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Revue d’Économie Régionale & Urbaine

2013/5 (décembre)

  • Pages : 152
  • ISBN : 9782200928711
  • DOI : 10.3917/reru.135.0927
  • Éditeur : Armand Colin

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- 1 - Introduction

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Les coopératives agricoles, entreprises statutairement liées au territoire en France, se sont fortement développées sous forme de groupes coopératifs au cours des vingt dernières années. Cet essor s’est accompagné d’une part d’une diversité dans les formes de contrôle (contrôle exclusif, contrôle partagé, liens minoritaires) et d’autre part d’une imbrication croissante entre sociétés à statut coopératif et sociétés à statut non coopératif au sein des groupes coopératifs. Ces évolutions traduisent la volonté des coopératives de développer leurs activités au sein des filières agro-industrielles tout en cherchant à maintenir un contrôle mutualiste pour préserver les intérêts des détenteurs ultimes, les associés-coopérateurs (COOK ET PLUNKETT, 2006). La nécessité d’innover et de se diversifier confronte les coopératives agricoles aux questions de taille critique et de disponibilité des ressources et des compétences. Les coopératives sont ainsi amenées à nouer des partenariats entre elles mais aussi avec d’autres entreprises, pour maintenir leurs positions concurrentielles. Ces partenariats participent aux transformations observées dans le « périmètre coopératif » [1][1]  Le périmètre coopératif regroupe les entreprises à..., en offrant un moyen pour accompagner les processus de croissance externe et de rapprochement-regroupement rendus inéluctables face à la pression des marchés.

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L’objectif de cet article est d’identifier les déterminants qui incitent les coopératives agricoles à nouer des alliances capitalistiques entre elles. Celles-ci s’effectuaient habituellement via des unions de coopératives agricoles, regroupant des moyens et ressources au service d’un projet commun. Or les contraintes liées au statut coopératif ont conduit les coopératives agricoles à développer leurs alliances dans des sociétés à statut non coopératif, souvent sous contrôle exclusif d’un groupe coopératif (FILIPPI et TRIBOULET, 2011). Le développement des alliances pourrait alors participer à l’émergence et au renforcement d’acteurs leader au sein de la coopération agricole (PERROT et al., 2001). Dans quelle mesure la taille influence-t-elle la propension des coopératives à nouer des alliances ? Quel est le rôle de la proximité géographique dans les déterminants de l’intensité de ces modalités organisationnelles ?

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La méthodologie de recherche mobilise des modèles de choix et de comptage pour mieux comprendre les déterminants qui jouent sur l’engagement des coopératives agricoles dans des alliances capitalistiques et sur leur intensité. Nous retenons des variables liées aux caractéristiques internes de l’entreprise et à son environnement (co-localisation, activités, ...). L’identification des entreprises co-détenues par des groupes coopératifs est réalisée à partir d’une base de données originale et exhaustive issue des enquêtes statistiques nationales (EAE, LIFI, « petites coopératives ») en 2005. Les résultats confirment le lien entre taille du groupe et influence au sein du réseau d’alliances. Ils mettent également en évidence d’une part le rôle déterminant du produit sur leur propension à nouer des alliances et d’autre part la recherche de synergies sur une base territoriale pour les groupes engagés dans une même production dominante.

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Dans une première partie, nous situons la place des alliances dans la littérature et dans les évolutions du périmètre des entreprises coopératives. Cela nous conduira à préciser les hypothèses à tester dans le cadre des coopératives agricoles. Dans une deuxième partie, nous présentons la méthodologie d’identification des alliances et les deux modèles utilisés. Enfin, les résultats obtenus permettent de discuter de l’effet taille et de l’articulation produit-territoire comme éléments moteurs des déterminants des alliances des groupes coopératifs.

- 2 - Les motivations aux alliances stratégiques

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Nous présentons les motivations aux alliances stratégiques en explicitant les enjeux des partenariats pour les coopératives agricoles qui s’organisent sous forme de groupes coopératifs. Nous mobilisons ensuite les théories du capital social pour éclairer les modalités de captation d’informations et de ressources par un acteur au sein d’un réseau d’alliances. Cela nous conduit ensuite à préciser les hypothèses à tester sur les déterminants des alliances des groupes coopératifs.

2.1. La place des alliances dans la coopération agricole

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Dans un monde de plus en plus concurrentiel qui nécessite d’être réactif face aux incertitudes rencontrées, l’alliance stratégique peut être analysée comme une alternative entre la solution de l’intégration au sein de la firme et le recours direct au marché (WILLIAMSON, 1991 ; THORELLI, 1986). Nouées par des entreprises concurrentes ou potentiellement concurrentes, l’intérêt d’une alliance stratégique réside dans le fait qu’elle permet d’étendre le périmètre d’activité de chaque partenaire tout en lui laissant son autonomie et en étant réversible (CHEN et CHEN, 2002). Cependant, elle comporte des risques, tant en terme d’incertitude comportementale des partenaires impliqués dans l’alliance qu’en terme d’incertitude liée à l’évolution de l’environnement. Enfin, il existe une grande diversité dans les alliances. Ainsi, une alliance capitalistique i.e. la création d’une entreprise dédiée dans laquelle chaque partenaire détient des parts de capital, traduit généralement un investissement dans la relation plus fort qu’une simple alliance commerciale. Abordées sous l’angle des ressources et compétences mobilisées, l’analyse des alliances s’inscrit dans la lignée de la théorie des ressources et de la théorie de la coopération (RICHARDSON, 1972). L’intérêt d’entrer dans une alliance est de mettre à profit des ressources sous-exploitées. Mais elle peut également être analysée comme un moyen de renforcer les capacités d’innovation, car elle augmente la capacité d’absorption des entreprises (COHEN et LEVINTHAL, 1990). Les alliances, en favorisant l’échange de compétences et d’expériences entre différents partenaires, permettraient d’enrichir les partenaires (DOZ, 1996) sans pour autant modifier leur structure capitalistique respective. Ce partage des compétences et la gestion des risques associés, vont dépendre des ressources mises en jeu dans l’alliance (GARRETTE et DUSSAUGE, 1995). Ainsi, il est possible de distinguer les alliances additives qui mobilisent des ressources similaires et visent à l’obtention d’une taille critique et les alliances complémentaires qui mobilisent des ressources différentes et dont l’objectif recherché est d’étendre le domaine d’activité des partenaires. Pour les coopératives agricoles, de nombreux critères avec notamment la recherche d’une taille critique pour leurs activités d’approvisionnement, de collecte ou de transformation, vont dans le sens des alliances additives (FILIPPI et TRIBOULET, 2011).

