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1Les nations au sens moderne ne sont nées qu’au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle à travers cette révolution idéologique qui a conféré au peuple la légitimité du pouvoir. La nation moderne en tant que communauté large ne se définissait plus par la sujétion à un monarque ni par l’appartenance à une même religion ou à un état social. La constitution des nations modernes signifiait l’entrée dans l’âge démocratique, mais l’avenir fut justifié par la fidélité au passé. En Suisse aussi, on essayait, au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d’encourager un nouveau patriotisme qui devait lier davantage les citoyens à la communauté. Les mythes de la libération qui s’étaient élaborés autour de la création de la Confédération en 1291 ont été ravivés notamment autour de la figure de Guillaume Tell auquel des auteurs de la Suisse alémanique consacrèrent plusieurs pièces de théâtre [1].

2Anne-Marie Thiesse a établi une sorte de « check-list » des éléments récurrents au moment de la constitution identitaire des nations modernes : « une histoire établissant la continuité avec les grands ancêtres, une série de héros parangons des vertus nationales, une langue, des monuments culturels, un folklore, des hauts lieux et un paysage typique, une mentalité particulière, des représentations officielles — hymne et drapeau — et des identifications pittoresques — costume, spécialités culinaires ou animal emblématique » [2].

3On voit donc que le héros joue un rôle primordial lors du processus de la constitution des identités nationales modernes. Les lieux en Suisse centrale où l’on avait situé les hauts faits de la figure de Guillaume Tell étaient devenus des lieux de culte [3]; la représentation la plus convaincante a été cependant un tableau de Johann Heinrich Füssli, d’origine zurichoise, peint à Londres et qui nous est transmis seulement par la gravure qui avait été exécutée d’après ce modèle par Carl Guttenberg à Paris entre 1787 et 1788; ce tableau montrant Tell se jetant de la barque de Gessler et rejetant celui-ci est devenu une icône de la volonté de liberté face à l’Ancien régime en Europe [4].

4En Suisse, la figure de Tell incarnait deux traditions, d’une part, le héros représentait la conscience de soi des confédérés déjà vantée dans le vieux chant (« Tellenlied ») et d’autre part, il était devenu l’incarnation de tous les opprimés ; on lui prêtait une signification nationale ou sociale ; la deuxième signification a été revendiquée par les paysans lors des guerres civiles du XVIIe et du XVIIIe siècle, mais aussi par les intellectuels dans leur lutte contre l’Ancien régime. Mais dans le poème de Haller Die Alpen, Tell représente la révolution suisse que d’autres pays n’avaient pas encore effectuée [5].

HENZI : LE TYRAN ET SON ANTAGONISTE

5Samuel Henzi, contemporain d’Albrecht Haller a traduit dans sa tragédie consacrée à la figure de Tell la dynamique révolutionnaire du sujet ; sa polémique a été loin d’être purement littéraire; dans son Mémorial de 1749, il désignait les membres de l’oligarchie bernoise comme des « Grisler » [6]. Nous lui devons une tragédie consacrée au sujet de Guillaume Tell. Henzi, tout en étant d’origine bernoise, écrivit en français comme d’autres membres de l’élite bernoise dont le plus connu a été Beat Ludwig von Muralt (avec ses Lettres sur les Anglais et les Français de 1725). Henzi s’était élevé contre le régime oligarchique (« les 300 familles de Berne ») et a été condamné à l’exil dans le Neuchâtel prussien où il écrivit entre autres des poèmes en l’honneur de Frédéric II [7]; ayant participé à une sorte de conspiration visant la démocratisation de Berne, Henzi a été condamné à la peine capitale en 1749.

6Dès 1748 il avait projeté une tragédie en l’honneur de notre Nation Suisse, comme il écrivit au célèbre critique Bodmer de Zurich; le protagoniste en était cependant le tyran, à savoir Gessler qu’il nommait Grisler ; le premier titre en a été Grisler ou l’Helvétie délivrée, soulignant ainsi les deux sujets importants ; d’une part la nature tyrannique de Grisler, d’autre part la libération de la Suisse, mais il entendait suivre le modèle de la tragédie française qui ne pouvait se définir uniquement par sa dimension politique ; Corneille avait ainsi ajouté au drame d’Œdipe une intrigue d’amour ; Henzi fera de même en transformant le fils de Tell, légendaire, en une fille — Edwige — dont le fils du Tyran — Adolphe — également inventé, est amoureux. Le drame politique de l’inimité du héros de la libération, Tell, face au tyran se complique par l’intrigue amoureuse de leurs enfants respectifs — ce qui rappelle Romeo et Juliette et doit permettre des accents cornéliens : la survie de l’un des pères impliquant la mort de l’autre. Le fait que la légende de Tell ait été assez connue rendait cette intrigue amoureuse peu crédible et enlevait de la force au sujet de la libération, bien que l’auteur ait constamment souligné le parallélisme entre le destin collectif et le destin individuel. Afin de correspondre à la norme de la tragédie classique, il transforme Tell en « gentilhomme helvétien », tout en désignant sa fille de « bergère », l’aristocratie étant plutôt une aristocratie du cœur que du sang [8]. La noblesse des Suisses repose d’après Edwige, fille de Tell, sur la vertu : « Nos ancêtres Seigneurs n’étoient pas sans éclat. / La famille des Tells a produit des grands hommes / Même ils sont encore grands dans le siecle ou nous sommes, / Du moins si la vertu donne la qualité » [9].

