CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1La croissance du commerce international semble trouver actuellement ses principaux ressorts autour de l’insertion dans les échanges mondiaux des pays émergents et en particulier les pays continents rassemblés sous l’acronyme BRIC (Brésil-Russie-Inde-Chine). Mais au-delà des acteurs, ce sont les flux d’échanges qui se transforment. Les études statistiques, en Europe et aux États-Unis, soulignent que la composante la plus dynamique du commerce international concerne les échanges de biens intermédiaires (Miotti et Sachwald [2006], Fontagné et al. [2004], Burke, Epstein et Choi [2004], Feenstra [1998]).

2Le poids croissant de ces échanges remet sur le devant de la scène la question de la Division Internationale de Processus de Production (DIPP) telle qu’elle avait pu être formulée au début des années 1980 par B. Lassudrie-Duchêne [1982]. Pour ce dernier, les firmes multinationales cherchent à segmenter leur processus de production afin d’exploiter « les différences » de dotations factorielles. Toutefois, cette force centrifuge s’avère bornée par « une contrainte d’interdépendance » qui renvoie à la capacité des firmes à gérer l’éclatement spatial. Dans cette perspective, il y aurait une contrainte d’ordre à la fois technique (comment assurer la mise en relation efficace de multiples établissements répartis à travers le monde ? Ce qui pose par exemple la question des modes de gestion, de circulation interne de l’information…) et économique (quelles sont les échelles de production efficaces – au niveau de la firme et des établissements – par exemple ?).

3Dans un article récent, P. Moati et E. M. Mouhoud [2005] proposent d’interpréter cette contrainte en termes de coordination : la contrainte d’interdépendance renvoie in fine à la faculté dont disposent les firmes d’accéder à des « unités » (de production/de recherche) implantées dans des espaces offrant des avantages absolus tout en assurant une coordination étroite des flux de production, de décision et de connaissance entre les différentes « unités ».

4Or, les travaux récents en économie de l’entreprise insistent sur les transformations qui ont affectées les modes de management des firmes autour de phénomènes aussi lourds d’implications en termes de tension des flux que le juste-à-temps (dans la sphère de la production), les pratiques d’ingénierie concourante (dans la sphère du développement), le raccourcissement des délais de mise sur le marché et la nécessité d’accroître les rythmes d’innovation (à l’articulation de la production et du développement). Ces innovations organisationnelles constituent autant d’éléments qui suggéreraient que la contrainte d’interdépendance s’est renforcée ces dernières années. Dès lors comment expliquer que les firmes parviennent à segmenter plus profondément leur processus de production ? Comment expliquer l’accroissement de la DIPP ? Deux types de réponses sont possibles.

5Dans la lignée de Lassudrie-Duchêne, on pourrait soutenir que les avantages des forces centrifuges se sont à ce point renforcés que les pertes d’efficacité en coordination sont compensées par les gains procurés par les différentiels de dotations. L’entrée de nouveaux acteurs dans le commerce international disposant de dotations particulièrement avantageuses en matière d’offre de travail constituerait un facteur explicatif de cette division du travail. En amont, la libéralisation des flux commerciaux et de capitaux et la conjonction de la réduction des coûts de transport et de communication permettraient l’exploitation efficace des différentiels factoriels.

6Si ces éléments peuvent jouer, cet article entend renverser la perspective. Il s’agit de considérer que l’explication de la croissance du commerce international de biens intermédiaires est à rechercher en premier lieu dans la transformation des modes de coordination, intra et interfirmes. Ce sont les changements organisationnels qui guident l’extension actuelle du commerce international. En particulier, le maillage de l’espace mondial par les firmes multinationales qui représentent environ la moitié du commerce mondial des pays de l’OCDE, trouve ses fondements dans la recomposition de leur division interne du travail et dans l’extension de leurs capacités de production à l’échelle globale.

7Admettre cette hypothèse suppose néanmoins d’identifier une innovation organisationnelle qui serait capable d’engendrer une telle transformation. Nous formulerons l’hypothèse que la modularité ou production modulaire constitue une telle rupture pour ce qui concerne les industries d’assemblage.

8Depuis une dizaine d’années, une importante littérature souligne que les processus de production se sont profondément transformés suite à l’instauration de la production modulaire (Langlois et Robertson [1992], Ulrich [1995], Sanchez et Mahoney [1996], Baldwin et Clark [2000], Sturgeon [2002], Langlois [2002]). La modularité induit une recombinaison des manières d’organiser le développement des produits et leur production ce qui, consécutivement, modifie les mécanismes de la coordination entre agents. Cette recombinaison est fondatrice d’un approfondissement de la division du travail car elle permet d’augmenter le nombre de segments décomposables et de réduire les coûts de coordination inter-segments (Langlois [2003]). Prolongeant le raisonnement, Langlois avance que la modularité constitue un des facteurs clés permettant de comprendre le mouvement actuel de désintégration verticale des grandes firmes chandleriennes. En ce sens, la modularité se situerait au point de convergence des objectifs stratégiques des firmes décrits dans la littérature sur les entreprises : recentrage des firmes, accélération du rythme des innovations, accroissement de la différenciation des produits mais aussi approfondissement de la DIPP.

9Cette dernière thèse figure au cœur de l’étude sur la mondialisation des firmes menée par le MIT Industrial Performance Center dont une synthèse a été publiée par S. Berger [2006]. Elle y montre que la croissance du commerce mondial de biens intermédiaires trouve ses fondements microéconomiques dans la modularité croissante des activités soutenant le développement et la production des biens finals. Elle, et son équipe (par exemple Sturgeon [2003]), explique à partir d’une enquête réalisée auprès de 500 entreprises, que la modularité permet d’approfondir la segmentation des processus de production et que la modularité crée les opportunités pour engager ou renforcer la DIPP. En s’appuyant sur de nombreux exemples principalement issus des industries informatique, électronique et textile, elle justifie d’un point de vue qualitatif ce que les études statistiques tendent à valider. A savoir, l’accroissement des échanges de biens intermédiaires et l’insertion croissante des pays émergents dans les échanges internationaux mais aussi que ce sont les firmes multinationales qui sont les principaux vecteurs de cette internationalisation productive.

10Pour enrichissant que soit ce travail, il pose néanmoins la question de la diversité des processus de production et de la modularisation des industries. En effet, si Berger insiste sur la diversité intra-sectorielle des stratégies des firmes, elle passe rapidement sur le problème de la diversité inter-sectorielle de la modularité [1]. Or, la modularité dans les industries d’assemblage se décline différemment selon les secteurs. La littérature sur la modularité fait apparaître qu’il existe des secteurs comme l’informatique ou l’électronique qui sont très modulaires (on parle de « modularité pure » au sens où ils vérifient l’ensemble des conditions de la définition proposée par Ulrich [1995]) et des secteurs où la modularité n’est que partielle. Certains auteurs évoquent le cas des Complex Product Systems (CoPS) (Brusoni et Prencipe [2001], Prencipe, Davies et Hobday [2003], Hobday, Davies et Prencipe [2005]). Or, d’un point de vue théorique, ces deux types de travaux concluent que les formes organisationnelles associées à chacune des modularités diffèrent fortement (Frigant [2005]), ce qui suggère de reposer la question de la DIPP en les distinguant clairement.

11L’article est structuré de la manière suivante. Dans un premier temps, nous expliquons ce que recouvre la notion de modularité et en quoi elle est porteuse dans ses principes d’une extension de la fragmentation des processus de production. Nous préférerons le terme fragmentation à celui de segmentation pour souligner que l’ampleur de la DIPP est accrue dans un tel contexte modulaire. Dans un second temps, nous considérons le cas des CoPS et montrons que, dans ce cadre, la fragmentation s’avère moins aisée. La modularité soulève alors un paradoxe apparent où se combinent extension de l’internationalisation et renforcement des besoins de proximité (agglomération).

