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Revue d’histoire moderne & contemporaine

2001/4 (no48-4)

  • Pages : 288
  • ISBN : 9782701131047
  • DOI : 10.3917/rhmc.484.0007
  • Éditeur : Belin

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Ponce Millet, né à Doux en 1673, est un habitant inconnu de la Champagne septentrionale, originaire d’un village de quelques feux situé près de la rivière d’Aisne, au nord de Reims [1][1] Les pouillés des archevêques Le Tellier et de la Roche-Aymon .... Pourtant, cet ignoré de l’Histoire intéresse l’historien de la vie quotidienne, de la consommation et des choses banales. Anonyme il fut, anonyme, il aurait dû rester. On ne sait rien de lui. Les registres paroissiaux de sa commune ont brûlé au début du XIXe siècle. C’est le don, en 1982 aux Archives départementales des Ardennes, d’un petit registre rectangulaire de 20 cm sur 7, épais de 180 pages, recouvert de parchemin et superbement calligraphié, qui va le sortir de l’oubli, rejoignant ces auteurs de livres de raison régionaux dont les patronymes ont émergé depuis la fin du XIXe siècle [2][2] AD 08, 1 J 551 pour le document original. Jean-Pierre....

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Ponce Millet est un homme du peuple des campagnes, le fils d’un couple de manouvriers de la vallée de l’Aisne, cet espace en reconstruction après les destructions consécutives à la guerre de Trente Ans et à la Fronde [3][3] Collectif, La première moitié du XVIIe siècle dans.... La famille Millet, pour se sortir d’un quotidien difficile, se sépare de ses fils qu’on envoie – au moins depuis la génération précédente – travailler comme domestiques à Paris. Quitter le village pour travailler en ville, espérer gagner sûrement sa nourriture et espérer plus sûrement encore amasser quelque argent, davantage que ne le permettraient le travail de la laine à domicile et la location de ses bras auprès des laboureurs locaux, apporter des fonds à ceux qui sont restés au pays, travailler pour des maîtres aisés, servir, mais garder la tête haute – à l’instar des serviteurs de Molière, Marivaux ou Goldoni –: l’aventure de Ponce Millet renvoie à l’histoire de la domesticité et à celle du petit peuple de Champagne septentrionale, qui émigre de manière partielle ou définitive vers les grandes villes du royaume. Mais l’homme suscite d’autres intérêts puisque, cessant d’être serviteur, il devient colporteur, participant même à la foire de Reims. Son livre de raison se divise en cinq grandes parties : le Journal abrégé de sa vie, suivi d’une description de ses voyages, d’un Mémoire de dépenses et un cahier d’objets vendus, des Événements et réflexions singuliers le concernant, puis enfin d’un ensemble d’informations sur une famille chez laquelle il a travaillé, différentes adresses à Paris, Reims et Rethel, une description de son village.

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À son insu, Ponce Millet, dans une position socialement stratégique, est « entre les deux », entre la campagne et la ville, entre une relative pauvreté et une illusoire aisance, entre la nécessité et le superflu. Il est donc un point de repère pour cette fin de XVIIe siècle et ce premier quart du XVIIIe siècle, un témoin du travail, des choses ordinaires – Daniel Roche dirait « des choses banales » [4][4] Daniel ROCHE, Histoire des choses banales. Naissance... –, du péché, dont il connaît le prix. C’est ce « prix » des choses qui va nous retenir.

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Comment, en pleine mise en place du « système » de Law, mesure-t-il le prix du travail et des choses ? Comment, dans un Paris marqué par les tensions religieuses, ressent-il le poids de ses péchés ? Quelles sont les choses de la vie auxquelles Ponce Millet accorde un prix ?

LE PRIX DU TRAVAIL

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Le prix du travail espéré possède une réalité dès le départ de la communauté familiale et villageoise. Le prix à payer est multiple. Ce travail entraîne des séjours prolongés et des gains, des relations parfois difficiles avec des patrons, tensions qui engendrent souvent le désir de faire autre chose.

Séjours et emplois à Paris

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Ponce Millet quitte la cellule familiale en février 1688, alors âgé de quatorze ans et demi. Sa mère est morte en octobre 1683, vraisemblablement à la suite de la naissance d’un cinquième enfant vivant. Son père, veuf, le fait accompagner par ses cousins Barthélemi et Étienne Colinet de Doux. À Paris, Ponce Millet est pris en charge par un oncle paternel, Jean Millet, serviteur chez le conseiller d’État d’Argouge, non loin de la Place Royale. Le frère aîné de Ponce est déjà installé à Paris, au service de Mademoiselle d’Illiers, demoiselle d’honneur de Madame la Princesse au Petit Luxembourg. Monter à Paris pour y trouver un travail ou acquérir une formation n’est pas quelque chose de nouveau. Les deux cents kilomètres qui séparent Doux de Paris facilitent les flux migratoires. En 1673, par exemple, Alexandre François Desportes, âgé de douze ans, aîné d’un petit laboureur de Champigneulle, au sud-est de l’actuel département des Ardennes, rejoint un oncle hôtelier établi à Paris, pour entrer en apprentissage chez un peintre flamand [5][5] Pierre JACKY, « L’Autoportrait en chasseur ( 1699), .... Pour le fils de notre manouvrier, il s’agit plus prosaïquement d’apprendre «à servir ». Dégrossi quelques six semaines dans l’entourage anunculaire, il est placé dans le Marais (tableau 1).

TABLEAU 1  - LES CONDITIONS DE SÉJOUR À PARIS DE P. MILLET TABLEAU 1
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La relation de ces dix-huit voyages, aller-retour, ces séjours, ces trajets, ces arrêts, est peu commune. Les relations que Ponce Millet entretient avec ses employeurs et les jugements qu’il porte sur eux ne sont pas plus ordinaires. Le prix du travail, c’est aussi de supporter des personnalités, des humeurs, des modes de vie différents. Même s’il a besoin de travailler pour vivre ou survivre, Ponce Millet ne désire point le faire au-delà d’un certain prix.

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Sur ses premiers employeurs, Ponce Millet écrit peu de choses. Mis au propre en avril 1720, augmentés en 1723 et 1725, les propos du rédacteur ne concernent pas les Dorgeval, Aubriot ou Daurat. Il concentre ses déclarations sur la famille Robineau et ses alliés, notant de précieuses informations. Jean Alphonse Robineau, chez qui il entre pour la première fois en 1693, est originaire, selon Ponce, de Bourges ou d’Issoudun. Il a épousé Catherine Lemaire, veuve Lalement. Le couple a au moins trois filles : Louise, Catherine Robineau de Fortelle, un lustre plus jeune que Ponce Millet, baptisée à Saint-Nicolas des Champs en 1679, est mariée à Jean Baptiste Grout, seigneur de Fourneaux, conseiller au Grand Conseil, en 1697. Ponce Millet, qui est alors au service du père, consigne des éléments très précis – quelque neuf pages du manuscrit concernent cette famille – preuve s’il en est que Ponce a accès à des documents précis la concernant, qu’il sait les lire, qu’il sait écrire et prendre des notes. À vingt-quatre ans, il semble bien que le domestique ait vu ses tâches se spécialiser, notamment dans des travaux de secrétaire particulier. Il mentionne ce que de Fourneaux reçoit en mariage : une charge de conseiller au Grand Conseil s’élevant à 51000 livres, 5870 l. pour frais de la réception, 30000 l. pour la charge de conseiller au parlement de Metz, 59000 l. à payer, 4128 l. de frais de noces, soit un total de 149998 l. L’apport de la mariée apparaît moins clairement : maisons louées et contrats pour un total de 83770 l. Ponce Millet retient aussi l’achat par le même de Fourneaux, au début du XVIIIe siècle, du château, terre et seigneurie de Saint Paër, au Nord-Ouest de Gisors, consignant le nom de l’ancien propriétaire, de Raret, le prix de l’achat, 36000 l. en principal, les 12000 l. de réparations nécessaires, un arpentage des terres, prés et bois, enfin les noms des dix-neuf habitants du lieu soumis à la taille et l’importance de leur imposition pour l’année 1709. Ponce a donc eu connaissance de documents précis [6][6] En 1713, Jean-Baptiste Grout, Chevalier, Seigneur de.... En 1709-1710, il est sur place auprès de Fourneaux. Il assiste, également, médusé, à l’entrée en religion d’Élisabeth Robineau, née en 1682. En juillet 1700, elle entre à La Madeleine, rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine, devenant la quarante et unième sœur, au prix de 12000 l. de dot. Désabusé, il écrit à son propos :

« elle s’est laissée faire religieuse le 1er juillet 1700. Ô l’étrange vocation ! Ô triste nécessité! Elle se nomme Sainte Irène ». Il donne la liste des noms de la prieure et des religieuses avec l’état civil et le nom d’entrée en religion.

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Ponce découvre au contact de cette famille une richesse relative, mais également les impératifs liés à un mode de vie qui, de prime abord, pourrait lui sembler facile. Il rappelle les formules d’introduction et de conclusion du testament de la veuve Robineau rédigé en 1701 et des extraits de l’inventaire après décès de 1703 : 8536 livres 8 sous 4 deniers de rentes et de loyers annuels : rentes sur la ville, sur les États de Bretagne, sur des particuliers, charge de contrôleur des fortifications, moitié du loyer d’une maison sur le Pont-au-Change et dans la rue Saint Honoré, quart de loyer pour deux loges à la foire Saint-Germain, moitié du loyer des terres de Fontenay-aux-Roses, louées à huit particuliers pour 777 l.

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annuelles. Les héritiers sont de Fourneaux et Haudiqué, vraisemblablement le second gendre des époux Robineau. Chez les Robineau, en onze ans, Ponce Millet aurait gagné 956 l., auxquelles il faut ajouter un legs de madame Robineau de 400 l. et un don de 25 l. À la mort de cette dernière, Ponce Millet demeure chez de Fourneaux, l’un des gendres. Il décrit quelques objets somptuaires et en consigne le prix : « cinq pièces de tapisserie de haute lisse représentant les maisons royales, faites aux Gobelins, La Croix cout;4000 l., un grand bureau de marqueterie de cuivre et d’Ebène, Bernard 620 l., une grille dorée, or moulu 133 l., une argentée de 46 l. », soit un montant de 4799 l.

