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Revue d'économie politique

2013/4 (Vol. 123)

  • Pages : 200
  • DOI : 10.3917/redp.234.0549
  • Éditeur : Dalloz

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1. Introduction

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L’élevage laitier à La Réunion a connu un essor considérable notamment sous l’impulsion de la SICA Lait (Société d’Intérêt Collectif Agricole) créée en 1962. Cette coopérative laitière avait pour missions initiales la collecte, la transformation et la commercialisation de la production. Dans les années 80, la mise en œuvre du « plan d’aménagement des Hauts » [1][1] On parle des Hauts pour désigner l’ensemble des sites... permettra à la SICA Lait de se lancer dans une véritable politique de développement grâce à l’installation de nombreux élevages. Parallèlement, de nouvelles structures ont émergées dans la filière ; certaines se consacrant à l’encadrement, l’approvisionnement et l’appui technique (l’URCOOPA, l’ARP et l’EDE [2][2] URCOOPA : Union Réunionnaise des Coopératives Agricoles ;...), d’autres à la transformation et la commercialisation des produits laitiers reprenant ainsi quelques missions de la SICA Lait (la CILAM [3][3] CILAM : Compagnie Laitière des Mascareignes.).

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La croissance du nombre d’élevages s’est également accompagnée de celle de leur productivité. En effet, l’amélioration génétique, la spécialisation des ateliers, l’utilisation accrue d’intrants alimentaires et le recours à l’insémination artificielle ont permis d’augmenter considérablement la technicité des éleveurs et la production laitière locale (production non limitée par des quotas). Conjointement à cette augmentation de la production, la sensibilisation aux produits laitiers (comme par exemple dans les cantines scolaires) alliée à une forte croissance démographique ont entraîné une augmentation de la demande sur ce marché. Cette stratégie d’intensification des élevages a permis de tripler la production laitière entre 1990 et 2006 pour atteindre une production de 24,6 millions de litres et un taux de couverture du marché local de 15 % (Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt-Réunion).

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Cependant, cette croissance de la production s’est interrompue et le volume de lait produit à La Réunion affiche une baisse régulière depuis 2006, pour n’atteindre que 19,9 millions de litres de lait collectés en 2011 (Fédération régionale des coopératives agricoles de La Réunion). La volatilité du prix des céréales explique en grande partie cette diminution de production. En effet, les élevages réunionnais disposent de peu de surface agricole et incorporent d’avantage d’aliments concentrés que ne le font les élevages de métropole pour atteindre leur objectif de production. Souvent contraints de puiser dans leur épargne personnelle ou d’avoir recours à de nouveaux emprunts, 10 % des éleveurs ont cessé leur activité entre 2008 et 2009 suite, notamment, à des difficultés économiques. Bien que la productivité par vache laitière n’ait pas évolué (6 165 litres par an), ces cessations d’activité ont entraîné une baisse de la production, compensée par une augmentation des importations (+ 29 % en 4 ans) également due à la croissance démographique et à l’augmentation de la demande en produits laitiers.

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L’élevage à La Réunion est ainsi à une période charnière de son développement. En effet, bien que les outils de production mis en place dans les années 90 aient permis d’accroître la production et de développer la filière laitière, les élevages butent actuellement sur le prix d’intrants coûteux mais aussi très variables. Si la SICA Lait souhaite atteindre l’objectif d’une production laitière de 35 millions de litres en 2015 (Fédération Régionale des Coopératives Agricoles de La Réunion – FRCA, 2011), elle devra mener avec l’ensemble de ses partenaires une réflexion globale sur les conditions d’émergence de systèmes de production durables.

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La réflexion sur l’avenir des élevages laitiers à La Réunion s’inscrit dans un contexte national et international en plein bouleversement. A l’échelle nationale, les États Généraux de l’Outre-Mer (EGOM) sont nés d’une volonté politique pour réagir aux crises traversées par la Guadeloupe et la Martinique. Ils ont pour objectif de repenser les modèles d’organisation des DOM imaginés depuis 1946. Les conclusions des EGOM pour La Réunion mettent en évidence la nécessité « d’inciter à la consommation de produits locaux », de « rendre éligibles aux aides aux intrants les produits ou matières premières nécessaires à la production locale en provenance de pays non européens », de « gagner 10 % de part de marché en 10 ans »… Cette volonté nationale conforte le besoin d’augmenter l’autosuffisance de La Réunion, par un développement durable des productions domestiques.

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A l’échelle internationale, l’élevage est mis en cause en raison de ses impacts environnementaux (« livestock’s long shadow », Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO) [2006]), notamment les émissions de gaz à effet de serre (GES) responsables du réchauffement climatique (FAO [2010]). En effet, le rapport de l’ONU attribue 18 % des émissions totales de gaz à effet de serre d’origine anthropique au secteur des productions animales. La demande de plus en plus importante des pays émergents en produits animaux met en exergue le rôle primordial que devra jouer l’élevage dans le développement de ces pays. En effet, au-delà de sa fonction de production de produits carnés et laitiers, l’élevage fournit nombre de services (valorisation des territoires, épargne, stockage de carbone…).

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C’est dans ce contexte que cette étude tente de définir les voies d’améliorations éco-environnementale des élevages laitiers à La Réunion. Pour ce faire nous nous appuyons sur des données structurelles et environnementales récoltées chez 51 éleveurs laitiers en 2007 qui représentent 49 % des adhérents à la SICA Lait et qui produisent 61 % de l’ensemble du secteur. L’élaboration d’un modèle économique multi-produits multi-facteurs sectoriel, nous permet de mesurer les marges de progression de la production laitière et les réductions simultanées en GES et en excédents azotés (EA) au niveau de l’ensemble du territoire réunionnais.

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Le modèle DEA (Data Envelopment Analysis) retenu insiste notamment sur la notion d’agrégation des technologies individuelles pour déterminer l’efficacité au niveau de l’ensemble d’un secteur (Li [1995]). Il convient de souligner que l’analyse de l’éco-efficience issue de ce modèle sectoriel diffère d’une analyse d’efficacité individuelle traditionnelle dans le sens où les opportunités de réallocations factorielles permettent à chaque firme d’opérer avec le processus de production optimal en terme de taille et de mix d’inputs et d’outputs (Briec et al. [2003] ; Leleu et Briec [2009]). Il est important de préciser ici que ces réallocations au sein du secteur n’ont pas pour but de fusionner ou d’éliminer des exploitations mais de permettre à chacune d’opérer avec un système de production qui maximise son efficience et sa productivité. On sait par exemple que les DOM-TOM font face à un taux de chômage élevé et la vision sectorielle n’est pas de minimiser l’emploi mais de le réallouer pour que chaque exploitation maximise sa production de lait tout en minimisant son impact environnemental.