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Aborder la question des alliances et du partage des compétences dans les coopératives agricoles nécessite de s’intéresser aux caractéristiques propres de ces entreprises. Elles s’investissent dans la commercialisation et l’approvisionnement du secteur agricole et agro-alimentaire mais aussi dans la transformation, en fonction des spécificités liées aux productions et de leur souhait de positionnement au sein des filières. Elles occupent dans ces différents domaines des positions fortes à l’interface entre l’amont de la production agricole et l’aval des filières (AGRESTE PRIMEUR, 2009). De par leur statut, elles sont contrôlées par des agriculteurs et ont un périmètre territorial défini. Cet ancrage territorial n’a pas empêché l’émergence de groupes coopératifs puissants au cours des deux dernières décennies, sur fond de fusion/regroupement de coopératives et de développement de la filialisation dans des sociétés à statut non coopératif. La part des groupes coopératifs dans l’emploi total de la coopération agricole est ainsi passée de 65 % en 1995 à 84 % en 2005 (AGRESTE PRIMEUR, 2009). Cette concentration apparait nécessaire pour conforter la position des coopératives agricoles au sein des filières face à des acteurs de l’aval de plus en plus puissants et des marchés qui se mondialisent. Les stratégies à l’œuvre dans la Coopération agricole sont donc convergentes avec celles observées de manière classique dans tout groupe d’entreprises, telles que la recherche de diversification ou le recentrage sur le cœur de métier (GALLIANO, 1995 ; CÔTÉ, 2001).

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Dès lors, il convient de s’interroger sur les spécificités du statut coopératif qui peuvent influer sur le développement sous forme de groupes. En effet, une particularité importante des coopératives agricoles est qu’elles doivent réaliser leurs activités au service de leurs adhérents sans pouvoir dépasser plus de 20 % de leurs chiffre d’affaires avec des tiers [2][2]  Les associés sont les détenteurs du capital de la.... Progressivement, les groupes coopératifs intégrant des filiales de droit non coopératif se sont investis tant à l’amont (agro-fournitures, semences, ...) qu’à l’aval (transformation, distribution, ...) des filières. Leur développement s’est appuyé, comme pour tout autre groupe, sur des logiques de recherche de taille critique, de diversification d’activités ou d’intégration des filières. Mais les modalités de filialisation et d’alliances restent largement contraintes par l’enjeu de maintenir un contrôle mutualiste sur les activités. Ceci se révèle dans l’intensité des partenariats entre coopératives, dans la mobilisation importante de la dimension territoriale comme dans le faible degré d’ouverture du capital de leurs filiales à des acteurs externes à la sphère de la coopération agricole. Leur spécificité apparaît dans leurs pratiques de mutualisation de moyens entre coopératives qui débouchent sur des formes d’organisation originales et complexes. Cette densité des partenariats entre acteurs coopératifs apparaît comme la « toile de fond » qui permet le développement et la survie à long terme de ces organisations. Elle favoriserait la construction d’un noyau coopératif, avec émergence de groupes « leaders » qui jouent un rôle clé dans la mise en réseau des acteurs coopératifs et dans la recherche de partenariats externes.

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Travailler sur les groupes d’entreprises nécessite de traiter la question de la frontière de la firme pour identifier ce qui relève des relations intra-groupes et inter-groupes. L’analyse des liens financiers, révélateurs des droits de propriété et de contrôle, permet de déterminer les dépendances entre entreprises et de repérer leurs formes organisationnelles. Elle vise notamment à délimiter les contours des groupes d’entreprises, en distinguant les entreprises selon qu’elles sont contrôlées par la tête de groupe ou qu’elles sont dans la sphère d’influence du groupe. Dès lors, les liens intra-groupe peuvent être abordés comme relevant d’une structure unitaire de gouvernance pilotée par la tête de groupe et articulant des fonctions financières, commerciales et productives alors que les autres liens vont permettre d’identifier les interdépendances entre groupes ou entreprises indépendantes (MORIN, 1994). De nombreux travaux ont montré l’importance de ces liens « faibles » (GRANOVETTER, 1973) qui permettent la mutualisation des stratégies et la diffusion des connaissances mais qui peuvent aussi masquer en réalité une concentration accrue des pouvoirs de décision (FILIPPI, 2004). Les alliances capitalistiques s’inscrivent directement dans cette réflexion sur les interdépendances stratégiques entre groupes d’entreprises. À cette dimension organisée de la firme, s’ajoute la dimension spatiale qui pose la question des relations entreprises-territoires (DUPUY et BURMEISTER, 2003 ; PERRAT, 2012).

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Si le poids conséquent des groupes coopératifs résulte du développement de la filialisation, leur emprise s’affirme également au travers du nombre de liens minoritaires et en contrôle partagé. Aussi, si les alliances visent à prolonger l’activité des coopératives tout en maintenant un contrôle mutualiste, leur développement interroge sur les modalités organisationnelles des coopératives et plus largement sur leurs spécificités et leur identité.

2.2. Les déterminants du choix et de l’intensité d’alliances

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L’analyse des déterminants de la firme peut être appréhendée en interne et dans son environnement spatial et sectoriel. Mais il est important de rappeler dans un premier temps comment la littérature sur le capital social permet de préciser les hypothèses portant sur les relations inter-entreprises.

