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Confluences Méditerranée

2012/3 (N°82)

  • Pages : 212
  • ISBN : 9782336002118
  • DOI : 10.3917/come.082.0071
  • Éditeur : L'Harmattan

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La comparaison est un élément essentiel dans toute analyse d’un processus électoral. Elle est rendue difficile par la grande nouveauté que sont des élections sans intervention directe de l’appareil d’État pour déterminer l’issue du vote, des élections ayant indirectement pour objectif de nommer une Constituante, ou encore, plus relativement, des élections au scrutin de liste (depuis 1987, ce mode de scrutin, impopulaire en Égypte, avait été écarté), entraînant par la force des choses un redécoupage des circonscriptions.

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Par contre, nous n’avons jamais disposé d’autant de données. L’ancien directeur du IDSC (Information and decision support center, sorte de cabinet technique du premier ministre), M. Mâjid Uthmân, affirmait, le 27 mars dernier, qu’il avait eu, en simple citoyen, accès à plus de chiffres et d’informations qu’il y a douze mois, quand il était à la tête de l’organisme censé analyser la situation pour le conseil des ministres [1][1] Cf. la conférence organisée par le centre “partners...

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Je me suis appuyé sur un savoir pratique accumulé pendant les deux dernières décennies, sur la littérature existante [2][2] Ben Nefissa, Sara, Arafat, Ala’ al Dîn : Vote et démocratie..., sur des discussions avec des acteurs, jeunes ou vieux routiers, ayant développé un savoir certain et approximatif (car en ces choses la manière la plus précise d’opérer est de se résigner à l’approximation) sur les élections, sur quelques observations de terrain effectuées en décembre 2011, en avril et mai 2012, sur une lecture de la presse, d’un ouvrage [3][3] Rabî’, Amr Hâshim (éditeur) : intikhâbât majlis al... et d’un working paper paru sur la question, et enfin sur la conférence de M. ‘Uthmân, prononcée le 27 mars dernier.

Du savoir conventionnel développé avant la chute de l’ancien régime

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a) Dans le contexte autoritaire, le parti au pouvoir devait à tout prix et par tous les moyens se débrouiller pour obtenir les deux tiers des sièges de l’assemblée, voire plus. Deux tiers, c’était la majorité qualifiée pour faire passer toutes sortes de textes cruciaux. Cela dit, entre laisser à l’opposition 25 % des sièges et l’éliminer du Parlement, il y a plus qu’une simple différence de degré. Pour toutes sortes de raisons : être présent au parlement, c’est avoir une immunité. C’est avoir un intérêt à « jouer le jeu » et ne pas avoir recours à la rue. C’est avoir un espace de dialogue avec les ténors du parti au pouvoir, qui ne passe plus forcément par les services de sécurité. Etc.,

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b) À partir de mes entretiens avec les députés que j’ai rencontrés au cours de ma carrière, j’avais développé l’hypothèse suivante : il existait un modèle de relations clientélaires électoralement crucial, qui s’était délité sous les coups de boutoir de la progression démographique et des crises économiques des années 1985/2000. En gros, la personne voulant se faire élire député d’une circonscription devait procéder ainsi : elle devait être présente et agir dans la durée (c’est plus facile quand vous êtes propriétaire terrien ou notable d’un village situé dans la circonscription). Agir, c’était rendre service à la communauté. En construisant une mosquée, une école, un dispensaire, par exemple, ou en prenant en charge les frais de scolarité et autres des orphelins les plus pauvres. En intervenant auprès des administrations publiques (pour des prestations individuelles ou collectives) ou auprès des banques pour qu’elles accordent des facilités de crédit à tel ou tel individu.

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Au début des années 90, plusieurs députés me dirent qu’une crise majeure menaçait « le système ». Les demandes des électeurs changeaient : les besoins financiers étaient plus importants et, surtout, ils voulaient, de plus en plus souvent, des emplois, dans la fonction publique, pour leurs enfants – or l’État, les administrations et entreprises publiques n’embauchaient plus. Dans le même temps, les associations caritatives islamistes et coptes venaient pallier les déficiences de l’appareil d’État, qui ne fournissait plus de prestations satisfaisantes dans les domaines cruciaux de l’éducation et de la santé. Ces députés étaient pessimistes sur l’avenir de leur pouvoir local et les élections suivantes leur donnèrent dans l’ensemble raison [4][4] Entre 2002 et 2004, d’autres députés développèrent.... Les taux de rotation de députés (le pourcentage de députés sortant battus) atteignirent des sommets sans précédent pendant les 16 dernières années de Moubarak. Moins important pour notre propos, le phénomène des « indépendants du PND » crût, traduisant lui aussi un malaise. « Indépendants du PND » : un membre du parti au pouvoir bravait les instructions et se présentait contre le candidat officiellement désigné par les autorités du Caire pour porter les couleurs du parti dans telle circonscription. Il était rayé du parti, mais battait l’homme ou la femme estampillés PND… et regagnait les rangs du parti une fois élu : lors des élections de 2005, les candidats « indépendants » du PND étaient la première force au parlement, ayant eu plus de sièges que ceux officiellement désignés par la direction… Comme il s’agissait de barons locaux peu désireux de fonder une alternative politique, ils rejoignaient le parti au pouvoir, lequel n’avait pas de choix – s’il voulait avoir la majorité. Je sais que certains députés ont tenté, devant d’autres chercheurs [5][5] Je remercie Virginie Collombier pour m’avoir communiqué..., de relativiser cette analyse sur le délitement des réseaux clientélaires, affirmant qu’elle valait surtout pour les villes moyennes et grandes, et non pour les villages. L’Égypte étant un pays pluriel [6][6] On peut, dans l’ensemble, distinguer trois types de..., avec des structures sociales et des niveaux de développement hétérogènes, il semble évident que d’importantes différences locales existent, mais je crois que mon tableau est dans l’ensemble pertinent.

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c) Confronté à ce défi, le régime coopta un nombre croissant d’hommes d’affaires. Ils furent de plus en plus nombreux au Parlement. En 2004, ils entrèrent en force au gouvernement. Ils étaient supposés avoir les moyens permettant de financer des campagnes électorales de plus en plus coûteuses. Dans le même ordre d’idées, le phénomène d’achat de votes, qui n’avait jamais totalement disparu, connut un essor sans précédent. Il ne faut pas voir dans ce phénomène le stade suprême du clientélisme, mais le signe le plus flagrant de son délitement. Une transaction durant quelques minutes remplaçait une relation supposée durer.