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Mais le secrétaire ne s’en laisse pas conter. Il reste, dans une certaine mesure, maître de son destin. En septembre 1710, c’est lui – du moins, c’est ce qu’il écrit dans son registre – qui décide de quitter les Fourneaux, alors qu’ils sont à Saint Paër, pour revenir chez Haudiqué à Paris. « Le 24e du mois de may suivant [ 1708], je suis entré avec monsieur de Fourneaux, où j’ai demeuré jusqu’au 22e septembre 1710. Je le quittai à Saint Pair près de Gisors en Normandie, à cause du peu de soin qu’il eût de moi pendant une longue et violente maladie que j’eus en ce lieu ». Plus loin, Ponce Millet note encore :

« 1710 à S. Pair, 17, 19, 21 aoust, fièvre tierce très violente, 4 heures de frissons saigné 2 fois, retombé le 31, puis 2 médecines ». Les 21 lignes suivantes semblent concerner ce même Fourneaux :

« M. **. Est capable de plusieurs choses, mais en même temps incapable d’en poursuivre aucun. Il pense assez juste et, il exécute très mal. Il a des veües fort étendües sur l’avenir et il est fort embarrassé pour la moindre chose présente. Tout ce qui est hors de sa sphère lui passe dans l’esprit et il s’en occupe beaucoup mais l’essentielle, son propre, ses affaires, en un mot ce qui le regarde le touche de plus près, est un cahos et un abysme dans lequels il ne comprens rien, et où il n’ose décendre. C’est une statuë qui n’est point proportionnée à la niche ou elle est placée. Une corde à un luth, qui n’est point d’accord avec celles qui l’accompagnent, un arbre mal arrangé en un membre mal assorti au corps de la république. Il a une passion extrême pour ce qui est au-dessus de ses forces, une facilité et une attache basse et sordide à ce qui est au-dessous de lui. Présent du corps, absent de l’esprit. Aures habet et non audiet, occulos habet et non videt 1710 » [7][7] À la fin de cette diatribe, Ponce Millet enfonce en....

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Le portrait, s’il est juste, n’est pas flatteur. Il rappelle de surcroît la culture de Ponce Millet. Fourneaux et Millet sont sensiblement du même âge, ce qui accentue certainement les inimitiés. De novembre 1710 à avril 1714, Ponce retourne chez Haudiqué, au coin de la rue Saint-Nicaise. Le 9 février 1711, à souper, il souligne le « souverain mépris de Haudiqué» et en septembre 1711 peut-être le renvoi d’un domestique. Un autre long passage de vingt-neuf lignes semble rendre compte d’une dispute ou pour le moins d’une discussion houleuse entre le maître et le serviteur. Le bas du paragraphe porte la date du 7 septembre 1712 et précise :

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« Altercation Haud. La veuë du ridicule des autres est un puissant remède pour se guérir du ridicule de soi-même. Quiconque a jamais vû s’élever dans l’air des orages horribles et furieux, de divers côtéz, et qui dans leur cours se sont rencontés, le bruit et le fraças épouvantable qu’ils font, et leur chute mêlée, précipitée et tumultuaire qu’ils se causent, quiconque di-je a considéré cet effet dans la nature aërienne, a vû une image vive et ressemblante à ce qui se passe tous les jours parmy les humains. Possèdez qu’ils sont par l’orgueil, le principe et la source de tout mal, qui les perd, ils s’élevent les uns contre les autres, chacun en leur particulier, et s’imaginant être au-dessus les uns des autres, trompéz par cette fausse imagination qui les porte à s’élever au plus haut, période où les guide cette fausse lumière et où ils contoient se trouver seuls et se rencontrant néantmoins plusieurs, alors le dépit, la rage, la fureur et le désespoir s’emparant d’eux et y prenant la place qui y occupait l’orgueil, ces dernières passions les possédant à leur tour, elles leur font sentir leur pouvoir en les poussant, les excitants et les précipitant dans tous les excès dont elles sont capables ».

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Trente-cinq autres lignes manuscrites semblent dresser le portrait du contradicteur. Les causes de ses mouvements d’humeur pourraient être les libertés prises par l’auteur qui a diverti 15 sous 6 deniers fin juin – mais Ponce a omis de préciser l’année – et fin octobre, détourné une main de papier de 10 s.

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« M*** est d’une naissance médiocre et cachée. Il a été bien élevé. Dans ses études, il a surpassé ses concurrents, ou tant moins il s’est égalé au plus habile, le désir de la science étant rempli, celui des richesses a succedé, et il y a également réussi. Non content, il a encore fait un égal progrès dans les honneurs, qu’il a pareillement acquis. Ces choses n’étant point capables de le satisfaire pleinement, il y joint maintenant les plaisirs, où il ne trouvera pas encore toute son attente remplie, parce que l’amour des richesses ne trouve point un grand accord avec celui des plaisirs. Son esprit et son cœur collés et comme liés par les attraits de ces passions, sont inacessibles aux impressions de la crainte et de l’amour de Dieu et de celui de son prochain. Il néglige le culte divin, et n’a que de la dureté pour le reste des hommes. En se regardant comme le principe et l’artisan de sa fortune, il s’en glorifie et s’en applaudit lui-même. De là naît le souverain mépris qu’il fait paroître pour tous ceux qui ne sont point pourvûs comme lui, quelqu’esprit et quelque mérite qu’ils ayent d’ailleurs, ce sont, à son sens, de véritables bêtes. Tous sont exposez à sa censure et à sa critique, qu’il ose pousser jusque sur ce qu’il y a de plus saint et de plus respectable. Il n’épargne que lui seul, et les objets de ses passions. En cet état il est dans un âge qui l’approche de la fin de sa vie, sans qu’il parroisse y penser. 16 aoust 1713 ».

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On sent la puissance oratoire et presque le souffle des grands prédicateurs : des Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Massilon ou Fénelon, mais plus encore l’acidité du Boileau des Satires et la volonté d’un La Bruyère défendant les valeurs des Pères de l’Église, soutenu en cela par les orateurs sacrés. Dans les traces de La Rochefoucauld et de La Bruyère, Ponce Millet, à sa manière, critique les mœurs de son siècle et l’excès des mondanités.

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Attaché aux Condé, précepteur, « l’homme d’esprit, secrétaire et bibliothécaire, La Bruyère n’en était pas moins le domestique de son duc », selon la formule de Roland Desné [8][8] Roland DESNÉ, « La Bruyère », Histoire littéraire de.... L’état de La Bruyère rappelle en écho assourdi celui de Ponce… Nous pourrions également nous souvenir, qu’au même moment, un autre obscur, fils de laboureur, s’élève en accédant à la prêtrise, ce Jean Meslier ( 1664-1729) qui, curé d’une paroisse rurale de cette Champagne septentrionale, entre en conflit avec le seigneur d’Etrépigny, genèse de son Testament. Malgré cette sévère diatribe d’août 1713, Ponce Millet reste au service de Haudiqué jusqu’en avril 1714. Pendant un peu plus d’un an, Ponce Millet devient colporteur. C’est pourtant une lettre d’Haudiqué, reçue le 27 mai 1715, qui l’incite à repartir pour servir à Paris. Les tensions ne sont néanmoins point éteintes… En mai-juin 1716, Ponce fait référence à la mauvaise humeur de son maître. Et, le 25 juillet 1717, le serviteur de noter « fâché de m’avoir fait revenir ». Une mention du 1er juillet 1718 pourrait bien s’adresser au même : « le Diable lui casse les jambes ». Le 19 juin 1718, Ponce Millet, qui a presque quarante-cinq ans, demande son congé, officiellement pour raison de santé. Il quitte Haudiqué le 4 juillet pour retourner à Doux. Ponce consacre vingt et une nouvelles lignes à sa demande et il recopie même le texte.

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« La manière dont je demanday mon congé à monsieur Haudiqué le 19 juin 1718.

Monsieur, il y a plus d’un an que je me trouve fort incommodé, n’étant pas deux jours sans avoir de la fièvre. Mes forces diminuent considérablement, et pour peu que je marche ou que je sois en carrosse, je tombe dans un abbatement et un épuisement extréme. C’est pourquoi monsieur, la crainte que j’ay de vous devenir une charge et inutil, pour peu que cette disposition augmente, m’oblige et me force de vous prier d’agréer et de trouver bon que je me retire et que je fasse ma dernière retraite. Ce seroit mon avantage de continuer à vous servir, et je le ferois très volontiers, si je le pouvois, d’autant plus que je n’ay aucun autre talent pour gagner ma vie. Mais en vérité, monsieur, ma mauvaise santé me mêt entièrement hors d’état de le faire d’une manière propre à vous contenter et à me satisfaire. Je ne l’ay quitté que le 4e de juillet suivant [ 1718]».

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Le style est impeccable, il manque juste les formules de politesse…

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Effectivement, revenu à Doux, il est malade en octobre 1718. « Jeudy 6 octobre 1718, j’ai été attaqué violemment par une fièvre tierce, à 5 heures après midi. Le samedi et lundi suivant à 1 heure. Elle était précédée par un frisson qui durait une grande heure. Et elle finit au cinquième accez, qui fut accompagné d’une grande sueur. Je n’y ai rien emploié qu’une diète exacte ». C’est donc la rupture avec le service domestique commencé en février 1688, vingt années discontinues au service des autres…

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Les gages étaient fixes, le coucher et la nourriture accordés, mais la privation de la liberté entière, ainsi que la tutelle, paraissent lourdes à porter. Plusieurs fois, Ponce Millet va tenter de se libérer en retrouvant une liberté d’action et de parole au sein des campagnes et des villes. Ponce veut définitivement devenir son propre maître. Il va pouvoir faire travailler à domicile, justement, parce qu’il a un peu d’argent de côté. Pourtant, une fois encore, les mirages sont là, les difficultés présentes et les déconvenues importantes.

Le prix du travail libre

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À plusieurs reprises, Ponce Millet se lance dans le commerce de colportage :

vente de menus objets, vente de textile neuf ou de vêtements anciens, enfin diffusion de livres et brochures [9][9] Laurence FONTAINE, « Le colportage et la diffusion.... Le Mémoire de la dépense que j’ai faite s’étend de manière discontinue de 1692 à 1722. Il contient le coût de ses voyages et notamment le transport de ses affaires et effets.

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Aux activités de domestique, secrétaire, colporteur, donneur d’ordres, Ponce Millet ajoute celle de relieur. Attiré par le milieu de la librairie, il fréquente à Paris un homme de l’art nommé Duplanil. C’est vraisemblablement à son contact qu’il apprend à fabriquer des boîtes en carton, servant à rassembler et à protéger des ouvrages en plusieurs tomes. Ponce Millet n’oublie cependant pas le milieu dans lequel il vit alors et dont il est issu. Au début du registre, il se souvient qu’à neuf-dix ans, il était « occupé à mener paître les bestiaux aux champs ». À la fin du même registre, il fait état d’une autre activité agricole fondamentale à laquelle il participe de la mi-août au début septembre 1722 : les travaux de moisson. À presque 50 ans, Ponce sacrifie au culte de Cérès à Pargny, chez son ami le laboureur Gilles Leroy. Après ces moissons, il est à Reims, mi-octobre 1722 à la veille du Sacre et, début mai 1723, à Paris et Versailles; un homme somme toute bien étonnant que ce Ponce Millet. Le budget consacré à ses dépenses est de 163 l. 18 s. 3 d. en 1719, de 92 l. 8 s. 4 d. en 1720 et 123 l. 13 s. 6 d. en 1721, soit une moyenne d’environ 126 l. de dépenses annuelles.

