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Revue d'histoire littéraire de la France

2010/3 (Vol. 110)


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Proclamons les princip’s de l’art

Que tout l’mond’se soûle.

Charles Cros, « Chanson des sculpteurs ».
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L’historiographie nous a habitués à considérer les cafés comme l’un des hauts lieux de la sociabilité littéraire parisienne. Du Procope des Encyclopédistes au Flore des existentialistes en passant par le Momus de la bohème et le Cyrano des surréalistes, les dictionnaires, les manuels et les ouvrages d’histoire littéraire n’en finissent pas d’égrener les noms de ces établissements célèbres, où se serait joué le sort de la littérature, nouées des aventures esthétiques, fondées des « écoles ». L’adjectif « littéraire », dont on le flanque systématiquement, en dit long sur la réputation de ce lieu, que d’aucuns n’hésitent pas à considérer comme une véritable « institution [1][1]  Alain Buisine, « Du côté des cafés », dans Verlaine.... »… Sans doute cette réputation n’est-elle pas sans fondement. Comme tous les mythes, celui du café littéraire contient nécessairement une part de vérité. Sa fréquentation par les écrivains [2][2]  Quant à sa vitalité sociale, elle est attestée par... est ainsi vérifiée à chaque grande période de l’histoire. Pour nous en tenir au XIXe siècle, on se souvient par exemple d’avoir vu les romantiques défiler sur les cafés des Grands Boulevards, les gens de la bohème se réfugier dans les brasseries du Quartier Latin, les naturalistes se retrouver dans les « cabinets particuliers » des grands cafés de la rive droite, les symbolistes et les décadents fréquenter les cafés de la rive gauche, etc. On se souvient également d’avoir vu Baudelaire au Momus, Verlaine au François Ier, Barbey au Tabourey, Mendès au Napolitain, Champfleury à la brasserie Andler, Zola au café Guerbois, etc. Aussi n’est-il pas rare que les cafés littéraires soient présentés comme des « cénacles ». Jules Vallès [3][3]  « Le tableau de Paris : les Cénacles », La France,... le premier, en 1883, utilise le terme pour désigner les réunions littéraires au café Mariage autour de Leconte de Lisle. Après lui, Ernest Raynaud, familier des cafés symbolistes et décadents, évoquera dans ses souvenirs les « cénacles du Quartier Latin [4][4]  La Mêlée symboliste (1870-1910). Portraits et souvenirs... ». Dans son Époque 1900, André Billy, à propos des mêmes cafés, utilisera l’expression remarquable de « cafés cénaculaires [5][5]  L’Époque 1900, J. Taillandier, coll. « Histoire de... ». Georges Lemaire quant à lui, dans la monographie qu’il a consacré en 1996 aux cafés littéraires, parle de « cénacles ouverts à tous vents [6][6]  Op. cit., p. 7. ». L’utilisation courante du mot cénacle pour qualifier les cafés littéraires semble donc accréditer l’idée que ces deux formes de sociabilité entretiennent des liens de parenté forts. Sont-elles pour autant assimilables ? En quoi ces deux structures se ressemblent-elles, en quoi se distinguent-elles ? Telles sont les questions que nous nous poserons ici, dont l’enjeu n’est rien de moins que la délimitation du champ cénaculaire [7][7]  Cet article se situe dans le prolongement de l’étude....

QUELQUES IDÉES REÇUES SUR LES CAFÉS LITTÉRAIRES

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Dans son ouvrage sur les Lieux de Mémoire, Pierre Nora accorde logiquement au café la place qui lui revient. Ce qui n’empêche pas Benoît Lecoq, chargé de la rédaction de cet article [8][8]  « Le café », dans Les France, dir. M. Agulhon, Gallimard,..., d’aller à l’encontre de quelques préjugés tenaces : selon lui, l’image que la mémoire collective des Français a retenue des cafés ne laisse pas d’être « oublieuse et sélective » : « en colportant partout l’idée banale que le café occupe une place éminente dans l’histoire littéraire de la France », cette mémoire aurait escamoté la « véritable question » qui est de savoir quel rôle exact il a joué dans l’élaboration et la diffusion des idées. Dénonçant en l’occurrence l’amalgame qui est souvent fait entre des « cafés littéraires » aussi différents que Le Procope et ses philosophes, la brasserie des Martyrs et ses bohèmes, Montmartre et ses rapins, Montparnasse et ses « louftingues », Saint-Germain-des-Près et ses « Zazous », au seul prétexte qu’ils auraient tous été des « foyers d’agitation intellectuelle », l’auteur rappelle que chaque café recouvre une réalité différente. Et sans doute en effet, s’agissant des cafés littéraires, doit-on faire la part de ce qui revient à la légende et de ce qui ressortit à l’histoire.

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S’il est désormais bien établi, en ce qui concerne du moins le XIXe siècle, que l’image de l’écrivain composant dans une salle de café relève du mythe [9][9]  Contrairement à ce que l’on croit, Verlaine lui-même..., subsistent encore nombre d’opinions reçues sur les cafés littéraires qu’il vaut la peine de mettre à l’épreuve des faits. De la critique systématique de ces poncifs dépend en effet la clarté de la définition — étendue ou restreinte — qu’on entend donner au « concept » de cénacle. Le premier d’entre eux tend à faire du XIXe siècle « l’âge d’or » des cafés littéraires : à la formidable effervescence intellectuelle des cafés philosophiques du XVIIIe aurait succédé, avant que les surréalistes et les existentialistes eux-mêmes ne relaient cette tradition, une génération de cafés « littéraires », où les écrivains, sur le modèle de leurs aînés, auraient donné libre cours à leur énergie créatrice, à la faveur de cette liberté qu’offre justement ce type d’établissements. Du Procope au Flore, il n’y aurait donc pas eu solution de continuité, mais prolongement et perfectionnement d’une formule. Le second préjugé fait des « cafés littéraires » l’un des foyers privilégiés des idées nouvelles, un lieu particulièrement « propice à la constitution des avant-gardes » Ainsi, ce serait au café, ce formidable « laboratoire d’idées et d’essai », que la littérature, à travers l’épreuve du dialogue et la confrontation des opinions, aurait, au cours du XIXe siècle, conjuré les forces conservatrices, et trouvé le chemin de la « modernité ». Troisième lieu commun : la fortune des cafés littéraires serait liée au déclin des salons : ces deux structures de sociabilité fonctionneraient en miroir, l’une proposant un type de sociabilité libre et égalitaire, l’autre codifiée et élitaire. Le café serait ainsi l’envers du salon, son négatif en quelque sorte. Dans ces conditions, la sociabilité littéraire parisienne fonctionnerait essentiellement sur une opposition binaire café/salon, reflétant les deux fractions opposées du champ littéraire, les déclassés d’un côté, et les arrivés de l’autre. Le dernier préjugé a trait à cette idée que les cafés seraient spécialement favorables à la formation des groupes, à l’éclosion des écoles. Là, plus qu’ailleurs, s’agrégeraient les individualités autour d’un chef de file, s’ébaucheraient collectivement des doctrines, se décideraient des stratégies… Le café serait, dans cette perspective, un instrument idéal de cohésion au plan social, et de cohérence au plan esthétique [10][10]  On retrouve, éparses, ces quelques idées dans : Pierre....

DU ROMANTISME À LA BOHÈME

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Comme le rappelle Maurice Agulhon, le café est un « personnage historique [11][11]  Le Cercle dans la France bourgeoise. 1810-1848. Étude... » dont l’histoire est longue et mouvementée. Dira-t-on cependant que le XIXe siècle en constitue l’apogée au point de vue littéraire ? Voilà qui mérite au moins un réexamen. Si les historiens de la sociabilité ne manquent jamais de souligner que les cafés littéraires s’enracinent dans une lointaine tradition pour poursuivre brillamment leur carrière jusqu’à la fin du XIXe siècle et même au-delà, ils ne s’attardent guère sur la première moitié de ce siècle. Ils passent généralement directement des cafés frondeurs et libertins de l’Ancien Régime aux cafés luxueux et clinquants du Second Empire, sans s’arrêter sur les années intermédiaires qui vont en gros de la Révolution de 89 à celle de 48. La raison en est simple quoiqu’elle ne soit jamais clairement dite (et c’est pourquoi il faut y insister) : c’est que les cafés littéraires sont très peu présents, et pour ainsi dire absents, durant cette période. Si les romantiques ont goûté le café comme lieu de divertissement (Musset sur le perron du Tortoni !), ils l’ont ignoré comme lieu de sociabilité littéraire [12][12]  Si les romantiques s’aventurent parfois au-delà des... : qu’il s’agisse de Nodier et ses amis, de Hugo et ses disciples, ou même de Borel et ses camarades, on peut faire le même constat : ces groupes se réunissent chez eux, dans le domicile du leader charismatique (salle à manger ou salon), ou, à la rigueur, dans le logement d’un des leurs qui bénéficie de meilleurs conditions d’accueil (c’est le cas par exemple du « grenier » de Delécluze ou du « salon » de Camille Rogier). Les origines sociales aristocratiques des uns, les habitudes bourgeoises des autres, expliquent conjointement que, dans leur majorité, les représentants du premier romantisme se soient tournés spontanément vers une forme dérivée du salon aristocratique (le cénacle donc) et non pas vers l’espace égalitaire du café. Même la première bohème (celle du petit Cénacle et du Doyenné), en dépit de ses revendications révolutionnaires (en art) et de son rejet des codes de civilité, n’a pas choisi le café comme lieu de ralliement. Suivant l’exemple de ses illustres aînés, ce clan de « barbares » s’est replié sur le home, quand bien même ce home eût plus à voir, par l’atmosphère qui y régnait, avec le cabaret qu’avec le salon bourgeois.

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Si la tradition du « café littéraire » fut étrangère au romantisme, doit-on la faire remonter, comme c’est l’usage, à l’époque de la « seconde bohème », celle de 1840 ? À lire les trop fameuses Scènes de la vie de bohème, qui font pour la première fois du café un lieu de sociabilité littéraire et artistique, cela ne semble pas faire de doute : les membres du « cénacle » — et l’on notera au passage l’emploi dévoyé de ce terme par Murger [13][13]  Voir V. Laisney, « De la socialité bohémienne à la... — on s’en souvient, s’y réunissent dans une salle à part pour parler littérature (s’y entendent des « aphorisme inouïs sur l’art ») ; Marcel, « oubliant qu’un café est un établissement public [14][14]  « Un café de la bohème » [Le Corsaire, 23 juillet 1848],... », y a même transporté son chevalet, tandis que Schaunard songe à y installer son piano. Il y a loin cependant du roman à la réalité. Comme le rappelle Loïc Chotard, si le café — le Momus en particulier — constitue bien un lieu typique de la bohème, il est loin de remplir la fonction du cénacle romantique : « C’est un lieu public, où l’on ne fait que passer, le temps d’une rencontre avec ses contemporains, mais non pour échafauder l’avenir [15][15]  « Introduction » des Scènes de la vie de bohème, éd.... ». Les soirées au café Momus, près du Louvre, où se rencontraient effectivement Murger, Champfleury, Nadar et Baudelaire ne débouchent sur rien de constructif : ni sur une unité de groupe, ni sur un programme esthétique. C’est moins, pour nous servir d’une expression de Julien Gracq, un lieu de ralliement qu’un lieu de « collision [16][16]  En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 60. ». Le café, en dépit de ses étages et de ses arrière-salles, censés séparer les différentes populations (magistrats, étudiants, grisettes, etc.), accueille une clientèle trop mêlée pour permettre la cristallisation d’un groupe littéraire : « Nous avions adopté, se souvient Charles de Ricault d’Héricault, une salle au deuxième étage, où nous avions la naïveté de croire que nous serions chez nous, en une espèce de club [17][17]  Murger et son coin. Souvenirs très vagabonds et très... ». Illusion. Qu’il s’agisse du Momus, du Dagneaux, du Dinochau, de la brasserie des Martyrs ou du Divan Le Peletier, tous lieux fréquentés par la bohème, il est impossible de trouver là la moindre tranquillité, l’isolement nécessaire : le poète doit consentir à partager l’espace avec une clientèle étrangère, sinon hostile, aux grandes questions de l’Art.

