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Confluences Méditerranée

2012/3 (N°82)

  • Pages : 212
  • ISBN : 9782336002118
  • DOI : 10.3917/come.082.0219
  • Éditeur : L'Harmattan

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Sossie Andézian, Le sacré à l’épreuve du politique. Noël à Bethléem Riveneuve éditions, 2011, 237 p.

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La basilique de la nativité à Bethléem vient d’être inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Venue des tréfonds de l’histoire, cette église comporte une charge symbolique pour les chrétiens du monde entier. Cependant, sa réputation dépasse largement la communauté des disciples du Christ.

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Le livre de Sossie Andezian, publié avant la proclamation de cette décision, constitue un éclairage passionnant de ce que représente la basilique de la nativité et par-delà la ville de Bethléem dans le cœur des Palestiniens. Depuis deux millénaires, des générations de chrétiens se sont rendues dans cette ville pour célébrer l’évènement fondateur de leur foi : la naissance du Christ. Des générations de chrétiens y ont également vécu. Longtemps majoritaires, ceux-ci ne représentent plus que le tiers de la ville mais la tradition veut que le maire de cette cité soit chrétien à l’instar de celui de Ramallah, respectivement Victor Batarseh et Janet Michael aujourd’hui. Ce lieu revêt aussi une grande importance pour ceux qui vouent une dévotion évidente à Issa et à sa mère Mariam, autrement dit les musulmans de terre sainte et d’ailleurs.

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Mais si Bethléem demeure une nourriture spirituelle, la ville est plus récemment devenue un cœur de la nation palestinienne. Ville de cœur et ville de conscience politique, Bethléem s’offre au regard plein de finesse de l’anthropologue Sossie Andezian, dont l’ouvrage resitue remarquablement la ville de Bethléem et son célèbre lieu de la nativité dans sa géographie, son histoire et ses résonances politiques.

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L’histoire de cette ville emprunte aux longs récits tels que cette région en recèle. Nous sommes bien sur les temps longs de l’histoire dans son sens braudélien. Il en est ainsi de la longue généalogie des églises chrétiennes, au nombre de treize, qui constituent une mosaïque communautaire au cœur de la nation palestinienne. Cette histoire de ruptures où les mobiles politiques prévalent finalement sur les différends théologiques, Sossie Andezian la narre avec force pédagogie ; tout comme elle expose très bien l’évolution du statut des lieux saints en terre sainte, depuis l’officialisation du christianisme à la période contemporaine. Dans cette histoire, elle évoque en particulier le statu quo défini par les Ottomans en 1852 pour régler les droits de propriété et d’usage des Lieux saints par les grandes communautés chrétiennes.

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Histoire longue mais espace dense pourrait-on dire. Car même si cette histoire se déploie sur de petits périmètres, il n’en demeure pas moins que la géographie y est complexe et profonde tant l’histoire a conduit à la constitution de nombreux îlots. Aller de Bethléem à Jérusalem, déambuler entre le champ des bergers à Beit Sahour et la grotte du lait à Bethléem, puis entrer dans la basilique de la nativité avec ses différentes expressions communautaires, c’est croiser différentes histoires sur quelques kilomètres, voire quelques mètres. Il y a donc une véritable géopolitique interne dans ce périmètre ramassé mais profond que Sossie Andezian analyse également très bien.

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Cet « espace-temps » bethlémite est finalement très politique et c’est à cette dimension que le livre consacre l’essentiel de sa thèse. Bethléem avec sa basilique de la Nativité est à la confluence de l’histoire sacrée et du combat politique. Dans ce lieu si fort sur le plan symbolique, on assiste à un télescopage des trajectoires qui renforce la politisation du sacré ou la sacralisation du politique. Que les 2000 ans de la naissance du Christ coïncide avec le début de l’autonomie palestinienne n’est pas anodin évidemment ! Au travers de la fête de la nativité, Sossie Andezian décortique ces liens entre le sacré et le politique. Mêlant bien description et analyse, elle dévoile comment Bethléem, ville « chrétienne », a été en ces moments de nativité élevée au rang de symbole de libération du peuple palestinien. Elle étudie ainsi l’épisode de l’entrée solennelle de Yasser Arafat, venu pour la première fois à Noël 1995 dans cette ville récemment libérée. Elle analyse également le grand moment du jubilé 2000 où les efforts de la communauté internationale, croisés avec ceux de l’Autorité palestinienne et de la municipalité, ont permis un embellissement considérable de la ville. Ce moment a renforcé le processus de patrimonialisation de la ville à des fins politiques. Mais si Bethléem a été le symbole même d’une Palestine libérée à la fin des années 1990, elle est devenue très vite l’expression des souffrances du peuple palestinien : d’abord avec le démarrage de l’intifada al Aqsa et le tragique épisode du siège la nativité par Tsahal, puis avec la construction du Mur qui l’a séparée de Jérusalem. Tout cela n’est pas sans incidences pour les consciences politiques. Et l’observation des fêtes de Noël dans ce nouveau contexte est très riche d’enseignements sur ce plan-là.