TABLEAU 2  - PONCE MILLET COLPORTEUR TABLEAU 2
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Ponce Millet renseigne indirectement sur les possibilités de travail qui s’offrent à un fils de manouvrier des campagnes champenoises à la fin du XVIIe siècle. Intelligent, cultivé, travailleur, plein d’esprit et de ressources, il connaît la difficulté de la vie, la rareté des choses et le coût de l’effort. Ce trinôme est un des ressorts de son livre de raison. Ce dernier montre comment un homme célibataire a pu sortir de sa condition, côtoyer la vie urbaine des hôtels particuliers du Marais, rencontrer l’activité sur les voies d’eau et terrestre, commercer en ville et à la campagne, enfin et surtout, vivre en marge des habitudes de sa communauté d’origine. Ponce Millet donne l’impression de vivre dans une relative aisance, au milieu d’objets qui devaient forcer le respect des ruraux ardennais et donc faire rêver autour de lui. Il connaissait le prix mais aussi le poids du travail; il nous renseigne aussi sur le prix des choses ordinaires.

LE PRIX DES CHOSES ORDINAIRES

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Le Mémoire de la dépense que j’ai faite, même très largement incomplet, constitue une aubaine, avec quelque 43 pages, un tiers du volume. Il permet d’entrevoir, sur trente ans, le prix matériel et l’importance de certains objets dont notre homme s’entoure, qu’il achète ou vend. Ce mémoire permet d’esquisser davantage le contour des choses ordinaires. À quoi Ponce Millet accorde-t-il du prix ? La réponse, un peu schématique, pourrait être : à la vêture, aux objets usuels, à la nourriture et à la convivialité.

L’importance du vêtement et du textile

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Dès son arrivée à Paris en 1688, la prise en mains par son oncle Jean Millet a certainement consisté à dégrossir le jeune paysan fraîchement arrivé.

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L’oncle, domestique chez un conseiller d’État, logé à proximité de la place Royale, a entrepris l’éducation du neveu. Son frère aîné, Guillaume, était déjà pour l’adolescent un modèle. Que de changements…

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Le changement de style vestimentaire est sûrement intervenu rapidement [10][10] D. ROCHE, Le peuple de Paris, Paris, Aubier, 1981,.... Au début de son deuxième séjour, il rachète en 1692 une perruque de son oncle Jean pour 6 l. Deux ans plus tard, il acquiert douze aunes de toile à 23 s. l’aune, fait réaliser à façon six chemises à 9 s. la pièce. Chaque chemise nécessite deux aunes. Ponce entre en possession de deux cravates de toile de coton et d’une perruque de M. Payer à 13 l. La dépense se monte à un peu plus de 35 l., ses gages ne sont alors que de 75 l. annuelles, certes il est nourri et logé. Cette première observation permet d’associer deux éléments fondamentaux : l’acquisition par la fabrication de vêtements neufs et l’utilisation de vêtements ou d’accessoires de seconde main. Dès lors, la visibilité et la lisibilité de son état est patente, et le reste, à Paris comme en province,à la ville comme à la campagne. En mars 1698, Ponce note l’achat de quatre aunes de toile à 30 s., sans en spécifier la destination. Un an plus tard, il utilise huit aunes de toile à 38 s. l’aune pour la façon de quatre chemises avec des manchettes de batiste – de la toile de lin très fine – et pour la fabrication de deux caleçons, dépensant ainsi 24 l. Le prix et la qualité de la toile augmentent, les manchettes de batiste apportent sans doute une certaine élégance à l’ensemble. En 1701, Ponce Millet note l’achat de la batiste pour des manchettes, rehaussées par des boutons dorés aux poignets et pour deux coiffes à bonnet de nuit, de la toile à 23 s. pour six mouchoirs, de la laine blanche pour fabriquer des bas : une demi-livre un quart représente 1 livre 11 sous. Il achète trois paires de chaussettes de coton en octobre 1701. En mai 1703, alors qu’il est encore chez madame Robineau, un mois avant son départ pour la Trappe, il semble que Ponce se vêt de neuf. Il consacre 10 l. 5 s. à l’achat de souliers, 5 l. à une paire de bas noirs et de bas gris, 4 l. 15 s. à un chapeau en demi-castor. Deux aunes de drap de qualité à 11 l. l’aune, quatre aunes de serge à 5 l. permettent de façonner un justaucorps et une veste de même couleur, un surtout brun, une culotte noire et une culotte de peau, le tout se montant à 78 l. 15 s., auxquelles il convient d’ajouter encore 18 l. pour une perruque achetée neuve en août.

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Ponce doit avoir fière allure… Après la mort de madame Robineau, il entre au service de Fourneaux. Le 13 septembre, vraisemblablement 1703, il a été « habillé de noir », le tout a coûté 108 l., sûrement à la charge de l’employeur cette fois.

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Ponce Millet soigne son apparence : son activité impliquant représentation, service et contact l’y incite certainement. Au fil du temps, la matière textile se diversifie et gagne en qualité, la palette des coloris s’étend même s’ils demeurent assez austères. Au printemps 1704, le tissu de la cravate devient mousseline – une étoffe de coton claire et légère – à 6 l. l’aune.

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Avant de quitter Paris, Ponce se fait tailler un nouvel habit : il achète des boutons de fils plats, une demi-botte de fil blanc, fait façonner deux chemises, une veste en toile d’orties à 25 s. l’aune qu’il fait doubler avec une toile plus médiocre à 16 s. l’aune, une chemise demi-hollande, quatre cravates de grosse mousseline, qui viennent s’ajouter aux deux autres du mois de mai, et une paire de souliers neufs. Ponce Millet est prêt à affronter les routes estivales. Il vient de consacrer 33 l. 14 s. à son nouveau vêtement d’été. À l’automne, il acquiert trois paires de bas fins à 4 l. 10 s. la paire, bas noirs, olive et gris de Maure. La douceur ou la rigueur du climat créent d’autres besoins. En décembre 1704, son vestiaire augmente de deux grosses chemises, au total 2 l. 19 s., d’une paire de chaussons de laine à 15 s., d’une aune de ratine blanche – laine croisée – coupée en camisole pour 5 l. 13 s. L’achat pour 2 l. de toile piquée pour bonnet, en février 1705, est vraisemblablement destiné à la vente, moins sûrement la paire de bas faite exprès pour 4 l. 7 s. En 1707 et 1708, Ponce Millet se souvient, sans autres précisions, d’avoir dépensé 54 l. pour deux cravates de toile claire, trois paires de gants de fil blancs, de la toile à poignet, deux perruques ( 15 l.), un habit, une veste et une culotte ( 27 l.), pour une réparation de souliers ( 1 l. 2 s.) et l’achat d’une autre paire ( 4 l. 10 s.).

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Les achats de tissu ou d’accessoires sont réguliers : kyrielle de cravates, cravates à la matelote, chapeaux, toiles à manchette, à poignet, à mouchoirs, à chemise, paire de chaussons de laine, bas et gants de laine ou de fils, boucles de tombac (alliage cuivre-zinc), boutons, fils de couleur, ruban… Ponce Millet profite de son séjour à Paris pour se faire confectionner par son ami Charton une culotte en toile de lin avec doublure. 2 l. 5 s. y sont consacrées en juillet 1714, 6 l.

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pour une autre perruque. Le coût du tissu est toujours mentionné à part, de même pour la façon. Ce Charton est un tailleur de la rue du Verbois. Il semble aussi ajuster des habits achetés d’occasion. Charton ajoute-t-il les activités de fripier à celles de tailleur ? Alors qu’il rentre de Paris, c’est à Rethel ou à Reims que Ponce fait confectionner, en septembre 1714, pour 68 l. 10 s., un habit complet dont il donne la description : « trois aunes et demi de drap d’Elbeuf à 13 l l’aune, six aunes de serge à 33 s l’aune, une demi aune de Bougran [pour la doublure] à 15 s, deux gros de soïe, dix treizeaux poil de chèvre à 15 s, deux onces et demi de fils, les poches de juste au corps, doublure et poches pour la culotte, six douxaines de boutons de poil 2 l 14 s, au tailleur, la façon 5 l. Total 68 l. 10 s ». Ponce dépense à la suite 5 l. 10 s. pour une demi-aune de demi-quart de drap gris utilisé pour façonner une culotte. Il omet de donner le nom du tailleur. Dans sa liste des habitants de Rethel-Mazarin en 1720, Ponce fait apparaître pourtant six noms de tailleurs rethélois et le nom d’un spécialiste du vêtement féminin. C’est encore à Charton qu’il a recours en février 1716 pour un « surtout »– vêtement ample – de « Pinchina » : tissu, façon et boutons lui coûtent 1 l. 15 s. Ponce Millet continue néanmoins à acheter des vêtements d’occasion : chapeau à bord d’Haudiqué ( 1708), deux cravates de mousseline de son frère ( 1714), deux chemises de son cadet ( 1716). En juin 1716, apparaît une pratique intéressante pour la culture de la rareté: Ponce dépense 7 l. 10 s. pour « une veste et une culotte vieille » de son frère cadet qu’il fait retourner par Charton pour 4 l. 17 s. Il ne s’agit pas d’un « refus de marchandises » mais bien de retourner l’habit, c’est-à-dire de le confectionner à nouveau en faisant de l’envers l’endroit du drap. Il n’y a pas si longtemps – je l’ai encore vu faire– l’économie domestique traditionnelle voulait que l’on retournât les cols de chemises masculines, afin de leur donner une seconde vie, de les prolonger. Nous retrouvons le Parisien Charton, le tailleur d’habit, à la fois capable de travailler des tissus neufs et de prolonger, en les retravaillant, des vêtements de seconde main.

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Ponce Millet a le sens de l’ostentation, mais celle-ci ne doit pas ou ne peut pas se faire à n’importe quel prix, il faut dans ce domaine aussi ruser. Nous sommes – comme l’a montré Daniel Roche – encore dans l’économie de la rareté.

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Pourtant, avec Ponce Millet nous ne sommes plus avec Les Bergers de l’Adoration, tableau peint par Jean Michelin et conservé au musée de Langres, montrant des pâtres dont les vêtements de tissu grossier, de couleur brunâtre, sont fatigués par les ans, ostensiblement et maladroitement raccommodés. Avec son habit, Ponce nous ouvre les portes d’un monde plus policé – c’est un des éléments du code de l’urbanité –, d’une culture différente, où, cependant toujours, la pratique de l’économie est de mise. L’habit n’est pas que raccommodé, il est accommodé, gagnant dans l’opération de la commodité et de l’aisance. Ainsi, Ponce Millet continue de racheter des vêtements : vieille perruque de Paget Fontaine ( 1717), vieille camisole ( 1718). En décembre 1721, il reçoit « une vieille couverture, des gants fourrés, une vieille culotte noire et une paire de bas noir Haudiqué, un habit noir complet et bas drapés bruns, gants blancs et vieille doublure de mon frère ».

