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Confluences Méditerranée

2011/2 (N° 77)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/come.077.0063
  • Éditeur : L'Harmattan

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Où sont passés les intellectuels français connus pour leur soutien aux luttes et aux combats démocratiques lors des révolutions en Tunisie et en Egypte ? Pourquoi ne les voit-on pas courir les plateaux de télévision et multiplier les interviews pour appeler « l’Occident » à soutenir une révolution qui se fait au nom de son universel des droits de l’homme et de son idéal de liberté ? Pourquoi ne donnent-ils pas de la voix au moment où les peuples arabes s’arrachent du despotisme qui a régné sur cette région, en faisant une « exception » au regard de la fin du mur de la peur et de l’avènement des printemps des libertés dans le monde ? Pourquoi ne les voit-on pas se mobiliser comme ils l’avaient fait pour soutenir les révolutions démocratiques dans les « ex-démocraties populaires » après la chute du mur de Berlin ? Pourquoi gardent-ils un profil bas à ce tournant historique du monde arabe alors qu’ils font preuve d’une combattivité sans précédent lors de la guerre dans l’ex-Yougoslavie et d’un soutien infaillible à la résistance bosniaque qui les a conduits à constituer une liste d’appui à la Bosnie pour les élections européennes ? Pourquoi ne les voit-on pas se mobiliser pour appuyer cette quête de liberté des jeunes arabes ? Pourquoi cet immobilisme alors que, par le passé, ils se sont mobilisés et ont exercé des pressions fortes sur les gouvernements occidentaux pour exiger leur intervention afin d’arrêter les répressions des régimes autoritaires et la répression contre leurs populations ? Comment expliquer ce silence stupéfiant et cette apathie devant ces premières ferveurs révolutionnaires qui viennent d’Arabie ?

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L’objectif de cet article est d’apporter des éléments de réponse à ces questionnements et à ces interrogations. Notre ambition est donc de saisir les raisons profondes de ce manque d’empressement et de cette timidité des intellectuels occidentaux devant cette quête de liberté et cette ère de révolution qui atteignent le monde arabe.

Derrière les révolutions arabes, l’islamisme !

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Cet argument est revenu dans les tribunes inquiètes et terrifiées des intellectuels occidentaux. Le plus virulent est Alexandre Adler qui est persuadé que la chute du régime de Moubarak en Egypte sera à l’origine de l’avènement d’un Califat islamiste dominé par les Frères musulmans. Pour lui « l’émergence d’une opposition moderniste faible mais résolue ne change pas grand-chose à l’affaire » et n’hésite pas écrire à propos de Mohamed El Baradei, la grande figure de l’opposition moderniste et démocratique égyptienne : « ce pervers polymorphe qui avait déjà tout fait à la tête de l’Agence internationale de l’énergie atomique à Vienne pour couvrir ses amis iraniens dans leurs menées prolifératrices, n’étonne évidemment pas en se faisant le cheval de Troie intéressé de la confrérie » [1][1] Voir Alexandre Adler, Vers une dictature intégriste.... La révolution égyptienne ne serait alors, selon le célèbre chroniqueur devenu docteur ès monde arabe, qu’une phase préparatoire que les Frères musulmans sont en train de mettre en place avant de passer à l’acte avec la prise « du palais d’hiver » pour installer un nouveau Califat islamique sur les bords du Nil.

