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Critique internationale

2008/1 (n° 38)


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les élections qui ont eu lieu en Israël le 28 mars 2006 ont été ressenties par la population comme les plus ternes et les moins mobilisa trices de toute l’histoire du pays  [1][1] Voir Orna Kazin, « Fear of Ideology », Haaretz, 2 avril.... Pourtant, la plupart des commentateurs ont vu dans cette consultation un bouleversement complet (qualifié de « big bang » par les médias) du paysage politique. Que signifie ce paradoxe ? Que tout aurait changé sans que personne s’en aperçoive ? Ou qu’au fond il ne s’est rien passé d’important ? En fait, la transformation est bien réelle mais les électeurs ont vécu celle-ci dans l’indifférence parce qu’ils ne font plus confiance au monde politique pour réaliser les promesses de campagne.

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Au moment où j’écris cet article, six mois après l’entrée en fonction de la nouvelle coalition, ce scepticisme apparaît pleinement justifié : le gouvernement a pris l’initiative d’un affrontement de grande ampleur avec les Palestiniens à Gaza ; ayant échoué, il s’est lancé dans une ambitieuse opération militaire au Liban, après l’enlèvement par le Hezbollah de deux soldats israéliens. Ces deux décisions sont absolument contraires aux priorités mises en avant durant la campagne et aux promesses faites aux électeurs. Je me propose d’analyser la crise politique que traverse Israël comme la conséquence, d’une part, de la dislocation d’identités et de priorités politiques installées de longue date, d’autre part, de l’instabilité de la nouvelle configuration, notamment la fragile coalition gouvernementale issue du dernier scrutin.

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Le manque de confiance des Israéliens dans la politique n’est pas nouveau. En témoigne la baisse constante depuis quelque temps déjà du taux de participation, qui est passé de 77 % en 1999 à 67 % en 2003, puis à 63 % en 2006  [2][2] En 2001 eut lieu une élection extraordinaire du Premier.... Le caractère peu mobilisateur de la dernière consultation s’est d’ailleurs manifesté dès le début de la campagne par l’absence quasi totale de militants et de sympathisants dans la rue et dans l’espace public en général (pas de manifestations, pas de débats animés) ; il a été ensuite confirmé par la mollesse des réactions à l’annonce des résultats : pas de grande fête dans le camp des vainqueurs, pas d’accablement du côté des perdants.

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J’expliquerai donc à la fois la tendance longue à la perte de confiance des citoyens et la singularité du scrutin de 2006. Je centrerai mon analyse sur les partis, considérés en tant que médiateurs entre la société civile et l’État. La définition théorique de la démocratie qui me servira de cadre est celle d’un processus dynamique – encadré et institutionnalisé par des règles consensuelles et délimité par les frontières de l’État – d’ouverture de l’espace politique aux nouvelles identités et aspirations qui surgissent dans la société. Selon moi, ce processus est entravé en Israël par l’absence de frontières géographiques délimitant clairement un « intérieur » où les antagonismes violents puissent être contenus par des règles du jeu admises de tous.

La question de la « démocratie israélienne »

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On ne peut considérer Israël comme une démocratie qu’à la condition de lui attribuer une certaine frontière : celle de la période 1949-1967, c’est-à-dire la Ligne verte. Si l’on englobe dans le territoire israélien la Cisjordanie et Gaza, ces régions où l’armée règne sur des populations privées de droits civils et politiques fondamentaux, on ne peut plus parler de démocratie. C’est sur ce point que s’opposent fondamentalement le sociologue politique Samy Smooha, qui qualifie Israël de « démocratie ethnique »  [3][3] Samy Smooha, « Class, Ethnic and National Cleavages..., et le géographe politique Oren Yiftachel, qui parle, lui, d’une « ethnocratie », et précise que ce type de régime se retrouve dans plusieurs autres pays  [4][4] Oren Yiftachel, « Debate : The Concept of “Ethnic Democracy”....

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Le premier pose que l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza est « extérieure » à l’État d’Israël. Certes, il concède que les citoyens palestiniens à l’intérieur de la Ligne verte font l’objet d’une certaine discrimination de la part de l’État juif, mais c’est, dit-il, une situation qui n’a rien d’exceptionnel, beaucoup d’autres démocraties ayant tendance à agir ainsi avec leurs minorités ethniques  [5][5] S. Smooha, « Class, Ethnic and National Cleavages and.... Le second affirme qu’Israël est un État en expansion territoriale constante, qui ne cesse de déplacer les Palestiniens pour les remplacer par des juifs. C’est un régime politique non démocratique, qui présente différents statuts juridiques tant « à l’intérieur » des frontières officielles que dans les territoires occupés, et où le groupe ethnique dominant utilise toutes ses sources de pouvoir pour se débarrasser des plus faibles  [6][6] O. Yiftachel, « The Internal Frontier : Territorial....

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Yoav Peled et Gershon Shafir  [7][7] Yoav Peled, « Ethnic Democracy and the Legal Construction... sont intervenus dans le débat en remarquant que le concept décisif est ici celui de citoyenneté, et que ce qu’il importe d’étudier, ce sont les différents régimes d’intégration des citoyens dans la société politique. En tant que société de colons, Israël a investi les colons juifs européens de tous les droits (citoyenneté « républicaine »), limité les droits des juifs restés extérieurs au projet colonial, principalement les orthodoxes et les non-Européens (citoyenneté « ethno-nationale »), et doté les Palestiniens « intérieurs » de droits individuels minimaux (citoyenneté « libérale »). Un changement serait intervenu dans ce régime à trois degrés au moment de la libéralisation de l’économie, c’est-à-dire entre 1977 et 1985. En effet, expliquent Peled et Shafir, la libéralisation allait à l’encontre tant du projet colonial que de la citoyenneté républicaine. Ceux-ci amorcèrent alors leur déclin, ce qui laissa le champ libre à une lutte politique polarisée entre forces et idéologies libérales d’un côté, ethno-nationales de l’autre. Les deux auteurs reprennent donc la thèse de Yiftachel sur le passé expansionniste d’Israël, mais aussi celle de Smooha, qui affirme qu’Israël a bien des frontières politiques et que les territoires occupés lui sont « extérieurs ».

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Le débat « démocratie ou non-démocratie » se ramène pour une bonne part à des conceptions opposées sur le tracé des frontières de l’État d’Israël : celles-ci correspondent-elles, oui ou non, à la Ligne verte ? Mais, pour qui veut analyser le politique dans ce pays, cette manière de poser le problème présente l’inconvénient de laisser de côté deux éléments essentiels : tout d’abord, l’usage de la violence et son corollaire, l’influence de l’armée ; ensuite, le rôle de médiateurs joué (ou non) par les partis entre l’État et la société civile, d’une part, entre les groupes sociaux en conflit, d’autre part. La démocratie est un processus de représentation, circonscrit par des frontières, qui permet de maîtriser les antagonismes sociaux par la médiation et le compromis au lieu de les régler par des décisions autoritaires unilatérales. Pour comprendre pourquoi le jeu démocratique est incapable, en Israël, de remplir cette fonction de contention des conflits, je placerai au centre de mon analyse la notion dynamique d’ouverture des espaces politiques. Un espace politique se crée entre deux entités sociales en conflit lorsque celles-ci préfèrent résoudre le conflit qui les oppose par la représentation et le compromis, plutôt que par le recours à la force.

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C’est lorsque leurs forces s’équilibrent plus ou moins que les fractions antagoniques d’une société donnée ont intérêt à la médiation et au compromis : telles sont les circonstances favorables à l’instauration de règles du jeu institutionnalisées, qui, à leur tour, vont faciliter l’émergence dynamique de différents médiateurs. Les partis deviennent alors les agents par excellence de la médiation entre l’État et la société civile et entre les différents groupes de celle-ci. Car les partis ne sont pas identifiables aux groupes sociaux : ils en sont seulement les représentants, précisément parce que les groupes sociaux ne peuvent pas être présents dans les institutions de l’État où se prennent les décisions de politique publique. Or, pour être des médiateurs efficaces et légitimes des intérêts, les partis doivent constamment faire renouveler leur mandat populaire par des élections ; ils peuvent donc croître ou dépérir selon les changements qui interviennent dans l’opinion publique et selon leurs capacités à les répercuter. La représentation des idées et des aspirations toujours mouvantes de la société civile est institutionnalisée par des règles du jeu telles que le droit d’expression et d’association et l’organisation régulière d’élections libres suivies de la formation d’un gouvernement sur la base de la majorité qui en est issue, les partis d’opposition continuant à proposer d’autres options possibles. Les règles du jeu de la démocratie sont conçues pour que les citoyens et la société civile disposent d’un pouvoir face à celui des institutions de l’État.

