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Confluences Méditerranée

2012/3 (N°82)

  • Pages : 212
  • ISBN : 9782336002118
  • DOI : 10.3917/come.082.0205
  • Éditeur : L'Harmattan

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Avec le surgissement des printemps arabes [1][1] Nous employons le pluriel pour nous démarquer d’une..., nombre d’analystes ont estimé que la Palestine ne constituait plus une question centrale autour de laquelle s’articulaient les mobilisations populaires [2][2] André Glucksmann, « Le conflit avec Israël n’est pas.... Pourtant, les acteurs politiques palestiniens et plus particulièrement le Hamas considèrent qu’au contraire, les révoltes arabes permettront à moyen et long terme de redonner toute sa place à la question palestinienne. « Nous sommes heureux que ce printemps renforce la volonté des choix populaires, et nous le considérons comme le prélude à une grande renaissance de la nation arabe qui la rendra plus forte face à l’ennemi sioniste »[3][3] Khaled Mechaal, « Le printemps arabe rendra la nation....

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Il est trop tôt pour prendre une position tranchée dans ce débat. Si la Palestine est indubitablement passée au second plan des revendications de la « rue arabe » requise par de nouvelles priorités, il reste cependant difficile d’affirmer qu’elle a définitivement cessé d’être une question centrale. En revanche, un constat s’impose : désormais, ce sont les Palestiniens qui se mobilisent au nom des peuples arabes.

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Le Hamas a investi le champ du « printemps arabe » en se présentant tout d’abord comme l’un des facteurs de ces changements. Il considère que son mouvement et les soulèvements populaires ne sont que deux aspects d’un seul et même phénomène. D’emblée, il a estimé que la « résistance héroïque » des Gazaouis avait donné, aux peuples arabes, l’exemple du soulèvement contre des régimes dont l’oppression est comparée à celle qu’exercent les occupants israéliens : « Nous sommes fiers de constituer l’étincelle de ce réveil ; la cause palestinienne reste le centre d’intérêt de ces peuples qui ont refusé l’injustice des régimes au pouvoir »[4][4] Déclaration de Salah Bardawil prononcée à l’occasion.... Rencontré à Genève, Mushir Al Masri m’a également souligné ce lien entre Gaza et les révoltes arabes : « Les révolutions sont survenues à cause de la tyrannie des régimes arabes. Le Hamas joue un rôle en un sens car il a été, grâce à sa capacité de résistance contre les Israéliens, un exemple à suivre, un mythe. Alors même que ces régimes étaient les alliés des Israéliens qui encerclaient Gaza. D’ou le désir de vengeance des populations contre ces régimes. Ces régimes étaient contre le Hamas et contre la résistance.[5][5] Entretien avec Mushir al Masri, Genève, février 20... »

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Aussi le Hamas se considère-t-il comme un (ou le) facteur de changement car en plus d’avoir été un exemple d’insoumission, il a ensuite montré une autre attitude responsable : affichant sa volonté d’établir une longue trêve avec Israël et d’exercer son pouvoir dans la bande de Gaza de manière « exemplaire », il aurait permis ainsi aux partis politiques issus des Frères Musulmans de remporter les élections en Tunisie comme en Égypte. C’est l’exemplarité de Gaza qui constituerait donc le prélude à ces victoires et à la naissance d’un nouveau rapport de force régional qui ne sera favorable ni à Israël ni à Mahmoud Abbas [6][6] Le Dr. Abdou Al Salam professeur de sciences politiques....

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Le Hamas n’est donc pas uniquement facteur de changement. Il en est également le bénéficiaire. D’après lui, la plupart des pays arabes ont désormais développé une politique qui lui est favorable. Nombreuses sont les déclarations qui mettent en avant le rôle primordial joué par l’Égypte dans l’accord de réconciliation d’avril 2011 [7][7] La réconciliation palestinienne ou mousalaha est un..., mais aussi dans la conclusion de l’accord « Fidélité des Libres » qui avait permis la libération du soldat israélien Gilad Shalit au mois de novembre 2011 [8][8] Khaled Mechaal, lors d’une cérémonie tenue au Caire.... Le mouvement croit également qu’à moyen et long terme, les partis islamistes seront tous vainqueurs des scrutins électoraux et qu’ils témoigneront d’un soutien inaliénable en direction du Hamas. Ainsi, le « printemps arabe » irait inexorablement dans le sens du mouvement.

