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Revue d’histoire moderne & contemporaine

2002/1 (no49-1)

  • Pages : 288
  • ISBN : 9782701131061
  • DOI : 10.3917/rhmc.491.0089
  • Éditeur : Belin

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Les historiens de l’économie ont longtemps privilégié les analyses monocausales de la croissance lors de la première révolution industrielle [1][1] Patrick VERLEY, La Révolution industrielle 1760-1870,.... Dans cette logique, le facteur technique a souvent occupé une place de choix.

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Assimilé à une succession d’inventions apparues dans des secteurs pionniers, le coton et la sidérurgie, il a été présenté comme le moteur de la croissance, entraînant le reste de l’économie, dite traditionnelle, dans son sillage par des répercussions en chaîne, toujours saisies à l’échelle macro-économique [2][2] David S. LANDES, L’Europe technicienne ou le Prométhée.... L’un des paradoxes de cette approche consistait à valoriser l’innovation tout en évitant d’ouvrir la boîte noire de l’invention [3][3] Trevor GRIFFITHS, Philipp HUNT, Patrick O’BRIEN, « The.... La dynamique interne du progrès technique et les traits de génie des inventeurs tenaient lieu de modèles explicatifs. Ces analyses structurelles laissaient ainsi en marge bien des interrogations.

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Qu’appelait-on invention à l’époque préindustrielle ? Quelles compétences, quelles ressources intellectuelles et matérielles étaient mobilisées dans la conception technique ? Comment saisir l’invention et les inventeurs hors des mythologies du progrès technique ?

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Ces questionnements ont été au cœur de bien des recherches récentes, à l’échelle des temps longs de la technique [4][4] Geneviève BÜHRER -THIERRY, Philippe LARDIN (dir.),.... Deux approches complémentaires se sont dessinées. D’une part, dans la lignée de la philosophie des techniques, les historiens des techniques ont intégré l’étude de l’invention à celle, plus vaste, de l’intelligence technique conçue comme un art du projet, comme un dessein/design[5][5] Jean-Louis LE MOIGNE, Hélène VÉRIN, « Sur le processus.... L’inventeur côtoie ici l’ingénieur, l’entrepreneur et l’homme à projets, non sans partager la mauvaise fortune de ces mots. Hélène Vérin a montré que l’invention est un art du compromis qui tente, par finesse et par ruse, de résoudre les contraintes que recèlent les matières, les énergies et qu’imposent les exigences humaines, ambitions politiques ou conditions des marchés (rendement, vitesse, solidité, maniabilité, coût… ) [6][6] H. VÉRIN, La gloire des ingénieurs. L’intelligence.... La solution technique passe par l’amalgame des méthodes, la multiplication des essais et des agencements, les perfectionnements et les adaptations de dispositifs existants.

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L’invention, saisie à la lumière des « intentions fabricatrices » et de la fonctionnalité repose sur des combinaisons, des rapprochements et des emprunts. Aux antipodes du discours analytique de la science sur la technique, elle apparaît comme une activité de l’analogie et de la synthèse (H. Vérin), nourrie d’échanges et de réseaux entre objets, fabrications et savoirs.

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En somme, les philosophes ont défendu l’idée qu’une histoire intellectuelle des pratiques inventives était possible, que les dispositifs les plus concrets de la conception technique n’étaient en rien triviaux et que seule une véritable épistémologie des techniques pouvait en rendre compte, renouant avec une entreprise débutée au XVIIIe siècle, la constitution de la technologie comme discipline spécifique, distincte à la fois des arts et métiers et de l’application de la science aux arts et à l’industrie [7][7] J. GUILLERME, « Caylus “technologue”: note sur les.... En effet, une génération ou deux avant Johann Beckmann, les premiers technologues avaient multiplié les démarches, les unes collectives (sociétés des arts), les autres individuelles, savantes, gestionnaires ou pédagogiques comme le guide de Campbell à l’intention des jeunes gens [8][8] Robert CAMPBELL, The London Tradesman, 1747, rééd..... Opérant un double classement des métiers, segmentés par d’infinies spécialisations de produits, rapprochés par les intentions opératoires communes qui les parcourent, au-delà des matières et des articles, Campbell concevait que les métiers qui requéraient le plus d’invention étaient ceux qui supposaient le plus de capacités à faire des liaisons entre les fabrications, à transposer un geste, un outil, une technique d’une fabrication à une autre. Un peu plus tard, Diderot appelait les artisans à découvrir les « rapports utiles et ignorés » entre les métiers grâce aux visites d’ateliers et à une réforme académique, baconienne des arts et métiers [9][9] Denis DIDEROT, L’histoire et le secret de la peinture.... C’était pour lui la voie de l’invention technique, toujours tendue entre aptitude individuelle et entreprise collective.

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Si les philosophes ont ainsi renoué le fil avec les projets technologiques des Lumières, qu’en est-il des historiens ? Comment saisissent-ils les « intentions fabricatrices » (H. Vérin) au fondement de l’activité inventive ? Comment per-çoivent-ils les dimensions concrètes de ce que les premiers technologues ont formulé en discours ? Peut-on faire un lien entre ces théories de l’invention et les pratiques inventives à l’œuvre dans les ateliers, les cabinets, les boutiques, les manufactures, les chantiers ? Plusieurs auteurs ont montré combien l’invention, saisie à travers les intentions, la fonctionnalité et les usages [10][10] Ken ALDER, Engineering the Revolution : Arms and Enlightenment..., doit aux emprunts de techniques anciennes redécouvertes ou ressurgies, aux substitutions de matériaux, aux imitations de formes, de mécanismes, aux procédés adaptés, reconvertis, traduits [11][11] Judith SCHLANGER, L’invention intellectuelle, Paris,.... Le droit des inventeurs, longtemps conçu comme un droit de l’importateur de techniques inconnues dans telle ville ou tel État en est un signe. En attestent aussi les taxinomies de produits fondées sur la qualité et l’origine et qui donnent l’illusion de la copie (rouge turc, bleu de Chypre, moulins à la bolognaise, maroquin, japanning, chinaware, etc.) [12][12] Jean-Yves GRENIER, L’économie d’Ancien Régime. Un monde.... Elles révèlent un processus inventif fondamental, l’imitation, porté par les logiques commerciales de substitutions d’importation [13][13] Geert VERBONG, « The Dutch calico printing industry.... Dans un autre registre, les théâtres de machines, véritables « outils d’aide à la conception » (L.Dolza, H. Vérin), suggèrent toute l’importance des combinaisons à partir d’agencements existants en vue de multiplier les effets des mécanismes [14][14] Luisa DOLZA, H. VÉRIN, « Énigmes et raisons des théâtres.... Le motif se retrouve dans la virtuosité technique des artisans depuis le Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle, nourrie de variations sur les « stocks » de mécanismes, de procédés, d’opérations, de motifs connus, partagés au-delà des frontières des métiers et des spécialités, grâce à des dispositifs de polyvalence, de mise en commun, d’ouverture technique, privés ou publics, tacites ou formalisés [15][15] John SMAIL, « Innovation and invention in the Yorkshire.... Les études dans ce domaine sont foisonnantes et mettent en valeur les relations entre l’aptitude à inventer et innover, les pratiques de l’échange et du réseau, les modes d’appropriation et les usages, plaçant ainsi les médiations au cœur des analyses historiques du changement technique [16][16] Voir par exemple : Marco BELFANTI, Fabio GIUSBERTI....

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Le thème ouvre sur nombre d’explorations. Bien des auteurs s’interrogent sur la part de l’écrit technique, des mobilités humaines, des circulations de produits (et de plantes), des réseaux de pratiques (copie, collection, visite, voyage) dans les processus d’invention [17][17] C. VERNA, « Réduction en fer et innovation : à propos.... Plusieurs questions en découlent.

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Quel est le rôle de la commercialisation et des cultures négociantes dans les circulations de savoir-faire techniques [18][18] Michel COTTE, « From Trade to Industry. The Independant... ? Comment ces pratiques se font-elles écho et rebondissent-elles d’un milieu à un autre, d’un champ du savoir à l’autre, favorisant ainsi l’intensification des capacités inventives ? D’autre part, à un moment où les substituts d’importation jouent un rôle clef dans l’invention, la géographie des échanges largement centrée sur l’Orient et la Méditerranée incite à réévaluer les emprunts entre techniques orientales et occidentales [19][19] O. RAVEUX, « Espaces, technologies et stratégies industrielles… »,.... Comment ces logiques économiques interfèrent-elles avec d’autres entreprises, de la science ou de l’archéologie [20][20] Marie-Noëlle BOURGUET, Bernard LEPETIT, Daniel NORDMAN,... ? Enfin, si l’on sait mieux comment sont négociées certaines circulations de savoir-faire, entre familles, partenaires, villes ou même États depuis la fin du Moyen Âge, qu’en est-il de ces flux à l’échelle des entreprises ? Quelle est la place des contrats entre manufacturiers et ouvriers inventifs et comment s’opèrent les apprentissages juridiques de la commercialisation des savoirs au XVIIIe siècle ?

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On se propose d’aborder ces questions à travers l’étude des ramifications de l’entreprise de Jean-Claude Flachat, négociant et manufacturier de cotonnades et de soieries à Saint-Chamond, à l’origine de migrations d’ouvriers de l’empire ottoman vers 1750. On abordera deux thèmes : d’une part, les liens entre la culture et les pratiques négociantes au cœur de la civilisation de l’échange et les aptitudes à innover tout aussi centrales dans la France des Lumières; d’autre part, l’économie des connaissances techniques au sein de réseaux d’entreprises et le rôle des autorités politiques dans l’acquisition par les entrepreneurs comme par les ouvriers inventifs de compétences à négocier ces échanges.

TECHNIQUES ET NÉGOCE : L’ORIENT DE JEAN -CLAUDE FLACHAT

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Jean-Claude Flachat est l’un des premiers négociants de la région lyonnaise à se tourner vers l’Orient au XVIIIe siècle. L’absence d’une tradition marchande lyonnaise avec l’empire ottoman (hormis aux foires de Lyon) et le monopole de Marseille sur les Échelles du Levant font de Flachat un commerçant atypique dont les affaires sont assez peu connues [21][21] Charles BALLOT, L’introduction du machinisme dans l’industrie.... Issu d’une famille négociante de Saint-Chamond, il fait dès les années 1740 le choix du commerce avec l’empire ottoman. Il profite sur place d’un réseau actif reliant Lyon, Smyrne et Istanbul, base de ses affaires. En France, il bénéficie d’un partage des tâches familial, sa mère gérant la maison de commerce, avec son jeune frère Jean-François à partir de 1753 [22][22] Archives départementales du Rhône, 8 B 139 : acte de.... Deux ans plus tard, Flachat est chargé d’une mission en Orient par Daniel Trudaine, puissant soutien de la réforme économique au sein du gouvernement. En 1756, Flachat installe avec son frère une manufacture, les « établissements levantins de Saint-Chamond », autorisée par privilège à la filature et à la teinture du coton en rouge puis à l’impression en petites fleurs des tissus de soie, à destination du Levant.