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De plus grâce aux apports méthodologiques des fonctions-distance directionnelles (Chambers et al. [1998]) et à la modélisation rigoureuse de l’hypothèse de faible disposition des outputs indésirables (Kuosmanen [2005] ; Kuosmanen et Podinovski [2009] ; Podinovski et Kuosmanen [2011]), notre approche analyse deux points de vue différents, productiviste et environnemental, du développement du secteur. Il intègre également explicitement les effluents et les coproduits indésirables d’élevages (EA et GES) comme des externalités négatives corrélées à la production laitière. Plus précisément, dans cette application, nous considérons que l’évaluation de la performance éco-environnementale de la filière dépend étroitement de deux visions possibles du développement du secteur laitier :

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  • la vision productiviste qui vise à développer le plus possible la production laitière par une augmentation des capacités de production mais à surface donnée (forte contrainte foncière à La Réunion) et à niveaux d’émissions de GES et d’excédent azoté constants. Cette vision se justifie par le besoin d’augmenter le niveau d’autosuffisance en produits laitiers de La Réunion.

  • la vision environnementaliste qui promeut une réduction maximale des émissions (GES et EA) liées à la production tout en conservant les bénéfices acquis de cette activité pour le développement économique du département (maintien de l’emploi, valorisation du territoire, approvisionnement local…). Cette vision se justifie par une vision plus globale du développement de l’élevage et sa remise en question sur la scène internationale suite aux rapports de la FAO (Livestock’s long shadow).

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La section2 développe le modèle retenu en précisant notamment les apports des fonctions-distance directionnelles dans la prise en compte des différentes visions de l’évolution du secteur, la nécessaire hypothèse de faible disposition pour intégrer convenablement des outputs non désirés dans une technologie de production ainsi que la notion d’agrégation des technologies individuelles. La section 3 présente la base de données et les résultats obtenus en termes de progression de la production et de réduction des coproduits indésirables. Nous quantifions ainsi la progression potentielle de la production laitière et la diminution des coûts de pollution respectivement associés aux deux objectifs productiviste et environnementaliste. La section 4 discute ces principaux résultats et conclut par quelques réflexions sur l’évolution de la filière laitière à La Réunion.

2. Modélisation des technologies de production

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Depuis une trentaine d’années, on assiste à un fort développement de travaux aussi bien d’ordre théorique qu’empirique sur les mesures de l’inefficacité productive. Ils confirment leur portée opérationnelle dans les méthodes d’évaluation de la performance managériale et de l’analyse de la productivité pour une très grande diversité de secteurs d’activités et de type d’organisations (Cooper et al. [2005], [2006] ; Fried et al. [2008]). Au cours de cette période, trois développements importants pour notre analyse ont été successivement la prise en compte de la réallocation sectorielle des ressources via l’agrégation des technologies individuelles, la modélisation adéquate d’une production indésirable jointe à une production désirable dans le processus de production et enfin la spécification de différentes directions possibles pour atteindre la frontière d’efficience (que nous interprétons ici comme des « visions » différentes des moyens de réduction d’inefficience) grâce aux fonctions-distance directionnelles. Sur chacun de ces trois points, les premières contributions ont été respectivement celle de Li [1995], Tyteca [1996] et de Färe et al. [1996] et Chambers et al. [1998].

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La frontière de production qui décrit le processus de production des entités techniquement efficaces et la mesure des écarts des entités par rapport à ce benchmark peut être estimée par plusieurs types de fonctions-distance. En règle générale, ces fonctions se distinguent selon qu’elles sont i) paramétriques ou non paramétriques ; ii) stochastiques ou déterministes. Contrairement aux fonctions paramétriques, les approches non paramétriques ne stipulent aucune relation fonctionnelle a priori entre les inputs et les outputs dans la modélisation de la technologie de production. Par rapport aux frontières déterministes, les fonctions stochastiques intègrent quant à elles un terme aléatoire supplémentaire dans l’écart du point au benchmark [4][4] Se référer à Coelli et al. [2005] pour une typologie... et en conséquence n’attribue pas toute la distance à de l’inefficacité.

2.1. Fonctions-distance directionnelle et faible disposition des outputs indésirables

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Les mesures d’inefficacité productive dépendent des objectifs recherchés par les entités évaluées que l’on peut modéliser par des choix différents de direction de projection sur la frontière. A chaque direction retenue, correspond un objectif économique spécifique : maximisation de la production désirée ou minimisation des outputs indésirables. Ainsi grâce aux fonctions distance directionnelles, il est possible de distinguer des mesures de productivité en fonction des différents points de vue sur les choix de production et d’allocation des ressources. De plus, en retenant l’hypothèse de faible disposition, les fonctions-distance directionnelles sont capables de prendre en compte explicitement les effets des outputs indésirables sur l’évaluation de la productivité globale. La difficulté de modéliser ce type d’outputs comme les GES ou l’EA vient du fait qu’ils sont directement joints à la production désirée et qu’ainsi leur diminution qui est souhaitable aura forcément un coût en termes d’output désirable.

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Pour la modélisation, considérons un groupe de N entreprises produisant chacune G bons outputs et B outputs indésirables avec V facteurs variables et F facteurs fixes auxquels nous pouvons associer les ensembles d’indices respectifs :

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les quantités respectives d’outputs et d’inputs.

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La technologie individuelle de production se définit par :

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Signalons que comme dans toute modélisation standard DEA, on ajoute à l’ensemble T défini par (1) des axiomes qui le structure intégrant notamment la convexité. A ce propos, il convient de mentionner les travaux de Baumol et Oates [1988] qui ont montré que des cas de non-convexité pouvaient apparaitre en présence d’externalités environnementales. Néanmoins, leur étude se focalise sur des externalités qui affectent négativement la production d’autres entreprises. Dans notre cas, les émissions de gaz à effet de serre et d’azote n’impactent pas directement l’activité des autres exploitations laitières et on peut donc raisonnablement affirmer que l’ensemble de production considéré demeure convexe. Néanmoins, dans le cadre d’une analyse plus globale de l’économie réunionnaise où les externalités environnementales d’origine agricole pourraient impacter les autres secteurs économiques, il conviendrait de s’interroger sur les cas de non-convexité considérés par Baumol et Oates.