2.2.1. Capital social et intensité d’alliances

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La littérature sur les alliances a mis l’accent sur l’importance de prendre en compte l’encastrement dans les réseaux d’entreprises pour mieux comprendre les dynamiques de formation des alliances (GULATI, 1998 ; AHUJA et al., 2009). Les théories du capital social permettent de proposer deux pistes d’analyse complémentaires pour expliquer la construction des réseaux d’alliances et de partenariat (AHUJA et al., 2009). Un premier courant met l’accent sur les points stratégiques du réseau permettant de capter le maximum des ressources qui y circulent. Dans ce cas de figure, l’entreprise va choisir ses partenariats en fonction du bénéfice escompté en terme de positionnement au sein d’un réseau. C’est une vision structurale du réseau centré sur l’individu qui construit son avantage compétitif en essayant d’optimiser son positionnement (BURT, 1995). Un second courant met en avant la cohérence du réseau et l’importance de la confiance pour favoriser les processus d’apprentissage. L’accent est mis sur la redondance des liens qui permet de favoriser les échanges. C’est une vision plus collective du réseau dont les outputs sont liés aux effets positifs sur la confiance inter-organisationnelle. Le développement des alliances renvoie alors à un processus cumulatif favorisé par l’acquisition de compétences organisationnelles et le renforcement d’une confiance inter-entreprises. Si une première alliance a donné de bons résultats entre deux partenaires, ils seront naturellement enclins à coopérer à nouveau en cas de besoin. Ces deux courants se rejoignent sur la position privilégiée qu’occupent les acteurs centraux d’un réseau pour en retirer des externalités positives [3][3]  BURT (2001, p. 32) indique ainsi : “So there is a.... Mais la notion de centralité d’un acteur peut s’exprimer de différentes façons (FREEMAN, 1979). La centralité d’intermédiarité permet de repérer les acteurs qui constituent des points de passage importants pour la circulation des ressources au sein d’un réseau, mettant ainsi plus l’accent sur une vision structurale du réseau. La centralité de degrés mesure le nombre de liens directs d’un acteur. Elle est associée à la visibilité d’un acteur dans un réseau et à la multiplicité des liens qu’il noue (densité du réseau).

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Au final, les théories du capital social permettent de mieux comprendre l’intérêt d’échanger des informations et des ressources entre acteurs. Les travaux pointent sur l’importance d’occuper une position centrale dans un réseau pour être en mesure de capter de nouvelles informations et ressources. Ils montrent également qu’un acteur périphérique a plus intérêt à choisir comme partenaire un acteur central du fait des externalités de réseau que ce dernier est susceptible de lui procurer ??. Cependant, il reste difficile d’opérationnaliser le concept de capital social du fait de sa multidimensionnalité, en lien avec une vision plus individuelle et une autre plus collective (WALTER et al., 2007). Pour ??, c’est plus la finalité visée par l’alliance qui permet de trancher en faveur d’une approche ou de l’autre. A la difficulté liée à la prise en compte de l’objectif attendu de l’alliance s’ajoute celle du niveau d’analyse à prendre en compte dans une modélisation. KOKA et PRESCOTT (2002) rappellent ainsi les limites d’une analyse au niveau des liens dyadiques entre entreprises ou au niveau des alliances car l’hypothèse d’indépendance des unités d’analyse est rarement respectée. Ils choisissent ainsi de développer une modélisation au niveau de la firme ce qui leur permet d’intégrer des mesures de réseau tout en mobilisant des variables non réseau liées à la firme. C’est le choix méthodologique que nous faisons ici, à partir d’une vision structurale du réseau d’alliances des groupes coopératifs.

2.2.2. Le rôle des facteurs internes de la firme et de son environnement dans le développement des alliances

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Notre analyse porte sur les groupes d’entreprises et les alliances qu’ils nouent entre eux. La vision structurale du réseau que nous proposons nous amène à différencier dans les alliances nouées par un groupe celles qui sont multiples avec un même partenaire de celles qui diversifient leurs partenariats. L’enjeu visé ici est celui de la position stratégique au sein d’un réseau et non pas celui du renforcement des interdépendances entre deux groupes sur la base de la confiance. Nous présentons les caractéristiques internes des groupes et de leur environnement externe (sectoriel et spatial) qui vont jouer sur leur engagement dans une alliance et sur leur propension à développer un portefeuille d’alliances.

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Au niveau interne, la taille de la firme est généralement considérée comme un facteur qui va jouer favorablement sur la capacité à développer des alliances. En effet, la dimension économique est associée à des moyens humains, financiers et techniques, autant de ressources qui renforcent la capacité d’absorption de la firme et qui la rendent plus attractive pour des partenaires éventuels. Si la grande firme dispose des capacités à multiplier les alliances, nouer un partenariat externe peut cependant constituer une opportunité pour la petite firme qui dispose de peu de ressources internes. La littérature souligne également l’importance du mode de gouvernance des alliances sur leur fonctionnement. MITCHELL et al. (2002) montrent que les alliances additives sont plus souvent en contrôle partagé alors que les alliances complémentaires seraient plutôt contrôlées par un des partenaires, du fait des risques plus importants liés à l’asymétrie des ressources engagées dans l’alliance. Si les groupes coopératifs font essentiellement des alliances additives, il faut noter qu’en cas de dissymétrie dans la taille des groupes impliquées dans une alliance, un groupe leader pourra chercher à garder le pilotage de l’alliance via le contrôle.

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Au niveau de l’environnement, l’influence du secteur d’activités sur les modes de coordination de la firme a été largement démontrée (MALERBA, 2002). Le niveau d’intensité technologique du secteur peut influer sur les besoins de coordination. Dans les secteurs à forte intensité technologique, les besoins de connaissance et l’incertitude liée à la rapidité des évolutions est un moteur important des accords de coopération. La concentration sectorielle joue également sur les coordinations entre entreprises. Une forte concentration peut traduire un secteur fortement organisé autour de quelques firmes leader à forte intensité de coopération. Dans le même registre, un secteur très atomisé verrait peu de coopérations entre les entreprises, car ces dernières n’auraient pas nécessairement intérêt à coopérer du fait du faible niveau de ressources disponibles dans chaque entreprise. A l’inverse, d’autres travaux montrent que les coopérations décroissent en fonction du niveau de concentration. Ceci peut s’expliquer par un moindre degré de maturité du secteur qui incite à la recherche d’économies d’échelle entre des entreprises fortement compétitrices. AUDRESCTH et al. (1999) soulignent que selon leur taille, les entreprises ne sont pas forcément compétitrices sur le même type de marché, les petites entreprises pouvant se positionner sur des niches stratégiques. Ainsi, les relations inter-entreprises participent à la définition de systèmes sectoriels dont il est important de tenir compte (régime technologique, niveau de maturité, ...) pour mieux comprendre les stratégies des firmes.

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Depuis les travaux fondateurs de MARSHALL, la dimension géographique des relations interentreprises a beaucoup questionné les économistes. Pourtant la littérature proprement dite sur les alliances s’est peu intéressée à la question de la proximité géographique entre les acteurs. Dans le cas des coopératives agricoles, c’est cependant une stratégie qu’elles intègrent de manière constitutive en raison de leur périmètre d’action statutaire. Les alliances entre coopératives voisines permettent en effet de renforcer leurs actions communes au service d’un territoire dont l’extension est rendue nécessaire pour disposer des volumes permettant d’être compétitif sur les coûts et donc sur les prix.

