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1 Indésirable, impraticable, inopérante, conflictuelle, contraire à l’histoire. Les qualificatifs employés pour analyser la mise en place d’une nouvelle organisation fédérale en Éthiopie à partir de l991 exprimaient le désarroi et le scepticisme  [1]. La plupart des analystes familiers de ce pays avaient vu en quelques années s’effondrer le régime révolutionnaire tenu par la plus grande armée d’Afrique, sous l’autorité du lieutenant-colonel Mengistu Haïlé Maryam. L’époque était à la perte des repères les plus assurés – certains, à l’instar de François Furet, parlaient même d’illusions  [2]. Cette perte, provoquée par la dislocation du bloc communiste et l’autodissolution de l’URSS, était d’autant plus fracassante qu’elle avait été largement imprévue. Il s’agissait de garder l’œil ouvert, et le bon, afin de discerner pour chaque régime de transition le scénario d’évolution le plus probable et les obstacles majeurs qui devraient être franchis.

2 Dans le cas du régime de transition éthiopien, c’est notamment l’usage du critère ethnique comme principal outil du redécoupage des unités administratives qui fit l’objet des anticipations les plus catastrophistes. En exposant les lignes de fractures du pays pour en faire la base d’une architecture nouvelle du pouvoir, les nouveaux dirigeants éthiopiens, issus de la coalition de plusieurs mouvements rebelles sécessionnistes, étaient soupçonnés d’entraîner vers la dissolution violente cette nation historique, constituée par plusieurs siècles de souveraineté indépendante. Un sort comparable aux Balkans, lieu commun de la désagrégation étatique le plus usité dans cette phraséologie d’experts, était prédit.

3 Malgré des contradictions internes, que nous exposerons plus loin, l’ethno-fédéralisme éthiopien, près de vingt ans après sa conception, tient toujours et n’a pas encore généré de crise majeure. Les tensions sont fortes, des accès de violence éclatent sporadiquement, mais les conflits les plus graves qui se sont produits ces dernières années sont moins liés à l’expression de tensions entre groupes locaux de dimensions variables ou au sein de chacun d’eux, qu’à des problèmes géopolitiques de dimension régionale et internationale, comme l’intervention militaire éthiopienne en Somalie entre décembre 2006 et février 2009 et le contentieux frontalier avec l’Érythrée, militairement éteint depuis 2000 mais faisant toujours l’objet de fortes tensions diplomatiques.

4 Comment ce régime est-il arrivé, jusqu’à présent, à maîtriser la question de la représentation politique des groupes dits ethniques ? Indépendamment du contrôle sécuritaire et de la limitation des libertés publiques, que nous ne traiterons pas ici, une partie de la réponse réside dans l’architecture du régime reposant sur une organisation fédérale qui fait de l’ethnicité une catégorie administrative empilée sur des cadres plus anciens.

5 Avant d’aborder cette question, il nous faut retracer les dynamiques de formation de l’État contemporain, à travers la question dite des nationalités. Cette dernière expression, issue de l’histoire de la désagrégation de l’empire austro-hongrois  [3], qui n’est pas sans présenter de parallélismes avec le cas éthiopien, fut empruntée à la phraséologie marxiste par les intellectuels éthiopiens dans les dernières années du règne du roi des rois Hailé Sélassié (destitué en 1974), quand des mouvements rebelles se formèrent aux marges du pays. Par la suite, la dictature militaire prétendit établir des bases nouvelles, inspirées du communisme soviétique, pour répondre à ces revendications en accordant quelques éléments de reconnaissance formelle aux identités régionales subalternes. Mais la rigidité du nationalisme défendu par ce régime contribua à son effondrement.

6 Pour comprendre l’usage du facteur ethnique dans la mise au point du régime fédéral éthiopien depuis 1991  [4], notre propos convergera vers l’analyse du recensement de la population entrepris en octobre 1994, qui peut être considéré comme la pièce maîtresse de ce nouvel édifice politique parce qu’il servit à entériner des découpages administratifs assez instables et contestés depuis leur mise en place trois ans plus tôt. Ce recensement n’était pas le premier réalisé en Éthiopie  [5], et ce n’était pas non plus la première fois que la diversité était mesurée. La dictature militaire avait voulu réaliser sa transformation en démocratie populaire en s’appuyant sur une description scientifique des ethnies. Le recensement de 1984 comportait une question sur les appartenances ethniques, mais l’application de ses résultats au découpage des unités administratives était restée lettre morte. Le recensement de 1994 reprit cette démarche au point où elle s’était interrompue et la conduisit jusqu’au bout, en fournissant des données d’une extrême précision sur les questions d’identités qui servirent à l’élaboration d’espaces de représentation politique entièrement nouveaux.

7 Ces chiffres seront discutés. Il sera moins question de leur fiabilité que des dispositifs de classification et des grilles d’analyse à partir desquels ils ont été élaborés. Les configurations qu’ils révèlent, en apparence contrastées à large échelle, mais très intriquées à des niveaux d’observation plus focalisés permettront enfin de se demander dans quelle mesure des données de cette nature peuvent servir à fonder un régime de démocratie représentative.

Dynamiques de formation de l’État éthiopien contemporain

8 Pour comprendre les enjeux du recensement de la diversité ethnique éthiopienne dans le cadre de la mise en place du régime fédéral actuel, il est indispensable de rendre compte, dans les grandes lignes, des dynamiques de formation de l’État éthiopien contemporain  [6]. Son cadre frontalier actuel a été fixé au début du XXe siècle, quand les puissances coloniales européennes ont reconnu qu’un royaume local, de foi chrétienne, détenait la souveraineté sur de vastes territoires à l’intérieur de la Corne de l’Afrique.

La structuration de l’espace impérial éthiopien

9 Le royaume chrétien d’Éthiopie, établi sur les massifs montagneux du Nord-Ouest de la région, était issu du royaume ancien d’Aksum, qui s’était christianisé à partir du IVe siècle. Depuis le XIIIe siècle, le pouvoir se transmettait au sein d’une dynastie dite salomonide parce que les rois faisaient remonter leurs origines à l’épisode biblique de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Au fil des siècles, cet espace politique s’était agrandi par des conquêtes militaires visant la captation des ressources des territoires périphériques, notamment la mise en esclavage des sociétés païennes. Des mouvements d’évangélisation portés par des réseaux monastiques en situation de concurrence assuraient l’emprise idéologique sur les territoires conquis, repoussant plus loin le cercle des peuples à asservir. L’édification de cette hégémonie n’a pas été un processus linéaire. Le pouvoir chrétien a dû plusieurs fois reculer, parfois au point de disparaître, contre des pouvoirs rivaux, certains adhérant à l’islam, d’autres isolés ou réfractaires par rapport aux monothéismes universels. Ces antagonismes, qui pouvaient atteindre des dimensions de conflits régionaux de très vaste envergure, ont contribué à la construction d’une arène élargie. Avant d’être en mesure de s’imposer comme l’autorité centrale, le royaume des Salomonides n’était qu’une composante de cet espace.

