egypte, elle livre des indications similaires. Il semble très clair en effet que la décision de l’armée égyptienne de ne pas tirer sur la foule a été influencée par la nature des contacts très étroits entre l’armée Egyptienne et les Etats-Unis. L’exemple tunisien a aussi joué pour beaucoup.

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A contrario, il est difficile de croire que l’intervention armée de l’Arabie Saoudite contre les manifestations à Bahreïn ait été décidée sans l’aval plus ou moins explicite des Etats-Unis. C’était une façon de fixer la ligne que les révolutions arabes pouvaient ou ne pouvaient pas franchir. Si des changements de régime étaient considérés comme possible en Tunisie, en Egypte et en Libye, les choses étaient moins évidentes dans le Golfe. Deux ingrédients supplémentaires, le pétrole d’une part et la présence de population chiites d’autre part rendaient les processus beaucoup plus explosifs avec des implications géostratégiques considérables.

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Au total, ce sont bien les Etats-Unis qui disposent de l’influence la plus importante dans les mutations dans le monde arabe. Ils ont sous-traité l’intervention en Libye à la France et au Royaume-Uni, ils ont été décisifs dans la décision des armées tunisiennes et égyptiennes de ne pas tirer sur la foule et donc de changer de régime. De même, c’est bien Washington qui a fixé la limite géographique des révoltes arabes à la frontière orientale de l’Egypte.

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Face à cela, surtout dans un premier temps, l’Union européenne était en dissonance avec la nature des événements. Les déclarations en France, pays qui devait peut-être plus que d’autres être au rythme des évènements, indiquaient pour le moins un manque d’information et d’à-propos. Dans une intervention au Sénat, le 16 février 2011, Mme Michel Alliot-Marie défend l’Union pour La Méditerranée et indique que « […] l’Egypte assure avec la France la co-présidence de l’UPM », alors même que le Président Hosni Moubarak a démissionné quelques jours plus tôt. L’Egypte assure la co-présidence mais le co-président est déjà en résidence surveillée !

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La référence à l’Union pour la Méditerranée est marquée aujourd’hui par une profonde ambiguïté. On sent bien d’un côté qu’il s’agit d’un élément symbolique important à valoriser pour les prochaines élections présidentielles en France. En même temps, la nécessité de refonder le partenariat euro-méditerranéen apparaît comme une évidence. En dehors de la France, la référence à l’Union pour la Méditerranée est plus discrète encore et essentiellement rhétorique. Après la démission de son secrétaire général, le secrétariat de l’Union pour la Méditerranée se contente de gérer les affaires courantes. Il est frappant de constater que son site web ne mentionne même pas les évolutions radicales du monde arabe [10][10] Nous finalisons ce manuscrit le 24 avril 2011..

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Le contraste est saisissant entre la nature des évènements qui bouleversent profondément l’avenir du monde arabe et la réaction des institutions européennes censées être en première ligne. Que l’on se souvienne des mouvements similaires qui ont abouti en 1989 à la chute du mur de Berlin et l’engagement de l’Europe à ce moment là. Vis-à-vis de la Tunisie, l’Union européenne s’est caractérisée par un profond attentisme alors que face à des événements dont on ne mesure pas assez la portée historique, il faudrait au contraire profiter de l’occasion pour changer de paradigme dans la coopération euro-méditerranéenne.

Vers un changement de paradigme

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Face aux transformations opérées en Tunisie, en Egypte, en Libye et dans le reste du monde arabe et dont l’onde de choc sera profonde sur l’ensemble de la zone, et en raison de l’obsolescence du dispositif actuel, il est urgent de refonder la politique européenne en direction de la rive sud et de changer de paradigme.

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Le premier élément serait d’en finir avec le mythe méditerranéen. La Méditerranée comprise comme une matrice civilisationnelle mobilisant les énergies et qui serait en soi productrice d’unité voire de point de rencontre des civilisations, n’existe que dans l’imaginaire politique au Nord. Aucun pays sud-méditerranéen n’inclut la Méditerranée dans les éléments de définition de son identité. L’appartenance au monde arabe, à la civilisation arabo-islamique voire à l’espace géographique africain sont beaucoup plus importants que la référence au cadre méditerranéen. Historiquement pour le Sud, la Méditerranée a toujours été une frontière, le lieu d’une opposition conflictuelle et la limite de l’altérité. C’est tellement vrai qu’encore aujourd’hui, le terme arabe utilisé pour désigner la Méditerranée, El-bahr el-abyad el Moutawassat, littéralement la mer blanche du milieu, trahit son origine dans la langue turque qui marque l’opposition entre la mer noire et la mer blanche.