- 3 - Une modélisation explicative de l’engagement des groupes coopératifs dans des alliances capitalistiques

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Nous développons deux modèles de régression pour expliquer les déterminants du choix et de l’intensité d’alliances au sein des groupes coopératifs. Le premier modèle de type logistique permet de discriminer les groupes coopératifs entre ceux qui nouent des alliances et ceux qui ne le font pas. Le deuxième modèle permet de prendre en compte l’intensité d’alliances à travers un modèle de comptage. Avant d’exposer les modèles, nous présentons dans un premier temps la base de données originale sur les groupes coopératifs que nous mobilisons pour identifier les alliances entre groupes et caractériser les facteurs internes et liés à leur environnement des groupes coopératifs.

3.1. L’identification des alliances capitalistiques entre groupes coopératifs

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Les alliances stratégiques que nous étudions sont les alliances capitalistiques i.e. les alliances ayant donné lieu à la création d’une entreprise co-détenue. Ce choix s’explique du fait de l’importance de cette pratique pour les coopératives agricoles qui disposent pour mutualiser des moyens et nouer des partenariats, de structures juridiques spécifiques à statut coopératif, les unions de coopératives et les SICA. Même si les contraintes règlementaires associées à ce type d’alliances, en termes de partenaires possibles, de modalités de contrôle, d’activités exercées, limitent leur champ d’application, nous faisons l’hypothèse que cette pratique des alliances perdure chez les coopératives agricoles sous de nouvelles formes sociétaires et avec de nouveaux partenaires.

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Nous mobilisons une base de données sur les groupes coopératifs constituée à partir des enquêtes statistiques nationales de 2005 (LIFI, EAE et petites coopératives agricoles). Nous disposons de l’ensemble des entreprises qui composent chaque groupe, avec la distinction entre les entreprises contrôlées et celles qui ne le sont pas. Les entreprises contrôlées forment le noyau dur du groupe. Quand on ajoute les entreprises non contrôlées reliées directement au noyau dur on obtient le contour élargi du groupe. (THOLLON-POMMEROL, 1982). Le noyau dur peut être appréhendé comme une structure unitaire de gouvernance pilotée par la tête de groupe tandis que les entreprises non contrôlées forment la sphère d’influence ou d’interactions avec les autres groupes. La base de données montre une diversité dans la taille des groupes associée à une concentration dans quelques grands groupes coopératifs. Les groupes de 1000 salariés et plus, au nombre de 23, pèsent ainsi plus de 60 % de l’ensemble des groupes en terme d’effectifs salariés alors que les micro-groupes, au nombre de 177, ne représentent qu’environ 3 % des effectifs salariés.

Tableau 1 - Les groupes coopératifs en 2005
INSEE LIFI, INSEE/SSP EAE et SSP Coopération agricole 2005
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L’identification des sociétés co-détenues procède d’un traitement réalisé au niveau des groupes d’entreprises. En effet, il est important de pouvoir remonter à la tête de groupe qui est impliquée dans un partenariat, pour s’intéresser ensuite aux sociétés co-détenues entre groupes distincts. La méthodologie repose sur les modalités suivantes. Sur une population de référence des groupes, nous identifions systématiquement toutes les sociétés dans lesquelles au moins deux groupes ont des prises de participation capitalistique [4][4]  Une société est donc identifiée comme alliance à partir.... Sont ensuite classées comme alliances les entreprises pour lesquelles les groupes de la population de base détiennent au moins 50 % du capital de la société co-détenue [5][5]  Ce seuil est retenu car il permet d’identifier les....

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Notre approche présente des limites dans l’identification des alliances capitalistiques. En premier lieu, l’enquête LIFI ne recense pas l’intégralité des liens financiers. Même si nous avons accès à la base LIFI « enrichi » c’est-à-dire que l’enquête a été couplée avec la base de données BvDEP Diane, il existe des incomplétudes dans le recensement des liens financiers. Nous faisons l’hypothèse que cette incomplétude est plus forte pour les groupes de petite taille et nous effectuons en conséquence un seuillage de la population sur la taille du groupe. En second lieu, si l’approche par les liens financiers permet d’identifier des partenariats, elle ne permet pas de savoir si ces derniers revêtent un caractère d’alliance avec une mutualisation de moyens en vue d’atteindre un objectif partagé. Tous les liens financiers ne correspondent pas à ce cas de figure même si généralement les sociétés co-détenues entre coopératives agricoles visent à mettre en commun des ressources. Les liens de co-détention peuvent également résulter d’un engagement historique qui relevait d’une alliance au moment de la création de la société. Ces liens peuvent perdurer dans le temps sans que nécessairement le partenariat continue à constituer un enjeu. On peut faire l’hypothèse que ce type de cas se rencontrera surtout quand les entreprises co-détenues sont à statut coopératif. En effet, le développement des alliances via des sociétés à statut non coopératif est un phénomène relativement récent.

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De plus, nous fixons comme règle que les groupes coopératifs doivent détenir la majorité du capital de la société co-détenue [6][6]  Ceci permet de restreindre l’analyse des alliances.... Nous disposons ainsi d’une population de base de 215 groupes coopératifs parmi lesquels 135 groupes ont noué en tout 775 liens d’alliances au sein de 288 sociétés co-détenues (cf. tableau 2). En termes de gouvernance, ces alliances sont caractérisées par le poids prédominant du contrôle exclusif des alliances (58 % des cas), des sociétés co-détenues à statut non coopératif (80 % des cas) et des alliances à visée productive (26 % des cas mais 70 % des effectifs salariés des alliances). Ces caractéristiques soulignent d’une part le dynamisme des alliances chez les coopératives qui se sont fortement écartées du modèle originel de l’union de coopératives en contrôle partagé et d’autre part, l’importance des coopérations sur une base productive.

Tableau 2 - Des alliances nouées essentiellement entre groupes coopératifs
INSEE LIFI, INSEE/SSP EAE et SSP Coopération agricole 2005
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La visualisation du réseau d’alliances des groupes coopératifs permet de mettre en évidence sa forte connexité (cf. Figure 1). Le réseau se structure autour d’un noyau dense constitué d’environ 25 groupes coopératifs essentiellement céréaliers et de groupes en périphérie qui s’interconnectent avec ce noyau dense selon des chaînes d’alliances plus ou moins longues. Les alliances se font souvent entre groupes coopératifs ayant la même activité dominante, soulignant l’importance de la logique sectorielle dans les alliances nouées entre groupes coopératifs.