10 Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les souverains chrétiens, favorisés par leurs relations de coreligionnaires  [7] avec les États européens, purent disposer de nouvelles technologies, notamment d’armes à feu, leur donnant un avantage sur leurs adversaires. Cette supériorité militaire leur permit d’accélérer les conquêtes et de former un espace impérial dilaté. Par la suite, les Européens entreprirent de partager entre eux l’ensemble des territoires de l’Afrique, convertissant les traités d’amitié et de relations commerciales en rapports de soumission. Par la diplomatie et par les armes, les souverains éthiopiens réussirent à déjouer ces tentatives d’incursion, en cédant aux puissances coloniales le contrôle des côtes de la mer Rouge.

Un empire de « Mégalomanie »

11 La relecture, la recomposition, la réappropriation de ce passé ont produit le nationalisme d’État éthiopien, de façon concomitante, concurrente et mimétique par rapport aux nationalismes européens. Par bien des aspects, l’Éthiopie offre en effet une configuration en grande partie comparable aux empires d’Europe centrale et orientale. Comme dans le modèle d’empire de « Mégalomanie » conçu par Ernest Gellner dans sa typologie des nationalismes  [8], cet État présente une situation de dissymétrie ethnique entre une haute culture centrale, dite Amhara, et d’autres cultures en situation subalterne.

12 La langue amharique et le système de valeurs du territoire d’Amhara, considéré comme le berceau de la dynastie salomonide, s’étaient constitués depuis le XIIIe siècle comme les caractères distinctifs de l’aristocratie chrétienne. Le clergé conservait l’usage de la langue ancienne d’Aksum, le guèze, pour la transmission par l’écrit des textes liturgiques et savants. Avec l’entrée de l’Éthiopie dans la modernité, à travers des contacts et des frictions avec les nations européennes, l’usage écrit de l’amharique s’est développé. Ce faisant, cette langue est devenue le vecteur d’une culture politique reconfigurée, portée par une nouvelle classe lettrée laïque, dont l’élite était formée à l’étranger. La maîtrise de la langue et des codes culturels amhara étant requise pour gravir les premiers échelons des hiérarchies civiles (scolaires, administratives), militaires ainsi que religieuses, l’usage du guèze s’éroda progressivement. L’amharique et les manières d’être amhara furent ainsi remodelés en servant à la fois de support de diffusion de la modernité et de réceptacle à l’incorporation des élites des territoires conquis. Cette structuration de l’identité nationale éthiopienne a perduré jusqu’à aujourd’hui.

13 Face à ce processus, les autres ensembles culturels d’Éthiopie étaient mis en situation de domination, réduits à des positions de périphéries déclassées par rapport à la centralité du pouvoir amhara, et exploitées par les représentants de ce pouvoir  [9]. Pour amoindrir les capacités de résistance locale contre ces inégalités, en empêchant l’émergence d’une classe intellectuelle et politique, l’accès aux moyens de développement culturel (l’éducation et l’usage de l’imprimé notamment) a été interdit aux sociétés subalternes. Cependant, certains groupes de taille importante (comme les Oromo ou les Tigray), capables de rivaliser avec l’hégémonisme amhara, ont formé des mouvements de libération dans les années 1970, aspirant à la formation d’entités politiques autonomes.

14 Dans le modèle d’empire de « Mégalomanie » décrit par Gellner, des mouvements similaires sont analysés sous la désignation de « Ruritanie », qui couvre une série de territoires d’où émergent des nationalismes culturels œuvrant à la désagrégation de l’empire. Ces nationalismes sont portés par des élites à la fois intégrées dans la culture dominante et impliquées dans l’élaboration d’une version unifiée de la langue et du profil culturel de leur nation afin de faire exister celle-ci comme espace politique reconnaissable et autonome.

Le régime révolutionnaire éthiopien (1974-1991) et les premières expériences de recensement ethnique

15 Malgré ces expressions de défiance, voire de lutte des périphéries contre la construction impériale de l’État éthiopien, le facteur ethnique a été secondaire dans le déclenchement de la Révolution éthiopienne de 1974.

16 La principale difficulté de la politique de modernisation de l’État impérial éthiopien jusqu’à la destitution de Hailé Sélassié a été la réforme, sans mesure d’abolition, des structures féodales de gestion de la terre et des taxations excessives qui pesaient sur les paysans. Ces problèmes étaient plus accentués au Sud qu’au Nord. Au Nord, les paysans étaient soumis à des propriétaires fonciers (dont l’Église), mais des lopins de micro-propriété inaliénable, non taxables, leur donnaient une marge d’autonomie. Au Sud, la totalité des terres avaient été distribuées aux officiers et aux soldats qui avaient participé à la conquête de ces territoires à la fin du XIXe siècle. Ces colons étaient originaires des territoires amhara ou avaient été incorporés à l’ethnicité amhara à travers l’armée. Cette situation d’exploitation et ses nombreux excès généraient de fortes tensions.

17 À cette crise profonde de la ruralité s’est ajoutée une crise de la modernité. Parmi les élites formées aux savoirs et aux techniques modernes, concentrées dans les villes, un nombre croissant d’individus ne trouvaient pas de débouchés dans des structures de développement économique encore trop faibles. Pour ceux qui étaient originaires des sociétés périphériques, cette situation révélait les limites de l’intégration dans le modèle amhara de mobilité et d’ascension sociale et les amenait à considérer la domination politique et culturelle des Amhara comme une forme de colonialisme intérieur. Ce sentiment était exprimé de plus en plus ouvertement, notamment par l’emprunt d’arguments portés par les mouvements anticolonialistes africains des années 1960 : « Pour être un authentique Éthiopien, il faut parler l’amharique, écouter la musique amhara, accepter leur religion, le christianisme orthodoxe, et porter leur costume. Parfois, il faut aller jusqu’à changer de nom. En bref, et pour reprendre l’expression de Frantz Fanon, pour être Éthiopien, il faut porter un masque amhara. Essayez d’affirmer votre identité nationale et vous serez automatiquement accusés de tribalisme ; à moins que vous n’ayez la grâce d’être né amhara »  [10].

18 Ces deux tendances, accentuées par l’incapacité d’adaptation du pouvoir en raison du vieillissement du souverain, contribuèrent au déclenchement de la révolution. Une junte militaire (désignée sous le nom de Derg (comité) en amharique) prit le pouvoir et s’installa aux commandes en reprenant les propositions des mouvements politiques issus de la contestation étudiante. La principale mesure consista à suivre le mot d’ordre : « Rendre la terre à celui qui la cultive ». La collectivisation des terres fut décidée en 1975.