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L’entreprise est impliquée dans une lutte commerciale à multiple facettes contre le monopole de Marseille, contre les Vénitiens et les Anglais mais aussi contre les Grecs dont le dynamisme s’affirme dans le commerce intra~ottoman [23][23] Angélique KININI, « La fabrication du rouge turc dans.... Elle est portée par une conquête des marchés de consommation levantins entamée de longue date par les associés de Flachat, revendiquée dans son recueil d’Observations et concrétisée par le recrutement d’ouvriers ottomans pour la manufacture de Saint-Chamond. L’imitation et la substitution de produits, au cœur de ces stratégies négociantes, ouvrent les activités de Flachat aux échanges techniques, aux apprentissages, aux redécouvertes de techniques oubliées et par-là aux capacités d’invention.

Le réseau de Flachat entre Lyon, Smyrne et Istanbul

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Si les Européens peuplent les comptoirs de Constantinople, Salonique, Alep et Smyrne aux XVIIe et XVIIIe siècles, maîtrisant « le trafic des articles textiles levantins à l’intérieur ainsi qu’à l’extérieur de l’Empire ottoman » et si les Français occupent une place de choix [24][24] A. KININI, « La fabrication du rouge turc… », art...., les Lyonnais n’ont pas privilégié ces espaces commerciaux, à la différence de Marseille qui, en retour, accueille d’importantes communautés de l’empire ottoman (non-musulmanes) [25][25] M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi… », op..... Les ventes des commerçants lyonnais dans l’Empire ottoman vers 1760 ne représentent qu’une part minime ( 1,1%) du total des ventes à l’étranger [26][26] Maurice GARDEN, « Aires du commerce lyonnais au XVIIIe.... Les Lyonnais « sont encore au stade de la prospection », essayant « la conquête de nouveaux marchés », « non sans risques » et c’est l’Europe continentale qui les attire. Certes, quelques négociants se distinguent en misant sur l’Orient. Les plus fortes créances du groupe de marchands lyonnais étudié pour 1749-1750 à partir du Contrôle des actes notariés proviennent de l’Empire ottoman ( 20000 livres) [27][27] Morgan HAMON, « Les milieux d’affaires lyonnais, 1749-1750,1779-1780 »,...; le Levant totalise 23,5% des ventes à l’étranger de cet échantillon. Mais c’est un seul marchand, François Gibault, qui est à l’origine de cette percée. Gibault vend des soieries à Constantinople depuis Venise, non sans déboires puisqu’il subit leur prise par les Anglais au milieu du siècle.

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Le réseau levantin de Flachat, tôt installé, est donc original d’autant qu’il débouche sur l’installation d’Orientaux à Lyon et Saint-Chamond. En 1755, Flachat explique à l’administration du commerce qu’il a séjourné treize ans à Istanbul en association avec Étienne Rambaud qui y dirige une maison de commerce depuis 1727, avec autorisation spéciale [28][28] Archives nationales (désormais AN), F12 1338.. Travaillant pour le compte de commettants lyonnais (en 1727 a lieu le premier envoi lyonnais de soieries et de dorures dans la capitale ottomane), les deux hommes sont activement impliqués dans le négoce au Levant [29][29] P. MASSON, Le commerce français…, op. cit., p. 493. Leur entreprise est caractéristique de la percée française dans l’empire ottoman, tant elle bénéficie de la protection de l’ambassadeur et des consuls [30][30] R. MANTRAN (éd.), Histoire de l’empire ottoman, op..... Elle ne reste pas sans écho dans le négoce lyonnais; les Gardèle père et fils requièrent ainsi en 1751 un privilège exclusif pour les soieries qu’ils débitent en Orient chez Flachat et Rambaud [31][31] P. MASSON, Le commerce français, op. cit., p. 483,.... Ce sont aussi les rares Occidentaux à détenir le titre de fournisseurs officiels des plus hautes autorités de l’empire ottoman ( basirgânbasi), ce qui facilite leurs transactions et les met en contact avec un milieu marchand dominé par les dynamiques communautés juives, grecques et arméniennes [32][32] Id., p. 494; Edhem ELDEM, « Structures et acteurs du....

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De plus, le réseau Flachat se double de liens avec les populations ottomanes non-musulmanes, clefs du commerce de l’empire au XVIIIe siècle [33][33] M.-C. SMYRNELIS, « Colonies européennes et communautés..., grâce à son implantation à Smyrne, véritable capitale économique où les relations inter-communautaires sont très denses [34][34] M.-C. SMYRNELIS a montré que les Français de Smyrne.... En 1759, Flachat se sépare de Rambaud mais conserve un établissement à Istanbul sous le nom de Pérétié, négociant qui possède déjà une maison à Smyrne. Or c’est Pérétié qui est à l’origine du recrutement des ouvriers de Flachat, grecs et arméniens [35][35] AN, F12 1330. C’est aussi à Smyrne que Flachat dit.... Les réseaux communautaires tissés par les non-musulmans dans l’ensemble des villes méditerranéennes [36][36] M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi… », op.... sont aussi efficaces sur le territoire français. Pierre Mathieu, arménien, prétend qu’un « ouvrier turc » de Flachat l’a reconnu à Lyon, lui permettant de rencontrer Flachat et son beau-frère, Étienne de Lyon, qui montera grâce à Mathieu une manufacture de bleu de Chypre [37][37] L’intendant de Lyon, Jean Baillon, le confirme; AN,.... Si ces ouvriers jouent un rôle important dans les innovations de Flachat et d’Étienne de Lyon, transposant les techniques orientales, les processus d’imitation sont au cœur des activités du réseau Flachat depuis ses débuts. La raison principale est la vive concurrence (entre Européens mais entre Français aussi) pour la maîtrise du commerce intra-ottoman, notamment l’approvisionnement en textiles d’Istanbul, forte de plus de 500000 habitants [38][38] K. FUKASAWA, Toilerie et commerce du Levant…, op. cit.,....

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Le caractère dynamique et même agressif de ces négociants se signale tôt.

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En 1734, Étienne Rambaud entre en conflit avec ses commettants lyonnais qui lui reprochent de produire à son compte en Orient. Surtout, s’opposant à la Chambre de commerce de Marseille, Flachat obtient par arrêt du Conseil en 1756 le droit de posséder une maison de commerce à Istanbul (au nom de Rambaud) tout en résidant à Saint-Chamond. Le certificat du 13 mars 1757 précise que ce « privilège de commerce dans l’Échelle de Constantinople » doit assurer le débouché des étoffes de la manufacture [39][39] AN, F12 1330.. Cette logique commerciale de conquête des marchés ottomans justifie non seulement une bataille des privilèges mais aussi une stratégie fondée sur la substitution et la copie des produits concurrents. Rambaud se signale par son espionnage à Venise, en 1745, afin de ravir aux Vénitiens le commerce des damasquettes avec l’empire ottoman en imitant leur calandre pour écraser ces soieries d’or et d’argent; un mémoire à ce sujet est examiné par Trudaine en 1755 [40][40] Pérétié, lui, veut concurrencer le commerce des draps.... Surtout, pour Flachat, il s’agit de serrer au plus près les désirs des consommateurs ottomans (« c’est prétendre à des chimères que d’aspirer au despotisme universel en fait de goût »), de connaître les articles recherchés, leurs fabrications, leurs usages pour fournir le marché. Flachat est ainsi amené à privilégier les cotonnades, si prisées dans l’empire, qu’elles soient indiennes ou imitées, comme les chafarcanis transportés puis fabriqués par les Arméniens à Smyrne, en liaison avec la culture de la garance [41][41] K. FUKASAWA, Toilerie et commerce du Levant, op. cit.,.... Flachat transpose à son tour ces produits recherchés par les acheteurs de l’empire, notamment le rouge d’Andrinople qui fait la réputation des Grecs de Thessalie et dont les procédés circulent dans tout l’Empire ottoman; il recrute ainsi des teinturiers d’Andrinople pour sa manufacture. Le réseau négociant et les logiques de produits ouvrent sur des circulations de savoir-faire en vue de leur reproduction. Les migrations et les apprentissages en sont un aspect, comme on le précisera ensuite. Mais Flachat compte aussi sur l’écrit technique, instructions, descriptions, dessins. Ses ambitions marchandes le conduisent à un véritable projet technologique, liant le commerce et les arts.

Les Observations sur le commerce et les arts, ou le négociant technologue

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En 1766, Flachat publie les deux volumes des Observations sur le commerce et les arts d’une partie de l’Europe, de l’Asie[42][42] Jean-Claude FLACHAT, Observations sur le commerce et..., fruit d’une mission pour Trudaine menée en 1755 : s’informer des marchés turcs et copier les fabrications pour percer dans les exportations en Orient et le commerce intra-ottoman. Enquête économique, relation marchande, l’ouvrage tient aussi du guide et du récit de voyage. Se coulant dans une géographie du Grand Tour, il indique les monuments, les curiosités, les lieux de promenade, et déroule un itinéraire ponctué de rencontres et d’anecdotes. Parti de Saint-Chamond, Flachat traverse l’Italie (Gênes, Naples, Rome, Venise, Turin), revient sur Lyon, repart pour Zurich, suit le Danube, arrive en Grèce, passe à Istanbul, à Smyrne, envisage de pousser jusqu’à Jérusalem et auCaire mais gagne Marseille.

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Le voyage est placé sous le signe de la facilité des échanges et de l’agrément du séjour. À Constantinople, Flachat reste informé des modes françaises grâce à ses correspondants [43][43] Ibid., vol. I, p. 502.. Les rivalités avec les autres puissances sont loin d’être menaçantes; elles sont plutôt l’occasion de recenser des circuits d’échanges. Flachat met en valeur les liaisons, les voies de passage, compare et rapproche les produits, les techniques, insiste sur la facilité des imitations, offre ses services mécaniciens aux princes et se lie d’amitié avec le surintendant des bâtiments à Constantinople. Bien que non centré sur la Méditerranée, le récit suggère déjà la transformation de l’image de cette mer qui intervient au tournant du siècle; moins souvent perçue comme une « barrière », la Méditerranée est saisie dans son unité et dans son intégration à un espace plus vaste [44][44] M.-N. BOURGUET, B. LEPETIT, « Remarques sur les images.... Flachat est aussi pionnier par la place de choix qu’il accorde aux techniques dans cette mutation des regards sur la Méditerranée, devenue « médiatrice des techniques » dans les rapports de l’expédition d’Égypte (P. Bret), ce qu’accentuent les enquêtes des nombreux voyageurs sur les produits et les fabrications orientaux (maroquins, filature du coton et surtout, rouge d’Andrinople) [45][45] Guillaume Antoine Olivier, Félix Beaujour repris par.... À ce jeu, c’est non seulement l’Orient qui se recompose mais aussi le discours sur la technique. Le récit de voyage de Flachat ouvre ainsi sur une technologie.