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Vouloir établir un dialogue avec la rive sud sur la base du qualificatif méditerranéen, ce n’est donc rien faire d’autre que commencer par dénaturer la nature des partenaires avec qui il s’agit de dialoguer. Etrange conception du dialogue qui commence par une négation partielle du partenaire notamment de ses ancrages culturels ! Ainsi, il faut reprendre la critique sévère d’Edward Saïd sur l’orientalisme et rompre avec ce qui ressemblerait de près ou de loin à une réification de l’homo mediterraneus. S’engager sur une coopération essentiellement basée sur la culture serait le moyen d’engager un vrai dialogue. Mais l’appartenance à une civilisation arabo-islamique de nos partenaires doit être acceptée dans ses modalités multiples y compris laïques, sachant que l’Islam est une matrice civilisationnelle qui a donné des fruits exemplaires. Il ne s’agit ici, ni de sombrer dans des formes de culturalisme, ni de sous-estimer les formes complexes de modernisation, mais il s’agit surtout de ne pas nier le référent civilisationnel. Mais les amalgames, l’ignorance et les lieux communs sont si bien instrumentalisés par des formes subtiles d’islamophobie ou la crainte de l’islamisme politique, que fonder un véritable dialogue des civilisations serait aussi salutaire qu’utile et nécessaire. Il s’agit-là du deuxième pilier d’une coopération euro-arabe [11][11] L’un des objectifs du Processus de Barcelone était... renouvelée, à savoir la culture.

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Le troisième élément consiste à prendre la mesure de la compétition qui se joue aujourd’hui dans la globalisation. Nous avons suffisamment mis en évidence l’influence décisive des Etats-Unis dans les évènements récents en Tunisie. On pourrait faire des remarques similaires en Algérie dans le contrôle des ressources d’hydrocarbure ou avec le Maroc qui a signé un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Ces pays, comme l’ensemble de l’Afrique sont soumis à l’attraction des trois zones qui se constituent dans la mondialisation à savoir, l’Amérique (Nord et Sud), l’Asie avec la Chine et enfin l’Europe. La réussite de l’intégration euro-méditerranéenne est une condition décisive dans la capacité de l’Europe à exister dans le monde du 21e siècle. Les deux autres puissances de ce monde tripolaire ont tout intérêt à empêcher l’émergence d’un centre européen qui pourrait continuer à exister notamment en constituant une zone incluant non seulement l’Afrique du Nord mais l’Afrique tout entière. Comment l’Europe pourrait construire ces zones sans faire de la Méditerranée un point de contact, d’échange et de prospérité ? C’est donc à l’aune de ces enjeux qu’il faut penser l’intégration régionale euro-méditerranéenne et non à la mesure des logiques nationales, voire des stratégies politiques à court terme.

Reconsidérer les avantages d’une perspective d’adhésion de la Tunisie à l’Union Européenne ?

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Si l’on s’accorde sur le constat précédent, il ne reste pas vraiment de possibilité de renouveler le partenariat euro-méditerranéen. Il faut changer de paradigme et faire des propositions ambitieuses. Des études prospectives ont suffisamment bien mis en relief la différence de position de l’Europe dans le monde selon une adhésion ou non de la Turquie [12][12] Philippe Colombani (dir.) Commerce mondial au 21e siècle..... C’est encore plus vrai si l’on ajoute le Maghreb.

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Devant le changement historique qui s’est opéré en Tunisie et les perspectives que cela ouvre pour l’évolution du monde arabe, n’est-il pas opportun de rompre avec un tabou, celui de l’adhésion des pays sud-méditerranéens à l’Union Européenne ? Devant le courage de ceux qui se sont levés pour la démocratie, l’Europe ne pourrait-elle pas avoir le courage d’une proposition innovante mais dont les conséquences seraient essentielles pour son avenir ?