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Au reste, on ne voit pas que la bohème ait complètement renoncé aux formes traditionnelles, plus intimes, de réunions à domicile. La « Société des Buveurs d’eau », ce noyau pur et dur de la bohème, fournit l’exemple d’un groupe fermé sur lui-même, fort soucieux de son indépendance, qui reproduit (en le radicalisant même) le schéma cénaculaire. Cette « secte », par la rigueur de ses statuts et l’ambition de ses membres, n’est pas sans faire penser à l’austère Cénacle de Daniel d’Arthez [18][18]  Murger le dit en toutes lettres : « Jacques faisait..., n’étaient ses préoccupations exclusivement artistiques et poétiques. Le groupe, qui se réunit rue de la Tour-d’Auvergne dans la mansarde de Murger, vit dans un splendide isolement et semble ignorer absolument la séduction facile des cafés : « Le monde finissait pour eux aux murailles de leur chambre [19][19]  Préface des Buveurs d’eau (1855), cité par Anne Martin-Fugier,... », se rappelle Murger, qui finira par renier cette société qu’il a lui-même fondée. La sociabilité des autres groupes de la bohème est certes plus ouverte sur l’extérieur, mais elle n’en conserve pas moins des réflexes de repli sur l’espace intime. En témoignent les réunions régulières qui se tinrent vers 1845 dans le quartier Saint-Louis, à l’hôtel Pimodan, chez Baudelaire d’abord, et dans le salon de Boissard ensuite : « On ne s’attachait pas à de vaines distinctions de la nuit et du jour pour tomber à toute heure sans façon chez les uns et les autres [20][20]  Charles Baudelaire intime, A. Blaizot, 1911, p. 4... », se souvient Nadar. On se croise au café mais on se rencontre chez soi, où l’on peut, entre pairs, se livrer à toutes les excentricités voulues, sans craindre la police, les espions, ou les fâcheux… Ainsi, naquirent par exemple, dans ces retraites privées, les soirées mensuelles du « club des haschischins », dont Gautier a fait une peinture en 1845. En définitive le goût prononcé des bohèmes pour le café — car ce goût existe bien — ne traduit nullement leur volonté d’inventer une nouvelle sociabilité littéraire, ouverte sur l’espace public. Il trahit au contraire leur difficulté, voire leur impuissance, à former un groupe solidaire, uni autour d’un projet commun. À l’image de l’insociable Baudelaire [21][21]  Selon Philibert Audebrand, Baudelaire n’était guère..., la communauté bohémienne, en panne d’idéal, est foncièrement individualiste, incapable de se consacrer collectivement à une Cause.

LE CAS DES BOULEVARDS

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À supposer que les cafés littéraires n’aient réellement pris leur essor qu’au mitan du siècle, après une longue période d’atonie, il reste à vérifier s’ils ont pu tenir lieu de cénacle. Arrêtons-nous d’abord sur le cas des Boulevards. En plein essor sous le Second Empire (ils forment une chaîne quasi ininterrompue sur le boulevard de Gand, puis des Italiens), ces établissements ont exercé une attraction irrésistible sur les hommes de lettres. De Musset à Balzac, en passant par Flaubert, Dumas, Murger et Barbey, on ne compte plus les écrivains qui ont fréquenté ces temples immenses et splendides, ont goûté leur atmosphère festive. On est pourtant en droit de se demander ce que ces hommes de lettres venaient y chercher. Il y a en effet une légende dorée du Boulevard, comme il y a un mythe du café bohème, qui tend à faire écran à la question essentielle de l’usage littéraire du café. Or les témoignages dont on dispose sur le sujet sont sans ambiguïté : on vient là essentiellement pour être vu[22][22]  « Il faut, pour exciter le fanatisme [littéraire],... (Goncourt). Le café du Boulevard est une scène, où l’écrivain est en représentation [23][23]  Sur la représentation de l’écrivain au XIXe siècle,... : « Ce restaurant lui plaît parce qu’il s’étale […] aux yeux des passants par des fenêtres au rez-de-chaussée [24][24]  Cité par G.-G. Lemaire, op. cit., p. 114. » (Soulié). Plus que le carrefour des tendances littéraires, c’est le carrefour des élégances vestimentaires. Aussi les dandys, et autres lions, s’y sentent-ils à l’aise. Ils ne sont pas les seuls. Ces cafés sont aussi le quartier général de tous les hommes à (petites) plumes, qui aspirent à la célébrité : les vaudevillistes, les chroniqueurs, les blagueurs, et autres journalistes. Significativement c’est au café Riche que l’exubérant Aurélien Scholl tient ses assises. En somme les cafés du Grand Boulevard intéressent plus la sociabilité du monde de la presse [25][25]  Sur la sociabilité des journalistes, et leur fréquentation... (ou du théâtre) que celle de la littérature. La promiscuité, le mélange des populations (lorettes, acteurs, noceurs et hommes du monde) nuisent à l’indispensable confidentialité de l’échange cénaculaire ; ce dont se plaignent amèrement les Goncourt, sur le cas desquels il faut s’arrêter ici, car il illustre parfaitement le conflit entre ces deux types de sociabilité antagonistes que sont le cénacle d’une part, le café d’autre part.

EN QUÊTE D’UN CÉNACLE

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Dans les premières années du Second Empire, Edmond et Jules de Goncourt, nostalgiques d’une sociabilité disparue (celle des salons du XVIIIe siècle), souffrent d’isolement. Se vivant comme des « parias », ils aspirent, comme Sainte-Beuve et beaucoup d’autres dans ces années-là, à se retrouver coude à coude entre pairs pour « causer » littérature. À l’affût de toutes les occasions de rencontre, les deux frères fréquentent les bureaux de LArtiste (où ils se régalent de la conversation de Gautier et Flaubert) mais ils fréquentent aussi bien les cafés du Boulevard, pensant naïvement y trouver un cadre favorable pour de petites causeries en cercle avec des « hommes de lettres » distingués. Ce cénacle, les Goncourt le dénichent — du moins se l’imaginent-ils — en octobre 1857 au fond du Café riche, dans le salon qui donne sur la rue Le Peletier : « Là, se tiennent de onze heures à minuit et demi, sortant du spectacle ou de leurs affaires, Saint-Victor, Uchard, About […], Aubryet […], Albéric Second, Fiorentino, Villemot, l’éditeur Lévy, Beauvoir ». Pourtant nos deux écrivains ne tardent guère à déchanter :

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On aperçoit quelques oreilles qui se penchent et boivent les paroles de notre cénacle. Ce sont quelques gandins, qui finissent de manger leur petite fortune, ou des jeunes gens de la Bourse, des commis de Rothschild, qui ramènent du Cirque ou de Mabille quelques Lorettes de premier choix […] en montrant de loin, les premiers rôles de notre troupe. La conversation générale est ordurière, sans être spirituelle. Il y a une affectation de cynisme, comme si on avait parié de faire rougir les garçons. Et jusqu’à la porte du Boulevard, frôlant les oreilles de ces femmes, il s’échappe des lambeaux de considérations esthétiques sur M. de Sade [26][26]  Journal, éd. cit., p. 300 (octobre 1857)..

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On le voit, l’omniprésence du public grouillant et curieux du café n’affecte pas seulement le bon déroulement de la réunion en nuisant à la concentration de ses membres, elle affecte plus gravement la conversation elle-même, qui devient « ordurière » et « cynique » par goût exhibitionniste de la provocation. Dans ce salon exposé aux regards et aux oreilles de la foule, les causeurs se muent en acteur, la causerie littéraire tourne au spectacle de cabaret. La semaine suivante, les Goncourt relèvent de nouveaux inconvénients : « l’intrusion d’un peuple de vaudevillistes, [et] des inconnus se bombardant dans la conversation ». C’en est trop pour le « cénacle » qui décide de se transférer « au fin fond du Café du Helder », dans l’espoir d’y pouvoir « causer sans être entendus [27][27]  Ibid., p. 302. ».

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Cette anecdote nous semble avoir valeur de symptôme. Il ne fait aucun doute en effet que, durant ces premières années du règne de Napoléon III, où la rupture avec le romantisme est consommée, les écrivains isolés du type des Goncourt ne trouvent pas leur compte dans la sociabilité tapageuse et poreuse du café. Ce à quoi ils aspirent, c’est une forme inédite de sociabilité, constituée d’une petite société d’élite, homogène et choisie, où chacun pourrait librement développer ses vues sur l’art, sans crainte de la publicité. La fondation des dîners Magny en 1862, puis, beaucoup plus tard, l’ouverture du Grenier en 1885 réalisera en partie leurs vœux. En octobre 1857, cette formule n’a pas encore vu le jour, mais son désir ne s’en fait pas moins sentir vivement chez les Goncourt. On en veut pour preuve le cri d’enthousiasme que leur arrache, deux mois à peine après l’expérience malheureuse du Café Riche, la première soirée chez Mario Uchard :

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Une soirée où la conversation, sortant du commérage, du bidet des putains et de la table de nuit des gens connus, s’éleva et se promena sur toutes les hautes têtes et sur tous les grands livres, de l’épopée de l’homme à l’épopée de Dieu, de Dante à Shakespeare, courant les sommets avec toutes sortes d’éclairs des uns et des autres [28][28]  Ibid., p. 317 (7 décembre 1857). […].

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Loin de fléchir, l’engouement des Goncourt pour les « dimanches de Mario Uchard » ne cesse de croître au cours des semaines : qualifiées d’amusantes et charmantes à leur début, ces soirées hebdomadaires obtiennent enfin le titre suprême de « cénacle [29][29]  Journal, éd. cit., p. 329 (20 février 1858). ». Joie hélas de courte durée. Les Dimanches de Mario Uchard, cette « lanterne magique » de la sociabilité littéraire, ce « jardin d’Académus » [où] « les grandes questions, les to be or not to be de l’art, […] étaient amenés sur la table », ne tardent pas à être rattrapés par la « fange » du Journal… 18 avril 1858 : « Je crois que nous enterrons aujourd’hui les dîners de Mario. […] Figaro est rentré dans ce Portique et nous sommes tombés dans les nouvelles à la main, dans la boue de la semaine dernière et dans le fait-scandale de demain [30][30]  Ibid. ». Fin de l’idylle cénaculaire.