1. La modularité, fondatrice d’une extension de la DIPP

12Depuis H. Simon [1962], il est traditionnel de présenter la modularité comme un processus visant à décomposer un système complexe en une somme d’éléments (eux-mêmes simples ou complexes) aisément agrégeables. La modularité, d’un point de vue conceptuel, renvoie à la manière de gérer la complexité systémique en isolant des parties que l’on peut traiter de manière relativement autonome et qu’il s’agit ensuite de recomposer pour atteindre la(les) fonctionnalité(s) global(es) souhaitée(s). Dans le champ économique, on doit à Ulrich [1995] une définition opératoire et nous expliciterons sa proposition et ses conséquences en manière de fragmentation des activités dans une première section. Sur ces bases, la deuxième section cherchera à rendre compte des implications spatiales qui découlent de la décomposition modulaire des activités.

1.1. La modularité (pure) au cœur de l’approfondissement de la division interfirmes du travail

13Une manière didactique de présenter les principes de la production modulaire est de partir de l’image d’un jeu de Lego. Dans un tel jeu, les pièces ont été dessinées de manière à être agençables selon un grand nombre de combinaisons possibles. L’aspect clé du jeu est que les différentes pièces (quelles que soient leurs formes ou leurs fonctions) possèdent une manière unique de s’emboîter : les tenons et les mortaises ont été définis afin d’assurer l’assemblage de toutes les pièces du jeu. Conceptuellement, Ulrich [1995] formalise ces éléments à travers la notion d’architecture. L’architecture renvoie à la manière dont un produit final (une maison construite avec le jeu de Lego) est décomposé en un ensemble de composants élémentaires (les briques) et en une règle de liaison. Cette dernière est dénommée interface. L’interface est la notion cruciale en modularité car elle définit les règles d’encastrement des composants dans le produit et car la diffusion (ou au contraire la rétention) des interfaces définit si le système est ouvert (ou fermé). L’ouverture d’un système définit à son tour le degré de concurrence potentiel au sein de l’industrie puisqu’une large diffusion des règles d’interfaces assure que de nombreuses firmes puissent offrir des composants (Fujimoto [2002]). Réciproquement, la rétention assure à l’architecte du produit le contrôle du nombre d’offreurs potentiels de composants mais aussi le fait que ses concurrents ne puissent pas utiliser les mêmes règles de liaison. Selon Ulrich, une architecture sera (parfaitement) modulaire lorsque :

  • les interfaces sont découplées, c’est-à-dire qu’il est possible de changer les composants, de les faire évoluer, sans qu’il soit nécessaire de modifier les interfaces et l’architecture globale ;
  • les composants correspondent à des fonctionnalités précises. Il existe une identité entre dimension physique et fonctionnelle du composant.

14Lorsqu’un produit vérifie ces deux propriétés, il est possible de le faire évoluer incrémentalement, en modifiant les composants – désormais dénommés modules. Dans le champ industriel, les ordinateurs personnels sont fréquemment cités comme illustration d’un tel produit modulaire dont les interfaces ont été fixées, ouvertes, et à partir desquelles les composants évoluent au gré du progrès technique (lecteurs de disquettes, de CD puis de DVD ; ports USB et tous les périphériques qu’on y rattache désormais).

15A partir du moment où les interfaces sont spécifiées et diffusées et que certaines contraintes concernant les composants sont fixés (volume, poids, échauffement…), il est possible d’approfondir la division du travail. En effet, une équipe responsable d’un module particulier peut le concevoir et le produire parallèlement à d’autres équipes en charge d’autres modules. Un aspect crucial est que ce travail est réalisé de manière autonome et synchronique. Se mettent en place plusieurs équipes concevant des briques de Lego de couleurs différentes et/ou possédant des fonctionnalités diverses, du moment qu’elles respectent les règles d’assemblage (interfaces) et que l’architecte du produit les estiment pertinentes selon un critère de surplus de satisfaction apportée au consommateur.

16C’est sur ce couple autonomie/synchronisation du travail de développement et de production que vont s’instaurer externalisation et division du travail interfirmes (Langlois [2002], Sturgeon [2002], Baldwin et Clark [2000], Galvin et Morkell [2001], la collection d’articles réunis in Garud, Kumaraswamy et Langlois [2003]). L’efficacité de cette solution organisationnelle repose sur deux types d’arguments.

17Le premier renvoie aux avantages découlant de la spécialisation. D’un point de vue dynamique, faire appel à des firmes spécialisées dans le développement et la production de modules génère des effets d’apprentissage dans une perspective d’innovation (Sanchez [2000]). Ce mécanisme est d’autant plus puissant qu’une diffusion large des interfaces permet à de multiples offreurs de se présenter sur le marché ce qui accentue le rythme des innovations (Schilling [2000], Langlois [2003]). Les offreurs peuvent notamment bénéficier d’économies de substitution qui proviennent de la ré-utilisation des modules déjà développés et testés pour d’autres produits (Garud et Kumaraswamy [1993]). Enfin, l’architecte peut espérer voir ses coûts d’achat diminuer selon un mécanisme « classique » d’économies d’échelle et de variété découlant d’une consolidation de la demande agrégée provenant des différents architectes dans les cas où l’architecture du produit s’impose comme une norme-technique [2] (créant un dominant design) au sein de l’industrie toute entière.

18Néanmoins, pour être exploités efficacement, de tels avantages supposent que les coûts de la coordination interfirmes s’accroissent moins que proportionnellement aux gains réalisés en production et en développement. C’est ici que se situe le deuxième registre d’argumentation. On sait depuis Coase et Williamson [1985] que le recours au marché requiert un coût. Or, ce coût est réduit grâce aux principes modulaires. D’une part parce que la modularité diminue le montant des coûts de transaction et d’agence du fait de la dé-spécification des actifs sous-jacents à la transaction (Veloso, Fixson [2001], Baldwin et Clark [2000]). D’autre part parce qu’elle allège les contraintes cognitives car elle s’accommode d’une utilisation massive des technologies de l’information, en conception et en production (Sanchez et Mahoney [1996]).

19Ces deux registres d’argumentation conjugués justifient alors que la modularité soit associée à un approfondissement de la division du travail interfirme. Une modularité réussie consiste à décomposer le produit final en un maximum de modules aussi élémentaires que possible ; modules, confiés à des fournisseurs indépendants mis en concurrence selon leur capacité à innover et à proposer des faibles coûts d’approvisionnement. Dans cette forme pure, l’exploitation efficace des propriétés de la modularité conduit à accroître la fragmentation du processus de production. La firme en charge du produit final doit se recentrer sur la définition de l’architecture globale et sur la coordination d’un vaste réseau de fournisseurs. Ces derniers ont en charge la conception des caractéristiques détaillées des modules et leur production. Peut-on, dès lors, soutenir que cette mise en modularité s’accompagne d’une internationalisation croissante ?

1.2. L’extension de la fragmentation internationale des chaînes de valeur

20La forme organisationnelle précédemment analysée correspond bien à la situation des industries électronique (Langlois et Robertson [1992]) et informatique qui a vu naître la modularité (Baldwin et Clark [2000]). Or, elles figurent parmi les industries les plus avancées en matière de fragmentation internationale des processus de production (Ernst [2002], Sturgeon [2003], Gangnes et Van Assche [2004], van Egeraat et Jacobson [2005], Berger [2006], Fields [2006]). Comment justifier cela ? On peut reprendre la grille de lecture de Lassudrie-Duchêne qui proposait de distinguer les forces centripètes et centrifuges en raisonnant sur les contraintes d’interdépendance et de différence.