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Étant donné la forte résonance politique de Bethléem, l’ouvrage démontre bien en creux la pertinence de l’église de la nativité comme premier site palestinien à inscrire au patrimoine mondial de l’Unesco.

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Ce récit, très localisé par son objet, livre finalement des enseignements universels sur l’articulation entre le sacré et le politique ; tout cela en étant très vivant.

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Pierre Blanc

Fabrice Balanche, Atlas du Proche-Orient arabe RFI-Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2012, 135 p.

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Fabrice Balanche, excellent spécialiste de la Syrie entre autres, nous livre un Atlas du Proche-Orient arabe. Disons-le tout de suite, dans un paysage éditorial déjà fourni, cet atlas amène une réelle valeur ajoutée.

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L’auteur circonscrit son objet au Liban, à la Syrie, à la Jordanie et aux territoires palestiniens, autrement dit grosso modo au Bilad es Sham, cette entité géographique très ancienne dont les derniers projets d’unification se sont exprimés très brièvement au 20e siècle. Même si elle a eu partie liée à l’histoire contemporaine de la région, l’Égypte n’est donc pas retenue, l’auteur considérant qu’elle est « sortie du Proche-Orient lorsqu’elle a signé les accords de Camp David en 1978 ». D’autre part, Israël est exclu du champ d’analyse, cet État se qualifiant d’ailleurs de juif tandis que sa construction nationale est très différente sinon singulière. Cependant, étant donné que l’État hébreu pèse fortement sur le destin du peuple palestinien, Fabrice Balanche évoque la réalité de son emprise dans les territoires, notamment au travers de la colonisation et du découpage territorial qu’il impose aux Palestiniens.

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En géographe qu’il est, Fabrice Balanche s’intéresse avec finesse aux transformations de l’espace régional mais en se focalisant essentiellement sur la période contemporaine. C’est en effet surtout avec les ingérences européennes (britannique et française), les affirmations nationales et les conflits que l’espace s’est dessiné. Sur cet aspect de la conflictualité, l’auteur a raison d’écrire combien au Proche-Orient, « les frontières, la démographie, l’économie et plus généralement les constructions nationales sont largement influencées par le conflit ».

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L’Atlas est scandé en huit parties. Le Proche-Orient étant soumis à la « dictature de l’aridité », Fabrice Balanche y consacre sa première partie car dans un tel contexte, il serait inconséquent de ne pas relever un certain déterminisme du milieu, ne serait-ce que sur les implantations humaines. La deuxième partie est consacrée à un déterminant historique lourd du découpage régional. L’auteur y revisite ainsi les stratégies d’acteurs internationaux (Ottomans, Britanniques et Fançais) si influentes sur le destin des peuples du Bilad es Sham. Parmi toutes les cartes intéressantes, l’auteur nous en livre certaines que les feux de l’actualité viennent de nouveau éclairer, en particulier celles qu’il consacre aux États éphémères. La troisième partie est consacrée à une sorte de géopolitique interne, la géopolitique externe au sens lacostien étant évoquée dans la huitième. Ainsi Fabrice Balanche s’intéresse aux constructions nationales très contrastées de la Syrie, de la Jordanie et du Liban. Entre un Liban en proie au capitalisme marchand, une Syrie longtemps livrée aux desseins d’un certain socialisme arabe et une Jordanie à forte prégnance tribale, il n’est guère étonnant de voir que la territorialisation n’a pas été menée de la même manière. Les quatrième et cinquième chapitres sont consacrés aux questions démographiques et économiques, chaque double-page présentant de façon pédagogique des traits plus ou moins connus. L’auteur montre très bien notamment « l’affaissement » économique du Proche-Orient et l’adossement de plus en plus manifeste aux pays du Golfe. Sur le plan démographique, l’auteur livre également un diagnostic précis avec une approche intéressante de la montée en puissance des femmes. Le sixième chapitre est consacré aux logiques d’urbanisation très actives dans une région aride marquée du sceau de l’exode agricole et du boom démographique. Il est ainsi très intéressant de visiter les quatre grandes agglomérations de la région – Alep, Amman, Beyrouth et Damas –, avec une vision très claire de leurs transformations. La septième partie est consacrée à la géographie palestinienne, l’auteur ayant séparé cette réalité des autres, tant son destin s’en distingue du fait de l’occupation israélienne. L’histoire, l’économie, la démographie et l’urbanisation sont donc évoquées de nouveau ici mais dans le contexte palestino-israélien. Evidemment, la question de Palestine est la principale question géopolitique de la région, en tout cas à l’aune de sa résonance. Pour autant Fabrice Balanche n’en oublie pas les autres sujets de géopolitique externe auxquels il consacre sa dernière partie : les questions hydropolitiques, celle du Golan, la question libanaise en tant que caisse de résonance des conflits régionaux et internationaux, l’influence de la Turquie, la stratégie américaine sont ainsi tour à tour évoquées.