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L’ensemble de production T satisfait également les hypothèses de libre disposition des inputs et des bons outputs et de faible disposition pour les outputs indésirables (Chung et al. [1997]). Nous avons construit le modèle en considérant que la réduction des outputs indésirables est coûteuse grâce à l’hypothèse de faible disposition. Cette hypothèse stipule qu’une réduction des outputs indésirables n’est possible que par une réduction simultanée des bons outputs, à niveau d’inputs constant. De plus, nous émettons l’hypothèse que les bons outputs répondent à l’hypothèse de libre disposition. Enfin, la notion liant les bons outputs et les indésirables est modélisée par l’intégration de l’origine dans notre ensemble d’output. En d’autres termes, les bons outputs sont joints par la « relation-nulle » aux outputs indésirables si le seul moyen de ne produire aucun output indésirable est de ne produire aucune production désirée. On comprend alors que dès qu’une quantité de bons outputs est produite, elle s’accompagne de la production d’outputs indésirables. Puisque la frontière de production est linéaire par morceau, les taux marginaux de transformation entre outputs désirables et indésirables sont constants sur les segments mais globalement décroissants. En d’autres termes, plus la production de bon output augmente plus la production d’une unité de ce dernier entraînera une production croissante d’outputs indésirables.

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Avec ces hypothèses, T peut désormais s’écrire :

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Cette technologie est celle introduite par Kuosmanen [2005]. Le paramètre θn spécifique à chaque plan de production observé représente un facteur d’abattement qui permet la réduction simultanée et dans la même proportion des outputs désirables et indésirables. Cependant ce modèle qui reprend chaque axiome posé sur l’ensemble de production reste non linéaire. Kuosmanen montre que par un changement de variable adéquat, nous pouvons construire un modèle linéaire estimable par la programmation linéaire et donc opérationnel pour le calcul des fonctions-distance directionnelle et des gains d’efficience.

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L’association d’une fonction-distance directionnelle à la technologie décrite en (2) s’établit comme suit :

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Le vecteur (dv, db, dg) spécifie les directions respectives en inputs et outputs dans lesquelles l’entité évaluée est projetée sur la frontière de production. Par exemple, dans le cas d’une mesure radiale de l’efficacité visant à maximiser les bons outputs tout en maintenant constant les inputs et les outputs indésirables, les coordonnées du vecteur dg sont égales aux quantités de l’entité évaluée, les vecteurs dv et db sont nuls. Inversement, dans le cas d’une mesure radiale de l’efficacité visant à minimiser les outputs indésirables tout en maintenant constants les bons outputs et les inputs, les coordonnées du vecteur db sont égaux aux opposés des quantités de l’entité évaluée, les vecteurs dv et dg sont nuls. Bien sûr, toute autre direction peut être choisie par l’évaluateur en fonction de son objectif d’analyse.

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L’utilisation de cette fonction-distance directionnelle générale associée à la technologie de production (2) permet d’établir le programme linéaire suivant (Kuosmanen [2005]) pour l’évaluation d’une entité « a » donnée :

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avec respectivement yga, yab, xav et xfa les vecteurs des bons outputs, des outputs indésirable, des inputs variables et des inputs fixes de la firme évaluée « a ». En posant µn=ωn+λn et λn=θnµnn, on retrouve les coefficients d’intensité d’un programme usuel DEA pour les inputs et l’intégration des facteurs d’abattement θn pour les outputs comme spécifiés dans la définition de T en (2). Les vecteurs ω et λ sont calculés à partir des combinaisons linéaires convexes des meilleures firmes observées formant le benchmark de référence ou la frontière de production. Le coefficient αa s’applique à l’ensemble des vecteurs des outputs et des inputs et mesure le pourcentage d’augmentation et/ou de réduction sur les outputs et les ressources factorielles par rapport aux directions (dv, db, dg) choisies.

2.2. Agrégation des technologies individuelles et réallocation sectorielle des ressources

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Les technologies individuelles décrites par T (2) peuvent être agrégées au niveau de l’ensemble des entités pour pouvoir déterminer l’efficacité globale du secteur (Li [1995]). Il convient ici de souligner que cette dernière n’est pas directement égale à la somme des efficacités individuelles. Grâce à des possibilités de réallocation des ressources au profit des firmes les plus efficaces, elle lui sera supérieure. L’écart entre l’efficacité du plan de production sectoriel (agrégation des firmes) et la somme des efficacités individuelles mesure le coût d’opportunité de maintenir au niveau de chaque entité du groupe ses propres ressources et de ne pas les réallouer pour que chacune opère conformément au plan de production jugé optimal à l’échelle sectorielle. Afin de se focaliser sur l’analyse au niveau sectoriel, nous ne détaillerons pas ici ce distinguo entre analyse individuelle et analyse sectorielle et n’aborderons donc pas les coûts de non-réallocation des ressources.

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Plus formellement, considérons le secteur global composé de N firmes chacune partageant la technologie T, alors la technologie agrégée TS hérite des propriétés des technologies individuelles et se définit comme la somme de celles-ci [5][5] Les technologies individuelles étant des ensembles,.... Li [1995] a démontré, que sous l’hypothèse de convexité, la technologie agrégée est égale à N fois la technologie individuelle.

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Le programme linéaire (4) devient pour la technologie sectorielle :

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Dans ce type de modèle sectoriel, la redistribution des dotations factorielles entre les firmes est autorisée. L’amélioration de la performance du secteur résulte à la fois de l’élimination des inefficacités au niveau de chaque élevage individuel et par une meilleure utilisation des capacités de production existantes par leurs réallocations entre les firmes (Dervaux et al. [1999]).

