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Confluences Méditerranée

2011/2 (N° 77)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/come.077.0051
  • Éditeur : L'Harmattan

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Il est rare de voir des luttes aboutir en dehors des livres d’histoire. Certes, cette révolution arabe n’en est encore qu’à son début, mais le plus dur a été franchi, au moins pour le peuple tunisien et le peuple égyptien, qui ont su nous offrir cette chance rare de vivre, instant par instant, et de nous montrer comment l’histoire des peuples se fait et se recrée dans un monde qui avait oublié, depuis longtemps, le sens des révolutions ; et surtout, quand ce mouvement se produit dans une région que certains pensaient condamnée au fatalisme et à la soumission, jugée incompatible avec les grandes valeurs du monde.

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D’ailleurs, il suffit de consulter la presse française pour voir quels sont les commentaires, les débats et les idées, suscités par de tels évènements inattendus. Au lendemain de la victoire historique du peuple tunisien, plusieurs journaux français l’avaient présentée, de manière enthousiaste. Ainsi Le Monde dans son édition du 16-17 janvier 2011 titrait « Révolution à la française au cœur du Maghreb » et mentionnait « une première poussée démocratique dans le monde arabe postcolonial. » De même, la couverture du journal Libération du 15 janvier 2011 était enthousiaste et permettait de trouver enfin, sur un journal français, l’image d’une femme arabe non voilée, manifestant et protestant de l’intérieur du monde arabe, avec un mot écrit en arabe, « El Houriya » (Liberté). Ce lien entre liberté et arabité est tellement rare de la part d’un journal français, qu’on ne peut que le saluer. A l’intérieur de ce même journal, l’éditorialiste Laurent Joffrin écrivait : « D’ores et déjà, on voit que le monde arabe n’est pas forcément condamné au sinistre face-à-face entre fanatisme islamiste et dictature corrompue (…), que les valeurs de liberté peuvent pénétrer en terre d’islam… Que cette démocratie (…) qu’on déclare réservée aux occidentaux suscite encore le sacrifice… »

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Cette approche, nous la retrouvons également chez Jean-François Kahn, qui, tout en soutenant fermement la révolution du peuple égyptien et en critiquant le mutisme d’une certaine élite française, écrivait dans le journal Libération du 7 février 2011 : « Comment ceux qui acceptèrent que l’on puisse envahir et occuper un pays pour y imposer la démocratie (…) peuvent-ils à ce point, aujourd’hui, faire la fine bouche quand un peuple, jeunesse éduquée en tête, en s’insurgeant contre la dictature au nom de nos propres valeurs, retire pour la première fois aux islamistes le pain de la bouche ? »

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Tout au long du déroulement de cette révolution arabe, en Tunisie et en Egypte, ces deux journalistes ont montré un profond soutien pour la cause de ces peuples, qui ne se retrouve pas toujours dans l’espace occidental. Mais malgré la clarté de leur soutien, des questions se posent sur cette manière de penser le fond des questions. N’est-il pas nécessaire dès lors de s’arrêter un peu sur cette manière de voir et d’essayer de repenser les questions avec l’histoire de ceux qui sont en train de faire l’histoire ?

Des grilles d’analyse erronées

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La première constatation faite à partir de telles formulations réside dans le choix des termes utilisés pour « mettre en valeur » un événement qui se passe dans un espace et une histoire autres… Des formulations qui ont acquis, par la force de la répétition, le statut incontestable d’évidence.

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Par exemple, l’expression « première poussée démocratique dans le monde arabe postcolonial » : devrait-on définir éternellement l’identité politique et historique du monde arabe par rapport à l’état colonial, ou plutôt par rapport à ses propres luttes de libération contre la pérennité de l’état colonial, sous toutes ses formes, y compris le despotisme de l’administration qui l’a remplacé sous un nom local, durant les indépendances ?

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De même, quand nous lisons « révolution à la française au cœur du Maghreb », cette manière de commenter un évènement historique de cette ampleur sous-entend-elle que ces luttes politiques, sociales, intellectuelles, au Maghreb et dans le monde arabe, n’ont aucun ancrage à l’intérieur de l’histoire même de cette aire géographique ? Est-ce que cette révolution arabe de janvier 2011 est déliée de tout repère, de tout sens, de l’intérieur de la trajectoire même de ces peuples ? En disant cela, il ne s’agit pas pour autant de nier son inscription dans l’héritage des idéaux de liberté, de dignité et de justice de l’humanité entière.