Figure 1 - Les réseaux d’alliance des groupes coopératifs en 2005

Lecture : Deux groupes sont reliés quand ils ont au moins une alliance commune. L’épaisseur du trait est proportionnel au nombre d’alliances entre deux groupes. On note la présence de 4 dyades (en haut à droite) et de deux triades (en bas à gauche). Les autres groupes sont tous reliés entre eux.

Auteurs
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Il s’agit maintenant de mieux caractériser les motivations à nouer des alliances entre groupes coopératifs afin d’en identifier les facteurs explicatifs dont le rôle supposé joué par la proximité géographique.

3.2. La présentation des modèles et le choix des variables explicatives

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Nous mobilisons deux modèles dans ce papier. Le premier est un modèle de choix pour tester ce qui discrimine les groupes entre ceux qui s’engagent dans au moins une alliance et ceux qui ne nouent pas d’alliances. Le second est un modèle de comptage qui cherche à expliquer l’intensité des partenariats.

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Pour le modèle de choix, la modélisation retenue doit permettre d’expliquer une variable qualitative et plus précisément il s’agit ici de discriminer au mieux les groupes coopératifs selon qu’ils nouent ou non au moins une alliance. L’intensité d’alliances (i.e. le nombre d’alliances nouées par un groupe) n’est donc pas prise en compte. Pour estimer une variable dichotomique dépendante à partir d’un ensemble de variables explicatives qui peuvent être continues ou discrètes, il faut utiliser une classe de modèles spécifique, les modèles à variables qualitatives (MAC FADDEN, 1974).

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Si est la variable binaire dépendante, on va chercher à expliquer sa réalisation à partir de la relation linéaire suivante :

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avec le vecteur des variables indépendantes, le vecteur des coefficients et la variable aléatoire.

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Les modèles linéaires classiques ne permettant pas d’expliquer , on va conditionner la réalisation de l’observable à un modèle sous-jacent non observable :

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Sous cette forme, le modèle est un modèle probabiliste qui associe à 1 quand .

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Selon que l’on choisit une loi de distribution normale ou logistique pour la variable aléatoire , on aura un modèle de la classe probit ou logit. La différence entre ces deux types de modèle est minime, en lien avec la forme de la courbe qui décroît plus rapidement pour la loi normale. Nous retenons une modélisation de type logit qui est mise en œuvre avec le logiciel Stata (CAHUZAC et BONTEMPS, 2008).

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Pour prendre en compte l’intensité du partenariat, nous allons utiliser un modèle de comptage (event count analysis) car la variable dépendante retenue ne prend qu’un nombre limité de valeurs positives (CAMERON et TRIVEDI, 1998). Dans ce cas-là, il n’est pas possible d’utiliser des techniques de régression linéaire du fait de la distribution de la variable dépendante. Il faut faire appel à des fonctions non linéaires et le modèle de base proposé est le modèle de Poisson qui spécifie que les valeurs de la variable discrète sont tirées de manière aléatoire selon une loi de Poisson d’intensité ? strictement positive. La probabilité de l’évènement s’écrit alors :

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L’intensité ? est égale à la fois à la moyenne et à la variance de Y. C’est ce que l’on appelle la propriété d’équidispersion de la distribution de Poisson. Chaque est dont tiré d’une distribution de Poisson de moyenne , liée aux régresseurs par la relation

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Comme il y a rarement équidispersion de la moyenne et de la variance, on peut être amené à utiliser un modèle plus général, le modèle binomial négatif dans lequel l’intensité ? est multipliée par un facteur aléatoire.

3.2.1. Variable dépendante pour le modèle d’intensité

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Comme nous l’avons précisé précédemment, nous n’utilisons pas directement le nombre d’alliances comme variable dépendante dans le modèle d’intensité. En effet, nous avons choisi de mobiliser une vision structurale du réseau d’alliances, ce qui nous amène à tenir compte de deux paramètres de diversité des partenaires et de redondance des liens entre des mêmes partenaires. Le nombre de partenaires permet d’estimer un potentiel d’interactions et donc d’accès à des informations et à des ressources. Les liens redondants mesurent une interaction forte entre deux mêmes acteurs. Ils peuvent s’interpréter comme la manifestation de la confiance entre deux coopératives qui décident de multiplier leurs alliances. Mais ils peuvent aussi révéler des processus de rapprochement entre groupes pouvant à terme se traduire par leur fusion. Nous voulons donc limiter ce phénomène lié à des processus de quasi-intégration et mettre en avant l’analyse de la diversité des partenaires. In fine, nous construisons notre variable dépendante en pondérant l’intensité d’alliances par un indice de redondance des partenaires pour tenir compte du fait qu’il peut y avoir une homophilie forte entre partenaires qui nouent des alliances. Cet indice est obtenu en divisant le nombre total de liens de partenariat par le nombre total de partenaires. Sa valeur minimale 1 est obtenue quand tous les liens de partenariat sont établis par des partenaires différents. La corrélation entre le nombre d’alliances et le nombre d’alliances pondéré est supérieure à 96 %, ce qui montre que le processus étudié reste de même nature mais la variable pondérée permet d’éviter des biais liés aux cas de coopératives qui nouent des relations privilégiées entre elles au travers d’une multiplication d’alliances (cf. Figure A1 en Annexe). De plus, la distribution de la variable dépendante devient alors compatible avec un modèle de Poisson.

3.2.2. Les variables explicatives

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Les variables explicatives retenues peuvent être regroupées en variables internes à l’entreprise et variables d’environnement.

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L’effet taille est un critère classiquement utilisé, les acteurs les plus influents ayant généralement les plus fortes capacités à développer des réseaux (GULATI, 1998) et à intégrer de nouvelles connaissances (COHEN et LEVINTHAL, 1990). Nous retenons un critère de dimension économique mesuré par l’effectif salarié du groupe. Nous associons un critère de dimension résiliaire mesuré par le nombre d’entreprises dans lesquelles la tête de groupe a des prises de participations directes et indirectes. Ces deux variables sont intégrées dans les modèles sous forme continue après transformation logarithmique.