1.2.1. Le relâchement des contraintes d’interdépendance

21La contrainte d’interdépendance consiste à raisonner sur les mécanismes de la coordination qui freinent l’éclatement spatial des segments de production. En puisant dans les approches contemporaines de la coordination interfirmes (Baudry [2005]), trois registres retiendront notre attention. Le premier concerne la coordination des flux cognitifs ; le deuxième la dimension contractuelle, la troisième concerne la coordination des flux productifs.

22Les travaux sur l’économie de l’innovation et de la connaissance (Foray [2000]) amènent à s’interroger sur les contraintes qui pèsent sur la possibilité de segmenter les processus de production d’un point de vue cognitif. Un avantage de la modularité est qu’elle permet de réduire la contrainte d’adhérence de l’information (Von Hippel [1994]) qui est caractéristique des phases de développement. En effet, on considère traditionnellement que dans les industries d’assemblage, le développement d’un produit requiert d’intenses interactions entre les agents impliqués dans le processus (du type interactions utilisateur/producteur avancées par Lundvall [1992]) afin de résoudre les problèmes qui apparaissent au cours de la mise au point du produit et que ce processus de résolution nécessite l’utilisation de connaissances tacites difficilement transférables en dehors de rencontres de face-à-face (Carrincazeaux, Lung et Rallet [2001]). La modularité lève ces contraintes car elle autorise l’utilisation massive des technologies de l’information qui permettent d’envoyer sous forme numérique via des réseaux privés ou publics (Internet) les plans des modules à réaliser et les caractéristiques des interfaces.

23Plus précisément, la modularité autorise le découplage des phases de développement et de production. Les boucles de rétroaction mises en évidence par Kline et Rosenberg [1986] sont relâchées car une architecture modulaire vise justement à séparer les deux phases. De plus, elle limite les besoins de coordination entre phases de développement des différents modules qui sont développés séparément et concomitamment. L’utilisation d’une maquette numérique où les différents participants au processus d’innovation « déposent » leurs propositions contribue à réduire fortement les interactions et le recours aux connaissances tacites (Pavitt [2003]).

24L’organisation modulaire peut dès lors se représenter schématiquement de la sorte :

  1. Conception par le donneur d’ordres de l’architecture du produit (sa fonctionnalité globale et son marché, conception des interfaces et des fonctionnalités des composants élémentaires et de leurs caractéristiques physiques).
  2. Conception détaillée des modules par les fournisseurs-moduliers. Ces derniers travaillent simultanément et indépendamment. La maquette numérique permet de vérifier la compatibilité des travaux pour les systèmes les plus complexes – dans les cas simples ou stabilisés, une telle maquette est inutile.
  3. Production (simultanée) des modules par les fournisseurs.
  4. Intégration finale des modules par l’architecte voire par une firme externe (éventuellement un des producteurs de modules).

25Berger [2006] cite le cas de l’i-Pod d’Apple qui s’inscrit dans ce schéma à l’exception près que l’architecte a puisé directement dans le catalogue des modules existant déjà sur le marché pour concevoir son produit. Si Apple ne procède pas à l’intégration finale des modules, le constructeur informatique Dell pour sa part la réalise tout en suivant cette représentation (Fields [2006]). De même, d’autres industries fonctionnent largement selon des principes similaires comme le cycle (Galvin et Morkell [2001]) ou encore l’électronique (Lüthje [2002]).

26Deux remarques sont néanmoins à faire. En premier lieu, le découplage n’est possible qu’à partir du moment où l’architecture modulaire est figée et où il existe des entreprises pouvant opérer la fragmentation. Or, comme l’expliquent Baldwin et Clark [2000], la modularisation d’un produit est un long processus mobilisant des ressources importantes. Le fait que l’on retienne souvent les exemples de l’électronique et de l’informatique est lié à l’ancienneté de leur mise en modularité. Lorsqu’il s’agit de mettre en place la modularité dans une industrie, les contraintes d’adhérence de l’information sont au contraire renforcées car il s’agit d’une innovation radicale requérant de vastes ressources cognitives et d’intenses interactions en connaissances tacites (Henderson et Clark [1990]). Nous verrons ainsi que pour l’industrie automobile où la modularité est encore en cours d’émergence, ceci justifie plutôt d’un renforcement des interdépendances entre agents conduisant à renforcer les besoins de proximité géographique.

27En second lieu, et sans paradoxe, Sturgeon [2003] souligne que la fragmentation des réseaux de production dans l’industrie informatique nord-américaine s’accompagne d’une concentration des capacités de conception des architectures au sein de la Silicon Valley. Fragmenter la production impose de penser cette fragmentation ex ante. La force de l’industrie informatique américaine provient de sa faculté à mobiliser une puissante base cognitive nourrie d’une multitude d’entreprises en forte concurrence et géographiquement concentrées (ce qui favorise les externalités de connaissances), base toute entière focalisée sur le développement d’architectures modulaires maximisant la fragmentation productive (Voir aussi Sturgeon [2002]).

28La mise en concurrence des fournisseurs est d’ailleurs un dispositif central de l’efficacité économique de la modularité. En termes de coordination contractuelle, le fonctionnement des relations verticales doit limiter les éléments qui conduiraient à figer les relations. La défection (l’exit selon les termes d’Hirschman) constitue le mode relationnel assurant l’efficacité statique et dynamique d’une industrie parfaitement modulaire (Frigant [2005]). Il en découle que donneurs et preneurs d’ordres réfutent les procédures qui les engageraient à moyen-long terme. D’un point de vue spatial, et pour reprendre les catégories de Williamson [1985], il s’agit d’éviter l’apparition d’une spécificité de site. Dans ce cadre, l’architecte cherche à élargir son panel de fournisseurs potentiels sans s’attacher à préférer des fournisseurs proches. Presque tout le contraire d’ailleurs afin d’éviter que des réseaux relationnels viennent se tisser entre les membres des firmes-organisations (Håkansson et Johanson [1993]) créant ainsi de l’inertie dans le turn-over des fournisseurs.

29Cette solution est d’autant plus aisée que sur le troisième registre de la coordination, la synchronisation des actes productifs facilite la gestion des flux productifs. En rompant (partiellement) l’obligation de séquencer les stades de production de l’amont vers l’aval au profit d’une série de productions simultanées qui forment les modules qui sont in fine assemblés par l’intégrateur final, la modularité simplifie considérablement la gestion des transports des produits. Désormais, sous contraintes de respect des délais et de contrôle des coûts de transport, les productions des modules peuvent être relativement éloignées. Ainsi, les composants électroniques/informatiques sont transportés sur de longues distances. Les progrès de la logistique (notamment la réduction des délais de rupture de charge qui constituent l’essentiel des coûts de transport) lèvent grandement la contrainte de proximité entre les différents segments de production grâce aux faibles volumes qu’occupent les modules et à leur faible fragilité, une fois convenablement conditionnés (van Egeraat et Jacobson [2005]). Les éléments à forte valeur ajoutée, comme les calculateurs, peuvent voyager en avion compte tenu de leur faible poids relatif, réduisant ainsi la distance temporelle (Bowen et Leinbach [2006]). A une certaine échelle néanmoins, les éléments les plus volumineux, comme les boîtiers en plastique pour les ordinateurs, sont bien souvent fabriqués dans les pays limitrophes des lieux où s’effectue l’intégration finale. L’organisation de l’industrie électronique/informatique en Asie constitue une illustration de ce type d’organisation spatiale où se combinent éclatement mondial des réseaux de production et forme d’intégration macro-régionale (Lecler [2003], Berger [2006]).