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Par ailleurs, on est en droit de s’interroger sur les grandes annonces consistant à dire qu’il a fallu attendre le 14 janvier 2011 ou le 25 janvier 2011 pour se rendre compte que les valeurs de liberté peuvent pénétrer en « terre d’Islam ». Cette manière de nommer la géographie et l’histoire de cette partie du monde est-elle d’ailleurs la plus appropriée pour évoquer le parcours de luttes et d’idées durant la phase moderne de l’histoire de ce monde ?

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Ensuite, lorsque nous lisons : « ils s’insurgent au nom de nos propres valeurs », cela veut-il dire que les valeurs de dignité, de liberté, de justice et toutes les valeurs de la modernité seraient par définition une propriété occidentale et que les autres aires culturelles ne pourraient qu’en faire l’emprunt pour mieux protéger, en fin de compte, notre modernité à nous et notre pouvoir à nous sur le monde ?

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Plus largement n’est-il pas temps dans ce contexte révolutionnaire arabe de révolutionner aussi cette manière occidentale de penser et de nommer ce que les autres font et pensent ailleurs ?

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Allant dans le sens de la nécessité de s’émanciper des évidences occidentales, dans la manière de lire l’histoire du monde arabe, Olivier Roy – politologue considéré comme l’un des spécialistes de l’islam en Occident – nous explique dans un article publié au journal Le Monde du 13-14 février 2011 qu’il faut justement corriger notre perception occidentale habituée à « interpréter les soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans : la révolution islamique d’Iran », et qu’il est temps de savoir voir l’évidence de ce mouvement, à savoir « qu’il s’agit d’une génération post-islamiste » qui fait une « Révolution post-islamiste ».

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En quelque sorte, si l’on ne nous propose pas de penser à partir d’une conceptualisation post-coloniale, on nous demande d’apprendre à penser avec une nouvelle grille de lecture post- islamiste. Mais les acteurs qui font l’histoire ont-ils pu décider de la grille de lecture de leur propre histoire ?

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Utilise-t-on vraiment les clefs de lecture qu’ils nous ont proposées à travers les multiples actions et composantes humaines de leurs manifestations, mais aussi à travers une analyse plus approfondie et non sélective de leur contenu ?

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Par exemple, en plus des slogans, réduits généralement au terme « dégage » – alors qu’ils étaient beaucoup plus diversifiés –, avons-nous tenu compte aussi de la reprise implicite par les générations confondues dans ces manifestations d’anciens concepts et idéaux collectifs, existants dans les anciens chants et poèmes de l’époque sociopolitique et culturelle de l’arabisme, rediffusés, réécoutés et récités par toutes ?

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Avons-nous pu constater aussi que ces chants et que cette joie collective presque oubliée ne se vivaient point en contradiction avec la prière musulmane, ni avec la prière chrétienne, comme cela se vivait naturellement, durant l’époque moderne du monde arabe, c’est-à-dire durant la phase de libération et de construction nationales arabes tout au long des années 1950 et 1960 ?

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D’où notre principale interrogation : Olivier Roy, tout en souhaitant défaire l’opinion européenne de ses clichés islamistes, n’est-il pas en train d’utiliser la même grille de lecture, c’est-à-dire le même référent « islamiste » pour lire et situer l’histoire de ces peuples ? Avant l’islam politique n’y avait-il aucune autre histoire faite par les peuples de cette partie du monde ? N’y a-t-il aucun héritage de luttes politiques, syndicales, intellectuelles et sociales modernes, avec lesquelles nous pouvons retrouver un lien de sens avec les luttes d’aujourd’hui ?

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Certains font passer ces peuples du colonialisme au post-colonialisme, d’autres de l’islamisme au post-islamisme, mais les luttes de ces peuples où sont-elles précisément ?

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Force est d’admettre que dans cette région du monde, il y a eu bien des luttes pour la libération et l’autodétermination, des luttes pour la construction et la souveraineté nationales et, par-delà, l’expression d’un attachement aux valeurs de dignité, de liberté et de justice, tout au long d’un parcours de combats qui commence bien avant janvier 2011. Où est donc passée toute cette histoire moderne de luttes, où est sa place dans la manière de construire notre grille de lecture pour expliquer et donner à lire la dynamique historique de ces peuples ?