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Nous intégrons un indicateur de diversification produit pour distinguer les groupes mono-produits des groupes présents dans plusieurs produits avec une intensité plus ou moins forte. L’indicateur est calculé par une mesure d’entropie sur les parts respectives des salariés par produits. Un groupe ayant tous ces salariés dans des entreprises ayant le même produit dominant est mono-produit. Nous avons procédé à un découpage en classes de cette variable pour mettre en évidence d’éventuels effets non linéaires. En effet, l’intégration dans les modèles sous forme continue ne donne pas de résultat significatif, y compris après transformation logarithmique.

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Pour l’environnement sectoriel et spatial, nous privilégions une entrée par les activités des groupes dans la mesure où celles-ci conditionnent fortement leur mode d’organisation (FILIPPI et al., 2007). Nous retenons une entrée par le produit pour caractériser les filières de production et une entrée sectorielle plus classique entre industrie agro-alimentaire, commerce de gros et autres activités.

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Nous cherchons ensuite à tester l’influence de la dimension spatiale sur les stratégies d’alliance à travers l’analyse des effets de co-localisation (MALMBERG et MASKELL, 2002). Pour les coopératives agricoles qui exercent leurs activités sur un périmètre spatial statutaire, la dimension territoriale est un paramètre souvent déterminant de leurs stratégies d’entreprises. Nous faisons l’hypothèse que la recherche de taille critique, associée à un élargissement des périmètres d’action des coopératives agricoles du fait de leur concentration, peut se traduire par une recherche accrue d’alliances pour des groupes proches géographiquement et engagés dans la même production principale. Plusieurs cas de figure peuvent être associés à ce schéma selon la dissymétrie des acteurs impliqués dans l’alliance et selon leur dimension économique. Ainsi si les groupes sont petits, faire des alliances leur permet d’atteindre une taille critique tout en préservant leur identité. Si un des acteurs domine les autres, l’alliance lui permet d’asseoir son emprise territoriale tout en offrant aux plus petits un accès à des ressources dont ils ne peuvent pas disposer du fait de leur taille.

42

Nous construisons deux indicateurs pour tester l’effet de la proximité géographique sur la mise en commun de moyens pour des groupes impliqués dans une même filière productive. Le premier est une variable dichotomique qui tient compte pour un groupe donné, de la présence d’au moins deux autres groupes ayant le même produit principal dans une région administrative. Il est donc construit sur la base de la co-localisation régionale d’au moins trois groupes coopératifs engagés dans la même activité « produit ». Le second est construit sur la base de la distance entre les sièges sociaux des groupes. Pour chaque groupe, nous calculons la distance moyenne aux trois groupes même produit les plus proches. Nous discrétisons ensuite en 3 classes d’effectifs égaux ces distances moyennes pour les différentes activités « produit ». Ceci permet de construire un environnement spatial spécifique à chaque famille de produit (cf. figure A2 en annexe).

43

Enfin, nous contrôlons le simple effet géographique avec un indicateur de localisation sur la base d’un découpage de la France en six grandes zones. Ce découpage est défini par regroupement de régions contiguës partageant des mêmes bassins de production et en s’appuyant sur les regroupements interrégionaux proposés par Coop de France. Chaque zone géographique comprend entre 2 et 5 régions et entre 13 et 25 départements.

44

Nous contrôlons également l’influence de la présence de sociétés à statut non coopératif au cœur des groupes coopératifs à partir de la mesure du poids des effectifs salariés de ces sociétés dans le groupe. Après avoir observé l’absence de significativité de cette variable sous forme continue, nous l’avons transformé en classe pour tester d’éventuels effets non linéaires.

3.3. La forte influence du type de produit et de la proximité géographique sur l’engagement dans des alliances

45

Les modèles apportent différents résultats qui confirment ceux par ailleurs obtenus dans la littérature sur les alliances en termes d’effets de la taille (GULATI, 1998). Il révèle des résultats plus originaux notamment sur les motivations et l’influence de la proximité. D’une part, le produit dominant du groupe coopératif influence les motivations à nouer une alliance et d’autre part, le poids de la proximité géographique est avéré mais contrasté. Les résultats des deux modèles sont présentés dans le tableau 3.

46

Le premier résultat montre que la taille du groupe en termes d’effectifs salariés et de complexité organisationnelle est corrélée positivement à l’engagement dans des alliances et à l’intensité d’alliances. Ce résultat confirme ce qui est observé dans la littérature en montrant que le poids économique comme la complexité organisationnelle constituent deux dimensions de la taille qui jouent de manière importante sur les relations inter-entreprises. De même, le poids du groupe dans sa filière « produit » influence de manière positive l’intensité d’alliances. Ces résultats confirment que les groupes leader de la coopération agricole renforcent leur position en nouant des alliances avec des groupes plus petits qu’eux.

47

Le deuxième résultat souligne que c’est l’entrée par le produit dominant qui différencie de manière la plus forte les groupes coopératifs. Ce sont les groupes céréaliers qui ont la plus forte tendance à nouer des alliances. A l’inverse, les groupes des fruits et légumes, laitiers et dans les boissons sont ceux qui nouent le moins d’alliances. Les groupes de la viande nouent légèrement moins d’alliances que les céréaliers. En faisant varier la catégorie de référence, nous obtenons toujours une opposition marquée entre d’une part les groupes céréaliers et viande et d’autre part les groupes laitiers et dans les fruits et légumes.

48

Un troisième résultat, lié au secteur d’activités dominant, révèle que les groupes non industriels ont une propension plus forte à nouer des alliances. Ceci peut traduire pour les groupes non industriels d’une part une recherche accrue de taille critique vis-à-vis des marchés, d’autre part une plus large palette d’opportunités d’alliances pour ces groupes qui visent souvent à diversifier fortement leurs activités (approvisionnement, Libre Service Agricole, autres activités connexes).

49

L’approche par le produit ou le secteur dominant ne doit pas faire oublier que les groupes coopératifs peuvent chercher à diversifier leurs activités, en particulier en étant présent dans plusieurs filières « produit ». Cette diversification produit représente un enjeu important pour les groupes coopératifs car elle peut leur permettre de bénéficier de synergies potentielles entre les différents produits depuis l’adhérent jusqu’à la commercialisation. Cependant, elle nécessite de développer un cœur de compétences sur chaque filière, ce qui peut constituer un frein.