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Pour Alexandre Adler, le Cheikh Badie, le leader de la Confrérie des Frères musulmans, serait le grand manitou de ce rassemblement festif, et un brin libertaire sur la place Tahrir. Il décidera en temps voulu de passer à l’acte pour devenir avec ses compagnons les nouveaux Califes de notre temps. Deux semaines avant la chute de Moubarak, écrit-il avec la certitude et l’assurance que lui valent son statut de grand expert des relations internationales et du grand quotidien dans lequel il commet régulièrement ses chroniques, « restera à savoir ce que le Cheikh aura lui-même décidé : se débarrasser tout de suite de Moubarak ou continuer à jouer la succession Souleïmane pour commencer à prendre le pouvoir dans le calme rétabli, en écartant définitivement le fils de l’actuel président, Gamal Moubarak, décidément trop occidentaliste. Mais, reste surtout à savoir si la corrélation Le Caire-Téhéran nous réserve encore une nouvelle et immense surprise : la liberté en Iran, et hélas la dictature intégriste en Egypte » [2][2] Alexandre Adler, op. cit.. Quel tour de force et quelle leçon d’histoire de celui qui a toujours reproché aux autres d’abuser de la théorie du complot pour lire les dynamiques historiques ! On est en présence d’un bel exemple de manichéisme au moment où tous les analystes et les observateurs ont mis l’accent sur la marginalisation des islamistes et l’effet de surprise qui les a autant touchés que les forces politiques démocratiques et traditionnelles lors des révolutions égyptienne et tunisienne. Mais surtout, quel déni du rôle de cette jeunesse qui a redonné sens à l’action citoyenne dans un monde arabe qui sort enfin de sa torpeur en les traitant de simples acteurs manipulés dans une partition dont les islamistes tiennent les fils conducteurs !

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Bernard Henri-Lévy cherche à introduire une dose de nuance dans ce raisonnement sommaire. Il introduit une distinction de taille entre la Tunisie et l’Egypte où le danger islamiste est encore plus marqué et plus frappant alors que la tradition moderniste et laïque est plus forte en Tunisie. Il souligne dans sa chronique hebdomadaire du Point « que pèse enfin sur l’Egypte une hypothèque qui pouvait, en Tunisie, être tenue pour négligeable et qui est celle de l’islamisme radical : que les Frères musulmans du Caire aient été, jusqu’ici, d’une extrême prudence, c’est certain ; mais non moins certain demeure leur poids politique (en 1987, la confrérie fut le moteur de l’Alliance islamique qui, malgré la fraude massive, remporta 60 sièges au parlement) ; non moins certain est leur quadrillage des organisations sociales du pays (n’ont-ils pas, en mars 2005, conquis par exemple la majorité des sièges dans le syndicat des avocats ?) ; certaine encore est leur présence, depuis le soir du 27 janvier, dans toutes les manifestations (comparez, sur les rares images qui nous arrivent à travers les réseaux sociaux, le nombre de voiles et de robes noires à leur quasi-absence à Tunis) ; et non négligeable, donc, est le risque de les voir ramasser la mise après la chute de Moubarak (avec la perspective d’une Egypte virant au fondamentalisme d’Etat et devenant au sunnisme ce que l’Iran est au chiisme…) » [3][3] Voir Bernard-Henri Lévy, Pourquoi l’Egypte n’est peut-être.... La phase théocratique est toute tracée. Elle est devant nous et les révolutions arabes ne sont pas autre chose qu’une transition de l’autoritarisme vers le totalitarisme ce qui est bien entendu une déchéance au vu de l’histoire politique du monde. Et, le maître à penser des temps post-modernes de nous livrer ses enseignements et de souligner que « la Révolution française, après tout, a connu sa phase démocratique, puis terroriste, puis thermidorienne- sans compter, avec le culte de l’être suprême, son moment théocratique. Et si c’était cela qui se produisit, mais à l’échelle, non d’un pays, mais d’un monde ? Et si le même monde pouvait être le théâtre, au même moment ou presque, de révolutions spontanément démocratiques (Tunis), immédiatement terroristes (Téhéran) ou possiblement théocratiques (Une Egypte où l’on ne barrerait pas la route, tout de suite, aux Frères) ? » [4][4] Bernard-Henri Lévy, op. cit..