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d) Les jours des élections et à un degré moindre les campagnes électorales étaient un moment où l’État cessait d’avoir le monopole de la violence. Cette tendance était là depuis les premières élections en Égypte – au début du siècle précédent. Elle fut, involontairement, aggravée par le Jugement de la Haute Cour Constitutionnelle, en 2000, qui exigea un contrôle judiciaire des bureaux de vote et du dépouillement des urnes. (Les élections se déroulèrent sous contrôle judiciaire en 2000 et 2005, puis la constitution fut modifiée pour venir à bout de cette gêne).

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Puisqu’il n’était plus possible de frauder lors du décompte, il fallait empêcher ceux qui « votaient mal » de le faire. Les élections, devenaient de plus en plus une sorte de petite guerre. On utilisait la violence pour déchirer les pancartes, disperser les meetings des adversaires et pour empêcher les électeurs des autres candidats d’aller voter. À ce jeu, souvent mortel [7][7] Des dizaines de morts peuvent être déplorées à chaque..., tout le monde était coupable, il n’y avait pas de « gentils acteurs », seulement des puissants et des moins puissants. Tous utilisaient des nervis ou avaient un service d’ordre musclé voire armé. Bien sûr, le parti au pouvoir bénéficiait de l’appui substantiel des forces de l’ordre, qui accomplissaient ici et là, dans plusieurs circonscriptions, la sale et nécessaire besogne. Cela ne l’empêchait pas d’avoir recours aux nervis. Les frères musulmans avaient un service d’ordre impressionnant. Qui plus est, ils procédaient ainsi : le « pack » des militants faisaient la prière de l’aube et celle de la guerre, et se rassemblaient dès la première heure devant les bureaux de vote. Ils veillaient à ce que leurs électeurs viennent grossir ce pack, et refoulaient, derrière, ceux qui votaient mal. Puis, s’il n’y avait pas d’intervention hostile, leur pack entrait dans le bureau de vote le plus lentement possible, pour retarder et limiter l’accès au bureau de vote des autres électeurs. Évidemment, police et nervis venaient tabasser ce pack, pour forcer un passage. Les petits partis, les barons locaux, avaient aussi leurs hommes. La différence avec les grands venait du fait qu’ils ne pouvaient être présents partout. Enfin, les divers services d’ordre devaient imposer par la force la présence, lors du dépouillement du vote, d’un représentant intimidant, pour tenter de prévenir toute fraude par les fonctionnaires, voire même par des Juges.

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e) Un important savoir pratique, détaillé, empirique a été accumulé par les acteurs. Il inclut des données générales, du genre : les frères musulmans peuvent compter sur six millions d’électeurs. Il faut donc soit en mobiliser davantage soit (quand on est PND) empêcher les frères de voter. Mais j’ai surtout à l’esprit le genre de savoir fondé sur l’accumulation de détails, de petites informations. Savoir portant sur les relations familiales et alliances matrimoniales qui comptent, sur les psychologies et réseaux des concurrents usuels, sur les noms, les profils et la fiabilité de ceux que j’appelle les « cadres intermédiaires » – ceux, qui, dans tel quartier, dans tel village, peuvent promettre et « délivrer » tel nombre de voix. Savoir portant sur les recettes qui marchent ici, mais pas là. Sur ce qu’il faut dire dans un programme, sur les sujets qu’il convient d’éviter. Savoir accumulé, qui permet de penser à toutes sortes de petites astuces : les Frères, par exemple, ont toujours des générateurs électriques, pour parer aux très opportunes coupures de courant qui permettraient de frauder. Les mêmes Frères, qui ont assez de militants pour faire un porte-à-porte systématique, ont développé une connaissance du terrain assez considérable… même si elle n’immunise pas contre les erreurs.

Des élections de 2010 et du rôle des élections dans la stratégie du CSFA

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Les services sécuritaires du régime Moubarak comprirent, pendant l’été 2010, que la situation se dégradait et que la population était de plus en plus hostile au clan présidentiel et au régime. Ils préconisèrent un accord avec deux forces d’opposition : les Frères et le Wafd. Il existe plusieurs versions de l’histoire, mais elles concordent pour affirmer qu’il s’agissait de laisser à ces deux forces combinées un dixième (selon les uns) ou un cinquième (selon les autres) des sièges, tout en rééquilibrant en faveur du Wafd (pour qu’il fasse jeu égal avec la formation islamiste) le rapport entre elles. Le général ‘Abd al Rahmân, directeur de la Sécurité d’État, négocia un accord avec les chefs de file de ces forces. Mais il fut désavoué par la direction du parti au pouvoir – pour des raisons moins idiotes qu’on ne le dit : cette direction avait mis à contribution différents hommes d’affaires et notables locaux, et leur avait demandé un gros effort budgétaire et de discipline… elle ne pouvait obtenir d’eux qu’ils cèdent des places de députés à l’opposition quand ils avaient les moyens d’éviter (normalement ou par la fraude) de le faire… le régime se trouvait prisonnier de ses choix d’alliances. On connaît la suite – la fraude atteignit des pics jamais vus auparavant et l’opposition ne fut pas représentée à l’assemblée. Ce fut probablement l’erreur de trop : les mêmes services sécuritaires constatèrent la colère populaire et prédirent une grande explosion pour la seconde moitié de décembre – même s’ils pensaient qu’elle serait contenue. Et les forces politiques n’avaient plus aucune incitation à négocier avec le régime ou avec les organismes de sécurité.

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Quand le Conseil Supérieur des forces armées prit le pouvoir, à la chute de Moubarak, son diagnostic fut le suivant : le peuple égyptien (ou les groupes et classes qui ont pris la parole) a formulé deux demandes. Une porte sur l’organisation d’élections libres et la transition vers une démocratie, et l’autre porte sur l’approfondissement des processus révolutionnaires. Il estima qu’accepter la première revendication permettait de mieux contrer la seconde : c’était jouer la majorité contre les avant -gardes, les campagnes et la province contre les villes, le local contre le national, la durée prosaïque contre les moments et instants sacrés, etc. Et, enfin, c’était fournir au camp islamiste assez d’incitations pour qu’il quitte le camp révolutionnaire.

