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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2012/3 (n° 59-3)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782701163451
  • DOI : 10.3917/rhmc.593.0070
  • Éditeur : Belin

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La démarche contrefactuelle – se demander ce qui aurait pu être si… – est omniprésente dans la vie quotidienne, la littérature, le cinéma, la philosophie mais aussi dans les sciences sociales et la pratique historienne [1][1] Nous remercions vivement Hervé Mazurel et Guillaume.... Rares sont en effet les chercheurs qui, au détour d’un exemple ou d’une démonstration, n’ont pas emprunté un jour cette méthode. Reste que cette démarche demeure la plupart du temps implicite, tant la majorité des historiens français semble ignorer ce qu’est l’analyse contrefactuelle. Et lorsqu’on évoque avec eux cette approche singulière, s’ils tendent volontiers à reconnaître son caractère ludique, c’est le plus souvent pour disqualifier aussitôt sa pertinence méthodologique.

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Ce désintérêt français est d’autant plus étonnant que les chercheurs anglophones se passionnent pour cette question depuis au moins une quinzaine d’années. Au point qu’un ouvrage collectif dirigé par Niall Ferguson, intitulé Virtual History. Alternatives and Counterfactuals a rencontré un succès international à la fin des années 1990, tout en passant inaperçu en France [2][2] Niall FERGUSON (ed.), Virtual History. Alternatives.... Pourtant, dans le monde académique anglophone, le débat sur l’histoire contrefactuelle, extrêmement riche et complexe, donne lieu à des interprétations foisonnantes et contradictoires : cette démarche n’est ainsi pas seulement le fait de la nouvelle génération des historiens néo-conservateurs tel Niall Ferguson, mais semble participer également au renouveau de l’histoire impériale, de l’histoire globale, de l’étude des relations internationales ou encore à celui de l’histoire économique. En outre, la dimension expérimentale de cette approche suscite l’émergence de nouvelles formes de pratiques historiennes « populaires » comme en témoigne le succès des forums anglophones consacrés à la « What If History », à « l’histoire avec des si », où des dizaines de milliers de contributeurs s’essayent à (ré) écrire l’histoire.

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Il s’agit donc ici de dresser un bilan historiographique de cette démarche, puis d’évoquer les questions qu’elle pose. En l’occurrence, des questions anciennes qui restent fondamentales pour l’ensemble des historiens : le plaisir de lecture, les rapports histoire/fiction, l’expérimentation en sciences humaines, la question de l’imputation causale, de la vérité et du déterminisme en histoire. Après les avoir évoquées, en insistant notamment sur cette dernière, nous nous interrogerons sur les risques et usages pertinents de ce raisonnement, à travers le problème des futurs possibles du passé.

LE RENOUVELLEMENT D’UN ANCIEN DÉBAT DES SCIENCES SOCIALES

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Contrairement aux apparences, l’« histoire avec des si » n’est ni l’apanage des anglo-saxons, ni une nouvelle méthodologie apparue à la fin du XXe siècle. L’argumentation contrefactuelle est en effet mobilisée très tôt, sous la forme de la digression, de Tite-Live à l’historien Edward Gibbon qui imagine l’islamisation d’Oxford à la suite de la victoire des Arabes à Poitiers en 732, en passant par le philosophe Blaise Pascal et ses pensées sur le nez de Cléopâtre [3][3] TITE-LIVE, Histoire romaine, livre IX, section 17-19 ;.... Le raisonnement contrefactuel est alors utilisé pour amuser, comparer, critiquer, encenser ou relativiser l’importance d’un personnage historique.

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Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’émerge un véritable genre littéraire et savant fondé entièrement sur la démarche contrefactuelle, l’uchronie. Il se développe avec l’essor de la forme romanesque, l’intérêt croissant pour l’histoire et l’affirmation d’une nouvelle perception du devenir temporel fondée sur la sensation d’une « fuite des temps » [4][4] Sur cette sensation, voir Jean-Marie GOULEMOT, Le règne.... On peut considérer que le premier livre intégralement consacré à une histoire alternative est publié en 1836 par Louis Geoffroy et s’intitule Napoléon et la conquête du monde 1812-1832, Histoire de la monarchie universelle. Dans cet ouvrage rédigé après Waterloo par le fils d’un officier mort à Austerlitz, Napoléon soumet la Russie en 1812, envahit la Grande-Bretagne en 1814, se remarie avec Joséphine, reprend en 1821 la conquête de l’Égypte là où Bonaparte l’avait laissée, s’attaque à l’Inde, la Chine et au Japon ; il devient empereur du monde entier et meurt en 1832. Sous l’apparence d’un panégyrique, affleure toutefois une lecture satyrique qui dépeint un monde désolé par la tyrannie napoléonienne et par l’uniformisation de la monarchie universelle.

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La méthode contrefactuelle est utilisée à des fins également politiques par Charles Renouvier, célèbre philosophe républicain. Ce polytechnicien publie d’abord anonymement en 1857 dans La Revue philosophique et religieuse un texte intitulé « Uchronie », éponyme d’un nouveau genre littéraire [5][5] Charles RENOUVIER, « Uchronie, tableau historique apocryphe.... Renouvier décrit un monde dans lequel, les chrétiens ayant été chassés de l’Occident par Marc Aurèle, le christianisme se serait épanoui en Orient. L’anticlérical Renouvier relate l’histoire d’une Europe demeurée séculière et qui prend la forme d’un continent pacifié et éclairé. L’adoption de la démarche contrefactuelle sert ici à démontrer le rôle de la liberté face au « fatalisme historique », au déterminisme, au rôle de la Prédestination et de la Providence :

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« Les historiens ont pris à tâche de vivre de la vie du passé : ils ont tout compris, le mal comme le bien, les nécessités du mal, les excuses du crime, mieux encore, son indispensable utilité. Ils se seraient crus gens peu intelligents, esprits étroits, philistins, s’ils avaient pensé qu’en Perse ont pût être autre chose que Persan. Ils ont donc épousé les préjugés de chaque époque, à une seule illusion près, que les témoins ont coutume de se faire au moment : l’illusion d’imaginer que la chose même qui arrive pourrait n’arriver pas comme elle arrive » [6][6] C. RENOUVIER, op. cit., , p. XII-XIII..