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Un autre maître à penser va aussi asséner ses quatre vérités sur les révolutions en cours dans le monde arabe. L’argument du spectre de l’islamisme est repris par Alain Finkielkraut, un autre intellectuel qui a toujours dénoncé cette exception arabe et l’absence de traditions démocratiques au Sud de la Méditerranée. Dans un entretien donné au quotidien Libération, il souligne « je suis fasciné, mais prudent. Il y a un précédent : en 1979, en Iran, un dictateur a été chassé du pouvoir. Cela a donné la révolution islamique, dont tout le monde ou presque s’accorde à dire qu’elle est au moins aussi terrible et peut-être pire que le régime du chah par un irrésistible mouvement populaire. A l’époque, on a beaucoup reproché à Michel Foucault son enthousiasme trop hâtif » [5][5] Voir le quotidien Libération, édition du 3 février.... Cette déclaration rappelle l’épisode de la révolution iranienne et les articles publiés à l’époque par Michel Foucault dans le quotidien italien Corriere della Sera qui proposa au philosophe, professeur au Collège de France, de contribuer de manière régulière. Mais, Finkielkraut n’a que faire de ces nuances et du fait qu’une lecture plus attentive des articles de Michel Foucault montrerait, parallèlement à son enchantement par cette révolution qui a mis fin à l’une des dictatures les plus honnies à l’époque, n’hésite pas à mettre en valeur cette ferveur religieuse qui était au cœur de cette révolution et le rôle de premier plan joué par le clergé chiite et les mollahs dans le renversement du Chah. Il est hors de question, selon ce maître à penser, de célébrer ces révolutions car l’appel à la démocratie peut emmener des régimes totalitaires. Il poursuit dans cet entretien qu’« En Egypte, les manifestants s’interrompent pour faire la prière. Cette révolte contient des potentialités libératrices. Mais, Sayyid Qutb, mort en 1966 et qui reste la principale référence idéologique des Frères musulmans, dénonçait l’errance des croyants, des juifs et des chrétiens. Il fustigeait aussi cette « liberté bestiale qu’on appelle la mixité » et « ce marché d’esclaves qu’on appelle émancipation de la femme ». Si cette idéologie arrive au pouvoir, un mouvement démocratique aura mis fin aux libertés démocratiques » [6][6] Alain Finkielkraut, op. cit..

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Les arguments des maîtres seront repris en boucle par les journaux et autres médias et deviendront leur ligne d’analyse et de lecture des évolutions en cours dans le monde arabe. Ainsi, si les intellectuels occidentaux, et particulièrement les intellectuels français, qui sont d’habitude plus « friands » de révolutions démocratiques et de la globalisation de l’universel des droits de l’homme, n’ont pas aimé la révolution c’est qu’elle risque d’enfanter un monstre : le Califat islamique. En effet, la chute des régimes autoritaires devrait ouvrir la voie au « spectre de l’islamisme » tenu sous contrôle par les pouvoirs autoritaires et déboucher un peu partout, et particulièrement en Egypte, sur des régimes totalitaires. Au moment où les sociétés contemporaines vont de l’avant, les révolutions ouvrent des moments de transition de l’autoritarisme vers la démocratie, le monde arabe, selon nos maîtres à penser, est à l’aube d’une nouvelle régression qui devrait le conduire vers un totalitarisme religieux. La véritable cause de cette régression est l’absence de traditions démocratiques dans cette aire géographique et sa faible dotation en figures charismatiques capables de lui ouvrir la voie de la liberté et de la modernité.

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Cette analyse appelle une série de remarques et de commentaires quant à la réalité du spectre islamiste dans le monde arabe. Notre objectif n’est pas, bien évidemment, d’exclure cette perspective mais d’apporter des éclairages qui permettront de mieux saisir les dynamiques en cours dans le monde arabe.

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Le premier élément concerne cette thèse courante en Occident qui est avancée pour justifier l’appui des pouvoirs occidentaux aux régimes autoritaires qu’ils considèrent comme les garants et les derniers remparts contre l’islamisme. Or, les études ne manquent pas aujourd’hui pour montrer le rôle joué par ces pouvoirs dans la réislamisation des sociétés au Sud de la Méditerranée. Au nom de la lutte contre les mouvements islamistes qui les accusent de marginaliser la religion, les pouvoirs autoritaires ont été à l’origine du développement d’une culture conservatrice qui a renforcé de manière forte la réislamisation en cours des sociétés. Ainsi, on a assisté à un renforcement du rôle de la religion dans les sociétés et à une multiplication des signes et des références à l’islam. On a assisté à une multiplication des émissions religieuses sur les chaînes de télévision et de radio officielles, au développement des banques islamiques, à une multiplication des mosquées et des lieux de prière voire même jusqu’à l’interruption des programmes télévisés pour émettre l’appel à la prière. Clairement, les régimes autoritaires n’ont pas contribué à une sécularisation des sociétés arabes mais se sont non seulement accommodés d’un renforcement du rôle du religieux mais y ont fortement contribué.