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Ensemble, Frères et CSFA définirent une feuille de route : des élections législatives devaient être organisées en septembre (l’échéance fut plus tard repoussée de deux mois), le parlement issu de ces élections nommerait une constituante, qui préparerait un texte qui serait soumis à référendum, et à un moment ou un autre, on organiserait des présidentielles.

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Cette feuille de route fut soumise à approbation par un référendum organisé en mars 2011. L’armée et les islamistes firent vigoureusement campagne pour le oui, les autres forces politiques et les jeunes révolutionnaires plaidèrent pour le non. Les islamistes réussirent l’exploit nauséabond de faire croire que ce vote portait sur la place de l’islam en Égypte : voter non, c’était, selon eux, choisir la laïcité voire l’athéisme, alors qu’aucun article relatif au statut de l’islam n’était en jeu. Ils furent aidés, dans leur propagande, par le fait que la plupart des mouvements non islamistes, laïcs ou non, et l’Église copte se prononcèrent pour le non (car la feuille de route revenait à laisser le futur parlement écrire la Constitution). L’enjeu pouvait donc être présenté comme confessionnel. Le « oui » l’emporta avec plus de 77 % des voix et le taux de participation atteignit un pic jamais vu en Égypte.

Vers les législatives

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Une fois négocié le cap du référendum sur les remaniements constitutionnels, il fallut préparer les législatives. Dans une importante contribution, Amr Hâshim Rabi’ a restitué l’ampleur de la tâche qu’il a fallu accomplir [8][8] Rabî’, ‘Amr Hâshim : al ab’âd al siyâsiyya wa-l dustûriyya..., desserrer partiellement l’étreinte de l’État sur la vie politique et préparer un événement sans précédent – des élections aussi libres que possible. Je résume ici sa relation. Précisons d’abord que les acteurs sont nombreux – outre le CSFA, les Frères et les autres partis, il ne faut pas oublier la rue et la jeunesse, qui exercent une pression constante en vue de la démocratisation et la démoubarakisation, et la justice. C’est par exemple une décision de justice qui, en avril 2011, dissout l’ancien parti au pouvoir (le PND), ou les conseils municipaux.

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Le 30 mars 2011, suite au référendum, le CSFA promulgue une déclaration constitutionnelle, dont l’ossature est semblable à celle de la Constitution de 1971, mais qui élimine certains articles aberrants. Par exemple, celui, introduit dans le remaniement constitutionnel de 2007, criminalisant la création de partis « religieux » (il faudrait dire confessionnels), est supprimé. Selon la déclaration, la Justice « supervisera complètement » les élections – la Constitution avait été remaniée en 2007 pour contourner le verdict de la Haute Cour Constitutionnelle de 2000 exigeant ce contrôle. La déclaration prend position sur l’épineuse question des quotas : celui réservant un minimum de 50 % des sièges aux ouvriers et paysans est maintenu. Elle ne refuse pas un éventuel quota de femmes, mais ne l’exige pas non plus. Le pouvoir exécutif a le droit de nommer dix députés. Enfin, l’on remanie les textes constitutionnels sur les recours contre les résultats électoraux. Désormais, c’est à la Cour de Cassation de statuer [9][9] La constitution de l’ancien régime demandait à la Cour....

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Ensuite, l’on remanie la loi sur les partis pour rendre plus facile la création de ces derniers. La libéralisation est réelle, profonde… et relative. Pour créer un parti, il faut désormais 5 000 signataires, répartis sur plusieurs gouvernorats. S’il y a toujours un comité qui examine les demandes et statue, celui-ci est désormais judiciaire… et non plus politique. S’il y a refus, des recours judiciaires sont possibles. Le nouveau texte laisse moins de latitude à ce comité que le précédent, qui l’autorisait trop facilement à refuser les demandes. L’état d’esprit est différent et plus de trente partis seront créés en 2011, représentant la quasi totalité des courants. Les Frères Musulmans créent leur propre parti, plusieurs partis salafistes naissent- y compris une formation créée par d’anciens jihâdistes. Les partis al wasat (islamiste démocrate) et al karâma (nassérien) sont légalisés. Sept petits partis sont constitués par des anciens du PND. Plusieurs partis libéraux, sociaux démocrates, islamistes démocrates ou gauchistes naissent… etc.

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Il faut ensuite s’attaquer au problème des listes des électeurs. Sous Moubarak, le ministère de l’intérieur les préparait et il fallait s’inscrire pour avoir le droit de voter. Les noms des morts n’étaient pas toujours rayés, ce qui rendait possible toutes sortes de fraudes. Désormais, les listes électorales se fondent sur la base de données relatives aux cartes d’identités préparée par le registre de l’État civil et l’inscription est automatique : concrètement, il suffit de se rendre au bureau de vote avec sa carte d’identité. Une commission, nommée par le Comité Suprême des Élections (désormais composé, dans sa grande majorité, de magistrats) a travaillé d’arrache-pied pour préparer lesdites listes, en collaboration avec les administrations concernées (registre d’État civil, ministère de la Santé, Parquet [10][10] Puisqu’il y a des peines dont la conséquence est la..., etc.). Cela ne règle pas tous les problèmes, mais le progrès est immense. En décembre 2010, les listes d’électeurs incluaient moins de 39,5 millions de noms. Aujourd’hui, plus de 50 millions de citoyens sont inscrits [11][11] Rabî’, op. cit., p 37.. Pour la première fois, une décision de justice accorde à l’importante diaspora égyptienne (entre 8 et 10 millions de personnes) le droit de vote.