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Sa culture négociante n’est pas seule en cause. Le marchand se double d’un amateur et esthète, redoutant l’ennui du voyage, recherchant « le loisir de jouir du point de vue » [46][46] J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. I, p...., le plaisir des jardins [47][47] A Karlsruhe : « Les voyageurs vont voir les jardins..., l’émotion née des paysages grandioses et des ruines antiques. Dans l’une des planches du deuxième volume, à l’arrièreplan de colonnes antiques, se tiennent l’Etna et le Stromboli. Flachat partage avec les voyageurs du XVIIIe siècle une culture classique nourrie d’antiquités; il maîtrise les codes du voyage en Méditerranée, le style « Athènes ancienne et nouvelle » [48][48] Frédéric BAUDEN (éd.), « Introduction », in Le voyage... où la visite des sites appelle les références antiques, ravivées par les entreprises archéologiques, le goût de la découverte et la hantise de la perte. Dans ses dessins, le moulin à soie cotoie une vue du Vésuve (illustration 1), l’horloge perpétuelle voisine avec des clepsydres (illustration 2), l’arçonnage [49][49] L’arçon est un arc dont les vibrations servent à démêler... se détache sur une vue de l’aqueduc de Constantinople et de la colonne de Pompée (illustration 3).

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Flachat montre aussi tout son savoir-faire pour perfectionner la vis d’Archimède construite par son ami dans les jardins de Constantinople [50][50] J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p.... Il décrit une culture technique commune ancrée dans un passé antique, en rien révolu à ses yeux. Il place les techniques sous le signe des temps longs, de la mémoire, des ré-emplois et des transpositions, et souligne à sa manière les liens qui unissent l’archéologie et la naissance de la technologie au XVIIIe siècle [51][51] J. GUILLERME, « Caylus “technologue”… », art. cit.;....

Illustration 1.  - © Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce et sur les arts d’une partie de l’Europe et de l’Asie,de Illustration 1.
Illustration 2.  - © Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce…,op. cit., t. II,p. 261. Bibliothèque municipale Illustration 2.
Illustration 3.  - © Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce…,op. cit.,t. II, p. 379. Bibliothèque municipale Illustration 3.
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Cependant, chez Flachat, les logiques économiques restent le mobile essentiel du projet technologique. Flachat privilégie l’enquête sur les fabrications des produits et l’enjeu commercial est sans cesse répété : profiter des consommations du Levant pour accroître l’emploi du peuple en France, se faire connaître des « censaux juifs et arméniens » (courtiers), rivaliser avec les producteurs locaux et les fournisseurs de l’empire et pour cela « se plier au goût des Levantins », copier leurs produits, ceux qu’ils importent et les surpasser [52][52] Flachat réclame aussi à la Ferme générale de faire.... « Il n’y a rien que nous ne puissions imiter », écrit-il [53][53] J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p.... Pourquoi ne pas fabriquer en France les fez et les calottes dont les Orientaux font une si grande consommation ? Les passementiers en France tissent déjà les turbans de ceinture plus vite que les ouvriers turcs et pourraient rendre ces « coulans » plus agréables. Il serait aussi facile de fournir le Levant en « gances & lacets » qui ornent les habits en transposant et améliorant ces fabrications : « Les Levantins les font au boisseau [54][54] Selon l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, cylindre.... On les fabriquera plus vite sur les métiers à la basse-lice, à la cage & à la ratière. » [55][55] J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p... Il en va de même des produits exportés en Orient par les Vénitiens, les Anglais, les Allemands qu’il s’agisse des dorures, du papier, des vitres, des clous, des couteaux, du fil de fer et de laiton. À propos des damasquettes (copiées par Rambaud), il explique que la France les a déjà reproduites « sous le nom d’étoffes de Marseille ou cylindrées », pleines d’éclat, mais que l’imitation vénitienne, plus légère, convient mieux aux acheteurs turcs [56][56] Ibid., vol. I, p. 130-138.. Les substitutions de produits sont la clef d’un discours technique centré sur la copie et le perfectionnement des opérations [57][57] Au sujet de la rubanerie de Zurich, Flachat incite....

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Ce goût des transpositions déborde le seul enjeu commercial. Chaque ville visitée, chaque région recèle des singularités techniques qui pourraient être utiles en France. Le recensement des techniques par Flachat ouvre sur une comparaison des intentions fabricatrices, des effets produits et des moyens mis en œuvre. Flachat analyse les techniques en contexte, compare les dispositifs, leurs avantages et leurs inconvénients, et propose de nouveaux agencements, plus utiles. C’est par exemple le cas de la préparation du coton, cardage et arçonnage, dans le chapitre consacré à Smyrne. La question est « de décider si notre méthode vaut mieux que la leur ». Selon Flachat, l’Europe carde, le Levant et l’Asie arçonnent. À quoi tient la différence des procédés pour une même intention, démêler les fibres en vue de les filer, et doit-on se rallier à l’idée commune de la supériorité des cardes anglaises ?

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Tout dépend du coton travaillé. À celui de « nos isles », les cardes conviennent mieux alors que l’arçon est préférable pour le coton du Levant. Loin de receler une efficacité en soi, les objets techniques sont à saisir dans leur fonctionnalité, au gré des contextes d’utilisation, des matières et des usages propres à tel milieu. Tout dépend aussi des effets recherchés, des exigences qui sous-tendent la production. L’idéal serait de « mettre en parallèle le coton des isles bien arçonné avec le coton cardé à l’Angloise ». En attendant cet essai comparatif, Flachat propose une analyse : l’arçon brise les fibres mais l’opération est « plus expéditive & moins coûteuse ». En prenant soin de choisir de meilleures qualités de coton, on aurait moins besoin des cardes et l’on y gagnerait. Mais quel arçon choisir ? Flachat entame une géographie de l’arçonnage et une typologie des objets, des gestes et des postures car « chaque peuple a sa manière ».

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L’arçon oriental, plus long que celui de Malte, serait plus propre à démêler le coton des Iles de Malte mais on l’utilise debout, ce qui peut rebuter « nos apprentis »; c’est aussi la manière chinoise sauf qu’en Orient, on place un pied sur une table (illustration 4). Les Grecs, eux, ont un genou en terre et les Maltais sont assis (illustration 3). Flachat essaie toutes les postures et en dresse le catalogue dans ses dessins. Il rassemble, compare, trie et choisit dans une gamme de solutions techniques pour transposer d’une matière à une autre (coton Levant/coton d’Amérique) et d’un milieu à un autre, tablant sur la force des apprentissages : « j’ai proposé et fait arçonner debout : je suis convaincu que l’on s’y plieroit aisément ».

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La technologie de Flachat ouvre sur la prise en compte de la diversité locale, sur la typologie des variations et sur la nécessité de comparer pour évaluer. C’est une science de l’objet technique perçu dans son environnement, matériel, économique, gestuel. Elle débouche sur une habileté combinatoire, véritable méthode d’invention à base de collecte, d’analogie et de transposition, au fil des essais et des usages suscitant à leur tour des réajustements. Flachat inventeur laisse le soin aux ouvriers d’ajuster les machines qu’il compose : « Je ne fixe ni la grandeur des roues, ni le nombre des dents… l’ouvrier se réglera à cet égard suivant le degré de vitesse ou de lenteur qu’il voudra donner à sa machine; ni sur la force que devront avoir la roue & le pignon : tout dépend de son habileté. » Lui-même invente des moulins, métiers, horloges, pompes, automates…, figurés dans un apparent désordre sur ses planches, en multipliant les jeux sur les mécanismes (roues, vis, ressorts, pignons… ), en comparant les dispositifs (entre « serinettes ou petites orgues » et métier à rubans). Flachat affiche sans détour le plaisir de la virtuosité technique, le goût des effets de surprise, des merveilles et entend conforter ainsi « la réputation d’habileté & d’industrie dont notre nation est en possession dans les Échelles du Levant » [58][58] Ibid., vol. I, p. 327,164,325 et 501..

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La technologie de Flachat, loin de rester théorique, est prise dans sa propre expérience d’inventeur et de manufacturier innovateur. Son recueil n’est en rien isolé de multiples stratégies de circulation et d’appropriation de savoir-faire qui accompagnent son projet entrepreneurial, appuyé par un gouvernement éclairé et réformateur.

Illustration 4.  - © Jean-Claude Flachat, Observations sur le commerce…,op. cit., t. II, p. 377. Bibliothèque municipale Illustration 4.

Les « établissements levantins de Saint-Chamond »

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Dans un esprit tout encyclopédiste, l’ouverture, la hantise du secret au nom d’une apologie de l’échange, sont érigées par Flachat en normes morales et civiques. Face aux difficultés rencontrées un temps à Saint-Chamond pour s’informer des métiers à la zurichoise, il écrit : « J’aurais pu donner le plan de ces métiers que je m’étais appliqué à lever exactement… Je ne comprenais pas même comment un particulier… persistoit à vouloir cacher les métiers qu’il avait fait faire à ses concitoyens qui auroient envie de l’imiter : il est si beau d’être utile à sa patrie. » Surtout, en accord avec cet idéal, et loin d’opposer les vertus de l’écrit et les compétences humaines, Flachat combine les médiations.

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Il rappelle sans cesse dans les Observations qu’il a recherché les détails, levé des plans, rassemblé « tous les échantillons », pris « toutes les notes qu’on put désirer » et conversé avec les artisans. Un « Indien brodeur au tamis refuse de l’accompagner », mais heureusement lui apprend son art [59][59] Ibid., vol. II, p. 159,357.. De plus, à la manière de l’indienneur François Goudard (d’Aubenas), dont le précis est diffusé par le gouvernement en 1764-1765, Flachat écrit un traité de teinture en rouge, lu par certains entrepreneurs, comme les négociants suisses Peter; voulant établir une manufacture de coton en rouge à Strasbourg en 1770, ils expliquent qu’ils connaissent déjà le mémoire de Goudard et les instructions au public de Flachat [60][60] AN, F12 1330.. Ces recours multiples à l’écrit ne sont en rien exclusif des migrations de main-d’œuvre dont Flachat perçoit le rôle crucial. Dans les Observations, il se mobilise contre « la transmigration des teinturiers d’Andrinople à Smirne » qui conjuguent leur savoir-faire à l’excellent approvisionnement en coton et en garance ( alizari) à Smyrne [61][61] J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p. 336..... Inversement, il mentionne le recrutement de ses six ouvriers « turcs » qui jouent un rôle clef dans sa manufacture devenue centre d’apprentissage.