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Dans ces années charnières (autour de 1860) le cas des Goncourt est cependant loin d’être isolé. Les hommes de lettres (les gens de la bohème mis à part), qu’il s’agisse de Flaubert, Gautier, Sainte-Beuve, Murger (le Murger renégat), Du Camp ou Sand, n’ont d’autre alternative que de mener une « vie d’ours » (modèle Vigny) ou de s’abandonner à la vie de café (modèle Musset). Solitude ici, dissolution là. Cependant, répétons-le, le désir est fort d’autre chose qui mette fin à cette situation [31][31]  C’est ce dont témoigne parfaitement le roman des Goncourt :.... Nostalgique de ces années bénies où les romantiques formaient un groupe uni et solidaire, Sainte-Beuve se prenait déjà à rêver en 1835 d’une « communauté littéraire [32][32]  Lettre de Sainte-Beuve à George Sand du 24 avril 1835 (Correspondance,... », qui réunirait dans un restaurant choisi (notons le choix du lieu) les plus grands noms : Chateaubriand, Lamennais, Béranger, Sand, Lamartine. Trente ans plus tard, Sainte-Beuve met fin à cette « ourserie forcée de l’homme de lettres du XIXe siècle [33][33]  Journal, éd. cit., p. 453 (11 mai 1859). » en prenant l’initiative d’un dîner mensuel dans un restaurant raffiné : ce seront les dîners de Magny, fondés en 1862, dont le succès foudroyant apporte la preuve que les écrivains étaient bien en attente d’une forme nouvelle de sociabilité. Avant cette date, on apercevait cependant quelques signes avant-coureurs. Tandis que les Goncourt augmentaient la fréquence de leurs dîners chez eux, que Charles Edmond les imitait, que Gautier commençait à inviter ses amis à Neuilly, Flaubert en personne, l’ours de Croisset, lassé des « distractions » vespérales de Mme Sabatier (qui réunissait depuis dix ans une phalange d’écrivains et d’artistes, avenue Frochot), lançait ses propres « dimanches » littéraires dans les premiers mois de l’année 1860. L’entente n’est certes pas parfaite entre ces hommes, mais une certaine sociabilité restreinte et homogène, en un mot cénaculaire, est en train de renaître, qui pallie les insuffisances du café littéraire… Aux temples des Boulevards s’oppose donc désormais le Boulevard du Temple, dans l’appartement de Flaubert : là, « on parle, on pense tout haut, on rêve de choses ensevelies, […] on jette enfin, dans ces entretiens les matériaux d’un livre [34][34]  Journal, éd. cit., p. 811 (4 mai 1862). ». Ainsi les salles publiques du Café riche ont montré leurs limites, et c’est désormais chez Flaubert [35][35]  En dépit de son exil volontaire à Croisset, le désir... ou dans le salon particulier du Magny, l’un des « derniers cénacles de la vraie liberté de penser et de parler [36][36]  Journal, éd. cit., t. II, p. 107 (4 septembre 186... », que se réuniront, de préférence, les écrivains qui comptent : Gautier, les Goncourt, Flaubert, Sand, Tourgueniev, Sainte-Beuve, Renan, Taine [37][37]  Au même moment, dans l’autre camp, celui des poètes....

LES CAFÉS DE LA FIN DU SIÈCLE

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À la fin du Second Empire, le centre de gravité des cafés se déplace : le Quartier latin, Montmartre puis Montparnasse prennent le dessus sur les Boulevard, et deviennent le lieu de rendez-vous favori des écrivains et des artistes. Tout cela est désormais bien connu. Ces cafés, dont plusieurs sont entrés dans l’histoire littéraire, méritent ici une attention d’autant plus grande que ce sont eux précisément que l’on cite en priorité pour illustrer la thèse du « café cénaculaire ». Avant d’examiner au cas par cas quelques-uns de ces établissements de légende, il convient de faire trois observations sur la manière dont cette question est généralement traitée par les spécialistes pour la période concernée. La première, c’est que l’analyse des cafés littéraires se résume pour l’essentiel à un inventaire (de Lepage à Lemaire en passant par Dumesnil [38][38]  R. Dumesnil, « Cafés et brasseries littéraires »,... et Billy). L’énumération exhaustive des cafés y tient lieu de démonstration, tout se passant comme si la fréquentation nombreuse des cafés par les écrivains de la fin du siècle — fait incontestable au demeurant — suffisait à témoigner de leur rayonnement littéraire. La deuxième — qui ajoute à la confusion — c’est que l’on a tendance à regrouper sous une même appellation des établissements qui n’appartiennent pas au même rang, n’occupent pas la même fonction : sont ainsi qualifiés indistinctement de « cafés littéraires [39][39]  G.-G. Lemaire reconnaît que la dénomination de « littéraire »... » les estaminets du Quartier latin, les cafés-restaurants chics, les cabarets chantants, et les salles privées (louées à des cafetiers) par des cercles [40][40]  C’est le cas, par exemple, des premiers Zutistes à.... Or peut-on véritablement mettre sur le même plan la sociabilité grégaire du café de la Rive gauche (cercle des Hydropathes) et la sociabilité groupusculaire du Vachette (groupe de Moréas) ? Peut-on réellement comparer la sociabilité anarchique du Chat Noir à la sociabilité chic du Weber ? Peut-on enfin mettre sur le même plan les soliloques de Verlaine au François Ier et les « colloques » de Paul Fort à la Closerie ? En vérité, une typologie (et pas seulement une « géographie ») des cafés, en fonction de leur usage par les écrivains (réunion, soûlographie, jeux, théâtre, performances, joutes poétiques, etc.) serait nécessaire pour rendre compte de leur vocation respective. La troisième, qui nous concerne plus directement, c’est que les cafés littéraires de la fin de siècle ne sont pour ainsi dire jamais étudiés dans leur rapport avec les formations cénaculaires. Plutôt que d’opposer systématiquement la sociabilité des cafés à celle des salons en la présentant comme la seule alternative possible à l’ennui (« l’ennui des salons », autre poncif), il y aurait à se demander d’abord ce que les habitués d’un cénacle (celui de Mallarmé par exemple) viennent chercher au café (Régnier retrouvant Kahn au Café d’Orient après les « Mardis » par exemple), et inversement, en quoi ceux-ci se sentent irrésistiblement attirés par le confort cénaculaire d’un « intérieur à la Vuillard » (Fumaroli [41][41]  « La conversation » (1992), dans Trois institutions...), alors que leur est offerte la possibilité de se voir aisément dans des lieux publics. Bref il conviendrait de vérifier dans quelle mesure le café, ce prétendu « anti-salon », n’est pas plutôt un « contre-cénacle »…

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Ces observations faites, passons en revue quelques-uns de ces « cafés littéraires », régulièrement cités dans les manuels et les dictionnaires, qui auraient joué un rôle si décisif à la fin du XIXe siècle. Quelques enseignes se détachent, auxquelles on associe tantôt une esthétique, tantôt une revue d’avant-garde, tantôt un chef d’école, tantôt un « groupe » dissident : le Sherry-Cobbler, le Chalet de Bois, le François Ier, le Vachette, sans oublier les cafés-cabarets et ses avatars : le Café de la Rive gauche, le Chat Noir, le Soleil d’Or, la Closerie des Lilas, pour ne citer que les plus connus.

DU SHERRY AU CHALET

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Au Sherry-Cobbler (curieusement oublié par Lemaire) est associée la figure de Mendès et son groupe en 1875. Mais cette brasserie du boulevard Saint-Germain a-t-elle réellement abrité un « cénacle » ? À lire Émile Goudeau, qui en fournit une description circonstanciée dans ses Dix ans de Bohème, on peut en douter. Loin d’être le lieu de rassemblement d’un groupe homogène, le Sherry offre un « incroyable mélange d’écrivains et de générations [42][42]  Émile Goudeau, Dix ans de bohème, éd. M. Golfier &... » : de vieux Parnassiens reconnus, de jeunes « Vivants », de futurs « Hydropathes », etc. Mendès, qui préside ces réunions, ne s’y pose pas en chef d’école, mais en directeur opportuniste d’une revue (La République des lettres), qui se donne pour unique objectif de regrouper, sans parti pris et toutes tendances confondues (on y publie même un texte de Zola !), des talents confirmés et des poètes débutants. Destiné à nourrir les ambitions d’un Parnassien déçu, le « cénacle » du Sherry n’est en réalité qu’un groupe composite et artificiel, dont l’éclatement est programmé du fait même de la diversité de ses membres, de l’éclectisme des doctrines. Au reste, le 3 juin 1877, La République des lettres cesse de paraître, les différentes fractions se séparent, c’est la fin du Sherry-Gobbler.