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L’âge minimum pour devenir candidat est abaissé – on peut se présenter aux élections si on a 25 ans – c’est une concession à la jeunesse révolutionnaire. Par contre, les analphabètes n’ont toujours pas le droit de devenir candidats. L’organisation des élections est modifiée, pour permettre un meilleur contrôle judiciaire (il n’y a pas assez de juges pour contrôler les élections si celles-ci se déroulent le même jour sur l’ensemble du territoire national) et pour donner davantage de temps aux électeurs. On aura donc trois rounds de scrutin (un tiers des gouvernorats votera en un premier round, un second tiers le second, etc). Il y aura deux tours en ce qui concerne le scrutin uninominal. Chaque tour durera deux jours… et une forte amende est prévue contre les électeurs qui s’abstiendront. Cette dernière clause a été critiquée et certains pensent que 15 % des électeurs ne se seraient pas rendus aux urnes sans elle – mais rien ne permet de confirmer ou d’infirmer ce diagnostic. L’interdiction de l’utilisation de slogans à caractère religieux est maintenue – et violée. En général, le point faible de l’ensemble du dispositif est que le Haut Comité Électoral ne dispose pas des instruments lui permettant de faire appliquer la législation sur ce point ou sur d’autres, comme par exemple les plafonds financiers qu’il fixe. Un autre problème est le fait que les membres du comité n’ont pas, à ce moment, le savoir pratique qui leur permettrait d’éviter certaines bévues – mais il va progressivement l’acquérir [12][12] Certains membres d’ONG observant les élections pensent....

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Un autre dossier épineux est celui du mode de scrutin. Pour des raisons contradictoires, la plupart des forces politiques expriment une nette préférence pour le scrutin de liste à la proportionnelle. Les non-islamistes pensent que ce mode permet de mettre un terme au phénomène clientélaire, à l’obligation pour le député de présenter des prestations aux membres de sa circonscription, qui selon eux fausse le jeu : on ne vote plus pour le parti qui correspond à vos choix personnels, mais pour le député le plus à même de rendre des services, c’est à dire le plus proche de l’appareil d’État. Par ailleurs, ils estiment que ce mode de scrutin est moins défavorable que le scrutin uninominal aux partis disposant de faibles moyens financiers. Enfin, il permet une meilleure représentation des femmes et des minorités. De leur côté, les islamistes pensent que le scrutin de liste donne plus de poids aux considérations identitaires (on ne vote plus pour un député, mais pour un « drapeau ») et que cela leur est favorable. Mais l’on sait, d’une part, que de larges secteurs de la population préfèrent le scrutin uninominal à deux tours – précisément parce qu’ils souhaitent un député plus proche d’eux. Et que la Haute Cour Constitutionnelle a toujours (depuis 1987) été très hostile au scrutin de liste, qui, selon elle, porte gravement atteinte aux droits des citoyens qui souhaitent se présenter aux élections sans toutefois adhérer à un parti (ils sont nombreux). Le CSFA va donc s’orienter vers une solution combinant les deux modes de scrutin. Au début, il souhaite voir la moitié des sièges attribués selon le scrutin de liste à la proportionnelle et l’autre selon l’uninominal à deux tours, tout en réservant cette dernière moitié aux candidats indépendants, non membres d’un parti. Ceci suscite un tollé : d’une part, cette formule risque de rendre impossible l’apparition d’une majorité, et d’autre part elle est perçue comme une manière camouflée de permettre aux anciens membres du PND de participer aux élections et d’entrer à nouveau dans le jeu politique – et il est vrai qu’à ce moment toute la classe politique partage le diagnostic suivant : si on excepte les Frères, personne n’est prêt et seuls les barons locaux anciens membres du PND ont l’argent, le savoir-faire, les réseaux permettant de faire la concurrence à la formation islamiste (ce qui explique pourquoi cette dernière tient tant à exclure le plus grand nombre possible d’anciens du PND). Après diverses négociations et bras de fer, une solution sera trouvée : deux tiers des sièges (332) seront attribués selon le scrutin de liste à la proportionnelle et un tiers (166) selon le scrutin uninominal à deux tours, avec autorisation pour les partis de présenter des candidats aux sièges de ce dernier tiers. Tout le monde sait que la formule risque de se faire rejeter par la HCC… et elle le sera [13][13] Car elle est très préjudiciable aux indépendants. Diverses.... Après être arrivé à cet accord, il faut procéder au découpage des nouvelles circonscriptions, beaucoup plus grandes que dans le passé. Ce sera fait et le résultat sera l’objet d’âpres critiques, car ne respectant pas l’égalité des citoyens. Par exemple, les gouvernorats d’Alexandrie, Guiza et Suez sont sous-représentés, les gouvernorats frontaliers surreprésentés, etc [14][14] Voir la Conférence de M. Uthmân, déjà citée.. Enfin, relevons que la combinaison de la présence de deux modes de scrutin et de l’exigence d’un minimum de 50 % de sièges réservés aux ouvriers et paysans complexifie considérablement le calcul des résultats.

La volonté de peser

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Le 12 octobre 2011, on commence à accepter les candidatures. Le problème le plus immédiat est celui de la constitution des listes et de la formation de coalitions. Pour les petits partis et pour les formations récentes, joindre une coalition est nécessaire – ils n’ont pas la masse critique d’argent, de militants, de savoir-faire, de candidats plus ou moins connus leur permettant de faire cavalier seul. Pis, les nouveaux partis ne sont pas connus et ne sont pas implantés partout. La seule exception est de taille : les salafistes peuvent s’appuyer sur la présence, très ancienne, des réseaux caritatifs et associatifs qui leur sont liés. Si leur entrée en politique est récente, leur insertion dans le tissu social égyptien ne l’est pas – qui plus est, les services de sécurité de l’ancien régime les ont, sinon laissés tranquilles, du moins beaucoup mieux traités que les Frères Musulmans. Ces derniers voient aussi plusieurs avantages à la constitution d’une coalition : ils peuvent rassurer les capitales occidentales, le centre et les non islamistes, espérer contrôler les salafistes et devenir l’arbitre des ambitions des uns et des autres. Ces coalitions ne passent pas nécessairement par la définition d’un véritable programme commun ou même d’une identité commune. Ce problème est secondaire – par contre, déterminer le poids respectif des différentes formations, la place de leurs cadres dans les listes est un enjeu crucial.