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Le soutien jamais démenti de Trudaine à Flachat s’exprime dans l’obtention rapide d’un arrêt du Conseil qui permet à Flachat d’installer ses ouvriers dans une manufacture à Saint-Chamond, avec son frère Jean-François. L’arrêt du 21 décembre 1756 accorde le titre de manufacture royale et permet à Flachat de fabriquer en concurrence avec Pierre d’Haristoy et François Goudard [62][62] AN, F12 1330.. L’heure est à la libéralisation et à l’encouragement des grandes unités de production. L’intervention de l’État prend la forme de facilités accordées aux six ouvriers « turcs » de Flachat, deux teinturiers d’Andrinople, un arçonneur de Smyrne, un fileur « persan » et deux étameurs de Constantinople [63][63] Étameurs recrutés pour la fabrication des cafetières,.... Flachat ajoute que deux Arméniens, « faiseurs de vitriol de Chypre », doivent le rejoindre (Pierre Mathieu et un compatriote resté anonyme). Les ouvriers seront naturalisés s’ils restent trois ans en France; ils sont exemptés de charges et de milice et reçoivent une pension annuelle de 200 livres qui s’ajoute à la gratification de 2242 livres que Flachat a obtenue en août 1756 de l’intendant Bertin, alors intendant à Lyon, sur la caisse du droit des étoffes étrangères [64][64] AN F12 1338.. L’arrêt du Conseil officialise ainsi le recrutement et dessine, par des clauses incitatives, le cadre légal d’une sédentarisation de la main-d’œuvre qualifiée. En ce sens, il porte en lui l’ambition du long terme qui déborde les seules attentes de Flachat et intègre le transfert des ouvriers dans un projet gouvernemental de modernisation des productions.

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Les ouvriers qualifiés de Flachat doivent, en effet, participer aux vues rationalisatrices du Bureau du Commerce en enseignant leurs procédés. Loin de garder jalousement leurs secrets, les « Turcs de Flachat » communiquent leur savoir-faire, dans un cadre officiel, comme l’atteste le rapport que Flachat envoie au Contrôle général en 1757. L’arçonneur a déjà instruit un apprenti, le fileur a formé une maîtresse fileuse et 50 fileuses, les teinturiers « sont en état de teindre tout le coton qu’on pourra consommer en france au moyen des ouvriers qu’ils auroient en sous ordre » et les étameurs ont formé quatre apprentis pour Étienne de Lyon qui se propose de les envoyer dans les grandes villes du royaume [65][65] AN F12 1330 (rapport du 22 novembre 1757). Flachat.... Peu après, Flachat perd un teinturier grec par décès et demande que le Bureau du Commerce lui fournisse un apprenti qui servirait « d’adjoint à celui qui reste ». La modernisation des fabrications passe par la transmission minutieuse des techniques dans des manufactures pilotes, privilégiées, pôles technologiques intégrés à une économie concurrentielle et novatrice fondée sur la circulation des savoirfaire et la pédagogie de l’innovation.

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La communication des techniques, la circulation des biens, des écrits et des hommes, la reconnaissance des intérêts et de la mode participent d’un monde de l’échange, porteur d’une utopie qui trouve parfois des expressions concrètes.

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Flachat explique que la maîtresse fileuse, par le savoir qu’elle a acquis du fileur « persan », est censée « détruire les impressions que des personnes mal intentionnées tachaient de répandre dans le public contre ces ouvriers grecs » [66][66] AN, F12 1330.. De plus, si Flachat avoue des difficultés pour sédentariser ses ouvriers, sa longue habitude de la négociation commerciale couplée au système de Trudaine réduit les tensions.

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Au contraire, les manufactures de vitriol qui bourgeonnent dans le sillage des affaires de Flachat font une expérience plus rude de la gestion des capacités inventives. Il s’agit d’un réseau d’entreprises concurrentes, peu privilégiées et très impliquées dans des logiques de rémunération de l’investissement. Quel rôle jouent les autoritésen l’absence de réelle réglementation des marchés des savoirs, hors du monde corporé et de l’espace protégé des manufactures pilotes ?

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Comment s’opèrent les échanges entre les entreprises ? Quel droit l’entrepreneur possède-t-il sur les savoir-faire originaux des ouvriers ?

ÉCONOMIE DES SAVOIRS ET RÉSEAUX D’ENTREPRISES : LA CAS DU VITRIOL À LYON

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Les entreprises de vitriol (bleu de Chypre) issues des affaires de Flachat permettent d’approcher les relations entre inventeurs et entrepreneurs avant le recours massif des entreprises aux brevets. En effet, alors qu’on cerne mieux l’économie des inventions dans le monde des métiers et les liens entre mobilités ouvrières et privilèges exclusifs depuis la fin du Moyen Âge [67][67] M. BELFANTI, « Corporations et brevets : les deux faces..., on en sait moins sur ces circulations à l’échelle des entreprises d’Ancien Régime.

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Certains aspects sont connus, comme le rôle des partenariats entre bailleurs de fonds et commanditaires techniciens, apportant leurs secrets comme part du capital [68][68] Serge CHASSAGNE, Le coton et ses patrons. France, 1760-1840,.... Cette formule se développe au XVIIIe siècle et les monopoles d’invention y contribuent en attirant les investisseurs. Mais les liens entre entrepreneurs et ouvriers innovateurs sont moins souvent abordés. Les archives existent cependant, en raison des tensions que suscitent les logiques d’investissement. C’est ce qu’illustrent les entreprises de vitriol à Lyon liées au réseau de Flachat.

Le « prix des secrets » de l’Arménien Mathieu

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Alors que dans la manufacture de Saint-Chamond les rapports entre ouvriers orientaux et entrepreneur ne sont pas conflictuels, il en va autrement pour le beau-frère de Flachat, Étienne de Lyon, qui monte une vitriolerie à Lyon grâce à l’Arménien Mathieu arrivé à Lyon en 1755, riche du procédé de fabrication du vitriol bleu ou sulfate de cuivre dit aussi bleu de Chypre [69][69] AN F12 1506 (dossier Sollier).. Rapidement en relation avec Flachat et Étienne de Lyon, il participe en 1756 à la création d’une fabrique de vitriol à la Guillotière (futur site d’entreprises chimiques importantes) [70][70] En 1787, s’y installent Janvier, Caminet et Vincent.... Face à cette entreprise qui s’inscrit dans les débuts de la chimie lourde à Lyon, les autorités hésitent.

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L’acide sulfurique (huile de vitriol), traditionnellement produit par calcination des sulfates de fer (vitriol vert ou martial) ou de cuivre (vitriol bleu, de Vénus ou de Chypre), devient un produit plus recherché à partir des années 1760, en liaison avec l’essor de l’indiennage (bains acides de la teinture à la réserve et finalement, préparation de tout tissu avant impression) [71][71] John G. SMITH, The Origins and Early Development of..., avant que la chimie de la soude n’induise une nouvelle demande. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’acide sulfurique produit par la technique nouvelle des chambres de plomb, introduite en France par Holker ( 1766), ne répond pas à tous les besoins et reste un procédé difficile à maîtriser. Le procédé ancien, par distillation de sulfates, est donc utilisé (et même revivifié) jusqu’à la fin du XIXe siècle [72][72] Maurice DAUMAS, « La montée de la grande industrie.... Mais en 1757, l’utilité de la fabrique d’Étienne de Lyon n’est pas évidente; Hellot juge l’intérêt du vitriol bleu très limité, sa fabrication « triviale » et motive ainsi le refus d’accorder les aides demandées par Étienne de Lyon, malgré le soutien de Trudaine et de l’intendant Jean Baillon [73][73] Il est seulement autorisé à s’établir et le Contrôle.... Hellot mentionne cependant la crainte d’Étienne de Lyon de voir ses « ouvriers grecs » « passer en Angleterre ».

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En l’absence d’un véritable financement public, le manufacturier qui s’installe va devoir composer une stratégie d’investissement sous la pression de l’ouvrier inventif dont la mobilité est toujours une menace pour l’entrepreneur (d’autant que la rareté de l’écrit technique en chimie au XVIIIe siècle limite la marge de l’entrepreneur). Les négociations avec Mathieu prennent appui sur le traitement salarial des « principaux ouvriers » dans les manufactures.

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Surtout, les autorités jouent un véritable rôle d’intermédiaires entre l’inventeur et l’entrepreneur, amenant celui-ci à financer plus amplement que prévu l’acquisition de savoir-faire.

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L’intendant retrace ainsi l’historique des relations entre Étienne de Lyon et Mathieu à travers la chronologie des augmentations salariales. La première convention accorde à Mathieu 15 sols par jour jusqu’en août 1758. Ce salaire, peu élevé, incite l’ouvrier à partir. L’intendant Jean-Baptiste François de La Michodière se fait médiateur, à défaut d’investisseur : il impose au fabricant de payer à Mathieu un salaire de 450 livres par an. L’augmentation est conséquente et l’évaluation annuelle assimile Mathieu au « maximum salarial » des « techniciens supérieurs » de l’industrie [74][74] Alain DEWERPE, Yves GAULUPEAU, La fabrique des prolétaires..... En 1760, Mathieu passe en Savoie, chez « Antonio » qui lui propose 3 livres par jour, somme approchant cette fois les hauts salaires de Holker à Saint-Sever [75][75] S. CHASSAGNE, Le coton et ses patrons…, op. cit., .... La Michodière fait revenir Mathieu grâce à un léger financement par la ville ( 300 livres) et surtout en imposant à Étienne de Lyon de lui offrir 600 livres pour la cession du secret.

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La solution passe par une combinaison du salaire, de la prime (publique, ce qui est habituel à Lyon) et de la cession. L’entrepreneur apprend à investir dans l’innovation, guidé par les autorités locales soucieuses de croissance et acquises à la reconnaissance des talents.

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Mais deux problèmes se posent. D’une part, l’entrepreneur ne paie pas comptant. Dans un monde où le crédit règne en maître, Étienne de Lyon établit un billet à ordre de 1320 livres au nom de Mathieu payable en avril 1765 (le billet réunit la gratification de 300 livres, la cession de 600 livres et les économies de Mathieu, 420 livres). D’autre part, l’entreprise est incertaine et passe en d’autres mains. Dans ces conditions, comment l’ouvrier Mathieu peut-il récupérer « le prix de ses secrets »? Qui, du repreneur ou de l’inventeur, possède un droit sur le savoir ?

Marché des inventions et droit de l’inventeur

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En janvier 1764, la disparition d’Étienne de Lyon suscite des convoitises et des spéculations nouvelles sur la fabrication du vitriol, produit plus recherché en liaison avec l’indiennage. Dans la « fermentation des esprits sur les nouveaux établissements » [76][76] AN, F12 2259 (Sollier). se profilent les revendications juridiques, et non seulement salariales, des ouvriers détenteurs d’un savoir spécifique.