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Le François Ier appelle irrésistiblement le nom de Verlaine. À lui seul il semble témoigner de la « fécondité » poétique du café. Mais est-on si sûr que les symbolistes, en la personne de l’un de ses plus illustres représentants, y ont « tenu leurs assises [43][43]  « Les Cafés littéraires », dans En marge de la mêlée... », comme le soutient Ernest Raynaud ? Verlaine a-t-il réellement cherché à fonder une école dans l’enceinte du café ? La chose paraît plus que douteuse. En réalité, indépendamment de son goût immodéré pour l’absinthe qui lui fait fréquenter assidûment ce type d’établissement, Verlaine s’est moins servi du café pour réunir des disciples que pour cultiver son image de « poète maudit ». Comme le rappelle Mathilde Mauté dans ses Mémoires, le poète de Sagesse s’est voulu bohémien : « Il lui plaisait, dit-elle, d’avoir l’air pauvre, d’être mal habillé, mal logé », il affectait « de se donner des airs du peuple [44][44]  Mémoires de ma vie, éd. M. Pakenham, Champ Vallon,... ». Sa fréquentation des cafés entre dans ce dispositif iconologique. Pour rompre définitivement avec le stéréotype honni de l’homme de lettres respectable, Verlaine a dressé autour de lui le décor bohème du café. Loin d’opposer une résistance à cette image de « poète de brasserie », Verlaine s’est complu à la renforcer en se laissant complaisamment décrire, croquer, photographier et même interviewer [45][45]  Significativement, l’interview de Paul Verlaine par... dans le café. Innombrables sont les témoignages (récits de souvenir, dessins, photographies) qui mettent en scène Verlaine dans son cadre préféré, « appuyé de son dos à la moleskine » du François Ier (Fargue), endormi ou affalé sur une table du Procope. Rares en revanche, voire inexistants, sont les documents qui nous le montrent en chef d’école, instruisant ses disciples, ou leur montrant la voie… C’est que, à la différence de Mallarmé, Verlaine s’est constamment dérobé à son rôle de mentor. Ses admirateurs le trouvent toujours seul au café, absent, renfermé, l’air « méfiant » comme une « bête traquée » (Fargue). Au reste, et tous les témoignages concordent sur ce point, Verlaine est réputé pour n’être pas très « causeur » (Huret) et ne déteste rien tant que de parler esthétique, préférant se raconter ou se confesser. Peu à l’aise en société, où il multiplie les provocations à l’égard de ses confrères (il ne parvient à se tenir correctement ni chez Leconte de Lisle, ni chez Mallarmé, où il fait scandale), Verlaine fuit, dès la première occasion, l’échange de groupe pour s’enfermer dans une relation de couple avec Rimbaud. À la différence aussi de Moréas, qui élira un café (Le Vachette) pour réunir les membres de son « école », Verlaine décourage ses émules en changeant sans cesse de quartier général : familier du café du Gaz et du café des Quarante tonneaux, il est vu aussi au Procope, à La Source, au Voltaire, au Rat mort et au François Ier. Ce dernier café a-t-il joué un rôle particulier, comme on le dit souvent ? La première salle du François Ier était-elle devenue, comme le prétend Alain Buisine, un « véritable cénacle, où se pressaient les jeunes écrivains pour discuter [46][46]  Op. cit., p. 93. ». On aimerait le croire, sauf que l’un des rares documents qui nous aurait permis de vérifier cette hypothèse, la contredit. Dans le texte qu’il écrivit pour introduire les Déliquescences d’Adoré Floupette, Gabriel Vicaire ne fait pas figurer Verlaine au nombre des poètes du « cénacle » du François Ier (rebaptisé le Panier Fleuri), réunis pourtant ce jour-là au grand complet (« Ils y sont tous »). Non que Verlaine n’appartienne pas au nombre de ces « gloires » qui forment la « fleur du nouveau Parnasse », au contraire puisqu’il est cité au cours de la conversation comme une « autorité incontestable [47][47]  [Gabriel Vicaire et Henri Beauclaire], Les Déliquescences,... », mais sa présence dans le groupe semble significativement impensable : Verlaine est un chef d’école fantomatique, « impossible à saisir » (Gide), un maître fugitif, auquel on ne peut se référer qu’abstraitement [48][48]  S’il fallait au fond trouver un lieu de sociabilité....

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Avec son chef vénéré, ses disciples fidèles, ses « manifestes » (1885, 1891), ses discussions littéraires mémorables, le Vachette se présente au premier abord comme le modèle-type du café cénaculaire d’avant-garde. Moréas, qui n’était pas de la bohème (il touche de bonnes rentes), est en effet l’un des rares poètes de la fin du siècle à avoir choisi positivement le café (et non son domicile) comme lieu de réunion littéraire pour former des poètes et fonder une école. Aussi le cite-t-on toujours en exemple. Reste que ce modèle est fragile. Les témoignages dont on dispose sur le sujet soulignent tous le manque de cohésion du groupe, les incohérences du Maître, le caractère artificiel de ses théories. En fait de groupe, les habitués du Vachette forment une sorte de cour constituée d’amis, de curieux, d’admirateurs béats et de jeunes poètes naïfs et impressionnables : « Son auditoire changeait, ses disciples variaient, selon ses écoles et ses manifestes [49][49]  Mémoires en vrac. Au temps du symbolisme, 1880-1890,... », se souvient Ajalbert. On va au Vachette non pour suivre les « enseignements » du Maître (tels les disciples de Mallarmé rue de Rome), mais pour assister au « spectacle » tristement comique d’un homme qui s’illusionne sur son génie. Car en fait de discussions esthétiques, ce ne sont que « paradoxes », « entêtements », jugements à l’emporte-pièce contre les plus grands poètes (« Victor Hugo est un con »), insultes terribles contre les disciples, taquineries improvisées, proférés de manière définitive par le Maître : « Nous le redoutions comme la peste, se souvient Carco, tellement son verbe dénonçait avec verdeur, ses rancunes et ses déceptions [50][50]  Cité par G.-G. Lemaire, op. cit., p. 164. ». Le Café n’est au fond pour lui qu’un théâtre, où il peut exercer son autorité à loisir, et endosser à moindres frais le costume de « chef d’école ». Au Vachette, Moréas peaufine ses entrées, ménage ses effets et prépare ses réparties comme un acteur. Acteur excellent mais pathétique surtout, car, comme le rappelle Antoine Albalat, Moréas est un « esclave de la sociabilité [51][51]  « Jean Moréas et le café Vachette », dans Souvenirs... », qui ne recherche la compagnie de ses amis que pour les dominer. Autant Verlaine sous-estimait son influence, autant Moréas la surestime. Autant l’un fuyait la compagnie des admirateurs, autant l’autre la recherche avec avidité. Le premier est un vrai maître sans cénacle, le second est un faux Maître qui s’est inventé, pour son usage personnel, un cénacle d’opérette.

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Le Chalet de Bois (dite aussi « Maison de Bois »), auquel se rattache la figure de Charles Cros et son groupe littéraire, mérite une plus grande attention : réunis jusqu’alors tous les jeudis « entre intimes » dans l’appartement de Charles Cros, les Zutistes se voient contraints en août 1883 d’émigrer dans le café le plus proche (rue de Rennes) pour poursuivre leurs activités. Ainsi, le café se trouve être, à la faveur de circonstances accidentelles, le prolongement d’un cénacle, une sorte d’excroissance cénaculaire. Nous tiendrions là par conséquent un cas de cénacle ayant pris greffe dans un café. Les choses ne sont pourtant pas aussi simples. En se transférant dans le café, les activités du groupe changent de nature : à la confidentialité initiale des échanges se substitue la publicité du café-concert. Un communiqué, rédigé vraisemblablement par son chef, se charge d’annoncer la naissance officielle du groupe : « Les Zutistes sont nés. Président : Charles Cros. Siège : rue de Rennes, dans la Maison de bois [52][52]  Cité par Louis Forestier, Charles Cros : l’homme et... ». La presse s’en mêle avec un article d’Aurélien Scholl qui fait l’apologie du groupe [53][53]  L’Événement, 24 août 1883 (cité par L. Forestier,.... Bref le cénacle devient un Cercle, ouvert au public, concurrent du cupide Chat Noir de Salis. Louis Forestier explique l’échec du groupe par l’incapacité de son chef à occuper la « fonction officielle d’initiateur », Louis Marquèze-Pouey par « l’indiscipline des membres [54][54]  Le Mouvement décadent en France, PUF, coll. « Littératures... ». Cet échec s’explique aussi bien par les inconvénients inhérents à la sociabilité de café : comme le rappelle l’un des témoins des soirées du Chalet, il est difficile d’empêcher l’intrusion d’éléments perturbateurs dès lors qu’on s’est choisi pour lieu de ralliement l’espace décloisonné du café : « Il arrivait qu’on vît, au fort des récitations, se ruer dans la salle un flot d’aèdes en tournée qui s’y arrêtaient le temps d’évacuer quelques truculences dans le goût du jour et qui, chargés d’applaudissements frénétiques, libéralement octroyés pour prix de leur dérangement, repartaient aussitôt vers les cabarets de Montmartre dans le fiacre qui les avait amenés [55][55]  Ernest Raynaud, « Les Zutistes », in La Mêlée symboliste…,... ». Le Chalet, trop proche de la formule du cabaret, ne survit pas au mélange des poètes « sérieux » (Moréas et Tailhade) et des amuseurs de la bohème : les Zutistes sont dissous quatre mois après leur fondation.

DU CHAT NOIR À LA CLOSERIE DES LILAS

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Même si Pierre Bathille emploie le mot de « cénacle [56][56]  Plus exactement de « cénacle grandiose où la farce... » à propos du Chat Noir, il est évident que son usage est inapproprié pour qualifier le célèbre cabaret de Montmartre. Il l’est également pour désigner ces formes très voisines du cabaret que sont les « cercles littéraires » (Hydropathes, Hirsutes, Jem’enfoutisme, etc.). Rien de plus éloigné en effet du cénacle que ces rassemblements spectaculaires, dont le principe repose sur la performance, et le succès sur la communication directe avec le public. De l’aveu même de son inventeur, la formule naquit justement d’une volonté de se démarquer de la sociabilité cénaculaire. Pour faire pièce aux églises littéraires, Goudeau propose en effet un « forum », une « sorte de théâtre de la poésie ouvert à tous », où les artistes sont invités à « entrer en lice [57][57]  Dix ans de bohème, éd. cit., p. 197, 220. », sommés de se confronter à un auditoire nombreux : « Celui-ci vaudra mieux pour leur former le goût et les avertir de leurs défauts que ces petites chapelles soi-disant poétiques, où chacun passe Dieu à son tour, tandis qu’une douzaine de thuriféraires lui donnent de l’encensoir par le nez, à charge de revanche [58][58]  Article de Francisque Sarcey (XIXe siècle, décembre 1878)... ». On retrouve là le refrain bien connu de Sainte-Beuve et Latouche sur les effets pervers de la camaraderie cénaculaire, et la nécessité de descendre dans « l’arène [59][59]  « En proie aux irritations de parti, aux engouements... ». Contrairement au cénacle, où un petit cercle d’initiés s’adonne en silence à la religion de l’Art, le café-cabaret est conçu comme « une société ouverte » où se mêlent les tendances les plus diverses, où se rencontrent toutes les « écoles et non écoles littéraires », dans un formidable chahut poétique où chacun s’exprime librement, qui par la chanson, qui par la musique, qui par le monologue, ou l’invective blagueuse. Succès garanti, avec son revers tout de même : le premier Chat Noir, qui fut peut-être à son ouverture une manière de « cénacle littéraire » comme le cercle des Hirsutes à ses débuts [60][60]  « Plus intimes, plus “entre soi”, ces premières séances..., tourne rapidement à l’industrie culturelle (le Tout-Paris se donne rendez-vous chez Salis). Remarquons toutefois que la formule initiale contenait déjà les germes de cette dégénérescence, comme l’a parfaitement vu Jerrold Seigel, dans la mesure où elle revenait, sur le modèle du système marchand, à présenter des artistes débutants à d’éventuels clients, comme dans un « grand magasin [61][61]  Paris-Bohème (1830-1930) [Viking Penguin, 1986], Gallimard,... ». En s’ouvrant au public, le cabaret sortait inévitablement de l’intimité du cénacle pour entrer dans la société du spectacle.

