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Confluences Méditerranée

2012/3 (N°82)

  • Pages : 212
  • ISBN : 9782336002118
  • DOI : 10.3917/come.082.0051
  • Éditeur : L'Harmattan

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Comme viennent de le démontrer les mobilisations populaires en Afrique du Nord, c’est à l’échelle des territoires que les inégalités du développement sont plus particulièrement perçues et vécues. Parties des régions de l’intérieur et des zones rurales, la « révolution » tunisienne, principalement guidée par des aspirations démocratiques et de justice sociale, a mis en lumière les profondes fractures sociales et territoriales qui ont accompagné les processus de développement (Belhédi, 1992, 2005, Dlala 1999), faisant voler en éclats l’image d’Épinal dont bénéficiait la Tunisie à l’échelle internationale.

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Tout au long de la période transitoire qui a mené aux élections du 23 octobre, la question sociale, en particulier l’emploi, et celle du développement régional ont fortement pesé sur les termes du débat politique en Tunisie. La question régionale a continué de susciter d’importantes mobilisations (Kasbah 2 et 3) et de faire l’objet de surenchères politiques, notamment lors de la mise en place de la « Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution », dont la composition a été corrigée en vue d’une meilleure représentation des régions défavorisées, foyers de la révolte populaire.

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Si la pression de la rue, qui n’a jamais fléchi depuis le 14 janvier, a imposé dans une certaine mesure que les questions sociale et régionale soient inscrites dans l’agenda politique de la transition, force est cependant de constater qu’elle est loin d’occuper une place centrale dans les programmes des partis. Par ailleurs, les résultats du scrutin du 23 octobre ne semblent pas refléter les demandes sociales des acteurs à l’origine de la révolution. Ayant fait du mouvement Ennadha la première force politique du parti (39 % des sièges), ces élections et leurs résultats sont diversement interprétés par les analystes : vote sanction contre les élites politiques et volonté de rupture définitive avec l’ancien régime, vote identitaire, vote social.

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Ces interprétations n’accordent qu’une attention limitée à la dimension territoriale du vote. Pourtant, une analyse de géographie et de sociologie électorale, s’appuyant sur le croisement des résultats électoraux et des données socio-économiques des gouvernorats et des circonscriptions et complétée par une analyse des caractéristiques des partis et des profils sociaux de l’électorat, fait ressortir une très forte « territorialité » des comportements électoraux. Cependant, cette « territorialité » n’est pas réductible aux caractéristiques objectives sociodémographiques des espaces géographiques. Elle intègre les dimensions sociohistoriques et culturelles des territoires et renvoie à l’insertion des individus et des groupes dans une multiplicité de réseaux (familiaux, tribaux, partisans, associatifs ou de nature clientéliste).

Les inégalités socio-territoriales aux origines de la révolution tunisienne

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Contrairement à l’Égypte ou au Maroc, où les mouvements de protestations sont plutôt partis des grands centres urbains, en Tunisie les foyers de la révolte sont clairement les régions les plus déshéritées du pays, en particulier les régions de l’intérieur, centre-ouest et nord-ouest. Il s’agit des régions qui ont le moins bénéficié du développement économique du pays et qui ont vu la situation sociale et économique de leurs habitants se dégrader fortement, notamment au cours des deux dernières décennies [1][1] Le livre blanc du Ministère du Développement régionale,.... En effet, un double phénomène de métropolisation et de concentration des activités dans les régions littorales, situées à l’Est du pays, a accompagné l’ouverture croissante de l’économie tunisienne sur l’extérieur, contribuant à une aggravation des inégalités régionales (Belhédi, 1996 ; Miossec, 2002 ; Daoud, 2011). Ces disparités socio-territoriales croissantes sont attestées par les principaux indicateurs de développement humain (conditions de vie, santé, accès à l’eau potable, éducation notamment avec le maintien d’un important taux d’analphabétisme chez les femmes rurales).

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C’est en particulier une grave crise de l’emploi, particulièrement accentuée dans l’ouest et le sud du pays et touchant notamment les jeunes éduqués, qui explique la montée des frustrations sociales et le déclenchement de la révolte populaire en décembre 2010. Dans plusieurs délégations des gouvernorats du centre et du sud-ouest, comme à Kasserine et à Gafsa, les statistiques officielles reconnaissaient en 2009 des taux de chômage de plus de 30 % (Ministère du Développement régional, 2011). L’enquête sur la consommation et le niveau de vie des ménages (INS, 2005) classait déjà les régions du centre-ouest et du sud-ouest comme les plus pauvres du pays avec un taux de pauvreté respectivement de 12,8 % et 5,5 % pour une moyenne au niveau national de 3,8 %. En outre, alors que le taux de pauvreté absolue a diminué entre 2000 et 2005 pour l’ensemble de la Tunisie, celui-ci a presque doublé en quelques années pour la région centre-ouest (passant de 7,1 % en 2000 à 12,8 % en 2005).

