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À propos de : PATRICK BOUCHERON (DIR.), Histoire du monde au XVe siècle, coordonné par Julien Loiseau, Pierre Monnet et Yann Potin, Paris, Fayard, 2009, 892 p., ISBN 978-2-213-63549-1.

1 1. Existe-t-il un monde au XVe siècle ? C’est la question que se pose le lecteur à la vue du titre de cet ouvrage original. Bien entendu, il ne s’agit pas ici de la planète Terre, mais de l’écoumène, ainsi que l’appelaient les géographes grecs : un monde habité dans lequel les hommes, les cultures et les espaces sont tous, en quelque sorte, en contact entre eux. Parce que la date bien connue de 1492 s’impose facilement, entourée d’autres dates non moins importantes (1487, Bartolomeu Dias double le cap méridional de l’Afrique ; 1522, l’expédition de Magellan fait le tour de la planète…), tout semble donc se jouer en quelques années, au tournant du XVe et du XVIe siècle, lorsque se posent les bases officielles de la transformation de la Terre en monde. Mais qu’en est-il pour le siècle précédent ? Que le XVe siècle constitue une « étape décisive » de la mondialisation est la clé de lecture discutée par la riche introduction de Patrick Boucheron [1]. Vérifier les différences par rapport à la mondialisation qui a suivi s’avère donc nécessaire. L’approche des auteurs est toujours élégante dans la méthode, et pleinement consciente des enjeux relatifs au passé et au présent (et parfois même au futur). Tout ceci demeure tout à fait valable, même si l’organisation du volume ne convainc pas pleinement et requiert un supplément de discussion.

2 2. Il s’agit d’un volume fort consistant, dont l’architecture particulière s’articule en quatre parties. La première, structurée en douze chapitres, s’intitule : « Les territoires du monde. Atlas politique du XVe siècle » (p. 31-268). Atlas « politique » car il tente de territorialiser des expériences du pouvoir davantage que des États, de l’Asie centrale et tribale à la Méditerranée composite, de l’Europe des monarchies nationales aux empires d’Europe et d’Asie, jusqu’à l’Amérique autochtone. La seconde partie, « Les temps du monde. Chronique du XVe siècle » (p. 269-450) se compose de 42 textes assez courts centrés sur un événement, du « Grand Schisme d’Occident » de 1378 (E. Anheim, p. 271-274) au « Couronnement de Charles V » en 1520 (Ch. Duhamelle, p. 447-450) ; ou encore, dans une optique plus mondiale, de Tamerlan à Magellan. Donc un long XVe siècle, qui pose le problème de ses limites, puisque l’historiographie a déjà mis en évidence un long XVIe siècle et qui fait regretter des siècles moins expansifs [2]. En valorisant le XVe siècle, on réagit aussi à une certaine pression exercée par des époques académiquement plus fortes, le Moyen Âge et le début de l’époque moderne.

3 La troisième partie du livre, « Les écritures du monde. Librairie du XVe siècle » (p. 451-599) se compose de 26 essais non numérotés (mais pourquoi ?) suscités par un texte et ses péripéties, en partant des « “Codices” mexicains brûlés par Izaltcoatl » (C. Bernand, p. 453-457) et en allant jusqu’au « Livre de Babur » (J.-L. Bacqué-Grammont, p. 594-599). Les deux textes, l’un américain précolombien (adoptant un point de vue européen…) et l’autre indien, confirment la démarche mondiale du volume et « l’effet d’estrangement » qui y est associé, selon l’intuition de C. Ginzburg et la maxime (non citée) qui ouvre le roman de Leslie Poles Hartley : « The past is a foreign country ; they do things differently there » (The Go-Between, 1953). Entendons-nous : il n’y a pas de livres « à nous » et de livres « à eux », tous ici sont traités comme des livres « à eux ». La quatrième partie, enfin, « Les devenirs du monde. Ateliers du XVe siècle » (p. 601-811), se démarque du questionnement initial : quel devenir du monde le XVe siècle aura-t-il préparé ? La tentative de réponse se présente sous forme de douze longs chapitres, de « Navigation, exploration, colonisation » (S. Subrahmanyam et Cl. Markovits, p. 603-618) à « Un regard cartographique » (G. Palsky, p. 791- 811). Un riche épilogue clôt le volume identifiant les grands ébranlements qui marquent le passage de la mondialisation du XVe siècle à celle du XVIe siècle (J.-F. Schaub, « “Nous, les barbares”. Expansion européenne et découverte de la fragilité intérieure », p. 813-829). Les auteurs sont en tout 67 et certains ont donné plusieurs contributions.