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Le second élément est lié aux dynamiques récentes du fait religieux dans le monde arabe. Il faut tout d’abord mentionner les différences importantes entre l’Iran chiite et les autres pays arabes où c’est le sunnisme qui domine la vie religieuse. Ces spécificités résident dans des cultures différentes avec l’existence d’un corps de Mollahs en Iran. Les maîtres à penser de notre temps qui ne cessent de prophétiser l’avènement du Califat islamique au Sud de la Méditerranée oublient de mentionner les grandes différences entre les cultures politiques d’un chiisme prophétique plutôt révolutionnaire et d’un sunnisme plus rattaché à l’ordre et à la stabilité qu’aux grands changements révolutionnaires.

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Le « spectre islamiste » et la peur d’un Califat islamique qui naîtraient des révolutions démocratiques et qui expliquent les inquiétudes des intellectuels occidentaux et leur peu d’empressement à apporter leur soutien au printemps arabe ne prennent pas en considération les dynamiques en cours au Sud de la Méditerranée. Sans écarter le risque totalitaire ou le chaos, les sociétés arabes ont tiré profit de la nouvelle globalité et des nouvelles valeurs de différence et de pluralité qui sont au cœur des sociétés post-modernes. Ces nouvelles valeurs et cette nouvelle culture politique ont été à l’origine de ce merveilleux moment révolutionnaire et de cette mobilisation qui a mis fin à l’exception arabe, au despotisme et à la férocité des mamelouks de notre temps. Au lieu des hésitations et de cette prudence, il est peut-être temps pour ces intellectuels de saluer cette espérance qui vient du Sud et d’aimer ces révolutions d’Arabie notamment en leur apportant l’appui et l’aide nécessaire afin qu’elles conduisent à l’émergence de véritables sociétés démocratiques et plurielles à l’image de la culture et des valeurs portées par la nouvelle génération Web 2.0.

L’orientalisme et l’incapacité des Arabes à être libres !

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Ce regard orientaliste sur l’Autre n’a pas totalement disparu avec la fin de la réalité coloniale et s’est maintenu dans beaucoup de cercles intellectuels, politiques et stratégiques. Le néo-orientalisme a perpétué le regard de l’orientalisme classique d’un Orient empêtré dans ses mythes et dans ses ténèbres, incapable de s’ouvrir sur la modernité et sur les libertés. Cet argument orientaliste va se retrouver aujourd’hui dans l’analyse des révolutions arabes et dans la prudence et la tiédeur de l’attitude des intellectuels occidentaux. Dans son enquête sur le silence de l’intelligentsia occidentale le journal Le Monde cite Daniel Lindenberg, spécialiste de l’histoire des idées qui a consacré un essai à la tentation néo-conservatrice de certains intellectuels après les attentats de 2001 [7][7] Voir Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre, Editions..., qui n’hésite pas à souligner qu’il faille « hélas, dire ce qui est : beaucoup d’intellectuels pensent au fond d’eux-mêmes que les peuples arabes sont des arriérés congénitaux à qui ne convient que la politique du bâton » [8][8] Voir Le Monde du 6 et 7 février 2011, op. cit.. Et, Daniel Lindenberg de poursuivre que beaucoup d’intellectuels ont les plus grandes difficultés à échapper à la culture politique et à l’univers intellectuel de la guerre des civilisations qui a marqué l’après 2001 aux Etats-Unis et dans le monde avec la montée des néo-conservateurs.

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Si le préjugé politique et l’hypothèse du spectre de l’islamisme sont en vigueur auprès de l’intelligentsia du vieux continent, c’est plutôt l’argument orientaliste du despotisme oriental qui prévaut outre atlantique. On retrouve cet argument chez Fouad Ajami, un universitaire et intellectuel américain d’origine libanaise, considéré aux Etats-Unis comme l’un des meilleurs spécialistes du monde arabe. Il faut souligner que Ajami, même s’il l’a combattu au départ, s’est rapproché récemment des thèses de Samuel Huntington sur un clash des civilisations et surtout d’une différence fondamentale entre l’Occident de l’universel des droits de l’homme et des libertés et d’un Orient empêtré dans le despotisme et la tyrannie. Par ailleurs Fouad Ajami a été un fervent partisan de la guerre du Golfe et de l’intervention américaine en Irak.