19 En outre, le régime révolutionnaire proposa de réaliser ce qu’il présentait comme un progrès sur la question dites des « nationalités » en reconnaissant la diversité des cultures et des langues, mais sans aller jusqu’à octroyer des droits politiques. La révolution devait mobiliser le peuple sans établir de distinction entre les peuples, l’armée se faisant forte de défendre l’unité nationale contre toute menace d’agression ou de dislocation. À l’impérialisme féodal chrétien s’était substitué un appareil militaire coercitif qui s’appuyait sur l’idéologie marxiste-léniniste pour réorganiser la société et sur des convictions ultranationalistes pour maintenir la cohésion du pays.

20 Néanmoins, cette rigueur patriotique ne suffit pas à enrayer l’extension et le durcissement des rébellions séparatistes aux périphéries du pays (notamment en Érythrée, au Tigray, dans les régions oromo et dans l’Ogaden somali). Comme ces mouvements rebelles se réclamaient eux aussi de mouvances marxistes, les justifications de leurs combats, pour se distinguer de la politique gouvernementale, tendaient à être formulées en des termes de plus en plus ethnicistes.

21 Sous la pression de l’Union soviétique, qui voulait faire de l’Éthiopie l’un de ses principaux appuis en Afrique, la dictature militaire révolutionnaire dut réaliser sa mutation en démocratie populaire. Un parti des travailleurs fut d’abord créé en 1984. Puis la rédaction de la Constitution de la République populaire démocratique, promulguée en 1987, fit l’objet d’une vaste consultation populaire sous le contrôle du régime, et donna lieu à de nombreux travaux scientifiques.

22 Ainsi, conformément aux recommandations des conseillers soviétiques, le régime révolutionnaire chercha à résorber le problème structurel des conflits ethniques en l’inscrivant dans l’architecture de la nouvelle constitution. En 1983, un Institut pour l’étude des nationalités éthiopiennes (ci-après Institut des nationalités) fut créé, avec pour mission de décrire scientifiquement la réalité de la diversité ethnique et de concevoir de nouveaux découpages territoriaux correspondant à la réalité des divisions culturelles, linguistiques et sociales. Des enquêtes approfondies furent conduites par cet Institut, pour compléter et affiner les résultats du recensement de 1984.

23 Contrairement aux enquêtes démographiques des années 1960 réalisées par échantillon  [11], ce recensement couvrait environ 81 % de la population de l’Éthiopie, pour une estimation de la population totale d’environ 42 millions d’habitants. Les zones non couvertes comprenaient les territoires en conflit du Tigray, de l’Érythrée et de l’Ogaden. Pour la première fois, ce recensement comportait des questions sur les religions pratiquées et sur les identités ethniques  [12]. Les résultats furent publiés en 1987, après la promulgation de la Constitution de la République populaire démocratique. Ils présentaient une liste de 91 groupes ethniques révélant notamment la supériorité démographique des Oromo sur les Amhara, mais comportant plusieurs imperfections d’ordre typologique : « Les ethnonymes par lesquels les groupes se classaient et s’identifiaient ont posé des problèmes aux agents recenseurs et aux chercheurs. Certains groupes se nommaient par des noms différents de ceux employés par les groupes avoisinants ou par l’État ; d’autres se reconnaissaient par des identifications religieuses ou claniques. La plupart de ces problèmes (et quelques-unes des catégories dont l’usage remonte à cette époque) continuent aujourd’hui encore à poser des difficultés »  [13].

24 Malgré ces obstacles catégoriels, et pour tenter de les dépasser, les chercheurs de l’Institut des nationalités complétèrent ces données par des enquêtes de terrain dans différentes régions du pays, et firent la synthèse des diverses études ethnographiques disponibles et assez abondantes. Les résultats révélèrent une réalité si complexe qu’ils suscitèrent de vifs débats au sein de la commission constituante. Ainsi, sur 580 circonscriptions administratives, 30 seulement apparaissaient comme homogènes ethniquement  [14]. Devant l’impossibilité d’établir par cette méthode des tracés administratifs satisfaisants, l’Institut dut interrompre ses recherches, et le régime finit par conserver, avec quelques retouches, la carte des provinces de l’ancien régime et reconnut une autonomie nominative aux territoires qui étaient, de fait, hors de son contrôle (Érythrée, Tigray, Afar, Ogaden).

25 En raison de leur caractère potentiellement polémique, les résultats des travaux de l’Institut des nationalités restèrent confidentiels. Au Congrès international d’études éthiopiennes qui se tint à Paris en 1990, l’ethnologue Jacques Bureau présenta un inventaire cartographié des nationalités, dessiné par l’Institut des nationalités en 1985 et resté à l’état d’ébauche inédite  [15]. Le commentaire qu’il en fit soulignait deux défauts substantiels : l’archaïsme – les citadins, qui partageaient une identité résultant de l’implantation des réseaux de la modernité en Éthiopie, n’y apparaissant pas, alors même qu’ils formaient un groupe aussi consistant que d’autres d’après les critères sur lesquels la carte était réalisée – et l’incohérence – certains ensembles diversifiés, tels les Oromo, étant représentés dans leur unité, tandis que d’autres, relativement homogènes, tels les Ométo, l’étaient dans leur diversité.

26 Bien que cette entreprise demeurât inachevée et classée dans les projets ratés de la révolution éthiopienne, les membres de l’Institut furent immédiatement sollicités après la chute de la dictature, et la carte qui découlait de leurs travaux servit de patron pour découper les premiers tracés du nouveau régime fédéral éthiopien.

Chute de la dictature et mise en place d’un nouveau régime fédéral à base ethnique

27 La révolution éthiopienne commença à vaciller de l’intérieur avec le coup d’État manqué contre Mengistu en mai 1989 par des hauts gradés du régime. Purgée de nombreux officiers, l’armée sortit encore plus affaiblie de cette crise. La chute du régime fut précipitée par le désengagement de ses soutiens extérieurs et par l’effondrement du bloc communiste  [16].