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On retrouve — le fumisme et le puffisme en moins — dans les soirées littéraires du Soleil d’Or et les manifestations poétiques de la Closerie des Lilas tous les ingrédients qui ont fait le succès des cercles du Quartier latin et des cabarets montmartrois : absence de parti pris esthétique, éclectisme total des participants, accueil privilégié des jeunes, diversité des pratiques culturelles (récitations, musique, lectures, discussions), publicité assurée par le biais d’une revue (La Plume et Vers et Prose), consommation illimitée d’alcool, goût pour la performance, atmosphère hyper festive, et surtout, présence d’un public nombreux (plusieurs centaines de personnes) : « Les artistes, écrit Léon Deschamps fondateur des soirées, se donnent rendez-vous pour dire ou entendre des vers, faire de la musique ou deviser d’Art. […] La salle étant un lieu public, chacun peut y venir sans présentation, sûr d’avance du bon accueil de tous les camarades en général et, en particulier, du président [62][62]  La Plume, 1889 (cité par G. Leroy et J. Bertrand-Sabiani,... ». Comme Goudeau et Salis, Léon Deschamps conçoit les soirées du Soleil d’Or, et la revue qui en est « l’outil de propagande », comme un moyen efficace d’aguerrir les lutteurs littéraires, de les préparer à l’épreuve du grand public. Il s’agit en somme de mettre fin aux querelles internes qui affaiblissent la gent artiste en leur offrant une plate-forme commune. Par-delà, l’objectif visé est de permettre à toutes les avant-gardes de sortir du ghetto et de pénétrer efficacement le marché dominé par l’art officiel. Les rencontres de la Closerie des Lilas autour de Paul Fort obéissent à un schéma similaire : dépassement des antagonismes d’école, coexistence des différents courants, union de tous les arts, ouverture à toutes les cultures ; le cercle répond à une exigence œcuménique, auquel Paul Fort ajoute une dimension cosmopolite inédite : la Closerie, selon les vœux de son maître d’œuvre, doit former une communauté artistique internationale. On comprend dans ces conditions qu’André Gide, familier des petits intérieurs où l’on est « entre soi », ait pu juger sans indulgence cette immense tribu poétique réunie chaque mardi soir au café de Montparnasse…

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On pourrait poursuivre à loisir cet inventaire des « cafés littéraire » de la fin du XIXe siècle, en mentionnant par exemple le Napolitain, le Procope, le Fleurus ou le Café de Versailles, mais il y a fort à parier que cet examen nous conduirait à la même conclusion, à savoir que si les cafés ont effectivement permis à toute une génération de poètes, et principalement à la fraction dominée de la société littéraire, de se rencontrer facilement et de s’exprimer librement — on ne vient pas au café pour apprendre, mais pour se faire entendre —, ils n’ont généré aucune esthétique, n’ont donné naissance à aucune école, et n’ont même accouché d’aucun groupe véritable. À la différence des « cénacliers [63][63]  Le néologisme est de Jules Vallès dans l’article cité... » qui forment une communauté restreinte soudée autour d’un Maître et de quelques principes forts, les familiers du café forment une société hétérogène agrégée autour de figures fédératrices plus que charismatiques n’assumant pas leur rôle de mentor, « porteurs » de projet flous (Mendès, Verlaine), consensuels (Paul Fort, Deschamps), négatifs (Goudeau, Cros [64][64]  Les noms que se donnent ces sociétés littéraires (Jemenfoutisme,...) ou factice (Moréas). Moins qu’un laboratoire intellectuel où s’échafauderaient de savantes doctrines, le café est un lieu d’« expérimentation » littéraire, où le poète se libère de ses frustrations. Et en ce sens en effet les cafés littéraires ont peut-être à voir avec l’avant-garde, non pas vraiment comme lieu d’invention de formes nouvelles, mais comme lieu d’attitudes nouvelles, décomplexées, face à la littérature dominante (irrespect envers les « pontifes », dérision systématique des « vieilleries », goût des refrains idiots) — comportements iconoclastes sans lesquels la littérature marginale et scandaleuse des Maudits de Verlaine n’aurait pu accéder à la reconnaissance. Si les cafés ne produisent ni des écrivains, ni des écoles, ni des doctrines, ils créent en revanche les conditions nécessaires à l’éclosion d’un esprit nouveau. Les surréalistes, en tout cas, s’en souviendront, qui, contrairement à leurs aînés, feront réellement du café le centre convulsif de leur esthétique [65][65]  Voir l’article de Nobert Bandier : « L’usage surréaliste....

UN SALON OÙ L’ON NE S’ENNUIE PAS

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Si aucun document probant ne permet de dire que les cafés ont joué un rôle décisif dans la formation des groupes et l’élaboration des esthétiques, comment expliquer dans ces conditions que nous continuions de leur accorder une telle place dans notre histoire littéraire ? La raison en est — telle est du moins l’hypothèse que nous avancerons ici — que la critique a accordé une foi exagérée à l’opinion de quelques témoins tardifs (et nostalgiques) de la « vie de café ». De ceux-là sont Ernest Raynaud, Francis Carco, Roland Dorgelès, André Salmon, Léon-Paul Fargue [66][66]  Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris (1939), Refuges..., et surtout Léon Daudet, dont les pages sur le café sont régulièrement citées à titre de pièce à conviction, et sur lesquelles il faut s’arrêter ici, tant elles pèsent d’un poids considérable dans l’argumentation. Voici les phrases les plus souvent retenues :

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Il y a plus de variété, plus d’imprévu et de pittoresque dans [l]es réunions [de café] que dans le monde. […] Je pose cet axiome : le café défait les gloires de salon. Le salon ne défait pas les réputations consacrées par le café. […] Le café est l’école de la franchise et de la drôlerie spontanée, tandis que le salon […] est en général l’école du poncif et de la mode imbécile. Le café nous a donné l’exquis Verlaine et le grand et pur Moréas, le salon, Robert de Montesquiou et je ne sais combien de Muses inutiles ou comiques [67][67]  Salons et journaux [Grasset, 1932], in Souvenirs et....

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À en juger par cet extrait, où l’auteur se remémore les cafés de sa jeunesse, il y aurait donc une opposition entre la fécondité joyeuse du café et la stérilité mortifère du salon. Le café serait le berceau du génie (Verlaine et Moréas), quand le salon n’abriterait que des nullités. Ces phrases sont tout à l’honneur de celui qui les a écrites, à ceci près que, replacées dans leur contexte, elles disent autre chose que ce qu’on a bien voulu y voir. Cet éloge inspiré du café s’inscrit en effet dans une section consacrée au souvenir du restaurant Weber [68][68]  Et plus spécialement au souvenir de Marcel Proust..., ce qui veut dire que les « cafés » dont parle Daudet dans ce passage ne sont pas les brasseries du Quartier latin, ni les cabarets artistiques Montmartrois, mais les cafés-restaurants de la rive droite. L’évocation de Verlaine et Moréas procède ici d’un amalgame entre deux formes de sociabilité distinctes, dont l’une est le café « bohème », et l’autre une forme dérivée du modèle cénaculaire — comme celle des « dîners de Magny » (que cite justement Daudet à titre d’exemple dans ce passage [69][69]  « Les Goncourt eux-mêmes, qui débinèrent le café et...) — où l’on se réunit entre intimes à l’abri des regards indiscrets dans un salon particulier. Ainsi l’opposition n’aurait pas lieu entre le café et le salon, mais plutôt entre la sociabilité contrainte du salon mondain, et la sociabilité plus décontractée du grand restaurant. Mais à supposer que Daudet ait quand même voulu faire entrer dans son éloge du café les brasseries du Quartier latin, ce qui affaiblit de toute façon considérablement la portée de son jugement sur le café, c’est que la supériorité de ce dernier sur le salon est jugée à l’aune de la conversation, critère mondain s’il en est : « L’esprit véritable est exigé au café et payé en rires sonnants et trébuchants, alors que trop souvent l’esprit de salon n’est qu’un faux-semblant, qu’une pacotille fade, approuvée, propagée, prolongée par des sourires contraints et conventionnels [70][70]  Ibid. ». Au fond, ce qui fait aux yeux de Daudet que le café est définitivement supérieur au salon, c’est qu’il est un salon où l’on ne s’ennuie pas.

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Ces phrases de Daudet sont aussi à l’origine du lieu commun évoqué en introduction, selon lequel le salon et le café forment un couple antithétique correspondant à l’état fractionné du champ littéraire. Or, cette opposition est discutable à plus d’un titre. Contrairement d’abord à une idée reçue les salons ne sont pas « déclinants » à la fin du siècle : ils sont au contraire, comme l’ont montré des travaux récents [71][71]  Par exemple : A. Martin-Fugier, Les Salons de la IIIe..., nombreux et dynamiques. Leur déclin, si déclin il y a, n’a pas trait à leur perte supposée d’influence, mais à la montée du snobisme et à leur désintérêt croissant pour les questions strictement littéraires. Pour le reste, les salons continuent de fasciner la population lettrée, sans exception. Le poète débutant qui n’y a pas accès, feint de le dédaigner en se tournant vers le café, mais sitôt que l’occasion se présente de pénétrer dans ces sanctuaires, il le fait sans hésiter. Bourget illustre parfaitement ce cas de figure. Derrière le Bohème se cache presque toujours un Mondain. C’est ce que notent, non sans ironie, les Goncourt à propos de Murger : « Il renie la bohème et passe, armes et bagages, aux hommes de lettres du monde [72][72]  Journal, éd. cit., t. I, p. 300 (octobre 1857). ». Dans les Scènes de la vie de bohème — détail dont il est rarement fait mention — Marcel est dévoré par le désir d’aller dans le monde : « Il ne sera pas dit qu’une misérable question d’étiquette m’empêchera de faire mon premier pas dans le monde [73][73]  Scènes de la vie de bohème, éd. cit., p. 85. ». Et le bohème de se lancer dans la quête frénétique de toute la panoplie nécessaire : « faux col, bottes, habit noir »… Indépendamment de la question des « étiquettes » et des codes de politesse (qui constituent le principal obstacle entre les deux sphères), la distance n’est pas si grande qui sépare le café du salon. Ici comme là, c’est le divertissement qui prime : au « rien pour l’utile, tout pour l’agréable » de l’esprit fumiste (Charles Cros) fait écho le credo de l’esprit mondain : « l’utilité du salon n’est que d’être inutile, le temps qu’on y passe est lui-même de luxe » (Paul Hervieu [74][74]  Peints par eux-mêmes, Lemerre, 1893, p. 94-95.). Dans les deux cas, la littérature ne tient qu’un rôle subalterne, et pour ainsi dire accessoire. Au théâtre de salon correspond le spectacle du cabaret, à la récitation de poèmes devant « la cheminée où l’on s’accoude » (Goudeau), la déclamation du « monologue » sur l’estrade. Chez les mondains comme chez les bohèmes, l’esprit — le mot pour rire avec son efficacité immédiate sur le public — constitue le fond des échanges. Rien de sérieux, tout pour l’effet. Comment pourrait-il en être autrement ? Le café a en effet ceci de commun avec le salon qu’il est une scène où le poète est en position d’acteur, face à un public composé ici d’un parterre de comtesses, là d’une troupe de buveurs. Si le café est le « salon du pauvre », il n’en est pas moins un salon[75][75]  On peut faire remarquer au passage que dans la Vie..., cerné par la « sottise environnante [76][76]  Huysmans, À Rebours, Gallimard, coll. « Folio », 1977,... ».

BANQUETTE OU DIVAN ?

