CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 René Cassin a beau être entré au Panthéon le 4 octobre 1987, il n’en demeure pas moins une figure peu connue du grand public. C’est d’autant plus étonnant que cet homme, qui vécut pas loin d’un siècle (1887-1976), fut acteur de tous les événements qui le marquèrent, en particulier des deux guerres mondiales. La biographie que lui consacrent Antoine Prost et Jay Winter n’est pas la première. Elle ne prétend pas même être définitive. Juste un livre nécessaire qui pose une question : comment expliquer l’absence de postérité, le quasi-oubli d’un homme qui fut « le maître d’œuvre » du rétablissement de la légalité républicaine en 1944, et l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948 ?

2 En 1991, dans La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration (Minuit), Nathalie Heinich démontrait pourquoi les cotes de l’homme à l’oreille coupée ne cessaient, et ne cesseraient, de s’envoler sur le marché de l’art : l’argent étant le seul moyen de reconnaître une dette sans fonds vis-à-vis d’un peintre maudit sa vie durant, ayant vendu une seule toile et encore à un prix très bas, reconnu après sa mort comme un maître de l’art moderne. René Cassin n’est pas Van Gogh. C’est son antonyme. Si le peintre fut acclamé par la postérité, le haut-fonctionnaire bénéficia lui de toutes les formes de reconnaissance sociale sa vie durant. Ce professeur à la faculté de droit de Paris, reçu troisième à l’agrégation, qui ne compta pas parmi les grands civilistes de sa génération, fut nommé vice-président du conseil d’État en novembre 1944, seul exemple à ce jour d’une direction de la haute assemblée par un membre extérieur. Il obtînt en 1968 le prix Nobel de la paix pour sa défense des droits de l’homme au niveau international, prix qui eût dû être partagé avec Éléanor Roosevelt : « Malheureusement elle était morte en 1962, et le comité ne décerne pas de prix à titre posthume » (p. 314). Tout se passe comme si, avec Cassin, la cause était entendue : la reconnaissance, payée comptant, dispenserait d’entretenir le souvenir du rôle essentiel joué par cet homme à l’un des plus troubles moments de l’histoire de France, les années 1940-1944.

3 Fallait-il encore oser, à cinquante-trois ans, un 23 juin 1940, quitter famille, patrie et position sociale pour un pays dont René Cassin ne parlait pas la langue, et s’embarquer, avec sa femme, à destination de l’Angleterre, sans même avoir entendu l’Appel du 18 juin… mais après avoir payé ses impôts – ce qui estomaqua le percepteur. Pour faire un tel saut dans l’inconnu, nul besoin d’être prophète : Cassin était un homme courageux et bien informé, dès alors sans illusion sur les conséquences de l’armistice. Ancien combattant et grand défenseur de la cause des anciens combattants qu’il représentait à la Société des Nations dans les années 1920-1930, il sut faire évoluer ses positions pacifistes à partir de 1935, sous les coups de boutoir répétés portés par l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie aux espoirs de paix universelle. Lui qui comptait au nombre de ces « fous de la République » (pour reprendre le titre de Pierre Birnbaum, 1992), se revendiquant d’abord Français avant d’être juif, ne se faisait aucune illusion sur le sort réservé aux juifs en cas de victoire acceptée de l’Allemagne nazie. Il serait donc le premier civil venu de France à rejoindre le général de Gaulle. Le 29 juin 1940, jour de sa première entrevue avec le Général, marque une véritable renaissance dans la vie de René Cassin, qui vient enfin de rencontrer ce qui lui a peut-être le plus manqué dans son militantisme au service des anciens combattants, cette « chimère philanthropique » à laquelle il a sacrifié sa carrière de juriste : de Gaulle sera le « patron ».