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Il est important de souligner ici que ces règles, si elles facilitent la représentation dynamique des forces sociales par les partis, ne suffisent ni à doter les citoyens d’un véritable pouvoir ni à contenir les conflits. Deux conditions structurelles sont pour cela nécessaires : il faut tout d’abord un certain équilibre des forces entre l’État et la société civile et entre les différents groupes dont se compose cette dernière, faute de quoi la médiation démocratique par les partis n’est pas possible. L’État fort peut assurer sa domination en opprimant par la violence une société civile faible, tandis que les groupes les plus forts peuvent assurer leur domination sur les groupes faibles en utilisant à leur seul profit les institutions de l’État. C’est la raison pour laquelle, historiquement, le contrepoids représenté par les classes moyennes et la classe ouvrière face à la puissance de l’État et des élites économiques a constitué, dans le capitalisme développé, la condition préalable de l’institutionnalisation de régimes démocratiques stables  [8][8] Barrington Moore, Jr, Social Origins of Dictatorship....

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Il faut ensuite des frontières géographiques et symboliques, afin de circonscrire une identité partagée qui permettra aux membres de la société politique d’« imaginer leur égalité ». Les frontières géographiques de l’État définissent qui sont ses ressortissants, les frontières symboliques de la nation définissent qui est membre de la communauté politique. Dans ces deux cadres, les membres de la collectivité (étatique ou nationale) se perçoivent comme égaux, quelle que soit l’inégalité de leur pouvoir réel, tandis que les règles démocratiques permettent aux luttes et aux revendications de concrétiser cette égalité imaginée  [9][9] Lev L. Grinberg, « La démocratie imaginée en Israël..... Si les frontières géographiques ou symboliques sont contestées, les plus forts peuvent être amenés à recourir à la violence pour imposer leur volonté aux plus faibles. Les frontières sont un prérequis structurel de la démocratie, pour la simple raison que ce n’est pas le peuple qui peut décider « qui est le peuple »  [10][10] Claus Offe, « Homogeneity and Constitutional Democracy :.... La définition du peuple comme concept d’inclusion universelle à l’intérieur de frontières données est un élément crucial de la démocratie sans lequel l’espace politique de représentation et de médiation se ferme à certains groupes. La puissance militaire permet d’imposer des frontières géographiques  [11][11] Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States :..., la puissance symbolique  [12][12] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris,... d’imposer une domination culturelle. C’est pour cela que le « modèle » du régime démocratique est l’« État-nation », même si la coïncidence parfaite entre identité géographique et identité culturelle est un phénomène historique rare. Les règles du jeu de la démocratie présupposent l’homogénéité du peuple et sont peu faites pour gérer les conflits politiques ayant une composante ethnique  [13][13] Michael Mann, The Dark Side of Democracy : Explaining....

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On a souvent tendance à identifier la démocratie à ses règles du jeu. Pourtant, ces dernières ne garantissent pas la représentation des intérêts, des idées et des priorités de la société civile par des médiateurs politiques. Tout d’abord, parce qu’elles ont parfois été instaurées, dans certaines configurations historiques  [14][14] Voir C. Tilly, « Democracy is a Lake », dans George..., en l’absence d’un réel équilibre des forces internes. Ensuite, parce que ce dernier évolue : une fraction de la société ou une institution de l’État peut devenir très puissante ou très faible et dans ce cas l’équilibre des forces n’est plus le même qu’à l’origine  [15][15] C’est la raison pour laquelle la mondialisation transforme.... L’existence de règles démocratiques peut cacher le fait que « la démocratie ne fonctionne pas »  [16][16] Yonathan Shapiro a soutenu que le problème de la démocratie..., c’est-à-dire que les partis ne représentent pas les citoyens ou n’exercent aucun contrôle sur les institutions les plus puissantes de l’État. Comme je l’ai exposé ailleurs  [17][17] L. L. Grinberg, « La démocratie imaginée en Israël...., la démocratie est doublement imaginée : tout d’abord en ce qu’elle voit dans les citoyens « un peuple », ensuite en ce qu’elle voit dans les partis les représentants des groupes, intérêts et idées présents dans la société. Mais, pour « fonctionner » comme médiateurs des antagonismes internes, les partis doivent être capables de transposer dans la réalité les revendications et les demandes sociales des citoyens, sans quoi la démocratie reste au stade de l’imaginaire, c’est un leurre, puisqu’elle est incapable de faire en sorte que la mobilisation et l’action de la société civile changent les choses : Israël est en cela un cas exemplaire  [18][18] Ibid...

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Si le débat « démocratie ou non-démocratie » en Israël est dans l’impasse, c’est précisément à cause de la confusion théorique qui fait de la présence des fameuses règles du jeu une condition suffisante de ce type de régime. Du coup, la seule question à laquelle il faut répondre est celle de la place des frontières : si celles-ci excluent les Palestiniens des territoires occupés, la réponse est « oui, Israël est une démocratie » et si elles les englobent, la réponse est « non, ce n’en est pas une ». Mais poser le problème en ces termes, c’est oublier, d’abord, le rôle central joué par l’armée dans la fabrication de la politique nationale, rôle qui s’explique par l’absence de frontières géographiques, ensuite, la faiblesse de la citoyenneté, laquelle s’explique par la centralité de l’ethnicité juive dans les institutions politiques. L’État d’Israël a ceci de particulier qu’il recourt, d’une part, à la puissance militaire pour contrôler des territoires occupés et exclure leur population palestinienne de la communauté politique, d’autre part, à la puissance symbolique pour imposer la domination juive à l’intérieur même des « frontières démocratiques » de l’État souverain, en utilisant les symboles juifs pour exclure les citoyens non juifs du « peuple ». C’est donc une tout autre question que je pose dans cet article, à savoir : que font les partis et comment interpréter les élections et les changements de coalitions gouvernementales ?

Partis et coalitions après 1967

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Jusqu’à la guerre des Six Jours, les frontières de l’État d’Israël n’étaient reconnues par aucun de ses voisins et surtout pas par les réfugiés palestiniens. En revanche, elles l’étaient par les citoyens d’Israël et par une partie de la communauté internationale. Après 1967, la situation s’est complètement inversée. Tout d’abord, les Nations unies ont affirmé, par la résolution 242 du Conseil de sécurité, le droit d’Israël à exister en sécurité à l’intérieur des frontières antérieures à la guerre. Ensuite, c’est l’OLP qui a reconnu de facto ces frontières en 1988, suivie par la Ligue arabe en mars 2002. Mais Israël a évolué dans le sens opposé car l’implantation et la multiplication des colonies dans les territoires occupés ont eu pour effet de brouiller les frontières internationales de l’État. Plus un seul parti juif ne les respecte totalement depuis les années 1990 et même les deux partis qui sont en faveur de la création d’un État palestinien ne font pas preuve de beaucoup de considération pour la Ligne verte. Ainsi, Meretz et le Parti travailliste plaident pour un retrait négocié « sur la base » des frontières de 1967, mais demandent l’annexion de certaines implantations. Si l’on s’en tient au territoire Israël-Palestine, il n’y a donc plus que des partis palestiniens pour reconnaître les frontières internationales de l’État d’Israël : ceux qui recueillent les suffrages des citoyens arabes d’Israël, et le Fatah.

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Toute la politique israélienne consiste depuis 1967 à s’efforcer d’échapper au paradoxe créé par la contiguïté géographique entre l’État démocratique et des territoires (Cisjordanie et Gaza) placés sous occupation militaire. L’ensemble du système des partis s’est remodelé à partir de la double nécessité de légitimer l’expansion dans les territoires occupés – appuyée sur la puissance des armes, de l’économie et de la diplomatie – et de préserver l’image d’État démocratique du pays, alors même qu’une partie de ses citoyens vit hors de ses frontières sous la protection de forces d’occupation.

