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Confluences Méditerranée

2012/3 (N°82)

  • Pages : 212
  • ISBN : 9782336002118
  • DOI : 10.3917/come.082.0107
  • Éditeur : L'Harmattan

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Depuis le soulèvement qui a commencé le 17 décembre 2010 et qui a mis fin au règne de Ben Ali, le paysage politique tunisien a connu une métamorphose complète : beaucoup de partis qui existaient avant la révolution ont disparu. En quelques semaines, le nombre des partis a dépassé la centaine. Plusieurs partis n’ont existé que sur le papier et n’ont même pas présenté des candidats aux élections ; d’autres ont été des partis mort-nés. Les élections du mois d’octobre 2011 ont été à l’origine d’une restructuration du champ politique qui est loin d’être finie.

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L’objet de cette réflexion n’est pas tant de dresser un tableau exhaustif d’un champ politique en rapide mutation, que de tenter de cerner les clivages et les enjeux qui le structurent et qui en commandent l’évolution. Je commencerai par rappeler la situation avant le 14 janvier 2011, pour voir ensuite les évolutions consécutives à la révolution puis aux élections du 23 octobre 2011, et, enfin, essayer d’entrevoir les évolutions possibles dans les années à venir.

Le champ politique tunisien avant le 14 janvier 2010

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Après deux longues décennies de règne sans partage du Parti de Bourguiba (le Parti Libéral Destourien connu sous le nom de Néo Destour et devenu, dans les années 1960 le Parti Socialiste Destourien), après la crise consécutive à la première grève générale de janvier 1978 et à la prise de Gafsa par un groupe armé en janvier 1980, le régime de Bourguiba a amorcé une ouverture qui a permis la reconnaissance de quelques formations politiques dont le Parti Communiste interdit après la tentative de coup d’État de 1961 avec laquelle il n’avait rien à voir, le Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS) créé dans les années 1970 par l’ancien Ministre de Bourguiba Ahmed Mestiri, et le Mouvement de l’Unité Populaire (MUP) créé par un autre ancien Ministre en exil, Ahmed Ben Salah. Au fil des années, et surtout après le coup d’État « médical » de Ben Ali en 1987, d’autres formations ont vu le jour, avec ou sans légalisation, dont l’Union Démocratique Unioniste (UDU), le Rassemblement Socialiste Progressiste (RSP) devenu par la suite le Parti Démocratique Progressiste (PDP), le mouvement Ennahda, le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés (ETTAKATOL), le Congrès Pour la République (CPR), le Parti Communiste Ouvrier de Tunisie (PCOT), des ramifications du MUP et du MDS qui ont eu des scissions souvent consécutives à des interventions du pouvoir, des mouvements écologiques rivaux plus ou moins liés au pouvoir, le Parti Socialiste de Gauche (PSG), le Parti du Travail Patriotique et Démocratique (PTPD), le Mouvement des Patriotes Démocrates (MPD), quelques formations se réclamant de l’écologie, etc. Le champ politique, dominé par le Parti-État de Ben Ali, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), était structuré par les clivages autour de :

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  • l’attitude d’opposition ou de résignation – collaboration par rapport à la dictature du Parti-État,

  • le sort réservé aux libertés et aux droits humains et la place qu’ils occupent dans le projet de chaque formation,

  • l’attitude par rapport à l’islam politique selon qu’il est perçu principalement sous l’angle de son statut de victime de la dictature ou sous l’angle du danger que représente son projet théocratique pour la démocratie, les libertés et les droits fondamentaux et pour les acquis modernes et séculiers du pays.

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Ces clivages se sont traduits par trois constellations :

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  • le Parti-État (RCD) et « ses partis » (comme les désignait l’expression courante pour stigmatiser l’inféodation de ceux-ci au premier) dont en particulier le MDS de Boulahya, le PUP de Bouchiha, l’UDU, une formation écologique de décor (Parti des Verts pour le Progrès) et les partis qui, tout en présentant des candidats appelaient à voter pour Ben Ali,