4 Cette pédanterie arithmétique, dont nous nous excusons, vise à faire saisir l’ambition du projet. Face à de telles données quantitatives, l’auteur de la recension est contraint de raisonner sur les idées de fond et ne peut mentionner toutes les contributions. Par ailleurs, mes compétences ne s’étendent pas au-delà de l’Europe et de la Méditerranée, elles se focalisent même sur l’Italie, une région du monde plus importante au XVe siècle qu’elle ne l’est aujourd’hui, mais qui demeure justement une région parmi d’autres.

5 3. Le volcan Kuwae, situé dans les îles Vanuatu (Nouvelles Hébrides), connut une éruption puissante en 1452. Le 25 mai 1453, Constantinople se retrouva entourée d’un brouillard opaque traversé d’étranges lueurs. Les Turcs assiégeants et les Byzantins assiégés tirèrent des présages opposés du mystérieux phénomène ; aucun d’eux ne sut jamais qu’il s’agissait d’une retombée du lointain volcan. En se fondant sur cet exemple, l’introduction de P. Boucheron précise quelques termes de la mondialisation du XVe siècle. La planète Terre était sûrement une, mais les hommes n’étaient pas conscients de subir des phénomènes mondiaux, si ceux-ci étaient engendrés hors des « principaux bassins d’historicité ». Ces bassins, séparés les uns des autres, étaient le fruit d’une première « antimondialisation » entendue comme différenciation biologique et sociale de l’unique espèce humaine. Bien que dépourvu de conscience mondiale, le XVe siècle avait donc déjà vu se mettre en œuvre quelques « mondialisations » au ralenti, qui impliquaient des zones particulières de la Terre. Parmi ces processus « doux » par rapport à la dure « unification microbienne du monde » qui suivit 1492, il faut placer la colonisation austronésienne du Pacifique, qui dura quatre millénaires et s’acheva vers 1400. Rappelons aussi le corridor transversal de la Chine à la Méditerranée qui unissait par voie de terre et d’eau les principales civilisations de la planète, les expéditions vikings jusqu’en Terre Neuve, et les navigations chinoises vers l’Afrique de l’amiral Zheng He, interrompues en 1433 par l’interdiction impériale. Même dans sa forme douce, la mondialisation est en revanche absente dans des continents verticalement allongés comme l’Afrique et l’Amérique, où les déplacements impliquent le dépassement de seuils climatiques élevés, l’une des raisons de la difformité culturelle de ces continents.

6 En dépit de leur intégration interne, ces différents sous-mondes mondialisés sont demeurés séparés les uns des autres, et ceci est un fait. Antidater la première mondialisation, même en prenant toutes les précautions nécessaires (« douce », « au ralenti »), signifie toutefois se libérer des « contraintes téléologiques d’une occidentalisation du monde naturelle et fatale » pour porter à nouveau l’attention – comme l’affirment les quatre parties de l’ouvrage – sur les différents « territoires du monde », « temps du monde », « écritures du monde » et « devenirs du monde ».

7 4. De manière très juste, l’introduction reconnaît que l’historien « ne bénéficie d’aucun privilège d’extraterritorialité, il écrit toujours de quelque part ». L’effort de prendre la perspective du cartographe, pour lequel toute représentation du monde est arbitraire et fictive, n’annule pas l’implicite conditionnement territorial. Ici se trouve l’un des points critiques du volume. Parce que si la World History et la Global History, et même les Subaltern Studies et les Postcolonial Studies, malgré leur appellation et la multiculturalité de leurs adeptes, conservent une part de regard anglo-américain, ce livre est écrit pour sa majeure partie « depuis l’un des finistères de l’Eurasie, qui se targua longtemps d’être une puissance moyenne, et qui l’est peut-être encore du point de vue historiographique ». Bien qu’élégamment relativisée, la désignation de la France comme finistère eurasiatique n’empêche pas quelques excès de territorialité.