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Parallèlement cependant, Ponce continue d’acheter ou plutôt de faire confectionner. Il dépense 11 l. 10 s. en décembre 1719 pour un pourpoint en peau d’agneau ou fait filer une livre de laine afin de faire tricoter une paire de chaussons, le coût étant de 4 l. 9 s. En avril 1721, il consacre 3 l. 10 s. à la façon et au foulage d’une paire de bas de laine par les filles du défunt maître d’école de Pargny. Ponce ne dresse pas ou ne dessine pas de lui un portrait en pied où l’on verrait ses vêtements ordonnés. Indirectement, lors de l’incident de février 1719, il laisse apparaître quelques effets, alors qu’il est à Rethel : perruque, chapeau et bâton.

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De 1704 à 1722, Millet mentionne quatorze fois de la poudre à perruque et maintes fois de l’essence.

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Pour entretenir ce linge, il a recours à des mains féminines : les blanchisseuses, comme à Doux en octobre 1704 et en janvier 1705. On dispose rarement de chiffres pour les effets blanchis qui apparaissent au milieu de chiffres plus globaux. En mars 1705, il dépense 12 s., mais pour avoir fait laver quelle partie de son vêtement ? Pour nettoyer ses draps en juillet 1705, Marie des Forges lui demande 4 s. En septembre 1714, lors d’un court séjour à Paris, Millet dépense 13 s. 6 d. pour blanchissage;3 s. en août 1719. Ces quelques chiffres correspondent uniquement à des moments où Ponce Millet est en province ou à de courts séjours parisiens. Il n’a pas noté de tels frais, quand il était au service de familles bourgeoises parisiennes. Le domestique était certainement logé, nourri et blanchi.

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Pour Rethel, il fournit une seule adresse de blanchisseuse : « la Pôto, près de la chambre de ville ». Mais en 1721-1722, c’est sa sœur qui s’occupe de son blanchissage et de « sa soupe ».

Les objets du quotidien et de l’écriture

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Le Mémoire des dépenses accorde également une place importante aux objets usuels. Quels objets Ponce Millet achète-t-il ordinairement ? Pour quel usage ?

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Une fois de plus, il est difficile de faire le tri entre les objets personnels et les choses dont il fait commerce. Évidemment, il n’a pas à acheter tous les objets qui entourent sa vie quotidienne, ses listes ne révèlent qu’une partie de son univers.

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Ses dépenses consignent de nombreux outils : compas de cuivre, petite enclume, pinces, tenailles, règle de bois de noyer, vis à tête dorée, clous, hameçons, aiguilles, pointes, épingles, broquettes (semences de tapissier). Ponce mentionne également de nombreuses fois le repassage des rasoirs et couteaux ou l’achat de pierre à rasoir. Les articles de coutellerie sont légion : canif, couteau à gaine fleurdelisée, couteau à bouton, petit couteau à corne de cerf, à manche noir, grande pierre à aiguiser, grands ciseaux ou ciseaux fins avec ou sans étui, râpe, lime, scie, faucille, décrottoir à chaussures, bouterolle (garniture du fourreau de l’épée) et autres tire-bouchons. Les objets relatifs à la table sont également bien présents :

cuillère de buis, cuillère et fourchette d’argent présentées dans un étui, pour quelque 17 l. 10 s., cuillère d’étain fin, petite fourchette d’acier travaillé, bouteille ou pot à eau de grès, petit plat de terre, écuelles, petit poêlon, petite terrine, plat de terre verte, sans oublier la mention de « caphetière blanche de fayance de 4 s. » en août 1715… Une seconde allusion à ce type d’achat date du 1er juillet 1718 :

Ponce boit du « caphé» à Paris. Le pot de chambre lui-même n’est pas oublié.

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L’éclairage est assuré par des chandelles, bougies, bougies jaunes, huile à brûler, mèche, lanterne sourde permettant de voir sans être vu, chandeliers de cuivre.

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Deux chandeliers de cuivre coûtent 3 l. 5 s. Le savon n’apparaît que deux fois en mars 1719 et août 1720. Des objets plus personnels sont indiqués : peigne de corne ou de buis, cure-oreille d’ivoire, brosse de ménage ou semelles de feutre, éponge, tabatière d’ivoire ou de buis, plat à barbe. Quelques rares objets de verre apparaissent : verres à « vesigue », vraisemblablement à besicle, glace, glace ovale à miroir, « vérille » pour le vin. Un ressort de montre renvoie peut-être à son usage personnel, quelques rares chaises, à son décor quotidien.

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Les objets permettant l’écriture appartiennent à son quotidien. Il apparaît que si Ponce ne maîtrisait ni la langue ni le système écrit, nous ne pourrions connaître, analyser, commenter, son mode de vie et ses habitudes… La tenue de ses comptes rassemblés à l’intérieur de son livre de raison le prouve aisément. En juin 1703, après son voyage à la Trappe, il éprouve la nécessité d’acheter un écritoire à 10 s., un canif à 5 s., des plumes et de l’encre. Le total se monte à 16 s. 6 d.

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Le fait est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Ponce va pouvoir écrire en possédant son matériel propre, transcrire et consigner ses pensées. Le lendemain, en effet, il part à Doux où il restera une quinzaine de jours. Ponce a presque trente ans. Peut-être a-t-il déjà acheté ce type de matériel sans en laisser de trace écrite, plus vraisemblablement utilisait-il celui des Robineau. De juin 1703 à septembre 1722, Ponce va inscrire ce type d’achat : papier, crayon rouge, cire d’Espagne et cire verte, sans doute pour sceller le courrier. En novembre 1715, alors qu’il est à Paris, il note l’achat d’un grand parchemin 1 s. 9 d., d’une demi-main de papier à 5 s., d’une main – assemblage de vingt-cinq feuilles de papier – de papier blanc à 8 s., d’une autre main en avril 1716. Régulièrement, il continue d’acheter papier, parchemin, encre et cire. Mais Ponce se fournit également chez ses patrons. Haudiqué lui reproche d’avoir distrait une main de papier :

« 27 octobre, pour une main de papier 10 s., altercation violente, demande mon congé». Tous ces achats de papeterie sont-ils pour son usage propre ? Revend-il de quoi écrire pendant ses activités de colportage ? Rédige-t-il des lettres pour les autres ? Ses activités de secrétariat rendent la chose plausible. Ponce Millet sait superbement calligraphier, il a du style, connaît les usages et formules. Ponce Millet écrivain public ? Voici une autre activité qu’il serait tentant de mettre à son compte, mais rien ne permet de l’étayer… Par là même, Ponce ne semble pas penser à transmettre son savoir aux enfants de la paroisse de Doux, sauf éventuellement après 1725.

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Cette pratique de courrier appartient pareillement au quotidien de Ponce Millet. Laissant famille et amis, tantôt en province et tantôt à Paris, Ponce maintient les liens par des échanges épistolaires. L’écrit appartient bien pour lui à la vie la plus quotidienne, aux choses ordinaires [11][11] D. ROCHE, Le peuple, op. cit., chap. VII. L. FONTAINE,.... En vingt et un ans, de novembre 1701 à août 1722, il fait mention de quarante-cinq lettres : huit seulement sont précisées comme ayant été envoyées par lui, les autres, reçues, figurent dans les dépenses puisqu’il faut payer un port de 4 s. Seuls trente-deux destinataires sont clairement identifiés : 60% concernant la famille : la sœur, le frère, le cadet et la femme de celui-ci, une tante, les 40% restant des connaissances parisiennes : Hery, Herricourt, Charton, Tirrion, mademoiselle Bugnot, Haudiqué et Corvizy. Ponce Millet pratique de toute évidence l’écrit, une partie de sa famille champenoise également, sinon comment prendrait-elle connaissance du contenu ? À moins de penser que le vicaire ou tout autre lecteur de la communauté villageoise déchiffrent ces missives, il est à supposer que les Millet ont une instruction minimale [12][12] AD 08, 5 Mi 19 r 13. Sous l’épiscopat de Monseigneur.... Écrire à des gens qui ne savent pas lire pourrait se comprendre, mais offrir des livres à des analphabètes serait particulièrement étonnant… Ponce ne fait pas que vendre des livres, il en offre épisodiquement à sa famille proche. En août 1704, à son frère l’ouvrier agricole qui a séduit, engrossé et épousé la fille d’un laboureur de Lucquy, Ponce donne les Heures de Paris, en novembre 1704, à son beau-frère de Doux, Jean Dangluze, un livre d’église à 1 l., puis au même en novembre 1714, le Petit Albert, d’une valeur de 3 l. Le calendrier de la Cour pour l’année 1719, offert à son frère cadet, ne coûte que 5 s.

Nourriture et convivialité

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Le célibataire Ponce Millet mange, boit et fume beaucoup. Il faudrait opposer ses périodes de consommation urbaine à ses périodes de consommation rurale, en n’oubliant pas que les produits, mentionnés par lui dans ses dépenses personnelles, relèvent de sa propre alimentation, quand il n’est pas domestique. Ces deux types de consommation ne semblent pourtant pas si différents. Lors de son quatrième séjour à Paris, de 1701 à 1703, Ponce Millet note peu, mais mentionne le pain, la viande, le salé et le fromage. Ce sont les premiers éléments de consommation notés. Il ne précise bien sûr pas les quantités; par ailleurs, le prix qu’il note inclut souvent plusieurs éléments en même temps. En septembre 1701, le pain, le vin, le salé et des clous lui coûtent 1 l. 3 s.

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Ponce consomme évidemment beaucoup de pain. En mai 1705, il paye à Ponce Perrin, en l’occurrence boulanger à Rethel, 7 l. 9 s. 9 d. pour le pain, en achète pour sa belle sœur à 10 s. 6 d. sur le Pont-au-change en décembre 1718 ou à Nanterre en mai 1719. Ponce effectue l’achat de blé qu’il fera panifier. En janvier 1719, il acquiert « un septier et demi de bled » à 4 l. 16 s. soit 7 l. 4 s., puis « un quartel de bled et un pain », en juin de la même année. Parallèlement, ses achats de livres de pain et de cartels de farine se poursuivent. Ponce paye également en grains, le pain consommé chez sa sœur à Doux. En novembre 1720, il achète à son frère Jean, le laboureur de Lucquy, six quartels de « bled » à 25 s. 7 l. 10 s. et cinq autres cartels 5 l. 5 s. en janvier 1721, « le tout donné à Dangluze pour le pain que j’ay mangé chez lui depuis le 1er juillet jusqu’au dernier décembre 1720, coutent 12 l. 15 s. ». Fin décembre 1720, Ponce paye 5 l. un setier de farine. La présence à la campagne, son frère paysan, l’existence de moulins et de boulangers urbains proches, permettent tantôt l’achat du grain, de farine ou de pain fabriqué. Le pain constitue toujours l’aliment fondamental. On dédommage le foyer Dangluze à Doux et celui de Lucquy. En juillet 1721, Ponce Millet passe sept jours à Lucquy – travaux agricoles ? –, y consommant 21 livres de pain, facturées 1 l. 1 s. Ponce dépense toujours à Lucquy 8 s. pour neuf livres trois quarts de pain, composé « bled » et orge, en janvier 1722. Nous avons fait état de sa participation à la moisson de 1722 au village de Pargny, le paiement en grain évalué en livres de pain.