28 Pendant ce temps, le Front populaire de libération du Tigray (Tigrayan People's Liberation Front, TPLF) avait entamé sa mutation en force politique d’envergure nationale. En octobre 1989, il créa le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (Ethiopian People's Revolutionary Democratic Front, EPRDF) consistant à coaliser des mouvements subalternes identifiés par leur base ethnique. Un parti oromo, formé par les prisonniers de la guerre de libération du Tigray et de l’Érythrée d’origine oromo (principale composante de l’armée éthiopienne) fut ainsi constitué sous l’intitulé de Oromo People’s Democratic Organization. Un mouvement d’opposition au régime militaire, l’Ethiopian Popular Democratic Movement, opérant principalement dans les régions amhara, fut rebaptisé Amhara National Democratic Movement, notamment pour signifier que les Amhara étaient une ethnie comme les autres, participant à la nouvelle coalition au pouvoir. D’autres partis ethniques satellites, représentant des groupes de moindre taille mais stratégiquement importants pour le contrôle des frontières (Béni-Shangul, Afar) furent également associés à ce mouvement. La première mouture du programme de l’EPRDF (octobre 1989)  [17], de stricte obédience marxiste, prônait le contrôle populaire des moyens de production contre l’inféodation au capital. Il annonçait également l’autodétermination des peuples, tout en affirmant que l’instauration de conditions égalitaires allait renforcer l’unité nationale. À ce moment, il n’était pas encore question d’organiser le régime en fédération. Quand Mengistu, lâché par l’allié soviétique en pleine Perestroïka, annonça en mars 1990 sa conversion à l’économie mixte, l’EPRDF fut contraint de s’adapter en formulant en janvier 1991 un nouveau programme  [18] faisant lui aussi des concessions aux principes de l’économie de marché, désormais seuls susceptibles d’attirer les aides et les investissements de la communauté internationale.

29 La dictature militaire communiste s’écroula fin mai 1991. La fuite de Mengistu au Zimbabwe fut suivie de la prise d’Addis-Abeba par les forces rebelles coalisées. Ces événements composaient l’épilogue de la faillite inéluctable d’un régime miné par les désastres économiques, les catastrophes humanitaires, les échecs militaires et l’abandon de ses soutiens étrangers avec la désagrégation du bloc communiste.

30 Le gouvernement de transition dirigé par l’EPRDF, avec Melles Zénawi à sa tête, commença par adopter une charte provisoire qui reprenait l’essentiel du programme du parti en y ajoutant un dimension décentralisée et fédérale avec la mise en place de régions découpées selon des critères ethno-linguistiques. Cette première carte de l’Éthiopie ethno-fédérale était calquée sur la carte réalisée sous le régime précédent par l’Institut des nationalités. Certains des anciens membres de celui-ci jouèrent en effet un rôle prépondérant dans l’établissement de la Constitution fédérale, et son ancien directeur, Fasil Nahum, devint conseiller à la Présidence, puis membre du Conseil constitutionnel, tandis que l’anthropologue Fecadu Gedamu était nommé vice-président du Conseil des représentants.

31 Des élections eurent lieu en juin 1992 pour désigner les représentants aux conseils régionaux. L’EPRDF, qui entendait gagner le contrôle exclusif de ces nouvelles instances, entreprit d’écarter brutalement les oppositions les plus sérieuses. Une fois au pouvoir, cette coalition formée de plusieurs partis référencés ethniquement continua d’étendre son influence en s’alliant à des partis satellites à base ethnique. Cette reconfiguration de l’espace politique éthiopien généra une inflation rapide d’ « organisations démocratiques » représentant chacune une ethnie. En 1993, on comptait plus de 100 partis, parmi lesquels moins d’une dizaine s’inscrivaient dans une dimension nationale. De cette façon, le régime pouvait se prévaloir d’introduire le pluralisme dans la vie politique tout en neutralisant les débats d’idées, dissous dans l’expression politique des revendications locales. Les anciens partis éthiopiens opposés à la dictature militaire furent mis à l’écart des institutions nouvelles, qu’il s’agisse de ceux réunis dans le COEDF (Coalition of Ethiopian Democratic Forces), incapables de former une opposition cohérente et massive, ou de l’OLF (Oromo Liberation Front) dont les visées sécessionnistes étaient irréalisables.

32 S’appuyant sur une large victoire, le gouvernement jeta les bases d’une nouvelle constitution, qui fut ratifiée en décembre 1994 et prit effet à partir des élections parlementaires de mai 1995, remportées par le parti dominant dans l’amertume et l’apathie générale.

Principes de l’ethno-fédéralisme éthiopien

33 La nouvelle constitution organisa l’Éthiopie en fédération selon un principe d’homogénéité ethnique des régions autonomes (kellel)  [19]. Les nouveaux découpages territoriaux, dont une première version fut décrétée en octobre 1991, prenaient la langue comme critère principal. Les contours de ces régions ethno-fédérales furent retouchés plusieurs fois en fonction des revendications de chaque parti ethnique  [20]. Aujourd’hui, la carte de l’Éthiopie fédérale présente 11 régions, dont trois villes ethniquement mixtes (Addis-Abeba, Diré Daoua et Harar). L’une de ces régions, celle des peuples et des nationalités du Sud, constitue une fédération dans la fédération, parce qu’elle rassemble une soixantaine d’ethnies.

34 Qu’entend-on par ethnie dans ce montage politique ? Le type de groupe social auquel ces territoires doivent correspondre est explicité dans le 5e alinéa du 39e article de la Constitution de 1994 par la locution « nation, nationalité ou peuple »  [21]. Cette formule, construite par la coordination de trois termes quasiment synonymes, est employée systématiquement afin de neutraliser tout débat relatif à leur usage. Elle est définie, dans la Constitution, comme « un groupe de personnes qui possèdent ou qui partagent dans une large mesure une culture commune ou des coutumes similaires, une intelligibilité mutuelle de langue, la croyance en une identité partagée ou proche, une configuration psychologique commune, et qui habitent un territoire identifiable et largement contigu »  [22]. Sous une apparence d’exhaustivité et d’objectivité, cette définition se fonde sur des critères suffisamment flous et approximatifs pour faire de ces entités des coquilles vides dont la reconnaissance dépend en dernier ressort des revendications faites en leur nom. De fait, c’est la mobilisation de partis ethniques dans les institutions constituantes qui a prévalu pour valider les délimitations des régions fédérales.

Le recensement de 1994 : implications et résultats

35 C’est dans ce contexte de fixation et de normalisation des identités ethniques sous la forme d’entités politiques qu’un recensement général de la population fut décidé en 1992 et entrepris en octobre 1994, peu de temps avant la ratification de la Constitution fédérale qui eut lieu en décembre 1994. Cette étude démographique et socioéconomique conduite par la Central Statistical Agency of Ethiopia couvrait pour la première fois l’ensemble du territoire. Les résultats furent publiés à partir de l’automne 1997, d’abord sous forme de brochures synthétiques présentant des résultats provisoires. L’édition complète de toutes les données, région par région, parut à partir de juin 1998  [23]. Les tableaux présentés, d’une grande précision, allaient jusqu’à décrire des circonscriptions administratives de petite extension, et proposaient de croiser plusieurs facteurs (par exemple l’appartenance ethnique et la langue, la religion et l’appartenance ethnique).