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Alors que l’explosion populaire qui a embrasé la Tunisie en décembre 2010 exprimait un profond rejet de l’injustice et de l’exclusion sociale, peut-on voir dans les résultats des élections à l’Assemblée nationale constituante tunisienne un reflet des aspirations profondes à l’égalité et à la dignité qui ont guidé les acteurs de la révolution tunisienne ? Dans quelle mesure les inégalités socio-territoriales trouvent-elles une traduction dans les comportements électoraux ? Autrement dit, la géographie du vote tunisien s’explique-t-elle par les caractéristiques socio-économiques des territoires ? Si ces questions semblent a priori pertinentes, au vu des origines profondes de la révolution, il apparaît pourtant que la problématique des inégalités et des disparités territoriales n’occupent qu’une place limitée, à la fois dans les programmes des partis et dans les diverses interprétations du vote du 23 octobre proposées par les analystes, en particulier dans la presse nationale en Tunisie.

Système partisan, clivages sociopolitiques et interprétations du vote : quid de la dimension territoriale ?

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La dynamique de l’espace politique dans la Tunisie de l’après 14 janvier 2011, caractérisée par l’explosion du nombre des partis (plus de 100), trouve en partie son explication dans l’hégémonie du monopartisme qui a régné durant plus d’un demi-siècle et qui a conduit à une quasi-fusion entre le parti et l’État (Braun, 2006). Rappelons que seulement quatre partis d’opposition, présents dans la scène politique actuelle, existent légalement depuis l’époque de Ben Ali : Ettajdid [2][2] Le mouvement Ettajdid est l’héritier du Parti communiste..., le PDP [3][3] Parti Démocrate Progressiste., FDLT [4][4] Forum démocratique pour le travail et les libertés... et le PSL [5][5] Le Parti social-libéral.. En revanche, le CPR [6][6] Congrès pour la République., Ennahdha et le POCT [7][7] Parti Ouvrier Communiste Tunisien. étaient interdits. Tous les autres partis ont été créés après le 14 Janvier 2011.

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De cette explosion démocratique résulte un paysage politique très confus : il regroupe des dizaines de partis, parfois présents uniquement à l’échelle locale, sans que l’on puisse aisément discerner les oppositions idéologiques sur des questions aussi essentielles que le rôle de l’État dans l’économie ou encore la question territoriale telle qu’évoquée dans la première partie de ce texte. Dans quelle mesure peut-on reconnaître dans ce paysage en mouvement les clivages théorisés à partir de l’expérience historique de l’Europe occidentale ? Le concept de clivages suppose à la fois l’idée de divisions profondes au sein de la société sur des enjeux considérés comme centraux et leur prise en compte à travers les organisations partisanes.

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Dans leur modèle, Lipset et Rokkan (1967) identifient quatre clivages (Religieux vs. Laïc, Centre vs. Périphérie, Urbain vs. Rural, Capital/Travail) structurants la vie politique en Europe occidentale. Nous montrons ici que si le modèle général des clivages est pertinent dans le cas tunisien, sa configuration est en grande partie différente du modèle européen rendant compte des spécificités tunisiennes et notamment de son histoire coloniale.

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Plus que le conflit « laïc vs. religieux » qui ne recouvre pas dans le monde arabo-musulman le sens qui lui est donné dans le cadre européen (Ghorbal, 2012), c’est le clivage « modernisme vs conservatisme » qui parcourt l’histoire politique de la Tunisie, et ce depuis le mouvement de libération nationale. Ce clivage « modernes » vs « conservateurs » est celui qui a opposé historiquement « le Vieux destour », premier parti nationaliste, au « Néo-destour », parti qui a conduit la Tunisie à l’Indépendance, sous le leadership de Bourguiba. Mais ce clivage ne correspond pas uniquement à des lignes de partage entre partis, il peut opposer aussi des courants à l’intérieur des partis, comme cela a été le cas dans le conflit qui a déchiré « bourguibistes » et « yousséfistes » au sein du Néo-destour. Dans ce conflit « modernistes » vs « conservateurs », le rôle que doit jouer la religion dans le politique, ainsi que comme norme sociale, a eu tendance à occuper une place grandissante. La montée en puissance du parti religieux Ennahdha dans le paysage politique tunisien, mais aussi le phénomène d’islamisation culturelle (Ghorbal, 2012), perceptible déjà sous l’ère Ben Ali, ont contribué à donner une place centrale à cette question, qui a suscité d’intenses débats avant et après les élections pour l’assemblée nationale constituante.