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La nourriture carnée est présente également : viande, cochon farci, salé, lard, grosse andouille dite de Clérac à 5 s. l’once, saucisson, dindon, poulet, hareng des périodes de carême. Les mentions de la viande au sens large ne représentent que 37% de celles ayant rapport au pain. Le fromage est un élément régulier de l’alimentation de Ponce; entre 1704 et 1722, nous trouvons essentiellement un fromage produit par des gens du pays du fromage.

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Fromage de vache, de chèvre, de brebis ? Les œufs apparaissent tardivement à partir d’août 1721, de même que le beurre. Le lait est très rarement mentionné ( 1709 et 1722); peut-être ne paye-t-il pas celui qu’il consomme ? Les fruits sont régionaux eux aussi – excepté les dattes – mais pourtant d’une grande diversité. Apparaissent à partir de 1715 : cerises, poires, pommes, raisins, raisins muscat, melon – melon déjà mentionné par un voyageur en 1695 –, pêches, noix, pruneaux [13][13] Henri JADART, éd., « Voyage de Jacobs d’Hailly, gentilhomme .... Les légumes sont rarement nommés : salades, haricots, poix. Ponce, semble-t-il, aime les pâtisseries : les échaudés, les biscuits, le pain mollet – peut-être ce que les Ardennais appellent aujourd’hui le gâteau mollet ? – et le pain d’épice. Retournant à Paris, en juillet 1704, Ponce Millet achète pour 15 s. de pain d’épice à Reims, friandise dont il est gourmand, puis à nouveau pendant la foire de la Couture de mars 1706. Il pourrait même se livrer au commerce de pain d’épice, puisqu’en juin 1706, Ponce achète pour 5 l. 18 s. de ce gâteau tant à Reims qu’à Rethel. Dans son chapitre relatif aux habitants de Reims en 1707, il note : « la veuve Feuillepain, ruë d’Oignon, bon et excellent pain d’épices » [14][14] En 1833, Jules Michelet évoque à propos de Reims une.... En juin 1706, alors qu’il est à Doux, Ponce mentionne pour la première fois le sucre, pour 4 s. 6 d. [15][15] Sur la consommation urbaine et péri-urbaine du sucre,....

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Notre homme accompagne le tout avec force vin, bière (première mention en 1705), cidre quand il est à Gisors, et eau de vie. Ces liquides sont délivrés en petite quantité, l’acte d’achat se renouvelle donc souvent. En septembre 1704, sa nourriture pour douze jours représente une dépense de 6 l. 10

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s. En janvier 1705, la location de deux mois de chambre dans les Ardennes, dix repas et deux fagots s’élèvent à 6 l. 11 s., la location d’un autre mois, quatre repas, un fromage et un fagot à 3 l. Nourriture et logement pendant la foire de Reims en 1706 coûtent 6 l. 19 s. 6 d. À ces produits consommés, il faut ajouter de l’huile, huile d’olive, vinaigre, poivre, poivre blanc, girofle. Les sacs de braisettes et les cordes de bûches permettent chauffage et cuisson. En juillet 1722, Ponce paye 6 l. 10 s., pour une voiture contenant une corde de bûches, en provenance de Baâlons, zone forestière encore importante aujourd’hui, achat au profit de sa sœur.

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Reste un dernier élément de consommation dont Ponce use au moins depuis le printemps 1708 : le tabac. Deux onces de tabac coûtent 6 s. en octobre 1713. Les mentions d’achat sont régulières jusqu’à l’automne 1722, généralement mensuelles. Trois quarterons de tabac de Morlay valent 1 l. 16 s.

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en août 1715, la demi-livre de tabac 1 l. 5 s. 6 d. en décembre de la même année. En janvier 1715, il note la somme de 7 l. 10 s. pour le tabac de toute l’année. Il achète en 1718 deux pipes, puis une nouvelle en 1719. En novembre 1721, il évoque pour la première fois le tabac de Hollande, deux onces font 6 s. 6 d. Vins, bières, cidres, eau-de-vie sont mentionnés 94 fois, tabac et pipe 77, contre 52 occurences pour le pain et le blé, et 20 seulement pour la volaille et le poisson.

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Ponce ne se contente pas d’acheter des aliments, il mange avec les autres domestiques dans les hôtels parisiens, mais également prend des repas lors de ses trajets, au long des routes. Il déjeune, dîne, soupe, gîte. Ces dix-huit voyages vers Paris sont l’occasion de partager le logement, la nourriture, la boisson et la parole. Il ne faudrait pas oublier les voyages en région parisienne, à la Trappe, à Saint-Paër, les circuits en Champagne septentrionale… Ces repas pris en commun sont parfois l’occasion de débauches alimentaires.

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Ainsi en octobre 1704, Ponce note dans le registre : « dimanche, grande folie :

viande 21. 10 s., vin 1 l. 16 s., désert 1 l. 17 s., liqueur 2 l. 6 s., aubade 2 l., au total 11 l. 9 s. ». Ponce se souvient d’environ cent trente occasions où il a partagé des pots de vin avec sa famille, avec ses interlocuteurs commerciaux. Une seule fois, en avril 1720, il mentionne que l’un d’eux a trop bu. Son laconisme est grand néanmoins : « le 14e avril 1720, Namur, Lorrain, Lantenois trop bû».

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C’est tout. Les fêtes villageoises sont l’occasion d’une grande convivialité pour les habitants des communautés. On invite. On est invité. Ponce indique le calendrier des fêtes patronales autour de son village. Il note également les mardis gras 1719 et 1721 et cinq fois le jeu autour de son village : au Bras d’or à Rethel et à Doux en 1704 où il dépense 2 l. 12 s., jeu des gobelets en 1705, jeu du château d’Arson [Resson] où il laisse 2 l. et jeu non spécifié en mars de la même année. Involontairement, Ponce propose quelques-uns des délassements ruraux, pour lesquels, cependant, il faut noter l’existence d’une dimension sonore quasi-absente du livre de raison. Incidemment, Ponce fait trois allusions au monde musical de son temps : dans sa liste des habitants de Reims, il précise l’adresse du facteur d’orgues Jean Visbec; dans celle de Doux, il signale Desté violon et écrit avoir entendu, sur la route de Soissons, « la musique St Gen » [16][16] Ce n’est certainement pas un hasard si le nom de Jean.... Les rapports de Ponce avec sa famille restent étroits.

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Il est reçu par des membres de sa fratrie à Paris, c’est lui-même qui y accueille son cadet en juillet, après la mort de leur père. En 1704-1705, lors de ses passages à Paris, Ponce mange ou boit au Bourget avec son frère cadet, Ponce II.

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La réussite sociale de ce dernier est patente. L’aîné Guillaume, célibataire comme Ponce, part à Paris à la suite de madame de Fuchsamberg, femme du seigneur du lieu, puis entre au Petit Luxembourg. Ponce II, quant à lui, entre à l’hôtel de Soubise comme valet de chambre du prince et s’allie à Jeanne Geneviève Beauquêne, alors au service de la princesse de Rohan.

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« Ponce second, cadet de tous, est le plus grand en toute manière. Il y a 18 ans qu’il est à l’hostel Soubise. Il est valet de chambre du prince depuis plusieurs années. Le 14 février 1718, il a épousé Jeanne Genneviève Beauquêne de Vincennes, demoiselle de madame la princesse de Rohan. Ils ont actuellement 2 enfants, 1 fille et 1 garçon. Le jour de leurs noces, je ressentis plus de satisfactions et de contentement que je n’en ay eu et que je n’oserais espérer de ma vie, mais le lendemain, ce fut tout le contraire, parce que je ne pûs pas m’y trouver. Ils avoient alors, lui 36 et elle 26 ans. Grande pompe, grand festin Bened. Déi ».

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Lors de ses séjours à Doux Ponce Ier continue de rencontrer son frère Jean, de Lucquy, Guillaume, le frère aîné, semble-t-il revenu au pays, après un accident de service pour lequel il reçoit une rente annuelle, son cousin Ponce Millet, sa tante Claude Millet, ses cousines Regnier de Reims et ses cousins Colinet. Ses cousines habitent Reims, derrière les Cordeliers et « Catherine Regnier d’Arson, chez monsieur Houdin, orphèvre ». Or, c’est bien sûr chez sa sœur Poncette, mariée à Jean Dangluse, demeurant à Doux dans la maison familiale, que son grand-père paternel acquit pour partie en 1657, que Ponce se pénètre le mieux de la chaleur d’un foyer. Parrain de l’aîné des cinq enfants, vivants au moment de la rédaction du livre de raison, Ponce inscrit la dépense liée au baptême de Marguerite Dangluse en février 1705 : 18 s. au curé, 9 s. au clerc, 10 s. à la sage-femme, 12 s. aux écoliers, 1 l. de viande, 10 s. de vin, 10 s. au sonneur, un total de 4 l. 9 s. Avec une économie de moyens, toutes les étapes sont notées : délivrance sous l’œil de la matrone, cérémonie religieuse avec le clergé, le don aux écoliers, l’annonce par les cloches de l’événement, enfin le repas au cours duquel les participants consomment de la viande.

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Étonnamment, cette Marguerite n’apparaît qu’une autre fois dans les comptes, en septembre 1719, moment où elle reçoit 5 s. avec Jeanne Dangluse.