7Si la pièce de Henzi se conçoit comme une tragédie, la perte du protagoniste doit être motivée par une passion excessive; dans son nouveau titre, l’auteur ne met plus la libération de la Suisse au centre, mais « l’ambition punie » — tel le sous-titre. Grisler apparaît ainsi comme un tyran; dès la première scène il annonce la couleur : « A l’aspect de son maître il faut qu’un sujet tremble » [10]; pour cette raison, il inverse les signes ; le chapeau qui à Rome « fut l’emblême / De cette liberté dont je hais le nom même » [11], devient le signe du pouvoir qu’il faut vénérer afin de vérifier « si Grisler même absent est craint de son sujet » [12]; maintes fois, Grisler est caractérisé par son orgueil, son « humeur ambitieuse » [13]; son fils parle de « l’affreuse ambition, maitresse de son ame » [14]. La colère de Grisler monte quand il apprend que son fils est amoureux d’Edwige, fille de Tell. « Je savois bien qu’Adolphe aimoit une bergere / Et son choix inegal allumoit ma colere » [15]. Le thème récurrent au XVIIIe siècle de l’inégalité de la condition comme obstacle à l’amour apparaît ici ; mais le fils insiste sur les qualités « naturelles » d’Edwige : sa beauté et sa vertu [16]. Ce n’est pas un hasard si Rousseau revient dans La Nouvelle Héloïse, publiée en 1761, aux mérites des libérateurs de la Suisse les Tell, les Furst et les Stuffacher qui n’appartenaient pas à l’aristocratie, « mortelle ennemie des lois et de la liberté » [17].

8Lorsqu’Edwige s’affronte courageusement à Grisler, celui-ci est pris par son charme, devient le rival du fils et fait du chantage, la vie d’Edwige et celle de son père étant au prix de sa soumission à lui. Henzi évoque le conflit cornélien qui somme Edwige de choisir entre l’amour paternel et son amour pour Adolphe ; mais l’héroïne préfère mourir plutôt que de souiller son honneur : « Ma vie est en tes mains, mais non pas mon honneur » [18]. La fille de Tell sort alors un poignard et lance au bourreau : « Arrête bouc infame » [19]. Le chantage est plus grand encore quand Grisler force Tell d’abattre une pomme sur la tête de sa fille avec son arc; Henzi a remplacé par ailleurs l’arbalète traditionnelle par l’arme plus noble de l’arc.

9Grisler représente ainsi le despote tel qu’il a été défini par Montesquieu : « [...] la nature [...] du gouvernement despotique, qu’un seul y gouverne selon ses volontés et ses caprices » [20]. « [...] Mais lorsque, dans le gouvernement despotique, le prince cesse un moment de lever le bras : quand il ne peut pas anéantir à l’instant ceux qui ont les premières places [...] tout est perdu » [21].

10C’est le peuple qui s’oppose dans la pièce au despote. L’auteur le décrit dans la pièce soumis aux lois équitables mais rebelle au pouvoir arbitraire; Tell déclare ainsi : « Je suis Helvetien & ne rend point hommage / Au tirannique orgueil qui m’offense & m’outrage » [22]. et il poursuit : « Le peuple genereux que nourrit l’Helvetie, / Souple sous l’equité, fier sous la tirannie » [23]. Le mot qui revient le plus souvent au sujet du peuple suisse, c’est la liberté : « La seule liberté pour eux a des appas, / C’est un bien qu’ils iroient arracher au trepas » [24].

11C’est surtout Tell qui est la véritable incarnation de cette valeur ; il n’est entouré que par Werner, baron d’Attinghausen et non pas par les trois représentants des trois cantons fondateurs de la confédération comme le voulait la tradition. Werner parle avec vénération de Tell : « Quel digne homme ce Tell ! quel grand cœur, quel esprit ! / Allons, Seigneur ! allons en ce moment ensemble /Voir encore nos Heros, que ce dessein rassemble » [25].

12Mais le soulèvement contre l’autorité ne va pas de soi. Avec Guillaume Tell se pose la question de la légitimité du tyrannicide. Henzi invente la figure d’un érémite Nicolas — qui fait penser anachroniquement à Nicolas von der Flue — auquel les Suisses vont demander conseil ; son avis est considéré comme un oracle sûr sans aucune ambiguïté : Le pouvoir d’un Prince légitime n’est pas limité. « Mais d’un sceptre usurpé l’injuste violence / Quand elle accable des sujets, / Quand leurs biens & leur vie en proye à la puissance / N’entretiennent que ses forfaits / Par le peuple foulé, d’un droit que Dieu lui donne / Ce sceptre doit être brisé ; / Oui d’un tiran le ciel abandonne le throne / Et permet qu’il soit renversé » [26].

13Et ce combat est mené par le peuple, mais c’est Tell qui est exemplaire. « Avancés vaillant chef ! montrez nous les dangers » [27], lui lance un Helvétien anonyme. C’est lui qui le premier n’a pas salué le chapeau (« ce trophée odieux » [28] ), c’est lui qui a menacé après le tir sur la pomme le gouverneur en disant qu’il se serait servi d’une deuxième flèche pour abattre le tyran, c’est Tell qui a rejeté le bateau avec Grisler et qui le blessera mortellement. Or Grisler meurt sur scène et reconnaît sa faute, légitimant par là a posteriori le soulèvement : « Mon repentir finit ma regence odieuse / Et benissant de Tell le trait qui m’a perçé / Je verse tout mon sang sans être offensé. / Justement irrités les peuples d’Helvetie / Dethronent en ces lieux ma noire tirannie » [29]. Ce repentir final confère à la tragédie une dimension édificatrice aboutissant à une sorte de réconciliation, l’ancien despote bénissant maintenant l’union d’Edwige et d’Adolphe.

14L’histoire d’amour qui permet les envolées rhétoriques d’un Adolphe tiraillé entre le sentiment filial et la sympathie avec le peuple de sa bienaimée n’ajoute que peu au sujet. L’auteur semble trop suivre le modèle cornélien, surtout par l’ajout de l’intrigue amoureuse et également en inventant un confident pour Grisler et une confidente pour Edwige [30].

15Ce qui est beaucoup plus convaincant c’est le programme politique proclamé par Tell après la chute de Grisler, un programme républicain reposant sur l’égalité de la loi : « Le fier usurpateur est enfin la victime. / Notre province est libre & l’Helvetie ailleurs / De concert avec nous frappe ses coups vainqueurs. / Les loix vont gouverner, ces juges respectables / Qu’une egale rigueur rend toujours equitables / Dont la constante voix sans egard personel / Ne punit que le crime, & non le criminel, / Et dans les mains desquels ni l’or ni la puissance / Par un indigne effort font pancher la balance / Sous ce puissant abri, libres Helvetiens ! / Vous allez posseder dès aujourd’hui vos biens. / [...] De divers peuples Rois la fiere republique / Doit affermir bientôt la liberté publique » [31].