30Il subsiste cependant des cas où la proximité géographique reste de mise. Dans l’informatique, certains prototypes ou ordinateurs complexes doivent être produits sur des sites relativement proches des activités de R& D et des fabricants des composants (Berger [2006]). De plus, lorsqu’il s’agit d’approvisionner des marchés importants, la proximité du marché demeure un des déterminants à la localisation des sites d’assemblage. Si l’exemple de l’Irlande est bien connu, une partie des implantations d’assemblage informatique en Chine relève également de cette logique [3]. En dépit de ces réserves, la modularité que ce soit en termes de flux cognitifs ou productifs ou en ce qui concerne la dimension contractuelle, relâche sensiblement la contrainte d’interdépendance renforçant la possibilité d’exploiter les contraintes de différence.

1.2.2. L’exploitation des contraintes de différence

31Selon Lassudrie-Duchêne, les contraintes de différence découlent d’une volonté d’exploiter l’hétérogénéité des dotations factorielles. Sur des fondements théoriques plus proche des nôtres, Moati et Mouhoud [1994,2005] considèrent néanmoins qu’il ne convient pas de raisonner en fonction des seuls coûts mais de raisonner dans une perspective de division cognitive du travail où ce qu’il s’agit d’exploiter ce sont des avantages pluridimensionnels (parmi lesquels figurent les coûts en statique) dans une perspective dynamique. La focale se déplace vers une analyse de l’efficacité dynamique où sont mis en exergue les effets d’apprentissage et la faculté d’innovation. Dans cette perspective, le choix de localisation relève d’un double choix simultané. Il convient de décider d’une part de la nature des activités à segmenter selon un critère en termes de blocs de savoir et d’autre part de sélectionner les espaces d’accueil. L’enjeu est bien évidemment d’opérer l’appariement efficace en travaillant sur les deux dimensions du problème simultanément : segmentation des blocs de savoir et identification du champ des possibles en matière de localisation.

32Dans une telle perspective, on peut montrer qu’effectivement la modularité favorise l’internationalisation croissante des chaînes de valeurs pour trois séries de raisons.

33Le premier motif renvoie à la dynamique d’externalisation dont elle est porteuse. En effet, la modularité est quasiment consubstantielle d’un recentrage du donneur d’ordres et d’une extension du rôle joué par les fournisseurs de modules. Ici deux mécanismes s’enclenchent. Tout d’abord, le recentrage procure à l’architecte l’opportunité de restructurer ses sites et de se séparer de certaines activités. Or, on sait que les coûts irrécouvrables constituent une limite à l’internationalisation des activités, notamment aux formes pures de délocalisations. L’engagement d’un programme de recentrage permet d’établir de nouveaux sites de production à l’international pour les activités conservées en interne, par exemple parce que les coûts d’investissements sont couverts par la revente des actifs sortant du périmètre de la firme. De plus, l’accroissement des responsabilités confiées aux fournisseurs de modules les placent dans une configuration où ils doivent accroître leurs capacités de production et de recherche [4]. Ils sont à la recherche de nouveaux sites. Toutes choses égales par ailleurs, ceci suggère qu’ils ont l’opportunité d’étendre à l’international leurs dispositifs de production. La fragmentation actuelle des chaînes de valeur semble ainsi largement déterminée par la fragmentation des processus de production des firmes multinationales qui opèrent en sous-traitance pour les firmes au contact des clients finals (Andersen et Christensen [2005]). Dans l’électronique, les Contract Manufacturing firms (comme Solectron, Flextronics, SCI, Celestica, Jabil Circuits) constituent des exemples typiques de ces fournisseurs de composants qui maillent l’espace mondial et approvisionnent les entreprises au contact des clients finals en composants, modules et parfois procèdent eux-mêmes à l’assemblage final, sans jamais être au contact des consommateurs (Lüthje [2002]).

34Le second motif s’inscrit dans le prolongement du précédent. L’extension des capacités de production des fournisseurs de modules suggère de repenser globalement l’appariement blocs de savoir/localisations via une spécialisation des sites de recherche et de production. Des efforts pour atteindre la taille optimale des unités de production sont réalisés conduisant à supprimer des activités dans certains sites afin de les spécialiser. Ces efforts sont d’autant plus intenses lorsque la modularité s’impose comme dominant design dans l’industrie entière ce que prédit une partie des travaux théoriques (Schilling [2000]). L’informatique constitue un cas d’école d’une telle diffusion des normes de modularité et la longue et périlleuse résistance d’Apple illustre la difficulté de tenir un modèle alternatif. La diffusion d’une norme de modularité rend possible l’obtention d’économies d’échelle au niveau des établissements ce qui renforce la tendance à leur dispersion. En effet, compte tenu de l’abaissement des coûts de communication et de transport, et en cohérence avec les propriétés de la modularité en matière de coordination, les différents établissements peuvent être localisés au gré des avantages absolus requis pour chacune des activités fragmentées. Cet argument se renforce si on considère que des modules similaires sont fournis à l’ensemble des entreprises d’un secteur et si on admet l’hypothèse que les assembleurs finals sont répartis dans plusieurs pays : il n’existe pas de raison de chercher à se localiser à proximité de l’un d’entre eux.

35Le troisième motif renvoie à la nécessité qu’ont les fournisseurs de modules de rester compétitifs en matière de coûts et de faculté à innover. Quand bien même le pouvoir de marché peut parfois se renverser ainsi que les exemples d’Intel et de Microsoft le montrent, il reste que les architectes demeurent, généralement, en position de force car ils maîtrisent l’accès aux marchés finals. Les études empiriques auprès des architectes donneurs d’ordres et des fournisseurs de modules confirment que le passage à la modularité est l’occasion de renforcer la contrainte de coûts sur l’amont de la filière. En effet, théoriquement, une architecture modulaire pure s’accompagne d’une diffusion totale des interfaces autorisant un multi-sourcing et/ou une mise en concurrence permanente des fournisseurs selon un double critère de prix et d’innovations proposées. Langlois [2003] propose la notion de Vanishing Hand pour exprimer l’idée que la modularité s’accompagne d’un retour de la main invisible du marché et du pouvoir de sélection des firmes architectes. Dans ce cadre, il est nécessaire de trouver des localisations efficaces permettant de, selon les objectifs du fournisseur, accroître ses capacités d’innovation et/ou réduire ses coûts de production. Ceci suggère d’améliorer l’appariement entre caractéristiques des espaces d’accueil et contenu des activités à localiser. Les multiples relocalisations de Flextronics constituent à cet égard un exemple d’une entreprise recherchant en permanence les moindres coûts et une flexibilité maximale [Berger 2006]. La recherche de flexibilité est d’ailleurs un facteur justifiant l’internationalisation. Les fournisseurs de modules sont en effet particulièrement sensibles aux fluctuations des marchés finals. Que ce soit parce que l’architecte réintègre certaines activités en cas de baisse de ses plans de charge suite à un déclin de ses ventes (lorsqu’il en possède encore les moyens) ou qu’ils sont sous la double dépendance de l’évolution globale des marchés et de la réussite commerciale de leur(s) client(s). Ainsi, les méventes de la X-Box de Microsoft lors de son lancement avait conduit le même Flextronics à licencier massivement dans les sites dédiés à ce produit. La localisation dans un pays en voie d’émergence, où les licenciements sont peu coûteux financièrement et en termes d’image, s’avère un argument en faveur de l’internationalisation des activités les plus risquées.