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Fouad Ajami, comme on le peut imaginer, a été beaucoup sollicité par la presse américaine et les médias pour donner des analyses sur les révolutions en cours dans une région qu’il pensait définitivement perdue pour la cause des libertés et de la démocratie. Dans un long article dans l’hebdomadaire prestigieux Newsweek, il revient sur les origines profondes de ces rébellions et cherche à expliquer ce qui a transformé la résignation de ces populations en une révolte [9][9] Voir Fouad Ajami, Demise of the dictators. The Arab.... Dans cette analyse, Ajami met l’accent sur les caractéristiques des régimes politiques et le despotisme qui les marque en dépit de leur grande diversité. Pour lui les régimes arabes sont revenus après la fin des nationalismes à la tradition des mamelouks qui ont sévit dans le monde arabe dès la fin du 13e siècle avec la fin du Califat islamique de Bagdad. Il s’agit de régimes politiques autoritaires et fortement éloignés des populations qui ont géré leurs royaumes comme une propriété privée dont ils sont les propriétaires (country Owners). Dans ce contexte ils n’ont jamais fait la moindre distinction entre leurs richesses privées et les biens publics et ils se sont toujours servis dans les deniers de l’Etat sans la moindre vergogne. Cet enrichissement sans limites est d’autant plus mal perçu par les populations que les dirigeants du mouvement national n’avaient jamais cherché à accumuler des richesses.

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La question que pose Fouad Ajami est de comprendre les raisons de la résignation des populations arabes et de leur abdication face à des régimes despotiques et corrompus. Pour répondre à cette question, il évoque le syndrome de Hama et la répression féroce et l’écrasement dans le sang par le régime syrien de la révolte de cette ville sunnite conduite par le mouvement des frères musulmans en février 1982. L’offensive de l’armée a détruit la ville de Hama et a fait, selon certaines estimations, près de 20 000 morts. Cette répression a montré que les régimes despotiques n’avaient aucune limite dans la destruction de toutes les formes d’opposition dans leurs royaumes et qu’ils étaient prêts à tout, y compris à détruire des villes entières. Ce qui se passe aujourd’hui en Libye et la politique de la terre brûlée d’un régime aux abois ne sont pas étrangers à la culture de la férocité et de la brutalité des régimes mamelouks. Fouad Ajami estime que le syndrome de Hama a envoyé un message aux populations arabes et est devenu le nom de code de la terreur qui peut s’abattre sur eux s’ils s’aventuraient à sortir de leur résignation et à contester l’ordre tyrannique.

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Mais, comment expliquer ces révolutions qui ont bravé les ténèbres et l’aversion au pluralisme et à la liberté dans le monde arabe ? Comment comprendre ces révoltes et la capacité des populations arabes, particulièrement de ces millions de jeunes sans une grande expérience politique, à faire fi du syndrome de Hama et de la brutalité des forces de répression ? Fouad Ajami n’apporte pas d’explications et évoque le caractère surprenant de ces révolutions et de cette irruption fulgurante du politique dans les pays arabes. Ainsi, dans une interview sur la grande chaîne américaine Fox, il souligne que les révolutions tunisiennes et égyptiennes doivent beaucoup au combat de Bush pour la démocratie et pour faire chuter le despote Saddam Hussein en 2003 [10][10] Voir l’interview de Fouad Ajami sur The journal Editorial.... Sans se désarçonner, le conseiller très écouté de la Maison Blanche lors de la guerre du Golfe, poursuit dans la même interview que, certes, ce ne sont pas les tanks américains qui ont été à l’origine de ces révolutions et qu’il s’agit de moments où les facteurs internes ont beaucoup joué pour faire chuter les despotes en Tunisie et en Egypte. N’empêche, Georges W. Bush peut réclamer la paternité de ces révolutions, selon Ajami, pour avoir combattu avec détermination en faveur de la démocratie dans ces contrées livrées au despotisme depuis des lustres ! Ainsi, après l’incompréhension et la surprise, notre néo-orientaliste se rappelle au bon souvenir de l’empire et de l’activisme des néo-conservateurs qui guident toujours les changements démocratiques dans le monde même s’ils sont déclassés aux Etats-Unis.