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Deux grands blocs se sont formés après la guerre, qui se distinguaient par leur façon de légitimer l’expansion d’Israël en Cisjordanie et à Gaza (ainsi que sur le plateau du Golan et, un temps, dans la péninsule du Sinaï) et l’exclusion politique de la population palestinienne dans ces territoires. Le bloc de « gauche » fut créé à l’occasion des élections de 1969 à partir de quatre partis « ouvriers ». Son noyau était constitué du Mapai, le parti au pouvoir depuis 1948, et de la vaste organisation Histadrout, qui gérait avec lui, depuis l’époque coloniale britannique, les marchés, les services publics et l’immigration juive  [19][19] Autrement dit, les grandes organisations sionistes.... Le Parti travailliste justifiait l’occupation comme « temporaire » et dictée par des raisons de « sécurité ». Les premières colonies étaient du reste des avant-postes militaires ; elles furent, si l’on peut dire, « civilisées » par la suite, essentiellement par l’arrivée de colons organisés en collectivités rurales relevant du mouvement travailliste  [20][20] Il s’agit de deux types de colonies, le kibboutz (collectiviste).... Il existait du reste des relations très étroites entre les élites militaires et celles du parti, et les leaders de la « gauche » étaient souvent aussi des combattants, des officiers distingués, généraux ou chefs d’état-major  [21][21] Moshe Lissak, Daniel Maman, « Israel », dans Constantine.... Cet « alignement travailliste » bénéficiait du soutien des élites sociales, des classes moyennes et supérieures laïques, instruites et généralement d’origine européenne. En vertu du principe de légitimation adopté, on n’accorda aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza aucun droit civique, puisqu’il était entendu que, « plus tard », il y aurait un « compromis territorial » et qu’Israël rendrait une partie au moins des territoires occupés. D’ailleurs, si ces négociations n’étaient toujours pas commencées, c’était parce que les voisins arabes ne reconnaissaient pas le droit à l’existence d’Israël. En d’autres termes, la légitimation par la « sécurité » reposait sur le rejet arabe d’Israël, celui-ci appelant une réponse qui ne pouvait être que militaire.

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Pour l’opposition « de droite », l’occupation et la discrimination contre les Palestiniens étaient légitimées par un principe religieux : la promesse faite par Dieu à Abraham et à sa lignée. Pourtant, la composante dominante de cette opposition était également un bloc de partis laïques, le Likoud, mais qui s’était associé avec tous les partis religieux. La construction sociale d’une dichotomie « gauche »/« droite » extrêmement stricte ne laissait aucune place à l’émergence d’un « centre ». Les caractéristiques sociales des sympathisants de la « droite » s’opposaient terme à terme à celles des électeurs de « gauche » : ils étaient religieux ou traditionalistes, de milieux défavorisés, de faible niveau d’instruction et d’origine « orientale » (Mizrahi)  [22][22] Voir la structure sociale du vote dans Dan Caspi, Avraham....

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Selon l’idéologie de la « droite », toute la « Terre d’Israël » (Eretz Israel) appartient aux juifs, qui ont le devoir moral de la coloniser. L’attribution de privilèges aux juifs est certes problématique d’un point de vue démocratique. Toutefois, jusqu’à sa venue au pouvoir, la « droite » défendait l’annexion pure et simple de tous les territoires conquis en 1967, ce qui impliquait en toute logique l’attribution aux Palestiniens de la Cisjordanie et de Gaza des droits politiques dont jouissaient déjà ceux qui vivaient à l’intérieur de la Ligne verte ; mais cela signifiait aussi la transformation de facto d’Israël en État binational. Lorsque le Likoud gagna les élections de 1977, le projet d’annexion fut abandonné dans le cadre de l’accord de paix conclu avec l’Égypte (1978), qui promettait aux Palestiniens la création d’une autorité autonome provisoire jusqu’à ce qu’un accord intervienne sur le statut final des territoires occupés. À partir de ce moment-là, le « processus de paix » devint lui aussi un principe de légitimation de l’expansion territoriale d’Israël et du déni de droits politiques aux populations occupées. Le Parti travailliste s’y étant rallié, c’est sur la base de ce consensus que les deux blocs gouvernèrent ensemble dans une coalition d’unité nationale de 1984 à 1990.

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La dichotomie « gauche »/« droite » mobilisait les grandes tensions de la société (classe, origine ethnique, antagonisme entre religieux et laïques), mais sans ouvrir d’espace politique pour la représentation des différentes positions et revendications liées à ces questions. La « droite » mobilisait le ressentiment des classes inférieures mizrahi contre les ashkénazes de « gauche » des classes dominantes, sans porter le débat sur le terrain de l’oppression économique et culturelle réelle de ses électeurs et sans proposer le moindre programme pour tenter d’y mettre fin. La « gauche » mobilisait la peur de la « droite » populiste, sans vouloir voir les racines économiques et ethniques de l’hostilité dont elle-même était l’objet. L’espace politique était ainsi fermé non seulement à tous les Palestiniens mais aussi aux conflits internes de la société israélienne, toute mobilisation politique se trouvant ramenée et réduite à l’opposition mythique « Terre d’Israël » contre « sécurité ». Ce phénomène atteignit son point culminant aux législatives de 1981, où les deux grands blocs remportèrent ensemble 95 sièges sur 120  [23][23] 48 pour le Likoud et 47 pour les travaillistes. . La coupure entre monde politique et société civile se révélait en ceci que, en dépit de discours complètement différents, chacun de ces deux grands partis, une fois au pouvoir, menait toujours plus ou moins la même politique : brouillage des frontières d’Israël et expansion des implantations.

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En réalité, les véritables acteurs de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens et des territoires occupés étaient les fonctionnaires – et surtout les militaires – beaucoup plus que les partis désignés par les urnes  [24][24] Voir G. Gorenberg, The Accidental Empire, op. cit. ;.... Lorsque l’armée, mandatée par le consensus des partis dominants, porta la guerre audelà des frontières et envahit le Liban, la société civile se révolta : les citoyens manifestèrent en masse dans la rue et furent de plus en plus nombreux à refuser de participer à cette campagne  [25][25] Sara Helman, « Negotiating Obligations, Creating Rights :.... Paradoxalement, cette brève irruption des citoyens dans l’espace où se décidaient leurs destinées révèle la faiblesse persistante de la société civile vis-à-vis du pouvoir de l’État et de l’armée. En raison du brouillage de la frontière entre Israël et les territoires occupés, l’armée était devenue l’institution décisive du contrôle de la circulation des travailleurs et des marchandises, et de la protection des juifs contre la concurrence des Palestiniens  [26][26] L. L. Grinberg, « The Crisis of Statehood : A Weak.... Protégés par les militaires, les juifs étaient désormais leurs obligés et leur allégeance allait avant tout à l’armée. La citoyenneté se démonétisait : il devenait beaucoup plus important d’être soldat (pour la « gauche ») ou juif (pour la « droite ») que citoyen  [27][27] En référence à ce que Shafir et Peled appellent respectivement.... La « gauche » mobilisait autour d’un discours sécuritaire, la droite autour d’un discours d’identité juive. Les règles du jeu de la démocratie étaient toujours là, mais les partis avaient cessé d’être les représentants de la société civile vis-à-vis des institutions de l’État. Ils représentaient au contraire le pouvoir de l’État juif et de l’armée face à des citoyens israéliens et à des non-citoyens palestiniens, faibles et dépendants.

Les relations israélo-palestiniennes : ouverture et fermeture de l’espace politique palestinien

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Toute analyse de la politique israélienne doit prendre en considération le fait que le peuple palestinien n’est pas un élément passif, dépendant entièrement d’Israël et façonné par lui. Les luttes internes, sociales et politiques, des Palestiniens influent constamment sur la politique d’Israël, précisément parce que, loin d’être « extérieurs » à cette société, ils ont une place importante dans son activité économique et, bien entendu, militaire. Durant les vingt premières années de l’occupation, de larges segments de la population des territoires occupés furent soumis essentiellement par le biais de la dépendance économique. Étant donné l’écart de niveau économique entre Israël, d’une part, la Jordanie et l’Égypte, d’autre part, les commerçants, les ouvriers et les paysans bénéficièrent d’une croissance très rapide, mais au prix d’une dépendance accrue. Du fait de l’absence de révolte populaire contre l’occupation, les groupes politiques palestiniens de l’exil, basés dans les camps de réfugiés contrôlés et administrés par l’OLP, s’efforcèrent surtout de s’introduire sur le territoire israélien pour y attaquer des soldats ou des civils. Cette stratégie terroriste renforça l’influence de l’armée israélienne dans l’élaboration de la politique du pays et la légitimité des arguments sécuritaires à l’appui de l’occupation  [28][28] Les mécanismes par lesquels l’insécurité produite par....