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Une des conséquences majeures de la focalisation récente du débat politique sur la question des rapports entre Islam et État est d’avoir brouillé les lignes de partage sur les questions économique et sociale [8][8] Le brouillage des lignes de partage, leur manque de... et d’avoir contribué à occulter le clivage, pourtant bien réel, entre partisans du libéralisme économique (incarnés à la fois par le parti islamiste et de nombreuses formations, y compris issues du courant destourien) et ceux se réclamant de la tradition social-démocrate (Ettakatol, PDP, PDM [9][9] Pôle Démocratique Moderniste., etc.) et socialiste (POCT [10][10] Parti Ouvrier Communiste Tunisien., UPD [11][11] Union des Patriotes Démocrates., PSG [12][12] Parti Socialiste de Gauche.). Comme le révèle la lecture des programmes des principaux partis, mais aussi des enquêtes menées à la veille des élections (Matri, Tunivote, 2011), ce clivage s’exprime dans de nombreux domaines : le rôle de l’état dans la régulation des activités économiques, la fiscalité, les privatisations, le rôle des investissements étrangers, la dette ou l’ancrage à l’économie mondiale. Ces questions représentent une ligne de partage, au sein même de l’actuelle Troika, mais peuvent aussi rapprocher des partis comme le CPR au pouvoir et d’autres partis de gauche actuellement dans l’opposition, du mouvement Ettajdid (ancien parti communiste) aux partis d’extrême gauche comme le POCT, le PSG ou le UPD. Si les partis (POCT, PSG, UDP) qui affirment leur vocation « ouvrière » restent faiblement implantés en milieu populaire, n’oublions pas le rôle que joue le syndicat UGTT dans l’encadrement social et politique des salariés et sa capacité à peser sur l’équilibre des forces entre « progressistes » et « libéraux/conservateurs » sur la question sociale.

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La question des inégalités régionales, une des causes profondes de la révolution tunisienne (Gana, 2011a, 2011b), ne semble pas a priori représenter une ligne de partage susceptible de structurer un clivage de type centre/périphérie, puisque l’ensemble des partis s’accorde sur la nécessité de remédier à ces déséquilibres. L’on observe néanmoins des positionnements plus marqués sur ces questions dans les programmes de certains partis, comme le CPR qui propose une discrimination positive en faveur des régions délaissées, ou le PDP qui souligne la nécessité d’une « politique accélérée de développement dans des régions abandonnées par l’État », ou encore le POCT qui dénonce les discriminations régionales criantes en matière d’investissements (International Crisis Group, 2011).

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Au-delà des clivages classiques qui peuvent opposer les partis tunisiens, ce sont surtout deux questions qui ont dominé le débat politique avant les élections du 23 octobre et qui ont défini les lignes de partage entre les différents partis. D’une part, le thème de la rupture d’avec l’ancien régime, même si à première vue il aurait dû rassembler plutôt que diviser, a en fait donné lieu à des interprétations diverses. Ainsi, il a sans aucun doute structuré la demande électorale, dans la mesure où les partis considérés comme les principales victimes de l’ancien régime sont dans une partie de l’électorat considérés comme une garantie de rupture définitive avec l’ancien système, au premier rang desquels le parti islamiste Ennahdha. D’autre part, les questions de « l’identité », de la religion ou du modèle de société peuvent constituer un clivage entre les courants attachés aux valeurs de la modernité et à l’ouverture culturelle de la Tunisie et ceux prônant un « retour » aux valeurs traditionnelles et religieuses. C’est ce que révèle le débat sur l’identité culturelle de la Tunisie qui fait apparaître un clivage croissant entre partisans de la vocation méditerranéenne, maghrébine et africaine de la Tunisie et ceux qui réaffirment, dans une logique de rupture avec l’ère post-coloniale, l’appartenance première, voire exclusive, de la Tunisie au monde arabe et musulman (Ennahdha, CPR, certains courants nationalistes-arabes) et prônent un ancrage renforcé à la nouvelle zone d’influence des pays du golfe. Dans ce débat la question de la langue (arabe classique/arabe tunisien, arabe/ français/langues étrangères) est aussi mise en avant, voire instrumentalisée pour affirmer l’opposition entre défenseurs de l’identité arabo-musulmane de la Tunisie et « modernistes », assimilée à « l’élite francophone ». Le titre d’un ouvrage récent de Samy Ghorbal (2012), rend bien compte de ce clivage entre « les orphelins de Bourguiba » et « les héritiers du prophète ». Ce clivage pourrait d’ailleurs correspondre à une fracture entre « élites » et classes populaires, clivage qui s’exprimerait moins à travers les questions socio-économiques qu’à travers des thèmes symboliques.

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Dans ce schéma général, le parti El Aridha[13][13] Ce parti créé de toutes pièces par un milliardaire... est difficile à positionner dans l’espace politique issu des élections à l’ANC. Malgré un positionnement plus proche d’Ennahdha que des « modernistes » sur les questions sociétales, sa campagne électorale a été axée sur les thèmes de l’accès de la population aux services de bases (transport, santé, etc.) et lui a permis d’obtenir un franc succès auprès de l’électorat populaire et peu instruit.

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Ainsi, un clivage semble avoir été prépondérant dans la structuration de l’offre électorale en Tunisie mais celui-ci recouvre sans doute plusieurs dimensions importantes, en particulier les questions du rapport à la religion, de l’identité et de la rupture avec l’ancien régime.