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De nombreux observateurs font écho à cette rhétorique et considèrent que le « printemps arabe » a transformé radicalement les pratiques politiques du mouvement. On invoque à ce propos une transformation idéologique par le biais d’une action importante sur l’intelligentsia de ce mouvement. Le vocabulaire mobilisé par les « révolutionnaires » l’aurait familiarisé avec les notions de libertés publiques, de démocratie, de participation politique, de multipartisme et d’État civil [9][9] Voir à ce titre l’article de Mohammed Hijazi publié.... Aussi, d’autres analyses [10][10] Voir notamment l’article de Kifah Zaboun dans Sharq... considèrent qu’après la victoire du parti de la liberté et de la justice [11][11] Hizb al huriyya wa al ‘adala est le parti politique... aux élections législatives égyptiennes, le Hamas, s’étant rendu compte que ses intérêts et ceux des Frères Musulmans égyptiens attachés aux accords de Camp David divergeaient, aurait décidé de changer de stratégie politique, de s’aligner sur leurs choix politiques pragmatiques et de leurs octroyer une série de « concessions » dont, en premier lieu, la réconciliation. Cette thèse fait donc de la réconciliation le résultat du seul printemps égyptien. Elle assure en outre qu’avant 2011, les États arabes percevaient l’Autorité palestinienne de Ramallah comme seule et unique source de légitimité et que désormais, les « concessions » du Hamas auraient ouvert au mouvement de la résistance islamique les portes du monde arabe. La visite de Khaled Mechaal en Jordanie le 29 janvier 2012 ainsi que les deux tournées diplomatiques d’Ismael Haniyeh à partir du mois de décembre 2011 en Égypte, en Turquie, en Tunisie puis au cours du mois de janvier dans les pays du Golfe, sont perçues comme les retombées positives d’une « modération » que le Hamas aurait adoptée depuis janvier 2011. Toutefois, à la différence de l’autoreprésentation du Hamas qui insiste sur l’existence d’une solidarité acquise des Frères Musulmans, ces analyses émanant de voix hors du parti considèrent au contraire que le Hamas aurait été « déçu » par les choix politiques des Frères Musulmans égyptiens et que, à cause de cette « déception », il aurait choisi la voie de la « modération ».

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Nous ne cherchons pas à savoir si oui ou non les printemps arabes vont dans le sens désiré par le Hamas. En revanche, l’autoreprésentation du Hamas ainsi que les perceptions extérieures témoignent, pour la première d’un investissement excessif, pour les secondes d’une surestimation des effets des printemps arabes sur le Hamas. L’investissement excessif du Hamas s’est autant exprimé par une série d’exagérations que par de la propagande [12][12] Le cas syrien a bien montré que ce ne sont pas les.... Il convient tout autant de questionner l’éventuelle « transformation » idéologique ou politique du Hamas à la suite des révoltes arabes. Il a été souvent entendu [13][13] Les analyses du journaliste palestinien Kifah Zaboun... qu’elles avaient exercé un effet « modérateur » sur le mouvement. Or, le concept de « modération » ne nous paraît pas apte à rendre compte des infléchissements qu’aurait pu connaître le mouvement depuis janvier 2011. Il est même de nature à introduire une confusion entre idéologie et pratique politique et à faire abusivement d’un événement ou d’une décision, le résultat d’un unique facteur extérieur.

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L’objectif de cet article est de dépasser cette autoreprésentation et ces perceptions pour mesurer les changements réels que le Hamas a pu connaître depuis janvier 2011. Pourquoi le Hamas tente t-il d’inscrire à tout prix sa stratégie et ses objectifs politiques dans ce nouveau contexte régional ? Ce surinvestissement qui consiste à apparaître auprès de son propre public comme un visionnaire en matière politique peut servir à faire oublier deux choix stratégiques qui ont été longuement débattus au sein du mouvement.

Proposition d’une lecture indiscutable pour minimiser des décisions débattues

Faire oublier la politique de tawâjud en Syrie

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Le premier de ces choix concerne la réponse à apporter à la crise syrienne. Témoin des massacres et des tortures perpétrés par le régime syrien contre son peuple, le Hamas devait en effet prendre l’une des décisions les plus importantes de son histoire. En choisissant de se taire, considérant que ce qui se passait en Syrie relevait de problèmes internes et que par conséquent il ne devait en aucun cas s’y ingérer, il aurait été accusé de soutenir Bachar al Assad. A contrario, s’il avait exprimé des espoirs de liberté et de justice, il serait apparu aux yeux ce dernier comme un adversaire. Or, il lui était impossible de critiquer la répression d’un régime qui lui avait accordé une protection sans faille depuis son expulsion de Jordanie en 1999. De plus, le Hamas n’a pas oublié le choix coûteux de l’OLP en faveur de l’Irak en 1990 [14][14] Lors de l’invasion du Koweït par l’Iraq en 1990, l’OLP... et ne peut donc pas, comme cela lui a été demandé par les autorités syriennes et iraniennes, soutenir officiellement le régime. Face à cette situation, le mouvement s’est donc trouvé en très délicate posture durant près d’un an.