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Mais cette longue période de stabilité prit fin en 1987 avec l’Intifada, révolte populaire certes spontanée mais qui était aussi le fruit longuement mûri des efforts de militants palestiniens pour organiser leur société civile  [29][29] Jamal R. Nassar, Roger Heacock, Intifada : Palestine.... La première Intifada provoqua deux changements structurels dans la vie politique israélienne : elle produisit une sorte de définition a contrario des frontières de l’État d’Israël (l’État d’Israël, c’est là où il n’y a pas d’Intifada) et porta un coup sérieux à l’influence politique de l’armée, qui se révélait incapable de contrôler les Palestiniens et de protéger les Israéliens. En outre, la reconnaissance indirecte d’Israël contenue dans la proclamation d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza par l’OLP en 1988 montrait bien qu’on entrait dans une ère nouvelle, où le principe de sécurité ne pouvait plus légitimer l’occupation. Pour contenir les revendications palestiniennes, il fallait désormais définir des frontières et créer un espace politique de compromis.

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Le « processus de paix » tel que le concevait le Likoud connut un coup d’arrêt. S’ouvrit alors une nouvelle période, celle de la « fabrication de la paix »  [30][30] C’est le leader du Parti travailliste Yitzhak Rabin..., lancée par le Parti travailliste. Ayant quitté le gouvernement d’union nationale en 1990 pour proposer un programme opposé à la politique conservatrice du Likoud, celui-ci remporta un succès éclatant, avec les autres partis de « gauche », aux élections de 1992  [31][31] Il sortit des urnes une majorité hostile à la droite,.... Imposée par le nouveau rapport de force israélo-palestinien, la nécessité d’ouvrir un espace politique pour les Palestiniens des territoires occupés a aussi permis aux citoyens israéliens de retrouver un certain pouvoir, en particulier du fait de l’affaiblissement de l’armée et du tournant historique représenté par la victoire travailliste. De fait, la politique israélienne fut transformée par l’Intifada, redevenant, comme il se doit dans une dynamique démocratique, l’espace où s’élaborent les politiques publiques par la représentation des opinions et des intérêts des citoyens. Pour mobiliser les électeurs en 1992, le Parti travailliste proposa, outre des négociations avec les Palestiniens portant notamment sur la création d’une autorité provisoire autonome dans les territoires occupés, une nouvelle politique économique privilégiant l’investissement « à l’intérieur » d’Israël – plus précisément dans les services publics et les infrastructures – plutôt que dans les territoires occupés, destinés de toute façon à faire l’objet de négociations. La campagne travailliste établissait ainsi un lien explicite entre questions « intérieures » et « extérieures ».

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Mais Yitzhak Rabin fut assassiné par un extrémiste de droite avant que l’accord sur le redéploiement des forces armées israéliennes soit appliqué, et l’espace politique se referma brutalement. Non seulement la dépendance économique des Palestiniens vis-à-vis d’Israël et leur sujétion militaire demeurèrent inchangées, mais les autorités palestiniennes, désormais liées par les accords d’Oslo, durent empêcher les actes de violence contre des Israéliens alors même qu’Israël ne s’était pas engagé à se retirer de la totalité des territoires occupés, ni même à mettre fin à la construction de logements dans les colonies. En cela, les accords reflétaient parfaitement le rapport de force entre Israël et les Palestiniens en 1993, l’assassinat de Rabin ne faisant qu’envenimer les choses. En revenant aux commandes un an plus tard, le Likoud ne souhaitait pas continuer dans la voie de l’ouverture et de la négociation. Les accords d’Oslo devinrent un nouveau « processus de paix » légitimant la permanence du pouvoir d’Israël sur les Palestiniens, l’expansion des implantations, le flou des frontières et la répression militaire. En revanche, le surgissement dans l’espace politique des thèmes « intérieurs », observé depuis 1990, ne se démentit pas et, en particulier, les partis porteurs de programmes essentiellement ethniques ou économiques se développèrent sensiblement. Ainsi, ce ne furent pas seulement les ambiguïtés de sa politique palestinienne, mais aussi le mécontentement croissant suscité par son néolibéralisme économique, qui firent tomber la coalition de droite de Netanyahu en 1999. Mais cela ne profita pas à son grand rival : cette fois, les deux partis dominants ne remportèrent au total que 45 sièges (contre 76 en 1992 et 95 en 1981) ; le reste de la Knesset se présentait comme une mosaïque de programmes ethniques, socio-économiques ou religieux/antireligieux, soutenus par des groupes minoritaires ou marginalisés de la société : juifs orientaux, immigrants en provenance de l’ancienne Union Soviétique, religieux orthodoxes, nationalistes religieux, citoyens palestiniens.

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Ces résultats ne permirent pas au nouveau Premier ministre Ehoud Barak, leader du Parti travailliste, de construire une coalition assez stable pour négocier un véritable compromis avec les Palestiniens. Ne disposant pas de l’espace politique nécessaire, il fit une tentative désespérée, sous forme d’une réunion au sommet de deux semaines à Camp David, pour leur imposer un accord avec le soutien du Président des États-Unis. Cette négociation s’acheva sur un échec dont la partie palestinienne fut déclarée responsable  [32][32] Charles Enderlin, Shattered Dreams, New York, Other.... Lorsque l’impasse diplomatique fut avérée, une nouvelle vague de manifestations secoua les territoires occupés. Elle fut brutalement réprimée par l’armée. Le cercle vicieux de la violence était réamorcé. Cette seconde Intifada, appelée aussi « Intifada d’al-Aqsa », eut des effets exactement inverses de ceux de la première : les frontières entre l’État d’Israël et les territoires occupés se brouillèrent encore davantage, l’armée renforça ses positions face aux partis et aux citoyens, l’espace politique nécessaire à une négociation israélo-palestinienne disparut tout à fait. De part et d’autre, le pouvoir politique fut entraîné dans l’escalade par ses forces militaires, qu’il ne maîtrisait plus. L’armée israélienne était persuadée qu’elle pouvait et devait « gagner la guerre » et qu’il lui fallait à tout prix empêcher les politiques de négocier des compromis  [33][33] Raviv Druker, Ofer Shelach, Boomerang (en hébreu),.... Les militants armés palestiniens étaient persuadés que les Israéliens ne cèderaient sur rien tant qu’ils n’auraient pas enfin compris qu’il n’était plus en leur pouvoir de régir les territoires. Trois fois les autorités palestiniennes proclamèrent un cessez-le-feu unilatéral afin d’ouvrir la voie à des négociations politiques  [34][34] En décembre 2001, juillet 2003 et mars 2005.. Mais l’armée israélienne n’avait que faire d’un cessez-le-feu, elle voulait une capitulation de l’adversaire, qui ne vint pas. Telle fut la base de l’escalade : les forces militaires de part et d’autre étaient convaincues qu’elles avaient politiquement quelque chose à gagner à l’affrontement, et que si elles abandonnaient le combat elles n’auraient aucune chance d’arracher à l’adversaire les concessions qu’elles jugeaient minimales. La violence est l’expression de l’absence d’espace politique et a elle-même pour résultat une fermeture encore plus grande de cet espace. Dans cette situation, les forces armées sont en position de force à la fois face aux partis politiques, privés de leurs capacités de médiation, et face aux citoyens, qui dépendent d’elles et s’y trouvent mobilisés  [35][35] C. Tilly, « War Making and State Making as Organized....

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Le nouveau rapport de force entre armée, partis et citoyens consécutif au lancement de la seconde Intifada trouva bientôt sa traduction politique. En 2001, les électeurs choisirent comme Premier ministre Ariel Sharon (Likoud), qui promettait de continuer à se battre contre le terrorisme jusqu’à sa défaite complète. Il forma un gouvernement de coalition qui incluait le Parti travailliste. Aux législatives suivantes, en 2003, le Likoud remporta 40 sièges  [36][36] Le Likoud obtint 38 sièges, mais deux autres députés..., retrouvant ainsi, après ses échecs répétés des années 1990, son niveau de 1984 et de 1988, tandis que le Parti travailliste n’obtenait que 19 sièges, le plus mauvais résultat de son histoire. Mais il importe de bien comprendre la signification de ces résultats : les Israéliens votèrent pour Sharon parce que ce dernier s’était engagé à lutter sans faiblir contre le terrorisme, mais cela ne voulait pas dire qu’ils soutenaient la doctrine du « Grand Israël » qui est celle du Likoud. Dans l’ensemble, les électeurs n’étaient pas contre la perspective d’une fin de l’occupation, mais ils ne faisaient pas confiance aux plans de paix des travaillistes pour y parvenir : ils donnaient la préférence à des retraits sans négociation, décidés unilatéralement. Bref, les partis politiques étaient affaiblis, les agendas économiques et sociaux étaient bloqués et le soutien populaire à la politique d’affrontement s’exprimait par le choix du leader qui paraissait le plus apte à « vaincre le terrorisme ». Les clivages qui s’étaient fait jour dans la décennie précédente à propos des programmes économiques et sociaux étaient toujours là, mais cachés par la spirale de la violence israélo-palestinienne et les appels de Sharon à « s’unir contre l’ennemi ».