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Les analyses des résultats du vote [14][14] Dans la presse nationale et internationale, ainsi que..., proposées au lendemain du scrutin du 23 octobre, reflètent bien l’orientation du débat politique sur ces questions, mêmes si les thèmes socio-économiques ne sont pas tout à fait absents. En effet, ces analyses, qui portent surtout sur les quatre partis « gagnants » (Ennahdha, CPR, Ettakatol et El Aridha) interprètent les résultats du vote, et de manière plus spécifique la victoire d’Ennahdha, principalement en référence à la question de la rupture et à celle de l’identité. Ainsi la victoire d’Ennahdha est analysée à la fois comme un vote de rupture radicale avec l’ancien régime et comme l’expression d’une adhésion aux valeurs morales et religieuses, incarnées par le parti islamiste. Ce vote traduirait aussi une volonté d’affirmation de l’identité arabe et musulmane, identité qui serait menacée, aussi bien par l’ancien pouvoir que par les partis « modernistes ». Outre la volonté de rupture avec l’ancien régime, incarnation de la corruption et du délitement des valeurs morales, le vote islamiste correspondrait à un vote sanction contre les « anti-Ennahdha », autrement dit contre les « modernistes ». Il exprimerait un refus de « l’union sacrée » contre Ennahdha, assimilée à une volonté d’exclure le parti islamiste du champ politique et perçue comme une continuation de l’injustice. Dans cet ordre d’idées, le vote Ennahdha est souvent interprété comme un vote de solidarité avec les victimes de l’ancien régime et avec ceux qui ont payé le plus lourd tribut à la dictature. Une autre dimension d’importance mise en avant par les analystes concernant le vote Ennahdha et qui est associée à la réputation d’intégrité morale du parti et de ses membres, c’est une représentation de la formation islamiste comme garante de l’ordre et de la stabilité. Si la question identitaire, notamment l’attachement aux valeurs de l’islam et à l’arabité, est mise en avant dans l’analyse du vote en faveur des partis « gagnants », le rapport que ces derniers entretiennent avec cette question révèle aussi quelques différences. Ainsi le vote El Aridha participerait d’une sensibilité particulière à la question identitaire et religieuse, puisqu’il exprimerait à la fois un rejet des modernistes « laïcs », considérés comme des mécréants, et des islamistes d’Ennahdha, qui utiliseraient la religion à des fins politiques. En outre, la dimension identitaire du vote El Aridha renverrait largement à la révolte des campagnards et des bédouins contre les citadins et le pouvoir qu’ils incarnent et participerait d’une identification forte avec la tradition « tribale ». Ici la question identitaire recouperait donc aussi la question territoriale.

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On retrouve aussi dans les analyses du vote en faveur du CPR, l’idée qu’il aurait été motivé par le rejet des élites citadines (des zones littorales), coupées du peuple et ne comprenant pas ses souffrances [15][15] On verrait plus loin que cette interprétation ne reflète.... Ainsi si la question sociale n’apparaît pas d’emblée comme constitutive de lignes de fractures claires, elle peut être néanmoins contenue dans la question identitaire et régionale. Le vote CPR est analysé à la fois comme l’affirmation de l’attachement du peuple à la culture arabe et musulmane (conservatisme), mais aussi de rupture d’avec la dictature policière et l’État prédateur, et plus globalement de rupture d’avec le système impérialiste et néocolonial (le soutien aux manifestants de Kasbah3, la campagne menée contre la dette ayant pu le faire apparaître comme un parti révolutionnaire).

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Dans ce tableau, le parti Ettakatol représenterait un choix en faveur du compromis, à la fois sur la question de la rupture (un parti non compromis avec l’ancien régime), et sur la question de l’identité (pas de rejet du parti-islamiste). C’est le parti qui incarne le refus des extrêmes et par conséquent la sagesse, son chef Mustapha Ben Jaffer inspire confiance. Il représenterait le parti centriste par excellence, se situant au carrefour de la vie politique tunisienne.

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Les interprétations du vote en faveur des partis « gagnants » donnent à penser que les principaux clivages socio-politiques se structurent principalement autour des questions sociétales et identitaires (opposition laïcs/religieux, progressistes/conservateurs, « tunisianité »/ arabité et islamité), ces clivages laissant toutefois apparaître en filigrane la (ré) émergence d’oppositions à dimension régionale (villes/intérieur, voire réemergence du conflit bled siba[16][16] Territoire des tribus dissidentes en opposition au..., bled maghzen). Pourtant, l’absence de clivages clairs structurant l’offre électorale sur une base socio-économique ou territoriale de type centre vs. périphérie ne signifie pas leur impertinence dans l’explication des comportements électoraux. L’absence ou le manque de visibilité de partis clairement structurés autour d’intérêts de classes ou d’une périphérie oubliée par rapport au centre ne signifie pas que les classes sociales (ou les territoires périphériques par rapport aux métropoles côtières) votent de façon similaire. En effet, on montrera dans la suite de cet article à quel point la géographie du vote rend compte des divisions socio-économiques de l’espace tunisien et suggère de fortes différences de classes dans les comportements électoraux sans que cela s’exprime à travers un clivage gauche/droite de nature socio-économique du terme.

Tableau 1 - Scores et nombre de sièges obtenus par les grands partis issus de l’élection à l’assemblée nationale constituante [17][17] Cette liste de partis concerne ceux qui ont eu plus...