  • un « front » regroupant les islamistes et les formations qui perçoivent ceux-ci plus comme des victimes de la dictature qu’une menace pour la démocratie : le PDP, le CPR et le PCOT, le mouvement Ennahda, ainsi que des indépendants ; la principale concrétisation de ce front fut la coalition née de la grève de la faim du 18 octobre 2005 à la faveur de l’organisation du Sommet Mondial sur la Société de l’information (SMSI) à Tunis,

  • les mouvements et courants qui s’opposent à la dictature du Parti-État de Ben Ali tout en refusant d’intégrer un front avec l’islam politique considéré comme un danger pour les acquis modernes et séculiers du pays (dont en particulier les droits acquis par les femmes dans le cadre du Code du statut Personnel et la liberté de conscience) ; outre des associations de la société civile comme l’Association des Femmes Démocrates et des militants indépendants, on trouvait dans cette « constellation », moins structurée que les deux premières, essentiellement des mouvements de gauche dont le PCT devenu Al-Tajdid (Renouveau), le PTPD, le PSG et MPD.

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Sans être à l’origine du soulèvement qui a conduit à la chute du régime de Ben Ali, les mouvements des deux dernières constellations ont très vite rejoint le mouvement pour le soutenir sans jamais parvenir à le diriger que ce soit avant ou après le 14 janvier 2011.

Impact de la révolution : explosion du champ politique

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La chute du régime de Ben Ali a été à l’origine d’une véritable explosion du paysage politique en Tunisie : très vite, le RCD a été dissous et « ses partis » se sont quasiment évaporés ou ont donné lieu à des refondations rejetant les directions qui leur furent imposées par le pouvoir. En quelques semaines, plus de 100 (environ 110) partis ont été légalisés. Des initiatives citoyennes se positionnant comme des acteurs politiques ont également vu le jour : « Ecrivons notre Constitution » devenue « Doustourna », « Initiative Citoyenne », « Assez de Division », « Lamm Echaml », etc. Beaucoup de partis n’ont eu aucune activité réelle n’existant que sur le papier ou disparaissant aussitôt après leur création. D’anciens partis ont disparu soit en fusionnant avec d’autres pour donner lieu à des coalitions électorales éphémères (comme le PDM créé autour de l’ancien parti communiste devenu Mouvement Al-tajdid et qui n’a pas survécu longtemps à son échec électoral), soit sans donner suite à leur existence.

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Le champ politique, très éclaté et mouvant, a été polarisé autour des principaux clivages suivants :

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1) L’attitude par rapport au legs de la dictature, dont le sort a été très vite réglé au détriment des formations et des courants qui prônaient une certaine continuité par peur du vide institutionnel que créerait une rupture radicale par la liquidation de ce legs. La dissolution du RCD, de l’Assemblée Nationale et des deux gouvernements dirigés par Mohamed Ghannouchi, Premier Ministre de Ben Ali durant la plus longue partie de son règne, même si le gouvernement de Béji Caïd Essebsi était loin de représenter une rupture radicale avec le système en place depuis l’indépendance, l’abrogation de la Constitution ouvrant la voie à l’élection d’une constituante, la transformation de la commission des réformes institutionnelles, mise en place par le gouvernement de Mohamed Ghannouchi aussitôt après la fuite de Ben Ali, en « Haute Instance pour la Réalisation des Réformes Politiques, de la Transition Démocratique et des Objectifs de la Révolution » fonctionnant quasiment comme un parlement formé par des représentants des principales expressions de la société civile et des premiers partis politiques légalisés (avant ou juste après le 14 janvier 2011) mais non impliqués dans la collaboration avec le RCD, la création de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE), etc., ont été les principaux jalons de la rupture avec l’héritage du régime de Ben Ali réclamée par les mouvements sociaux contre le Gouvernements de Mohamed Ghannouchi (notamment par Kasba I et Kasba II), soutenus, mais non dirigés, par le Front du 14 janvier regroupant des syndicats, des associations de chômeurs, des formations politiques refusant d’intégrer le gouvernement de transition et allant de la gauche radicale (dont le PCOT, le PTPD, le MPD) à Ennahda, en passant par ETTAKATTOL et le CPR et des mouvements nationalistes arabes.