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Toutefois, le bain de sang durait depuis déjà trois ans et Sharon ne paraissait toujours pas avoir la moindre idée de la façon d’y mettre fin, ni du reste de stratégie concernant les relations avec les Palestiniens en cas de cessezlefeu. C’est alors qu’il lança son « plan de désengagement » de Gaza. Les principaux facteurs qui ont pesé dans cette décision sont au nombre de trois  [37][37] Un quatrième facteur est généralement évoqué par les... : tout d’abord, le gouvernement américain avait promis, avant d’intervenir en Irak, de créer un État palestinien en 2005, si les Palestiniens procédaient à des réformes internes et mettaient fin à la violence. Ce fut la fameuse « feuille de route », soutenue par les États-Unis, l’Union européenne, l’ONU et la Russie, et qui était supposée s’appliquer une fois la campagne militaire en Irak achevée, en mai 2003 ; ensuite, les Palestiniens se donnèrent pour Premier ministre un réformiste soutenu par les États-Unis (Mahmoud Abbas) et proclamèrent un cessez-le-feu unilatéral à l’été ; enfin, compte tenu de ces initiatives palestiniennes et du fait de la pression internationale, l’opinion publique israélienne attendait des avancées sur les négociations de paix. En novembre 2003, un groupe de leaders israéliens d’opposition et de représentants du Fatah rendit public un plan de paix très complet (appelé l’« Initiative de Genève ») qui montrait clairement que le Fatah, parti majoritaire de l’Autorité palestinienne, était prêt à un compromis historique. Ce plan démentait le discours dominant en Israël depuis la seconde Intifada selon lequel il n’existait pas de partenaire pour une négociation de paix.

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Sous l’effet de ces pressions internationales et locales, Ariel Sharon publia son propre plan au début de 2004. Celui-ci prévoyait le démantèlement de toutes les implantations juives de Gaza ainsi que le retrait et le redéploiement des forces militaires israéliennes en deçà de la frontière. Aucune négociation politique, aucune coordination pratique avec les Palestiniens n’était prévue. Le plan se présentait comme une initiative de caractère militaire, visant à améliorer l’efficacité de l’armée dans son combat contre la résistance palestinienne. Dov Weisglass, principal conseiller politique de Sharon, reconnaîtra néanmoins que l’objectif était bien d’empêcher la mise en œuvre de la « feuille de route »  [38][38] Ari Shavit, « What the Adviser Said », Haaretz, 8 octobre.... Ce retrait unilatéral était facilité par l’existence d’une frontière matérialisée par des clôtures. Du côté de la Cisjordanie, en revanche, c’étaient non seulement le nombre de colons mais aussi l’imprécision de la ligne frontière qui rendaient un plan analogue beaucoup plus difficile à appliquer.

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Le projet de Sharon répondait très bien aux trois questions qui se posaient à lui : il lui offrit un regain de popularité dans l’opinion israélienne, il fut accepté par les États-Unis comme un pas vers la paix, et les Palestiniens l’interprétèrent comme un succès de leurs efforts (le Fatah, comme la réussite de sa réforme gouvernementale et le Hamas, comme une victoire de sa résistance armée). Mais il y avait un problème : ni le Likoud ni les autres partis de la coalition gouvernementale n’y étaient favorables. Pour pouvoir le mettre en œuvre, Sharon décida donc de construire une nouvelle coalition, de rester sourd à l’opposition interne de son parti et de compenser les voix qui lui manqueraient au Parlement de la part de son camp par le soutien des partis d’opposition de gauche  [39][39] Meretz et les partis représentant les citoyens palestiniens....

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Un obstacle de taille au développement d’une dynamique politique se révéla alors au grand jour : l’éventail parlementaire n’était pas représentatif des aspirations de la société civile israélienne. Alors que la grande majorité de l’opinion publique était pour le retrait de Gaza, les partis qui s’y opposaient étaient majoritaires à la Knesset  [40][40] Les partis hostiles au plan de désengagement étaient.... Les partis de gauche restés dans l’opposition et le Parti travailliste, membre de la coalition, n’étaient pas assez forts pour imposer leur propre stratégie, à savoir un retrait négocié et coordonné avec les Palestiniens. L’opposition de gauche décida donc d’apporter son soutien au plan de Sharon parce que c’était cela ou rien, c’est-à-dire le pire.

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Hors du Parlement, deux groupes puissants s’opposaient au retrait : les colons extrémistes et une fraction importante des élites militaires, dont notamment le chef d’état-major et le chef des services de sécurité. Mais, pour la première fois depuis 2000, la position de ces deux groupes – qui voulaient la poursuite de l’affrontement jusqu’à la capitulation complète des Palestiniens – était impopulaire, et il n’était pas question pour les partis de gauche de faire bloc avec eux. Sharon suspendit les deux officiers susmentionnés, qui avaient pris publiquement position contre le plan en affirmant qu’il ne ferait qu’encourager le terrorisme. Le plan fut exécuté. Mais il n’y avait toujours aucune ouverture d’un espace de négociation avec les Palestiniens. Les partis demeuraient incapables de franchir ce pas : admettre qu’il existait un partenaire avec qui discuter. Apparemment, Sharon avait l’intention de continuer sur la même ligne – une succession d’initiatives unilatérales – et il était soutenu par une majorité d’Israéliens. Mais comment évacuer unilatéralement la Cisjordanie ? Sur quelles forces politiques appuyer une telle opération ? Où et comment fixer la frontière ? Tout cela restait extrêmement nébuleux.

La dynamique électorale de 2006

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Le retrait de Gaza eut deux conséquences fondamentales. D’une part, comme nous venons de le voir, il rendit évident le fossé qui existait entre l’opinion publique et les partis. D’autre part, il rouvrit un espace pour l’expression de programmes « internes » sur diverses questions sociales et économiques, parce que les Israéliens pouvaient de nouveau se représenter leur pays comme un État doté de frontières, exactement comme cela avait été le cas avec la première Intifada et les accords d’Oslo. Mais comment Sharon et ceux qui, à l’intérieur du Likoud, étaient restés de son côté, devaient-ils aborder les élections suivantes ? Benjamin Netanyahu se posait en rival de Sharon et était en bonne position pour le défaire aux primaires destinées à désigner le candidat du parti. Faire scission et fonder un nouveau parti, c’était prendre un gros risque, même si les sondages semblaient donner de bonnes chances à une telle initiative  [41][41] Y. Verter, « The Dwindling Sands in Sharon’s Hourglass »,.... Finalement, l’événement qui lança le « big bang », décida Sharon à sortir du Likoud pour créer le parti Kadima et l’obligea à avancer les élections d’octobre à mars 2006, fut la désignation par le Parti travailliste de son nouveau leader.

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Jusque-là, le Parti travailliste, partenaire de la coalition gouvernementale, n’était pas considéré comme dangereux pour le Likoud : son leader, Shimon Péres, était resté loyal à Sharon et favorable au maintien inconditionnel du parti dans le gouvernement jusqu’à la date normale des élections, prévues pour le mois d’octobre 2006. Le nouveau leader travailliste (et donc candidat au poste de Premier ministre), Amir Peretz, était d’un avis absolument contraire : il critiquait vertement la politique économique néolibérale du Likoud et voulait que le parti sorte du gouvernement dès l’achèvement du retrait de Gaza, afin de provoquer de nouvelles élections. Dès sa désignation à la tête du parti, il appliqua cette ligne : les travaillistes quittèrent la coalition et Sharon dut avancer la date des législatives. Or, si lui, Sharon, était toujours très populaire, le Likoud avait perdu la confiance de l’opinion, d’une part, à cause de la fronde intérieure qu’il menait contre son propre leader, d’autre part à cause de la politique néolibérale du ministre des Finances Benjamin Netanyahu, à laquelle étaient imputées une pauvreté croissante et une inégalité économique parmi les plus fortes des pays développés. Et Netanyahu, en dépit de son impopularité, jouissait d’un soutien considérable à l’intérieur de son parti et avait toutes les chances de l’emporter sur Sharon dans les primaires internes sur la base de l’hostilité – majoritaire chez les adhérents – au désengagement. Il ne restait à Sharon qu’à faire scission.