LA RÉPUBLIQUE – FORME POLITIQUE DES PETITS PAYS

16Il y a une autre dimension qui apparaît déjà chez Henzi, c’est le rattachement du sujet de la liberté helvétique à la topographie. Dans les traités politiques français du XVIIe siècle on avait déjà rattaché la forme de la République à une topographie montagneuse alors que la plaine, mieux contrôlable, était considérée apte à la monarchie [32]. Face au château destiné à dompter le peuple d’Uri, Tell en appelle aux montagnes : « O vous, monts sourcilleux ! nos fidèles barrieres / Renversés nos sommets, epuisés vos carrieres ! » [33] Les montagnes sont décrites comme la seule limite : « Le peuple genereux [...] / Ne peut être enfermé que dans les plus hauts monts / Ce n’est qu’au Créateur à former leur prison » [34]. Et la figure de Guillaume Tell se réfère également à la dimension des montagnes afin de relativiser la folie des grandeurs du despote et de situer dans cette topographie les lieux de la liberté : « Considerez ces monts, dont la hauteur immense / Des remparts les plus forts ravale l’arrogance; / C’est-là, braves ; c’est-là dans de si hauts climats / Que la liberté vient rassembler ses états ! » [35]

17La figure de Tell a été déjà évoquée pour un public français dès le XVIe siècle par le père franciscain Thevet dans son ouvrage Les vrais Portraits et vies des hommes illustres (1584) où il mettait en rapport Tell et Brutus [36]. Dans le chapitre « De la Suisse, et de sa révolution au commencement du 14e siècle » dans son Essai sur les mœurs (1756), Voltaire avait également évoqué la liberté suisse comme un trait marquant du peuple : « Si elle n’était pas devenue libre, elle n’aurait point de place dans l’histoire du monde » [37] tout en poursuivant : « Jamais peuple n’a plus longtemps ni mieux combattu pour sa liberté que les Suisses » [38]. Comme Montesquieu [39], Voltaire était convaincu que le régime de la liberté, la démocratie, convenait aux petits pays alors que pour les grands, tels la France ou l’Angleterre, la monarchie constitutionnelle était le régime adéquat : « Tout pays qui n’a pas une grande étendue, qui n’a pas trop de richesses, et où les lois sont douces, doit être libre » [40] et Voltaire ajoute : « Les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes » [41]. Dans le même chapitre, Voltaire se montre en homme du siècle des Lumières très sceptique face au mythe fondateur de la Suisse : « Il faut convenir que l’histoire de la pomme est bien suspecte. Il semble qu’on ait cru devoir orner d’une fable le berceau de la liberté helvétique » [42]. En 1760, un pasteur protestant suisse, Freudenberger, avait défendu la thèse que la fable de la pomme avait été importée du Danmark (Wilhelm Tell. Ein Dänisches Mährgen) [43] à quoi répondit un auteur venu de Lucerne, J. A. F. Balthasar, par une Défense de Guillaume Tell, également en 1760. Pour les dramaturges aussi, l’histoire de la pomme présentait un problème. Chez Henzi, l’idée de faire tirer par un père sur la pomme posée sur la tête de son enfant, paraît indigne d’un aristocrate et il la fait proposer par le confident de Grisler qui entend faire disparaître la bien-aimée du fils du gouverneur sans se souiller les mains ; le tir sur la pomme apparaît comme l’équivalent du meurtre par poison dans le drame classique contre les tyrans. Chez Henzi, le tir n’est pas représenté, mais raconté — après coup — par Edwige, ce qui permet encore de souligner le caractère intrépide de la fille de Tell qui est presque une adulte et non pas une enfant comme dans la tradition.

LEMIERRE : LE HÉROS PATRIOTIQUE

18Bien que Voltaire ait été sceptique à l’égard de l’histoire de la pomme, il conçut une pièce de théâtre qui devait d’abord s’appeler Les Suisses et qu’il transforma en Les Scythes, car l’auteur Antoine-Marin Lemierre l’avait précédé en 1766 par la pièce intitulée Guillaume Tell, pièce que Voltaire n’avait pas su empêcher [44]. La pièce de Lemierre a été beaucoup plus proche des sources que celle de Henzi, car il se sentait moins obligé par le modèle classique ; il appelait sa pièce tragédie, mais le critique Laharpe n’eut pas tort de parler d’une « pièce républicaine ». Lemierre n’a pas cru devoir transformer les héros de sa pièce en aristocrates; il défend plutôt la thèse que les habitants des montagnes, tout en vivant pauvres et simples, étaient animés par la vertu et le sens de la liberté; c’est ce que Tell exprime dès la deuxième scène : « De nos antiques mœurs la sauvage âpreté, / Le nerf de nos vertus, fruit de la pauvreté, / Nous ont fait dédaigner, nous ont fait méconnoître / D’un peuple ami du luxe, & qui vit sous un maître » [45]. Ce n’est plus le gouverneur et sa passion excessive qui sont au centre mais le héros de la liberté, Guillaume Tell, son antagoniste ; l’unité de lieu est garantie à travers une indication très précise : « La scène est dans les Montagnes, près du Bourg d’Altdorff et du Lac de Lucerne » [46]. Ceci implique aussi que le meurtre de Gessler soit rapporté et non pas montré, conformément au code du théâtre classique.

19Le problème de la légitimité du tyrannicide se posait également à Lemierre. Il entend justifier l’assassinat en faisant apparaître dès la première scène la cruauté particulière du gouverneur à travers les paroles de Melchtal qui raconte comment Gessler avait fait mettre le glaive dans les yeux de son père. Mais c’est Tell qui l’amène à ne pas se contenter d’une vengeance privée : « Venge plus que ton pere [...] La Patrie » [47]. Tell n’est pas seul comme chez Henzi, mais il est entouré des trois confédérés classiques Melchtal, Furst et Werner qui représentent les trois cantons fondateurs : « Uri, Schweitz, Underval gardent avec fierté / Le profond sentiment de notre liberté, / C’est aux cœurs indomtés & tels que sont les nôtres, / C’est à nos trois cantons à réveiller les autres » [48].