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En définissant, comme on l’a toujours fait, le café littéraire comme un « anti-salon » on s’est privé de la possibilité de comprendre ce qui l’opposait au cénacle. Or cette opposition existe, et rien n’est plus dommageable, pour comprendre le fonctionnement de la sociabilité littéraire au XIXe siècle, que d’en nier ou sous-estimer l’importance. Parce qu’elle était plus spectaculaire, et qu’elle reproduisait symboliquement l’opposition idéologique entre aristocratie et démocratie, dotés et non dotés, réactionnaires et modernes, académistes et avant-gardistes (etc.), les témoins tardifs du XIXe siècle, et la critique moderne après eux (Bourdieu notamment), ont davantage insisté sur les différences entre le salon et le café. Tous n’ont pourtant pas ignoré la ligne de partage, plus discrète, qui existe entre le café et le cénacle. Du moins se dessine-t-elle assez nettement dans ce qu’il est convenu d’appeler les « romans de la vie littéraire », où la peinture de la sociabilité des hommes de lettres occupe une large place. Le café, en tant que tel, est peu présent [77][77]  Il y est simplement fait mention du « café Voltaire »... dans Illusions perdues (le foyer des théâtres, si l’on peut dire, en tient lieu), mais à travers la confrontation entre les deux « systèmes représentés par le Cénacle et par le Journalisme [78][78]  Illusions perdues, éd. R. Chollet, La Comédie humaine,... », se développe une opposition [79][79]  On retrouve cette opposition entre les deux espaces... significative entre la sphère privée, où se tiennent les réunions du groupe de Daniel d’Arthez, et la sphère publique (restaurant, théâtre, café), où se divertissent les « camarades ». Le café, prisé par les amis de Lousteau, n’a pas les faveurs du Cénacle, qui lui préfère la froide mansarde où l’on médite en petit cercle. Ainsi, dès 1839, le cénacle est présenté comme un espace incompatible avec celui du café [80][80]  C’est le cas également, et de manière encore plus.... Cinquante ans plus tard, cette incompatibilité demeure : le café est le lieu de prédilection non pas des hommes des lettres, mais des journalistes. Un exemple emprunté au roman à clef de Camille Mauclair, Le Soleil des Morts, qui peint sous le déguisement de la fiction le cénacle de Mallarmé, suffit à le montrer [81][81]  Voir A. Glinoer et V. Laisney, « Le cénacle à l’épreuve.... Incapable de se plier aux règles tacites du cercle (il interrompt et contredit sans cesse le Maître), le critique Leumann s’attire ce commentaire in petto d’un des disciples : « Il figurerait avec honneur dans un café [82][82]  Le Soleil des Morts [1898], in Romans fin-de-siècle,... ». De même que le Cénacle se défie de Lucien parce qu’il voit déjà en lui le futur journaliste, de même « l’Élite » regroupée autour de Calixte Armel (Mallarmé) se méfie de la population des critiques, habituée des brasseries. On n’entre pas dans le cénacle comme dans un café… Jean de Tinan, dans son roman Penses-tu réussir ? n’introduit pas une telle hiérarchie entre les cafés et les cénacles, que son héros, Raoul de Vallonges, « sociable par tempérament », fréquente avec une égale assiduité. Pour autant, chez lui, ces deux formes de sociabilité ne sont pas confondues. Dans un chapitre intitulé « Petit emploi du temps [83][83]  Penses-tu réussir ? [1897], in Romans fin-de-siècle,... », Jean de Tinan distingue les « réceptions » de fin d’après-midi chez le maître ou ami « dont c’est le jour » (ce qu’il appelle encore les « divans littéraires »), et le « bon noctambulisme », errances en bande dans les lieux de plaisir de la capitale (cafés, cabarets, cirques), où l’on boit, chante, fume et côtoie des femmes légères. Ici on cause gravement de « littérature », là on cause joyeusement des « aspects des brasseries, des éclairages des rues, ou des charrettes de choux-fleurs, ou d’une fille un peu jolie, ou d’une autre particulièrement ignoble ». Ainsi, pour Jean de Tinan, il n’y a pas non plus de confusion possible entre les divans du cénacle et les banquettes du café…

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On le voit à travers ces exemples, les différences entre le café et le cénacle ont bien été ressenties par les contemporains. Si l’on se donne maintenant la peine de les formuler, on constate qu’elles découlent presque essentiellement de la configuration des lieux. En tant qu’espace public (commercial et ludique), le café propose une sociabilité ouverte. En tant qu’espace privé (non lucratif et familial), le cénacle offre une sociabilité close. De là une série d’oppositions, que l’on peut résumer de la façon suivante : ici une atmosphère bruyante et festive, là une ambiance silencieuse et recueillie ; ici un groupe restreint et homogène, jaloux de son unité, et procédant à un recrutement sélectif (les initiés) ; là une « troupe [84][84]  Comme l’écrit à juste titre Daniel Oster (op. cit.,... » nombreuse et hétéroclite, peu soucieuse de cohérence, accueillante à toutes les tendances (les clients). Ici une structure hiérarchisée reposant sur l’autorité d’un maître vis-à-vis de ses disciples, là une structure anarchique, mettant aux prises un « animateur » et un public contestataire. Ces oppositions — et c’est là le point essentiel — ouvrent sur des pratiques littéraires différentes, suivant le lieu où elles se donnent carrière. Tourné vers l’extérieur, le café se définit avant tout comme une scène (ou arène) littéraire, offrant à chacun, selon ses talents, la possibilité d’une reconnaissance immédiate (c’est la fameuse « machine à gloire »), sans passer par les voies « institutionnelles » (salon, maison d’édition, presse critique, et Académie). Il suppose par conséquent un recours obligatoire à des pratiques performatives (déclamations, chansons), humoristiques (parodies, satires, blagues), voire potaches (canulars, provocations diverses), un en mot, spectaculaires, avec pour seule garantie de succès, la surenchère. Tourné vers l’intérieur, le cénacle est une chartreuse (ou sanctuaire) qui dédaigne les applaudissements de la Foule, méprise les honneurs et les consécrations officielles. À l’estime de tous, il préfère l’assentiment de quelques-uns [85][85]  « Quant aux écrivains, écrit Baudelaire, leur prix.... Il brave le système institutionnel d’une autre manière, non pas en créant « l’événement », mais en créant ses propres valeurs esthétiques et ses propres instances de légitimation (rites d’intégration, adoubement du maître, etc.) — la renommée (ou Gloire) est remise à plus tard. Inquiète uniquement de l’avenir, la communauté cénaculaire, unie autour de son mentor, concentre l’essentiel de son activité autour d’une réflexion collective sur les questions d’art et de littérature [86][86]  De ces réflexions cénaculaires il reste des traces.... Il s’agit d’inventer l’esthétique qui triomphera demain, ce qui fera dire à Mauclair que les cénacliers sont les « condensateurs de vérités futures [87][87]  Le Soleil des Morts, éd. cit., p. 876. ».

30

En 1889, Huysmans dans Les Habitués de café s’interroge sur les étranges raisons qui peuvent bien pousser une part importante de ses contemporains à fréquenter un lieu si désagréable et si sordide, envahi par des foules négligées et abruties et empuanties par de la fumée de pipe. « Pourquoi supporter, sans y être obligé, poursuit-il, les continuels mouvements des clients, le va-et-vient des garçons, l’assourdissant bavardage des voisins et le tapage des cris des serveurs [88][88]  Les Habitués de café, éd. R.-P. Colin, Séquences,... ». Ce type de description est courant à l’époque, et on en pourrait citer maints autres exemples [89][89]  Pour se faire une idée de la représentation négative.... Au XIXe siècle, il vaut la peine de le rappeler, le café, en tant que lieu de sociabilité, est mal considéré. En dépit des Scènes de la vie de bohème, ou à cause d’elles, il n’est pas concevable pour l’écrivain que le café puisse servir de cadre favorable à des réunions littéraires, qu’un groupe de poètes puisse y tenir ses assises, y fonder une « communauté émotionnelle » (Weber). Comme l’explique en effet Léon Maillard, « Le café […] est un terrain par trop indéfini pour ceux qui [veulent] se reconnaître, se rencontrer dans une même foi de Littérature ou d’Art [90][90]  « Un cénacle littéraire : les Hirsutes », La Plume,... ». Ce n’est en fait que beaucoup plus tard, au XXe siècle, quand les « salons littéraires » auront complètement disparu et que la littérature dominée aura obtenu reconnaissance, que l’image du café du XIXe siècle s’inversera, et que s’imposera l’idée toute naturelle aujourd’hui, mais impensable alors, de « café littéraire ». « On a beaucoup médit des cafés littéraires », écrit Ernest Raynaud, mais l’heure est venue désormais de les réhabiliter, ne serait-ce que parce qu’« ils valent mieux que les salons [91][91]  En marge…, éd. cit., p. 14. ». Après lui, Léon-Paul Fargue, poussé par une même volonté de revanche rétrospective, poursuit le processus de réhabilitation en se servant également de la sociabilité mondaine comme repoussoir : contrairement au salon, ce « temple sec et raffiné, gracieux et impersonnel », le café a toujours été « le berceau des clubs et des chapelles, […] et c’est des chapelles que sont sorties les écoles et des écoles les hommes de talent, de réussite ou de génie [92][92]  Refuges, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », p. 64 ». Entre l’image du café « refuge des ratés » et celle du café « berceau du génie », c’est cette dernière qui l’a emporté dans la postérité. Comparée à la vaine agitation des salons auxquels on ne cesse de les opposer, la vie des cafés du XIXe siècle paraît singulièrement inventive, dynamique, « moderne ». Comparée en revanche à l’activité discrète mais intense des cénacles, ce point aveugle de la sociabilité littéraire, la « fécondité » du café laisse dubitatif [93][93]  Il convient cependant de signaler deux exceptions :.... À bien y regarder, le café littéraire, dans toutes ses variantes, est plus un mythe qu’une réalité : c’est une figure de l’imaginaire qui entre directement en résonance — d’où sa fortune extraordinaire — avec les mythes jumeaux de la bohème et du poète maudit. Aussi convient-il de distinguer nettement le café du cénacle, et ne pas céder à la tentation de l’amalgame, en rabattant le premier sur le second, comme le fit par exemple André Billy en utilisant l’expression trompeuse de « café cénaculaire », ou comme on le fait aujourd’hui en attribuant abusivement au café les vertus du cénacle. Si le XIXe fut l’âge d’or des cénacles, il ne fut pas celui des cafés, que les surréalistes sauront seuls hisser à la hauteur de leur réputation en en faisant un usage vraiment littéraire.

Notes

[*]

Université Paris X-Nanterre.

[1]

Alain Buisine, « Du côté des cafés », dans Verlaine. Histoire d’un corps, Taillandier, coll. « Figures de Proue », 1996, p. 87-94. Sur la question de savoir si le cénacle est une « institution littéraire », voir les chapitres que A. Glinoer consacre à ce sujet dans sa remarquable thèse : La littérature au collectif : structuration et représentations des cénacles romantiques, Université de Liège, soutenue le 12 novembre 2005, p. 83-92 ; et V. Laisney : « Le cénacle est-il une institution littéraire ? », Travaux de littérature. L’Écrivain et ses institutions, XIX, Droz, 2006, p. 267-268.