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Face à l’incapacité du Likoud de prêter l’oreille à l’opinion publique, la perspective d’un nouveau parti rouvrait l’espace politique ; les priorités, les idées et les intérêts de la société civile, qui n’étaient plus représentés à la Knesset, pouvaient de nouveau être débattus. L’ouverture à de nouveaux thèmes opérée par Amir Peretz trouvait là son prolongement dynamique. Le « big bang » politique de 2006, c’est cela : l’éclatement du carcan imposé par la dichotomie identitaire « gauche »/« droite », qui non seulement avait longtemps fermé l’espace politique aux Palestiniens en légitimant l’occupation, mais aussi avait neutralisé les citoyens israéliens en les dressant les uns contre les autres sur la base de différences d’origine ou autour de symboles et d’identités socioculturelles sans rapport avec les choix de politique publique. L’espace s’ouvrait à la discussion et à la représentation de divers intérêts, positions et idées sur les questions « internes », c’est-à-dire, pour l’essentiel, sociales et économiques. Il donnait également une vigueur nouvelle à la représentation d’identités socioculturelles, qui furent pour la première fois ouvertement mises en débat et plus seulement utilisées à mobiliser les ressentiments contre « les autres », comme dans les élections précédentes. La grande surprise fut ainsi le score (7 sièges) d’un nouveau parti, le Parti des retraités, qui n’avait qu’un seul point à son programme, la défense des intérêts des personnes âgées. Plusieurs communautés aux fortes identités culturelles cumulèrent 48 députés : les juifs orthodoxes (18), les citoyens originaires de l’ex-URSS (11), les Palestiniens (10), les nationalistes religieux (9). Les enclaves socioculturelles avaient progressé après l’assassinat de Rabin, mais depuis octobre 2000 leurs discours et leurs priorités avaient été repoussés au second plan par le caractère aigu du conflit israélo-palestinien.

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Durant la campagne, les Israéliens purent de nouveau imaginer leur espace « intérieur », grâce à la promesse que leur faisaient les deux principaux partis, Kadima et les travaillistes, de poursuivre en Cisjordanie la politique de retrait des territoires occupés. Mais les négociations de paix restèrent une option marginale, un vague coup de chapeau à la « feuille de route » et aux attentes de la communauté internationale. Certes, les travaillistes en avaient fait un de leurs mots d’ordre distinctifs en début de campagne, mais ils changèrent de discours après l’élection du Hamas en janvier, pour se rallier à la « lutte contre le terrorisme » de Sharon. Ils déclarèrent alors adhérer au projet de retrait unilatéral de Cisjordanie et soulignèrent qu’il n’y avait pas de divergence entre eux et Kadima en ce qui concernait le programme « extérieur » ; le vrai débat, disaient-ils, portait sur la politique sociale et économique. D’ailleurs, la plupart des partis mirent plutôt en avant les questions socio-économiques et culturelles ; les seuls qui centrèrent leur campagne sur le retrait unilatéral de Cisjordanie (pour s’y opposer) furent le Likoud sous la direction de Netanyahu et un regroupement de partis nationalistes religieux, l’Union nationale (Ichud Leumi), représentant les colons extrémistes. On peut donc dire que le « Grand Israël », comme mot d’ordre unificateur de l’ensemble de la « droite », avait disparu. Le trait commun le plus évident de la « droite » lors de cette campagne fut le discours ouvertement agressif contre les Arabes en général, et non plus seulement ceux des territoires occupés : les citoyens palestiniens d’Israël furent eux aussi qualifiés d’ennemis dangereux, surtout par le parti d’immigrants russes Israël Betenu. Si l’on prend ensemble les partis ouvertement anti-arabes (Israël Betenu, le parti orthodoxe Shas et Agudat Israël) et les partis du « Grand Israël » (Likoud et Ichud Leumi), on arrive à un total de 50 députés. Mais cela ne faisait pas un « camp politique », puisqu’ils n’étaient pas du même avis au sujet de la Cisjordanie.

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Le seul fait que trois partis ouvertement anti-arabes aient été considérés comme des partenaires légitimes dans une coalition du centre et de la gauche  [42][42] Avant l’élection, Amir Peretz avait promis de ne pas... donne une idée de ce qu’est ce « centre gauche » : lui aussi est antiarabe, seulement il tient un discours beaucoup plus subtil. Le Parti travailliste et Kadima sont favorables à un retrait de Cisjordanie à cause du « danger démographique » (selon leurs termes) que représentent les Arabes. Leurs raisons n’ont rien à voir avec le caractère antidémocratique de l’occupation militaire ni avec le droit à l’autodétermination des Palestiniens, leur but n’est pas une paix juste ni même la fin des pires violences, mais l’amélioration de la capacité de l’État à contrôler son territoire et sa population. Depuis 2003, la fixation unilatérale de la frontière et la construction du mur de séparation reçoivent l’approbation des sympathisants travaillistes comme de ceux du Likoud. Elles ont été décidées pour pallier l’incapacité de l’armée à contrôler les mouvements des Palestiniens et à empêcher les attentats terroristes dans les villes israéliennes, incapacité qui est elle-même la conséquence de frontières brouillées.

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Les discours et les sentiments anti-arabes ont eu également un autre effet, indirect, sur l’issue du scrutin : le résultat médiocre du Parti travailliste. S’il parvint à imposer les thèmes économiques dans la campagne, obligeant la plupart des autres partis à présenter aux électeurs leurs propositions en la matière, Amir Peretz ne réussit pas à enclencher une dynamique de popularité. Sa « délégitimation » par la plupart des médias se nourrissait en apparence de son inexpérience supposée et d’une image de dirigeant ouvrier « extrémiste ». On se moquait aussi beaucoup de son mauvais anglais et de ses envolées oratoires, mais ce qui était en cause, en réalité, c’était son origine culturelle arabe (marocaine), à laquelle s’ajoutaient son origine de classe et ses propositions économiques, en particulier la hausse du salaire minimum et une loi nationale sur les retraites  [43][43] Sur les sentiments antimarocains, voir A. Levy, Nous.... Les élites à dominante européenne et les classes moyennes qui votaient habituellement pour le Parti travailliste se sont senties trahies par la désignation d’un leader issu du même milieu socioculturel que leurs adversaires politiques habituels, puisque les électeurs « de droite » étaient précisément identifiés aux Marocains de milieux défavorisés. Tandis que les commentateurs politiquement corrects donnaient de Peretz l’image d’une personne n’ayant pas la « stature » d’un Premier ministre, les histoires drôles qui circulaient sur son compte et les interviews de simples électeurs montraient clairement que ce qui faisait problème, c’était son origine ethnique  [44][44] Daniel Ben Simon, « Nicht Underzere », Haaretz, 17.... Classe et ethnicité coïncident assez largement en Israël, et ce phénomène favorise la construction sociale d’« ethno-classes » mobilisables à des fins électorales.

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Si le « big bang » a consisté pour le Likoud à passer de 40 à 12 députés, le Parti travailliste s’est maintenu à son plancher de 19 sièges. En revanche, l’origine sociale de ses sympathisants a changé : de vieux électeurs jusque-là fidèles ont voté cette fois pour d’autres formations (principalement la liste des retraités et Kadima), tandis que le parti devenait, pour la première fois, une force significative dans les villes périphériques peuplées en majorité de Mizrahi défavorisés. Mais le « centre » n’a été créé qu’en réaction à la volonté du Likoud de bloquer la politique de Sharon et à la désignation de Peretz à la tête des travaillistes. Ce que voulaient ses électeurs, c’était Sharon. Maintenant que Sharon est plongé dans le coma, ni Kadima ni ses électeurs n’ont plus rien à partager, et le parti du centre ne dispose d’aucune institution légitime de prise de décision.

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Ehoud Olmert a pris la succession de Sharon de la manière la plus conservatrice possible : pour les décisions du parti, il consulte les conseillers de Sharon, pour les décisions économiques, les fonctionnaires des Finances, et pour la politique vis-à-vis des Palestiniens, les militaires. C’est ce qui l’a conduit à s’engager publiquement à ne pas négocier avec le Hamas et à ne pas confier à Amir Peretz le portefeuille des Finances. Comme le parti au pouvoir n’a ni base, ni institutions, ni chef populaire, ni programme, ni discours, il est devenu la voix de ceux qui conduisent au jour le jour le char de l’État. Le problème, c’est que lors des dernières élections les citoyens se sont précisément prononcés en grande majorité contre les politiques élaborées par les fonctionnaires : les programmes économiques néolibéraux du ministère des Finances et la prolongation ad vitam aeternam de la guerre avec les Palestiniens, voulue par les généraux.