36Que l’on considère les forces centrifuges ou centripètes, l’adoption d’une architecture modulaire pure génère des mécanismes qui relâchent l’intensité des premières et accentuent la possibilité, l’intérêt et la nécessité de saisir les deuxièmes. Certes, toutes les activités ne sont pas concernées et il existe des exceptions que nous avons évoquées. Néanmoins, et conformément aux enseignements des études empiriques, les secteurs réputés les plus modulaires sont également ceux où la fragmentation internationale des processus de production est également la plus forte. Reste que toutes les industries d’assemblage ne relèvent pas de la modularité pure.

2. Fragmentation et modularité dans le cas des CoPS : entre internationalisation et agglomération

37Les analyses des Complex Product Systems découlent initialement d’une interrogation sur le degré de généralité sectorielle de la modularité (Prencipe, Davies et Hobday [2003], Hobday, Davies et Prencipe [2005]). Considérant des industries autres que l’électronique et l’informatique, ces auteurs soulignent que la modularité se décline sous différentes formes selon les secteurs. L’existence de ces industries, certes modulaires mais impures au sens d’Ulrich, suggère d’étudier les implications spatiales portées par la modularité dans un tel cadre. Nous suivrons une démarche similaire à la partie précédente. Nous préciserons d’abord quelles sont les propriétés modulaires de ces CoPS, puis nous nous interrogerons sur ses conséquences en termes de fragmentation internationale des processus de production selon la grille de lecture proposée par Lassudrie-Duchêne.

2.1. Une fragmentation partielle

38Plusieurs industries sont qualifiées de CoPS : les moteurs d’avions et les usines chimiques (Brusoni et Prencipe [2001]), les systèmes d’armement (Sapolsky [2003]) ou encore l’automobile (Sako [2003]). Dans cet article, les éléments empiriques mobilisés à des fins d’illustration seront issus de cette dernière qui s’avère, de loin, la plus étudiée.

39L’impureté de la modularité dans ce type d’industries provient de deux caractéristiques. Tout d’abord, la condition de stabilité des interfaces est mal vérifiée. S’il s’agit bien pour les industriels de concevoir un produit décomposé sous forme de modules reliés par des interfaces, il reste que ces interfaces doivent être redéfinies de modèle en modèle. Autrement dit, le produit obéit au principe d’une décomposition modulaire (ce qui permettra la production synchronique des différents modules) mais l’architecture doit être totalement repensée à chaque génération de produit(s). Ceci implique que la propriété d’ouverture des interfaces n’a qu’un rôle mineur dans ce cadre car diffuser les interfaces ne suffit pas à engendrer un nombre élevé d’offreurs concevant de manière totalement autonome des modules dont les caractéristiques seraient connues ex ante. Au contraire, le développement des modules impose une étroite collaboration entre les différentes équipes de la firme (en cas d’intégration verticale) ou entre preneurs et donneurs d’ordres (externalisation).

40La deuxième caractéristique concerne la faible correspondance entre dimension physique et fonctionnelle des modules. Les modules constituent des éléments physiquement compacts sans que la mono-fonctionnalité ne soit requise. Et, de facto, la plupart des modules (physiques) seront plurifonctionnels. Ainsi pour prendre un exemple issu de l’automobile, « le module train arrière » participe à la tenue de route, comporte une partie du système de freinage (lui-même réparti dans d’autres modules), contribue à l’isolation vibratoire du véhicule… Cette absence de mono-fonctionnalité empêche un travail isolé de l’équipe en charge de ce module car les caractéristiques (au sens Lancasterien du terme) globales du véhicule exigent de concevoir simultanément et en étroite interactions l’ensemble des modules.

41De telles contraintes n’impliquent pas que la division du travail ne puisse pas être approfondie mais sous des formes fort distinctes de celles de la modularité pure. L’architecte du système doit conserver un large spectre de compétences internes. Il ne doit pas seulement maîtriser des compétences architecturales et organisationnelles mais également conserver des compétences sur les modules eux-mêmes. L’externalisation est possible (voire souhaitable, nous y reviendrons) mais l’efficacité statique (la mise au point du produit) et surtout l’efficacité dynamique (concernant l’évolution du produit final et notamment l’architecture globale) imposent un contrôle étroit des activités des fournisseurs de modules et un niveau soutenu de recherche et développement, y compris sur des domaines touchant aux modules eux-mêmes (Brusoni, Prencipe et Pavitt [2001]). En dépit de ces limites, le passage à la modularité a procuré l’opportunité aux donneurs d’ordres d’accroître leur désintégration verticale.

42Un premier motif est à rechercher dans la réduction des coûts de R& D et de production induits par le couple modularité/externalisation. En déléguant la responsabilité du développement des modules à des firmes spécialisées, les donneurs d’ordres leur transfèrent une part (importante) des coûts de développement. Ainsi dans l’automobile, dans une période où la complexité systémique du produit s’élève compte tenu de l’électronification des véhicules et des modifications des normes réglementaires (environnementales en premier lieu), une telle stratégie limite l’accroissement des coûts internes de R& D. Au niveau de l’ensemble de l’industrie, les fournisseurs disposent de la possibilité de consolider les coûts de développement et, ce faisant de répartir sur plusieurs clients les coûts d’adaptation des modules aux nouvelles contraintes. Dans une perspective dynamique, ils bénéficient d’effets d’apprentissage que ce soit en production ou en R& D. En outre, les coûts salariaux étant moindres chez les fournisseurs que chez les constructeurs, l’externalisation génère également une baisse du coût salarial global dans l’ensemble de la chaîne de valeur dans la mesure où l’intensité travaillistique est supérieure en amont de cette chaîne. Enfin, le couple modularité/externalisation s’avère une modalité de transformer en coûts variables ce qui constituait des coûts fixes pour le constructeur.

43Si l’externalisation, et par voie de conséquence l’intérêt d’opérer une première fragmentation du processus de production en partant de l’aval, s’avère fonctionnelle en termes de coût d’approvisionnement, en matière de coordination les choses sont moins évidentes. En effet, les coûts de coordination qu’ils soient contractuels ou cognitifs s’avèrent tout autant, sinon plus importants, dans un contexte modulaire. Les coûts de transaction s’accroissent dans la mesure où les actifs engagés demeurent très spécifiques (dédiés dans certains cas à un seul constructeur). De plus, la complexité (et l’enjeu stratégique) des blocs de savoir à articuler est croissante, ce qui requiert d’intensifier les interactions cognitives. Toutefois, si ces mécanismes sont valides au niveau bilatéral, les coûts globaux (cognitifs et de transaction) de coordination sont notablement amoindris. En effet, la modularité s’accompagne d’une diminution drastique du nombre de fournisseurs en contact direct avec le donneur d’ordres. Pour fixer les idées, les modules constituent des macro-composants ; la réduction du nombre de composants autorise une réduction du nombre d’intervenants dans la chaîne de valeur. Au total, l’effet sur les coûts de coordination est ambivalent. Le montant des coûts dyadiques s’élève ; les économies escomptées proviennent de la réduction des coûts consolidés.

44Un aspect particulièrement important pour notre analyse est que l’externalisation s’effectue au profit de fournisseurs de taille mondiale. Le cas de l’industrie automobile fait ressortir deux mécanismes explicatifs. D’une part, les modules sont des composants complexes qui combinent des technologies dissemblables et requièrent des coûts importants de R& D que seules de grandes firmes peuvent engager. De plus, dans la trajectoire de l’industrie, les constructeurs ont confié la réalisation des premiers modules à des acteurs qu’ils connaissaient déjà et qui ont anticipé la révolution modulaire par une vague de fusions/acquisitions réduisant ainsi le nombre d’entrants potentiels et créant des firmes géantes. D’autre part, l’échelle de production dans cette industrie de masse et le fait que les constructeurs disposent de sites d’assemblage dispersés mondialement mais à approvisionner avec des modules identiques, imposent de disposer de capacités de production au niveau mondial (Gerpisa [2002]).