20C’est Tell qui devient le héros patriotique qui ne cherche pas la gloire postérieure, mais la liberté de la patrie : « Ami, pour mon pays tout entier je m’immole, / Qu’importe qui je sois chez la postérité ? / Nous affranchir, voilà notre immortalité ; / Que de si grands desseins par nos mains s’accomplissent, / Que la Suisse soit libre, & que nos noms périssent » [49]. Furst et Werner sont également prêts à participer à la lutte. Tell entend lutter pour les droits de la liberté et de l’égalité qui sont des droits de la nature : « [...] les humains nés libres, nés égaux, / N’ont de joug à porter que celui des travaux. / Amis, que parmi nous la valeur rétablisse / Les droits de la nature & l’honneur de la Suisse » [50].

21La femme de Tell, Cléofé, dont le profil spécifique est dû à l’invention de Lemierre, se plaint dans une scène rappelant le Jules César de Shakespeare [51] de ne pas être initié dans les plans de la conjuration, les maris se comportant ainsi aussi comme des tyrans ne respectant pas le principe de l’égalité : « Lorsque l’État périt, c’est la faute commune, / Et s’il est un remede, il doit venir de tous. / [...] Mais chacune de nous est ici citoyenne, / Chacune toujours libre, & partageant vos droits, / En cultivant ses champs, s’occupe de ses lois » [52]. Lorsque Tell est en prison, elle reproche à Walter Furst de se contenter d’observer au lieu de lutter activement contre le despote, remarques qui distinguent la femme de Tell comme une vraie Républicaine. « [...] le sang qui coule dans mes veines / Est le sang généreux de ces républicaines, / Qui du haut des remparts de Zurich assiégé, / Forcerent à la fuite Albert découragé » [53].

22Gessler s’était prononcé explicitement pour un pouvoir arbitraire à travers le chapeau à vénérer :
« Tiens… de la liberté tel fut jadis l’emblême… / J’en veux faire un trophée au despotisme même : / Je prétends que ce peuple asservi sous ma loi / Rende à se signe vain le même honneur qu’à moi » [54]. Déguisé, le gouverneur provoque la libre parole de Melchtal qui est jeté à la suite en prison. Le même destin attend Tell qui n’a pas salué le chapeau (« des rangs & des honneurs arbitraires symboles » [55] ). C’est la femme de Tell qui implore la grâce pour son mari en amenant son fils, provoquant ainsi sans le vouloir la menace que fait peser sur lui l’ordre de Gessler — situation tragique par excellence.

23La pièce ne se termine pas avec la réconciliation comme chez Henzi, mais par la mort du despote (« Reconnois Tell, barbare, à la mort qu’il t’envoie » [56] ) et l’apothéose de Tell libérateur et de la liberté : « Liberté, liberté / Régardés, peuple, amis, le coup que j’ai porté, / [...] Mais nés républicains nous sommes tous soldats, / Aisément la valeur sur le nombre l’emporte, / Contre ses ennemis la Suisse est assez forte » [57].

24Chez Lemierre le drame de Tell est associé également au paysage. Dès la première scène cette dimension est évoquée par Melchtal : « Je pars, j’erre en ces rocs, dont partout se hérisse / Cette chaîne de Monts qui couronnent la Suisse » [58]. Tell décrit peu après les Suisses comme des gens modestes, attachés à leurs montagnes cultivant la liberté mais non pas le désir d’expansion : « Protege, Dieu puissant, un peuple vertueux, / Un peuple né vaillant sans être ambitieux, / Qui, hors de ses rochers peu jaloux de s’étendre, / Ne veut point conquérir, mais ne veut point dépendre » [59]. La nature est invoquée après le meurtre de Gessler comme un rempart contre le désir de vengeance de l’Empire : « Albert ne peut percer jusque dans nos montagnes / Que par les défilés qui serrent nos vallons ; / Avant leur arrivée emparons nous des monts, / Qui, dès qu’ils paraîtront, / rouleront sur leurs têtes » [60].

25Lors de la première représentation de la pièce de Lemierre le décor était extrêmement riche — évoquant des montagnes, des torrents, des rochers, des cascades — et trouva une grande résonance auprès du public. La décoration de Brunetti, dont Jacques Proust a retrouvé la trace, tirait, selon lui, « habilement parti de la symbolique immanente au texte de Lemierre — et notamment de la figure métonymique récurrente du peuple — montagne — tout en satisfaisant le goût nouveau du public pour la nature romanesque » [61].

« LE TRIOMPHE DE LA LIBERTÉ »

26La pièce ne rencontra qu’un succès mitigé ; c’est la colonie suisse notamment qui y assista. La pièce tomba après sept représentations, elle fut reprise en 1769, en 1787 à Bordeaux et en 1790 de nouveau à la Comédie Française. Entre 1790 et 1793 il y eut plusieurs représentations gratuites en province (à Lyon, à Bordeaux) mais aussi à Paris. Tell rejoignait Brutus au panthéon républicain et Lemierre était devenu un des « instituteurs » du Nouvel État. Dans une notice nécrologique de 1793 on pouvait lire que son Guillaume Tell était « le triomphe de la liberté », qu’il « avait su prévoir la révolution de la France, et travailler à sa régénération ». « Depuis le règne de l’Égalité, Guillaume Tell est devenu, ajouta le journal, un ouvrage national : il semble fait pour retracer aux Français leur courage » [62].