50

Les résultats des modèles sont originaux car ils montrent, par rapport aux groupes mono-actifs, une propension plus forte à nouer des alliances pour les groupes peu diversifiés alors qu’aucune tendance ne se dégage pour les groupes fortement diversifiés. Une interprétation possible peut être liée au fait que les groupes peu diversifiés ont besoin de nouer des alliances pour développer leurs activités dans les produits pour lesquels ils manquent de ressources. Ceci pourrait être rapproché du fait qu’il s’agit souvent de groupes de taille moyenne et que l’alliance est alors pour eux une opportunité pour asseoir des activités secondaires. Cette propension plus forte à nouer des alliances dans les groupes peu diversifiés est également observée avec le modèle d’intensité mais sans que le résultat soit significatif.

51

Enfin, la proximité géographique entre groupes ayant même produit dominant influe de manière positive et significative sur la probabilité de nouer des alliances. Ce résultat, transversal aux différents produits, montre donc un effet lié à la recherche de convergences sur une base régionale pour des acteurs coopératifs engagés dans les mêmes productions. Le découpage en 3 classes de distance permet d’affiner ce résultat. En effet, la propension la plus forte à nouer des alliances est observée non pas entre les groupes les plus proches mais entre les groupes de la classe intermédiaire de distances. Ceci pourrait traduire une évolution dans les logiques d’alliance entre groupes coopératifs. Elles ne seraient plus basées sur des logiques strictement locales mais sur la recherche du meilleur partenaire. Pour les petits groupes, ceci pourrait se traduire par la recherche d’un groupe leader qui n’est donc pas forcément le plus proche en terme géographique. Pour les groupes leader, ce phénomène résulterait de l’extension de leur périmètre géographique, ce qui les amène à nouer des alliances dans un périmètre étendu de manière à renforcer leur assise territoriale. L’intérêt de la mesure de distance retenue est de spécifier les classes de distance en fonction du produit dominant du groupe. Ceci est important car cela permet de tenir compte des spécificités organisationnelles des coopératives selon la nature de la filière productive. Le niveau de concentration varie beaucoup selon les produits comme le montre par exemple la densité de petites coopératives dans le secteur viticole et dans le secteur fromager.

52

La variable de localisation permet de contrôler qu’il n’existe pas de tendance nette et significative liée à un simple effet géographique. Ainsi, la zone Nord-Ouest dans laquelle est localisée la plupart de groupes coopératifs leader ne présente pas une propension significativement plus forte à nouer des alliances. Dans le modèle de choix, on pourra cependant noter une opposition Nord-Sud dans les résultats, les groupes du Nord de la France ayant une plus forte probabilité à s’engager dans des alliances, en particulier dans la zone Nord-Ouest. Dans le modèle d’intensité, ce sont plutôt les zones du Sud de la France qui s’opposent entre elles, la zone Centre ayant une propension plus faible et la zone Sud-Ouest ayant une propension plus forte que la zone de référence Sud-Est à nouer des alliances.

Tableau 3 - Les résultats des modèles de choix et d’intensité d’alliances

p-value : *** < 1 %, ** < 5 %, * < 10 %

53

Enfin, nous nous attendions à ce que les groupes ayant beaucoup de salariés à statut non coopératif se différencient par rapport aux groupes coopératifs plus « traditionnels » dans leurs stratégies d’alliance, ce qui n’est pas le cas. Ceci s’observe à la fois dans les deux modèles, ce qui explique que nous n’ayons pas gardé cette variable.

54

Ainsi, l’entrée par le produit (nature du produit, intensité de la diversification, co-localisation des groupes) associé aux critères de taille (effectifs salariés, réseau d’entreprises) permet de discriminer de manière nette les groupes coopératifs dans leurs probabilités à nouer des alliances. Le modèle permet de souligner l’influence des filières produit et de la proximité géographique sur le développement des alliances capitalistiques. L’effet taille joue également pleinement que ce soit en terme de dimension économique mesurée par les effectifs salariés, de complexité organisationnelle du groupe ou du poids économique du groupe au sein de sa filière produit. On observe donc une complémentarité forte entre la taille d’un acteur et sa propension à nouer des alliances, ce qui est conforme aux résultats de la littérature. Occuper une position clé au sein des réseaux d’alliance participe au renforcement des groupes coopératifs leader, comme le met en avant la vision structurale du réseau proposé par BURT (1995). En revanche, le poids des sociétés à statut non coopératif dans le groupe ne semble pas jouer sur la probabilité de nouer des alliances. Ce résultat est assez paradoxal car on pouvait penser que l’hybridation croissante entre entreprise à statut coopératif et non coopératif au cœur des groupes coopératifs aurait des effets sur leur mode de gouvernance, traduisant en particulier des modifications dans l’expression des droits de propriété et de contrôle des coopératives agricoles (FILIPPI et TRIBOULET, 2011).

- 4 - Conclusion

55

Le développement des alliances capitalistiques, partie prenante des évolutions du périmètre coopératif, apparait comme un fait stylisé d’ampleur significative qui conduit à focaliser l’analyse sur les effets et les facteurs explicatifs de l’engagement des groupes dans ce type de partenariats. L’analyse statistique menée sur les bases de données nationales en 2005 montre qu’il est pertinent d’analyser les alliances que les groupes coopératifs nouent entre eux. Ainsi les modèles économétriques proposés s’appuient sur une population de 215 groupes coopératifs parmi lesquels 135 groupes participent à 288 alliances stratégiques. Ces alliances sont principalement nouées dans des sociétés à statut non coopératif et associées à un contrôle exclusif. Pour modéliser l’intensité d’alliances des groupes coopératifs, nous avons privilégié une perspective structurale des réseaux (BURT, 1995) en mettant en avant la diversité des partenaires plutôt que la multiplicité des alliances entre deux mêmes partenaires.

56

Les modèles ont permis de montrer l’influence de la taille des groupes et de la logique produit. Si l’effet taille était attendu, les résultats confirment le lien entre différents indicateurs de la taille du groupe (dimension économique, liens financiers, poids au sein de sa filière produit) et l’intensité d’alliances. Ceci révèle donc l’importance pour les groupes de grande taille d’occuper une place stratégique au sein des réseaux d’alliance. L’importance de la logique produit est révélée tant dans sa dimension filière, les céréalières ayant la plus forte probabilité de nouer des alliances en lien avec la polyvalence de leurs activités, que dans le rôle de la proximité géographique. L’analyse montre un poids conséquent de la proximité géographique dans les stratégies d’alliance, en lien avec la recherche de synergies sur une base territoriale pour partager des ressources et avec l’affirmation d’acteurs leader qui cherchent à étendre leur pouvoir en nouant des liens à l’échelle inter-régionale.