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En d’autres termes, pourquoi vouloir présenter cette révolution arabe et cette génération qui l’a lancée, comme étant post-islamistes et non pas comme une révolution et une génération qui ont su reprendre les valeurs des luttes des générations précédentes pour l’indépendance, la libération et la souveraineté nationales ? Le combat des peuples arabes contre le colonialisme, n’était-il pas déjà un combat pour la dignité, pour la liberté, c’est-à-dire contre toutes les formes de domination, de déshumanisation et d’humiliations ? Pourquoi ne pas savoir alors retrouver le lien entre le sens des luttes passées et le sens des luttes d’aujourd’hui, comme si ces peuples n’avaient pas d’héritage de l’intérieur de leur propre histoire et que tout ce présent a jailli soudainement d’un grand néant ?

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En fin de compte, pourquoi cette révolution arabe ne serait-elle pas une rupture avec ceux qui n’ont pas su être fidèles au sens et aux valeurs des luttes d’indépendance et de libération nationales ? Plus précisément, pourquoi ne serait-elle pas en même temps rupture et lien ? Rupture avec la trahison des valeurs des luttes d’indépendance et de construction nationales, et restauration du lien avec le sens des luttes passées pour une vraie dignité, une vraie souveraineté, autrement dit une restauration du sens des valeurs de la modernité ?

Se mettre à l’écoute des slogans

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Pour pouvoir penser ensemble ces questions, il n’y a pas mieux que de commencer par réécouter d’abord ce que disaient les Tunisiens et les Egyptiens eux-mêmes. Le lendemain de la chute du despote en Tunisie, l’un des citoyens tunisiens, interrogé par la chaîne d’informations arabe Al Jazeera avait dit : « Nos ancêtres, nous ont libérés du colonialisme, et nous, notre responsabilité, c’est de nous libérer de la dictature de l’ancien régime. » Un autre citoyen disait de son côté : « Nous venons de réaliser notre seconde indépendance. »

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Ecoutons aussi les célèbres vers que les Tunisiens scandaient fort dans leurs manifestations héroïques et que d’autres Arabes ne pouvaient que murmurer tout bas, face à leur écran de télé, avec une fierté mêlée de honte, particulièrement avant qu’un grand pays arabe comme l’Egypte ne soit en révolution, lui aussi :

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« Si un jour le peuple veut la vie,

Le destin se doit de répondre !

Les ténèbres se dissiperont !

Et les chaînes se briseront ! »

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Ces vers, sont extraits de l’un des poèmes les plus célèbres de la poésie arabe, « La volonté de Vivre », ou « Iradatou el Hayet » écrit en 1933, par le poète romantique tunisien Abou el Quassim El-Chaabi (1909- 1934). On pourrait même dire que sa poésie toute entière constitue l’un des fondements de la culture poétique et politique de la modernité arabe.

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Ces vers, tous les Tunisiens et plus largement tous les Arabes les connaissent par cœur, génération après génération… Les réécouter dans de telles manifestations en 2011 suscite plus d’une émotion car ils font écho à une identité politique et poétique, arabe et moderne, qu’on pensait enterrée après les luttes d’indépendance et de libération nationales des années cinquante et soixante.

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Cependant, nous constatons que les médias occidentaux n’ont pas pu mettre en valeur le chant de tels vers par les manifestants, leur insistance était surtout sur le slogan « dégage ». Alors que l’autre slogan en arabe, « le peuple veut faire chuter le régime », n’a pas été suffisamment médiatisé. Toutes les revendications de ces manifestations quels que soient les pays arabes, commençaient avec le même rythme des mêmes mots, « le peuple veut… », s’inspirant du premier vers d’Abou el Quassim El Chaabi, un slogan qui est connu par cœur depuis le mois de janvier, et répété par tous plusieurs fois par jour, à haute voix ou en silence, aussi bien que la « fatiha » du Coran. Cette absence de tels vers et de tels slogans dans les médias occidentaux, due peut-être à l’obstacle de la langue, fait perdre à la transmission des faits beaucoup de leur sens, en tant qu’idées et émotions à la fois.