27Le culte de Tell se propagea hors des salles de théâtre. Lors du défilé en l’honneur des soldats de Château-Vieux, le 15 avril 1792, il y avait un char dont les deux parties latérales représentaient Brutus et Guillaume Tell « préparant celle [la liberté] de son pays en exécutant l’ordre barbare du tyran qui opprimait la Suisse » [63]; les artistes en étaient Jacques-Louis David et François Hubert. La section patriotique du quartier du Mail prit le nom de « Guillaume Tell ». Le titre de la pièce de Lemierre reçut en 1794 un nouveau titre : Guillaume Tell ou les Sans-Culottes Suisses; des places et des rues ont été nommées d’après Guillaume Tell auquel on consacra aussi un jour dans le calendrier révolutionnaire (le 29 septembre). Après la fuite du roi et avec la guerre contre l’Autriche, le thème du tyrannicide connut une grande résonance. Le Directoire favorisa les mises en scène de la pièce de Lemierre ainsi que l’opéra consacré par Sedaine et Gretry dès 1791 au même protagoniste ; les salles de théâtre deviennent selon le Directoire des « écoles de morale et de républicanisme ».

28Il y avait ainsi en France, comme l’a rappelé Michel Vovelle, dans l’imaginaire collectif, un mythe helvétique marqué par les deux figures de Rousseau et Guillaume Tell. Pour l’élite éclairée, Rousseau, « le philosophe de Genève », renvoyait à une « Helvétie agreste, sauvage et en même temps refuge dans ses hauteurs alpestres d’une démocratie, et d’une certaine idée de la République appréciée favorablement à contrepoint des républiques décadentes comme Venise » [64].

29D’autre part, Guillaume Tell, le héros mythique dont la présence était vive en Suisse dans les traditions populaires et les débats des doctes s’est imposé aux Français, selon Vovelle, dès 1766 grâce à la tragédie de Lemierre qui en aurait fait durablement le héros emblématique du combat de la liberté contre la tyrannie et Vovelle relève « la singularité de cette captation par la France, du représentant d’une liberté conquise à force ouverte, auquel le moment révolutionnaire va donner un relief nouveau » [65].

GUILLAUME TELL ET LA RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE

30Les Français avaient ainsi comparé la Révolution de 1789 avec la lutte des Suisses contre les Autrichiens et Guillaume Tell était devenu un des « saints » du Calendrier Révolutionnaire. Après le traité de Camp Formio en 1797 et les conquêtes et annexions de Bonaparte en Italie du Nord, la France n’avait plus besoin de la neutralité suisse ; les armées napoléoniennes entrèrent entre décembre 1797 et janvier 1798 en Suisse, appelées aussi par des personnalités suisses comme Frédéric César de la Harpe et Peter Ochs, hostiles à l’hégémonie de Berne et au parti autrichien. En déclarant une Helvétie une et indivisible sur le modèle français, les Français se présentaient comme des libérateurs et se réclamèrent également de l’exemple de Guillaume Tell. Le général Brune déclara alors à l’adresse des Bernois, le 1er mars 1798 : « Guillaume Tell sort de sa tombe vénérée, / il vous crie : Enfants, brisez vos chaînes ; / Vos sénateurs sont des geôliers, / Les Français sont vos frères » [66]. Le papier à en-tête de l’Armée française en Suisse montrait Guillaume Tell face à la Liberté française et le sceau de la République helvétique montrait également Guillaume Tell. Mais les mouvements de résistance contre l’intervention française se réclamèrent à leur tour de Guillaume Tell associant les Français aux baillis autrichiens de l’époque. Johann Heinrich Zschokke avait ainsi associé, dans son livre Gedichte vom Kampf und Untergang der schweizerischen Berg- und Waldkantone en 1801, la lutte des Suisses de la Suisse centrale contre la France à celle des protagonistes médiévaux. Au même moment, Schiller commença à s’intéresser à Guillaume Tell. Il a été probablement fasciné par le fait qu’un sujet mythique pût revêtir une telle actualité et dépasser sa dimension particulière. Il entendait s’approprier un sujet populaire quitte à l’idéaliser à travers sa transformation littéraire; dans une lettre adressée en 1803 à Wilhelm von Wolzogen, il releva l’actualité du sujet : tout le monde parlerait de la liberté suisse parce qu’elle avait disparu du monde [67].

31Le rapport entre nature sublime et liberté suisse que l’on pouvait déjà relever chez Henzi et Lemierre a été également mis en relief par Goethe. Schiller avait lu l’ouvrage mentionné de Zschokke dans lequel il trouvait cette identification des Suisses au début du XIXe siècle avec leurs ancêtres médiévaux. Il s’est donc très bien informé au sujet de la topographie de la Suisse centrale et il reprit les images idéalisées de la confédération. Dès la première scène, il évoque dans son drame un paysage alpestre idyllique au bord du Lac des Quatre Cantons avec trois personnages types : un pêcheur, un chasseur et un berger, tous les trois proches de la nature. Lorsqu’apparaît la figure de Baumgarten, celui-ci évoque l’acte séducteur du bailli face à sa femme signalant par là que l’ordre naturel est bouleversé par le pouvoir arbitraire des baillis. La pièce de Schiller évoquant un paysage concret mais sublime — il insistait en plus pour qu’on ajoute à la publication du texte des images des paysages suisses — correspondait parfaitement à l’image répandue dans les milieux philhelvétiques en Allemagne, ce qui contribua aussi à son succès.

« GUILLAUME TELL » DE SCHILLER UNE RÉACTION À LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

32Concevant sa pièce au début du XIXe siècle, Schiller, qui a été nommé par un décret de l’Assemblée Nationale de l’An quatrième de la Liberté (25 août 1792) citoyen honoraire de la France, ne pouvait ne pas penser à la Révolution française en se consacrant au sujet de Guillaume Tell. Il ne suivit pourtant pas la récupération de la figure mythique par les Jacobins.