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Les avantages d’une perspective d’adhésion sont multiples. Tout d’abord, il s’agit d’un message structurant pour l’ensemble de la coopération avec la Tunisie. Même si cette adhésion n’a lieu que dans plusieurs dizaines d’années à l’exemple du processus turc, l’intérêt réside dans le chemin tracé, dans la dynamique engagée en vue d’une convergence institutionnelle impliquant la transition démocratique mais aussi l’ensemble des configurations institutionnelles assurant un changement de régime de croissance [13][13] Daniel Labaronne, Fahmi Ben Abdelkader, « Transition.... Cette transition est nécessaire pour répondre aux défis fondamentaux que révèle la révolution en Tunisie, à savoir assurer un rythme de création suffisant d’emplois pour absorber l’arrivée structurelle des nouveaux entrants de plus en plus éduqués. Ce que témoignait la jeunesse tunisienne, c’était tout autant une aspiration à la liberté que la possibilité d’avoir un emploi décent et en rapport avec les niveaux de qualification. Ce n’est pas un hasard si le mouvement social est parti de Sidi Bouzid, Kasserine, Thala, des villes pauvres et délaissées de la périphérie industrielle tunisienne.

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La perspective d’adhésion, avec tout ce que ce qu’elle implique, permettrait de remettre rapidement l’économie tunisienne sur les rails. Si l’année 2011 est une année de perte brutale sur le tourisme et les investissements directs étrangers, le gouvernement de transition risque fort de ne pouvoir maintenir la stabilité. Or celle-ci repose sur le maintien d’une administration structurée qui a l’avantage de fonctionner mais le désavantage d’être marquée par sa compromission avec l’ancien régime. La perspective d’adhésion permettrait de trouver le chemin exigu qui s’ouvre devant le nouveau gouvernement tunisien : opérer une « dé-benalisation » de l’administration sans détruire ce qui constitue la colonne vertébrale de la Tunisie. Le changement de personnel et de structure du pouvoir doit être suffisant pour satisfaire les aspirations légitimes au changement mais suffisamment subtil et consensuel pour garantir la stabilité et in fine pour faire revenir au plus vite touristes et investisseurs. Proposer une adhésion, avec à terme une reprise de l’acquis communautaire, à savoir l’adoption progressive des normes de gouvernance européennes ouvre un horizon qui aura des conséquences sur l’ensemble du Maghreb. Il n’y a pas d’autres moyens pour l’Europe de retrouver avec le Maghreb, une position dans la mondialisation régionalisée qui ne soit pas placée sous la dépendance des deux grands : les Etats-Unis et la Chine.

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Il est probable que l’Union pour la Méditerranée dans son contenu actuel ne résistera pas à l’ensemble des transformations en cours même si l’on sent bien que le nom du processus sera dans les mois à venir un enjeu politique en France. Mais au-delà des effets d’annonce et de légitimation servant les stratégies politiques, les transformations historiques dans le monde arabe offrent une opportunité pour l’ensemble de la région euro-méditerranéenne à savoir un élargissement de l’Union à la rive sud.

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Il y a 20 ans, une telle annonce aurait paru bien naturelle. Elle était une perspective réaliste pour la Turquie, il y a plus de 40 ans ! Aujourd’hui proposer l’adhésion de la Tunisie à l’Europe paraît absurde. On mesure à quel point l’idée d’un repli européen en quête d’identité s’est imprimée dans les consciences. Pourtant, les moments de l’histoire où une action décisive peut changer le cours des évolutions sont particulièrement rares. Nous sommes précisément à cette croisée des chemins qui réclame de l’Union Européenne, en concertation avec ses partenaires, des solutions exceptionnelles, le dépassement des blocages et un retour des utopies structurantes, à condition évidemment que les peuples libérés du sud de la Méditerranée le veuillent. La refondation du partenariat euro-méditerranéen, qu’elle garde ou non le beau nom d’Union pour la Méditerranée, ne se fera de toute façon qu’avec des pays arabes démocratiques sur la base d’un projet partagé et validé par les peuples. Il faut agir vite et être ambitieux avant que ces peuples ne voient plus du tout l’intérêt de l’ancrage à l’Europe. ?

Notes

[1]

Ce texte reprend et développe les idées qu’il a présentées lors des premières Rencontres de Cybèle organisées par l’association Euromed-IHEDN le 17 décembre 2010 à Paris, autour du thème « Les relations en Méditerranée seront durablement affectées par la crise mondiale ». Il a été ensuite actualisé à la lumière des événements dans les pays arabes.