36 Complémentaires de la liste des groupes ethniques établie à partir des seules déclarations d’appartenance, ces données croisées permettent une compréhension plus fine des configurations variables des groupes identitaires, notamment des zones floues liées à des situations de contacts. Nous orienterons l’analyse vers ces situations intermédiaires, qui ne sont pas indéterminées, mais où plusieurs déterminations sont simultanément possibles. Ces formes de plurilinguismes, de coexistences, d’identités urbaines réticulaires constituent les limites d’un système fédéral où chaque identité doit correspondre à un territoire pour avoir le droit d’être représentée.

37 L’un des enjeux du recensement de 1994 était de parvenir à une description complète et précise des groupes ethniques et linguistiques en Éthiopie, de façon à entériner des découpages administratifs à base ethnique assez instables et contestés depuis leur mise en place. Nous n’avons pas pu nous procurer le guide de l’enquêteur qui permettrait de vérifier si les agents recenseurs travaillèrent à partir d’une classification ethnique prédéterminée. La comparaison de la liste des groupes ethniques recensés en 1994 avec celle établie pour le recensement de 1984 montre des différences importantes. Les classifications bâties du temps de l’Institut des nationalités n’ont pas été reprises à la lettre mais ont pu servir de base de travail. Nous pouvons supposer que les catégories ethniques construites sur la base des mobilisations politiques de la période de transition (front de libération de tel ou tel peuple, organisation démocratique de tel ou tel peuple) étaient alors prévalentes, et qu’elles s’imposaient aux enquêteurs comme aux enquêtés, quand il s’agissait de répondre à la case « groupe ethnique » du questionnaire. Les divers biais que peuvent comporter les nomenclatures ethniques officielles incitent à la prudence dans leur interprétation. Il faut néanmoins écarter la présomption de manipulations grossières de ces chiffres, qui auraient par exemple visé à gommer des situations potentiellement litigieuses. Le recensement semble avoir été correctement entrepris dans la limite des objectifs et des critères retenus pour construire les questionnaires  [24].

Mesure des groupes ethniques

38 Dans la liste des 80 groupes ethniques recensés, les Amhara et Oromo apparaissent comme deux masses imposantes accolées l’une à l’autre, et autour desquelles gravitent les autres composantes de la population éthiopienne. Parmi les 53 millions d’Éthiopiens recensés en 1994  [25], plus de 17 millions (32,1 %) s’identifiaient comme Oromo, et 16 millions (30,1 %) comme Amhara. Près de deux Éthiopiens sur trois se reconnaissaient donc dans ces deux ensembles de taille sensiblement égale, et dépassant largement les autres peuples établis à leur périphérie, les plus importants étant : les Somali (3,1 millions en Éthiopie, mais environ 9 millions en Somalie, 400 000 au Kenya, 200 000 à Djibouti) ; les Tigray (3,2 millions en Éthiopie et 2 millions en Érythrée) ; les Afar (900 000 en Éthiopie, 300 000 à Djibouti, 300 000 en Érythrée) ; les Ométo (2,6 millions) ; les Guragé (2,3 millions) ; les Sidama (1,8 million).

39 Rapportées aux régions fédérales, ces estimations semblent valider les découpages ethno-linguistiques. Ces entités territoriales présentent en effet une grande homogénéité du point de vue des déclarations d’appartenance ethnique. Ainsi, 91 % des habitants de la région amhara se déclarent Amhara. En région oromo, 85 % se déclarent Oromo. Si elle est par définition ethniquement hétérogène, la Région des peuples et des nationalités du Sud est divisée en zones circonscrites selon le même principe d’homogénéité maximale.

40 En soulignant cette congruence, nous ne cherchons pas à laisser entendre que ce choix d’organisation politique serait plus approprié que ceux qui l’ont précédé, mais à montrer dans quelle mesure le projet d’une définition ethnique des institutions régionales a pu sembler pertinent aux décideurs politiques éthiopiens ainsi qu’à leurs conseillers diplomatiques.

Espaces linguistiques vernaculaires et véhiculaires

41 Les données du recensement de 1994 offrent la possibilité de croiser les déclarations d’identité ethnique avec celles portant sur les langues maternelle et seconde  [26]. Les mesures qui en ressortent sont révélatrices des relations des groupes entre eux à travers le vecteur linguistique.

42 La corrélation entre identité et langue maternelle apparaît très forte, puisque 98,2 % des personnes se déclarant Amhara parlent l’amharique, 95,5 % des Oromo parlent l’oromo, 95,2 % des Wolayta parlent le wolayta... Le tableau est beaucoup moins homogène et offre plus de reliefs dans le croisement entre identité et langue seconde. D’une façon générale, le plurilinguisme n’apparaît pas comme usuel pour les Éthiopiens, 16 % déclarant parler une seconde langue (proportion qui s’élève 40 % en milieu urbain). Par rapport à cette moyenne, on peut distinguer différents degrés d’ouverture linguistique des groupes ethniques selon que la proportion des locuteurs d’une seconde langue apparaît comme faible : Amhara (7,9 %), Afar (6,9 %), Somali (8,3 %), Dassanetch (2,3 %) ou Nuer (4,5 %) ; moyenne : Oromo (16 %), Tigray (14,1 %), Wälayta (21,2 %) ; ou très forte : Guragé (45,5 %), Agäw (40,6 %) Hadiya (35,8 %).

43 Concernant les deux principaux ensembles oromo et amhara, le nombre de locuteurs de langue oromo (31,5 % de la population) apparaît moindre que le nombre d’Oromo ethniquement déclarés, alors que les locuteurs de langue amharique (32,7 %) sont plus nombreux que les Amhara déclarés. Cette inversion notable, même si elle est de faible ampleur, correspond à une différence de véhicularité de ces langues, observable dans l’évaluation des langues secondes. Parmi les locuteurs d’une seconde langue, une majorité importante (61 %) parle l’amharique, et seuls 18 % parlent l’oromo.

44 Hors de la région amhara et d’Addis-Abeba (où l’amharique est parlé comme langue première respectivement par 93,2 % et 72,6 % des habitants), on constate que les personnes dont l’amharique est la langue maternelle représentent 7,9 % de la population. Près de la moitié (47,7 %) de ces amharophones en situation d’allophonie vivent en milieu urbain. En outre, les habitants de ces régions sont 11,5 % à pratiquer l’amharique en langue seconde, 27,8 % d’entre eux vivant en ville. Vus sous un autre angle, les deux tiers (65 %) de la population urbaine de ces régions parlent l’amharique (35 % comme langue première et 30 % comme langue seconde). En tout, l’amharique est parlé par 80,5 % des citadins éthiopiens (56,5 % en langue première, 24 % en langue seconde).