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Cet Atlas s’appuie sur des textes ciselés et sur une très belle cartographie. Celle-ci est également très originale et pédagogique : originale car l’auteur propose des cartes régionales avec des informations souvent livrées à l’échelle du mohafazat, ce qui permet une approche comparatiste très précise. Pédagogique car en plus de la clarté elles montrent les logiques en dynamique. Fabrice Balanche articule ainsi très bien le temps et l’espace, autrement dit les deux variables du mouvement.

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Pour toutes ces raisons et bien d’autres, cet atlas s’offre à tous ceux qui veulent comprendre le Proche-Orient.

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Pierre Blanc

Frédéric Charillon, Alain Dieckhoff (Sous la direction de), Afrique du Nord Moyen-Orient, Printemps arabes : trajectoires variées, incertitudes persistantes. Collection « Mondes émergents », 2012-2013, La Documentation française, Paris, 200 p.

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En s’immolant par le feu à Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant traqué par la police, a déclenché, en Tunisie, la Révolution du Jasmin. Au cri de « Dégage », elle a chassé le dictateur Zine Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 1987. La Révolution du Nil suit en Égypte avec la démission, le 11 février 2011, du dictateur Hosni Moubarak, président depuis 1981. Ces deux événements déclenchent au Maghreb et au Machrek le Printemps arabe qui est le thème de cette riche étude.

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L’ouvrage rappelle que le monde arabe a connu, depuis janvier 2011, des mouvements de révoltes et de protestation d’une ampleur inattendue ! Les peuples, dans leur majorité, ont rejeté les régimes autoritaires et dictatoriaux qui monopolisaient le pouvoir politique, accaparaient les richesses et pratiquaient la corruption. Ils réclamaient aussi le respect de leur dignité.

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Toutefois, au début de la révolte arabe, ces mouvements fort divers n’ont ni porté de programme politique cohérent, ni proposé de modèle socio-politique nouveau. Puis les Frères musulmans ont réussi à s’imposer dans plusieurs pays, suscitant des inquiétudes, notamment dans les démocraties occidentales. Bien des incertitudes subsistent dans nombre de secteurs dont celui de la démocratisation. Néanmoins, Denis Bauchard, conseiller à l’IFRI, fait ce constat : « D’ores et déjà, les révolutions arabes ont profondément bouleversé un monde arabe qui devait faire face à de nombreux défis et connaissait de fortes turbulences. »

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Pour donner une idée de l’éventail des analyses, je cite, dans l’ordre, les thèmes traités. « Printemps arabe : un premier bilan. Les conséquences dans les relations internationales. » par Frédéric Charillon et Alain Dieckhoff ; « Le monde arabe en révolution : une nouvelle donne géopolitique » par Denis Bauchard ; « Libye : révolution, guerre civile et montée en puissance de centres de pouvoirs locaux » par Wolfram Lacher ; « Syrie, 2011. D’une société atomisée à une révolution organisée » par Ignace Leverrier ; « Les logiques de la protestation dans les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn et Oman, à l’épreuve des changements économiques et sociaux) », par Laurence Louër ; « Yémen : l’An I de la révolution » par Laurent Bonnefoy ; « Israël entre Printemps arabe et grogne sociale » par Alain Dieckhoff ; « Sur-activisme des leaderships et démobilisations populaires dans les Territoires palestiniens » par Aude Signoles ; « Maroc : réformer sans bouleverser » par Jean- Noël Ferrié et Baudouin Dupret.

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Comme tous les numéros de la collection, le livre offre, à la fin, une précieuse Chronologie des événements, de 40 pages. Établie par Simem Djebbi, doctorante en sciences politiques internationales, elle va de Janvier 2011 à février 2012 et permet de suivre, dans le détail, les évolutions dans les pays étudiés et chez leurs voisins.

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Paul Balta

Titres recensés

  1. Sossie Andézian, Le sacré à l’épreuve du politique. Noël à Bethléem Riveneuve éditions, 2011, 237 p.
  2. Fabrice Balanche, Atlas du Proche-Orient arabe RFI-Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2012, 135 p.
  3. Frédéric Charillon, Alain Dieckhoff (Sous la direction de), Afrique du Nord Moyen-Orient, Printemps arabes : trajectoires variées, incertitudes persistantes. Collection « Mondes émergents », 2012-2013, La Documentation française, Paris, 200 p.

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