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Le nécrologe familial fonctionne avec la même rareté et la même économie de mots. Ponce Millet enfin donne de l’argent à sa famille proche : l’équivalent de 17 l. en 1697-1698, peu avant la mort de son père Nicolas. Le 1er mai 1698, il envoie à sa sœur 11 l., afin de pourvoir aux frais de l’enterrement de ce dernier. En septembre 1701, c’est 1 l. 12 s. 6 d. qu’il donne à sa grand-mère paternelle, Hélène Certel. C’est à sa sœur, également, qu’il va régulièrement verser 3 l. 10 s., en 1701, 1703 et 1704, peut-être en échange de la nourriture et du logement lorsque Ponce est à Doux. Il lui envoie en outre des sommes depuis Paris : 7 l. 10 s. en mai 1709, 5 l. 5 s. en mars 1710. En juin 1714, Ponce donne 6 l. 7 s. 6 d. à sa sœur pour les taille et capitation de l’année 1710, puis 2 autres l. en 1715 «à sa sœur pour ses tailles ». La condition difficile des Dangluse-Millet, manouvrier à Doux, rend vraisemblablement nécessaire l’intervention pécuniaire d’un frère au niveau de vie plus élevé. Ponce Millet ne semble pouvoir être accusé de pingrerie…

LE PRIX DU PÉCHÉ

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On a vu quel est le coût du travail et celui des choses ordinaires pour Ponce Millet. De manière moins nette, mais pas moins présente, il apparaît qu’il connaît de surcroît le prix du péché, le poids de la faute. Pourtant, ce péché n’est pas seulement de l’ordre de la faute et de la culpabilité, il éloigne fondamentalement de Dieu, puisque ce péché L’offense. Cette notion de péché, importante à l’âge classique, renvoie à la distinction traditionnelle entre péchés originels, mortels, capitaux ou véniels. Ponce Millet est très pénétré par l’esprit du temps : par ses ventes de livres et peut-être par ses lectures, il est au milieu des controverses religieuses. Il est en contact avec de nombreux ecclésiastiques, fréquente des lieux de pèlerinage alors en vogue (Sainte Face de Laon ou Vierge Noire de Liesse) [17][17] Cette Sainte Face est une icône médiévale portant une .... Fréquenter – même rapidement – la Trappe ou Port Royal des Champs n’est pas forcément un acte neutre. Ponce Millet n’est, là encore, décidément pas un homme ordinaire…

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Pour les chrétiens, le péché originel, transmis de génération en génération, est effacé par la grâce divine au moment du baptême. Par l’intermédiaire du Christ, l’homme est rendu à sa perfection. Depuis le Concile de Trente, l’Église admet que, par son obéissance et ses efforts, l’homme peut obtenir la grâce. Ponce Millet est très marqué par cette pensée. Son livre de raison s’ouvre – comme un testament – sur une invocation à LaTrinité: « au nom du Père et du Fils, et du Saint Esprit. Ainsi soit il. À Doux ce 25e avril 1720 ». Le journal abrégé de sa vie commence par l’idée de péché originel :

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« Le 20e du mois de juillet 1673, Dieu m’a receu et mis au nombre de ses enfans, par l’entremise et le ministère de l’Église, son épouse et notre mère. Quelle grace ! Avant ce tems là, j’êtois dans le néant et je ne subsistois que dans l’idée éternelle ce Dieu et il Lui a plût de me donner l’estre au bout de presque sept mil ans qu’il l’avait donnée à toutes choses. Quelle bontée et quelle puissance ! mais quelle ingratitude de ma part pour le reconnoistre et l’en remercier ».

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Ponce ne se contente pas de rappeler son ascendance (parents et grands-parents paternels et maternels), il consigne les noms de ses parrain et marraine, c’est-à-dire de ceux qui l’ont présenté sur les fonts et qui forment, dès lors, une véritable parenté spirituelle, ils constituent en outre la représentation des communautés chrétiennes, de la paroisse. « Mon parrain et ma marraine furent Ponce Charlier et Jeanne Cosmeaux, sa femme de Retel ». L’héritage du péché originel, effacé au sens religieux par le baptême, se prolonge néanmoins et n’a pas disparu pour Ponce Millet, se transformant en péché des origines. Le milieu très modeste dont il est issu ne lui permet pas de recevoir une éducation poussée dans le domaine religieux, nécessaire pour affronter le démon.

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« Mon père et ma mère étaient pauvres, et ils gagnoient leur vie, lui au mettier de serge et d’étamine, et elle à filler la laine. Et c’est ce qui a fait que j’ai été élevé avec peu d’éducation. J’ai cependant apris assez passablement bien les premiers principes de la religion catholique, mais non suffissamment. Là le dirai-je ? Hé pourquoi ne le dirois-je pas ?

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puisque c’est la vérité, abandonné à une foible raison, enveloppée des plus épaisses ténébres

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de l’ignorance, d’une nature portée au mal dès la plus tendre jeunesse, et guidé par les sens trompeurs et aveugles de cette nature gâtée et corrompuë, je me livrai entièrement à l’attention et à la considèration des objets sensibles et séduisant des choses créées. L’idée de l’estre immense et infini de Dieu, des perfections de cet estre et des loi justes, saintes et immuables qu’il a bien voulu nous donner pour nous conduire dans ses voïes, n’étant point gravés et imprimés profondèment dans mon esprit et dans mon cœur, le démon a profité de ce vuide affreux qu’il y a trouvé, et l’a remplis autant qu’il a voulu des impressions les plus malignes et les plus dangereuses qu’il excite en nous par la présence de ces objets. Voila le commencement et l’origine de toutes les fausses démarches que j’ai faites, de tous les travers et béveües qui sont arrivés depuis ce temps là jusqu’a présent. On le verra par le narré que je vais faire incontinant ».

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Les chapitres «Événements et réflexions singulières » et « Moi seul » permettent d’évaluer ce poids du péché, de la faute et de la culpabilité. Le décès de M. L. du Boixic, vraisemblablement la « comtesse de Bien-Assis, au chateau de ce nom à Lomballe en Bretagne », fait écrire à Ponce : « 1700, 26 juillet au soir, frayeur extrême, mort M. L. Du Boixic, ô mon Dieu ! que vos jugements sont cachés et impénétrables, et que vôtre justice est terrible et redoutable ! qu’elle est à craindre »! Un incident, deux ans plus tard, incite Ponce Millet à écrire : « 1702, le 28 aoust avec M. Le Cointe, au bas du Pont de N.D. depuis 9 heures du matin jusqu’à 5 du soir. Effets ordinaires de la foiblesse, de l’ignorance et de l’imprudence humaine ». En août 1715, alors qu’il est chez Haudiqué, Millet écrit cette réflexion : « Le 1, 2, 3, 4, 5, 10 et 19 août, Dieu a appesenti sur moi sa main vengeresse, d’une manière étonnante et terrible. Il l’a fait dans sa miséricorde, afin de me réveiller de mon assoupissement, et pour m’obliger de retourner à lui. Je Le prie instamment de m’en faire la grace, et de mettre en état de le loüer, de bénir, et remercie éternellement sa bonté infinie. Amen ». À la fin du printemps 1716, Ponce se prépare à sa propre mort : « en may et juin 1716, je me suis trouvé très mal. J’ay ressentis des douleurs toutes des plus vives et des plus picquantes, dans toutes les parties de mon corps. Elles étoient si violentes que mon imagination a été frappée et attaquée des frayeurs de la mort pendant plusieurs intervales. La mauvaise humeur de M. Haudiqué, et l’effet naturel du printems joints ensembles, m’ont jetté dans ce facheux état ». Le témoignage le plus étonnant reste sans doute sa description de cette nuit de février 1719 où, sous l’effet d’amples libations, notre quadragénaire se voit dans un combat l’opposant au Diable.

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« Le 13e février 1719, terrible combat contre le Diable. Ce jour là, il me portat à boire beaucoup, il m’excita à m’amuser et a perdre du temps, étant partis trop tard, il fit ce qu’il pût pour me faire périr dans les eaux entre Retel et Pargny, m’en étant retiré heureusement, il s’est servi des ténébres épaisses qui couvroient alors la terre, et de plusieurs flambeaux d’une fausse et prestigieuse lumière pour me conduire sur la bûte du chateau, en tirant à la Porte de S. Nicolas [élément défensif]. Là, ne voyant autant de mes yeux que de mes talons, et prenant une profondeur pour une hauteur, je levay le pied droit pour y monter, mais n’étant point accoutumé de marcher en l’air, je fus bien surpris lorsqu’au lieu de monter, je décendis très bas, en roulant comme une boule, étant revenu de l’étourdissement où m’avoit jetté cette chutte et ayant ramassé ma perruque, mon chapeau et mon bâton, j’entrai alors dans un étonnement très grand en considérant comment cela m’avait pû arriver. J’avais bû il est vrai,

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mais j’étois nullement yvre, et ma raison étoit libre et saine. Enfin considèrant ce que venoit de m’arriver, la nuit affreuse qui étoit, et la défiance de la malice du démon, qui ne commençat qu’alors à me venir en l’esprit, je me résolvoit à n’avancer, ni reculer, mais a rester ou j’estois quand, dans le même moment, M. Petit de la Fleur de lis vint, heureusement pour moi, a passer à costé où j’étois, ayant mené son cheval chez lui, il revint me conduire avec une lanterne et je couchay en sa maison. Je souffrit beaucoup au col pendant 6 jours ».

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Dans ce véritable morceau d’anthologie, beaucoup d’éléments sont là: le péché de gourmandise (excès de boisson), la paresse (s’amuser, perdre son temps), l’importance du diable, calomniateur et diviseur, adversaire et tentateur, celui qui s’emploie à tenter le Christ. Le diable est le représentant des faux idéaux qui dominent la société mais également l’ange de la lumière ( 2 Co, 11, 14). Ses tentations visent à séparer l’homme de Dieu. Lucifer – le portelumière – ou l’ange de la lumière déchue est aussi le dragon de l’Apocalypse vaincu à la fin des temps. Or, Ponce ne tient pas à s’y frotter, il fait le dos rond et attend. Heureusement, resté sur le vrai chemin, un voyageur, un envoyé, porteur de la vraie lumière, vient le recueillir et le sauver. Que de références probablement inconscientes au Nouveau Testament… Comme dans le rite du baptême, Ponce rejette Satan. À l’image du Christ, il a été tenté et conduit sur une hauteur (Luc, 4, 5-11)… Hostile à l’homme, le diable l’est bien, face à Ponce Millet sur qui il exerce une action malfaisante; cependant, Ponce Millet n’est pas possédé, il n’est pas sous l’emprise du démon : celui-ci le tente mais Ponce le combat… Plus prosaïquement, son ivresse révélée, de manière si spectaculaire et publique, a rendu nécessaire, à ses yeux, la rédaction de ce passage curieux. Ponce Millet y livre l’expression de sa culture religieuse.

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Dans une prière non datée, il en appelle à la miséricorde divine.

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« O Dieu tout puissant ! Daignez s’il vous plaît jetter sur moi un regard tel que ceux qu’il vous a plût autrefois de jetter sur David, Pierre, Augustin etc. Vous êtes juste il est vrai, mais il n’est pas moin vrai que vous êtes aussi miséricordieux, clément et patient. Vous nous l’avez bien fait voir en nous donnant Jésus Christ, vôtre fils unique. Accordez nous donc avec lui, en lui, et par lui, de nous unir à vous, pour n’en êtres jamais séparés. Amen ».

Le poids du célibat

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Ponce Millet, resté célibataire comme son aîné Guillaume, demeure muet sur ses bonnes fortunes. Son deuxième séjour parisien se termine en mars 1693, il quitte madame Aubriot prétextant un séjour à Doux, mais n’en fait rien. « J’en sortis pour aller au païs, mais je n’y fus point. Années chères ».

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Ponce a dix-neuf ans et demi. Quelles sont ces « années chères » ? Il pourrait s’agir d’allusions amoureuses ou sexuelles. Quelle est la nature de sa sexualité?