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La première coalition est dite « coalition démocratique ». Elle est, au départ (juin 2011), le fruit d’un appel conjoint, lancé par les Frères Musulmans et le Wafd – l’alliance peut sembler bizarre, mais le Wafd, sous sa nouvelle direction, tente de se débarrasser du label « laïc » (‘ilmânî), qu’il juge préjudiciable voire infâmant [15][15] Au moins pendant la durée de la campagne, le quotidien.... 43 formations vont répondre et creuser la piste. Elles arrivent facilement à un accord sur une plateforme consensuelle, voire rassurante – liberté de conscience et de culte, État de Droit, citoyenneté, nécessité de revoir les accords de paix, etc, mais vont se déchirer sur la répartition des sièges et des places sur les listes. Le Wafd, notamment, affiche des prétentions exorbitantes. Il souhaite traiter d’égal à égal avec les Frères : 35 % des places pour chacune des deux formations. La seule explication plausible de ce comportement est qu’il compte « récupérer » dans ses rangs beaucoup d’anciens barons du PND et qu’il estime qu’ils rééquilibreront la balance. Devant le refus légitime des Frères, il se retire et annonce son intention de mener seul les élections. Il sera suivi par d’autres formations qui estimeront, elles aussi, que la place qui leur est faite est beaucoup trop petite – al Wasat (islamiste démocrate), le parti nassérien al ‘arabi al nâsirî et surtout les partis salafistes, qui formeront leur propre coalition, sous la houlette du parti al Nûr. Au final, cette coalition démocratique comprendra un parti hégémonique, celui des Frères, et plusieurs petits partis - al Karâma (nassérien), al ghad (libéral), le parti du Travail (islamo-nationaliste) sont les plus connus.

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Une autre coalition est « Le bloc égyptien », al kutla al misriyya. Au départ, quinze partis non islamistes explorent la piste de la liste commune et tentent même d’inviter d’autres forces à se joindre à eux : ils entrent en contact avec la jeunesse révolutionnaire et avec un petit parti islamiste qui vient d’être créé. Là aussi, un accord sur la constitution des listes s’avèrera impossible (qui plus est, les jeunes souhaitaient changer le nom de la coalition, pour qu’il devienne : coalition de la révolution, et l’on s’oppose sur l’opportunité du recrutement d’anciens du PND – ce problème est très aigu, puisque beaucoup de partis sont de création récente et manquent de cadres). Au final, cette coalition regroupera trois partis non islamistes, voire laïcs (‘ilmânî), même si le mot est tabou [16][16] Une des grandes victoires des acteurs qui ont œuvré... – on préfère dire « civil », madanî… et même cet euphémisme est l’objet de débat, puisque des sondages commandés par un des partis montre que le terme est un repoussoir pour d’importants secteurs de la population [17][17] Indication fournie par un des dirigeants d’un parti.... Mais les autres préconisent néanmoins son utilisation, car il définit leur identité [18][18] Une autre manière de se définir est celle proposée... et ce qui les unit – alors que leurs programmes économiques divergent grandement, allant du libéralisme assumé au socialisme dur, transitant par la social-démocratie. Ces trois partis sont a) le parti Égyptien démocrate, de M. Abû-l Ghâr – un médecin aux convictions de gauche, opposant de vieille date au régime Moubarak, homme de grande stature, à l’idéalisme suranné. Ce parti regroupe des universitaires de gauche et/ou libéraux, des personnalités opposées aux islamistes, et beaucoup de coptes – certains sont de gauche, d’autres, très réactionnaires, sont là par anti-islamisme ; b) le parti des « Égyptiens libéraux », créé par le milliardaire copte Sawiris, qui regroupe des libéraux de toutes confessions, mais qui a de la peine à effacer son image (injustifiée) de « parti copte » et qui pâtit (comme la coalition, d’ailleurs) des déclarations intempestives de son mentor ; c) le Parti du rassemblement progressiste, le plus ancien des trois (les deux premiers ont été créés après la Révolution, lui dans les années 70) et le plus petit. Au départ conçu comme un front de diverses gauches, il a été affaibli par la répression menée par Sâdât, puis par les choix politiques de sa direction – qui estimait que le régime de M. Moubarak devait être appuyé contre le « péril islamiste » – et par les dissensions internes.

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La nouvelle « coalition populaire socialiste », qui, initialement, avait participé aux réunions du « bloc égyptien », créa sa propre coalition, dite « la révolution continue », regroupant des jeunes révolutionnaires et quelques petits partis socialistes, libéraux et islamistes.

Quelques remarques sur la campagne

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Je pars ici de l’hypothèse que la campagne des Frères Musulmans, formation dominante, est centrale. Qui plus est, elle a des relais – l’implantation frère est ancienne et leurs réseaux, caritatifs ou non, couvrent l’ensemble du territoire national, à quelques gouvernorats près, notamment ceux des frontières et de quelques provinces du Sud. Les acteurs non islamistes doivent décider s’ils peuvent contrer cette implantation en ayant recours aux anciens réseaux du PND ou si cette option est un reniement majeur [19][19] Je ne dis pas que les camps islamistes n’ont jamais.... Tous les acteurs, islamistes ou non, ont à décider aussi s’ils doivent répondre aux discours des Frères, ou au contraire les ignorer. Le leitmotiv général de ces derniers est « Nous apportons des bienfaits à l’Égypte ». Ils changent en fonction de la circonscription et de l’identité du principal concurrent - on ne dira pas la même chose si ce dernier est salafiste ou s’il est « civil ». Dans une circonscription bourgeoise ou dans une autre plus pauvre. Dans une circonscription traversée par des tensions confessionnelles ou dans une autre plus apaisée. Néanmoins, quelques comportements généraux peuvent être observés : a) une pratique systématique du porte à porte. Les militants frères vont voir tout le monde – et cela compte, notamment mais non uniquement dans les quartiers défavorisés. Tant la puissance financière que l’importance des effectifs permettent une adaptation plus rapide aux tailles, plus importantes, des circonscriptions ; b) Un recours à la diffamation des adversaires, n’hésitant pas à recourir aux mensonges les plus éhontés. Par exemple, les Frères n’hésiteront pas à affirmer que le candidat indépendant al Shubaki est un « copte » ; c) Un discours présentant les Frères comme le parti de l’islam et affirmant que tous les autres candidats sont les ennemis de la religion.