La géographie du vote : fondements socioéconomiques

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Dans cette section, nous nous attachons à montrer en quoi la géographie électorale éclaire les inégalités territoriales décrites ci-dessus. D’une part, la carte de la participation électorale fait apparaître d’importants écarts : au niveau des délégations, la participation [18][18] La participation est ici mesurée en part des inscrits... a varié entre 21,49 % (à Beb Bhar dans la circonscription de Tunis 1) et 79,41 % (à Sakiet Ezzit dans la circonscription de Sfax 1). Même si elle ne s’y résume pas, la géographie de la participation oppose d’abord les grandes villes côtières aux espaces ruraux intérieurs (Figure 1), avec des niveaux de participation en moyenne nettement plus faibles dans le nord-ouest, le centre ouest et l’extrême sud du pays.

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Au niveau des délégations, la corrélation entre l’indicateur d’urbanisation [19][19] L’indicateur d’urbanisation est un indice composite... et le niveau de participation atteint à peu près 15 %. Toutefois, lorsque les corrélations sont mesurées avec un indice de développement socio-économique [20][20] L’indice de développement socio-économique est un indice..., elles atteignent 25 %, indiquant que la participation est plus liée au niveau de développement économique qu’au caractère urbain ou rural des délégations. Il apparaît donc que les inégalités territoriales ont un impact important sur les niveaux de participation lors des premières élections libres de Tunisie. D’autre part, la géographie des résultats électoraux fait aussi apparaître cette opposition entre les espaces côtiers développés et les zones intérieures (figure 2 et 3). Sur les espaces urbains côtiers, les grands partis nationaux, à l’ancrage plus ou moins ancien, réalisent souvent leurs meilleurs scores. C’est vrai tant du principal parti islamiste Ennahdha que des partis tels que le CPR, Ettakatol, le PDP, le PDM ou Elmudabra. Certes chacun de ces partis a des bases régionales ou locales plus ou moins fortes, le CPR dans les délégations de Douz dont son leader est originaire, Ennahdha, dans le sud, ou encore Ettakatol dans certaines délégations du nord-ouest mais ils ont en commun des scores plus élevés que la moyenne dans les grandes villes côtières. Par opposition, les zones intérieures, au premier rang desquels les délégations du centre-ouest autour de Sidi Bouzid ou Kasserine, offrent à ces partis leurs scores les plus faibles. Dans ces zones intérieures, El Aridha ainsi que des listes indépendantes ou plus marginales obtiennent leurs meilleurs scores. Autrement dit, les partis au cœur du jeu politique – qu’ils soient islamistes ou « modernistes » – ont été plébiscités avant tout dans les grandes villes côtières, alors que les autres partis – et en particulier El Aridha – obtenaient leurs meilleurs scores dans les zones intérieures et plutôt rurales du pays.

Fig. 1 - Le taux de participation par délégation
Fig. 2 - La géographie des votes du parti Ennahda par délégations
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L’analyse fait donc apparaître une double marginalisation des zones intérieures dans le jeu politique, en particulier celles du centre-ouest : par leur faible participation en moyenne et par leur refus d’accorder leurs suffrages aux partis assimilés à l’élite urbaine et côtière du pays. C’est ce que confirme le croisement entre les données électorales et les données socio-économiques au niveau des délégations. Six des sept principaux partis représentés à l’assemblée constituante ont une corrélation positive et significative avec le niveau de développement socio-économique des délégations, et seul El Aridha fait exception par une par une corrélation nettement négative avec cet indice.

Fig. 3 - La géographie des votes des 4 partis arrivés derrière Ennahdha aux élections de l’ANC par délégations
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Pour autant, il serait erroné de croire que les grands partis ont une géographie similaire. En effet, malgré une meilleure implantation dans les zones les plus développées du pays, le parti islamiste se distingue des grands partis « modernistes » au niveau de sa géographie. D’une part, il se caractérise par une très forte implantation dans le sud. D’autre part, au sein des grandes aires urbaines – en particulier dans le Grand Tunis –, il se différencie très nettement par une implantation meilleure au sein des quartiers de classes moyennes et inférieures, pas nécessairement toutefois dans les quartiers les plus périphériques et déshérités où El Aridha a aussi pu s’implanter. Bien qu’urbain, le vote Ennahdha apparaît donc plus caractéristique des quartiers moyens ou défavorisés que des quartiers plus aisés des grandes villes, au contraire des grands partis « modernistes », en particulier Ettakatol.

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Enfin, nos analyses quantitatives font apparaître que la géographie électorale des élections à l’ANC est loin d’être réductible aux inégalités socio-économiques entre les délégations. En prenant en compte une série d’indicateurs socio-économiques [21][21] Les modèles que nous avons construits prennent en compte..., nous parvenons dans le meilleur des cas – le parti Ettakatol – à expliquer 60 % de sa géographie au niveau des délégations, mais ce chiffre descend à 26 % dans le cas d’Ennahdha et est le plus faible (12 %) pour le PDP. Ainsi, la géographie électorale des grands partis tunisiens relève aussi d’autres facteurs complexes et difficilement quantifiables qui tiennent à l’existence de réseaux plus ou moins ancrés selon les territoires, aux systèmes de pouvoirs locaux ou plus généralement à l’ensemble des logiques collectives à l’œuvre dans l’expression électorale. C’est vers l’exploration de ces logiques collectives à travers la mise en place d’observatoires localisés que nous nous tournons maintenant.