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S’occupe-t-il des filles ou femmes du quartier ou de la maison ? Se livre-t-il au plaisir sodomite ou tout autre vice ultra-mondain ? Ponce Millet sait en garder le secret. Sa vie intime est quasiment absente du document et ne donne pas lieu à récit. Il est beaucoup moins disert qu’un sire de Gouberville ou qu’un Ménétra. Que veut-il dire quand dans moi seul, nul autre, il note les années, les mois et des chiffres ? Allusions à des activités sexuelles, pertes au jeu ?

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Comment interpréter autrement la notation du 26 décembre 1717 : « mârons, deux jeux de cartes » [18][18] Voir CORDIER, La famille sainte, où il est traité... ? Des noms de femmes apparaissent bien sûr. En 1704, Mimie reçoit une brosse à peigne, un peigne de buis, peut-être une bague à face de chérubin à 2 l. 10 s., en juillet de la même année une paire de gants de femme, en octobre un couteau de Charleville. Elle devait travailler à Reims chez « d’Egrigny, étoffe de soie, au Grand Credo [actuelle Place Royale] où a été Mimie ». Lui a-t-elle accordé ses faveurs ? A-t-il simplement fait sien ce fragment de La Bruyère : « Un homme libre, et qui n’a point de femme, s’il a quelque esprit, peut s’élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé: il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre » [19][19] La BRUYÈRE, Les Caractères, fragment 25 (Ed 1). ?

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Le poids du péché est très présent, la continence de Ponce certainement illusoire et son attachement au jeu incompatible avec les idées pascaliennes.

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Ponce Millet fréquente de l’intérieur les milieux plus ou moins proches du jansénisme, peut entendre les offices à Saint Gervais et Saint Protais ou à Saint Paul, connaît la réputation des Filles de la Visitation ou des Guillemites des Blancs Manteaux, entend des prédicateurs très en vogue, dont le père Massillon pour qui il se rend à la Trappe. Dans cette abbaye – exemple de la réforme monastique du temps – Ponce passe quelques jours de retraite et peut-être de méditations, au milieu des croyants de l’Europe entière; son retour par Maintenon, Rambouillet et Port Royal des Champs, en juin 1703, n’est certainement pas laissé au hasard. N’oublions pas que Ponce Millet a en main un certain nombre d’ouvrages traitant des controverses religieuses et de la piété du moment, il peut les lire ou simplement les feuilleter. De plus, Ponce a bien évidemment affaire à de nombreux ecclésiastiques. Dans sa liste de bienfaiteurs, il fait figurer l’abbé de Bentivoglio qui lui donne 1 l. 5 s., l’abbé Massart mentionné pour 7 l. 10 s., l’abbé Baillet, aumônier, pour 7 l. 3 s., l’abbé Bastide, précepteur, pour 2 l. 13 s., l’abbé Enselme pour 10 s. Ces prêtres ne sont pourtant que portion congrue : moins de 10% des personnes figurant dans la liste… Ils prennent place au milieu des boulangers, rôtisseurs, bouchers, maîtres d’hôtel, pourvoyeurs, apothicaires, chirurgiens, gardes-malades, droguistes, vitriers, garde-meubles, ou autres fourriers… Le généalogiste d’Hozier figure pour un don de 6 l. 5 s. Ponce Millet est certes foncièrement et profondément croyant – achetant des chapelets à Liesse en 1697, y faisant dire une messe en 1706, achetant en 1700 une Bible en trois volumes in quarto, quelque 36 l. – mais il ne s’en laisse pas conter : on l’a vu à propos de l’entrée en religion d’Élisabeth Robineau en 1700, («Ô l’étrange vocation !). Ponce Millet est doué néanmoins d’un solide bon sens qui lui permet de garder les pieds sur terre…

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Dans son registre, Ponce Millet nous offre ainsi des éléments d’un parcours peu ordinaire, reconstitué et partiellement mis en scène. Cependant, il limite les effets de style. La dimension autobiographique n’est pas première.

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On pourrait bien évidemment regretter l’absence d’allusions aux difficultés de l’hiver 1709, aux conséquences quotidiennes de la politique militaire de Louis XIV, à la course du Hollandais Growesteins, au service du prince de Savoie, autour de Reims en 1712, à la mort du roi Louis XIV ou au sacre de Louis XV. Mais la grande richesse de ce texte est qu’il permet plus sûrement d’entrevoir vie quotidienne et choses ordinaires. Ponce lui-même a conscience des défauts de son travail : « Je ne trouve rien d’écrit, pour les choses ordinaires en cette année 1707, ce qui cause une grande brouillerie et obscurité». Son travail incite à relire – on l’a bien senti – l’Histoire des choses banales de Daniel Roche; avec Ponce Millet, c’est également à la naissance de la consommation à laquelle nous assistons ainsi qu’à un changement des habitudes. La présence du château des Fuchsamberg à Resson permet le départ du frère pour l’hôtel parisien de ces derniers. C’est pour le fils du manouvrier rural la possibilité d’accéder à un autre mode vie et de culture. Les habitudes de vie des Fuchsamberg et de leurs domestiques élargissent déjà la vue des habitants de Doux, éclairé, de l’autre côté du cours d’eau, par les lumières plus éclatantes du château de Thugny et de la capitale du duché de Mazarin, Rethel-Mazarin.

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Le retour de Guillaume et celui de Ponce vont marquer le cercle de la famille et des amis en traçant des ondes concentriques… Il y a bien chez Ponce Millet apprentissage de nouvelles habitudes et adaptations de ces nouveau-tés à son propre mode de vie. Son texte nous offre des renseignements précieux sur la condition sociale du domestique parisien, sur sa vision du monde, sur sa culture matérielle, enfin sur ses rapports à la société au travers de ses patrons, « bienfaiteurs » et relations.

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Pourquoi rédige-t-il ce texte ? Sa pratique de l’écriture, de la lecture, son contact avec l’imprimé, sa mobilité sociale et géographique, l’incitent à consigner par écrit des éléments de sa vie et de son ascension. Le culte des apparences et des loisirs grève de façon notoire son budget. Ponce abandonne ce qui aurait dû être l’état de manouvrier pour prendre la livrée du domestique ou l’armoire du colporteur. Ainsi évite-t-il les risques de la mendicité. Sa famille restée à Doux n’est apparemment pas autosuffisante, l’argent qu’il donne à sa sœur, comme compensation d’une prestation ou non, améliore de fait l’ordinaire des Dangluse-Millet. Ses envois d’argent depuis Paris ont certainement joué le même rôle. Quitter la campagne pour travailler en ville, pour manger et apporter des fonds à ceux qui sont restés au pays, cela n’est pas sans évoquer les migrants des pays du Tiers monde ou d’Europe du Sud. Seuls biens de la famille, les garçons Millet partent vers la plus grande ville proche, Paris. Ces envois d’argent à sa famille et surtout ces dépenses somptuaires de jeune mâle célibataire, à la continence d’ailleurs bien illusoire, sont incompatibles avec le mariage. Comment peut-il s’établir sans risquer de retomber là d’où il venait ? Certes, son frère Ponce II se marie avec une domestique, mais c’est en 1718. Ponce Ier et Ponce II ont neuf ans de différence. Au cadet, les parents ont redonné le prénom d’un fils, pourtant toujours vivant, mais pour eux, peut-être définitivement détaché de la cellule familiale, comme si symboliquement Ponce Ier avait disparu. Or, plus qu’à d’une migration définitive, c’est à une migration de type pendulaire à laquelle Ponce Ier nous fait assister.

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Ponce II n’a peut-être pas eu à aider matériellement sa famille, Guillaume et Ponce ont pu s’en charger… Ce culte des apparences, rendu par Ponce Millet, semble bien en désaccord avec un éventuel régime matrimonial.

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Par ce petit registre enfin, Ponce Millet peut vouloir marquer son passage :

il y a parfaitement réussi. Plus que justifier ses propres dépenses, Ponce peut montrer – ostensiblement et durablement – son niveau de vie, en s’opposant à ses frères domestiques mais aussi à sa famille restée en Champagne. Ponce n’est pas marié, il n’est visiblement pas établi sur un terroir agricole comme Jean ou dans la maison familiale comme Poncette; comme Guillaume pourtant, il n’a pas de descendance, sa filleule exceptée. Ponce écrit simplement le tracé d’un autre chemin, d’une voie différente. Il peut aussi vouloir témoigner indirectement d’un temps révolu, modifié par le système de Law et sa banqueroute. Dès décembre 1719, une série d’arrêts diminue louis d’or et écus, pièces de 20 et 10 sols. Ils conduisent à l’édit de septembre 1720 sur la fabrication de nouvelles espèces. En face d’un compte de 1705, Ponce écrit : « les louis d’or valaient alors 13 l., les écus 3 l. 12 s. et il y avait des pièces de 4 s. 6 d., 5 s. et 6 s. neuves ».

Notes

[1]

Les pouillés des archevêques Le Tellier et de la Roche-Aymon indiquent pour la paroisse de Pargny et Resson les chiffres de 130 communiants en 1675 et de 200 en 1775, et pour sa succursale de Doux, 150 communiants en 1675 et 135 en 1775, le dénombrement de la généralité de Champagne de Saugrain attribue 48 feux pour Doux et la cense de Pernan, 31 feux pour Pargny et 36 pour Resson en l’année 1735. Henri JADART, La population de l’arrondissement de Rethel, Rethel, Beauvarlet, 1882. Ces données ont été regroupées par Jacques DUPÂQUIER, Statistiques démographiques de l’élection de Rethel XVIIe-XVIIIe siècles, 1967, dactylographié, non paginé, (Archives Départementales des Ardennes –désormais AD 08 –, H 158 B).

[2]

AD 08, 1 J 551 pour le document original. Jean-Pierre MARBY éd., Parcours singulier d’un homme ordinaire, le livre de raison de Ponce Millet natif de Doux en Champagne, domestique et colporteur (1673-1725), Charleville-Mézières, Société d’études ardennaises, « Cahier d’études ardennaises » n° 18, 1999; J.-P. MARBY, « Nouveautés et convivialité dans les villages de Champagne septentrionale à travers le livre de raison de Ponce Millet ( 1673-1725), domestique et colporteur », in Patrick DEMOUY et Charles VULLIEZ éd., Vivre au village en Champagne à travers les siècles, Reims, Presses Universitaires de Reims, 2001, p. 193-203.

[3]

Collectif, La première moitié du XVIIe siècle dans le territoire actuel du département des Ardennes, Charleville-Mézières, Conseil général des Ardennes, 1992.

[4]

Daniel ROCHE, Histoire des choses banales. Naissance de la consommation XVIIe-XIXe siècles, Paris, Fayard, 1997.

[5]

Pierre JACKY, « L’Autoportrait en chasseur ( 1699), d’Alexandre-François Desportes au musée du Louvre », Revue du Louvre, études 3, 1997, p 58-65.