33Dans un poème dédicatoire adressé à Karl Theodor von Dalberg [68], Schiller distingue nettement entre la lutte d’un peuple de pasteurs contre les contraintes d’un régime étranger pour retrouver l’ordre ancien et ses limites, et la révolte interne contre l’ordre établi qui implique à ses yeux l’anarchie. Il entendait distinguer la Révolution sanglante et la Révolution pacifique [69]. Le genre initial de l’idylle suggère une communauté harmonieuse proche de la liberté et Schiller légitime l’action de ses protagonistes par la référence à un droit de nature. La référence à Rousseau est ici évidente qui par ailleurs légitime aussi un droit de résistance [70]. Schiller esquisse à travers la lutte pour la liberté des Suisses une construction idéaltypique d’une forme de communauté républicaine reposant sur la volonté du peuple entier et non pas sur celle d’un despote, même éclairé. Le fait que Schiller situe cet idéal dans le passé d’un petit État fait penser, selon Dieter Borchmeyer, à Rousseau, qui esquissait son modèle de référence non pas dans un grand État, mais en Corse, île qui se distingue par une harmonie entre les lois et mœurs proches de la nature. Dans un tel État, un vrai contrat social entre des partenaires égaux reposant sur le principe de la souveraineté du peuple est possible [71].

34Le principe de la souveraineté du peuple est représenté chez Schiller notamment à travers le serment des conjurés sur le Rutli. Les protagonistes parlent du retour à l’ancienne liberté, aux anciennes mœurs, à l’ancien droit. Ils entendent être libres comme leurs pères et restaurer les anciens droits de liberté. Il ne s’agit pas d’une Nouvelle Alliance, mais de la confirmation des alliances des ancêtres. Ce qui s’instaure avec le serment, c’est la fraternité (« Nous voulons être un seul peuple de frères »). Ce qu’on décide, c’est de ne pas suivre le penchant d’une vengeance privée, mais de l’insérer dans une action collective, qui sert le bien public. L’aurore à la fin de la conjuration sur le Rutli fait penser, bien sûr, au lever du soleil comme métaphore centrale de la Révolution [72].

35Ce qui frappe chez Schiller, c’est qu’il isole l’action de Guillaume Tell. Celui-ci ne fait pas partie, chez lui, des conjurés sur le Rutli. Il poursuit son propre chemin, et son affrontement face à Gessler n’est pas commandé par une action collective. Si Schiller a isolé l’action menée par Tell de celle des conjurés, c’est que le problème du tyrannicide lui posait problème. Il pensait bien sûr au régicide de Louis XVI en 1793. L’action de Tell contre Gessler doit être présentée comme un cas d’exception et justifiée par le droit de nature. Dieter Borchmeyer a bien relevé dans le drame de Schiller toute une série d’atteintes dues aux baillis contre l’intégrité familiale ; la tentative d’adultère de Wolfenschießen, l’action de crever les yeux du père de Melchthal qui avait défendu son fils, enfin l’ordre de Gessler de mettre en danger de mort le fils de Tell par le tir imposé. Avant la dernière rencontre, Gessler refuse de rendre à Armgard et à ses enfants le père injustement emprisonné. Le tyrannicide se légitime sur la base des crimes commis contre l’ordre « naturel » de la famille. Schiller tenait à distinguer le tyrannicide de Tell en l’opposant au meurtre de Parricida qui avait tué son oncle Albrecht Ier pour des raisons d’héritage offensant ainsi l’ordre de la nature [73].

36La prise du château-fort de la Zwing-Uri rappelle, comme le remarque encore Schiller, la prise de la Bastille ; mais la bastille d’Uri est en pleine construction; il s’agit donc d’un acte symbolique qui n’implique pas qu’on verse du sang. Le chapeau de Gessler fait penser au bonnet phrygien. Ce qui était depuis l’Antiquité le signe de liberté a été perverti pas Gessler en signe de despotisme. Mais dans la pièce de Schiller, on ne suit pas la proposition de brûler le chapeau, on préfère en restaurer le sens original (« Er soll der Freiheit ewig Zeichen sein ! »). Ceci a pu être une allusion à la période de la République Helvétique et à sa coutume d’ériger sur des poteaux des chapeaux de Gessler les transformant en emblèmes de la liberté à travers une allusion implicite au bonnet phrygien [74].

37Si dans la pièce de Schiller on prône un retour à l’ancien ordre, il ne s’agit pourtant pas d’un ordre hiérarchique. Ceci ressort notamment de la scène de l’agonie du baron d’Attinghausen. L’ancienne liberté féodale cède la place à un nouveau type de liberté, celle de la communauté républicaine sous le signe de l’égalité et de la fraternité. Cette vision commence à être réalisée à travers la figure de Bertha von Bruneck, aristocrate, qui renonce librement à ses privilèges et qui demande à être accueillie par les confédérés qui, à leur tour, lui accordent la protection. À travers ce personnage, Schiller imagine une Révolution « idéale » et Hans-Jörg Knobloch n’a pas tort quand il affirme que Schiller ne condamne pas la Révolution en tant que telle, mais ses excès [75].