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La fabrique d’Étienne de Lyon (condamné aux galères) passe d’abord aux mains de sa femme, Sébastienne Flachat, par sentence de la sénéchaussée de Lyon ( 12 mai 1764). L’intendant incite l’entrepreneuse à garder l’affaire et le « secret » dans la famille [77][77] « Transporter le secret » auprès du frère d’Étienne.... Mais c’est un autre marché qui est conclu, hors de la parenté. Le 14 août 1764, Sébastienne Flachat vend à Antoine Sollier, marchand droguiste de Lyon (place du Petit-Change), la fabrique, les ustensiles, les matériaux et « le secret de fabriquer le vitriol contenu dans un écrit » contre 11000 livres tournois (contrat devant les notaires Rival et Dugest). Deux questions se posent. D’une part, la rémunération de Mathieu, d’autre part, le sort des ouvriers indispensables à la fabrication.

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Mathieu et ses compagnons trouvent rapidement à s’employer dans une autre entreprise, celle de François de Varennes, négociant lyonnais qui vient aussi d’installer une fabrique de vitriol et qui attire Mathieu par un salaire de 3 livres par jour. Il soutient Mathieu auprès du gouvernement, allant jusqu’à défendre « l’esprit d’humanité en faveur d’un artiste qu’on a toujours négligé et qui par son humeur un peu sombre, et sa difficulté a parler notre langue est peu propice a se faire écouter ». Cette humanité est surtout motivée par la concurrence avec Sollier et la volonté de ne pas perdre le bénéfice de ses « avances » dans un capital humain très volatil. Varennes appuie donc Mathieu qui demande qu’on lui paye, écrit-il, « le prix de mes secrets, qu’on m’a forcé de transmettre sur le prix que la Dlle. Flachat doit retirer de la vente de son secret faite au S. Sollier ».

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La question de la rémunération ouvre sur le conflit juridique entre droit de l’investisseur et droit de l’inventeur comme le confirme le récit par Mathieu de son statut dans l’entreprise d’Étienne de Lyon : « pour se conserver le gros proffit qu’il tiroit de mon savoir faire », « j’étois l’homme servile, quant je voulois quitter la france, on m’en empechoit, on me mettoit en prison, et l’on ne me donnoit rien de plus ». L’écart entre les 600 livres promises à Mathieu et les 11000 livres perçues par l’entrepreneuse lors de la vente ne peut qu’attiser sa colère. Mathieu, conseillé par de Varennes qui rédige ses demandes, apprend vite la stratégie juridique et le langage politique des inventeurs, invoquant facilement la liberté, l’équité et la hantise de l’esclavage. Mais le gouvernement refuse de statuer sur cette affaire qui touche au droit naturel de l’inventeur [78][78] Pour l’intendant, « c’est à luy (Mathieu) de se pourvoir,..., principe irrecevable tant que la valeur de l’invention reste fondée sur le service et l’utilité publique, non sur le droit inaliénable de l’inventeur créateur.

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Toute l’habileté de François de Varennes consiste à demander pour Mathieu non pas le prix du secret mais celui du service [79][79] Mathieu lui-même ne requiert que « l’unique liberté.... De Varennes propose au gouvernement de reverser la pension de l’un des « Turcs de Flachat », décédé, sur Mathieu qui s’engage à faire venir ses parents, corroyeurs à Istanbul, pour réintroduire à Lyon la fabrication du maroquin. Disparue avec son importateur, un certain Uni, cette technique n’existerait plus que dans quelques villes du Midi, comme Marseille, ce qui rendrait les maroquins à Paris excessivement chers. Cette fois, l’argument est reçu; il se fonde sur le bien public et n’ouvre pas sur un droit de la personne, faisant seulement référence à la gestion traditionnelle des migrations par l’État en vue d’innovations jugées utiles.

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En 1765, la prise en compte d’un droit naturel de l’inventeur reste loin des préoccupations gouvernementales. La régulation du marché des savoirs est, de plus, absente de la déclaration royale de 1762, texte qui réglemente les monopoles d’invention. Les pratiques contractuelles dominent les procédures et l’ouvrier inventif possède peu de secours face aux transactions des investisseurs.

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Les règles sont, par contre, plus assurées en matière de mobilités ouvrières. Du moins, le droit de l’exploitant ne se fonde-t-il pas uniquement sur le contrat; il doit composer avec des lois communes.

L’innovation entre contrat et règlement : la question des mobilités

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Le conflit révélateur met ici en scène Sollier et l’ouvrier Jean-Marie Lebeau, originaire du Lyonnais. Engagé par Étienne de Lyon pour quatre ans le 20 septembre 1762 (convention sous seing privé) [80][80] Pour un salaire annuel de 100 livres, nourri et logé..., il passe contre son gré au service de Sollier. En effet, la vente des ustensiles et du secret à Sollier en 1764 est suivie, une semaine après, d’une nouvelle transaction. Le 22 août 1764, Sollier est subrogé à la convention passée entre de Lyon et Lebeau : « la Dlle. Flachat en consequence de la vente susditte a subrogé ledit sieur Sollier a l’effet de la convention faite entre sieur Estienne de Lyon et jean Marie Beau natif de Duerne en Lyonnois… ». Pour Sollier, Lebeau est part du capital de l’entreprise. Mais, comme Mathieu, l’ouvrier s’est déjà engagé chez François de Varennes. L’entrepreneur innovateur qui investit dans un savoirfaire possède-t-il un droit sur l’ouvrier dont dépend la fabrication ?

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Sur le fond, l’intendant et le manufacturier ne s’opposent pas pour légitimer la sédentarisation de l’ouvrier s’il y a exploitation de techniques nouvelles.

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Sur la forme, ils divergent dans leur rapport au droit. Toute la question pour l’entrepreneur est d’apprendre (et d’admettre) les conditions juridiques du contrôle des mobilités ouvrières et de la spécificité de l’innovation, sans pouvoir bénéficier du secours des corporations pour régler les conflits, comme il le note lui-même.

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Sollier, mettant en valeur ses compétences juridiques, développe d’abord une apologie de la convention et construit une image idéalisée de la réciprocité contractuelle, s’insurgeant contre toute accusation d’entrave au droit naturel du travail :

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« Un ouvrier d’une manufacture se lie par ses conventions, ainsy que l’entrepreneur est lié avec luy, il ne dépend point de l’un de s’en départir sans le consentement de l’autre, a moins que de payer la peine stipulée dans ces sortes de conventions… cette convention forme un lien qui unit l’un a l’autre, ce n’est plus un esclave… » [81][81] AN F12 1506.

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À ces relations contractuelles, il ajoute la nécessité d’une procédure judiciaire d’exception, adaptée au temps des affaires. Sollier explique au Contrôle général que

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« les contestations doivent etre portées devant les juges du domicile des parties, mais en fait de manufacture ou tout requiert célérité… il n’est guere possible d’essuyer… les longueurs d’une instruction. Il faut que tout soit decide sommairement comme on en use au Consulat de cette ville au sujet de la fabrique des étoffes de soye, d’or, et d’argent… mais la manufacture de vitriol n’ayant été établie… que sous le bon plaisir de Ministere, elle n’a aucuns juges d’attribution, et l’entrepreneur ne pourra plus compter sur ses ouvriers… La peine même stipulée ne pourra jamais les retenir… puisque ce sont des gens qui pour l’ordinaire n’ont rien a perdre ».

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Les corporations ne sont en rien considérées comme des freins mais comme des ressources dont le manufacturier innovateur aurait apprécié le concours pour régler ce conflit [82][82] Steven L. KAPLAN, La fin des corporations, Paris, Fayard,.... À défaut, Sollier en appelle à la justice retenue du roi : « ces mêmes ouvriers n’oseront pas contrevenir aux ordres de Sa Majesté qui leur seront donnés de votre part ». Soucieux d’une rémunération rapide de son investissement, il se forge des solutions en s’appuyant sur une garantie judiciaire forte et incontestable, et sur l’idéal de réciprocité des rapports d’homme à homme. « Atomisation des relations de travail » [83][83] J.-P. HIRSCH, Les deux rêves du commerce. Entreprise... et traitement judiciaire composent son espace juridique.

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Face à ce plaidoyer en faveur du contrat, qui enserre l’ouvrier dans un lacis d’actes et de procédures, l’intendant tient le langage du règlement et inscrit les conventions dans un cadre juridique valable à l’échelle du royaume.

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Baillon explique que l’on ne peut pas « user d’autorité pour obliger Jean-Marie Beau à quitter l’établissement du Sr. de Varennes » parce que

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« dans le principe il n’y a eu aucun privilège exclusif accordé pour la fabrication du vitriol, qu’ainsi les ouvriers engagés pour cette fabrication sont seulement dans le cas ordinaire des ouvriers qui, quand ils quittent avant le terme de leur engagement, ne peuvent être tenus que des dommages et intérêts résultant de l’inexécution de leurs conventions, mais vis-à-vis desquels on ne peut pas user de contrainte pour les forcer à les remplir ».

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Si la distinction faite par Baillon est à relativiser dans la mesure où elle minimise le poids des lettres patentes de 1749, cette nuance suggère qu’il existe une expression juridique de la différenciation du marché du travail à l’échelle nationale, selon que l’on travaille ou non dans l’innovation.

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Contrairement à Sollier qui donnait force de loi au contrat, l’intendant rappelle qu’il existe des règles liées à la différence de statut entre les entreprises et, par conséquent, entre les ouvriers. Plus précisément, les privilèges exclusifs, mais aussi les arrêts octroyant le titre de manufacture royale à des entreprises innovatrices sont riches en clauses spécifiques pour retenir, par séduction ou par coercition, la main-d’œuvre; ils sont souvent aussi l’occasion de rappeler la réglementation existante, de faire jouer les précédents et de placer les ouvriers sous la tutelle directe des intendants, évitant ainsi les parlements. Le caractère systématique de ces clauses en vient à leur donner une apparence réglementaire. Le statut de l’ouvrier dans l’entreprise innovatrice tend ainsi à se distinguer. Il rend compte des contraintes imposées aux salariés, tant le succès de l’entreprise innovatrice dépend de leur silence, de leur discipline et de la fidélité des ouvriers les plus compétents, sans pour autant que les exigences des entrepreneurs ne puissent déborder ces règles, tant la concorde reste la clef de voûte des projets de croissance [84][84] L. HILAIRE -PÉREZ, L’invention technique, op. cit.,....

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Le capital humain et les relations de travail sont donc au cœur de l’expression juridique de l’innovation, plus encore que la circulation et le marché des savoirs. Toute la question pour l’entrepreneur est d’accéder aux ressources institutionnelles que sont les privilèges mais pour cela, de s’intégrer à une économie de la connaissance non seulement régie par des impératifs de marchés mais aussi par des projets politiques.