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Ces vers d’Abou el Quassim El Chaabi, chantés par les Tunisiens et incarnés par leur volonté effective de se libérer, avaient ensemble, en tant que sens poétique et acte révolutionnaire, le pouvoir de réveiller la mémoire collective des peuples arabes, en les reliant à nouveau, à leur héritage de luttes modernes et de repères politiques et culturels modernes. Un héritage construit tout au long de leur combat face au colonialisme, mais malheureusement oublié ou mis à l’écart dans tant d’autres situations.

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Faut-il rappeler ici le triste moment des manifestations en Algérie, en octobre 1988 puis tout au long des années 1990 durant lesquelles une partie de la société et de la jeunesse algériennes n’avait de cesse de répéter des slogans bien éloignés de la poésie révolutionnaire d’El Chaabi, des vers de Marcel Khalifé et de Mahmoud Darwich, voire même des chansons patriotiques de la révolution de libération nationale algérienne. De même, ces slogans étaient en rupture avec les chansons d’Abdelhalim Hafez et de Oum Kalsoum, à l’époque de la révolution arabe pour la construction de la Nation arabe, durant les années cinquante et soixante, ou avec les poèmes contestataires et révolutionnaires d’Ahmed Fouad Nadjm, chantés par son ami el cheikh Imam, et qui avaient, pourtant tous nourris la mémoire poétique et la conscience politique de tant de générations arabes.

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Force est d’admettre que pendant la phase de crispation islamiste, tous ces chants ont été remplacés par des slogans en décalage douloureux par rapport au temps et au sens dans lequel se faisait l’histoire nouvelle des sociétés arabes de l’indépendance ; des slogans criés non seulement contre le pouvoir, mais également contre l’autre partie de la société algérienne. Parmi le grand nombre de ces slogans, citons par exemple « La démocratie est Koufr » (mécréance), « Pas de charte, pas de constitution. »

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Dieu a dit, « le Prophète a dit » ou enfin « il n’y a de Dieu que Dieu. Pour cela nous vivons, pour cela nous mourrons. »

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Manipulant une certaine conception de la religion pour l’instauration d’une autre domination politique, ce langage employé en Algérie qui participait d’une certaine conception de la démocratie, incapable de s’émanciper de l’appartenance ethnique et de ses préjugés sur le sens de l’arabité et de l’Islam, n’avait heureusement pas de place dans cette nouvelle page de l’histoire arabe. Ecrites sur fond de promotion d’union et d’harmonie, les luttes tunisiennes et égyptiennes contrastent avec ce qui a pu se produire en Algérie où la désunion de fait suscitée par l’islam politique a fait le lit de « la guerre de tous contre tous » pour reprendre les propos de Hobbes.

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Tous les chants occultés du présent de la société arabe, à partir de la fin des années 70, avec tout ce qu’ils contiennent comme concepts politiques pour une nation arabe digne, souveraine et moderne, ont été repris sur la place Tahrir, et cela n’est pas rien pour ceux qui les ont connus durant leur jeunesse ou au moins dans leur enfance, et qui ont dû vivre de longues années de privation de cette ambiance de luttes, loin de l’héritage politique et culturel de la phase révolutionnaire, nationale, arabe des années cinquante, soixante.

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Voilà pourquoi, nous ne pouvons pas partager l’analyse d’Olivier Roy, lorsqu’il écrit sur ces manifestations : « Les grands mouvements révolutionnaires des années 1970 et 1980, pour eux c’est de l’histoire ancienne, celle de leurs parents. Cette nouvelle génération ne s’intéresse pas à l’idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets (“dégage, Irhal”).

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Nous constatons cette même insistance à vider cette révolution de tout sens politique national arabe chez tant d’autres auteurs et journalistes occidentaux, par exemple sur BFM TV, Olivier Mazerolle, commentait les manifestations en Egypte, avec émerveillement, mais tout en persistant à chaque fois de rappeler : « On ne voit pas de slogans nationalistes » ou bien « Il n’y a pas de revendications nationalistes. »

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Comme si la présence d’un sens national unissant tous les Egyptiens et avec eux tous les peuples arabes dérangeait les observateurs ; la beauté du mouvement révolutionnaire arabe s’imposait au monde entier, mais il fallait ne pas cesser de répéter que cela n’avait rien à voir avec le sens d’une appartenance nationale arabe [1][1] Je dis bien nationale arabe, et non nationaliste avec....