4 Homme à tout faire juridique du Général, Cassin pose les môles de la France Libre, s’efforce de dégager les principes généraux du droit républicain, et veille sans cesse au grain. D’une loyauté sans faille, mais d’un style plus souple que le Général, Cassin renforce la crédibilité de la France Libre auprès des Anglais, tout en fixant résolument le cap de la France Libre sur la République. Patrick Weil avait attiré l’attention sur la surprenante attitude de François de Menthon, commissaire à la Justice du Comité Français de Libération Nationale, n’envisageant pas l’abrogation pure et simple des 15154 dénaturalisations prononcées par Vichy (Qu’est-ce qu’un Français, Grasset, 2002, p. 139-140). Antoine Prost et Jay Winter enfoncent le clou en montrant la pusillanimité, pour ne pas dire la complaisance, de Menthon et de ses services concernant la politique de restitution des biens juifs spoliés, et la timidité de la politique de réintégration des fonctionnaires. Cassin, alors président du Comité juridique, ce super conseil d’État dont s’est doté la France Libre et qui examinera 1572 projets d’ordonnance, a joué un rôle essentiel en rappelant et imposant l’esprit du droit républicain à Londres comme à Alger.

5 D’une loyauté absolue envers de Gaulle, Cassin a visiblement été blessé du rôle technique où celui-ci l’a maintenu, tout en sachant toujours faire taire son amour-propre et privilégier l’intérêt supérieur. Ses détracteurs lui reprochent son goût immodéré des honneurs. Cassin, sous la plume de Prost et Winter, apparaît comme un homme sûr de sa valeur, confiant dans son étonnante capacité de travail (il était réputé ne dormir que cinq heures par nuit), d’un désintéressement irréprochable. Un homme qui sait toujours où il en est avec lui-même. Un document étonnant, présenté comme un « testament moral » à la veille d’une opération chirurgicale en 1936, nous lègue un auto-portrait où domine un sentiment d’échec : « Je disparaîtrai sans avoir donné ma pleine mesure ». Le chapitre « Arrêt sur image » en septembre 1944 montre un juriste « devenu une figure nationale et internationale […] qui bénéficie du prestige d’être l’un des premiers compagnons de De Gaulle ».

6 L’écart est impressionnant et remet en cause la sur-cohérence rétrospective des reconstitutions biographiques liée à la fameuse « illusion » théorisée par Pierre Bourdieu, auxquels les auteurs font référence, sans toujours, semble-t-il, en tirer les conclusions historiques qui s’imposent. Nul besoin, en effet, de faire appel à la sociologie pour imaginer une biographie de Cassin comme autant de vies parallèles, séparées par des événements majeurs (les deux guerres mondiales), et se déroulant à deux échelles différentes. Si Cassin n’est pas parvenu à incarner la cause des anciens combattants qu’il défend tant au niveau national qu’international dans les années 1920, il a, en revanche, réussi, sous l’autorité, pour ne pas dire la férule du Général qui sut fort bien l’utiliser (« Cassin s’en chargera »), à être la France dans les années 1940. Dans la mesure où Cassin naît à lui-même en 1940, pourquoi avoir déroulé sa vie le long d’un récit strictement chronologique ? De Gaulle disait d’un chef qu’il était la rencontre d’un grand tempérament et de circonstances. Qu’est-ce qu’un second rôle historique ? Si l’on prend l’exemple de Cassin, c’est la rencontre d’une bonne volonté et d’un chef. Car dans la biographie de Cassin, aussi étonnant que ses vies successives, apparaît sa grande bonne volonté, son inaltérable et immuable gentillesse, à laquelle rend, pour le coup, hommage le style sans fioriture adopté par les auteurs. René Cassin, ou l’histoire d’une vertu considérée comme moyenne au service d’une France qu’il concevait exclusivement comme la patrie de la liberté et des droits de l’homme. Et qui lui doit d’avoir été plus proche de cet idéal.

Anne Simonin
UMR IRICE, CNRS/Universités Paris 1 et Paris 4
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2012
https://doi.org/10.3917/rhmc.584.0216
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