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Les affaires du négociant Flachat et leurs prolongements forment un exemple original d’échanges techniques entre Lyon et le Levant au milieu du XVIIIe siècle. Elles rappellent le rôle joué par les espaces méditerranéens et orientaux au début de l’industrialisation occidentale, à la faveur des stratégies marchandes en même temps que s’ébauche l’image d’un Orient conservatoire de techniques et pourvoyeur de savoir-faire. Ces affaires permettent aussi de saisir les échanges techniques dans deux contextes différents, à l’échelle d’un négociant et dans un réseau d’entreprises.

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Approchant les techniques par les logiques de concurrence de produits dans l’empire ottoman, Flachat développe une stratégie économique fondée sur l’imitation des articles et la transposition des fabrications. Dans ses Observations, la recherche des substitutions de produits donne lieu à un discours technique centré sur l’inventaire des procédés, la comparaison de leur efficacité selon les conditions locales et les usages, afin de sélectionner les techniques les plus appropriées à des adaptations en France. Le négociant se fait technologue et donne les clefs de sa méthode inventive. Ses réseaux, son implantation en Turquie, ses voyages facilitent la mise en œuvre concrète de transferts techniques dans sa manufacture de Saint-Chamond. Ces migrations d’ouvriers sont facilitées par l’investissement de l’État éclairé, soucieux de croissance économique et d’une réforme des apprentissages. La manufacture privilégiée est un véritable pôle d’expérimentation technique et de pédagogie de l’innovation.

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La circulation des savoirs est plus complexe hors de ce cadre privilégié, comme en témoignent les entreprises de vitriol à Lyon, issues du réseau de Flachat. La gestion de l’invention technique, considérée comme un bien et un capital, suscite diverses tensions touchant à la rémunération de l’inventeur, au droit de l’investisseur sur les inventions et au contrôle des mobilités ouvrières.

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Les administrateurs, en France, jouent un rôle clef de médiateurs, favorisant l’investissement privé et l’exercice de la négociation, dans un souci de croissance équilibrée. Cependant, les conditions juridiques de l’économie des savoirs, liées à des logiques de service de l’État, privilégient une régulation des mobilités plus qu’une réglementation du marché des inventions qui ouvrirait sur un droit de l’inventeur ou du moins sur un accès facilité à l’exclusivité, difficiles à concilier avec cet idéal de service.

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En écho avec un modèle d’innovation hérité de longue date et fondé sur les savoir-faire ouvriers, le cadre juridique de l’innovation met l’accent sur la récompense du talent, la gestion des migrations et des apprentissages, plus que sur le marché des connaissances, d’autant que les progrès de la codification des savoirs, à la manière du récit de Flachat, s’accompagnent aussi d’une circulation non marchande des connaissances.

Je remercie Patrice Bret, Natacha Coquery, Anne-Claire Déré, Luisa Dolza, Christine MacLeod, Olivier Raveux et Hélène Vérin pour leurs conseils ou la communication d’articles en cours de publication.

Notes

[1]

Patrick VERLEY, La Révolution industrielle 1760-1870, Paris, Folio, 1997 ( 2e éd. augmentée).

[2]

David S. LANDES, L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, Paris, Gallimard, 1975 ( 1re éd. en anglais, 1969).

[3]

Trevor GRIFFITHS, Philipp HUNT, Patrick O’BRIEN, « The Curious History and Imminent Demise of the Challenge and Response Model », in Maxine BERG, Kristine BRULAND (ed.), Technological Revolutions in Europe, London, Edward Elgar, 1998, p. 119-137; Joel MOKYR, « Evolution and technological change : a new metaphor for economic history ?», in Robert FOX (ed.) Technological Change : Methods and Themes in the History of Technology, Amsterdam, Harwood Academic Publishers, 1996, p. 63-83.

[4]

Geneviève BÜHRER -THIERRY, Philippe LARDIN (dir.), « Techniques : les paris de l’innovation », Médiévales, n° 39, automne 2000; Patrice BECK (éd.), L’invention technique au Moyen Âge, Paris, Errance, 1999; Anne JOLLET (dir.), « Comment les historiens parlent-ils du travail ? », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 83,2001; Roger GUESNERIE, François HARTOG (dir.), Des sciences et des techniques : un débat, Paris, EHESS, Cahier des Annales, 45,1998; « Histoire et sociologie des sciences. Approche critique », Annales. HSS, 50/3, mai-juin 1995, p. 537-540; Yves COHEN et Dominique PESTRE (dirs.), « Histoire des REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE 49-1, janvier-mars 2002. techniques », Annales HSS, 53/4-5, juillet-octobre 1998; Anne-Françoise GARÇON, Liliane HILAIRE -PÉREZ (éd.), Pratiques historiques de l’innovation, historicité de l’économie des savoirs, colloque CNAM, 20-21 mars 2000, actes à paraître; Natacha COQUERY, Liliane HILAIRE -PÉREZ, Line SALLMANN, Catherine VERNA (éd.), Artisans, industrie. Nouvelles révolutions du Moyen Âge à nos jours, colloque du CNAM, 7-9 juin 2001, actes à paraître.

[5]

Jean-Louis LE MOIGNE, Hélène VÉRIN, « Sur le processus d’autonomisation des sciences du génie », in De la technique à la technologie, Cahiers S.T.S., CNRS, 2,1984, p. 42-55; Hélène VÉRIN, « Duhamel du Monceau et le monde des ingénieurs », in Andrée CORVOL (éd), Duhamel du Monceau 1700-2000. Un Européen du siècle des Lumières, Orléans, Académie d’Orléans, 2001, p. 157-166; Jacques GUILLERME, « Les liens du sens dans l’histoire de la technologie », ibid., p. 23-29; Jan SEBESTICK, « De la technologie à la technonomie : Gérard-Joseph Christian », ibid., p. 56-69; J. GUILLERME et J. SEBESTICK, « Les commencements de la technologie », Thalès, année 1966, XII, PUF, 1968, p. 1-72; Gilbert SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1989 ( 1re éd. 1958); Gilbert HOTTOIS, Simondon et la philosophie de la « culture technique », Bruxelles, De Boeck Université, 1993.

[6]

H. VÉRIN, La gloire des ingénieurs. L’intelligence technique du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1993, p. 75-130.

[7]

J. GUILLERME, « Caylus “technologue”: note sur les commencements problématiques d’une discipline », Revue de l’Art, t. LX, 1983, p. 47-50; id., « Les liens du sens dans l’histoire de la technologie », art. cit.

[8]

Robert CAMPBELL, The London Tradesman, 1747, rééd. New York, Augustus M. Kelley, 1969.

[9]

Denis DIDEROT, L’histoire et le secret de la peinture en cire, slnd, in-12,103 p.; Œuvres complètes, Paris, le Club français du Livre, 1969, t. II, p. 782-824.

[10]

Ken ALDER, Engineering the Revolution : Arms and Enlightenment in France, 1763-1815, Princeton, Princeton University Press, 1997.

[11]

Judith SCHLANGER, L’invention intellectuelle, Paris, Fayard, 1983, p. 242-246; Ernst HOMBURG, « From colour maker to chemist : episodes from the rise of the colourist, 1670-1800 », in Robert FOX, Agusti NIETO -GALAN (ed.), Natural Dyestuffs and Industry in Europe 1750-1880, Science History Publications, Watson, Canton (USA), 1999, p. 219-258; A.-F. GARÇON, Mine et métal, 1780-1880. Les non-ferreux et l’industrialisation, Rennes, PUR, 1998; Helen CLIFFORD, « Concepts of invention, identity and imitation in the London and provincial metal-working trades, 1750-1800 », Journal of Design History, 12 ( 3), 1999, p. 241-255; M. BERG, « Product innovation in core consumer industries in eighteenthcentury Britain », in Technological Revolutions…, op. cit., p. 138-157.

[12]

Jean-Yves GRENIER, L’économie d’Ancien Régime. Un monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, Albin Michel, 1996, p. 63-65.

[13]

Geert VERBONG, « The Dutch calico printing industry betweeen 1800 and 1875 », in Natural Dyestuffs and Industry…, op. cit., p. 193-218; M. BERG, « French fancy and cool Britannia : The fashion markets of early modern Europe », XXXII Settimana di Studi : Fiere e Mercati Nella Integrazione delle Economie Europee. Secc. XIII-XVIII, Prato, Istituto Internationale di Storia Economica F. Datini, 2000, p. 1-36; Olivier RAVEUX, « Espaces, technologies et stratégies industrielles : l’indiennage marseillais ( 1648-1793)» in Artisans, industrie…, op. cit.; Patrick VERLEY, L’échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard-NRF Essais, 1997.

[14]

Luisa DOLZA, H. VÉRIN, « Énigmes et raisons des théâtres de machines de la Renaissance », à paraître; H. VÉRIN, « Les machines hydrauliques dans les théâtres de machines (XVIe-XVIIe siècle)», in L. HILAIRE -PÉREZ, Dominique MASSOUNIE, Virginie SERNA (éd.), Archives, objets et images des constructions de l’eau du Moyen Âge à l’ère industrielle, colloque du CNAM, 7-9 décembre 1999, à paraître; Pamela O. LONG, « The Cultural Uses of Invention in Early Modern Europe », in Pratiques historiques de l’innovation, op. cit.

[15]

John SMAIL, « Innovation and invention in the Yorkshire wool textile industry : a miller’s tale », in ibidem.

[16]

Voir par exemple : Marco BELFANTI, Fabio GIUSBERTI (ed.), « Inventions, innovations and espionage : the diffusion of the technical knowledge in early modern Europe, (Twelfth International Economic History Congress, Madrid 1998)», History and Technology, XVI, 3,2000.

[17]

C. VERNA, « Réduction en fer et innovation : à propos de quelques débats en histoire sociale des techniques », Médiévales, n° 39, automne 2000, p. 79-95; S. R. EPSTEIN, « Journeymen mobility and the circulation of technical knowledge, XIV th-XVIIIth Centuries », in Pratiques historiques de l’innovation, op. cit.; id. « Crafts guilds, apprenticeship and technological change in pre-industrial Europe », The Journal of Economic History, 58,1998, p. 684-713; John R. HARRIS, Industrial Espionage and Technology Transfer; Britain and France in the 18th-Century, Aldershot, Ashgate, 1998; L. DOLZA, « How Did They Know ? The Art of Deying in Late Eighteenth-Century Piedmont », in Natural Dyestuffs and Industry, op. cit., p. 129-160; Anne-Claire DÉRÉ, « Indiennage et colorants naturels à Nantes, port colonial et européen », in ibid., p. 161-190; Josef EHMER, « Worlds of Mobility : Migration Patterns of Viennese Artisans in the Eighteenth-Century », in Geoffrey CROSSICK (ed.), The Artisan and the European Town, 1500-1900, Aldershot, Scolar Press, 1997, p. 172-199; Jean-François DUBOST, « Les étrangers à Paris au siècle des Lumières », in Daniel ROCHE (éd.) La ville promise. Mobilité et accueil à Paris (fin XVIIIe-début XIXe siècle), Paris, Fayard, 2000, p. 220-288; Corine MAITTE, « Mobilités et migrations de spécialistes : les verriers d’Altare (XVIIe-XVIIIe s.)», in Mobilité du capital humain et industrialisation régionale en Europe : entrepreneurs, techniciens et main d‘œuvre spécialisée (XVIe-XXe siècle), colloque, Paris, 27-28 novembre 1998, à paraître; et les contributions de C. MAITTE, Ulrich PFISTER et Harald DECEULAER in Artisans, industrie…, op. cit.