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Mais ce dernier point va permettre aux salafistes de les piéger. Reprenant à leur compte le discours « il faut voter pour l’islam et contre ses ennemis », ils ont beau jeu de montrer que leurs listes à eux sont composées de seuls islamistes, alors que les listes frères incluent, coalition oblige, des coptes, des nassériens voire d’anciens marxistes [20][20] Plusieurs leaders des Frères Musulmans ont dit que.... La coalition salafiste développera plusieurs arguments permettant de se distinguer des Frères. Selon les indications fournies par Stéphane Lacroix [21][21] Par exemple lors de ses conférences au Collège des..., ils vont bien montrer qu’ils sont, eux, une nouvelle force politique– et dire que les Frères, quoi qu’ils en disent, avaient partie liée avec l’ancien régime. En d’autres termes, les salafistes vont à la fois bénéficier d’une implantation caritative ancienne et d’une image de « nouveauté ». Leur programme économique, certes sommaire, répond aux aspirations des couches défavorisées, alors que celui des Frères, contraint d’être ou de ressembler à un programme de gouvernement, cible les classes moyennes. Enfin, plusieurs observateurs soulignent que le « parler vrai » salafiste et leur relative constance leur permettent de se distinguer des Frères, formation qui passe de plus en plus pour un groupe maniant le double langage et le mensonge….

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Ces deux partis ont en commun une exploitation systématique des ressources que procurent les mosquées et les imâms [22][22] Voir les détails et exemples donnés par Yâsir ‘Abd.... En théorie, la loi interdit l’utilisation des lieux de culte pour la propagande électorale, mais elle n’est respectée nulle part – il vaudrait mieux abroger les articles sur ce point. D’ailleurs, l’Eglise copte orthodoxe n’a pas hésité à donner des consignes de vote. Ce point m’avait semblé curieux, puisqu’il semble inimaginable qu’un copte vote pour les formations islamistes – mais quelques vérifications effectuées ont fourni l’explication : des candidats non islamistes à la députation, tels que Hamzâwî ou al Shubaki, avaient, avant la chute de Moubarak, pris la défense des islamistes persécutés et avaient plaidé pour leur intégration dans la vie politique. Nombreux étaient les coptes qui les prenaient pour des islamistes…

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Les autres acteurs politiques étaient confrontés à deux problèmes. D’une part, comment contrer la propagande islamiste, faisant d’eux des ennemis de l’islam ? Les réponses apportées ont été multiples. Par exemple, on a pu tenter de chanter les mérites de l’État « civil » ou de souligner les « dangers » de la « théocratie ». Des candidats ont essayé de montrer à quel point certains arguments utilisés contre eux étaient grotesques – à Suez un shaykh avait affirmé que le libéralisme n’avait rien contre l’inceste et l’échangisme. Mais l’arme la plus efficace semble avoir été d’élaborer un programme détaillé, correspondant aux besoins locaux, et crédible. Un futur député ayant opté pour cette stratégie m’expliqua que répondre aux coups par des coups permettait de donner de la crédibilité à l’argument « ennemi de l’islam » – il valait mieux ignorer, tant que faire se peut, le discours islamiste d’exclusion.

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Une évolution importante est l’intérêt de la population pour la campagne. Tous les observateurs s’accordent pour le souligner et pour montrer que les électeurs n’accordent pas un chèque en blanc aux candidats et aux forces pour lesquels ils optent. Comme partout, voter pour un candidat ou pour une force n’implique pas une adhésion à son discours ou à toutes les dimensions de son programme. Personne ne peut prétendre avoir une vue d’ensemble du comportement des électeurs, mais ceux à qui j’ai parlé étaient conscients du fait que le camp islamiste était hostile aux accords de Camp David et pouvaient mettre en danger l’industrie du tourisme, vitale pour le pays. Mais ils finirent par sauter le pas – « Si les frères font des bêtises, nous retournerons place Tahrir ». L’expérience de la puissance du Peuple joua, en un premier temps, en faveur des partisans de la Théocratie…

Résultats des élections

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Les consultations électorales qui ont eu lieu après la chute de Moubarak sont les premières, depuis 1950, où l’État observe une stricte neutralité. Cela n’a toutefois pas suffi pour leur assurer une régularité optimale. À la lumière de la pratique, plusieurs faiblesses des nouvelles lois sont apparues – par exemple sur la composition des listes d’électeurs, ou sur la non-organisation du vote des fonctionnaires participant à l’organisation des élections (plus de 315 000 personnes). Le découpage des circonscriptions laisse à désirer. La combinaison d’un scrutin de liste pour deux tiers des sièges et d’un scrutin uninominal à deux tours pour le tiers restant s’est avérée incompréhensible pour nombre d’électeurs, qui n’ont pas su voter (1,5 millions de bulletins ont été considérés nuls). Les concurrents en présence n’ont pas hésité à recourir à toutes les astuces possibles, souvent irrégulières, pour maximiser leurs chances et nuire à celles de leurs concurrents – les Frères Musulmans étant de très loin les « meilleurs » à ce jeu. Plusieurs juges ont, de leur propre chef, violé le principe de neutralité – en général en incitant à voter pour les Frères, ou alors en fermant trop vite les bureaux de vote s’ils constataient que les électeurs ne votaient pas « bien ». Un juge, par exemple, a fermé son bureau de vote peu de temps après son ouverture, parce qu’il y avait trop de femmes non voilées (donc coptes ou musulmanes hostiles au camp islamiste). Enfin, le montant élevé de l’amende pour ceux qui s’abstiendraient de voter (500 LE, soit 75 euros) a contraint des citoyens à aller voter alors qu’ils n’avaient pas l’intention de le faire. Malgré tout, l’on peut affirmer que le résultat reflète la carte électorale du pays et se féliciter du fait que pour la première fois, il n’y a pas eu de morts (à une possible exception près)

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Plus de 27,8 millions d’électeurs ont participé. La coalition emmenée par les Frères a récolté 37 % des voix (plus de 11 millions d’électeurs) – mais beaucoup plus de sièges (227 sièges [23][23] Dont au minimum une dizaine pour des alliés non islamistes,...). Le bloc salafiste a obtenu plus de 28 % de voix – mais moins de sièges (127 sièges)… Le Wafd et le Bloc égyptien ont obtenu chacun 9 % des voix (le Wafd a 38 sièges, le Bloc 34). Le parti islamiste modéré al Wasat a obtenu 4 % des voix (10 sièges), la coalition « la révolution continue » 3 % (7 sièges). Un autre nouveau parti, celui de la Réforme et du développement, fait quant à lui 2 % des voix et 9 sièges. Les indépendants ont obtenu 27 sièges et les formations composées d’anciens membres du PND ont obtenu 18 sièges (cette déroute surprend le CSFA). Le parti islamiste modéré al Adl n’obtient qu’un siège.