8 L’auteur de ces notes ne jouit pas non plus du privilège de l’extraterritorialité ; lui aussi provient d’un finistère eurasiatique, mais plus méridional par rapport à celui qui a vu naître ce volume. Il me semble qu’avoir placé, parmi les chapitres fondateurs de la mondialisation du XVe siècle, des épisodes spécifiques de l’histoire de France comme le Bal des Ardents de 1393 ou bien le banquet du Faisan de 1454 (F. Collard, p. 291-294 ; Y. Morel p. 374-377), bien qu’analysés avec une grande finesse, atténue la portée mondialisante de l’entreprise. En revanche, toujours depuis ce finistère plus méridional, des perspectives ultérieures peuvent être entrevues : pour en citer une, les Turcs n’apparaissent pas seulement comme les protagonistes menaçants du siècle (J. Loiseau, p. 33-51). Que l’on pardonne la référence personnelle, mais j’ai analysé dans un livre récent un revers caché de l’expansion turque : les Turcs ont aussi constitué une ressource politique du monde chrétien, utilisée par les papes eux-mêmes pour résoudre des contentieux entre chrétiens ; et ceci bien avant que se noue « l’alliance impie » franco-ottomane [3]. C’est aussi grâce à cette absence de préjudices que l’Italie apparaît vraiment comme le « laboratoire politique de la modernité » (P. Boucheron, p. 53-73). En outre, l’intégration secrète entre le monde euro-chrétien et le monde turco-musulman, malgré les proclamations de guerre, serait peut-être à intégrer à la liste des mondialisations « au ralenti » du XVe siècle.

9 Mais finalement, réagir à l’eurocentrisme en mettant l’Europe en perspective, en la « provincialisant » en somme, n’est peut-être pas suffisant. Toute « histoire du monde » trahit perfidement son origine occidentale dans son premier terme, « histoire ». Ici, il n’y a rien à faire. Être conscient de l’aporie est toutefois déjà un gain, et P. Boucheron nous l’assure légitimement.

10 5. L’expansion portugaise dans l’Océan indien, de la manière dont elle est ici reconstituée (S. Subrahmanyam et Cl. Markovits, p. 233-249) est parfaitement cohérente avec le projet du volume. Une mondialisation sinon douce, du moins un peu moins âpre de celle qui s’abat sur l’Amérique, est envisagée ici non pas depuis le pont des navires de Lisbonne mais depuis les ports de Malabar où se nouent les routes des marchands asiatiques. Un certain caractère peu défini de l’histoire mondialisée se transforme ici en un chapitre concret de connected history, en accord avec les traditions d’histoire comparée pratiquée en France et en Europe continentale. Mais dans l’Océan Indien aussi, comme ailleurs, d’autres devenirs étaient encore possibles au XVe siècle. Sous cette intuition, on aperçoit en contre-jour la notion de possibilisme géographique analysée par L. Febvre dans des termes encore utiles [4]. Le possibilisme permet de dessiner, avec plausibilité, des espaces et des rapports différents de ceux mis en acte par l’histoire, et de soupeser les implications des choix opérés. Outre le possibilisme, l’histoire virtuelle ou contrefactuelle montre également des capacités à imaginer des figures en négatif des faits arrivés, offertes à un jeu qui reste encore à jouer [5]. La confiance hégélienne dans l’identité entre le réel et le rationnel ne tient pas face à l’idée que les choix opérés par l’histoire, bien souvent, ne sont pas définitifs. Et nous, les descendants, situés à l’extrémité d’une chaîne de possibilités demeurées irréalisées, nous sommes le produit d’un futur qui aurait pu ne pas être.