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Cette spécificité constitue l’originalité de l’approche développée dans ce papier et nécessite d’être explicitée afin de comprendre quelle est la nature de cette réallocation. Tout d’abord, il est important de préciser que la réallocation des ressources n’entraîne la disparition d’aucune exploitation. En effet, le propos n’est pas ici d’identifier quelques firmes efficientes et de leur attribuer l’ensemble des ressources au détriment des firmes inefficientes qui disparaîtraient. Mais au contraire, l’objectif de la réallocation sectorielle est de redistribuer les ressources non utilisées efficacement entre les firmes du secteur afin qu’elles puissent toutes opérer à un niveau optimal défini par les deux caractéristiques suivantes :

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  • Le modèle définit une taille optimale pour l’ensemble des firmes. La réduction de l’inefficience au niveau sectoriel permet alors de réattribuer les ressources des firmes qui sont trop grandes aux firmes qui sont trop petites afin qu’elles soient toutes à leur taille de productivité maximale.

  • Le niveau optimal sectoriel définit également la meilleure combinaison d’inputs et d’outputs (les meilleurs « mix »). La réallocation permet ainsi à l’ensemble des firmes d’utiliser les mix d’inputs et/ou d’outputs les plus productifs optimisant ainsi l’utilisation des ressources du secteur.

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Dans ce contexte de réallocation sectorielle, nous faisons implicitement l’hypothèse que les exploitations laitières ne sont pas limitées par des contraintes de capacité et qu’elles sont aptes à utiliser les ressources supplémentaires qui leur sont allouées.

2.3. Directions de projection et confrontation des objectifs

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Les formulations générales de la fonction distance (3) et du programme linéaire (6) peuvent se décliner en plusieurs cas correspondant à différentes visions de l’avenir de la production laitière à La Réunion, et plus particulièrement à ses impacts environnementaux et à sa contribution aux besoins alimentaires des réunionnais. En retenant les deux visions productiviste et environnementaliste, l’objectif de cette étude n’est pas d’analyser l’exhaustivité des différents jeux d’acteurs dans le secteur laitier réunionnais mais davantage de cerner les marges de manœuvres existantes en termes de production ou d’impacts environnementaux à l’échelle de La Réunion. En choisissant ces deux scénarios opposés, nous souhaitons mettre en évidence les gains maximaux potentiels. Ainsi, le scénario productiviste représente le gain maximum que la filière pourrait attendre d’une réduction de l’inefficience basée sur la dimension production laitière. De la même manière, les améliorations en termes de GHG et d’EA sont les plus élevées dans le cas du scénario environnementaliste. Nous pouvons alors supposer que des scénarios intermédiaires plus ou moins axés sur une approche productiviste ou environnementaliste aboutiront à des gains situés entre ces bornes.

2.3.1. L’approche productiviste

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Le secteur laitier à La Réunion assure le double rôle de subvenir partiellement aux besoins en produits carnés et laitiers des réunionnais mais également de constituer un bassin d’emploi important et un secteur économique significatif. Une vision productiviste pour réduire les inefficiences permettrait de mettre l’accent sur la production laitière et de favoriser le perfectionnement des outils de production des éleveurs. Afin de parvenir à augmenter la productivité des élevages, cette vision envisage une potentielle augmentation des inputs variables. L’augmentation des inputs variables permettra de conforter le secteur économique en augmentant les volumes d’intrants et favorisera la création d’emploi. Les inputs variables sont ici distingués du foncier qui est considéré comme un input fixe (xnF). En effet, la contrainte foncière est très importante pour les éleveurs laitiers et il n’apparait pas réaliste de pouvoir réduire les inefficiences en augmentant les surfaces de production. Enfin, la vision productiviste ne se focalise pas sur la problématique environnementale mais n’entrainera pas non plus d’augmentation des quantités d’outputs indésirables émis. Cette orientation spécifique à la vision productiviste peut se formaliser pour l’ensemble du secteur laitier évalué par :

2.3.2. L’approche environnementaliste

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La vision environnementaliste a pour seul objectif de réduire l’impact environnemental des productions animales afin de maintenir l’attrait touristique de l’île (qualité de l’eau, paysage, etc…) et plus globalement limiter les principales externalités environnementales attribuées à l’élevage laitier (émission de GES et pollution azotée). Cette vision peut paraitre caricaturale car elle se focalise uniquement sur la problématique environnementale mais l’objectif est ici d’établir des visions volontairement radicales afin d’analyser leurs implications sur la gestion de l’inefficience. La vision environnementaliste ne doit pas pénaliser les systèmes de productions actuels et les emplois générés par ce secteur, ainsi les niveaux de production et d’inputs variables resteront inchangés. Comme la production laitière et les externalités environnementales sont des productions jointes, la réduction des outputs indésirables à niveau de production donné n’est possible que par l’élimination des inefficiences productives et la réallocation efficiente des facteurs et des productions au niveau sectoriel. La direction dans ce cas est formalisée comme suit :

3. Données et résultats

3.1. Présentation des données et des variables retenues

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Les données que nous analysons dans cette étude ont été récoltées par l’équipe CIEEL (Conduite Intégrée des Exploitations et des filières d’ELevage) du CIRAD de St. Pierre à La Réunion, en collaboration avec la FRCA, SOLAGRO, le CERFRANCE et la SICALAIT. Afin de pouvoir mener une réflexion sur l’efficacité éco-environnementale des exploitations laitières à La Réunion, il s’est avéré nécessaire d’identifier un échantillon d’éleveurs susceptibles de fournir des données structurelles (cheptel, surfaces…) mais également des données économiques exhaustives et précises, permettant à leur tour d’établir des bilans énergétiques et azotés. Ce travail amorcé en 2007 (Vigne [2007]) avec l’identification de 30 éleveurs a été complété en 2010 pour aboutir à un échantillon final de 51 éleveurs (Payet [2010]). Pour chacun de ces éleveurs, nous disposons d’un jeu de données constitué à partir d’un questionnaire d’enquêtes et des éléments détaillés du compte de gestion 2007. L’échantillon de 51 éleveurs représente 49 % des éleveurs adhérents à la SICA Lait. La production globale de ces éleveurs s’élève à 14,6 millions de litres de lait, soit 61 % de la production locale en 2007. La constitution de l’échantillon s’appuie sur des données issues des centres de gestion et sur une typologie des élevages réunionnais réalisée par des experts agronomiques pour représenter les différentes zones de production et les différents systèmes laitiers réunionnais (Alary [2002]). Même si la plupart des élevages échantillonnés sont issus du plus grand bassin de production (Plaine des Cafres), les autres zones de production sont également représentées (Plaine des Palmistes, Trois Bassins, Hauts de Saint-Joseph et de Saint-Pierre).