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Bien avant le mois de février 2012, de nombreux dirigeants du leadership extérieur avaient reçu une circulaire leur demandant de quitter la Syrie au plus vite s’ils avaient une possibilité de rejoindre d’autres pays. Dès le mois de décembre 2011, de nombreuses sources font référence à une décision qui aurait été prise par le Bureau Politique [15][15] Le Bureau Politique ou Maktab Siyasi est l’instance... et qui appelait à une évacuation progressive de ses représentants du pays [16][16] « Hamas leadership evacuates families from Syria as.... La plupart d’entre eux, natifs de Gaza, auraient rejoint leurs villes ou villages d’origine tandis que les autres se seraient installés en Turquie, au Liban ou encore au Qatar. Cependant, les hauts responsables continuent de se rendre épisodiquement à Damas pour préserver leurs relations avec les dirigeants syriens. La décision de quitter le territoire syrien s’est donc doublée d’une volonté d’y maintenir une « présence dans l’absence » que Khaled Mechaal, Musa Abu Marzouq, Salah al Arouri et Izzat al Rishq ont eu pour mission d’affirmer. En arabe, il existe un terme spécifique pour désigner cette présence aux côtés de l’autre (bien que cela n’implique en aucun cas que ce type de comportement soit culturellement déterminé) sans pour autant que celle-ci implique une quelconque allégeance : le tawâjud[17][17] Tirée du verbe ouajada « être présent », certes forme.... Même après le départ définitif du leadership dans son intégralité au mois de février 2012, les porte-paroles officiels continuent de nier toute rupture : « Non nous n’avons pas quitté la Syrie, la direction reste toujours implantée à Damas. Certains des dirigeants ont voyagé pour de plus ou moins longues périodes à cause du travail et des besoins mais les bureaux en Syrie restent ouverts. Le Hamas n’a rien fermé du tout, pas un seul de ses bureaux »[18][18] Entretien avec Taher al Nounou, le Caire, le 25 fé....

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Si l’on dépasse la rhétorique simplificatrice du « printemps arabe » considéré, par l’utilisation du singulier, comme un phénomène homogène, on remarque une grande disparité dans le traitement de chacune de révoltes. Contrairement aux évènements tunisiens et égyptiens qui occupent une grande place dans les déclarations du Hamas, l’« intifada » syrienne reste quasi absente des discours des dirigeants du mouvement. Hormis le prêche de Ismael Haniyeh prononcé à la mosquée d’al Azhar au mois de décembre 2012 [19][19] « Je salue tous les peuples arabes et je salue le courage... et la déclaration de Salah Bardawil à Gaza lors de festivités dans le camp de réfugié de Khan Younes [20][20] Bardawil envoie un message de soutien « aux peuples... qui constituent des gestes de soutiens indéniables en direction de l’opposition, aucun leader ne se risque à évoquer le soulèvement du peuple syrien. Le Hamas a donc profité du flou qui entoure la notion de « printemps arabe » pour investir dans ce champ sans pour autant entrer dans les détails des situations nationales qui le mettraient en difficulté. Si le Hamas considère qu’il est à l’origine du « printemps arabe », il prend néanmoins soin de faire l’impasse sur la révolte syrienne pour ne pas apparaître comme un traître aux yeux de Bachar al Assad et pour ne pas froisser davantage l’Iran qui pourrait décider d’arrêter de manière définitive de lui verser mensuellement un important soutien financier. Cela mettrait également en lumière les contradictions de son discours qui prétend que ce sont les régimes qui luttaient contre le Hamas qui sont touchés par la contestation. Mais s’il permet de minimiser les coûts d’une rupture avec le régime syrien, le tawâjud peut également être perçu comme une volonté d’apparaître comme un acteur qui a pris position contre Bachar afin, d’une part de répondre à une demande de la population de Gaza qui soutient très fermement la révolution syrienne, d’autre part d’essayer de garder une place dans la Syrie d’après Assad dans le cas où ce dernier connaîtrait le même sort que Moubarak, Ben Ali ou encore Kadhafi [21][21] Bien que les déclarations de Burhan Ghalioun aient.... Cette volonté de marquer une présence dans l’absence est donc un moyen pour le Hamas d’attendre de voir comment la situation va évoluer sur le terrain syrien et de minimiser ainsi le coût d’un choix politique tranché en faveur de l’une des deux parties. Mais le tawâjud constitue définitivement un risque dans la mesure où les uns y voient un soutien indirect au régime, les autres, un soutien indirect à l’opposition. C’est l’image du Hamas qui est ici en jeu. Pour minimiser ce choix politique, le Hamas aurait exagéré son soutien aux autres peuples arabes.