Conclusion

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Au lendemain des élections, un fin observateur de la vie politique me disait que « entre dix huit et vingt millions d’Égyptiens ont voté pour le camp islamiste », soit deux bons électeurs sur trois ayant participé (65 % sans al wasat, 69 % avec). « On en a donc pour dix ans d’islamisme à la tête du régime ». C’est une prédiction raisonnable et ce même si, quelques mois plus tard, les candidats islamistes n’ont pas, ensemble, passé la barre des 43 % au premier tour des présidentielles. Raisonnable, car le camp non islamiste est trop divisé et trop dépourvu de moyens financiers. Raisonnable aussi, car rien ne prouve que les électeurs qui ont voté aux présidentielles pour le nassérien et nationaliste de gauche Hamdîn Sabbahî (22 % de ceux qui ont voté) ne voteront pas aux législatives « islamiste » plutôt que « libéral de droite ». Par contre, raisonnable ne veut pas dire certaine, car l’électorat peut changer : fondamentalement, les divers islamistes disent qu’il n’y a pas assez d’islam au sein de l’État et de la société et qu’il faut pallier ce manque par des moyens autoritaires. Paradoxalement, rien ne dit que le message séduira éternellement une population très pratiquante, voire islamiste, qui peut estimer ne pas avoir de leçons à recevoir en matière d’islam : ce message peut fonctionner tant que des non islamistes détiennent les clés du pouvoir et que les élites semi laïques peuvent être un bouc émissaire. Rien ne prouve qu’il en sera de même à l’avenir.

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Quelles leçons retenir de cette élection ? Plusieurs doivent être confirmées par d’autres expériences. Ce qui semble certain, c’est que le scrutin uninominal à deux tours est le mode le plus favorable aux Frères Musulmans. Pour deux types de raisons : d’une part, les réseaux clientélaires sont plus efficaces dans de petites circonscriptions ; d’autre part, les Frères ont un gros avantage lors d’éventuels seconds tours : si un candidat frère est opposé à un salafiste, les non islamistes voteront pour le candidat frère (sauf si les salafistes réussissent à se recentrer). Si un candidat frère est opposé à un non islamiste, l’électorat salafiste votera probablement pour lui (sauf peut être si ce non islamiste est nassérien). Enfin, si le second tour oppose salafiste et non islamiste, l’électeur frère, sauf instructions du sommet en sens contraire, votera pour le salafiste.

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La carte électorale place les frères devant un dilemme : s’ils veulent rassurer les classes moyennes et petites bourgeoises de la capitale, dont le poids réel dans la vie politique du pays est très supérieur à leur poids électoral, ils doivent gouverner au centre. S’ils veulent reprendre des électeurs aux salafistes, ils doivent opérer un virage « à droite toutes ». Faire les deux en même temps semble difficile.

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Enfin, tant que les taux de participation sont ce qu’ils ont été cette fois-ci, les réseaux clientélaires perdent une partie de leur importance.

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La partie est difficile à jouer pour les non islamistes. Le retrait et le délitement de l’État-Providence, souhaités par les libéraux, ont assuré aux islamistes, très actifs dans le caritatif, une présence durable dans le tissu social. L’opinion est, pour le moment, très islamiste, même si l’abus par les islamistes de la référence religieuse commence à lasser ou à exaspérer. Le principal facteur jouant en faveur des non islamistes est le fait que, dans l’ensemble, la performance de leurs députés a été très supérieure à celles des islamistes – et l’opinion semble l’avoir noté. Mais il leur faut s’unir, et gauchiser leur discours – le seul grand récit capable de faire la concurrence à celui des islamistes est, in fine, le discours nassérien.

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Une dernière remarque : Les enseignements du marxisme primaire ne doivent pas être oubliés. Pendant toute la durée de la Monarchie (1923/52), une grande partie de l’électorat était prisonnière : sa précarité et sa dépendance vis à vis des féodaux la contraignaient à suivre les instructions de ces derniers. Un des principaux objectifs des réformes nassériennes et de la réforme agraire était de libérer le citoyen démuni : on donnait une protection et des ressources aux clients contre le patron, (par exemple le paysan ne pouvait plus être expulsé des terres), et on substituait un patron (l’État) à un autre (le féodal). Beaucoup y gagnèrent. Les acquis nassériens ont été en grande partie remis en cause par les politiques de ses successeurs, appuyés par les libéraux – et ces derniers paient aujourd’hui ce choix : les islamistes, pourvoyeurs de services, se sont substitués à l’État défaillant (et Sara Ben Nefissa m’a signalé que les militants savaient noyauter les appareils étatiques s’occupant de politiques sociales). La réussite économique et sociale des prochains gouvernements, la « libération » et l’autonomisation des citoyens seront donc un facteur clé, même si on ne sait trop en quel sens il jouera. ?

Notes

[1]

Cf. la conférence organisée par le centre “partners in development” de M. Mustapha Kamil al Sayyid.

[2]

Ben Nefissa, Sara, Arafat, Ala’ al Dîn : Vote et démocratie dans l’Égypte contemporaine, IRD/Karthala 2005, Paris, 279 p. Gamblin, Sandrine (édit) : Contours et détours du politique en Égypte, les élections législatives de 1995, L’harmattan 1997, Paris.

[3]

Rabî’, Amr Hâshim (éditeur) : intikhâbât majlis al sha’ab 2011/2012, al Ahram 2012, le Caire, 433 p.

[4]

Entre 2002 et 2004, d’autres députés développèrent devant moi des analyses similaires. Un d’entre eux, ancien général de la Sécurité d’État, me dit : « Je vais deux ou trois fois par semaine dans ma circonscription. Je reçois tout le monde. J’ai réussi à faire introduire l’électricité et l’eau courante dans les villages qui en étaient dépourvus. Je peux trouver des emplois pour les jeunes dans le secteur privé. Mais je ne sais pas en trouver dans la fonction publique, ou dans le secteur public. Cela risque de me coûter cher, mais il n’y a rien à faire ». En 2005, il fut battu.