[2]

Quant à sa vitalité sociale, elle est attestée par un nombre impressionnant d’ouvrages panoramiques (physiologies, tableaux, histoires des mœurs) : Physiologie des cafés de Paris [anonyme], Desloges, 1841 ; E.-A. Texier, Tableau de Paris, Paulin et Le Chevalier, 1853-1853 ; Alfred Delvau, Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris, É. Dentu, 1862 ; Maxime Rude, Tout-Paris au café, Maurice Dreyfous, 1877 ; Auguste Lepage, Les Cafés artistiques et littéraires de Paris, Martin-Boursin, 1882. Remarquons que cette fascination pour le café est encore très forte aujourd’hui : voir les études de M. Oberthür, Cafés and Cabarets of Montmartre, Salt Lake City, Gibs M. Smith, 1984 ; R.J. Courtine, La Vie parisienne : cafés et restaurants des boulevards (1814-1914), Perrin, 1984 ; H.-M. de Langle, Le Petit monde des cafés et des débits parisiens au XIXe siècle, PUF, 1990 ; L. Richard, Cabaret, cabarets, Plon, 1991 ; C. Pairault, Cafés et cabarets dans la littérature de 1850 à 1914, Bordeaux, 1996 ; Ch. Lefébure, La France des cafés et bistrots, Toulouse, Privat, 2000, à quoi il faut ajouter les nombreux travaux du spécialiste incontesté : G.-G. Lemaire (citons le plus complet : Les Cafés littéraires, La Différence, 1996).

[3]

« Le tableau de Paris : les Cénacles », La France, 2 et 9 mars 1883. Il évoque également le « cénacle Baudelaire » au café Tabourey.

[4]

La Mêlée symboliste (1870-1910). Portraits et souvenirs [La Renaissance du Livre, 1918- 1922], Nizet, 1971, p. 153.

[5]

L’Époque 1900, J. Taillandier, coll. « Histoire de la vie littéraire », 1951 (1re partie : « Les cénacles », p. 197).

[6]

Op. cit., p. 7.

[7]

Cet article se situe dans le prolongement de l’étude que nous avons consacrée à ces deux formes de sociabilité trop souvent confondues au XIXe siècle que sont le cénacle et le salon (« L’âge des cénacles (I) », Littératures, n° 51, 2004, p. 171-186).

[8]

« Le café », dans Les France, dir. M. Agulhon, Gallimard, coll. « Bibliothèque Illustrée des Histoires », 1992, t. III, p. 856-883.

[9]

Contrairement à ce que l’on croit, Verlaine lui-même n’écrivait pas au café (voir F.-A. Cazals et G. Lerouge, « Paul Verlaine au café », dans Les Derniers jours de Paul Verlaine, Mercure de France, 1911).

[10]

On retrouve, éparses, ces quelques idées dans : Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art (1992), Éditions du Seuil, coll. « Points/Essais », 1998, p. 126-127 ; A. Vaillant, Ph. Régnier, J.-P. Bertrand, « Cafés et Cabarets », dans Histoire de la littérature française du XIXe siècle, Nathan, coll. « réf », 1998, p. 409-412 ; G. Leroy & J. Bertrand-Sabiani, La Vie littéraire à la Belle Époque, PUF, coll. « Perspectives littéraires », 1998, p. 47-50, 242-243, 261 ; J.-P. Bertrand & G. Sicotte, art. « Cafés littéraires », dans Le Dictionnaire du littéraire, dir. A. Viala, D. Saint-Jacques, P. Aron, PUF, 2002, p. 72 ; M. Partouche, « Cafés et cabarets », dans La Lignée oubliée. Bohèmes, avant-gardes et art contemporain de 1830 à nos jours, Al Dante, coll. « & », 2004, p. 136.

[11]

Le Cercle dans la France bourgeoise. 1810-1848. Étude d’une mutation de sociabilité, Armand Colin, coll. « Cahier des Annales (36) », 1977, p. 11.

[12]

Si les romantiques s’aventurent parfois au-delà des « barrières » dans les cabarets (la mère Saguet, Le Petit Moulin Rouge, etc.), c’est plus par curiosité que par désir d’y tenir leurs assises.

[13]

Voir V. Laisney, « De la socialité bohémienne à la sociabilité cénaculaire : le “cénacle” dans les Scènes de la vie de Bohème de Murger », dans Le Mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en Europe, dir. Sarga Moussa, L’Harmattan, coll. « Histoire des Sciences Humaines », 2006, p. 295-314.

[14]

« Un café de la bohème » [Le Corsaire, 23 juillet 1848], in Scènes de la vie de bohème, éd. Loïc Chotard, Gallimard, coll. « Folio », 1988, p. 171-181.

[15]

« Introduction » des Scènes de la vie de bohème, éd. cit., p. 9.

[16]

En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 60.

[17]

Murger et son coin. Souvenirs très vagabonds et très personnels, Louis Trémaux, 1896, p. 14.

[18]

Murger le dit en toutes lettres : « Jacques faisait partie d’une société appelée les Buveurs d’eau, et qui paraissait avoir été fondée en vue d’imiter le fameux cénacle de la rue des Quatre-Vents […] » (op. cit., p. 291).

[19]

Préface des Buveurs d’eau (1855), cité par Anne Martin-Fugier, Les Romantiques, Hachette, coll. « La Vie quotidienne », 1998, p. 327.

[20]

Charles Baudelaire intime, A. Blaizot, 1911, p. 43.

[21]

Selon Philibert Audebrand, Baudelaire n’était guère accueillant au café : « Il arrivait parfois qu’un néophyte vînt le trouver en grande cérémonie, soit pour lui faire la cour, soit pour lui lire ses vers. Invariablement le fumeur, gardant une altitude [sic] d’imperturbable oriental, laissait dire et ne s’arrêtait de boire et de fumer qu’après avoir bien fait poser le solliciteur » (cité par C. Pichois et J. Ziegler, Charles Baudelaire, Fayard, 1996, p. 428). Mallarmé, dans une conversation rapportée par Henri de Régnier dans son journal intime, confirme ce témoignage : « Baudelaire détestait les jeunes gens, avait horreur de ceux qui venaient » (Cahiers inédits, Pygmalion/Gérard Watelet, 2002, p. 101).

[22]

« Il faut, pour exciter le fanatisme [littéraire], approcher ses fidèles, être vu au café et boire de la bière avec eux » (25 décembre 1860), Journal, éd. R. Ricatte, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1989, t. I, p. 648.

[23]

Sur la représentation de l’écrivain au XIXe siècle, voir J.-M. Goulemot et D. Oster, Gens de lettres. Écrivains et bohèmes. L’imaginaire littéraire (1630-1900), Minerve, 1992.

[24]

Cité par G.-G. Lemaire, op. cit., p. 114.

[25]

Sur la sociabilité des journalistes, et leur fréquentation des cafés, voir M.-È. Thérenty, « Une Californie d’esprit : rire et connivence journalistique au XIXe siècle », in Humoresque, 2004.

[26]

Journal, éd. cit., p. 300 (octobre 1857).

[27]

Ibid., p. 302.

[28]

Ibid., p. 317 (7 décembre 1857).

[29]

Journal, éd. cit., p. 329 (20 février 1858).

[30]

Ibid.

[31]

C’est ce dont témoigne parfaitement le roman des Goncourt : Les Hommes de lettres (1860). Peu à son aise dans la compagnie des journalistes de la « bande » du Scandale, mais incapable de s’enfermer dans la solitude créatrice, Charles Demailly vit difficilement sa condition d’homme de lettres jusqu’au jour où il rencontre la société confraternelle des « dîneurs du Jeudi », société d’artistes amoureux de l’Art, véritable « cénacle » (même si le mot n’est pas employé) auquel il adhère immédiatement, et qui correspond à la phase ascendante et heureuse de sa trajectoire littéraire (voir V. Laisney, « Les dîners du Moulin rouge, ou le “dernier cénacle”, in Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, Les Goncourt et la bohème, n° 14, Société des Amis des Frères Goncourt, 2007, p. 75-91).

[32]

Lettre de Sainte-Beuve à George Sand du 24 avril 1835 (Correspondance, éd. J. Bonnerot, Stock, t. I, p. 552).

[33]

Journal, éd. cit., p. 453 (11 mai 1859).

[34]

Journal, éd. cit., p. 811 (4 mai 1862).

[35]

En dépit de son exil volontaire à Croisset, le désir cénaculaire reste fort chez Flaubert, comme l’atteste cette lettre à Louis de Cormenin du 7 juin 1844 : « Quelle belle chose se serait pourtant qu’un petit cénacle de bons garçons, tous gens d’art, vivant ensemble et se réunissant deux ou trois fois par semaine […] ».

[36]

Journal, éd. cit., t. II, p. 107 (4 septembre 1867).

[37]

Au même moment, dans l’autre camp, celui des poètes parnassiens, on commence à se réunir chez Leconte de Lisle, chez Mme de Ricard, chez Mendès, chez Lemerre, et dans le premier « salon de Nina » (1868-1870), qualifié par les Goncourt de « cénacle de jeunes et révoltées intelligences » (Journal, éd. cit., t. II, p. 1231).

[38]

R. Dumesnil, « Cafés et brasseries littéraires », in L’Époque réaliste et naturaliste, Tallandier, coll. « Histoire de la vie littéraire », 1946, p. 45-79.

[39]

G.-G. Lemaire reconnaît que la dénomination de « littéraire » est plus « commode » qu’exacte (op. cit., p. 8).

[40]

C’est le cas, par exemple, des premiers Zutistes à l’Hôtel des Étrangers, et des Hydropathes à l’Hôtel Boileau.

[41]

« La conversation » (1992), dans Trois institutions littéraires, Gallimard, coll. « Folio/Histoire », 1994, p. 200.

[42]

Émile Goudeau, Dix ans de bohème, éd. M. Golfier & J.-D. Wagneur, Champ Vallon, coll. « Dix-neuvième », 2000 (« Introduction », p. 41).

[43]

« Les Cafés littéraires », dans En marge de la mêlée symboliste, Mercure de France, 1936, p. 11.

[44]

Mémoires de ma vie, éd. M. Pakenham, Champ Vallon, coll. « Dix-neuvième », 1992, p. 95.

[45]

Significativement, l’interview de Paul Verlaine par Jules Huret a lieu dans « son café habituel, le François premier, boulevard Saint-Michel » (Enquête sur l’évolution littéraire [1891], éd. D. Grojnowski, Thot, 1984, p. 81).

[46]

Op. cit., p. 93.

[47]

[Gabriel Vicaire et Henri Beauclaire], Les Déliquescences, poèmes décadents, d’Adoré Floupette [2e édition, Vanier, juin 1885], éd. N. Richard, Nizet, 1984 (« Vie d’Adoré Floupette » par Marius Tapora, p. 23-45). Sur ce petit texte à clef, qui brocarde la sociabilité des poètes décadents, on peut lire l’analyse de N. Richard : « Les Habitués du Panier fleuri », dans À l’aube du symbolisme, Nizet, 1961, p. 206-227.