45 Ces chiffres montrent que l’amharique est la langue éthiopienne la plus largement diffusée, plus encore que l’identité qu’elle véhicule, bien qu’elle soit loin d’avoir toute l’extension nationale qu’on lui prête généralement. Si l’amharique est prépondérant dans les activités économiques, politiques et sociales du milieu urbain, son usage ne semble avoir que superficiellement atteint les populations rurales.

46 La langue oromo a une extension vernaculaire très vaste à travers toute la région oromo, mais elle y reste cantonnée, 93,3 % de ses locuteurs vivant dans la région oromo. L’usage intercommunautaire de l’oromo comme langue seconde se limite aussi à ce territoire (62,8 % des locuteurs d’oromo comme langue seconde vivent dans la région oromo). Cependant, le fait que cette langue ait acquis récemment le statut de langue officielle à l’échelle de la vaste région oromo, ce qui implique son usage dans l’administration, dans l’enseignement et dans les médias, la standardisation de l’écriture, la création de néologismes et l’adoption ou non de mots d’emprunt, a certainement changé cette configuration.

Les villes, points d’ancrage des réseaux transethniques

47 Ces analyses font ressortir les caractéristiques de la population urbaine, dont la configuration multi-ethnique à dominante amhara se distingue de l’apparente homogénéité des zones rurales. Une assez faible part (13,8 %) de la population éthiopienne vit en milieu urbain, mais son importance est significative, eu égard à son implication dans les activités modernes et les organes du pouvoir à travers tout le territoire. Parmi les personnes exerçant une activité dans les secteurs tertiaire ou secondaire, 70 % vivent en ville. La spécificité du mode de vie urbain est telle que J. Bureau a proposé de considérer les citadins comme une nationalité à part entière formant « un réseau de lignes et de points dont les mailles et les nœuds désagrègent la mosaïque des nationalités »  [27].

48 Cette identité urbaine est manifestement liée à l’identité amhara, 42,4 % des urbains se déclarant Amhara. Deux fois moins (22,3 %) se disent Oromo. La capitale Addis-Abeba, avec ses 2,1 millions d’habitants, concentre 28,9 % de la population urbaine du pays. Près de la moitié (48,3 %) de ses habitants se déclarent Amhara, et 19,2 %, Oromo, alors que l’agglomération forme une enclave au Nord de la région oromo.

49 Notons aussi que les Guragé, qui forment 17,5 % de la population d’Addis-Abeba, sont particulièrement urbanisés, près de 30 % d’entre eux vivant en milieu urbain, surtout dans la capitale. Ce groupe a joué un rôle déterminant dans l’essor de cette ville (fondée à la fin du XIXe siècle) en se spécialisant dans le transport et le commerce de rue jusqu’à devenir les principaux acteurs du grand marché (Mercato). Plus nettement urbanisée, l’identité des Haräri est spécifiquement circonscrite à la ville de Harär, dont ils représentent 12 % des habitants, les Amhara (55 %) et les Oromo (22 %) formant le reste de la population.

La question embarrassante des allogènes

50 Pour finir, l’un des problèmes les plus épineux posés par la décentralisation du pouvoir selon des critères ethniques a été celui du statut accordé aux groupes apparaissant comme minorités « allogènes » au sein de chaque circonscription ethno-fédérale (la question des enclaves étant résolue en termes administratifs par la création de zones spéciales). Cette conséquence des réformes constitutionnelles a concerné en particulier les individus identifiés comme Amhara. D’une part, parce que leur présence à travers tout le pays, notamment dans les villes, était liée à leur implication dans les réseaux du pouvoir sous les régimes précédents. D’autre part, parce que plus récemment, des paysans amhara ont été massivement déplacés sous le régime révolutionnaire (1985-1986) pour décharger démographiquement les zones de sécheresse du Nord vers les régions plus fertiles du Sud, et pratiquer ainsi une forme insidieuse de colonisation. Avec les réformes de décentralisation fédérale, les ressentiments accumulés contre la domination amhara sous les précédents régimes se sont cristallisés sous formes de discriminations, voire de persécutions. Ces tensions se sont particulièrement manifestées dans les domaines de l’enseignement des langues et du recrutement des fonctionnaires. Une meilleure observation de ces situations serait nécessaire pour en mesurer la portée.

51 La notion d’allogène n’est pas une catégorie objective, mais procède de l’assignation de groupes minoritaires à des origines étrangères. En dépit du caractère idéologiquement faussé de cette catégorie, l’évaluation de la dispersion de chaque groupe hors de la région qui lui a été attribuée permet d’envisager les spatialisations différentes des identités amhara et oromo telles qu’elles sont construites par ces chiffres.

52 Une fraction non négligeable (15 %) des individus qui se déclarent Amhara vivent hors de la région Amhara et de la capitale Addis-Abeba. S’ils apparaissent comme une mince composante (6,4 %) de la population des autres régions, ils forment près d’un quart (23,4 %) des citadins. Ces estimations sont accentuées en région oromo, où les Amhara représentent 9 % de l’ensemble de la population et 29 % des citadins. Si l’on resserre la focale sur les populations non-Oromo, les Amhara représentent 61 % des « allogènes », 95 % en milieu urbain.

53 Les mêmes calculs révèlent une tout autre configuration de la spatialisation de l’identité oromo. Seules 4 % des personnes se déclarant Oromo vivent hors de la région oromo et d’Addis-Abeba, formant 2 % de la population des autres régions (5,3 % dans les villes). En région amhara, on a dénombré plus de 400 000 personnes s’identifiant comme oromo, 300 000 vivant dans la zone spéciale d’administration mixte, qui leur a été accordée selon le principe constitutionnel du droit des peuples à s’administrer eux-mêmes (il existe en région Amhara aussi deux zones spéciales pour le peuple Agew).

54 Si l’on considère le seul critère de la dispersion de chaque groupe ethnique hors de la région qui lui a été attribuée, les Amhara apparaissent comme centrés sur un noyau rural massif et compact à partir duquel ils investissent les réseaux urbains de la modernité. Ces extensions de l’identité amhara ont d’abord prise sur le territoire des Oromo qui semblent être moins dispersés hors de leur région, et former un ensemble moins exclusif. N’insistons pas sur ces conclusions qui relèvent en partie d’une illusion d’optique, d’une trop grande netteté statistique, alors qu’il faut admettre une certaine myopie, une inaptitude à saisir quantitativement des flous catégoriels inhérents à un maillage dense et épais de relations sociales.