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2) La question identitaire articulée autour de deux paramètres : l’arabo-islamité et l’opposition à la normalisation avec Israël revendiqués comme principes constitutionnels. Cette question fut introduite, dans les débats de la Haute Instance pour la Réalisation des Réformes Politiques, de la Transition Démocratique et des Objectifs de la Révolution, et dans le débat public, par les représentants des mouvements nationalistes arabes et de la gauche radicale avant qu’elle ne soit enfourchée par Ennahda comme cheval de bataille électoral abandonné aussitôt après les élections.

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3) Le statut de l’islam et de la sharî‘a dans la future constitution et, en rapport avec cette question, le devenir des libertés fondamentales (dont les libertés de conscience et d’expression), des droits humains en général et ceux des femmes en particulier, des acquis modernes et de leasécularisation qui ont été la cible de mouvements se réclamant du salafisme dont les actions violentes répétées et justifiées, ou du moins non dénoncées par les dirigeants d’Ennahda (comme celles qui ont visé la projection du film Ni dieu ni maître, la chaîne de télévision Nesma pour avoir diffusé Persépolis, des lieux de cultes non musulmans, les restaurants ouverts au mois de ramadan, la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sousse), ou la prise par force de l’imamat de dizaines, voire de centaines, de mosquées dont certaines appartiennent depuis des siècles à la minorité ibadhite à Djerba, etc.

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Les élections organisées sur fond d’un tel éclatement du champ politique et du brouillage du principal enjeu, qui est l’élaboration d’une nouvelle constitution, par des questions qui n’ont rien à voir avec les mobiles de la révolution, ont favorisé principalement les formations qui ont opté clairement pour la rupture avec le legs de la dictature tout en jouant sur les fantasmes identitaires, avec une prime pour le mouvement Ennahda dont les militants étaient les principales victimes de la répression du régime de Ben Ali.

Élections constitutionnelles et nouvelles configurations du paysage politique

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Les résultats des élections ont surpris aussi bien les gagnants que les perdants de la première consultation menée, pour l’essentiel, de façon régulière et transparente, malgré quelques irrégularités relevées par des organisations indépendantes (comme l’ATIDE), reconnues par l’ISIE et par les juridictions saisies qui ne les ont pas jugées suffisamment graves pour les sanctionner ou pour invalider le scrutin. La grande déception fut le taux très élevé de l’abstention (près de la moitié des électeurs potentiels n’a pas pris part au vote) et le grand nombre de voix portées sur des listes qui n’ont pas eu un seul élu (environ le tiers des votes exprimés). Au lendemain des élections, le champ politique a connu une nouvelle secousse : certains partis ont disparu de la scène ; d’autres traversent une crise qui fut à l’origine de scissions, de restructurations, de fusions – plus ou moins réussies – avec d’autres formations et des composantes de la société civile agissant comme des acteurs politiques. Cette secousse n’épargne ni les partis qui ont raté ce premier rendez-vous électoral, ni même les partis arrivés en tête et participant à la coalition au gouvernement de la majorité de l’Assemblée constitutionnelle. Plusieurs raisons sont derrière les scissions et les recompositions parmi les alliés du mouvement Ennahda : leur caractère hétéroclite lié à leur rapide et faible structuration entre la révolution et la constitution des listes en vue des élections, les luttes intestines pour les postes au gouvernement, la faiblesse de leur représentativité en raison du fort taux d’abstention et du pourcentage élevé des voix non représentées, mais aussi l’hégémonisme d’Ennahda (y compris vis-à-vis de ses alliés) et la pression des salafistes avec lesquels ce parti mène une politique où se mêlent ambiguïté, incohérence, duplicité et calculs politiques. C’est sous l’effet de ces pressions que des processus d’unification ont donné naissance à la fusion du PDP, d’Afek Tunisie et d’autres mouvements dans le parti Républicain (plutôt de sensibilité centre – droit), de l’ancien parti communiste (Al-Tajdid), du Parti du Travail Tunisien (PTT) et d’une partie du PDM dans la Voie Démocratique et Sociale (plus proche du centre-gauche) et de l’initiative de Béji Caïd Essebsi qui est venue parasiter ces processus d’unification en proposant un front regroupant toutes les sensibilités modernistes opposées à la coalition au pouvoir que domine le mouvement Ennahda, du centre – gauche aux partis issus de la dissolution du RCD ; cette initiative, si elle se concrétise, risque de réduire artificiellement le champ politique à une polarisation dangereuse entre l’islam politique et ses alliés, d’un côté, et une coalition hétéroclite, de l’autre. En effet, un tel clivage opposant la Troïka du gouvernement aux autres expressions politiques est loin de refléter la réalité du champ politique tunisien ; d’autres clivages sont aussi importants et concernent aussi bien la Troïka au gouvernement que les différentes oppositions :