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Pour la technologie, la quantité de lait est considérée comme le seul output désirable. Même s’il est vrai que l’éleveur valorise son outil de production par d’autres moyens (agro-tourisme, viande,…), cette hypothèse se justifie par une part très importante de la production laitière dans le revenu global de l’éleveur. En ce qui concerne les dotations factorielles, nous avons décidé de retenir 4 inputs qui synthétisent les principales contraintes économiques et structurelles des éleveurs réunionnais (surface, cheptel, charge alimentaire et travail).

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L’insularité de La Réunion et la part importante des terres agricoles allouées à la canne à sucre font de la surface l’une des contraintes majeures des systèmes de production laitiers. Cette contrainte foncière nous a amené à considérer cet input comme fixe. En d’autres termes, quel que soit le modèle utilisé, les marges d’améliorations identifiées pour l’ensemble des éleveurs ne pourront aboutir à une augmentation des surfaces occupées. Le deuxième input est naturellement le nombre d’UGB (Unité Gros Bovin) présents dans l’exploitation. Cette unité intégrant l’ensemble des animaux du troupeau (veaux, génisses, vaches taries etc…) et pas uniquement les vaches laitières, permet d’appréhender avec plus de précision la taille de l’outil de production. Le troisième input considéré est la charge alimentaire exprimée en Kg de matière sèche (MS). Cette variable permet d’intégrer les quantités de concentrés achetées par l’éleveur (charge majeure des élevages réunionnais) mais aussi les achats de fourrages auxquels les exploitants ont recours lorsqu’ils ont peu de surface. Pour finir, nous intégrons les quantités de travail familial et salarié fournies dans chaque exploitation mesurées en heures totales travaillées par an.

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Deux outputs indésirables associés à la production laitière ont été explicitement retenus dans la technologie de production : les GES et les EA. La méthodologie PLANETE (Pour L’ANalyse EnergéTique de l’Exploitation ; Bochu et al. [2010]) a permis de réaliser des bilans énergétiques pour chacun des 51 éleveurs. Cette approche, qui quantifie les flux de consommation et de production d’énergie d’une exploitation, convertit l’ensemble des composantes de l’outil de production en MJ (Méga Joule) grâce à des coefficients énergétiques. Cette méthodologie permet de synthétiser différents indicateurs d’efficacité énergétique de l’exploitation mais aussi de quantifier les émissions de GES (CO2 : gaz carbonique, CH4 : méthane et NO2 : protoxyde d’azote) en équivalent CO2, grâce au PRG (Potentiel de Réchauffement Global) de chacun des gaz considérés (respectivement 1, 21 et 310). Les données récoltées ont également permis d’établir des bilans azotés qui quantifient l’ensemble des rentrées et des sorties d’azote de l’exploitation liées à l’activité d’élevage. Ces bilans azotés sont des bilans apparents : ils ne tiennent pas compte de l’azote fixé dans le sol, perdu par lixiviation ou par émission gazeuse, du fait de la forte incertitude sur ces données. Le bilan permet de calculer l’excédent azoté (EA) qui correspond à la partie d’azote qui n’a pas été valorisée par l’élevage et qui constitue donc une source directe de pollution (lorsqu’il atteint des valeurs importantes). Les GES et les EA ont été choisis dans cette étude comme les indicateurs environnementaux les plus appropriés car ils sont classiquement utilisés dans la littérature et permettront de comparer la situation de La Réunion à d’autres contextes géographiques.

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L’ensemble des variables utilisées dans notre analyse sont présentées dans le tableau 1 ci-dessous :

Tableau 1 - Analyse descriptive des variables retenues
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Le tableau 1 fait ressortir la forte hétérogénéité des éleveurs qui constituent notre échantillon. En effet, celui-ci étant constitué de systèmes plus ou moins intensifs, on retrouve les principales caractéristiques des différents modes de production, respectivement de grande surface (plus de 70 Ha) avec peu de charges alimentaires (moins de 70 Tonnes), et de petites exploitations (3 hectares) ayant recours à davantage d’aliments concentrés et d’achats de fourrage (plus de 500 tonnes par an). La forte variabilité de la production laitière démontre également les différences de stratégies des éleveurs dans la gestion de leurs outils de production. En effet, certains préfèrent parfois développer des activités secondaires (agricoles ou extra-agricoles) pour compléter le revenu laitier, plutôt que d’agrandir leur capacité de production (production maximale observée de 669 tonnes de lait par an). Si les moyennes observées pour les indicateurs environnementaux sont difficilement interprétables sans comparaison à d’autres situations d’élevage dans le monde, le tableau 1 permet toutefois de constater de grandes disparités dans les quantités de gaz à effet de serre et d’excédents azotés (le maximum d’émission azotée est plus de 15 fois supérieur aux émissions minimales observées).

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La dispersion de l’échantillon que l’on observe sur la figure 1 montre que les variables considérées ne suivent pas précisément une répartition normale. La dispersion de la variable concernant les heures totales travaillées par an permet également d’identifier un groupe d’individu ayant un recours très important au travail. Ces répartitions soulignent encore une fois l’hétérogénéité de systèmes de productions laitiers réunionnais. Cette forte hétérogénéité des élevages fait bien apparaître la nécessité d’une analyse par optimisation. En effet, nous verrons dans la prochaine section que l’analyse de ces données par les fonctions-distance directionnelles permet d’identifier les caractéristiques optimales pour les processus de production évalués ainsi que leurs marges de progression potentielles.