45Si les fournisseurs de modules dans les CoPS sont généralement de grandes firmes, ils sont néanmoins confrontés à un problème de rentabilité car ils doivent simultanément accroître leurs coûts d’investissement, matériels et immatériels, tout en ne pouvant accroître leur marge car leurs clients maintiennent la pression sur les coûts. La recherche de rentabilité passe alors par la faculté à générer des économies d’échelle et de variété en développement et en production. Pour ce faire, ils ne peuvent guère agir sur les modules eux-mêmes qui, élément clé de la différenciation des produits, s’avèrent spécifiques [5]. Les fournisseurs essaient dans la pratique de générer ces économies dans les composants qui entrent dans la constitution des modules. Ce que Baldwin et Clark [2000] dénomment les composants invisibles. Les fournisseurs de modules cherchent à consolider la demande globale, non pas au niveau des modules, mais au niveau des composants constitutifs des modules. Une première conséquence de cette stratégie est qu’elle favorise un fort degré d’intégration verticale chez ces fournisseurs et, de manière connexe, renforce leur propension à être des firmes de grande taille. En outre, elle encourage la fragmentation des processus de production car ils entendent opérer une claire distinction entre ce qui relève de la production des modules d’un côté et de la production des composants constitutifs desdits modules de l’autre. Ainsi par des biais différents de ceux de la modularité pure, et de l’exemple de l’informatique, la modularité constitue également, ici, un facteur participant de l’accroissement de la fragmentation. Reste à savoir quelles vont en être les conséquences en matière d’internationalisation.

2.2. L’extension de la fragmentation internationale et ses limites

46Les études empiriques sur la géographie de la chaîne de valeur de l’industrie automobile soulignent qu’elle combine logique de dispersion à l’international et logique de proximité spatiale étroite ainsi que des formes intermédiaires remplissant tout le continuum des possibilités (Lung [2002], Gerpisa [2002]). De nouveau, la grille proposée par Lassudrie-Duchêne en termes de contraintes d’interdépendance et de différences peut nous aider à clarifier les liens qu’entretiennent la modularité et la fragmentation des processus de production.

2.2.1. Renforcement et relâchement des contraintes d’interdépendance

47L’instabilité des interfaces entre générations de modèles et l’absence d’univocité des fonctionnalités attachées aux modules impliquent que la première dimension de la coordination, cognitive, demeure à un niveau de complexité élevé. D’un point de vue logique, et pour le dire trivialement et synthétiquement, c’est l’ensemble de l’argumentation vue dans le cadre de la modularité pure qui se retourne.

48La mise au point des différents modules et en particulier des interfaces suppose d’étroites interactions entre les individus en charge du développement de l’architecture. Les contraintes d’adhérence de l’information sont élevées et les rencontres de face-à-face requises afin d’assurer la diffusion des connaissances tacites. Certes, les entreprises recourent massivement aux technologies de l’information et de la communication (TIC) mais celles-ci s’avèrent complémentaires aux rencontres de face-à-face, seules à même d’assurer la diffusion des connaissances tacites. Cette nécessité est renforcée par l’introduction de nouvelles technologies qui déstabilisent le socle technologique sur lequel s’était bâtit l’automobile, mais aussi d’autres CoPS comme l’aéronautique par exemple (Frigant et Talbot [2005]), exacerbant la complexité globale du produit. Les modules sont fondamentalement plus complexes, et leur articulation, en dépit du travail sur les interfaces, est également plus complexe. Ce faisant, la course à la formalisation portée par les TIC demeurent structurellement en deçà des besoins d’échanges de connaissance surtout lorsque se pose la question de l’évolution du produit (Pavitt [2003]) et qu’il s’agit des phases initiales du développement où est définie l’architecture (O’Sullivan [2006]). La mise en place d’équipes projets mêlant l’ensemble des acteurs travaillant sur chaque partie du produit dans un même espace s’avère une modalité largement développée de nos jours à l’instar de ce que Renault avait pu mettre en place (Carrincazeaux et Lung [1998]). La proximité géographique reste un instrument nécessaire et il n’est guère possible de fragmenter les phases de conception des différents modules.

49En revanche, toujours au niveau du développement, s’opère une disjonction concernant la R& D amont chez les fournisseurs de modules. Ils déploient une activité de recherche que nous qualifierons d’autonome. Autonome au sens de non dédié à un donneur d’ordres donné ni à un projet de produit précis. Ces activités de R& D peuvent spatialement être éloignées des donneurs d’ordres et virtuellement être localisées en n’importe quel espace. Il s’agira d’introduire la contrainte de différence pour escompter comprendre où elles sont localisées.

50Dans une perspective dyadique néanmoins, la dépendance entre les firmes, donneurs et preneurs d’ordres, est élevée ce qui conduit si on suit Williamson [1985], à considérer que les risques d’opportunisme sont élevés. Les firmes sont mutuellement incitées à mettre en place des engagements crédibles dont il existe une déclinaison spatiale. Ainsi, les premières expériences de modularité montraient qu’une partie des implantations des fournisseurs à proximité des usines des constructeurs visait à générer des engagements crédibles en créant une spécificité de site qui contribuait à stabiliser le fonctionnement de la relation verticale (Frigant et Lung [2002]). En pratique, la spécificité de site est simultanément recherchée et évitée en jouant sur les possibilités de fragmenter le processus de production. D’un côté, le fournisseur s’attache à implanter à proximité immédiate du constructeur, des actifs qui sont dédiés à ce dernier [6]. De l’autre, il s’attache à disposer de segments productifs implantés de sorte à lever la spécificité de site afin de limiter les risques de prise d’otage. Il en découle qu’une dualité des localisations apparaît. Le fournisseur fragmente son processus entre :

  • des activités de finition des modules qui sont dédiées à un constructeur donné et implantées à proximité immédiate dans des parcs fournisseurs voire dans certains cas à l’intérieur même des usines dudit constructeur ;
  • des activités qui sont au contraire implantées dans des espaces éloignés.

51Cette dualité s’affirme lorsqu’on considère la coordination des flux productifs. En effet, la possibilité de synchroniser les productions diffère selon les segments de production que l’on étudie. Les modules proprement dits sont soumis à une très forte contrainte de proximité qui tient à leur masse volume, fragilité et surtout au fonctionnement en flux tendus des chaînes de production. Or, sur ce dernier point, si nous restons dans l’industrie automobile, les sites d’assemblage des constructeurs fabriquent divers modèles de véhicules ou, du moins, différentes variantes d’un même modèle. Compte tenu que les modules en tant qu’éléments clés de la différenciation produit sont spécifiques à une variante et que les ordres de production sont définis en flux direct en fonction des commandes des consommateurs, il en résulte que les temps nécessaires pour produire et livrer les modules sont très brefs (parfois moins d’une heure). Dès lors, minimiser le temps de transport est une contrainte absolue et une proximité étroite sera requise. On trouve là un nouvel argument justifiant d’une proximité étroite entre fournisseurs et constructeurs et contribuant à expliquer pourquoi le modèle des parcs fournisseurs s’est imposé dans l’industrie (sur ces parcs, Larsson [2002]).