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Une autre figure du néo-orientalisme américain s’est saisi des révolutions arabes. Il s’agit de l’indo-américain Fareed Zakria considéré par beaucoup et notamment l’ancien Secrétaire d’Etat Henry Kissinger comme l’un des plus brillants analystes et spécialistes des questions stratégiques. Fareed Zakaria s’est particulièrement intéressé au monde arabe et à l’Islam après les attentats de 2001. Dans un numéro spécial de l’hebdomadaire Newsweek consacré à ces évènements et au titre assez évocateur, Pourquoi nous haïssent-ils ? Pour Fareed Zakaria, le problème n’est pas dans l’islam qui a pu se convertir à la démocratie notamment en Asie où plusieurs pays à majorité musulmane sont devenus de grandes démocraties. Mais, le vrai problème et la source du terrorisme islamiste se trouvent dans les régimes politiques despotiques du monde arabe. C’est la tyrannie arabe qui produit cette opposition violente d’origine religieuse et qui se développe à travers la planète et particulièrement dans le monde développé comme les Etats-Unis pour remettre en cause leurs alliances avec les régimes despotiques du monde arabe. Fareed Zakaria a alors défendu le prophétisme des néoconservateurs américains sur la nécessité d’ouvrir le monde arabe à la démocratie et sur l’universel des droits de l’homme. Il a alors appuyé l’expédition de l’Empire contre Saddam Hussein et a considéré que sa chute allait ouvrir cet Orient mystérieux et empêtré dans ses mythes aux sirènes de la démocratie et de la liberté. Plus tard, Fareed Zakaria reviendra de ses certitudes et fera son mea culpa après cette défense appuyée de la guerre en Irak. Il considèrera que ces révolutions sont des évolutions majeures pour le monde arabe qui s’est tenu à l’écart des libertés et des réformes démocratiques pour se réfugier dans son exception. Néanmoins, la question qu’il pose est de connaître l’avenir de ces révolutions et si elles peuvent déboucher sur de véritables démocraties plurielles dans le futur.

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Ainsi, pour les néo-orientalistes le monde arabe ne peut échapper au despotisme et à ce caractère sultanique du pouvoir politique qui sont au centre de sa culture politique. Les révolutions en cours et les moments de fraternité et d’allégresse démocratique ne sont que des parenthèses et des intermèdes courts dans une histoire longue d’un Orient mythique incapable de rompre avec le despotisme et de s’ouvrir à la liberté et à l’autonomie du sujet. Cette analyse des contributions et des analyses des figures marquantes de l’intelligentsia occidentale nous permet de comprendre leur tiédeur et leur prudence inhabituelle pour saluer les révolutions arabes.

Nous l’avons tant aimée, la révolution !

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Et si le regard de l’intelligentsia occidentale sur les révolutions arabes ne se limitait pas à cette aire ? Et si cette tiédeur et ce silence embrassé ne concernaient pas seulement l’Orient ? Et si ce qui est rejeté c’était le concept même de révolution et de changement radical dans nos sociétés ? Et si la véritable inquiétude était liée à la possibilité d’une révolution dans un Occident qui a fini par remettre en cause les passions révolutionnaires et les grands récits d’émancipation pour se réfugier dans les récits quotidiens et les plaisirs personnels d’une post-modernité heureuse ? Et si finalement ce silence et cette froideur vis-à-vis des révolutions arabes étaient un moyen de conjurer le sort et d’échapper à la perspective de son extension dans un monde qui pensait s’être converti depuis des lustres à la raison démocratique ? Et si ce refus de fêter le changement n’avait pour objectif que d’éviter qu’il devienne le nouveau modèle de développement politique ?