Notes

  • [*]
    Université Albert-Ludwig, Fribourg-en-Brisgau.
  • [1]
    Voir ici Uwe Hentschel, Mythos Schweiz. Zum deutschen Philhelvetismus zwischen 1700 und 1850, Tübingen, Niemeyer, 2002, p. 247-260.
  • [2]
    Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe XVIIIe -XXe siècle, Paris, Seuil, 1999, p. 14 ; voir aussi Joseph Jurt, « Die Konstruktion nationaler Identitäten in Europa (18.-20. Jahrhundert) », Francia, t. 28/3,2001, p. 1-14.
  • [3]
    Voir Fritz Ernst, Wilhelm Tell. Blätter aus seiner Ruhmesgeschichte, Zürich/Berlin, Atlantis, 1936, p. 26-30 et Jean-François Bergier, Guillaume Tell, Paris, Fayard, 1988.
  • [4]
    Voir Dario Gamboni, Georg Germann (éd.), Zeichen der Freiheit. Das Bild der Republik in der Kunst des 16. bis 20. Jahrhunderts, Bern, Stämpfli, 1991, p. 195-197.
  • [5]
    Voir Peter Utz, Die ausgehöhlte Gasse. Stationen der Wirkungsgeschichte von Schillers « Wilhelm Tell », Hain, Forum Academicum, 1984, p. 29-30.
  • [6]
    Ibidem.
  • [7]
    Nous devons ces informations à Manfred Gsteiger, « Verschwörer und Literat : Samuel Henzi, ein französischer Schriftsteller des bernischen Ancien Régime und sein Tell-Drama », in Manfred Gsteiger, Peter Utz (éd.), Telldramen des 18. Jahrhunderts, Bern, Stuttgart, Paul Haupt, 1985, p. 87-100. Sur Henzi voir aussi Urs Helmensdorfer, « La tête à l’échafaud ou Guillaume Tell à Berne », in Samuel Henzi, Grisler ou l’ambition punie, édition bilingue, Bâle, Éditions Theaterkultur Verlag, 1996, p. 152-181.
  • [8]
    Le fils de Grisler remarque ainsi au sujet de la noblesse intérieure de Tell et de sa fille : « Edwige a des ayeux tous brillants de noblesse, / Et la robe & l’épée ont revetû des Tells / [...] Si son pere est reduit à vivre en laboureur ; Rome sur ces sillons a fait un Dictateur » (Samuel Henzi, Grisler ou l’ambition punie [1762], in Manfred Gsteiger, Peter Utz (éd.), Telldramen, p. 60).
  • [9]
    Ibidem, p. 56.
  • [10]
    Ibidem, p. 11.
  • [11]
    Ibidem, p. 11.
  • [12]
    Ibidem, p. 14.
  • [13]
    Ibidem, p. 27.
  • [14]
    Ibidem, p. 50.
  • [15]
    Ibidem, p. 37.
  • [16]
    Ibidem, p. 26 : « Ses attraits séduisants, mais surtout sa vertu / Tous les jours à mes yeux prenoient un nouveau lustre ».
  • [17]
    Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse, Paris, Garnier-Flammarion, 1967, p. 114 : « De quoi s’honore donc, continua milord Edouard, cette noblesse dont vous êtes si fier ? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain ? Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu’a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille, si ce n’est la force de la tyrannie et l’oppression des peuples ? Osez-vous, dans une république, vous honorer d’un état destructeur des vertus et de l’humanité, d’un état où l’on se vante de l’esclavage, et où l’on rougit d’être homme ? Lisez les annales de votre patrie : en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d’elle ? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs ? Les Furst, les Tell, les Stuffacher, étaient-ils gentilshommes ? Quelle est donc cette gloire insensée dont vous faites tant de bruit ? Celle de servir un homme, et d’être à charge à l’État ».
  • [18]
    Grisler, p. 65.
  • [19]
    Ibidem.
  • [20]
    Montesquieu, Œuvres complètes, Paris, Éditions de Nagel, 1950, t. I, p. 26.
  • [21]
    Ibidem, p. 35.
  • [22]
    Grisler, p. 35.
  • [23]
    Ibidem, p. 36.
  • [24]
    Ibidem, p. 13. Urs Helmensdorfer souligne dans son commentaire que le terme de liberté ne signifie pas pour Henzi liberté individuelle. « Henzi veut dire autonomie, souveraineté de la communauté dont il fait partie. Non pas liberté dans l’État, ni de l’État […] liberté est bien plus ici le droit à l’État, le droit de participer au gouvernement » (Urs Helmensdorfer, art. cit., p. 160).
  • [25]
    Ibidem, p. 68.
  • [26]
    Ibidem, p. 31.
  • [27]
    Ibidem, p. 32.
  • [28]
    Ibidem, p. 32.
  • [29]
    Ibidem, p. 84.
  • [30]
    Au sujet du caractère épigonal de la pièce voir aussi Elsbeth Merz, Tell im Drama vor und nach Schiller, Bern, Paul Haupt, 1925, p. 34-40.
  • [31]
    Grisler, p. 81. Il s’agit donc d’une restauration des anciens droits et des libertés contre un usurpateur et non pas de la destruction de l’Ancien Régime ; voir à ce sujet aussi Dieter Borchmeyer, « Altes Recht und Revolution. Schillers Wilhelm Tell », in Wolfgang Wittkowski (éd.), Friedrich Schiller : Kunst, Humanität und Politik, Tübingen, Niemeyer, 1982, p. 69-111.
  • [32]
    Voir Jean de Silhon, Le Ministre d’état avec le véritable ouvrage de la politique moderne, Paris, 1631 : « L’union des suisses, ne put périr et se dissoudre, que par une violence qui vienne du dehors. Elle a un fondement éternel qui est la jalousie de la liberté : et bien qu’ils habitent presque que des Rochers et que la pauvreté ne bouge point de chez eux, ils ne voudraient pas pour cela changer leur condition : ils ne la trouvent pas si laide qu’elle ne leur donne bien fort de l’amour, et ils croient que l’opulence que la nature a refusé à leur pays, est largement réparée par l’indépendance, où ils se sont unis et par la franchise sous laquelle ils vivent » (cité d’après Rudolf von Albertini, Das politische Denken in Frankreich zur Zeit Richelieus, Marburg, Simons Verlag, 1951, p. 126).
  • [33]
    Grisler, p. 33.
  • [34]
    Ibidem, p. 36.
  • [35]
    Ibidem, p. 32.
  • [36]
    Voir Ricco Labhardt, « Tells revolutionäre und patriotische Maskeraden », in Lilly Stunzi (éd.), Tell. Werden und Wandern eines Mythos, Bern/Stuttgart, Hallwag, 1973, p. 90 ; le même auteur rappelle l’humaniste Glareanus qui dès le XVIe siècle avait opéré ce rapprochement : « Brutus erat nobis Uro Guitelmo in Arvo » (ibidem, p. 92). Dans le Wilhelm Tell d’Am Bühl on trouve également en épigraphe : « Brutus erat nobis » (voir Peter Utz (éd.), p. 101).
  • [37]
    Voltaire, Œuvres complètes, t. XVI, Aaris, 1829, p. 292.
  • [38]
    Ibidem, p. 295.
  • [39]
    Voir Montesquieu, L’esprit des lois, Livre VIII, chapitre 17 : « Il est de la nature d’une république qu’elle n’ait qu’un petit territoire ; sans cela elle ne peut guère subsister. Dans une grande république, il y a de grandes fortunes, et par conséquent peu de modération dans les esprits [...] Dans une petite, le bien public est mieux senti, mieux connu, plus près de chaque citoyen ; les abus y sont moins étendus, et par conséquent moins protégés » (Montesquieu, Œuvres complètes, t. II. Paris, Gallimard, 1976, p. 362).
  • [40]
    Ibidem, p. 295.
  • [41]
    Ibidem, p. 296.
  • [42]
    Ibidem, p. 294 ; voir à ce sujet aussi François Jost, « Le thème de Guillaume Tell dans la littérature française du XVIIIe siècle », in Société Française de Littérature Comparée. Actes du Troisième Congrès National, Paris, Didier, 1960, p. 137-159.
  • [43]
    Voir à ce sujet Fritz Ernst, Wilhelm Tell, p. 41-43.
  • [44]
    D’après Ricco Labhardt, « Tells », p. 94 ; au sujet de Lemierre et de son Guillaume Tell voir Henry Carrington Lancaster, The French Tragedy in the Time of Louis XV and Voltaire 1715-1774, New York, Octagon Books, t. II, 1977, p. 455-458.
  • [45]
    Lemierre, Guillaume Tell. Tragédie, Avignon, Louis Chambeau, 1767, p. 8.
  • [46]
    Ibidem, p. 2.
  • [47]
    Ibidem, p. 5.
  • [48]
    Ibidem, p. 6.
  • [49]
    Ibidem, p. 6.
  • [50]
    Ibidem, p. 8.
  • [51]
    D’après Rosmarie Zeller, « Der Tell-Mythos und seine dramatische Gestaltung von Henzi bis Schiller », Jahrbuch der deutschen Schillergesellschaft, 30,1994, p. 80.
  • [52]
    Lemierre, Guillaume Tell, p. 10.
  • [53]
    Ibidem, p. 31/32.
  • [54]
    Ibidem, p. 14.
  • [55]
    Ibidem, p. 15.
  • [56]
    Ibidem, p. 36.
  • [57]
    Ibidem, p. 36.
  • [58]
    Ibidem, p. 4.
  • [59]
    Ibidem, p. 8.
  • [60]
    Ibidem, p. 36.
  • [61]
    Jacques Proust, « Sans-culotte malgré lui… contribution à la mythographie de Guillaume Tell », in John Pappas (éd.), Essays on Diderot and the Enlightenment in Honor of Otis Fellows, Genève, Droz, 1974, p. 271. Sur la fortune de la figure de Guillaume Tell dans le contexte de la Révolution française voir surtout Ricco Labhardt, Wilhelm Tell als Patriot und Revolutionär 1700-1800. Wandlungen der Tell-Tradition im Zeitalter des Absolutismus und der französischen Revolution, Bâle, Helbling & Lichtenhahn, 1947.
  • [62]
    Cité ibidem, p. 275.
  • [63]
    Cité ibidem, p. 279. A ce sujet voir aussi François Jost, art. cit., p. 154-157.
  • [64]
    Michel Vovelle, « La Suisse et Genève dans la politique et l'origine française à l'époque révolutionnaire », in Christian Simon (éd.), Blicke auf die Helvetik. Regards sur l'Helvétique, Bâle, Schwabe, 2000, p. 218.
  • [65]
    Ibidem, p. 218.
  • [66]
    Cité par Ricco Labhardt, Wilhelm Tell als Patriot und Revolutionär, p. 141.
  • [67]
    D’après Uwe Hentschel, Mythos Schweiz, p. 250.
  • [68]
    Cité par Hans-Jörg Knobloch, « Wilhelm Tell. Historisches Festspiel oder politisches Zeitstück ? », in Hans-Jörg Knobloch, Helmut Koopmann (éd.), Schiller heute, Tübingen, 1996, Stauffenburg Verlag, p. 158.
  • [69]
    Voir ibidem, p. 159.
  • [70]
    Voir ibidem, p. 155-156 et Dieter Borchmeyer, « Altes Recht und Revolution - Schillers Wilhelm Tell », p. 109-110.
  • [71]
    Voir ibidem, p. 109-110.
  • [72]
    Voir les propos de Hegel au sujet de l’éclatement de la Révolution française : « Es war dies somit ein herrlicher Sonnenaufgang. Alle denkenden Wesen haben diese Epoche mitgefeiert ». Cité par Dieter Borchmeyer, op. cit., p. 98. et Heinrich Mann au sujet de la Révolution française : « Dieses weite Morgenrot in das eine bis zur All-Liebe verklärte Menschheit starrt », cité par Hans-Jörg Knobloch, op. cit., p. 160.
  • [73]
    Voir Uwe Hentschel, Mythos Schweiz, p. 257.
  • [74]
    Voir Dieter Borchmeyer, art. cit., p. 107.
  • [75]
    Hans-Jörg Knobloch, art. cit., p. 163.
Français