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  • l’attitude par rapport à la violence des salafistes et leurs actions répétées contre la sécurité des personnes et les libertés individuelles et collectives,

  • la prise en compte, ou non, des demandes sociales urgentes et de la jeunesse et des régions défavorisées qui ont été les principaux acteurs de la révolution,

  • la question de la neutralité et de l’indépendance, vis-à-vis des partis et du pouvoir politique, de l’éducation, des mosquées, de l’administration, de la justice, des médias, etc.,

  • le caractère civil de l’État, du droit et des institutions,

  • la place des droits humains, dont les droits des femmes, et des acquis modernes de la Tunisie, notamment en raison des implications de la référence à l’islam comme religion du pays et/ou de l’État, et de la question identitaire telle qu’elle s’est imposée dans le débat avant et après les élections, etc.

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Les clivages par rapport à ces questions sont derrière l’éclatement du CPR et de TAKATTOL, comme celui du PDP, du PDM et d’autres formations. Les divisions plus ou moins déclarées au sein d’Ennahda à la veille de son premier congrès en Tunisie (tenu en juillet 2012) ne sont pas non plus étrangères à l’une ou l’autre de ces questions qui divisent toutes les composantes d’un champ politique en pleine mutation et qui sera structuré dans les années à venir autour des grandes tendances suivantes :

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  1. Le courant islamiste avec trois grandes tendances : (a) un bloc central incarnant l’héritage historique du Mouvement de la Tendance Islamique (devenu Ennahda) cherchant à concilier tant bien que mal ses filiations idéologiques le rattachant aux Frères Musulmans et ses alliances politiques intérieures et extérieures l’obligeant à accepter un minimum de sécularisation (État civil à référence islamique, droit positif compatible avec une interprétation progressive des valeurs de l’islam, etc.), une certaine ouverture démocratique avec des orientations économiques libérales teintées d’un maquillage islamique ; (b) une tendance conservatrice exerçant des pressions visant à remettre en cause les acquis modernes de la Tunisie telles qu’elles transparaissent dans les revendications du Parti de la Libération Islamique et dans les expressions se réclamant du salafisme ; (c) des courants convertis aux vertus de la démocratie, des droits humains et d’une sécularisation gardant à l’islam le statut d’une référence éthique inspirant les orientations générales de la politique à la manière de ce qu’avaient admis les « islamistes progressistes » dans les années 1980 et de ce qui a donné la démocratie chrétienne dans certains pays européens.

  2. Un courant de sensibilité centre-gauche cherchant à allier démocratie politique, économie de marché et justice sociale, prenant en compte les droits économiques, sociaux et culturels en plus des libertés publiques et individuelles et des droits fondamentaux tels que définis dans les textes internationaux ; ces courants regroupent les expressions qui peuvent se retrouver autour des orientations partagées par le PTT et le mouvement Al-tajdid déjà réunis dans la Voie Démocratique et Sociale, mais aussi par une partie du PDP, d’ETTAKATTOL, du CPR et d’autres tendances ayant la même sensibilité et appartenant à différents mouvements (MDS, MUP, etc.)

  3. Un courant centre-droit regroupant les tendances libérales d’Afek Tunisie, du PDP, voire du PDM, des partis se disputant l’héritage du Bourguibisme, mais aussi les libéraux de mouvements comme ETTAKATTOL, le CPR, le MDS, etc., qui peuvent rejoindre le Parti de Béji Caïd Essebsi, APPEL POUR LA TUNISIE.

  4. Les tendances de la gauche radicale et des ramifications du nationalisme panarabe alliant rejet du libéralisme, sensibilité altermondialiste avec une conversion à la démocratie et aux droits humains qui ne va pas jusqu’à la démarcation claire et assumée avec les expériences antidémocratiques qui les ont inspirées jusqu’ici (certaines expériences socialistes ou socialisantes comme l’expérience nassériste, les expériences baathistes et quelques expériences tiers-mondistes, en plus de l’URSS, la Chine, l’Albanie ou Cuba).