[48]

S’il fallait au fond trouver un lieu de sociabilité stable et régulier où Verlaine ait exercé une influence sur ses pairs, il faudrait le chercher non pas au café, mais à l’hôpital où les poètes avaient tout loisir de s’entretenir longuement avec lui (voir notamment Pierre Louÿs qui raconte l’une de ses visites au Poète : Paroles de Verlaine, L’Échoppe, 1993 [Vers et Prose, 1910] et Mon Journal (1888-1890), éd. A. Cerisier, Gallimard, coll. « Les Cahiers de La NRF », 2001, p. 184-188).

[49]

Mémoires en vrac. Au temps du symbolisme, 1880-1890, Albin Michel, 1938, p. 362.

[50]

Cité par G.-G. Lemaire, op. cit., p. 164.

[51]

« Jean Moréas et le café Vachette », dans Souvenirs de la vie littéraire [1920], Armand colin, 1993, p. 87-129.

[52]

Cité par Louis Forestier, Charles Cros : l’homme et l’œuvre, Lettres Modernes Minard, coll. « Bibliothèque des Lettres Modernes », 1969, p. 214.

[53]

L’Événement, 24 août 1883 (cité par L. Forestier, op. cit., p. 213).

[54]

Le Mouvement décadent en France, PUF, coll. « Littératures modernes », 1986, p. 54.

[55]

Ernest Raynaud, « Les Zutistes », in La Mêlée symboliste…, éd. cit., p. 24.

[56]

Plus exactement de « cénacle grandiose où la farce la plus débridée se haussait jusqu’au lyrisme » (cité par G.-G. Lemaire, op. cit., p. 204), ce qui est une contradiction dans les termes.

[57]

Dix ans de bohème, éd. cit., p. 197, 220.

[58]

Article de Francisque Sarcey (XIXe siècle, décembre 1878) cité par É. Goudeau, op. cit.., p. 222.

[59]

« En proie aux irritations de parti, aux engouements grossiers, aux fureurs stupides, on laissait cet éléphant blessé [le public] bondir dans l’arène, et l’on était là entre soi dans la loge grillée. Il s’agissait seulement de rallier quelques âmes perdues qui ignoraient cette chartreuse, de nourrir quelques absents qui la regrettaient […] » (Sainte-Beuve, « Victor Hugo », Revue des Deux Mondes, 1er août 1831).

[60]

« Plus intimes, plus “entre soi”, ces premières séances avaient un charme de camaraderie franche qui manqua peut-être un peu, dans la suite, aux Hirsutes devenus société ouverte » (Léo Trézenik, Les Hirsutes, Vanier, 1884, dans Dix ans de bohème, éd. cit., p. 376).

[61]

Paris-Bohème (1830-1930) [Viking Penguin, 1986], Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1991, p. 217.

[62]

La Plume, 1889 (cité par G. Leroy et J. Bertrand-Sabiani, op. cit., p. 242).

[63]

Le néologisme est de Jules Vallès dans l’article cité supra.

[64]

Les noms que se donnent ces sociétés littéraires (Jemenfoutisme, Groupisme, Zutisme, Totalisme, etc.) sont en eux-mêmes tout un programme… c’est-à-dire la négation de tout programme.

[65]

Voir l’article de Nobert Bandier : « L’usage surréaliste des cafés (1924-1929) », dans Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux, dir. N. Racine et M. Trebitsch, Cahiers de l’Institut d’Histoire du Temps Présent (IHTP), CNRS, n° 20, mars 1992, p. 112-124.

[66]

Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris (1939), Refuges (1942) ; Francis Carco, Nostalgie de Paris (1941), André Salmon, Souvenirs sans fin (1945) ; Roland Dorgelès, Bouquet de bohème (1947).

[67]

Salons et journaux [Grasset, 1932], in Souvenirs et Polémiques, éd. B. Oudin, R. Laffont, coll. « Bouquins », p. 503.

[68]

Et plus spécialement au souvenir de Marcel Proust qui fréquentait ce restaurant (ibid., p. 504-505).

[69]

« Les Goncourt eux-mêmes, qui débinèrent le café et le sacrifièrent à l’impériale barbification de la princesse Mathilde, étaient bien contents de se détendre et de soulager leurs humeurs au dîner Magny » (ibid.).

[70]

Ibid.

[71]

Par exemple : A. Martin-Fugier, Les Salons de la IIIe République. Art, littérature, politique, Perrin, « Pour l’Histoire », 2003.

[72]

Journal, éd. cit., t. I, p. 300 (octobre 1857).

[73]

Scènes de la vie de bohème, éd. cit., p. 85.

[74]

Peints par eux-mêmes, Lemerre, 1893, p. 94-95.

[75]

On peut faire remarquer au passage que dans la Vie d’Adoré Floupette, les discussions du « cénacle » du Panier Fleuri sont calquées sur le modèle des conversations mondaines (pose, emphase, mots d’esprit, paradoxes, etc.). Dans Les Jeudis de Mme Charbonneau (chap. II), Pontmartin montre également qu’il n’y a pas de solution de continuité entre le milieu bohème des cafés et le milieu mondain des salons, tous deux aussi artificiels l’un que l’autre (M. Lévy, 1862, p. 81-91).

[76]

Huysmans, À Rebours, Gallimard, coll. « Folio », 1977, p. 326.

[77]

Il y est simplement fait mention du « café Voltaire » et du « café Anglais », tous deux fréquentés par les journalistes et les dandys.

[78]

Illusions perdues, éd. R. Chollet, La Comédie humaine, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, p. 348.

[79]

On retrouve cette opposition entre les deux espaces à travers les conseils que donne l’éditeur Doguereau à Lucien lorsqu’il le trouve dans sa chambre, au 4e étage de l’hôtel où il vit : « Dans ces logements-ci brille le feu du génie et se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les restaurants, d’y perdre leur temps, leur talent, notre argent » (ibid., p. 306).

[80]

C’est le cas également, et de manière encore plus évidente, dans Les Hommes de lettres des Goncourt.

[81]

Voir A. Glinoer et V. Laisney, « Le cénacle à l’épreuve du roman », Tangence, Sociabilités imaginées : représentations et enjeux sociaux, Presses de l’Université du Québec, 2006, p. 19-40.

[82]

Le Soleil des Morts [1898], in Romans fin-de-siècle, 1890-1900, éd. G. Ducrey, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1999, p. 877.

[83]

Penses-tu réussir ? [1897], in Romans fin-de-siècle, éd. cit., p. 1160-1164.

[84]

Comme l’écrit à juste titre Daniel Oster (op. cit., p 136) : « Ni groupe, ni cénacle, la bohême est tout juste une troupe, où l’on ne partage aucune des valeurs éthiques de la dignité littéraire ».

[85]

« Quant aux écrivains, écrit Baudelaire, leur prix est dans l’estime de leurs égaux […] » (« Les drames et les romans honnêtes », dans La Semaine théâtrale, novembre 1857, Œuvres complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1976, p. 43).

[86]

De ces réflexions cénaculaires il reste des traces nombreuses, grâce en particulier aux notes qui ont été prises par certains témoins attentifs et réguliers (voir notre article : « Paroles dites : petite histoire de la parole au XIXe siècle », RHLF, 2003, et « L’école de Rome : les “cours du soir” du professeur Mallarmé », IIe congrès de la SERD, « L’esthétique en acte », dir. B. Diaz, J.-L. Diaz, J.-L. Cabanès, G. Gengembre, G. Chamarat, mai 2005). Significativement, il ne reste rien des échanges qui eurent lieu dans les « cafés littéraires », sauf à prendre en considération les comptes rendus de séance du « Sténographe » (dans L’Hydropathe), dont l’intérêt est fort limité (voir É. Goudeau, op. cit., p. 462-484).

[87]

Le Soleil des Morts, éd. cit., p. 876.

[88]

Les Habitués de café, éd. R.-P. Colin, Séquences, 1992, p. 21.

[89]

Pour se faire une idée de la représentation négative du café dans le roman on consultera l’article « Cabaret/café » dans le Dictionnaire thématique du roman de mœurs (1850-1914), de Philippe Hamon & Alexandrine Viboud (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2003, p. 137-140). En écho à la description de Huysmans, on peut citer celle de Gautier : « Régulièrement, à l’heure dite, ils arrivent, ils vont s’asseoir à leur table ; elle est retenue à côté des mêmes habitués… […] Pour atmosphère, de la vapeur d’alcool, sous un nuage de fumée opaque […] Pour musique, le froissement des dominos sur le marbre, les disputes aigres des joueurs et des politiqueurs, les cris exaspérés des Joseph qu’on surmène… Pour société, des fainéants braillards, vantards, envieux, tueurs de temps, forts en carambolage, réformateurs de société, connaisseurs de bières et artistes en calembours ». Seuls les poètes, ou ex-poètes, de la bohème ont donné une image sublimée du café, tel Banville, dans L’Âme de Paris (1890), qui considère le café comme le « paradis de la civilisation, [le] dernier refuge de l’homme libre. »

[90]

« Un cénacle littéraire : les Hirsutes », La Plume, 15 mai 1889 (art. reproduit dans Dix ans de bohème, éd. cit., p. 402). Indéfini (c’est moi qui souligne) c’est-à-dire : dépourvu de limites claires, ce qui correspond exactement à la définition que nous avons donnée du café comme espace ouvert. Goudeau lui-même reconnaît qu’on ne peut se livrer à des « discussions esthétiques » au café, qu’avec « la modération que comporte le coudoiement perpétuel des bourgeois influents du quartier » (« Les Cabarets artistiques », Revue illustrée, 15 juin 1886, dans Dix ans de bohème, éd. cit., p. 439) La création des « cercles littéraires » est la réponse qu’il propose à ce besoin d’isolement, mais on sait ce qu’il advient de cette formule…

[91]

En marge…, éd. cit., p. 14.

[92]

Refuges, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », p. 64.

[93]

Il convient cependant de signaler deux exceptions : la brasserie Andler et le café Guerbois, qui semblent avoir abrité de véritables cénacles (et à ce titre mériteraient une étude particulière). Mais dans ces deux cas, c’est moins la littérature qui est au centre des échanges que la peinture : le réalisme avec Courbet, et l’impressionnisme avec Manet.

Plan de l'article

  1. QUELQUES IDÉES REÇUES SUR LES CAFÉS LITTÉRAIRES
  2. DU ROMANTISME À LA BOHÈME
  3. LE CAS DES BOULEVARDS
  4. EN QUÊTE D’UN CÉNACLE
  5. LES CAFÉS DE LA FIN DU SIÈCLE
  6. DU SHERRY AU CHALET
  7. DU CHAT NOIR À LA CLOSERIE DES LILAS
  8. UN SALON OÙ L’ON NE S’ENNUIE PAS
  9. BANQUETTE OU DIVAN ?

Pour citer cet article

Laisney Vincent, « Cénacles et cafés littéraires : deux sociabilités antagonistes », Revue d'histoire littéraire de la France, 3/2010 (Vol. 110), p. 563-588.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2010-3-page-563.htm
DOI : 10.3917/rhlf.103.0563


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