Camoufler l’unilatéralisme et l’attentisme

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L’investissement du Hamas sur le « printemps arabe » s’explique également par la volonté d’une partie du leadership de faire oublier le caractère unilatéral de sa décision de signer l’accord de Doha [22][22] Lors de l’accord de Doha, le Fatah et le Hamas se sont.... Rappelons que dans le cadre de cet accord, le Fatah et le Hamas se sont entendus pour que Mahmoud Abbas, actuel président de l’Autorité Palestinienne, prenne également en charge le rôle de Premier ministre d’un gouvernement qui préparerait la tenue des prochaines élections législatives. De plus, il permettait d’envisager la poursuite de la réactivation de l’OLP afin d’y intégrer le Hamas et le Jihad Islamique.

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Or pas plus qu’elle n’est le résultat de la seule révolution égyptienne, la réconciliation n’est pas non plus l’illustration d’une décision unanime et consensuelle au sein du mouvement. L’accord de Doha signé le 6 février 2012 apparaît en effet comme entériné par le seul Khaled Mechaal. Lors d’une réunion au Caire le 23 février qui s’est déroulée dans une atmosphère de crise, beaucoup ont dénoncé le tafarrud ou l’accaparement de la décision par celui-ci.

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Pour faire face à cette fronde, ce dernier a présenté la réconciliation (mousalaha) comme allant dans le sens du « printemps » et donc dans l’intérêt du mouvement, afin de tenter de lui donner une forme de légitimité, tout en dissimulant les pressions externes qui pèsent sur cette décision. En effet, l’accord de Doha reflète l’incapacité du mouvement de s’engager dans un choix politique sans recourir à un parrain extérieur [23][23] JF Legrain évoque lors d’une intervention publique.... Pour Khaled Mechaal, cet accord comporte un engagement du Qatar à lever le blocus, reconstruire Gaza et tisser des liens avec les États-Unis et l’Europe. Selon lui, l’un des volets comporterait aussi un engagement du Qatar à ne pas s’opposer à la victoire du Hamas lors des prochaines élections et à exercer de fortes pressions sur Israël. Pour ces raisons, le Hamas aurait accepté l’accord de réconciliation dans la formule de Doha [24][24] Sharq al Awsat le 23 février 2012.. Toutefois, pour les détracteurs de Khaled Mechaal, le mouvement ne doit jamais céder sous la pression d’une tierce partie quand bien même celle-ci lui donnerait des gages de soutien dans un futur proche. L’accord de Doha marquerait la fin de l’indépendance décisionnelle du Hamas et constituerait un grand danger pour son avenir politique.

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Cet accord témoigne ainsi de la volonté d’une partie des dirigeants réunis autour de Khaled Mechaal de saisir une occasion afin d’imposer ses choix et faire triompher ses ambitions. La rhétorique du « printemps arabe » a donc été instrumentalisée au profit d’une lecture politique propre. Pour les autres membres du leadership, opposés à l’accord de Doha car trop ouvert sur les autres factions palestiniennes, les victoires des islamistes en Tunisie et en Égypte sont au contraire davantage propices à la naissance d’un projet islamique global dont le Hamas de Gaza serait au centre et qui aboutirait à l’échec d’Israël.

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Mais au fond s’agit-il d’un conflit de nature idéologique ? Il semble en fait que ces divergences soient davantage liées à la volonté du leadership de Gaza de préserver son pouvoir et ses capacités en terme de prise de décision. En effet, l’accord de réconciliation sous la forme qu’il a pris à Doha est perçu par une grande partie des dirigeants Gazaouis comme une menace pour la préservation de leurs intérêts. D’ailleurs, ces tensions ne sont pas seulement le reflet d’une fracture géographique [25][25] D’après Mohammed Hijazi, le conflit autour de l’accord..., des éléments du leadership de Gaza restent favorables à la décision de Khaled Mechaal tandis que des membres du leadership extérieur y sont opposés [26][26] Mustafa Leddawi, « Que Dieu maudisse l’accord de Doha »,... considérant que Doha n’est qu’un moyen pour ce dernier d’assurer sa réélection à la tête du Bureau Politique [27][27] Il semble que Musa Abu Marzouq, vice-président du Bureau....

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Souhaitant faire oublier un certain nombre de décisions discutées comme le départ de Syrie ou la signature de l’accord de Doha, le Hamas inscrit son parcours ainsi que son destin dans le sillage du « printemps arabe ». Le fait d’apparaître comme un précurseur allant, depuis toujours, dans le sens de l’histoire constitue, pour le mouvement, un instrument de légitimation efficace au moins aux yeux de son propre public.