11 La mondialisation du XVe siècle se situe justement dans cette dimension u-chronique : et si celle-ci s’était poursuivie à son rythme, sans être brisée par le futur qui se préparait ? « Connaître la suite de l’histoire est à la fois la chance et le malheur de l’historien », lit-on dans l’introduction. Mais il suffit parfois d’une échelle chronologique différente pour transformer le contrefactuel en factuel – et inversement. Même si certaines vocations géopolitiques ressemblent à des destins, ces nouveaux regards sur le XVe siècle tendent à « défataliser le cours d’une histoire qui n’est pas encore l’inévitable prologue à l’occidentalisation du monde. D’autres mondialisations étaient alors possibles ». Deux acronymes en usage aujourd’hui dans le journalisme économique de langue anglaise résument la dialectique entre factuel et contrefactuel dans les cadres que l’on envisage ici. BRICS désigne les pays à l’économie émergente : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud. PIGS désigne (de manière méprisante) les pays européens en proie à de graves crises de la dette publique : Portugal, Italie/Irlande au choix, Grèce, Espagne. BRICS ou PIGS : voici en action la loi du balancier entre, grosso modo, les victimes et les auteurs des premières mondialisations.

12 6. Pour revenir au supposé « paradoxe de Kuwae » et à sa mondialisation implicite entre le Pacifique et Constantinople, il ne suffit pas que les événements se déroulent en même temps pour devenir synchrones : « Encore faut-il qu’ils affectent des sociétés partageant un même régime d’historicité ». Les Aztèques et les Espagnols qui se rencontrèrent au Mexique vivaient l’un comme l’autre une phase d’attente eschatologique, sans que pour autant leurs millénarismes soient contemporains. Le livre tente « la mise en réseau des différentes parties du monde selon le modèle spatial de l’archipel », mais force est de constater que toutes les îles ne communiquent pas entre elles. Par exemple, étant donné les seuils de latitude à franchir, on ne connaît aucune connexion entre le Mexique des Aztèques et le Pérou des Incas, malgré des parallélismes chronologiques déconcertants (C. Bernand, p. 337-340). On peut alors se demander en quoi consiste « le modèle spatial de l’archipel » présenté en introduction, aussi séduisant fût-il.

13 Le problème qui se pose à ceux qui étudient des phénomènes dispersés (telles les îles) sur une immensité spatio-temporelle (tels les océans) a été décrit par C. Ginzburg :

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« Dans ma recherche […] sur le sabbat j’utilisais une méthode beaucoup plus morphologique qu’historique […]. Les connexions historiques connues ne pouvaient pas me guider, parce que ces mythes et ces croyances pouvaient remonter à un passé beaucoup plus éloigné. J’utilisais donc la morphologie comme une sonde, pour explorer une couche que l’on ne peut atteindre avec les instruments habituels de la connaissance historique » [6].

15 Les rapports historiques documentés sont donc une chose, les ressemblances morphologiques en sont une autre – pour ne rien dire des simples parallélismes chronologiques. Mais nous ne sommes pas toujours sûrs que ce livre sur le monde du XVe siècle distingue toujours avec autant de lucidité les différents paramètres. Parce que, en dépit de la sophistication de l’ensemble, le vieux fétiche, point toujours illégitime, refait surface dans l’un des essais les plus réussis du volume : 1492. L’année du monde…[7]

Notes

  • [1]
    « Les boucles du monde : contours du XVe siècle », in P. BOUCHERON (éd.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009, p. 9-30.
  • [2]
    « Le dix-huitième siècle commence en 1715 et s’achève en 1789 » affirmait un étudiant de M. Bloch : Marc BLOCH, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1952, p. 92.
  • [3]
    Giovanni RICCI, Appello al Turco. I confini infranti del Rinascimento, Rome, Viella, 2011.
  • [4]
    Lucien FEBVRE, La Terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire, Paris, Albin Michel, 1970, p. 190-207.
  • [5]
    Robert COWLEY, What If ? The Most Foremost Military Historians Imagine What Might Have Been, New York, G.P. Putnam’s Sons, 1999 ; G. DE TURRIS, Se l’Italia. Manuale di storia alternativa da Romolo a Berlusconi, Florence, Vallecchi, 2005.
  • [6]
    Carlo GINZBURG, Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Lagrasse, Verdier, 2010, p. 17.
  • [7]
    Bernard VINCENT, in P. BOUCHERON (éd.), Histoire du monde au XVe siècle, op. cit., p. 408-411.
Giovanni Ricci
Università degli Studi di Ferrara Dipartimento di Scienze storiche via Paradiso 12 I-44121 Ferrara – Italie
giovanni.ricci@unife.it
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Mis en ligne sur Cairn.info le 14/05/2012
https://doi.org/10.3917/rhmc.591.0117
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