[18]

Michel COTTE, « From Trade to Industry. The Independant Informative Networks of European Firms (Early Nineteenth Century)», ICON, 5,1999, p. 167-187.

[19]

O. RAVEUX, « Espaces, technologies et stratégies industrielles… », art. cit.; Xavier DAUMALIN, O. RAVEUX, « Marseille ( 1831-1865) : une Révolution industrielle entre Europe du Nord et Méditerranée », Annales HSS, 56/1, janvier-février 2001, p. 153-176; Gracia DOREL -FERRE, « Le rôle de Marseille dans l’industrialisation catalane : le cas de la España Industrial », in Els països catalans i el Mediterrani : mites i realitats, Actes du IIe colloque des catalanistes français, Rennes ( 1999), Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 2001, p. 89-101.

[20]

Marie-Noëlle BOURGUET, Bernard LEPETIT, Daniel NORDMAN, Maroula SINARELLIS (édits.), L’invention scientifique de la Méditerranée. Égypte, Morée, Algérie, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998; M.-N. BOURGUET, D. NORDMAN, V. PANAYOTOPOULOS, M. SINARELLIS (édits.), Enquêtes en Méditerranée. Les expéditions françaises d’Égypte, de Morée et d’Algérie, actes du colloque d’Athènes-Nauplie, 1995, Athènes, Institut de Recherches Néohelléniques/FNRS, 1999.

[21]

Charles BALLOT, L’introduction du machinisme dans l’industrie française, Genève, Slatkine Reprints, 1978, ( 1re éd. 1923), p. 535; Pierre CAYEZ, Métiers jacquard et hauts-fourneaux. Aux origines de l’industrie lyonnaise, Lyon, P.U.L., 1978, p. 70; Paul MASSON, Le commerce français dans le Levant au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1911, p. 493-494.

[22]

Archives départementales du Rhône, 8 B 139 : acte de société entre Antoinette Vachon, veuve de Claude Flachat, marchand de Saint-Chamond, et Jean-François Flachat, son fils, mineur, pour le commerce de la soie (pour 4 ans) ( 8 février 1753) ( 20000 livres d’apport en marchandises).

[23]

Angélique KININI, « La fabrication du rouge turc dans la Thessalie de la fin du XVIIIe siècle : les manufactures de la ville d’Ampélakia », in Natural Dyestuffs and Industry…, op. cit., p. 71-100, cf. p. 89; Marie-Carmen SMYRNELIS, « Une société hors de soi. Identités et relations sociales à Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles », thèse de doctorat de l’EHESS sous la direction de Maurice AYMARD, Paris, 2000,2 vols., cf. vol. I, p. 52.

[24]

A. KININI, « La fabrication du rouge turc… », art. cit., p. 86; Serap YILMAZ, « Le trafic portuaire d’Istanbul dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : le cas de 1772 », in Daniel PANZAC (éd.), Histoire économique et sociale de l’Empire ottoman et de la Turquie ( 1326-1960), congrès international d’Aix-en-Provence, 1er au 4 juillet 1992, Paris, Peeters, 1995, p. 287-299; Robert MANTRAN (éd.), Histoire de l’empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 281-286; Donald QUATAERT, Ottoman Manufacturing in the Age of the Industrial Revolution, Cambridge, CUP, 1993; Bruce MCGOWAN, « The Age of the Ayans, 1699-1812 », in Halil INALCIK, Donald QUATAERT (ed.), An Economic and Social History of the Ottoman Empire, vol. II, Cambridge, CUP, 1997 ( 1re éd. 1994), p. 637-758.

[25]

M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi… », op. cit., vol. II p. 457-463; Katsumi PUKASAWA, Toilerie et commerce du Levant d’Alep à Marseille, Paris, CNRS, 1987; O. RAVEUX, « Espaces, technologies et stratégies industrielles : l’indiennage marseillais ( 1648-1793)», art. cit.; Raymond H. KEVORKIAN, « Le négoce international des Arméniens au XVIIe siècle », in Arménie entre Orient et Occident…, op. cit., p. 142-151. Rares sont les Orientaux à s’installer à Lyon et dans sa région. On peut citer Mathieu Roux, « Turc de nation », vendeur de rasoirs et polissoirs et habitué des affiches lyonnaises, jouant de son origine pour asseoir sa notoriété dans le monde boutiquier : Affiches de Lyon, annonces et avis divers, 1771-1772.

[26]

Maurice GARDEN, « Aires du commerce lyonnais au XVIIIe siècle », in Pierre LÉON (éd.), Aires et structure du commerce français au XVIIIe siècle, colloque de Paris, CNRS, 1974, p. 265-299; Pierre CAYEZ, Métiers Jacquard et hauts-fourneaux, op. cit., p. 13-40.

[27]

Morgan HAMON, « Les milieux d’affaires lyonnais, 1749-1750,1779-1780 », mémoire de maîtrise sous la direction de Serge CHASSAGNE, université Louis-Lumière-Lyon II, 1999, p. 44-48.

[28]

Archives nationales (désormais AN), F12 1338.

[29]

P. MASSON, Le commerce français…, op. cit., p. 493.

[30]

R. MANTRAN (éd.), Histoire de l’empire ottoman, op. cit., p. 282.

[31]

P. MASSON, Le commerce français, op. cit., p. 483,494.

[32]

Id., p. 494; Edhem ELDEM, « Structures et acteurs du commerce international d’Istanbul au XVIIIe siècle », in D. PANZAC (éd.), Les villes dans l’empire ottoman : activités et sociétés, Paris, CNRS, 1991, t. I, p. 243-271; Chouchanik L. KHATCHIKIAN, « Les livres de comptes des négociants arméniens des XVIIe et XVIIIe siècles », in Raymond H. KEVORKIAN (éd.), Arménie entre Orient et Occident. Trois mille ans de civilisation, Paris, BNF, 1996, p. 152-156.

[33]

M.-C. SMYRNELIS, « Colonies européennes et communautés ethnico-confessionnelles à Smyrne, cœxistence et réseaux de sociabilité (fin du XVIIIe siècle-milieu du XIXe siècle », in François GEORGEON, Paul DUMONT (éd.), Vivre dans l’empire ottoman. Sociabilités et relations intercommnautaires (XVIIIe-XXe siècles), Paris, L’Harmattan, 1997, p. 173-194; Elena FRANGAKIS-SYERETT, « The Greek Mercantile Community of Izmir in the First Half of the Nineteenth Century », in Les villes dans l’empire ottoman…, op. cit., p. 391-416.

[34]

M.-C. SMYRNELIS a montré que les Français de Smyrne cultivent les liens avec les autres populations, notamment les Grecs; de plus, les Arméniens catholiques résident dans le quartier européen : « Une société hors de soi… », op. cit., vol. II p. 263,308,406,454.

[35]

AN, F12 1330. C’est aussi à Smyrne que Flachat dit avoir recruté ses ouvriers dans son récit de voyage.

[36]

M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi… », op. cit.

[37]

L’intendant de Lyon, Jean Baillon, le confirme; AN, F12 1506, F12 1330. De même, Jean Althen, célèbre pour la réintroduction de la garance dans le Midi, est attiré dans le Lyonnais par la présence d’ouvriers orientaux à Saint-Chamond : Daniel FUES, « La garance : colorant du rouge turc », in Jacqueline JACQUÉ (éd.), Andrinople : le rouge magnifique. De la teinture à l’impression, une cotonnade à la conquête du monde, Paris/Mulhouse, La Martinière/Musée de l’Impression des Étoffes, 1995, p. 80-89.

[38]

K. FUKASAWA, Toilerie et commerce du Levant…, op. cit., p. 40.

[39]

AN, F12 1330.

[40]

Pérétié, lui, veut concurrencer le commerce des draps hollandais vers Smyrne au bénéfice des draps d’Elbeuf; en 1749, il demande un privilège exclusif pour ce trafic : Paul MASSON, Le commerce français, op. cit., p. 380,483.

[41]

K. FUKASAWA, Toilerie et commerce du Levant, op. cit., p. 49-51; M.-C. SMYRNELIS, « Une société hors de soi… », op. cit., vol. II, p. 303,461.

[42]

Jean-Claude FLACHAT, Observations sur le commerce et sur les arts d’une partie de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique, et même des Indes Orientales, Lyon, Jacquenod & Rusand, 1766,2 vol. ( 616 p., 532 p., 16 planches).

[43]

Ibid., vol. I, p. 502.

[44]

M.-N. BOURGUET, B. LEPETIT, « Remarques sur les images de la Méditerranée ( 1750-1850)», in Enquêtes en Méditerranée, op. cit., p. 14-26; Patrice BRET, « La Méditerranée médiatrice des techniques : regards et transferts croisés durant l’expédition d’Égypte ( 1798-1801)», in ibid. p. 79-101.

[45]

Guillaume Antoine Olivier, Félix Beaujour repris par Chaptal, de Pouqueville, les Anglais Clarke, Dudwell, Leake, et aussi Van Straalen, Pallas, Björnstaahl…; A. KININI, « La fabrication du rouge turc… », art. cit., p. 97; Européens en Orient au 18e siècle, Paris, Société d’Histoire de l’Orient et l’Harmattan, 1994; A. NIETO -GALAN, « The Use of Natural Dyestuffs in Eighteenth-Century Europe », Archives Internationales d’Histoire des Sciences, 46, n° 136, juin 1996, p. 23-38.

[46]

J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. I, p. 170.

[47]

A Karlsruhe : « Les voyageurs vont voir les jardins du château; il est très-beau, & on n’a rien épargné pour en faire un séjour délicieux » (vol. I, p. 170).

[48]

Frédéric BAUDEN (éd.), « Introduction », in Le voyage à Smyrne. Un manuscrit d’Antoine Galland ( 1678), Paris, Chandeigne, 2000, p. 11-37.

[49]

L’arçon est un arc dont les vibrations servent à démêler les fibres du coton. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert signale cet usage mais surtout pour la laine et particulièrement dans la chapellerie.

[50]

J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p. 256-258.

[51]

J. GUILLERME, « Caylus “technologue”… », art. cit.; Alain SCHNAPP, « De Montfaucon à Caylus : le nouvel horizon de l’Antiquité », in La fascination de l’antique 1700-1770. Rome découverte, Rome inventée, Lyon/Paris, Musée de la civilisation gallo-romaine/Somogy, 1998, p. 142-145.