L’approche localisée des comportements électoraux

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Contrairement à une idée bien ancrée, le vote ne peut être réduit à un acte individuel. Il est plutôt l’expression de l’appartenance à un groupe. Pour en comprendre les ressorts profonds, il est nécessaire d’étudier « les environnements dans lesquels les électeurs évoluent au quotidien » et de comprendre les influences diverses que ces derniers subissent (Braconnier, 2010, 2012). Afin d’explorer ces logiques collectives du vote, l’équipe de recherche qui a mené le travail sur lequel se base cet article [22][22] Il s’agit d’un projet de recherche en géographie et... a mis en place des observatoires locaux du vote. Il s’agit de cerner les processus qui cristallisent les comportements à l’échelle locale, en particulier l’insertion dans les réseaux sociaux familiaux et de voisinage, les formes d’encadrement social et politique ou l’histoire particulière des lieux et du système social local. Les questionnaires d’enquête visent aussi à cerner les profils sociaux des électeurs, leurs motivations et les autres formes de participation politique et citoyenne. Dans une première phase, nous avons donc mené une série limitée d’enquêtes et d’entretiens sur des terrains diversifiés à Tunis, Sfax et Zaghouan. À Tunis, deux zones ont été explorées : la Soukra, caractérisée par une certaine mixité sociale et Hay Ettadahmen, quartier à forte identité populaire. À Sfax, les enquêtes ont été effectuées à Agareb et à Sfax Ouest. Enfin, une première vague d’entretiens et enquêtes a aussi eu lieu dans les zones rurales autour de Zaghouan. Cette première phase exploratoire permet de tirer un certain nombre de conclusions provisoires et surtout d’enseignements utiles pour la poursuite d’une approche localisée.

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Dans notre échantillon d’une soixantaine de personnes, le vote apparaît socialement très différencié entre Ennahdha et les partis « modernistes ». Le premier obtient des scores d’autant plus faibles que le niveau de diplôme ou le statut social des personnes enquêtées s’élève, alors que le CPR, le PDP et le PDM n’obtiennent des voix que parmi les personnes fortement diplômées et de catégories sociales élevées. Ces indications aussi minces qu’elles soient sont malgré tout intéressantes dans la mesure où elles concordent avec les analyses de géographie électorale indiquant une forte implantation d’Ennahdha dans les quartiers populaires des grandes villes et, par contraste, la faible capacité des grands partis modernistes à séduire des électeurs au-delà de leur base naturelle des classes aisées et intellectuelles des grandes villes. Si le vote en faveur d’Ennahdha apparaît motivé par l’adhésion à un parti décrit comme issu des classes populaires et « modéré » sur le plan religieux, le vote en faveur des partis « modernistes » découlent surtout d’une volonté d’exprimer des convictions personnelles, à la fois en rupture avec l’ancien régime et en adhésion aux valeurs des droits de l’homme et des libertés individuelles. Ce vote est souvent associé à l’implication personnelle des électeurs dans des réseaux partisans ou associatifs ou à l’existence de contacts directs avec les militants des partis présents sur le terrain. La dispersion du vote en faveur des partis « modernistes », relevée également par les électeurs enquêtés, conduisent certains d’entre eux à déclarer qu’ils veilleront à voter « utile » aux prochaines élections.

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Les enquêtes et entretiens réalisés ont permis de mettre en évidence une forte homogénéité dans les déclarations du vote dans la zone rurale explorée ainsi que dans les quartiers populaires de Sfax et Tunis [23][23] Il est toutefois important de noter que l’homogénéité.... À Zaghouan, en zone rurale profonde, le vote Ennahdha apparaît largement dominant. Pour le comprendre, il est nécessaire de mettre en place le contexte particulier de cette zone rurale. Bien que située à une quinzaine de km. de Zaghouan, cette localité fait partie des nombreuses zones rurales et agricoles laissées en marge du développement et où la population, constituée de petits paysans pluri-actifs (emploi dans les chantiers et salariat agricole saisonnier) n’accède que difficilement aux services de base (eau, santé, etc.). Le groupe des propriétaires fonciers, souvent originaires de Tunis, est surtout constitué d’absentéistes qui ne résident pas dans la zone et ne sont pas du tout impliqués dans la vie locale. Le système de notabilité locale s’appuyant surtout sur les réseaux de l’ancien parti RCD, la dissolution de ce dernier a créé un vide, très vite occupé par les « militants » locaux d’Ennahdha. Notre hypothèse serait donc qu’en l’absence d’encadrement social fort au niveau des localités rurales, le vote Ennahdha s’est naturellement imposée aux collectivités, sensibles à la fois à la rupture avec l’Ancien Régime, au caractère religieux du parti, et à son existence ancienne qui en fait le seul parti véritablement connu des habitants.