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Cette lecture indiscutable peut aussi permettre de camoufler une politique caractérisée par l’attentisme. Le Hamas observe prudemment l’évolution de la scène politique israélienne depuis le ralliement, le 8 mai dernier, du parti d’opposition Kadima au gouvernement du premier ministre Benyamin Netanyahou. Évoquant la possibilité de former un État Palestinien dans des frontières provisoires, cette nouvelle coalition pourrait signer l’échec définitif de futures négociations entre Israël et l’OLP qui a toujours refusé de négocier sur la base de frontières non définitives. Dans ce cas, le Hamas pourrait profiter des révoltes arabes et de l’infléchissement de la politique étrangère américaine qui témoigne d’une certaine ouverture en direction des partis issus des Frères Musulmans pour apparaître comme un interlocuteur responsable, apte à s’engager dans de telles discussions politiques.

Les effets réels des printemps arabes sur le Hamas

Mise en perspective historique

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Les analyses qui surestiment les effets du « printemps arabe » sur le Hamas ne résistent pas à l’épreuve du recul historique : le Hamas n’a pas plus choisi la « modération » qu’il n’a changé de politique. Il ne fait que s’adapter à un environnement en pleine mutation.

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La réconciliation palestinienne, loin d’être une totale innovation, est une option stratégique que le Hamas a adoptée à maintes reprises depuis 2005. À cet égard, la signature, en juin 2006, du document des prisonniers, qui reconnaît la validité des frontières de juin 1967, autant que l’accord de la Mecque de février 2007, porte un engagement du mouvement à respecter les accords signés entre l’OLP et Israël. La décision de former un gouvernement d’unité nationale ne paraît donc pas constituer une « concession » de la part du Hamas.

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De même, il a pratiqué fréquemment les tournées diplomatiques. À la suite de la tentative d’empoisonnement avortée contre Khaled Mechaal à Amman en 1997, qui conduisit à la libération du Sheikh Ahmad Yassine par les Israéliens, ce dernier alla s’entretenir, entre février et juin de l’année suivante, avec les dirigeants de nombreux États de la région, Kuwait, Qatar, Arabie Saoudite, Soudan, Syrie, Émirats Arabes Unis, Yémen et Iran. L’exercice de relations publiques était si considérable qu’Israël et les États-Unis exercèrent de fortes pressions sur certains de ces États pour qu’ils refusent ou annulent la visite [28][28] Al Hayat, le 28 mai 1998.. Cet effort diplomatique fut à nouveau renouvelé à la suite de la victoire du mouvement aux élections législatives du mois de janvier 2006. Les 3 et 5 mars de cette même année, une délégation comprenant Khaled Mechaal, Musa Abu Marzouq, Sayyid Siam, Mohammed Nazzal et Izzat al Rishq se rendit à Moscou [29][29] Pour une analyse des relations entre la Russie et le.... Sur le plan international, cette visite constitua un événement sans précédent dans les tentatives de briser le boycottage imposé au mouvement. Avec son accession au pouvoir, le Hamas renforça également ses relations avec les pays arabes et musulmans à travers une nouvelle tournée en Égypte, en Arabie Saoudite, en Syrie, en Libye, en Oman, au Qatar, au Soudan, au Bahreïn, au Koweït, au Yémen, dans les Emirats arabes unis, ainsi qu’en Turquie et en Iran. Ce ne sont donc pas les prétendues « concessions » politiques du Hamas qui lui auraient ouvert, comme par enchantement, les portes du monde arabe. La visite d’Ismael Haniyeh en février, au cours de laquelle il réaffirma au Guide suprême de la révolution, l’ayatollah Khamanei, la stratégie maximaliste du mouvement refusant toute forme de normalisation (taswiya) avec Israël, vient d’ailleurs contredire cette lecture simpliste.

Adaptabilité et réajustement au nouveau contexte régional

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Cette mise en perspective historique ne doit pas faire croire que le Hamas ne fait que reproduire des stratégies anciennes. Si une certaine continuité est sensible, le Hamas n’en a pas moins, dans cette nouvelle configuration, réajusté sa stratégie : les soulèvements arabes ont bien joué un rôle d’accélérateur dans les tentatives d’unification des rangs palestiniens. En effet, pour exister dans ce nouvel environnement arabe issu des bouleversements, il est nécessaire de s’adapter aux nouveaux logiciels de la pensée politique. L’adoption de la formule de « résistance populaire » en est l’illustration, avec le passage de la seule lutte armée à une stratégie d’adhésion à une version différente de la résistance qui se dit pacifique, bien que les dirigeants du Hamas entretiennent une certaine ambiguïté en assurant que la « résistance populaire » n’oblitère pas le recours possible à la résistance armée [30][30] Izzat el-Racheq, Centre Palestinien d’Information,.... Parfois perçu comme un alignement sur le programme politique du Fatah, cet aggiornamento est doublement lié au printemps égyptien : d’une part il reflète le souci de bénéficier autant que possible d’une alliance avec les Frères musulmans en pleine ascension qui cherchent à éviter toute confrontation armée avec Israël, d’autre part il répond à une large exigence populaire [31][31] Le 15 mars, un mouvement populaire s’était exprimé... qui veut que dans cette période historique les choses changent en Palestine aussi. Ainsi, les bouleversements politiques sur le plan régional ont renforcé ceux au sein du Hamas qui favorisent une entente politique avec le Fatah quel qu’en soit le prix. En même temps, l’ouverture relative du passage de Rafah a provoqué une compétition accrue entre les différents leaders du mouvement, ce qui a rendu plus visible les clivages au sein du mouvement [32][32] Voir l’article de Larbi Sadi publié le 29 décembre 2011 sur....