En Suisse, la figure de Guillaume Tell représentait la conscience de soi des confédérés et elle incarnait tous les opprimés. Dans la tragédie de Samuel Henzi primitivement intitulée Grisler ou l’Helvétie délivrée (1748), le protagoniste, figure du despote, s’oppose à Guillaume Tell ; quand la tyrannie est renversée, celui-ci proclame un programme républicain reposant sur l’égalité devant la loi. Tragédie encore, ou « pièce républicaine » (Laharpe), le Guillaume Tell d’Antoine-Marin Lemierre (1766) exalte la simplicité vertueuse des habitants des montagnes, et Guillaume y apparaît entouré des confédérés. Quand, sous la Révolution, Guillaume rejoint Brutus au panthéon républicain, la pièce de Lemierre, fraîchement accueillie à sa sortie, connaît un regain de succès. Schiller, à son tour, lie dans son Wilhelm Tell l’idée de la liberté suisse à une nature sublime, fidèle aux récits de voyage de l’époque ; mais sa pièce, réagissant contre la récupération de la figure de Guillaume par les Jacobins, célèbre d’abord une communauté reposant sur la fraternité et relayant un ancien modèle social dominé par la figure du Père.

Joseph Jurt  [*]
  • [*]
    Université Albert-Ludwig, Fribourg-en-Brisgau.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2007
https://doi.org/10.3917/rhlf.052.0285
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