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Dans le quartier Hay Ettadahmen, on retrouve cette forte hégémonie du vote Ennahdha mais les ressorts semblent en être en partie différents. Plutôt que le vote par défaut tel qu’il apparaît en zone rurale de Zaghouan, il s’agit, tel que l’expriment les personnes interviewées, hommes et femmes, souvent jeunes, d’un vote d’adhésion collective et d’identification locale forte avec le parti d’Ennahdha, qui tire sa légitimité de son histoire ancienne d’opposant et de victime de l’ancien régime et qui serait de ce fait le parti naturel des exclus, dont ils font partie. La dimension collective du vote est ici attestée par le fait que le cercle familial et le voisinage sont très souvent mentionnés comme l’influence centrale. Mais c’est avant tout un vote de proximité qui est exprimé : dans un quartier populaire dont l’identité est forte, le parti Ennahdha est décrit comme proche des gens, en opposition aux représentants des grands partis « modernistes » qui seraient loin du peuple, résideraient dans les beaux quartiers de Tunis et ne parleraient pas la langue populaire..

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Ainsi, l’analyse des premières enquêtes localisées montre que le vote Ennahdha est motivé par différentes logiques et qu’il revêt donc de multiples significations. Il peut être un vote d’adhésion à un parti perçu principalement comme incarnant l’islam « modéré » ; ce qui amène certaines personnes à déclarer qu’elles pourraient voter autrement aux prochaines élections (au cas où ce caractère modéré ne se confirmerait pas). Le vote d’Ennahdha renvoie également à une recherche de protection, protection des faibles que le parti islamique serait en mesure d’assurer. Il s’agit aussi d’un vote à caractère clientéliste, plusieurs électeurs déclarant qu’ils ont anticipé la victoire d’Ennahdha. Enfin, ce qui ressort de manière plus générale, c’est que le vote en faveur du parti islamiste apparaît très discriminant d’un point de vue socio-territorial, et est donc très différencié selon le lieu de résidence et la catégorie sociale.

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Plusieurs hypothèses fortes se dégagent de cette étude préliminaire des localismes électoraux. Les interviews auprès des électeurs ont bien mis en évidence un phénomène d’homogénéisation du vote à l’échelle locale, en particulier en milieu rural, guidé par des logiques collectives. Plus qu’à une présence des partis sur le terrain, ce phénomène d’homogénéisation est lié aux influences fortes qu’exerceraient le milieu familial et le voisinage. Ces influences participent aussi de processus plus larges, renvoyant au système de notabilité et à l’encadrement social des populations à l’échelle locale, dont il s’agit de mieux comprendre le rôle qu’ils jouent dans l’orientation des comportements électoraux. Enfin, une dernière hypothèse concerne la différenciation du vote urbain en fonction du milieu social et du lieu de résidence. Ce sont ces hypothèses de travail et leur exploration plus fine qui orienteront les étapes ultérieures de la recherche et l’extension des observatoires localisés à d’autres terrains.

Conclusion et perspectives

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Alors que les résultats des élections pour l’Assemble Nationale Constituante Tunisienne ont le plus souvent été interprétés comme l’expression de clivages renforcés entre un courant « moderniste » et un courant conservateur et religieux, l’analyse de géographie souligne l’importance des déterminants socio-économiques du vote. Cependant la géographie du vote ne se réduit pas à ces aspects et la territorialité du vote ressort très fortement, comme l’illustre la différenciation entre centre et périphérie, ainsi que l’existence de votes à caractère régional ou local. L’analyse de géographie électorale permet d’avancer qu’Ennahdha est un parti urbain à électorat populaire, qui comprend aussi une partie des classes moyennes. Une autre partie de l’électorat populaire, celle des zones déshéritées de l’intérieur et des quartiers urbains pauvres et périphériques des grandes villes a été captée par El Aridha. Les grands partis modernistes du centre et de gauche (Ettakatol, CPR, PDM, PDP) sont restés largement cantonnés aux classes moyennes et aisées des grandes villes, avec cependant des nuances importantes indiquées dans l’implantation du PDP dans les zones rurales du Nord-ouest. Par ailleurs, alors que le vote urbain, socialement différencié, correspond à un vote de classe, le vote rural apparaît plutôt comme un vote de lieu.

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Ce dernier constat souligne la nécessité, d’une part, de réinsérer l’analyse des comportements électoraux dans un cadre général prenant en compte les systèmes de pouvoir locaux et les réseaux formels et informels d’encadrement, d’autre part d’adapter l’approche méthodologique au besoin d’une meilleure compréhension des processus sociaux qui influencent les comportements électoraux à l’échelle locale. Dans cette perspective, l’approche retenue pour la phase ultérieure de la recherche reposera sur trois volets : 1. des enquêtes individuelles par questionnaire qui seront étendues à un échantillon plus important d’électeurs (de 700 à 1 000 dans 7 à 10 circonscriptions), sélectionnés à l’échelle des centres de votes et dans divers quartiers ou villages, 2. des entretiens avec des acteurs politiques dans les mêmes territoires (stratégies d’implantation à l’échelle locale), enfin 3. des entretiens qualitatifs, individuels et collectifs qui visent à mieux cerner la dimension collective du vote et sa spécificité territoriale, ainsi que les raisons de l’abstention, particulièrement importante lors du dernier scrutin. Le dispositif des observatoires localisés mis en place permet également d’envisager la réalisation d’enquêtes « sortie des urnes » lors des prochaines élections, type d’enquêtes qui sont un moyen d’éviter les biais introduits par le décalage entre le temps du vote et le temps de l’enquête. ?