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Les effets du nouveau contexte régional sur le Hamas sont donc réels. Mais il faut également ajouter les calculs de certains acteurs politiques de la région. Ainsi, l’ouverture du passage de Rafah doit surtout être perçue comme une tentative de la part de la nouvelle administration égyptienne de se démarquer de la politique étrangère de Moubarak qui imposait un blocus politique et financier sur Gaza, provoquant ainsi la colère d’une grande partie du peuple égyptien. Dans le contexte où le pays peut apparaître comme affaibli, les militaires égyptiens cherchent à démontrer leur capacité diplomatique. Pour sa part, la visite de Khaled Mechaal en Jordanie, tout en traduisant la volonté commune des deux parties, n’a pu se faire que grâce à l’intervention personnelle de l’émir héritier Tamim Bin Hamad Al Thani auprès du roi Abdullah II [33][33] Al Hayat, le 22 janvier 2012.. Pour la Jordanie, elle est un moyen de retrouver son rôle de médiateur dans le dossier palestinien mais aussi d’essayer de contenir une contestation populaire qui pourrait préluder à un « printemps jordanien ». Le royaume jordanien, qui tente lui aussi de s’adapter à un environnement nouveau, souhaite recueillir les fruits du départ du Hamas de Syrie, sans pour autant déclencher une crise ouverte avec les États-Unis qui voient dans cette visite un danger pour leur influence au Moyen-Orient. En 2006 comme en 2011, le Hamas, à l’instar des autres acteurs moyen-orientaux, a donc tenté de profiter des changements intervenus sur les scènes palestiniennes et régionales et de saisir les opportunités qui s’offraient à lui sans que ces tentatives ne reviennent à un revirement politique profond.

Conclusion

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Depuis le mois de janvier 2011, le Hamas se mobilise, avec plus au moins d’intensité selon la sensibilité du dossier, dans les rouages du « printemps arabe ». La rhétorique du mouvement témoigne d’un important investissement dans les expériences révolutionnaires actuelles. Si le mouvement de la résistance islamique tente d’apparaître comme un visionnaire et de se présenter comme à la fois facteur et bénéficiaire de ces changements, c’est en partie pour faire oublier deux éléments qui ont constitué des points de discorde au sein du mouvement : la politique du tawâjud en Syrie ainsi que les accusations de tafarrud qui pèsent sur Khaled Mechaal. La proposition d’une lecture indiscutable peut permettre de faire oublier des éléments longuement discutés par les différents protagonistes. Elle permet également de camoufler une posture attentiste de « wait and see » qui seule lui permettra de profiter au mieux de l’évolution de chacune des situations nationales.

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Les concurrents politiques du Hamas notamment le Fatah ont dénoncé cet attentisme considérant que les raisons du blocage du côté de la réconciliation, qui aurait dû conduire à la formation d’un gouvernement provisoire ainsi qu’à la tenue d’élections, sont à rechercher du côté de la scène politique égyptienne : le Hamas aurait préféré attendre la tenue des élections présidentielles égyptiennes pour que, dans le cas de l’élection du candidat des Frères musulmans, il puisse optimiser les retombées de l’accord de Doha en se plaçant dans une position de force face à son principal rival politique. Les dirigeants du Hamas nient en bloc la véracité de ces accusations tout en ayant appelé de leurs vœux à la victoire de Mohammed Morsi perçu, d’après Sami Abu Zouhri porte-parole du mouvement, comme « un prélude à la libération de la terre occupée par l’entité sioniste [34][34] Centre Palestinien d’Information, le 15 juin 2012. ». Craignant que les Frères musulmans égyptiens ne subissent « le même sort » que celui du Hamas en 2006, les dirigeants du mouvement ne manquent pas, une fois de plus, de faire le lien entre les expériences révolutionnaires actuelles et leur propre parcours.