52En revanche, les éléments constitutifs des modules, si le fournisseur est parvenu à les rendre commun à plusieurs constructeurs, peuvent être produits en dehors de cette contrainte exacerbée de flux. La contrainte d’interdépendance est relâchée. D’autant plus que les fournisseurs sont incités à spécialiser leurs sites de production par type de composant afin d’atteindre l’échelle de production efficace. La dispersion spatiale ne peut cependant qu’être partielle dans la mesure où l’industrie automobile demeure une production de masse : les flux des composants sont également massifs. Dès lors, même lorsque ces segments sont localisés dans des pays à bas coût, la contrainte logistique conserve une acuité certaine. La preuve par défaut provient des quelques équipementiers états-uniens confrontés à de lourdes difficultés d’approvisionnement après qu’ils eurent délocalisés en Asie une partie de leurs productions de composants destinés à leurs usines nord-américaines (Belzowski et al. [2006]). L’internationalisation est possible mais à une échelle spatiale relativement restreinte - du type macro-régional.

53Si on entend faire une synthèse de nos propositions, la modularité dans les CoPS engendre une double dualité au niveau des contraintes d’interdépendance. La première concerne les activités de R& D. Les activités de développement de l’architecture requièrent d’étroites relations interfirmes et se heurtent de plein fouet aux contraintes d’interdépendance. Celles-ci s’opposent aux recherches sur les composants constitutifs des modules qui s’affranchissent des contraintes d’interdépendance et peuvent être localisées en dehors de contrainte spatiale forte. La deuxième concerne les activités de production. D’un côté figurent des segments de production particulièrement soumis aux contraintes d’interdépendance pour des raisons d’ordre contractuel et de coordination des flux productifs. De l’autre, des segments (relevant des composants des modules) sont libérés de ces contraintes. Ils le sont d’autant plus que la stratégie des fournisseurs consiste justement à se départir du piège de la spécificité de site d’une part et que c’est sur ces segments qu’ils espèrent engendrer des économies d’échelle en construisant des établissements spécialisés d’autre part. Ici, on retrouve des mécanismes similaires à ceux présentés dans le cas de la modularité pure. Et ce sont, bien évidement, ces segments qui seront localisés de manière à exploiter les contraintes de différence.

2.2.2. L’exploitation des contraintes de différence

54L’exploitation des contraintes de différence découle en premier lieu de la restructuration globale qui s’opère au sein de l’industrie. Le développement de la production modulaire procure à l’ensemble des firmes, donneurs et preneurs d’ordres, l’occasion de délaisser, créer, réaménager (spécialisation notamment) des sites en fonction des segments que les firmes souhaitent abandonner, développer et/ou rationaliser. Dès lors nous retrouvons une série d’arguments similaires à celle présentée précédemment dans le cas du couple externalisation/modularité dans les industries parfaitement modulaires. Les études empiriques sur la géographie des équipementiers automobiles confirment largement l’existence d’un tel processus de reconfiguration spatiale des sites et simultanément, même lorsque les sites ne bougent pas, de leur restructuration, reconfiguration et/ou changement de propriétaire.

55L’enjeu pour les acteurs de l’industrie est de réaliser un appariement efficace entre les segments qu’ils souhaitent conserver et les localisations possibles. C’est ainsi qu’une large partie des segments requérant une intensité travaillistique élevée ont été localisés, ou sont en passe d’être localisés, dans des pays offrant de faibles coûts de main d’œuvre mais aussi, pour des motifs d’interdépendance, des capacités logistiques efficaces. L’espace automobile mondial semble devoir se structurer selon un modèle centre/périphérie, redonnant une certaine acuité, mais dans un cadre international désormais, aux travaux des années soixante-dix sur la division spatiale du travail (Lipietz [1977]) :

  • le centre correspond aux pays développés où demeurent, majoritairement, implantés les constructeurs (Lung [2004]) et bien que des implantations puissent apparaître dans les périphéries afin d’introduire des innovations organisationnelles et produits (Layan [2006]) ;
  • la périphérie justement concerne les pays limitrophes offrant de faibles coûts salariaux. C’est ainsi que le Mexique est devenu un lieu majeur de production pour les composants destinés à l’Amérique du nord (Lara Rivero et Carillo [2003]) ; le Maghreb puis les pays de l’Est jouant un rôle similaire pour l’Europe occidentale (Brocard et Darmaillacq [2006]) ; les pays du Sud-Est Asiatique pour le Japon (Guilheux et Lecler [2000]).

56Ces localisations sont possibles car les établissements ont été spécialisés sur des segments de production utilisant des blocs de savoir correspondent aux avantages absolus possédés par ces pays d’accueil. Si on tend à valider ici les analyses de Moati et Mouhoud [1994,2005], il convient de rappeler que ces auteurs soulignent que, parallèlement, les activités mobilisant des compétences spécifiques ne peuvent faire l’objet de telles formes de délocalisation. Et, en effet, dans le mouvement de recomposition spatiale de l’industrie automobile, on observe que certaines activités sont ancrées dans les espaces centraux, voire pour certaines d’entre elles y sont relocalisées (Humphrey et Salerno [2000]). Ainsi, les activités de R& D portant sur le contenu des modules, dont nous avions soulignées la mobilité virtuelle, sont généralement localisées dans les pays développés. Bien que non attachées à un constructeur particulier, elles requièrent des espaces qui offrent une main d’œuvre dotée de fortes compétences ainsi qu’un environnement propice à l’innovation. Autant d’éléments qui favorisent les implantations dans les pays centraux où elles peuvent trouver :

  • les infrastructures qui leurs sont nécessaires. Par exemple des réseaux de transport et de TIC denses afin d’assurer la circulation des connaissances entre les différentes équipes travaillant sur les composants et celles travaillant sur les modules auprès des constructeurs.
  • les partenaires disposant des compétences complémentaires qui leur sont nécessaires pour assumer leurs nouvelles responsabilités en R& D. Compétences recherchées auprès des laboratoires universitaires, des entreprises connexes au secteur avec lesquelles il s’agit de développer de nouvelles fonctionnalités (parfois en créant des joint-venture), des sous-traitants et fournisseurs qui contribuent à apporter des solutions techniques sur des problèmes précis.

57Dès lors, l’exploitation des contraintes de différence n’implique pas nécessairement une internationalisation générale des segments productifs. Si certains segments sont aisément implantables dans les espaces périphériques de l’automobile, il reste que les activités de développement amont demeurent localisées dans les pays centraux alors même que la contrainte d’interdépendance est relâchée. Rappelons enfin qu’une large partie des segments, ceux les plus aval, concernant les modules, subissent tout le poids des contraintes d’interdépendance et sont donc à ce titre difficilement délocalisables.

Conclusion

58La production modulaire ou modularité constitue initialement un procédé visant à décomposer les systèmes complexes en une somme d’éléments aisément agrégeables. En ce sens, elle fait directement écho à la question posée par Lassudrie-Duchêne [1982] sur la décomposition des processus de production car, en permettant la décomposition du produit final en des constituants élémentaires, c’est la possibilité de décomposer les processus de production sous-jacents qui est en jeu. On peut alors s’interroger sur l’impact de la modularité sur l’approfondissement de la Division Internationale des Processus Productifs en reprenant son questionnement en termes de contraintes d’interdépendance et de différence.

59Sans mobiliser cette grille de lecture, des travaux récents soutiennent que l’approfondissement de la fragmentation internationale des processus de production trouve ses fondements dans la généralisation des principes modulaires dans les industries d’assemblage (Berger [2006]). Si nous pouvons souscrire à cette analyse, il reste que la modularité se décline différemment selon les industries et qu’il convient d’examiner plus avant la portée générale de l’argumentation.