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Il faut dire que les révolutions arabes et la ferveur d’une jeunesse portée par cette utopie et l’idéal d’un changement radical sont venues remettre en cause un consensus en Occident construit patiemment depuis des décennies sur la fin de la perspective révolutionnaire. Deux facteurs ont joué un rôle important dans la marginalisation de cette perspective et de cet élan. Le premier est bien évidemment la fin du communisme et la chute pitoyable des régimes qui étaient censés devenir une alternative au modèle libéral. Mais ces régimes avaient bien avant leur chute finale en 1989 perdu de leur aura et de leur légitimité. En effet, les histoires terribles sur les goulags et autres camps de concentration dans ces pays avaient montré que les libertés individuelles avaient depuis longtemps cédé le pas et que ce sont de véritables dictatures qui se sont mises en place au nom de la classe ouvrière et des pauvres. Cette dictature laissait prévoir des révoltes qui allaient toucher non seulement les régimes politiques mais aussi les idéologies dont ils se réclamaient. Les révoltes de 1989 ont fini par balayer des régimes qui s’étaient pourtant proclamés de la volonté de libérer le sujet et de le rendre maître de son destin. Cette chute pitoyable des régimes communistes et l’avènement de régimes néo-libéraux ont fini par altérer la possibilité d’une révolution et la perspective de la ferveur révolutionnaire.

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Le second est le développement en Europe d’un grand nombre de travaux historiques et politiques qui soutenaient l’hypothèse que la tentation totalitaire se trouvait au cœur même du projet révolutionnaire. Ces réflexions ont atteint leur apogée lors de la célébration en France du bicentenaire de la révolution française qui a abouti à une forte remise en cause de l’idée de révolution. En effet, comme l’écrit Elisabeth Roudinesco, « l’historien François Furet, ainsi que les adeptes du “goulag est déjà dans Hegel et dans Marx” se firent les hérauts de cet étrange moment festif qui permit aux partisans de la Restauration et autres artisans de la désespérance programmée de haïr la Révolution plutôt que d’en critiquer la marche » [11][11] Voir Elizabteh Roudinesco, Il n’y pas de révolution.... Cette critique de révolution française est allée au-delà de ce moment historique pour remettre en cause l’idéal de la révolution au nom du refus de la terreur qui accompagne ces changements.

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Les révolutions arabes sont venues remettre en cause avec brutalité ce consensus et rappeler aux sociétés occidentales le bon vieux souvenir du moment moderniste et de l’ère des révolutions et des Lumières. Certes, le risque existe et la dérive est possible dans ces révolutions. Mais, ces risques n’ont pas empêché la jeunesse de braver le despotisme et la tyrannie pour en finir avec l’exception arabe et mettre l’Arabie sur la voie de la démocratie. Cette révolution ouvre de nouveau l’ère des grands récits d’émancipation et donne à des populations la possibilité d’inventer un nouvel avenir et une nouvelle expérience historique. ?

Notes

[1]

Voir Alexandre Adler, Vers une dictature intégriste au Caire ?, Le Figaro, édition du 29 janvier 2011.

[2]

Alexandre Adler, op. cit.

[3]

Voir Bernard-Henri Lévy, Pourquoi l’Egypte n’est peut-être pas la Tunisie, Le Point, édition du 3 février 2011.

[4]

Bernard-Henri Lévy, op. cit.

[5]

Voir le quotidien Libération, édition du 3 février 2011.

[6]

Alain Finkielkraut, op. cit.

[7]

Voir Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre, Editions du Seuil, Paris 2002.

[8]

Voir Le Monde du 6 et 7 février 2011, op. cit.

[9]

Voir Fouad Ajami, Demise of the dictators. The Arab revolution of 2011, Newsweek, edition du 14 février 2011.

[10]

Voir l’interview de Fouad Ajami sur The journal Editorial report, Fox News Channel, le 5 février 2001.

[11]

Voir Elizabteh Roudinesco, Il n’y pas de révolution sans risque. En finir avec le chantage à la terreur, Le Monde, édition du 19 février 2011.

Résumé

Français

Les révolutions en cours dans le monde arabe ont été à l’origine d’un important débat sur l’attitude des intellectuels occidentaux. La timidité de leurs réactions au moment des épisodes tunisien et égyptien a suscité des interrogations et des questionnements. L’objectif de cette contribution est de comprendre les raisons du peu d’empressement de ces intellectuels à apporter un franc soutien aux peuples arabes comme ils l’ont fait lors de la chute du mur de Berlin ou de la guerre dans l’ex-Yougoslavie.

Plan de l'article

  1. Derrière les révolutions arabes, l’islamisme !
  2. L’orientalisme et l’incapacité des Arabes à être libres !
  3. Nous l’avons tant aimée, la révolution !

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