[2]

Voir notamment les évaluations de l’Union Européenne elle-même : Commission Européenne, Evaluation of Economic Cooperation between the European Commission and Mediterranean Countries, EuropAid, Juillet 2003 et de nombreuses autres évaluations faites par la Commission. Voir une synthèse dans Moisseron Jean-Yves, 2005, Le Partenariat Euroméditerranéen, l’échec d’une ambition régionale, PUG. On peut aussi se reporter au numéro de la revue Géoéconomie : Quelle Union Méditerranéenne ? été 2007.

[3]

Dans son discours de Toulon le 7 février 2007, Nicolas Sarkozy déclarait que « le dialogue euro-méditerranéen imaginé, il y a 12 ans à Barcelone, n’avait pas atteint ses objectifs ».

[4]

Voir l’analyse détaillée dans Moisseron Jean-Yves, 2008, « Du Processus de Barcelone à l’Union pour la Méditerranéen : une gouvernance introuvable », Géostrategiques, n° 21, 2008

[5]

Les discussions sur le projet d’Union Méditerranéenne puis d’Union pour la Méditerranée ont marqué un moment de tension entre la France et l’Allemagne, cette dernière invoquant les risques d’éclatement de l’Union Européenne. Ces menaces à peine voilées ont été entendues et le projet initial qui n’impliquait que les pays directement riverains de la Méditerranée a été élargi à l’ensemble des pays membres de l’Union.

[6]

Voir à ce propos « La Méditerranée sans l’Europe », Confluence Méditerranée, n° 74, été 2010 et tout particulièrement l’article de Sébastien Abis : « Il étaitune fois… la Méditerranée » dans ce numéro.

[7]

C’est aussi tout l’intérêt d’une démarche alternative comme 5+5 plus ou moins condamnée aujourd’hui car deux de ses membres, la France et la Libye sont en conflit armés.

[8]

Cela remet en cause l’idée que les pays sud-méditerranéens ont été relativement préservés de la crise. En réalité l’onde de choc se fera sentir longtemps.

[9]

L’intérêt des Etats-Unis pour l’espace méditerranéen est loin de se démentir voir Jean-François Coustillière, 2010, Les Etats-Unis : une puissance méditerranéenne, Confluences Méditerranéen n° 74, été. Voir aussi Moisseron J.-Y., Delhaye G., « Puissance américaine et impuissance européenne en Méditerranée », Géoéconomie, n° 30, été 2004.

[10]

Nous finalisons ce manuscrit le 24 avril 2011.

[11]

L’un des objectifs du Processus de Barcelone était d’éviter un face à face dangereux entre Israël et les pays arabes. Mais l’intégration de Chypre, de Malte et le statut spécifique de la Turquie aboutit précisément à ce face à face stérilisant. Reprendre le fil avec des pays arabes (qui connaissent aussi des minorités ethniques et religieuses) serait le moyen de faire porter le dialogue sur la culture et d’éviter ce face à face. L’Europe peut redéfinir une politique arabe.

[12]

Philippe Colombani (dir.) Commerce mondial au 21e siècle. Scénarios pour l’Union européenne, Rapport réalisé pour la Commission européenne, Paris, Ifri, 2002.

[13]

Daniel Labaronne, Fahmi Ben Abdelkader, « Transition institutionnelle des pays méditerranéens et des pays d’Europe de l’Est. Analyse comparative de l’évolution de leur système de gouvernance », vol. 118 (5), 743-775.

Résumé

Français

Face aux changements dans le monde arabe, il est nécessaire de refonder le partenariat euro-méditerranéen et de changer de paradigme. Un bilan objectif du processus de Barcelone depuis 1995 s’impose pour redéfinir une stratégie qui ne pourra être que l’expression d’une volonté bipartite exprimée par des gouvernements représentatifs. La tâche est d’autant plus difficile que la rive sud a exprimé plusieurs fois une fatigue institutionnelle devant l’empilage des projets européens (Processus de Barcelone, Nouvelle Politique de Voisinage, Union pour la Méditerranée). Il est temps de refonder ce partenariat en mettant l’accent sur la culture et en abandonnant le référentiel méditerranéen qui se révèle peu mobilisateur au sud. Il faut aussi faire preuve d’ambition et, pourquoi pas, reconsidérer les avantages d’une perspective d’adhésion de la Tunisie dans l’Union Européenne.

Plan de l'article

  1. Les leçons non-tirées de l’échec du partenariat euro-méditerranéen
  2. Un millefeuille institutionnel
  3. Les trois chocs
  4. Vers un changement de paradigme
  5. Reconsidérer les avantages d’une perspective d’adhésion de la Tunisie à l’Union Européenne ?

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