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Dans le même sens de l’insistance sur l’absence de toute dimension nationale arabe, Jean Daniel, dans le Nouvel Observateur du 3 au 9 février, écrivait : « Toutes ces données n’ont rien à voir avec l’arabisme ou l’islamisme. »

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Nous nous permettons de préciser ici brièvement que l’arabité en tant qu’identité politique moderne n’est pas l’arabisme comme certains souhaitent le définir c’est-à-dire en tant qu’idéologie close et exclusive. De plus, il n’est pas très rigoureux de mettre un « ou », entre les deux concepts « arabisme » ou « islamisme », parce qu’ils ne signifient point la même phase historique, ni le même projet politique. L’utilisation du « ou » entre deux concepts politiques différents, crée des amalgames de sens.

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De son coté, Olivier Roy, dans un autre article du 20 février 2011, publié sur Rue 89, écrivait à nouveau : « C’est la fin des grandes idéologies, de toutes les grandes idéologies : islamisme, nationalisme, socialisme arabe…

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La crise montre qu’il y a bien un monde arabe : l’effet de mimétisme fonctionne dans le monde arabe, et uniquement là pour le moment, il y a une solidarité arabe, renforcée par exemple par Al Jazeera, c’est évident. Mais le terme de panarabisme n’est plus un projet politique :

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Il n’y a pas de slogan panarabiste, de même qu’il n’y a pas de slogan idéologique dans ces manifestations.

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Le monde arabe est un espace de débat, il y a bien une scène arabe, mais il n’y a pas de panarabisme comme projet politique. Et c’est peut-être justement parce qu’il n’y a plus de projet politique que la parole est libre. C’est le paradoxe de ce qui se passe en ce moment. »

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Nous voulons souscrire à cette idée qu’il n’y a pas d’idéologie si on comprend qu’elle est sous-tendue par un sens négatif, c’est-à-dire, en tant que doctrine figée, hermétique à tout esprit critique capable de rénover continuellement « l’idéologie », en la sauvant justement d’être réduite à de l’idéologie.

Le présent a une histoire

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Mais dès lors que laissons-nous comme substance à cette révolution arabe, s’il n’y a point d’idées et point d’idéaux qui animent l’action des peuples arabes, et que tout ce mouvement révolutionnaire dans le monde arabe n’est qu’une aspiration au pragmatisme et au concret ?

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D’où la nécessité que nous avons soulignée de savoir déceler les concepts, les idées, et les idéaux, à partir de tous les slogans, en dehors de la sélection médiatique occidentale, sans oublier les chants, les poèmes et la manière d’avoir été ensemble dans l’espace de protestations, en tant que citoyens, au-delà des différences religieuses, partisanes, ou même d’hommes et de femmes.

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Dans ces manifestations en Tunisie et en Egypte, comme nous l’avons déjà dit, il n’y avait point de rupture avec les symboles et les concepts de la phase nationale arabe. Après l’éviction des idéaux de la phase révolutionnaire arabe à partir des années 70, il y a eu de fait restauration du lien, notamment en s’appropriant à nouveau les hymnes nationaux, particulièrement l’hymne national égyptien qui était très écouté et très apprécié par tous les Arabes durant la phase glorieuse de leur histoire collective, à savoir celle qui exprimait les idéaux de dignité et de progrès. On peut aussi évoquer la rediffusion de plusieurs chansons patriotique de cette période précisément, particulièrement les chants d’Abdelhalim Hafez, occultés du présent arabe depuis des décennies. Ces chansons qu’on écoutait et qu’on répétait, aussi bien sur la place Tahrir au Caire que sur la place de la République à Paris, sont les chants de l’époque où la nation arabe se construisait avec Gamal Abdel Nasser. D’ailleurs, même si cela n’est pas le plus important dans les manifestations, on peut même relever la présence de plusieurs portraits de Gamal Abdel Nasser lui-même, en Egypte et à Paris, qui, quarante ans après sa disparition, reste toujours le leader arabe le plus respecté. Toutes les nations, les plus démocratiques et les plus civilisées n’oublient pas l’histoire des grands hommes qui ont participé à leur construction, en dépit de toutes les erreurs commises dans le parcours de ces hommes ; alors, pourquoi les peuples arabes feraient-ils exception à ce sentiment de reconnaissance ? Et puis pourquoi, reproche-t-on aux révolutions arabes, le fait et son contraire ? La présence et l’absence à la fois ? Autrement dit : s’il n’y a pas un leader précis, comme pour 2011, on dit, ce n’est pas une révolution. Et s’il y a un leader précis comme cela été durant les années cinquante, on dit ce n’est pas une révolution non plus !