55 En inscrivant officiellement la diversité des cultures éthiopiennes au principe de l’organisation du pouvoir et de l’expression de la liberté des citoyens, la Constitution de l’Éthiopie fédérale a fourni une réponse explicite et formelle à plusieurs décennies de débats sur la capacité de l’espace national éthiopien à intégrer la diversité de ses composantes. L’appartenance ethnique (principalement déterminée par la langue) est ainsi devenue un critère majeur d’organisation de l’espace politique.

56 L’outil statistique, notamment avec le recensement entrepris en 1994, a joué un rôle dans cette réforme. Une première entreprise d’objectivation et de quantification de la diversité ethnique avait été lancée sous la dictature militaire marxisante, mais les résultats publiés discrètement, voire camouflés, n’ont pas servi au remaniement des structures territoriales qui avait été annoncé. Il en est allé autrement avec le gouvernement fédéral issu de la prise de pouvoir par des groupes insurrectionnels qui réclamaient la reconnaissance de leurs ethnicités distinctes et des formes d’autonomie régionale. Pour répondre à cette exigence, une volonté de transparence complète sur la question ethnique a été affichée par le nouveau régime établi en 1991. Lancé au moment où la Constitution ethno-fédérale était adoptée, le recensement de 1994 devait fournir une description détaillée des identités déclarées et des langues parlées. La publication a été cette fois-ci complètement assumée par le gouvernement. La trame de répartition territoriale des groupes ethniques explicitée par ce recensement devait servir à retoucher les découpages des cadres administratifs. Dans l’application de cette nouvelle conception malléable de la nation, des motifs de litiges n’ont pas manqué d’apparaître et d’être débattus, mais, jusqu’à ce jour, ils n’ont pas conduit à l’éclatement du pays.

57 Le risque de clivages irréversibles impliqué par la fixation politique des ethnies et leur mise en concurrence dans l’accès aux ressources, matérielles ou intellectuelles, continue néanmoins de questionner l’opinion publique éthiopienne  [28]. La différenciation de groupes culturels et linguistiques est reconnue comme structurante à condition que soient mises en œuvre les conditions de son dépassement. Cette tension entre deux pôles, particulariste et nationaliste, dont on peut retracer la permanence dans l’histoire éthiopienne, est nettement à l’œuvre dans l’évolution du régime fédéral depuis sa fondation. Des formes nouvelles d’expression culturelle  [29] ou d’organisation des pouvoirs locaux témoignent d’un début d’ouverture de la société éthiopienne à la diversité des langues et des cultures qui la composent, et l’on voit se dessiner des conceptions nouvelles des identités locales articulées à l’identité nationale.

58 Adepte de l’oxymore, le régime fédéral éthiopien fonctionne en développant une forme de « décentralisation centralisée », qui se traduit par le maintien autoritaire des prérogatives du groupe dirigeant sous couvert d’une organisation politique composée d’institutions représentatives des peuples  [30]. À tous les échelons de l’administration régionale, des représentants locaux sont élus – plus précisément désignés à être élus – ou affectés à des positions de responsabilités pouvant correspondre à de réelles activités d’exercice du pouvoir, et non à des charges honorifiques seulement. La représentation politique des « nations, nationalités ou peuples » est ainsi respectée. Cependant, cette décentralisation effective est contrebalancée par la présence de représentants du parti fédéral à tous les niveaux de la gouvernance décentralisée. Certains sont nommés à des postes clés, comme l’administration des transports ou la direction de villes moyennes ; d’autres, hors du cadre politique, occupent des positions importantes d’investisseurs dans les économies locales. De façon moins explicite, mais sans doute bien plus significative, les bureaucraties des pouvoirs régionaux, notamment les secrétariats de direction, sont tenues par des personnels administratifs (souvent des femmes) qui ne sont pas formés localement mais viennent des régions centrales  [31].

59 La fédération éthiopienne demeure ainsi un assemblage instable, capable d’une adaptabilité qui lui confère une certaine robustesse. À certains égards, le pays semble être toujours en transition. Nous en voulons pour preuve qu’il n’existe toujours pas de carte officielle de l’Éthiopie fédérale. Certes, des cartes fonctionnelles existent au niveau de chaque administration locale, mais aucune ne fixe officiellement les contours de chaque région et circonscription. Les critères foncièrement mouvants et contestables sur lesquels reposent ces découpages impliquent de maintenir constamment ouverte la possibilité de renégocier les cadres, et donc de ne jamais les fixer. ?

Les 11 régions-États à base ethnique de l’Éthiopie fédérale

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Les 11 régions-États à base ethnique de l’Éthiopie fédérale