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Suite à l’élection présidentielle en Égypte, le Hamas s’est empressé de féliciter la victoire de Mohammed Morsi [35][35] D’après Ahmad Attoun, député du Conseil Législatif.... Mais l’attaque non revendiquée d’un poste frontière dans le Sinaï le 5 août dernier ayant coûté la vie à seize gardes-frontières égyptiens le met en difficulté. Accusé par certaines voix égyptiennes d’avoir facilité l’introduction d’éléments armés venus de Gaza., les leaders du Hamas ont réagi immédiatement avec vigueur, en niant leur implication dans cette affaire tout en accusant les Israéliens de faire monter la tension dans le Sinaï et d’envenimer les relations entre l’Égypte et Gaza. Cette nouvelle conjoncture pourrait porter sérieusement atteinte à la lecture idéologique du Hamas qui insiste sur un lien de solidarité indéfectible avec les Frères musulmans égyptiens. ?

Notes

[1]

Nous employons le pluriel pour nous démarquer d’une utilisation simpliste et abusive de la notion de « printemps arabe » (al rabi’ al ‘arabi) par les acteurs politiques autant que par les analystes.

[2]

André Glucksmann, « Le conflit avec Israël n’est pas central », Le Monde, le 6 février 2011.

[3]

Khaled Mechaal, « Le printemps arabe rendra la nation plus forte face à l’ennemi sioniste », Centre Palestinien d’Information, le 29 novembre 2011.

[4]

Déclaration de Salah Bardawil prononcée à l’occasion du 24e anniversaire du Hamas, Centre Palestinien d’Information, le 14 décembre 2011.

[5]

Entretien avec Mushir al Masri, Genève, février 2012.

[6]

Le Dr. Abdou Al Salam professeur de sciences politiques à l’université d’Al Najah considère lui aussi que la victoire des partis politiques islamiques aura un effet positif sur le Hamas évoquant « les pas de géant que le Hamas accomplira dans plusieurs domaines, voyant sa ligne de conduite victorieuse chez ses voisins arabes », Centre Palestinien d’Information, avril 2012.

[7]

La réconciliation palestinienne ou mousalaha est un processus qui consiste à amener le Fatah et le Hamas à trouver un compromis politique qui leur permettrait de cohabiter au sein de l’Autorité Palestinienne. Plusieurs accords de réconciliation ont été signés depuis 2005. Mais depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en juin 2007 les relations se sont gravement détériorées entre les deux parties. Une nouvelle réconciliation a eu lieu au Caire le 27 avril 2011 puis à Doha le 6 février 2012.

[8]

Khaled Mechaal, lors d’une cérémonie tenue au Caire pour honorer les détenus palestiniens libérés a exprimé sa gratitude envers l’égypte : « L’esprit de la révolution du 25 janvier nous submerge ainsi que nos frères prisonniers, nous sommes, au Hamas et à la résistance, fiers de vous », Centre Palestinien d’Information, octobre 2011.

[9]

Voir à ce titre l’article de Mohammed Hijazi publié dans Al Safir, février 2012.

[10]

Voir notamment l’article de Kifah Zaboun dans Sharq al Awsat le 24 février 2012.

[11]

Hizb al huriyya wa al ‘adala est le parti politique égyptien qui est issu directement de la mouvance des Frères Musulmans.

[12]

Le cas syrien a bien montré que ce ne sont pas les seuls régimes qui soutenaient le blocus sur Gaza qui sont concernés par de tels mouvements de révoltes populaires. Aussi, Gaza n’a jamais constitué une région « libérée » par la résistance, la guerre de Gaza s’étant terminée par une décision israélienne unilatérale. Le Hamas depuis décembre 2008 s’étant attaché à empêcher les différentes factions palestiniennes de tirer des roquettes depuis Gaza.

[13]

Les analyses du journaliste palestinien Kifah Zaboun sont l’exemple type de ce courant de pensée. L’auteur ne semble pas partager une quelconque affiliation idéologique avec le mouvement Hamas.

[14]

Lors de l’invasion du Koweït par l’Iraq en 1990, l’OLP est l’un des seuls acteurs politiques de la région à faire le choix de soutenir l’Irak. Ce choix lui coûtera très cher en terme de pertes économiques qui provenaient des pays du Golfe mais coûtera également très cher aux palestiniens résidant au Koweït qui seront presque intégralement expulsés du pays à la suite de la défaite irakienne.

[15]

Le Bureau Politique ou Maktab Siyasi est l’instance exécutive. Il est composé de 15 membres répartis entre les quatre leaderships du mouvement : la Cisjordanie, Gaza, l’extérieur et les prisons.

[16]

« Hamas leadership evacuates families from Syria as violence escalates », Haaretz, 17 janvier 2012.

[17]

Tirée du verbe ouajada « être présent », certes forme réfléchie implique la reconnaissance d’une présence, sans pour autant signifier l’intention de la prendre en compte. On utilise ce substantif pour évoquer par exemple la manière dont cohabitent les minorités religieuses au Liban.