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De plus, et même si cela peut sembler un simple détail, il est difficile d’ignorer la présence symbolique de la fille du poète Ahmed Fouad Nedjm parmi les jeunes révolutionnaires du 25 janvier au Caire, aux côtés de son père en personne, qui a vécu avec tant de souffrances et de rêves, les différentes phases politiques de l’Egypte et du monde arabe [2][2] Cet Ambassadeur des pauvres, selon les Nations Unies....

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Nous citons ces petits exemples comme un petit échantillon, pour dire que le lien n’est pas rompu avec l’histoire vécue par les anciennes générations. Au contraire pourrait-on dire, c’est grâce à cette révolution de 2011 que le lien a été à nouveau restauré avec le sens des anciennes valeurs de l’époque nationale et moderne arabe, notamment la revendication d’un Etat civique et non pas religieux, mais également celles qui sous-tendent une certaine façon de vivre : savoir joindre l’humour, la poésie, le chant et l’art, au militantisme et à la prière ; savoir vivre ensemble hommes et femmes, musulmans, chrétiens ou sans appartenance religieuse.

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C’est tout cela la modernité et la complexité culturelle qui caractérisaient la société arabe de l’époque, et que nous pensions perdues à jamais, si nous n’avions pas eu la chance de la redécouvrir, et par-delà de nous redécouvrir grâce à cette révolution arabe de 2011.

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Voilà pourquoi celle-ci est belle, car tout en réussissant à faire table rase du passé despotique, imposé contre les peuples, elle a su aussi faire le lien avec les repères culturels et politiques de la phase moderne de l’histoire et de la dignité arabes.

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Ainsi, cette révolution est porteuse d’avenir et d’héritage à la fois, puisqu’elle ouvre une nouvelle histoire pour tous les peuples du monde arabe, tout en sachant leur faire redécouvrir le sens de la modernité dans l’héritage de leur propre histoire collective passée. Partant, lorsque les Tunisiens disent que leurs ancêtres ont combattu le colonialisme visible (de l’extérieur) et que leur responsabilité est de combattre les despotes ou (le colonialisme de l’intérieur), lorsqu’ils considèrent l’évènement historique de la Révolution comme une seconde indépendance, lorsque tout le peuple se remémore la poésie d’El Chaabi et toutes les luttes syndicales et politiques qui avaient accompagné les luttes d’indépendance, et lorsque plus généralement les peuples arabes méditent avec nostalgie, aussi bien la symbolique poétique que la symbolique de la modernité politique dans l’acte révolutionnaire tunisien, vécues sous d’autres formes dans leur histoire de luttes de libération nationales, force est alors d’admettre qu’il s’agit d’un retour vers des valeurs exprimées dans le passé et tournées vers l’avenir. Les valeurs ne viennent jamais de peuples sans histoire et sans mémoire, et ne surgissent surtout pas de peuples sans culture poétique moderne et sans héritage de luttes politiques modernes.

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Il serait par trop réducteur de dire : « Révolution à la française au cœur du Maghreb » ou s’émerveiller que « les valeurs de liberté peuvent pénétrer en terre d’islam » !

52

Car si tous les peuples de la terre ne doivent pas considérer les idéaux et les valeurs de la Révolution française comme appartenant aux seuls Français, il nous semble que ceux-ci de leur côté devraient savoir aussi ne pas lire toutes les luttes ou les révolutions par leur propre prisme, au point qu’ils donnent parfois l’impression d’instituer les valeurs universelles en tant qu’acte de possession privée.

53

Il nous semble que pour comprendre de l’intérieur les révolutions des autres, il est important aussi de connaître un peu leur poésie. Par exemple, dans le contexte tunisien précisément, il n’y a pas meilleur que la poésie d’El-Chaabi, qui n’appartient pas uniquement aux Tunisiens mais à tous les Arabes, sans exclure beaucoup d’autres qui peuvent aussi s’y retrouver. Il est important aussi de connaître leurs luttes syndicales ancestrales et leurs liens avec les luttes politiques qu’ils ont menées pour l’indépendance nationale. Par exemple, il convient de ne pas oublier le parcours de Ferhat Hached (1914-1952), qui fut l’un des principaux fondateurs du mouvement national tunisien et leader syndicaliste, assassiné par le courant pro-colonial de la Main rouge.