Figure 1 - Exploration de la dispersion de l’échantillon, exemple de la main d’œuvre (à gauche) et de la production laitière (à droite)

3.2. Scores d’inefficience et marges de progression potentielles

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Les différentes marges de progression potentielles en termes de production ou de réduction de pollution selon les deux visions proposées sont exposées dans le tableau 2 ci-dessous :

Tableau 2 - Marges de progression potentielle selon les objectifs retenus
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Nous rappelons que dans le cas de la vision productiviste, l’objectif est d’atteindre la production laitière maximale en permettant une augmentation des inputs variables (CHA, UGB et HTT). La direction de projection joue donc à la fois sur les dimensions des inputs variables et de l’output désiré. En ce qui concerne la vision environnementaliste, la direction ne concerne que la minimisation des outputs indésirables. Dans ce contexte, le tableau 2 met en exergue les hypothèses réalisées pour définir chacune des visions et permet de comparer leurs incidences respectives sur la production laitière, les facteurs environnementaux et le niveau des dotations factorielles. On peut noter par exemple que le scénario productiviste permet une augmentation simultanée de la production et des facteurs variables de 54 % à dotation foncière constante et sans préjudice supplémentaire à l’environnement. Le choix d’une mesure radiale (identique sur la production et les inputs variables) permet une interprétation immédiate de ce résultat. Quels que soient les prix du lait et des inputs variables, le profit sectoriel peut augmenter à hauteur de 54 % de la marge sectorielle sur coûts variables. A contrario, dans le cas de la vision environnementaliste, les facteurs de pollution pourraient se réduire de 46 % sans pour autant diminuer ni le niveau de la production laitière réunionnaise ni le profit sectoriel.

45

Les scores importants observés ici soulèvent la question de la robustesse de nos résultats. En effet, il est bien connu que la méthode DEA fournit des estimateurs de maximum de vraisemblance dont les taux de convergence sont relativement lents et dépendants du nombre de dimension retenues dans la technologie et de la taille de l’échantillon. Pour régler ce problème de « curse of dimensionality », Simar et Wilson [2008] proposent l’agrégation des inputs et des outputs en un seul input et un seul output. Cette solution « statistique » ne nous apparaît pas très judicieuse dans le cadre des systèmes laitiers car les différentes stratégies mises en œuvre par les éleveurs dans la gestion de leurs outils de production peuvent entraîner des choix de mix d’inputs et/ou d’outputs différents.

46

Pour tester la robustesse des scores, Simar et Wilson [2008] suggère la technique du bootstrap qui définit des intervalles de confiance des scores DEA. Leur approche se situe dans le cas standard d’une technologie individuelle qui répond à l’axiomatique de Shephard (Färe et Primont [1995]). Elle n’est malheureusement pas applicable dans le cas de notre modèle. Premièrement, nous choisissons une technologie sectorielle qui est l’agrégation des technologies individuelles et deuxièmement, nous intégrons des outputs indésirables par le biais des coefficients d’abattement avec l’hypothèse de la faible disposition des outputs indésirables. Dès lors, le processus de génération des données n’est pas connu dans notre cas et nous ne pouvons pas appliquer la procédure de Simar et Wilson. A notre connaissance, la littérature statistique ne propose aucune solution sur ces approches plus spécifiques. Ceci implique que nous ne pouvons mener une inférence statistique sur nos résultats et, en particulier, produire des intervalles de confiance sur les scores d’efficience. Nous avons cependant confiance dans nos estimations car notre jeu de données concentre environ 60 % de la production laitière réunionnaise et repose sur une typologie très fine menée par les experts agronomes du CIRAD de La Réunion. En ce sens, elle représente bien les différents systèmes de production présents dans l’île et garantit l’absence de données aberrantes dans l’échantillon pouvant affecter la robustesse des résultats (Coelli et al. [2005]).

3.3. Analyse des ratios et comparaison aux données disponibles

47

Afin de pouvoir comparer la situation réunionnaise avec d’autres systèmes de production, il est nécessaire de calculer des ratios en se basant sur ceux communément utilisés dans l’évaluation de l’impact environnemental des productions animales. Nous avons choisi ici d’utiliser la quantité de gaz à effet de serre émise (en kg d’équivalent CO2) par litre de lait (GES/L) et la quantité d’azote excédentaire sur l’exploitation (en Kg d’azote) par litre de lait (EA/L). Le tableau 3 met en évidence la forte hétérogénéité des exploitations laitières à La Réunion au regard de ces deux ratios.

Tableau 3 - Disparités des ratios de GES/L et de EA/L
48

Au-delà de ce constat de la disparité par quartile d’émission et d’excédent, il convient d’exprimer des résultats à l’échelle globale afin de saisir au mieux l’influence de chacun des scénarios sur l’évolution des indices environnementaux à La Réunion. A cet effet, nous avons illustré dans le tableau 4 les valeurs moyennes optimales observées pour chaque vision et les bénéfices qu’apporterait une réallocation des ressources et une réduction de l’inefficience. Ainsi et conformément aux résultats du tableau 2, on constate une baisse significative des deux indicateurs de pollution pour chaque scénario (productiviste et environnementaliste).

Tableau 4 - Marge de réduction des ratios environnementaux
49

Avec ces ratios observés et optimaux, il est intéressant de situer les exploitations laitières réunionnaises par rapport à d’autres systèmes d’élevage dans le monde et en métropole. On peut voir, par exemple sur la figure 1, les émissions de GES des exploitations réunionnaises, observées et optimales, juxtaposées aux données du référentiel PLANETE 2010 (Bochut J.-L. et al. [2010]) basé sur 408 exploitations « bovins lait strict » de la métropole. On constate que les exploitations de La Réunion émettent légèrement plus de GES que la moyenne observée en métropole. La réduction d’inefficience en fonction des deux visions distinguées permettrait de passer en dessous de cette moyenne mais ne permettrait pas d’atteindre les niveaux les plus bas observés en métropole (0,8 Kg eq. CO2 / L).

50

Concernant l’excédent azoté, il est plus difficile de trouver des données internationales. Nous comparons nos données à celle issues du projet « Green Dairy » [6][6] Projet Européen interrégional réunissant 50 chercheurs... et de l’étude de A. Le Gall (Le Gall et al. [2003]) [7][7] Bilan azoté de 216 exploitations laitières françai.... Afin de pouvoir comparer nos résultats avec les résultats de la littérature précédemment citée, l’excédent azoté est ici rapporté par ha de SAU. La figure 2 met en évidence des taux d’excédents azotés plus élevés que les moyennes observées en métropole et en Europe. Les niveaux d’excédents azotés à La Réunion restent néanmoins moins élevés que les niveaux européens les plus importants (Portugal, 500 Kg N/Ha, Chambaut [2007]).