[6]

En 1713, Jean-Baptiste Grout, Chevalier, Seigneur de Fourneaux, Saint-Pair, Sancourt et Bazincourt présente un prêtre à la cure de Saint Pair (AD 27, E 1056).

[7]

À la fin de cette diatribe, Ponce Millet enfonce en quelque sorte le coin, en se réappropriant et en le transformant (passage au masculin singulier), un verset de l’Evangile de Marc : « Vous avez des yeux et vous ne regardez/voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez/écoutez pas » (Mc 8, 18). Marc inclut dans son texte un verset de psaume (Ps 115, 5-6), référence également aux prophètes Jérémie (Jr 5, 21) et Ezéchiel (Ez 12, 2). Preuve tangible de sa culture religieuse, Ponce a intégré un passage biblique, en langue latine.

[8]

Roland DESNÉ, « La Bruyère », Histoire littéraire de la France, t. 2, Paris, Éditions sociales, 1966, p. 401-410.

[9]

Laurence FONTAINE, « Le colportage et la diffusion des « galanteries » et « nouveautés » (XVIIe-XIXe siècle)», in Jacques BOTTIN et Nicole PELLEGRIN, éd., Échanges et cultures textiles dans l’Europe pré-industrielle, Villeneuve d’Ascq, Revue du Nord, 1996, Hors-série Histoire n° 12, p. 91-109.

[10]

D. ROCHE, Le peuple de Paris, Paris, Aubier, 1981, rééd. Fayard 1998, chapitreVI.

[11]

D. ROCHE, Le peuple, op. cit., chap. VII. L. FONTAINE, « La construction de la confiance dans les réseaux de libraires et de colporteurs de l’Europe moderne » in Thérèse DELCOURT et Élisabeth PARINET éd., La bibliothèque bleue et les littératures de colportage, Études et rencontres de l’École des Chartes n° 7, 2001, p. 41-50.

[12]

AD 08, 5 Mi 19 r 13. Sous l’épiscopat de Monseigneur Le Tellier, archevêque de Reims de 1671 à 1710, janséniste et gallican, prélat de cour mais également proche de la réalité diocésaine, le prêtre rémois Nicolas Roland ( 1642-1678) fonde l’institut du Saint-Enfant-Jésus, communauté de maîtresses d’école –autre symbole de la promotion de la femme dans l’Église du XVIIe siècle. Il est le père spirituel d’un autre Rémois Jean-Baptiste de la Salle ( 1651-1719), fondateur des Frères des Écoles Chrétiennes en 1684. Une ordonnance de l’archevêque Le Tellier, datée d’août 1679, établit un vicaire résidant au village de Doux. L’enquête épiscopale de 1689 précise pour Pargny l’existence d’un maître d’école, ancien domestique de M. de Fuchsamberg, seigneur du lieu : « il y a un maître d’écolle que le curé ne reprend point avec liberté à cause qu’il a esté domestique de monsieur le Grand maître, et quoy qu’il n’en soit pas content, il n’ose le témoigner, il m’a touiours paru extrêmement fier. Les filles vont à l’écolle avec les garçons ». À Doux, sans autres précisions, le maître d’école est dit de « bonnes mœurs ». AD 08, 1 Mi 182 (R 2), fonds de complément.

[13]

Henri JADART, éd., « Voyage de Jacobs d’Hailly, gentilhomme lillois, à Reims, dans la Champagne et les Ardennes en 1695 », Revue de Champagne et de Brie, 1899, p. 5-31. « Les melons de Rethel sont très estimés, nous y en mangeâmes d’excellents » (p. 24). H. Jadart semblait douter d’une telle production locale, d’Hailly consomme ces melons début septembre 1695 et Ponce Millet y goûte presque un quart de siècle plus tard, fin septembre 1719.

[14]

En 1833, Jules Michelet évoque à propos de Reims une « ville sucrée et tant soit peu dévote : chapelets et pains d’épice, bons petits draps, petit vin admirable, des foires et des pélerinages ». Passage cité par H. JADART dans son introduction au « Voyage de Jacobs » d’Hailly, art. cit. Les cris de Paris, gravés par F. Guérard et J. Maillot au début du XVIIIe s, montrent des revendeuses de pain d’épice de Reims. Ce type de représentation se poursuit avec Basset et Sevestre le Blond dans la seconde moitié du siècle : MASSIN, Les cris de la ville. Commerces ambulants et petits métiers de la rue, Paris, Albin Michel, 1985. Planches 76, 77, 80 et 128.

[15]

Sur la consommation urbaine et péri-urbaine du sucre, café et eau de vie à la veille de la Révolution, voir J.-P. MARBY, « Antoine Chrétien, épicier du Pont d’Arches à la fin du XVIIIe siècle », Terres ardennaises, n° 48, octobre 1994, p. 27-31.

[16]

Ce n’est certainement pas un hasard si le nom de Jean Vuisbecq, facteur d’orgues rémois, est mentionné en 1707, précisant le domaine de la musique d’église. L’organiste rémois Nicolas de Grigny ( 1672-1703) nous a laissé un livre d’orgue imprimé, qui montre l’étendue de son talent. Ponce l’a peut-être entendu toucher les claviers de la cathédrale de Reims. À Paris, à la paroisse Saint-Gervais et Saint-Protais, il s’est peut-être ému du jeu d’un François Couperin ou d’un Nicolas Lebègue à Saint-Merry. De retour à Rethel, il a vraisemblablement entendu sonner les orgues paroissiales. Outre la musique sacrée, Ponce Millet a écouté dans les hôtels parisiens une musique savante profane. Sur les routes, dans les auberges, lors des fêtes patronales, il a rencontré les ménétriers et la musique populaire. Françoise BLOND, « Nicolas de Grigny ( 1672-1703), organiste rémois. Son œuvre et sa place dans l’école française d’orgue du XVIIIe s. », Travaux de l’académie nationale de Reims, 172e vol.; 1997, p. 27-45. Cf. J.-P. MARBY « Orgues, organistes et facteur d’orgues ardennais des XVIIe et XVIIIe siècles », Revue historique ardennaise, n° 26, 1991, p. 57-81.

[17]

Cette Sainte Face est une icône médiévale portant une inscription en slavon, cadeau fait en 1249, par le futur pape Urbain IV ( 1261-1264), à sa sœur, abbesse de Montreuil-en-Thiérache. La Sainte Face appartient depuis 1807 au Trésor de la Cathédrale Notre-Dame de Laon. Superbement restaurée, elle est présentée à nouveau depuis 1992. Le voyageur Jacob d’Hailly la mentionne lors de sa visite de Laon en 1695 : « au faubourg de Neuville, l’on voit la Sainte Face, que nous n’eusmes pas le temps d’aller voir ». Il poursuit sa relation par son pèlerinage à Notre-Dame de Liesse. À l’inverse de Ponce Millet, d’Hailly fait ses dévotions à Saint Marcoul au prieuré de Corbeny : Bruno MAES, Notre Dame de Liesse, huit siècles de libération et de joie, Paris, 1991, et « Les Champenois en liesse : réception et diffusion de la dévotion à Notre-Dame de Liesse en Champagne à l’époque moderne », in La Champagne, terre d’accueil, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1994, p. 205-212.

[18]

Voir CORDIER, La famille sainte, où il est traité des devoirs de toutes les personnes qui composent une famille, première édition, 1643 : « Il serait bien à propos que les personnes qui sont de condition à avoir nombre de valets, fissent quelque honnête dépense pour les faire apprendre à lire et à écrire, et ne leur point laisser passer leur vie dans la même ignorance, avec laquelle ils sont venus au monde (… ). Ils seront plus capables de servir, et moins sujets à estre gueux à la mort de leurs maîtres. Tandis qu’ils s’y employeront à appeler leurs lettres, ou à les peindre sur le papier, ils n’auront pas toujours des dez et des cartes en mains, qui est l’occupation ordinaire des serviteurs de bonne maison », cité par Jean-Pierre GUTTON, Domestiques et serviteurs dans la France de l’ancien régime, Paris, Aubier 1981, p. 64.

[19]

La BRUYÈRE, Les Caractères, fragment 25 (Ed 1).

Résumé

Français

Jean-Pierre MARBY Le livre de raison de Ponce Millet, 1673-1725 Le livre de raison de Ponce Millet offre à l’historien un nouveau morceau de cette chair fraîchechère à Marc Bloch: il apporte le témoi~gnage d’un fils de manouvrier de Champagne septentrionale à la charnière des XVIIe et XVIIIesiècles. Expression de l’écriture privée la plus intime,le texte constitue l’histoire d’une vie. À la fois chronique familiale,registre de comptes et carnet d’adresses, ce témoignage présente la trajectoire personnelle d’un quasi-anonyme:le parcours singulier d’un homme ordinaire. Successivement pâtre,domestique urbain,secré~taire, colporteur, relieur, moissonneur, Ponce Millet est un véritable sédentaire~voyageur,sym~bole de la pluriactivité,pratiquant conjointement et sans complexe les activités rurales et urbaines du temps. La réussite sociale de l’auteur est patente, or celle-ci a un prix. Outre le prix du travail, Ponce Millet consigne le prix des choses quotidiennes et ordinaires. Cependant, témoin, acteur et agent de propagande du jansénisme populaire champenois, l’auteur connaît de sur~croît le poids et le prix du péché, toujours prêt à écouter le diable et à succomber à ses propres démons.Autonomie de l’individu et souffle de liberté (René Taveneaux) font décidément de Ponce Millet un sacré bonhomme.

English

Ponce Millet’s descriptive text offers to the historian a quantity of fresh flesh as is dear to Marc Bloch: it brings to us the witness of day to day life as experienced by the son of a labou~rer in the northern sector of the Champagne region in France.An expression of private wri~ting wholly intimate, the text constitutes the author’s life history. At once and at the same time family chronical, address, and allounts book, the contents present the personal trajec~tory of an almost anonymous person:the sin~gular life of an ordinary man. Successively shepherd, servant, clerk, peddler, bookbinder, reaper, Ponce Millet is a true static-voyager, symbol of plurality in activities, practising conjointly without complex both rural and urban occupations of the time.The social suc~cess of the author is evident,but this at a price. Beyond the costs of everyday and ordinary things, Ponce Millet writes on the real human costs of work... However, witness, actor, pro~pagandist of popular Champagne jansenism, the author knows also the burden and cost of sin... Always ready to bend an ear to the mur~murings of the devil and to succomb to his proper demons.Autonomy of the individual and the wind of freedom (René Taveneaux) decidin~gly make of Ponce Millet a dammed goodsort.

Plan de l'article

  1. LE PRIX DU TRAVAIL
    1. Séjours et emplois à Paris
    2. Le prix du travail libre
  2. LE PRIX DES CHOSES ORDINAIRES
    1. L’importance du vêtement et du textile
    2. Les objets du quotidien et de l’écriture
    3. Nourriture et convivialité
  3. LE PRIX DU PÉCHÉ
    1. Le poids du célibat

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