60L’analyse des propriétés de la modularité dans les industries dites purement modulaires et celles dites CoPS permet d’enrichir l’interprétation des faits. Les premières semblent dominées par des forces centrifuges et la modularité conduire à l’internationalisation croissante des processus productifs. Seules quelques activités semblent ne pouvoir se départir des contraintes d’interdépendance. Pour les secondes, la logique de proximité reste forte et seules certaines activités, certes les plus intenses en travail, susceptibles d’être internationalisées. Dans ce jeu croisé, il ne faut pas conclure que la modularité s’avère un jeu à somme nulle parce que les contenus en emplois, quantitativement et qualitativement, diffèrent, et parce que se pose la question de son évolution à court/moyen terme.

61A court terme, se pose la question de l’existence éventuelle d’un effet de seuil qui viendrait briser les dynamiques de relocalisations mises à jour. En effet, la mobilité actuellement observée provient, en partie, dans notre analyse du fait que le développement de la modularité induit une restructuration générale des filières au sein des industries. Dans les deux types d’industries, la modularité impulse un mouvement d’externalisation qui procure l’occasion de redéfinir le champ des activités, le nombre de sites de production et la nature des productions à réaliser dans ces sites. Or, si on suppose qu’une certaine stabilisation s’opère au fur et à mesure que la modularité se diffuse, le rythme des reconfigurations spatiales des processus productifs devraient s’amoindrir.

62A moyen terme, c’est la question d’une inflexion des schémas actuels de localisation qui se pose. Chaque archétype de modularité comporte des éléments – endogènes – d’instabilité. La modularité peut en effet être comprise comme un processus ce qui sous-entend qu’elle est dynamique et que l’analyse de la géographie des industries étudiées dans ce travail peut connaître à l’avenir des inflexions notables. Pour les CoPS, on peut se demander si nous ne sommes pas confrontés à un problème d’émergence. L’instabilité des interfaces actuellement constatées, n’est-elle pas liée à la relative nouveauté du processus de modularisation dans ces industries ? Une réponse affirmative serait lourde de conséquence en termes de reconfiguration géographique puisqu’elle rapprocherait ces industries des formes pures. A contrario, l’exploitation des contraintes de différence dans les industries purement modulaires repose sur l’hypothèse que leur degré de modularité soit constant. Une rupture technologique majeure pourrait remettre en cause les architectures, actuellement, stabilisées. Or les analyses théoriques de la modularité soulignent qu’un tel scénario est crédible. Certaines firmes (en général de nouveaux entrants) peuvent, dans un premier temps, s’appuyer sur les propriétés de la modularité afin de s’installer sur le marché puis verrouiller l’architecture et en casser la logique modulaire afin de s’imposer comme firme dominante (Frigant [2005]).

63Que l’on retienne la première ligne d’argumentation, stabilisation et effet de seuil, ou la deuxième, instabilité et nouvelles mutations à attendre, ce travail suggère d’approfondir l’analyse des conséquences organisationnelles de la modularité. En effet, l’hypothèse heuristique que nous posions au départ de cet article semble globalement validée : la fragmentation internationale des processus productifs se renouvelle actuellement sous l’influence du développement des principes modulaires dans les industries d’assemblage. Dès lors, il convient de prolonger ce type de travail afin de mieux cerner l’impact de la modularité, ses éventuelles inflexions mais aussi le jeu stratégique des firmes que ce soit d’un point de vue organisationnel ou spatial. L’enjeu nous semble d’autant plus important que d’un point de vue causal, l’article suggère que les choix organisationnels effectués au niveau micro-économique expliquent les flux internationaux. A ce titre, l’analyse de l’échange international gagnerait à prendre pleinement en compte les différences sectorielles voire infra-sectorielles (cf. Coris [2008] sur l’industrie du logiciel).

Notes

  • [*]
    Maître de conférences en sciences économiques; GREThA UMR CNRS 5113 ; Université Montesquieu-Bordeaux IV, Avenue Leon Duguit, 33608 Pessac Cedex, FRANCE ; frigant@ ubordeaux4. fr
  • [1]
    Elle n’oublie pas totalement ces différences entre secteurs. Elle évoque à plusieurs reprises la spécificité de la modularité dans l’industrie automobile et la spécificité des schémas spatiaux de cette industrie. Néanmoins, elle ne produit pas une analyse complète de ses causes et implications.
  • [2]
    Cf. Steinmueller [2003] pour une discussion sur le rôle des normes techniques sur la constitution d’un dominant design. Il y montre que la faculté à imposer des normes techniques stabilisées diffère fortement selon les industries. En ce sens, il retrouve l’opposition fondatrice du propos de notre article.
  • [3]
    Dell a récemment annoncé la construction d’une usine en Chine et d’une en Inde destinées à alimenter ces marchés afin d’améliorer ses délais de livraison (AFP, 01/06/2006).
  • [4]
    Dans certains cas, un fournisseur rachète les actifs cédés par le donneur d’ordres qui devient son client. Cette situation s’accompagne généralement d’une restructuration du site acquis afin de spécialiser sa production dans un champ restreint ; les activités complémentaires (sorties du site) proviennent d’autres unités du fournisseur.
  • [5]
    Une conséquence annexe de la modularisation des CoPS est que chaque firme tend à adopter sa propre décomposition modulaire. Dans l’automobile, plusieurs conceptions de la modularité co-existent (Batchelor [2006]) ce qui empêche l’apparition d’un dominant design.
  • [6]
    On pourrait objecter que notre raisonnement est redondant puisque deux types de spécificité se conjuguent : de site et dédié. Nous verrons ci-dessous que la contrainte de flux productifs explique pourquoi ces actifs dédiés doivent nécessairement être localisés à proximité rendant caduque la distinction entre les deux catégories williamsoniennes dans ces cas d’espèce.
Français

La production modulaire constitue un procédé visant à décomposer les systèmes complexes en une somme d’éléments aisément agrégeables. Or, en permettant la décomposition du produit final en des composants élémentaires, c’est la possibilité de décomposer les processus de production sous-jacents qui est en jeu. L’objet de cet article est, dès lors, d’examiner les arguments justifiant que la modularité est un facteur essentiel de l’approfondissement de la division internationale des processus de production. A partir d’une analyse des différentes formes de modularité recensées dans la littérature, nous montrons que les forces centrifuges sont dominantes en situation de modularité pure alors que dominent les forces centripètes en situation de modularité impure (Complex Products Sytems). Nous concluons en soulignant que ces deux archétypes s’accordent de formes intermédiaires et que des éléments d’instabilité perdurent.

  • DIPP
  • production modulaire
  • fragmentation internationale de la production
  • division cognitive du travail
English

The impact of modular production on the international fragmentation of production

The development of the modular production suggests to reconsider the issue of the international production process fragmentation. In this article, we examine the mechanisms who consider that modularity is a key determinant of the fragmentation of production and, thus, a key determinant of increasing trade of intermediate goods. We consider the two forms of modularity analyzed in the literature: the pure modularity and the CoPS (Complex Product Sytems). We show that in the pure modular industries, the centrifugal forces are dominant. So, the fragmentation can sharply increase. In the non-pure modular industries, the centripetal forces are dominant and the fragmentation is a more complex process. Some segments of production can be delocalized; others imply a close geographical proximity.

  • modular production
  • international production fragmentation
  • cognitive division of labour

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Vincent Frigant [*]
  • [*]
    Maître de conférences en sciences économiques; GREThA UMR CNRS 5113 ; Université Montesquieu-Bordeaux IV, Avenue Leon Duguit, 33608 Pessac Cedex, FRANCE ; frigant@ ubordeaux4. fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2008
https://doi.org/10.3917/redp.176.0937
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