Figure 2 - Niveau de GES/ L à La Réunion et comparaison aux données existantes

Données illustrées : Bochut J.-L. et al. [2010]

Figure 3 - Niveau d’EA/Ha à La Réunion et comparaison aux données existantes

Données illustrées : La Gall [2003] ; Chambaud [2007]

4. Discussion

51

L’analyse des résultats met en évidence les marges d’amélioration éco-environnementale du secteur laitier réunionnais en considérant différentes voies possibles de réduction de l’inefficience de la filière laitière réunionnaise. Avec une progression potentielle de la production de 54 %, le point de vue productiviste est évidemment celui qui permet d’envisager les plus grandes augmentations en quantité et en profit des éleveurs. Ce résultat provient essentiellement du choix de la double direction (sur les inputs variables et sur la production laitière) retenue dans le modèle. Elle permet d’augmenter les capacités de production de l’ensemble du secteur laitier à rejets de pollution constants et améliore ainsi les indicateurs environnementaux en termes de ratios de GES/litre et d’EA/litre. Néanmoins, ces résultats s’accompagnent d’une augmentation de la charge alimentaire, du cheptel et du travail du même ordre de grandeur que la production. Dans un contexte réunionnais où les éleveurs rencontrent déjà de nombreuses difficultés pour couvrir leurs charges (surtout la charge alimentaire), on peut s’interroger sur une réelle implication de leur part dans la mise en œuvre d’un tel scénario. Dans le cas de la vision environnementaliste, on constate que les seules marges d’amélioration ne concernent que les indicateurs environnementaux. Ceci s’explique par le choix d’une seule direction visant à réduire les outputs indésirables. Dans ce scénario, les deux indicateurs environnementaux s’améliorent de 46 % en cas de réduction des inefficiences environnementales tout en maintenant la production inchangée. L’analyse des inefficiences fait donc apparaitre clairement les conséquences des différentes hypothèses réalisées pour chaque objectif mais ne permet pas d’identifier clairement le scénario idéal pour allier une production laitière suffisante et des indices environnementaux optimaux. En effet, une des conclusions de cette analyse est que les ratios d’émission et d’excédents obtenus dans le scénario productiviste s’avèrent être sensiblement identiques à ceux issus de l’approche environnementaliste. Les GES et EA étant rapportés au litre de lait, la maximisation de la production réduit « mécaniquement » les ratios (baisse EA et GES par litre de lait) et simultanément la minimisation des quantités de GES et d’EA aboutit à une diminution de ces indicateurs dans le même ordre de grandeur.

52

La comparaison des émissions de GES avec les données présentes dans le référentiel PLANETE démontre qu’en réduisant leurs inefficacités et en réallouant leurs ressources, les exploitations laitières réunionnaises pourraient émettre moins de GES que les moyennes observées en métropole. On comprend bien que l’intensification importante des systèmes d’élevages réunionnais a permis de les rapprocher des modes de production européens identifiés comme les systèmes les moins polluants par la FAO.

53

L’analyse des données relatives aux excédents d’azote se révèle plus délicate. En effet, il n’est pas aisé d’identifier des études comparables dans l’hémisphère sud. Quant aux données européennes, il est difficile de pouvoir s’en rapprocher tant les méthodologies employées diffèrent. En effet, ces travaux distinguent le plus souvent différents types d’élevages laitiers (avec cultures, sans cultures, avec élevage porcin…) et il est très délicat de choisir un résultat comme référence. De plus, les calculs des indicateurs européens diffèrent avec notamment la prise en compte de la fixation azotée par les légumineuses cultivées sur l’exploitation, les taux de lessivages des sols, ou encore la proportion d’azote évaporée lors de son stockage ou de l’épandage. On constate néanmoins que l’excédent azoté est plus élevé à La Réunion que les valeurs moyennes observées dans l’hémisphère Nord tout en se situant sous les niveaux élevés recensés au Portugal (Chambaut [2007]). Ce résultat s’explique en grande partie par des surfaces assez faibles allouées à l’élevage à La Réunion et par voie de conséquence à des niveaux d’UGB par hectare relativement élevés.

54

Il est important de rappeler ici que ces niveaux optimaux identifiés pour ces indicateurs environnementaux supposent une réallocation des ressources entre les fermes pour que chacune mette en œuvre le plan de production jugé optimal pour le secteur. En effet, cette réallocation des ressources entraîne des marges de progression peu communes dans les analyses de productivité (ici, plus de 45 % d’amélioration potentielle).

5. Conclusion

55

Notre étude a mis en évidence les incidences de deux visions différentes de la gestion de l’éco-efficience de la production laitière à La Réunion. Des marges de progression peuvent d’ores et déjà être explorées par une meilleure utilisation des systèmes de production déjà en place mais aussi par une augmentation et une réallocation des dotations factorielles comme le travail, l’alimentation et le cheptel si l’on privilégie l’approche productiviste. Cependant, l’augmentation correspondante des charges et des investissements ne pourra se faire sans un accompagnement technique et économique des structures locales. En termes de ratios environnementaux, l’analyse fait apparaître des convergences de résultats entre les approches productiviste et environnementaliste. Ceci s’explique par le fait que le premier maintient les GES et l’EA au niveau actuel tout en augmentant la production laitière tandis que le deuxième réduit considérablement les externalités non souhaitées (EA et GES) mais à production inchangée. Ainsi, une recommandation en termes de politique publique serait de définir à l’échelle sectorielle des niveaux d’émissions ou de production en quantités absolues (plutôt que des ratios au niveau individuel) afin de mieux cibler les niveaux de pollution et/ou de production à La Réunion. En fixant des objectifs à la fois environnementaux et productifs, à l’échelle du territoire, on pourra alors mieux appréhender la notion d’éco-efficience du secteur laitier sur l’île de La Réunion.

56

Les niveaux d’excédents azotés sont sensiblement supérieurs aux niveaux observés en métropole mais les comparaisons ne sont pas toujours pertinentes tant le panel des méthodologies employées est large. La poursuite de ce type d’étude en zone tropicale permettra sans nul doute d’affiner la quantification des flux azotés en élevage laitiers. En effet, la nature des sols, la température, l’humidité, sont autant de facteurs qui peuvent expliquer des différences majeures dans les processus d’évaporation, de lessivage ou de fixation de l’azote par les légumineuses. Les niveaux de gaz à effet de serre apparaissent proches de ceux observés en métropole et des plus faibles recensés par la FAO.