57

La recherche d’une concentration devrait donc perdurer mais la diversité des tailles des coopératives fournit également une opportunité pour explorer différentes formes d’alliances selon les objectifs visés par les groupes coopératifs et de manière à répartir les risques. Or les coopératives agricoles doivent offrir un débouché à la production localisée de leurs adhérents. Cette contrainte explicite la tension entre la volonté de maintenir un contrôle mutualiste dans le développement des groupes coopératifs et le besoin d’élargir les partenariats traditionnels pour trouver de nouveaux débouchés et innover à l’aval des filières. Cette tension est d’autant plus importante que ces dernières années, la recherche d’alliances avec des acteurs externes à la coopération agricole s’est intensifiée en lien avec la pression concurrentielle et la recherche de nouvelles ressources. Le développement de ces alliances nécessite de nouvelles investigations sur les conséquences en terme de gouvernance des groupes coopératifs et sur les limites éventuelles de l’adéquation entre l’animation des principes coopératifs et les mutations organisationnelles en cours.


Annexe

- 5 - Annexes

Figure A1 - Distribution du nombre d’alliances non pondéré et pondéré

Pondération : indice de diversité = nombre de partenaires distincts / nombre de liens de partenariat

Auteurs
Figure A2 - Distribution des classes de distance par groupes et selon leur activité dominante
Auteurs

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Notes

Remerciements :

Les auteurs remercient les éditeurs et relecteurs pour leurs commentaires avisés et pertinents. Ce travail a bénéficié d’un soutien financier de l’INRA et des Conseils Régionaux d’Aquitaine et de Midi-Pyrénées dans le cadre du projet PSDR Compter.

[*]

Auteur correspondant.

[1]

Le périmètre coopératif regroupe les entreprises à statut coopératif et celles à statut non coopératif sous contrôle mutualiste exclusif ou partagé.

[2]

Les associés sont les détenteurs du capital de la coopérative agricole. Ce sont majoritairement des associés coopérateurs dont le capital détenu est proportionnel à l’activité qu’ils réalisent avec la coopérative. Les activités que peuvent réaliser une coopérative agricole sont par ailleurs définies par le Code Rural (Art. L521-1) : Les sociétés coopératives agricoles ont pour objet l’utilisation en commun par des agriculteurs de tous moyens propres à faciliter ou à développer leur activité économique, à améliorer ou à accroître les résultats de cette activité.

[3]

BURT (2001, p. 32) indique ainsi : “So there is a point of general agreement from which to begin a discussion of social capital. The cited perspectives on social capital are diverse in origin and style of accompanying evidence, but they agree on a social capital metaphor in which social structure is a kind of capital that can create for certain individuals or groups a competitive advantage in pursuit their ends. Better connected people enjoy higher returns”.

[4]

Une société est donc identifiée comme alliance à partir du moment où elle appartient au contour élargi d’au moins deux groupes. Un seuil minimal de 1 % du capital a été fixé pour éviter de répertorier des prises de participation uniquement techniques.

[5]

Ce seuil est retenu car il permet d’identifier les principaux partenaires et de statuer sur les modalités de contrôle de l’alliance.

[6]

Ceci permet de restreindre l’analyse des alliances aux cas où ces dernières sont en situation d’être contrôlées de manière conjointe ou exclusive par les coopératives agricoles.

Résumé

Français

Les coopératives agricoles françaises se développent sous forme de groupes coopératifs tout en maintenant une forte densité de partenariats. L’objectif de cet article est de mieux comprendre les déterminants qui motivent les groupes coopératifs à nouer des alliances capitalistiques entre eux. Les alliances sont identifiées à partir d’une base de données nationale exhaustive sur les coopératives agricoles en 2005. Mobilisant les théories du capital social pour expliciter le réseau d’alliances, deux modèles économétriques du choix et de l’intensité d’alliances sont proposés pour analyser le rôle des proximités géographique et organisée en lien avec l’activité du groupe. Les résultats mettent en évidence un lien fort entre la taille du groupe et son influence au sein du réseau d’alliances. Les alliances sont plus probables entre groupes ayant même activité dominante et proches géographiquement. Elles visent ainsi à renforcer des acteurs coopératifs leader en leur permettant d’étendre leurs activités et leur emprise territoriale.

Mots clef

  • alliances stratégiques
  • analyse de réseaux
  • coopératives agricoles
  • modèle de comptage
  • proximité géographique

English

The determinants of intensity of alliances between agricultural cooperative groups The French agricultural cooperatives develop as cooperative groups while maintaining a high density of partnerships. The objective of this article is to better understand the determinants that motivate cooperative groups to build capitalistic alliances them. Alliances are identified from an exhaustive national database on cooperative groups in 2005. By mobilizing social capital theories to explain the network of alliances, two econometric models of selection and intensity of alliances are proposed to analyze the role of geographical and organized proximities in relation with the Group’s activity. The results highlight a strong relationship between the group size and its influence within the alliance network. The same dominant activity and geographical proximity are criteria favoring alliances between groups. The alliances aim at strengthening leader cooperatives in enabling them to extend their activities and their influence in the territories.

Keywords

  • agricultural co-operatives
  • event count analysis
  • geographical proximity
  • network analysis
  • strategic alliances

Plan de l'article

  1. - 1 - Introduction
  2. - 2 - Les motivations aux alliances stratégiques
    1. 2.1. La place des alliances dans la coopération agricole
    2. 2.2. Les déterminants du choix et de l’intensité d’alliances
      1. 2.2.1. Capital social et intensité d’alliances
      2. 2.2.2. Le rôle des facteurs internes de la firme et de son environnement dans le développement des alliances
  3. - 3 - Une modélisation explicative de l’engagement des groupes coopératifs dans des alliances capitalistiques
    1. 3.1. L’identification des alliances capitalistiques entre groupes coopératifs
    2. 3.2. La présentation des modèles et le choix des variables explicatives
      1. 3.2.1. Variable dépendante pour le modèle d’intensité
      2. 3.2.2. Les variables explicatives
    3. 3.3. La forte influence du type de produit et de la proximité géographique sur l’engagement dans des alliances
  4. - 4 - Conclusion

Pour citer cet article

Triboulet Pierre, Filippi Maryline, « Les déterminants de l'intensité des alliances capitalistiques entre groupes coopératifs agricoles », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 5/2013 (décembre), p. 927-949.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-economie-regionale-et-urbaine-2013-5-page-927.htm
DOI : 10.3917/reru.135.0927


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