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Il est important également de connaître un peu leur parcours de pensée et de lire ceux qui ont participé à l’émancipation de la société et de la femme au temps de la Nahda[3][3] Mouvement de renaissance culturelle et de réformes..., comme Tahar Haddad (1899- 1935) penseur, syndicaliste et militant national tunisien, contemporain et ami du poète El-Chaabi, et qui avait écrit des textes décisifs pour promouvoir la dignité des femmes [4][4] On peut citer ici « Notre femme dans la charia et la....

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Nous n’avons cité que quelques noms de la Tunisie, mais nous devons dire aussi qu’il y a toute une culture du refus de l’injustice au Maghreb et dans tout le monde arabe, une culture littéraire et politique de combat contre tous les oppresseurs (colonisateurs extérieurs et intérieurs), avec un projet d’émancipation et de progrès initié depuis la Nahda et conduisant aux luttes d’indépendances et de libération nationale (années 1950- 1960).

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Et c’est par l’acte même de prise de conscience pour la libération de toutes les dominations, par l’acte même de la lutte contre le colonialisme, que s’est effectuée l’entrée de ces peuples dans la modernité. C’est bien par la confrontation à des situations concrètes de l’histoire, et non par une attitude passive de réceptivité et de soumission que s’est construit le rapport arabe à la modernité. C’est précisément par ces luttes politiques, syndicales, sociales, intellectuelles, dialectiquement liées, et par les mouvements de luttes pour l’indépendance et la libération nationale qu’il y a eu mutation d’une appartenance strictement religieuse vers une conscience collective, comme acte d’inscription souverain, dans la modernité du monde en l’ayant libérée de son sens dominateur.

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Mais il reste aux pays arabes de garder présents à leur esprits que c’est bien la rupture avec le sens et les valeurs de dignité, de liberté, et de justice, des luttes pour l’indépendance et la libération nationale, qui a été à l’origine de la crise et de leur régression. C’est moins l’indépendance qui est une fin en soi que la fidélité concrète aux valeurs que la lutte pour l’indépendance incarnait. Et lorsqu’il n’y a plus de fidélité aux valeurs et au sens des luttes menées, alors il y aura toujours une nouvelle révolution contre celle qui prétendait garantir les acquis de ladite révolution. Il n’y a pas de doute à avoir : le rêve des individus et des peuples résiste à jamais à tout pouvoir qui leur vole la vie ! ?

Notes

[1]

Je dis bien nationale arabe, et non nationaliste avec les connotations européennes attribuées à ce mot. C’est-à-dire, dans le sens d’une identité politique moderne et non ethnique, puisque ce concept politique moderne de l’arabité est né précisément pour accueillir toutes les diversités ethniques et religieuses composant le monde arabe).

[2]

Cet Ambassadeur des pauvres, selon les Nations Unies (2007), est connu pour ses poèmes révolutionnaires et pour ses critiques virulentes envers les présidents égyptiens Sadate et Moubarak et plus largement envers les dictateurs arabes, ce qui lui a coûté 18 ans de prisons. Mais cela ne l'a pas empêché d'écrire des poèmes même en prison.

[3]

Mouvement de renaissance culturelle et de réformes politiques et religieuses au 19e siècle

[4]

On peut citer ici « Notre femme dans la charia et la société » en 1930 ainsi que « Les travailleurs tunisiens et la naissance du mouvement syndical » en 1927.

Résumé

Français

Dans les médias français ou chez des spécialistes reconnus, les révoltes en cours dans le monde arabe font l’objet d’analyses qui ont du mal à s’abstraire d’un certain européo-centrisme ou bien de référents historiques trop peu opérants comme le référent islamiste. Bien que porteurs de nouveauté, ces révoltes s’inscrivent dans la longue généalogie des mouvements politiques et sociaux. Il n’est qu’à reconsidérer les slogans repris par les foules en mouvement pour prendre la mesure de cet ancrage historique. Le présent politique choisit sa mémoire du passé. Il nous faut la regarder pour comprendre le mouvement à l’œuvre.

Plan de l'article

  1. Des grilles d’analyse erronées
  2. Se mettre à l’écoute des slogans
  3. Le présent a une histoire

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