57

A l’heure où La Réunion se fixe l’objectif à l’horizon 2030 « d’intégrer toutes les innovations environnementales » (programme GERRI), le positionnement sectoriel de notre analyse peut aider les décideurs locaux à identifier des compromis entre une activité de production locale (diminuer la dépendance vis-à-vis des importations, maintenir ou favoriser l’emploi, attraits touristiques, développement des Hauts…) et les externalités associées à cette production.

Remerciements

58

Les auteurs remercient l’ensemble des partenaires locaux (Sicalait, CER France, Urcoopa, Proval-Sanders, Chambre d’agriculture, ARP) et bien sur les éleveurs réunionnais, sans qui cette étude n’aurait pas pu être réalisée. Ces recherches ont été financées par le projet ANR-EPAD : « Efficience Environnementale et Productions animales pour le développement durable ».


Références bibliographiques

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Notes

[*]

Auteur correspondant – LEM-IÉSEG School of Management – CIRAD / UMR SELMET, 3 rue de la Digue, 59000 Lille. Tel : 03-20-54-58-92. d.berre@ieseg.fr

[**]

AGROSUP Dijon, UMR 1041 CESAER, stephane.blancard@dijon.inra.fr

[***]

Université Lille 3 et LEM-IÉSEG School of Management, jp.boussemart@ieseg.fr

[****]

CNRS/LEM (UMR 8179) et IÉSEG School of Management, h.leleu@ieseg.fr

[*****]

UMR SELMET / CIRAD La Réunion. Ligne Paradis, tillard@cirad.fr

[1]

On parle des Hauts pour désigner l’ensemble des sites de La Réunion qui ne sont pas littoraux, soit une vaste zone couvrant l’essentiel de l’île et dont le relief est escarpé.

[2]

URCOOPA : Union Réunionnaise des Coopératives Agricoles ; ARP : Association Réunionnaise de Pastoralisme ; EDE : Etablissement départemental d’élevage.

[3]

CILAM : Compagnie Laitière des Mascareignes.

[4]

Se référer à Coelli et al. [2005] pour une typologie des frontières de production.

[5]

Les technologies individuelles étant des ensembles, la technologie sectorielle résulte de la somme de ces ensembles. Mathématiquement la technologie sectorielle est définie par une somme de Minkowski des technologies individuelles.

[6]

Projet Européen interrégional réunissant 50 chercheurs et techniciens et 150 éleveurs de l’ensemble des pays européens de la zone atlantique pour une durée de 3 ans.

[7]

Bilan azoté de 216 exploitations laitières françaises.

Résumé

Français

Grâce aux avancées méthodologiques portant sur la modélisation des fonctions de production permettant la prise en compte explicite des outputs indésirables, la différenciation des fonctions-objectif des acteurs et l’agrégation sectorielle des technologies individuelles, cet article se propose d’évaluer l’éco-efficience du secteur laitier réunionnais. Cette évaluation compare deux types d’objectifs a priori opposés : les approches « productiviste » et « environnementaliste ». Selon l’approche productiviste qui souhaite maximiser la production domestique, les résultats indiquent une possible marge de progression significative de l’offre de la quantité de lait (+ 54 %) sans préjudice supplémentaire à l’environnement. Parallèlement, en privilégiant une meilleure gestion de l’environnement, l’analyse aboutit à une forte diminution possibles des quantités globales d’outputs indésirables comme les gaz à effet de serre ou les excédents d’azote (– 46 %) sans pour autant diminuer la production laitière actuelle. De façon inattendue, ces deux approches conduisent aux mêmes ordres de grandeur en termes d’indicateurs environnementaux relatifs : excédent azoté/litre de lait et gaz à effet de serre émis/litre de lait. Sur un territoire insulaire comme La Réunion, sujet aux problématiques d’autosuffisance alimentaire des départements d’outre-mer, l’analyse sectorielle de l’efficience apparait comme un outil important de décision car il permet d’analyser une allocation optimale des ressources locales et une optimisation des matières importées pour le secteur agricole.

Mots-clés

  • Agriculture
  • Secteur laitier
  • Efficience
  • Outputs indésirables
  • Gaz à effet de serre
  • Azote
  • Data Envelopment Analysis

English

Eco-efficiency assessment of La Réunion’s dairy sector: Comparison between productivist and environmentalist objectives Various methodological improvements in production function modelling allow the integration of undesirable outputs, the distinction between stakeholders’ objective-function and the sectoral aggregation of individual technologies. This paper gathers these concepts in order to assess the eco-efficiency of the dairy sector in La Réunion. Our assessment compare two objectives seemingly opposed: the productivist approach and the environmentalist approach. According to the productivist approach, focused on the milk production maximization, inefficiency reduction could create an increase of 54 % of the dairy production, without additional undesirable emissions. At the same time, a better environmental management leads to an important potential decrease of undesirable outputs as greenhouse gases or nitrogen surpluses (– 46 %), given the current milk production. Unexpectedly, the two approaches lead to similar values of environmental indicators: Nitrogen surplus per liter of milk and greenhouse gases per liter of milk. On an insular territory as La Réunion, impacted by the food self-sufficiency issue of overseas department, efficiency sectoral analysis appears to be a powerful tool to support decision plan, as it allows an assessment of optimal allocation of local resources and an optimization of imported materials for agricultural sector.

Keywords

  • Agriculture
  • Dairy sector
  • Efficiency
  • Undesirable outputs
  • Greenhouse Gases
  • Nitrogen
  • Data Envelopment Analysis

Plan de l'article

  1. 1. Introduction
  2. 2. Modélisation des technologies de production
    1. 2.1. Fonctions-distance directionnelle et faible disposition des outputs indésirables
    2. 2.2. Agrégation des technologies individuelles et réallocation sectorielle des ressources
    3. 2.3. Directions de projection et confrontation des objectifs
      1. 2.3.1. L’approche productiviste
      2. 2.3.2. L’approche environnementaliste
  3. 3. Données et résultats
    1. 3.1. Présentation des données et des variables retenues
    2. 3.2. Scores d’inefficience et marges de progression potentielles
    3. 3.3. Analyse des ratios et comparaison aux données disponibles
  4. 4. Discussion
  5. 5. Conclusion
  6. Remerciements

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