Références bibliographiques

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  • Miossec J-M., 2002. Tunisie, métropolisation, mondialisation : efficience renforcée de l’axe oriental. Cahiers de la Méditerranée, volume 64, p.143-191

Notes

[1]

Le livre blanc du Ministère du Développement régionale, publié en 2011 révèle que les régions littorales accaparent plus de 80 % de la surface totale des zones industrielles en Tunisie, la région du Nord-Est (le Grand Tunis et les gouvernorats de Bizerte, de Nabeul et de Zaghouan) disposant, à elle seule de 58 % de la surface totale, contre 7% pour la région du Nord-Ouest (Béja, Jendouba, Kef, Siliana).

[2]

Le mouvement Ettajdid est l’héritier du Parti communiste Tunisien.

[3]

Parti Démocrate Progressiste.

[4]

Forum démocratique pour le travail et les libertés (Ettakatol).

[5]

Le Parti social-libéral.

[6]

Congrès pour la République.

[7]

Parti Ouvrier Communiste Tunisien.

[8]

Le brouillage des lignes de partage, leur manque de lisibilité par une majorité de Tunisiens peu politisés, a pu contribuer à assimiler le clivage modernes/ conservateurs à une ligne de fracture entre des élites « occidentalisées » et les classes populaires attachées aux valeurs morales traditionnelles.

[9]

Pôle Démocratique Moderniste.

[10]

Parti Ouvrier Communiste Tunisien.

[11]

Union des Patriotes Démocrates.

[12]

Parti Socialiste de Gauche.

[13]

Ce parti créé de toutes pièces par un milliardaire tunisien originaire de Sidi-Bouzid, établi à Londres et possédant une chaîne de télévision en Tunisie a suscité la surprise en obtenant 6,9 % des voix et 12 % des sièges (26), ce qui le classe au troisième rang des partis aux élections d’octobre 2011.

[14]

Dans la presse nationale et internationale, ainsi que sur les réseaux sociaux.

[15]

On verrait plus loin que cette interprétation ne reflète pas la géographie réelle du parti, plutôt urbain et côtier.

[16]

Territoire des tribus dissidentes en opposition au bled makhzen, constitué des territoires contrôlés par le pouvoir central et les tribus alliées.

[17]

Cette liste de partis concerne ceux qui ont eu plus de 2 % des voix et plus de 5 sièges.

[18]

La participation est ici mesurée en part des inscrits volontaires ou automatiques.

[19]

L’indicateur d’urbanisation est un indice composite qui tient compte des chiffres officiels de population urbaine, de la part de la population agricole et des densités de population.

[20]

L’indice de développement socio-économique est un indice composite, construit sur base d’une analyse en composantes principales, qui inclut les structures sectorielles de l’emploi, le niveau d’éducation, le niveau des infrastructures, les structures démographiques, les taux d’activité et niveau de chômage.

[21]

Les modèles que nous avons construits prennent en compte un indice de développement socio-économique, le vieillissement de la population, le poids de l’industrie, les taux de chômage, les écarts hommes/femmes sur le marché de l’emploi, et les migrations internes.

[22]

Il s’agit d’un projet de recherche en géographie et sociologie électorales lancé par une équipe tuniso-française (coordonnée par Alia Gana et Gilles Van Hamme) et mené en partenariat avec l’Observatoire Tunisien de la Transition Démocratique (OTTD) et l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC)

[23]

Il est toutefois important de noter que l’homogénéité est plus forte à travers les enquêtes que dans les résultats réels, traduisant sans doute la normalisation sociale des réponses induite par l’enquête.

Résumé

Français

Les résultats du scrutin du 23 octobre 2011, qui consacrent le parti Ennahdha comme la première formation politique en Tunisie, interrogent fortement sur l’importance des inégalités sociales et territoriales comme clé de compréhension des comportements électoraux. Une analyse de géographie et de sociologie électorale s’appuyant sur le croisement de la cartographie des résultats et des données socio-économiques des circonscriptions, complétée par une enquête auprès des électeurs, fait ressortir une très forte « territorialité » du vote. Celle-ci n’est cependant pas réductible aux caractéristiques socioéconomiques des circonscriptions. Elle intègre également les dimensions sociohistoriques et culturelles des territoires et renvoie à l’insertion des individus et des groupes dans une multiplicité de réseaux (familiaux, tribaux, partisans, associatifs ou de nature clientéliste).

Plan de l'article

  1. Les inégalités socio-territoriales aux origines de la révolution tunisienne
  2. Système partisan, clivages sociopolitiques et interprétations du vote : quid de la dimension territoriale ?
  3. La géographie du vote : fondements socioéconomiques
  4. L’approche localisée des comportements électoraux
  5. Conclusion et perspectives

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