[18]

Entretien avec Taher al Nounou, le Caire, le 25 février 2012.

[19]

« Je salue tous les peuples arabes et je salue le courage du peuple syrien qui recherche la liberté, la démocratie et la réforme », Ismael Haniyeh, mosquée d’al Azhar, le Caire le 24 février 2012.

[20]

Bardawil envoie un message de soutien « aux peuples qui ne sont pas encore libérés, leurs sangs continuant de couler jour après jour », Centre Palestinien d’Information, le 29/02/2012.

[21]

Bien que les déclarations de Burhan Ghalioun aient affirmé qu’après la chute de Bachar al Assad, le nouveau régime mettrait fin aux relations diplomatiques précédentes autour de l’axe Iran, Hezbollah et Hamas, Wall Street Journal le 2 décembre 2011.

[22]

Lors de l’accord de Doha, le Fatah et le Hamas se sont mis d’accord pour que Mahmoud Abbas, actuel président de l’Autorité Palestinienne, prenne également en charge le rôle de Premier ministre d’un gouvernement qui préparerait la tenue des prochaines élections législatives. L’accord de Doha a également l’objectif de poursuivre la réactivation de l’OLP afin d’y intégrer le Hamas et le Jihad Islamique.

[23]

JF Legrain évoque lors d’une intervention publique à l’EHESS le mardi 27 mars 2012 une « dépalestinisation » de la politique palestinienne.

[24]

Sharq al Awsat le 23 février 2012.

[25]

D’après Mohammed Hijazi, le conflit autour de l’accord de Doha illustre la réalité du conflit entre le Hamas de l’intérieur et celui de l’extérieur dont chacun représente l’un des points de vue en ce qui concerne le lieu et processus de décision.

[26]

Mustafa Leddawi, « Que Dieu maudisse l’accord de Doha », Falistin al Youm, le 6 avril 2012.

[27]

Il semble que Musa Abu Marzouq, vice-président du Bureau Politique, se soit rallié à l’opposition à Doha dans une démarche électoraliste. Celui-ci souhaite succéder à Mechaal à la tête du Bureau Politique et cherche ainsi à susciter un mouvement de sympathie à son égard à Gaza avant l’ouverture du scrutin.

[28]

Al Hayat, le 28 mai 1998.

[29]

Pour une analyse des relations entre la Russie et le Hamas, voir l’étude de Wisam Abu ‘issa, Markaz al Zeitouna, Beyrouth, 2011.

[30]

Izzat el-Racheq, Centre Palestinien d’Information, le 27 novembre 2011.

[31]

Le 15 mars, un mouvement populaire s’était exprimé dans les rues de différentes villes de Cisjordanie et de Gaza pour réclamer la fin de la division. Ce mouvement populaire non encadré a été plus important à Gaza. Il a été réprimé aussi bien par le Fatah que par le Hamas.

[32]

Voir l’article de Larbi Sadi publié le 29 décembre 2011 sur le site d’Al Jazeera « Hamas is no longer sandwiched between two equally hostile systems of barriers ».

[33]

Al Hayat, le 22 janvier 2012.

[34]

Centre Palestinien d’Information, le 15 juin 2012.

[35]

D’après Ahmad Attoun, député du Conseil Législatif Palestinien, la victoire de Mohammed Morsi constitue « un prélude à la libération d’al Quds, d’al Aqsa et de toute la terre Palestinienne », Centre Palestinien d’Information, le 24 juin 2012.

Résumé

Français

À partir du déclenchement des évènements révolutionnaires en Tunisie qui ont conduit au départ du président Ben Ali, le mouvement de la résistance islamique en Palestine, le Hamas, a infléchi sa stratégie en investissant sur le « printemps arabe ». L’objectif est d’apparaître, surtout aux yeux de son propre public, comme facteur mais aussi comme principal bénéficiaire de ces transformations régionales. Proposant une lecture idéologique qui met l’accent sur des éléments consensuels au sein du mouvement, cette entreprise peut tout autant servir à faire oublier des points qui ont longuement été discutés ou qui restent l’objet de discordes entre les différents leaders. Cet article cherche également à mesurer les effets réels des révoltes arabes sur le Hamas en confrontant les pratiques aux expériences historiques tout en réinscrivant celles-ci dans leurs interactions avec les stratégies des autres acteurs régionaux.

Plan de l'article

  1. Proposition d’une lecture indiscutable pour minimiser des décisions débattues
    1. Faire oublier la politique de tawâjud en Syrie
    2. Camoufler l’unilatéralisme et l’attentisme
  2. Les effets réels des printemps arabes sur le Hamas
    1. Mise en perspective historique
    2. Adaptabilité et réajustement au nouveau contexte régional
  3. Conclusion

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