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La sensibilité écologique n’est pas assez forte pour représenter un pôle et elle sera, comme dans d’autres pays, satellisée par les principaux courants.

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Tout brouillage escamotant les différences entre ces courants – comme celui que peut induire une bipolarisation artificielle entre l’islam politique et ses alliés, d’un côté, et une coalition hétéroclite telle qu’elle fut prônée au départ par l’initiative de Béji Caïd Essebsi, de l’autre -, ne peut que retarder une structuration reflétant les principales tendances du champ politique. En l’absence d’une lisibilité claire du champ politique, l’opinion publique et les électeurs risquent de se retrouver devant un désarroi qui ne peut que favoriser l’abstention et conduire à de nouveaux désenchantements. Les électeurs ont en effet besoin de savoir pour qui et pourquoi ils seront appelés à voter lors des prochaines échéances. Le devenir de transition démocratique est largement tributaire du degré de mobilisation lors des prochaines échéances électorales et, par conséquent, de la lisibilité du champ politique.

Conclusion

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Les mutations que connaît le champ politique tunisien depuis le 14 janvier 2011 sont très importantes et sont loin d’être finies. Cette réflexion a essayé de saisir les enjeux et les clivages qui les commandent et autour desquels s’opèrent les structurations en cours. Les revendications économiques et sociales qui ont été au cœur du mouvement à l’origine de la chute du régime de Ben Ali ont été jusqu’ici marginalisées et occultées par des questions sans rapport avec l’inspiration fondamentale de la révolution : l’identité du peuple (ou du pays confondue avec la nature de l’État ou du système politique à bâtir sur les décombres de la dictature), la place de l’islam et de la référence religieuse dans les futures institutions et, par conséquent, le devenir des libertés et des acquis modernes du pays depuis plus d’un siècle et demi, etc. Cette occultation ne permet pas aujourd’hui une lisibilité des clivages politiques par rapport aux questions qui ont été au cœur des enjeux de la révolution. Elle permet aux principaux courants politiques de se disputer le centre du champ politique au lieu de dire clairement quelles réponses ils proposent pour affronter ces enjeux. L’absence de lisibilité du champ politique n’est pas étrangère au fort taux d’abstention enregistré lors des dernières élections et à la grande dispersion des votes exprimés dont le tiers s’est porté sur des listes qui n’ont pas eu d’élus. La tentation d’une bipolarisation qui occulte les enjeux structurant de façon lisible le champ politique peut conduire à de nouvelles déceptions électorales et risque d’être fatale pour le devenir de la transition démocratique. L’un des défis des mois et des années à venir est de sortir de la situation qui voit un parti hégémonique, hier le RCD, aujourd’hui Ennahda, se constituer en système État-parti dans lequel les autres partis sont condamnés à jouer à l’opposition servile ou à l’opposition stérile. ?

Notes

[1]

Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, Paris, 2005, Islamisme, laïcité et droits de l’Homme, l’Harmattan, Paris, 1992, Les voies de l’islam, approche laïque des faits islamiques, le Cerf, CRDP de Franche Comté, Besançon, 1996.

Résumé

Français

L’évolution du paysage politique tunisien est loin d’être stabilisée. Au lendemain du 14 janvier 2011, on a assisté à une explosion du champ politique : en quelques semaines, le nombre des partis a dépassé la centaine. Cependant les élections du mois d’octobre 2011 ont commencé à produire une restructuration du champ politique. Cet article analyse ce phénomène, en cherchant surtout à décrypter ses soubassements. La grande interrogation pour l’avenir est de savoir si Ennahda réussira à reconstituer le système État-Parti qui a dominé en Tunisie depuis l’indépendance et dans lequel les autres partis n’auront le choix qu’entre le rôle d74’une opposition servile ou celui d’une opposition stérile.

Plan de l'article

  1. Le champ politique tunisien avant le 14 janvier 2010
  2. Impact de la révolution : explosion du champ politique
  3. Élections constitutionnelles et nouvelles configurations du paysage politique
  4. Conclusion

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