Notes

  • [1]
    Albert Rimbaud, « La négation de l’Éthiopie ? », Hérodote, 65-66, 1992, p. 191-206 ; Paul H. Brietzke, « Ethiopia’s “Leap in the Dark” : Federalism and Self-Determination in the New Constitution », Journal of African Law, 39 (1), 1995, p. 19-38. En ligne
  • [2]
    François Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995.
  • [3]
    Voir Yves Plasseraud, « Choisir sa propre nationalité ou l’histoire oubliée de l’autonomie culturelle », Le Monde diplomatique, mai 2000.
  • [4]
    Il existe une littérature abondante en sciences politiques sur le fédéralisme éthiopien. Ces travaux sont souvent des commentaires très formels du texte constitutionnel et des débats politiques et portent peu sur les pratiques locales du pouvoir. La thèse de Sarah Vaughan ( « Ethnicity and Power in Ethiopia », PhD, The University of Edinburgh, 2003) à laquelle il sera le plus fréquemment fait référence ici, fait exception car elle traite précisément de plusieurs cas locaux de mise en œuvre des critères ethniques pour décider des constructions territoriales.
  • [5]
    Une administration de la statistique (le Central Statistical Office of Ethiopia, devenu en 1989 la Central Statistical Agency of Ethiopia) fut établie sous le régime monarchique dans les années 1960. Les premières enquêtes démographiques et économiques à l’échelle nationale furent entreprises à partir de 1965-1967. Elles portaient sur des échantillons de territoires et les données étaient rapportées à la population totale par extrapolation. Pour une analyse des résultats des deux premiers recensements, voir Berhanu Abegaz, « Papers in Ethiopian Demography I : Population, Growth, Composition and Distribution », Northeast African Studies, 6 (3), 1984, p. 19-46. L’histoire institutionnelle de la statistique en Éthiopie n’a pas encore été étudiée.
  • [6]
    Jacques Bureau, « L’espace politique éthiopien », Annales ESC, 40 (6), 1985, p. 1379-1393.
  • [7]
    Rattachée dès sa fondation à l’Église d’Égypte, l’Église éthiopienne a adopté la doctrine monophysite, marquant une rupture ancienne par rapport à l’Église catholique romaine.
  • [8]
    Ernest Gellner, Nations and nationalism, Oxford, Basil Blackwell, 1983, p. 66-68.
  • [9]
    La situation des périphéries sous l’ancien régime monarchique éthiopien a fait l’objet d’études réunies dans Donald Donham, Wendy James (eds), The Southern Marches of Ethiopia : Essays in History and Social Anthropology, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.
  • [10]
    Walleligne Makonnen, « On the Question of Nationalities », Struggle, novembre 1969, p. 4-7 (nous traduisons). Cette citation a été fréquemment reprise comme emblème de la lutte pour la reconnaissance des « nationalités » éthiopiennes.
  • [11]
    Voir note 5.
  • [12]
    Population and Housing Census of Ethiopia, 1984, Addis-Abeba, Office of Population and Housing Census Commission, Central Statistical Agency of Ethiopia, 1987. Les résultats analytiques de ce recensement furent publiés en décembre 1991, après la chute de la dictature militaire, par le régime de transition qui reprit à son compte ce travail statistique.
  • [13]
    S. Vaughan, « Ethnicity and Power in Ethiopia », cité, p. 151 (nous traduisons).
  • [14]
    Ibid., p. 153.
  • [15]
    J. Bureau, « À propos de l'inventaire des nationalités éthiopiennes », dans Claude Lepage (dir.), Actes de la Dixième Conférence internationale des études éthiopiennes (1990), Paris, Société française pour les études éthiopiennes, vol. 1, 1994, p. 501-511. Voir les cartes données en annexe, redessinées à partir de la carte originale conservée au Centre français d’études éthiopiennes à Addis-Abeba.
  • [16]
    Cette période est très précisément étudiée par Marc Fontrier dans La chute de la junte militaire éthiopienne (1987- 1991), Paris, L’Harmattan, 1999.
  • [17]
    Publié et traduit par M. Fontrier, ibid., p. 432-437.
  • [18]
    Publié et traduit dans ibid., p. 438-445.
  • [19]
    Sur le fonctionnement du fédéralisme ethnique éthiopien, comparé à d’autres régimes fédéraux, voir les études rassemblées dans David Turton (ed.), Ethnic Federalism. The Ethiopian Experience in Comparative Perspective, Oxford, James Currey, 2006. Pour une analyse détaillée de la Constitution fédérale éthiopienne d’un point de vue juridique, voir Assefa Fiseha, Federalism and the Accomodation of Diversity in Ethiopia. A Comparative Study, Nijmegen (Pays-Bas), Forum of Federations, 2007.
  • [20]
    Sur les processus de remaniement des divisions administratives selon des clivages ethniques dans la Région des peuples et des nationalités du Sud, voir S. Vaughan, « Identité ethnique et fédéralisme en Éthiopie du Sud », Politique africaine, 99, 2005, p. 22-42.
  • [21]
    Les termes employés sont nation, nationality or people dans la version anglaise ; Bähér, bäheräsäb, hezb dans la version amharique. Les variations sémantiques subtiles entre ces trois termes apparaissent dans l’amharique. Le terme bähér, traduit par nation, désigne plutôt une entité territoriale. Le terme bähéräsäb, traduit par nationalité, est composé par un génitif avec le terme säb, traduit par peuple, qui fait référence à une idée de filiation, de groupe lié par la parenté. Le terme hezb, traduit par peuple, fait référence à un groupe, à une collectivité.
  • [22]
    The Constitution of the Federal Democratic Republic of Ethiopia, art. 39, alinéa 5.
  • [23]
    The 1994 Population and Housing Census of Ethiopia. Results at Country Level, Addis-Abeba, Office of Population and Housing Census Commission, Central Statistical Agency of Ethiopia, 1998.
  • [24]
    Ayant comparé ces estimations statistiques avec mes observations en diverses localités, je leur accorde en effet un certain crédit.
  • [25]
    En 2007, 76,9 millions d’Éthiopiens ont été recensés.
  • [26]
    Grover Hudson, « Linguistic Analysis of the 1994 Ethiopian Census », Northeast African Studies, 6 (3), 1999, p. 89-108. En ligne
  • [27]
    J. Bureau, « À propos de l'inventaire des nationalités éthiopiennes », cité, p. 506.
  • [28]
    Merera Gudina, Ethiopia. Competing Ethnic Nationalisms and the Quest for Democracy, 1960-2000, Addis-Abeba, Chamber Printing House, 2003.
  • [29]
    Éloi Ficquet, Shiferaw Bekele, « Le marché du livre éthiopien à l’épreuve de la diversité », Politique africaine, 99, 2005, p. 83-96.
  • [30]
    Sabine Planel, « Du centralisme à l'ethno-fédéralisme. La décentralisation conservatrice de l'Éthiopie », Afrique contemporaine, 221, 2007, p. 87-105. Cette dualité du régime fédéral éthiopien, où les pouvoirs sont concentrés au niveau des autorités fédérales au détriment des gouvernements régionaux, est mise en évidence du point de vue juridique par Assefa Fiseha, « Theory versus Practice in the Implementation of Ethiopia's Ethnic Federalism », dans D. Turton (ed.), Ethnic Federalism. The Ethiopian Experience in Comparative Perspective, op. cit., p. 131-164.
  • [31]
    Cette hypothèse est fondée sur de nombreuses observations dans différentes régions d’Éthiopie. Elle mériterait d’être explorée par des investigations précises sur l’exercice des pouvoirs locaux aux niveaux des administrations régionales. Très peu de travaux ont été publiés sur ce thème de la gouvernance locale en Éthiopie.
Éloi Ficquet
maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et membre du Centre d'études africaines (UMR EHESS-IRD). Depuis septembre 2009, il dirige le Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba. Ses recherches portent principalement sur les interactions historiques et contemporaines entre sociétés musulmanes et chrétiennes en Éthiopie. Dans une perspective plus large, il travaille sur la gestion des territoires, des identités ethniques ou religieuses, ainsi que des langues par l'État éthiopien depuis la fin du XIXe siècle, mais aussi sur les pratiques de création artistique et sur les modes d'organisation de manifestations artistiques en Afrique depuis les années 1960. Il a publié notamment « Cultures écrites en Afrique. Anciens débats, nouveaux objets » (avec Aïssatou Mbodj), Annales Histoire Sciences Sociales (64 (4), 2009, p. 752-764) ; « Flesh Soaked in Faith : Meat as a Marker of the Boundary between Christians and Muslims in Ethiopia » dans Benjamin F. Soares (ed.), Muslim-Christian Encounters in Africa (Leiden, Boston, Brill, 2006, p. 39-56) ; « Le marché du livre éthiopien à l’épreuve de la diversité » (avec Shiferaw Bekele), Politique africaine (99, 2005, p. 83-96). Adresse électronique :
Eloi. Ficquet@ehess.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2010
https://doi.org/10.3917/crii.045.0037
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