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Les résultats du scrutin de 2006 ont été le reflet du déplacement du débat politique israélien vers les questions intérieures : affaiblissement pour les deux partis identifiés à la poursuite indéfinie de l’occupation en Cisjordanie (21 sièges  [45][45] Le Likoud a obtenu 12 sièges et l’Union des colons... ), majorité de 65 députés pour les partis ayant des positions « centristes », c’est-à-dire ambiguës ou inexistantes, sur les questions de frontières  [46][46] J’entends par là Kadima (29), deux partis orthodoxes..., et seulement 34 sièges pour les partis favorables à une paix et à un retrait négociés « sur la base » des frontières de 1967  [47][47] Parti travailliste (19), Meretz (5) et trois partis.... On peut aussi voir les choses sous un autre angle et dire que le parti majoritaire, Kadima, n’a que 29 députés, contre 70 qui représentent des programmes économiques ou ethnoculturels. Mais il reste que nous sommes devant un énorme point d’interrogation quant à la dynamique future de la politique israélienne. Les partis du centre (Kadima et retraités) ont attiré presque le tiers des électeurs mais ils n’ont pourtant pas vraiment de position établie et partagée, que ce soit sur les questions internes ou externes, et leurs électeurs les abandonneront s’ils se sentent floués. Toute la question est de savoir si le « centre » sera capable de construire un espace stable de représentation, avec des électorats fidèles, et de faire entrer Kadima dans le paysage institutionnel. Selon moi, il ne peut se développer aucun véritable jeu politique « interne » sans développement des relations avec la population palestinienne des territoires occupés et avec ses partis. Or, là, les règles démocratiques permettant de contenir les conflits n’ont pas cours. En outre, l’ouverture de l’espace politique israélien a eu pour pendant la fermeture de l’espace pour les Palestiniens (et pas seulement ceux des territoires occupés). Cette tension, que dessinent la frontière symbolique entre juif et non juif et les frontières physiques de l’État d’Israël, ne peut être, dans l’état actuel des choses, ni contenue ni surmontée par un processus démocratique de représentation, de négociation et de compromis. L’absence d’articulation entre les ouvertures de ces deux espaces politiques est démobilisatrice parce que personne ne peut croire que des partis qui ignorent les Palestiniens puissent conduire les deux grands changements structurels espérés par la majorité des Israéliens : le démantèlement des colonies (la fin de l’occupation) et une redistribution plus égalitaire des richesses. En outre, les Israéliens savent très bien que les partis israéliens ne sont pas les seuls à prendre les décisions qui influeront sur leurs destinées : il faut aussi compter avec les Palestiniens, les pays voisins, les États-Unis et même l’Union européenne et l’ONU. Les limites et la fragilité de la dynamique démocratique israélienne, sa dépendance à l’égard de forces extérieures et sa tendance à dégénérer en violence ont du reste été brutalement démontrées juste après la formation du nouveau gouvernement. Les hostilités dans la bande de Gaza – assassinats ciblés d’un côté, tirs de roquettes de l’autre – ont connu une escalade qui a conduit à un retour massif de l’armée israélienne sur le territoire, après l’enlèvement d’un soldat israélien. Les questions intérieures remises à l’ordre du jour par la campagne et les élections sont passées à la trappe, et l’affrontement violent avec le Hezbollah libanais en juillet-août 2006 a refait des États-Unis, de l’Union européenne, de l’ONU et de la Ligue arabe des acteurs influents de l’élaboration de la politique israélienne. Quant au projet gouvernemental de retrait unilatéral de Cisjordanie, il a été purement et simplement enterré par l’échec des opérations militaires au Liban, car les succès du Hezbollah ont été présentés dans le discours public comme une conséquence des retraits unilatéraux précédents : celui du Liban en mai 2000 et celui de Gaza en août 2005.

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Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou

Notes

[1]

Voir Orna Kazin, « Fear of Ideology », Haaretz, 2 avril 2006 ; ainsi que Yossi Sarid, « The Election Campaign that Never Was » ; Yossi Verter, « The Most Democratic, the Most Decisive, the Most Sleepy » et Ilan Shahar, « How Low Can It Go ? », Haaretz, 28 mars 2006.

[2]

En 2001 eut lieu une élection extraordinaire du Premier ministre qui battit le record d’abstention (38 %). Mais c’était une situation particulière : la population arabe et une partie des électeurs juifs avaient appelé au boycottage et ce n’était pas une élection législative, c’est-à-dire mettant en concurrence des partis. Je l’écarte donc de mon analyse, même si elle confirme la tendance générale à une perte de confiance de la population dans le jeu politique.

[3]

Samy Smooha, « Class, Ethnic and National Cleavages and Democracy in Israel », dans Ehud Sprinzak, Larry Diamond (eds), Israeli Democracy under Stress, Boulder (Co.), Lynne Rienner, 1993.

[4]

Oren Yiftachel, « Debate : The Concept of “Ethnic Democracy” and its Application to the Case of Israel », Ethnic and Racial Studies, 15 (1), 1993, p. 36-125.

[5]

S. Smooha, « Class, Ethnic and National Cleavages and Democracy in Israel », cité.

[6]

O. Yiftachel, « The Internal Frontier : Territorial Control and Ethnic Relations in Israel », Regional Studies (Department of Geography, Ben Gurion University, Beer-Sheva), 30 (5), août 1996, p. 493-508, et « Israeli Society and Jewish-Palestinian Reconciliation : “Ethnocracy” and its Territorial Contradictions », Middle East Journal, 51 (4), 1997, p. 505-519.

[7]

Yoav Peled, « Ethnic Democracy and the Legal Construction of Citizenship : Arab Citizens of the Jewish State », The American Political Science Review, 86 (2), 1992, p. 432-443 ; Gershon Shafir, Yoav Peled, Being Israeli : The Dynamics of Multiple Citizenship, New York, Cambridge University Press, 2002.

[8]

Barrington Moore, Jr, Social Origins of Dictatorship and Democracy, Harmondsworth, Penguin Books, 1966 ; Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stephens, John D. Stephens, Capitalist Development and Democracy, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

[9]

Lev L. Grinberg, « La démocratie imaginée en Israël. Fondements théoriques et perspective historique » (en hébreu), Israeli Sociology, 3,1999, p. 209-240.

[10]

Claus Offe, « Homogeneity and Constitutional Democracy : Coping with Identity Conflicts through Group Rights », The Journal of Political Philosophy, 6,1998, p. 113-141.

[11]

Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States : AD 990-1992, Cambridge, Blackwell, 1992.

[12]

Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Le Seuil, 2001.

[13]

Michael Mann, The Dark Side of Democracy : Explaining Ethnic Cleansing, New York, Cambridge University Press, 2005.

[14]

Voir C. Tilly, « Democracy is a Lake », dans George Reid Andrews, Herrick Chapman (eds), The Social Construction of Democracy, 1870-1990, New York, New York University Press, 1995.

[15]

C’est la raison pour laquelle la mondialisation transforme en profondeur les régimes démocratiques bien établis : comme elle donne beaucoup plus de pouvoir au grand capital et affaiblit les travailleurs, les classes moyennes et les institutions étatiques, les partis cessent de représenter les intérêts en conflit au sein de la société et des politiques économiques différentes.

[16]

Yonathan Shapiro a soutenu que le problème de la démocratie israélienne est qu’elle « ne fonctionne pas », mais il a surtout insisté sur le manque de libéralisme et la mobilisation collectiviste des citoyens, que ce soit pour le « socialisme » ou le « populisme national ». Voir Y. Shapiro, La démocratie israélienne (en hébreu), Masada, Ramat Gan Oven, 1989 ; Y. Shapiro, Une société otage des politiciens (en hébreu), Tel Aviv, Sifriat Hapoalim, 1996.

[17]

L. L. Grinberg, « La démocratie imaginée en Israël. Fondements théoriques et perspective historique » (en hébreu), art. cité.

[18]

Ibid..