[52]

Flachat réclame aussi à la Ferme générale de faire passer les droits qui grèvent l’importation de garance, de noix de galle, de soude d’Alicante sur l’importations de cotons filés rouges du Levant.

[53]

J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p. 505.

[54]

Selon l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, cylindre servant aux boutonniers, à l’image des coussins et carreaux des dentelliers, pour répartir et maintenir les fuseaux.

[55]

J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p. 302.

[56]

Ibid., vol. I, p. 130-138.

[57]

Au sujet de la rubanerie de Zurich, Flachat incite à imiter les métiers pour les « perfectionner, en vue d’en retirer un plus grand avantage »; il indique comment adapter les nouveaux brochés à fleurs pour « exécuter de plus grands desseins sur les rubans et les galons en y ajoutant les retours… on pourrait aussi travailler les rubans, les galons et même les étoffes à fleurs, avec une marche, en mettant un cassin garni de poulies, ou une passette à l’ordinaire, mais plus élevée »; ibid., vol. I, p. 163-164.

[58]

Ibid., vol. I, p. 327,164,325 et 501.

[59]

Ibid., vol. II, p. 159,357.

[60]

AN, F12 1330.

[61]

J.-C. FLACHAT, Observations…, op. cit., vol. II, p. 336. Sur cette migration grecque à Smyrne au XVIIIe siècle : K. FUKASAWA, Toilerie et commerce du Levant…, op. cit., p. 23.

[62]

AN, F12 1330.

[63]

Étameurs recrutés pour la fabrication des cafetières, à la demande de Trudaine, car la consommation de boissons chaudes, « à la turque », impose une spécialisation des ustensiles et motive les recherches sur la résistance des revêtements (Jean Althen, célèbre pour la garance, est lui-même étameur).

[64]

AN F12 1338.

[65]

AN F12 1330 (rapport du 22 novembre 1757). Flachat mentionne qu’il possède huit métiers battants et qu’il fait filer les « pauvres filles de la campagne ».

[66]

AN, F12 1330.

[67]

M. BELFANTI, « Corporations et brevets : les deux faces du progrès technique dans une économie pré-industrielle (Italie du nord, XVIe-XVIIIe siècle)», in Pratiques historiques de l’innovation…, op. cit.; Luca MOLA, The Silk Industry of Renaissance Venice, Baltimore, Johns Hopkins University, 2000; Giacomina CALIGARIS, « Trade Guilds, Manufacturing and Economic Provileges in the Kingdom of Sardinia During the Eighteenth Century », in Alberto GUENZI, Paola MASSA, Fausto Piola CASELLLI, (ed.), Guilds, Markets and Work Regulations in Italy, 16th-19thCenturies, Aldershot, Ashgate, 1998, p. 56-81; Christopher BROOKS, « Apprenticeship, Social Mobility and the Middling Sort, 1550-1800 », in Jonathan BARRY, C. BROOKS (ed.), The Middling Sort of People. Culture, Society and Politics in England, 1550-1800, Londres, Macmillan, 1994, p. 52-83; P. O. LONG, « Invention, Authorship, « Intellectual Property », and the Origin of Patents : Notes Toward a Conceptual History », Technology and Culture, « Patents and Invention », 32,1991, p. 846-884; id., Openness, Secrecy, Authorship. Technical Arts and the Culture of Knowledge from Antiquity to the Renaissance, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2001; id., « The Openness of Knowledge : an Ideal and its Context in the 16th-century Writings on Mining and Metallurgy », Technoloy and Culture, 32-1, April 1991, p. 318-355; id., « Invention, Secrecy, Theft : Meaning and Context in the Study of Late Medieval Technical Transmission », History and Technology, XVI, 3,2000; C. MAITTE, « Mobilités et migrations de spécialistes : les verriers d’Altare (XVIIe -XVIIIe s.)», art. cit.; Michael SONENSCHER, Work and wages. Natural Law, Politics and the Eighteenth-century French Trades, Cambridge, University Press, 1989; L. HILAIRE -PÉREZ, L’invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000.

[68]

Serge CHASSAGNE, Le coton et ses patrons. France, 1760-1840, Paris, Éditions de l’EHESS, 1991; Denis WORONOFF, L’industrie sidérurgique en France pendant la Révolution et l’Empire, Paris, Éditions de l’EHESS, 1984; Anne-Claire DÉRÉ, Jean DHOMBRES, « Economie portuaire, innovation technique et diffusion restreinte : les fabriques de soude artificielle dans la région nantaise ( 1777-1815), Sciences et Techniques en Perspective, vol. 22,1992, p. 1-176; L. HILAIRE -PÉREZ, L’invention technique…, op. cit.

[69]

AN F12 1506 (dossier Sollier).

[70]

En 1787, s’y installent Janvier, Caminet et Vincent (aussi à Marseille) et en 1790, Peeters et Alban de Javel puis plusieurs autres vitrioleries après la Révolution : P. CAYEZ, Métiers Jacquard et hauts-fourneaux…, op. cit., p. 219,233.

[71]

John G. SMITH, The Origins and Early Development of the Heavy Chemical Industry in France, Oxford, Clarendon Press, 1979, p. 6-7.

[72]

Maurice DAUMAS, « La montée de la grande industrie chimique », in Histoire générale des techniques, t. III, Paris, P.U.F., 1968, p. 616-645.

[73]

Il est seulement autorisé à s’établir et le Contrôle général précise qu’il n’aurait même pas besoin de l’arrêt du Conseil sauf si un corps prétendait avoir un droit exclusif de fabrication. Étienne de Lyon mentionne l’utilisation du bleu de Chypre, importé d’Istanbul, dans la composition de certaines teintures (noir à partir de la garance, bleu et vert de Saxe, noir des chapeliers), dans la protection des semences de blé et en pharmacie (réponse à Hellot : AN, F12 1506).

[74]

Alain DEWERPE, Yves GAULUPEAU, La fabrique des prolétaires. Les ouvriers de la manufacture d’Oberkampf à Jouy-en-Josas 1760-1815, Paris, Presses de l’ENS, 1990, p. 55-57.

[75]

S. CHASSAGNE, Le coton et ses patrons…, op. cit., p. 53.

[76]

AN, F12 2259 (Sollier).

[77]

« Transporter le secret » auprès du frère d’Étienne de Lyon, Benoît de Lyon, passementier, qui propose en échange une pension de 400 livres à sa belle-sœur.

[78]

Pour l’intendant, « c’est à luy (Mathieu) de se pourvoir, mais… je ne pense pas que le Conseil doive entrer dans cette discussion, ni qu’il convienne que le Roi rembourse cette somme ».

[79]

Mathieu lui-même ne requiert que « l’unique liberté de travailler en concurrence » et précise : « je ne demande pas le privilège exclusif comme ceux qui se sont saisis de mes secrets ».

[80]

Pour un salaire annuel de 100 livres, nourri et logé ou bien 250 livres sans ces frais; AN, F12 1506.

[81]

AN F12 1506.

[82]

Steven L. KAPLAN, La fin des corporations, Paris, Fayard, 2001; M. SONENSCHER, « Le droit du travail en France et en Angleterre à l’époque de la Révolution », in Gérard GAYOT, Jean-Pierre HIRSCH (éd.), La Révolution Française et le développement du capitalisme, Villeneuve d’Ascq, Revue du Nord, hors-série histoire n° 5,1989, p. 381-387; Philippe MINARD, « Les communautés de métier en France au XVIIIe siècle : une analyse en termes de régulation institutionnelle », in S. R. EPSTEIN, H.G. HAUPT, C. PONI, H. SOLY (ed.), Guilds, Economy and Society. Proceedings Twelfth International Economic History Congress, Madrid, Fundacion Fomento de la Historia Economica, 1998, p. 109-120.

[83]

J.-P. HIRSCH, Les deux rêves du commerce. Entreprise et profit dans la région lilloise (1780-1860), Paris, Éditions de l’EHESS, 1991, p. 355-368.

[84]

L. HILAIRE -PÉREZ, L’invention technique, op. cit., p. 308-312.

Résumé

Français

Liliane HILAIRE-PÉREZ Cultures techniques et pratiques de l’échange, entre Lyon et le Levant Cet article s’inscrit dans les études d’his~toire des techniques qui prennent leurs dis~tances avec les modèles hérités d’analyse de la croissance lors de la première révolution indus~trielle. Comment saisir l’invention hors des dynamiques internes du progrès technique et sans recours aux mythologies de l’invention? Quelles compétences, quelles ressources intel~lectuelles et matérielles étaient mobilisées dans la conception technique? Les réponses sont d’abord épistémologiques; elles reposent sur une approche des objets techniques à la lumière des intentions, de la fonctionnalité et des usages. Dans cette optique, l’invention apparaît comme une activité de synthèse (combinaison, substitution, imitation, emprunt). Les liens entre culture technique et pratiques de l’échange sont donc au cœur de cette compré~hension de l’invention. Quelles en sont les formes concrètes? L’article, centré sur les acti~vités d’un négociant lyonnais au Levant au XVIIIesiècle, analyse, d’une part, comment la commercialisation et les cultures négociantes ouvrent sur l’invention et, d’autre part, com~ment se met en place un marché des savoirs dans des réseaux d’entreprises concurrentes et innovatrices.

English

This article belongs to studies in the his~tory of technology revising inherited patterns of growth analysis during the first industrial revolution. How can we understand inventive activity out of the challenge and response model and out of mythologies of invention? Which skills, which intellectual and material means were required for technical creativity? The answers are epistemological; they sup~pose to approach technical artefact by consi~dering their design, their uses and their functionality. In this perspective, inventivity appears like a processus based upon synthe~tical activities (combining, borrowing, imita~ting, substituting). In this way, relationships between technical culture and abilities to exchange are the main point of invention. Which are the historical forms of this pro~cessus? This article, by examining the busi~ness of an XVIIIth-century Lyonnaise merchant in the East, is first questioning how trade practices and merchant culture could foster inventivity and second,how markets for knowledge grew up within networks of inno~vative and competitive enterprises.

Plan de l'article

  1. TECHNIQUES ET NÉGOCE : L’ORIENT DE JEAN -CLAUDE FLACHAT
    1. Le réseau de Flachat entre Lyon, Smyrne et Istanbul
      1. Les Observations sur le commerce et les arts, ou le négociant technologue
    2. Les « établissements levantins de Saint-Chamond »
  2. ÉCONOMIE DES SAVOIRS ET RÉSEAUX D’ENTREPRISES : LA CAS DU VITRIOL À LYON
    1. Le « prix des secrets » de l’Arménien Mathieu
    2. Marché des inventions et droit de l’inventeur
    3. L’innovation entre contrat et règlement : la question des mobilités

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