[5]

Je remercie Virginie Collombier pour m’avoir communiqué une partie des informations dont elle dispose

[6]

On peut, dans l’ensemble, distinguer trois types de régions : celles qui ont (ou avaient, les dernières années du moubarakisme), des performances économiques et un niveau de vie moyen comparables aux petits tigres asiatiques ou aux pays les plus avancés d’Europe de l’Est (le Grand Caire, Port Saïd, Alexandrie et peut être la zone du Canal sans la ville de Suez), celles moins avancées qui mais qui étaient dans l’ensemble sorties de la pauvreté, et enfin, des régions demeurant très pauvres (Haute Égypte et zones frontalières).

[7]

Des dizaines de morts peuvent être déplorées à chaque élection.

[8]

Rabî’, ‘Amr Hâshim : al ab’âd al siyâsiyya wa-l dustûriyya wa-l qânûniyya li intikhâbât majlis al sha’ab 2011/2012, in Rabî’, ‘Amr Hâshim (édit), op. cit., pp. 15 et sq.

[9]

La constitution de l’ancien régime demandait à la Cour de Cassation d’émettre un avis, et laisser le Parlement décider…

[10]

Puisqu’il y a des peines dont la conséquence est la privation de droits politiques.

[11]

Rabî’, op. cit., p 37.

[12]

Certains membres d’ONG observant les élections pensent que le Comité Supérieur des Élections aurait pu éviter un nombre important d’erreurs s’il les avait écoutés.

[13]

Car elle est très préjudiciable aux indépendants. Diverses études ont prouvé que les électeurs aiment être cohérents. S’ils votent pour une liste, ils auront tendance à voter aussi pour un candidat indépendant affilié à la même liste. En d’autres termes, la combinaison des deux modes de scrutin ne permet pas d’atténuer les inégalités dont souffrent ceux qui ne sont membres d’aucun parti. Voir Hasan, Mâzin : al mustaqillûn fî intikhâbât majlis al sha’b 2011/12, in Rabî, op. cit., p. 188.

[14]

Voir la Conférence de M. Uthmân, déjà citée.

[15]

Au moins pendant la durée de la campagne, le quotidien du parti publie tous les jours en première page le même placard, qui présente le credo du parti. Et il précise bien que le parti est pour l’islam, contre la laïcité, et pour l’égalité des citoyens.

[16]

Une des grandes victoires des acteurs qui ont œuvré pour la réislamisation du paysage est d’avoir réussi à accréditer l’idée que laïc égale athée antimusulman. Le repli vers la notion de « civil », madanî, est une reconnaissance de cette victoire. Le terme « civil » a deux contraires, « religieux » et « militaire ». Ce qui permet aux Frères de se dire « civils » quand cela les arrange, et de faire la guerre au terme quand il les embête, ou encore de faire les deux choses en même temps.

[17]

Indication fournie par un des dirigeants d’un parti membre de cette coalition, lequel n’est pas, en l’occurrence, celui qui a commandé l’étude mettant en garde contre l’utilisation du terme madanî.

[18]

Une autre manière de se définir est celle proposée par un des cadres dirigeants d’un de ces partis – cette coalition regroupe ceux qui auraient adhéré au Wafd si ce dernier était resté le parti qu’il était.

[19]

Je ne dis pas que les camps islamistes n’ont jamais recours aux anciens du PND. Il existe des exemples prouvant le contraire. Mais en règle générale, du fait même de leur implantation, ils peuvent se dispenser de le faire, même s’il y a des exceptions. Pour les non islamistes, qu’il s’agisse du Wafd ou des partis de formation plus récente, le choix est plus délicat.

[20]

Plusieurs leaders des Frères Musulmans ont dit que la Confrérie aurait réalisé un meilleur score si elle avait fait cavalier seul : les voix apportées par les petits alliés ne compensent pas, très loin de là, celles perdues du fait de leur présence… Voir par exemple l’entretien de Manâl Abû-l Hasan, responsable de la section « sœur » des frères, in al Sharq al Awsat le 14 janvier 2012

[21]

Par exemple lors de ses conférences au Collège des Bernardins, le 7 mars 2012, ou à l’Académie diplomatique internationale, le 3 mai 2012.

[22]

Voir les détails et exemples donnés par Yâsir ‘Abd al ‘Azîz. ‘Abd al Azîz, Yâsir : al taghtiya al i’lâmiyya wa-l da’âya al intikhâbiyya fi intikhâbât majlis al shaab 2O11/2012, in Rabî’, op.cit., p. 239 et sq. Utilisation de portraits de prédicateurs populaires, distribution de cadeaux lors des fêtes religieuses ou après la prière du vendredi, panneaux publicitaires sur les mosquées, prêches en faveur des formations islamistes, etc. On mentionne aussi des querelles autour de telle ou telle mosquée… Il convient de voir qu’à ce jeu les salafistes se sont souvent montrés plus forts que les Frères, pour une raison simple : ils comptent dans leurs rangs d’importants effectifs de théologiens ou de personnes maîtrisant les sciences religieuses. Les Frères sont, sur ce point, « un parent très pauvre ».

[23]

Dont au minimum une dizaine pour des alliés non islamistes, qui ne voteront pas forcément avec les Frères au Parlement.

Résumé

Français

Le système clientéliste sur lequel s’appuyait le régime Moubarak était en crise. Le truquage des élections législatives de 2010 et le non accès de l’opposition au Parlement ont été deux causes majeures de la chute de ce régime. Pour contrer les processus révolutionnaires, le Conseil Supérieur des forces armées a organisé une transition démocratique, libéralisant les conditions de créations des partis, mettant à jour les listes électorales et organisant des élections sans intervention étatique pour peser sur les résultats – une condition nécessaire mais insuffisante pour parler d’élections libres, puisque tous les concurrents ou presque ont violé la loi et commis des irrégularités. Parmi ces concurrents, certains ont choisi de se coaliser, d’autres ont fait cavalier seul.
Les islamistes, comme prévisible, ont remporté une écrasante majorité – mais le rapport de forces entre salafistes et Frères est beaucoup plus équilibré que prévu, ces derniers n’ayant pas obtenu la majorité absolue, et le score des formations non islamistes n’est pas déshonorant.

Plan de l'article

  1. Du savoir conventionnel développé avant la chute de l’ancien régime
  2. Des élections de 2010 et du rôle des élections dans la stratégie du CSFA
  3. Vers les législatives
  4. La volonté de peser
  5. Quelques remarques sur la campagne
  6. Résultats des élections
  7. Conclusion

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