[19]

Autrement dit, les grandes organisations sionistes de gauche, qui, selon Peled et Shafir, ont commencé à décliner à partir de 1985 (cf. Being Israeli : The Dynamics of Multiple Citizenship, op. cit.). Pour une description et une analyse détaillées du rôle central joué par la Histadrout dans la création de l’État d’Israël et la vie politique par la suite, voir Y. Shapiro, Ahdout Avoda, le pouvoir d’une organisation politique (en hébreu), Tel Aviv, Am Oved, 1975 ; Peter Medding, Mapai in Israel : Political Organisation and Government in a New Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1972 ; L. L. Grinberg, Split Corporatism in Israel, Albany, State University of New York Press, 1991 ; Michael Shalev, Labour and the Political Economy in Israel, Oxford, Oxford University Press, 1992.

[20]

Il s’agit de deux types de colonies, le kibboutz (collectiviste) et le moshav (coopératif). Pour une description complète des motivations du Parti travailliste dans l’extension des colonies après 1967, voir Gershom Gorenberg, The Accidental Empire, New York, Times Books, 2006.

[21]

Moshe Lissak, Daniel Maman, « Israel », dans Constantine Panos Danopoulos, Cynthia Ann Watson (eds), The Political Role of the Military : An International Handbook, Westport, Greenwood Press, 1996 ; Ben Eliezer, The Making of Israeli Militarism, Bloomington, Indiana University Press, 1998.

[22]

Voir la structure sociale du vote dans Dan Caspi, Avraham Diskin, Emmanuel Gutman (eds), The Roots of Begin’s Success : The 1981 Elections, Londres, Croom Helm, 1984 ; Asher Arian, Michal Shamir, The Elections in Israel, 1984, Tel-Aviv, Ramot, 1986.

[23]

48 pour le Likoud et 47 pour les travaillistes.

[24]

Voir G. Gorenberg, The Accidental Empire, op. cit. ; L. L. Grinberg, « The Crisis of Statehood : A Weak State and Strong Political Institutions », Journal of Theoretical Politics, 5,1993, p. 89-107.

[25]

Sara Helman, « Negotiating Obligations, Creating Rights : Conscientious Objection and the Redefinition of Citizenship in Israel », Citizenship Studies, 3 (1), 1999, p. 45-69.

[26]

L. L. Grinberg, « The Crisis of Statehood : A Weak State and Strong Political Institutions », art. cité.

[27]

En référence à ce que Shafir et Peled appellent respectivement la citoyenneté « républicaine » (du soldat) et « ethno-nationale » (du juif), qu’ils opposent à la citoyenneté « libérale ». Cf. Being Israeli : The Dynamics of Multiple Citizenship, op. cit..

[28]

Les mécanismes par lesquels l’insécurité produite par l’occupation renforce le pouvoir de l’armée et l’idéologie sécuritaire ne sont pas simples. Je n’ai pas la place ici d’analyser ce phénomène ; disons seulement qu’il s’agit d’une combinaison de l’effet de « protection » créé par l’État (Cf. C. Tilly, « War Making and State Making as Organized Crime », dans Peter B. Evans, Dietrich Rueschemeyer, Theda Skocpol (eds), Bringing the State Back In, Cambridge/ New York, Cambridge University Press, 1985) et d’un « complexe d’insécurité » particulier, caractéristique de la culture juive et exacerbé par le génocide de la seconde guerre mondiale.

[29]

Jamal R. Nassar, Roger Heacock, Intifada : Palestine at the Crossroads, New York, Praeger, 1990 ; Zachary Lockman, Joel Beinin, Intifada : The Palestinian Uprising against Israeli Occupation, Boston, South End Press, 1989.

[30]

C’est le leader du Parti travailliste Yitzhak Rabin lui-même qui a opposé les notions de « processus de paix » et de « fabrication de la paix ». Voir Le chercheur de paix. Discours du Premier ministre Yitzhak Rabin (en hébreu), Tel-Aviv, Zamora-Bitan, 1995.

[31]

Il sortit des urnes une majorité hostile à la droite, comprenant le Parti travailliste (44 sièges), Meretz (12 sièges) et deux partis représentant les citoyens palestiniens (Chadash et Mada, 5 sièges), qui, pour la première et à ce jour la dernière fois, furent englobés dans le jeu politique, bien qu’ils n’aient pas rejoint la coalition gouvernementale.

[32]

Charles Enderlin, Shattered Dreams, New York, Other Press, 2002 ; Dennis B. Ross, The Missing Peace : The Inside Story of the Fight for Middle East Peace, New York, Farras, Straus & Giroux, 2004 ; Yoram Meital, Peace in Tatters : Israel, Palestine and the Middle East, Boulder, Lynne Rienner, 2006.

[33]

Raviv Druker, Ofer Shelach, Boomerang (en hébreu), Jérusalem, Keter, 2004.

[34]

En décembre 2001, juillet 2003 et mars 2005.

[35]

C. Tilly, « War Making and State Making as Organized Crime », cité.

[36]

Le Likoud obtint 38 sièges, mais deux autres députés venus du parti russophone Israël Bealia le rejoignirent tout de suite après les élections.

[37]

Un quatrième facteur est généralement évoqué par les colons hostiles à Sharon. Leur raisonnement, qui s’appuie sur des faits réels, est cependant très hypothétique : ils prétendent que le Premier ministre, qui faisait alors l’objet, ainsi que ses fils, d’enquêtes de police, aurait voulu avec cette décision détourner l’attention de l’opinion publique (voir R. Druker, O. Shelach, Boomerang (en hébreu), op. cit.).

[38]

Ari Shavit, « What the Adviser Said », Haaretz, 8 octobre 2004.

[39]

Meretz et les partis représentant les citoyens palestiniens empêchèrent la chute du gouvernement Sharon parce qu’ils étaient pour le retrait, tout en étant contre son unilatéralité. Un nombre non négligeable de députés du Likoud (16) se constitua en groupe « rebelle », mais même parmi les ministres qui avaient soutenu le plan dans un premier temps, il y eut des opposants, le plus connu d’entre eux étant Benjamin Netanyahu.

[40]

Les partis hostiles au plan de désengagement étaient le Likoud, Shas, Agoudat Israël, Mafdal et Ichud Leumi ; ils totalisaient 69 sièges et s’il n’y avait pas eu suffisamment de députés du Likoud indisciplinés pour le voter, le plan ne serait pas passé.

[41]

Y. Verter, « The Dwindling Sands in Sharon’s Hourglass », Haaretz, 14 novembre 2005.

[42]

Avant l’élection, Amir Peretz avait promis de ne pas siéger dans un gouvernement aux côtés du parti Israël Betenu à cause des positions anti-arabes de ce dernier, mais, après l’élection, il ne s’opposa pas aux négociations entreprises par Kadima avec ce parti, lequel, toutefois, ne fut finalement pas inclus dans la coalition.

[43]

Sur les sentiments antimarocains, voir A. Levy, Nous nettoierons les Marocains (en hébreu), y-net, 19 février 2006 (hhttp :// wwww. ynet. co. il/ articles/ 0,7340,L-3218219,00.html).

[44]

Daniel Ben Simon, « Nicht Underzere », Haaretz, 17 mars 2006.

[45]

Le Likoud a obtenu 12 sièges et l’Union des colons religieux Ichud Leumi, 9.

[46]

J’entends par là Kadima (29), deux partis orthodoxes juifs, Shas et Agoudat Israël (18), le Parti d’immigrants d’origine soviétique Israël Beteinu (11) et la liste des retraités (7).

[47]

Parti travailliste (19), Meretz (5) et trois partis bénéficiant des voix des citoyens palestiniens : Chadash (3) Raam (4) et Balad (3).

Résumé

English

A Silent Big Bang? A Historical Perspective on Israeli Democracy and the 2006 Elections If the 2006 election campaign seems to have left voters cold or indifferent, it is because they know very well that Israeli political parties are not the only ones making the decisions that will influence their fate: The Palestinians, neighboring countries, the United States, and even the European Union and the UN must be taken into account. A democratic election limited to the community of citizens in its pre-1967 definition cannot settle everything. It will never be any more than one aspect among others of the political dynamics on which the fate of the populations living in the territories disputed by Israel and Palestine depends. The theory propounded here is that democratic rules thus limited are incapable of producing a political space that can contain the conflicts, and this due to the lack of consensus regarding the borders of the state and the nation and the lack of an undisputed definition of those who are its “citizens with equal rights.” Yet these are essential conditions for any legitimate democratic process by which social antagonism can be mediated and resolved by assumed compromises. When the process of opening a political space for collective demands is blocked, then violence becomes an option.

Plan de l'article

  1. La question de la « démocratie israélienne »
  2. Partis et coalitions après 1967
  3. Les relations israélo-palestiniennes : ouverture et fermeture de l’espace politique palestinien
  4. La dynamique électorale de 2006

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