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Du point de vue méthodologique, l’Uchronie assume sa forme fictionnelle et ses ambitions philosophiques. Renouvier prend soin de prévenir le lecteur, au moment où l’histoire bifurque, il écrit « nous entrons dans le roman » [7][7] Ibidem, p. 84. : l’uchronie, par là même, ne peut s’écrire au premier degré. À cette période, le genre commence à se structurer et à se développer, en Angleterre comme en France [8][8] Louis-Auguste BLANQUI, L’Éternité par les astres, Paris,.... Cette démarche fondée sur l’imagination ne provient donc pas du seul univers de la fiction mais apparaît et se développe dans le cadre d’un discours savant, historique et philosophique, encore que la différence entre science et littérature soit peu nette pendant une bonne partie du siècle. Jusqu’à fin du XIXe siècle, se constitue ainsi un répertoire des grandes questions historiques contrefactuelles : la victoire des Arabes à Poitiers, celle de l’Invincible Armada en 1588, de Napoléon à Waterloo ou encore le triomphe des Sudistes lors de la guerre de Sécession.

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Dès le début du XXe siècle, la discipline historique établit de nouvelles règles d’objectivité qui visent à garantir sa scientificité. Cette quête passe notamment par une « défictionnalisation » de l’histoire, ce qui tend à l’éloigner des incertitudes affichées de la démarche contrefactuelle [9][9] Peter NOVICK That Noble Dream, The « Objectivity Question ».... Des historiens professionnels, surtout anglo-saxons, commencent pourtant à ce moment là à exploiter aussi cette veine uchronique. Des auteurs célèbres pratiquent alors une histoire contrefactuelle événementielle difficile à distinguer de l’uchronie littéraire : George M. Trevelyan, Arnold Toynbee, John Squire, G.K. Chesterton confèrent à la démarche ses lettres de noblesse [10][10] Fossey John Cobb HEARNSHAW, The Ifs of History, Londres,.... L’ouvrage collectif dirigé par J.C. Squire, composé de textes brefs et humoristiques sur des sujets populaires a exercé une grande influence sur les historiens anglophones. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les uchronies reposent donc sur un modèle assez simple : elles se focalisent sur l’action des « grands hommes » et se fondent systématiquement sur l’invention d’un point de divergence à partir duquel se développe une histoire alternative.

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Il faut paradoxalement attendre le lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour que les romanciers s’emparent réellement de l’uchronie et que celle-ci devienne alors un genre littéraire à part entière [11][11] Citons, parmi les plus célèbres, Sarban, Le son du.... Parallèlement, et en réaction à cette évolution, se développe une version plus dure, qui met en avant sa dimension « scientifique » et qui prend désormais la démarche contrefactuelle elle-même comme objet d’étude. Le rôle de moteur est désormais assuré moins par l’histoire que par les autres sciences sociales qui mobilisent l’analyse contrefactuelle pour renouveler leur propre vision de l’histoire.

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Ces dernières s’appuient notamment sur les réflexions de Max Weber. Le sociologue allemand est en effet le premier à théoriser explicitement l’usage de l’approche contrefactuelle dans ses Essais sur la théorie de la science publiés en 1906. Selon lui, seule l’analyse contrefactuelle peut conférer à l’histoire un statut de science. Il affirme que les historiens doivent assumer toutes les implications d’un raisonnement auquel ils recourent constamment, consciemment ou inconsciemment. L’approche contrefactuelle lui semble nécessaire pour mesurer la « signification historique » d’un événement. Pour cela, l’historien doit sélectionner un ou plusieurs « éléments déterminants » parmi une infinité d’« éléments causatifs », puis faire abstraction de ces causes ou bien les modifier afin de prouver l’existence d’une relation causale entre les causes sélectionnées et les effets constatés par l’historien. Cette expérience imaginaire permet de déterminer ce que Weber appelle des « possibilités objectives ». L’estimation de ces « possibilités objectives » permet de hiérarchiser les « causes » et de mesurer la « portée historique » d’un événement.

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Ce modèle contrefactuel wébérien a influencé par la suite la plupart des expérimentations contrefactuelles, que ce soit en science économique ou en sociologie. Il a, entre autres, été réinvesti dans le développement de la cliométrie, une branche de la science économique qui se fonde en partie sur la méthode contrefactuelle [12][12] Pour une présentation plus générale des caractéristiques.... Cette discipline, qui se développe à partir de la fin des années 1950 aux États-Unis a originellement pour but de remettre en question les interprétations communément admises par les économistes et les historiens états-uniens. Pour ce faire, les cliomètres proposent d’accorder une plus grande attention à la théorie économique, à l’analyse statistique et économétrique afin de promouvoir une économie mathématique. L’analyse contrefactuelle occupe une place à part entière dans cette ambition. En 1958, deux chercheurs de l’Université de Harvard, Alfred H. Conrad et John R. Meyer, se demandent : si la guerre de Sécession n’avait pas eu lieu, le Sud aurait-il à court terme aboli l’esclavage ? Les deux économistes démontrent à coups d’innombrables statistiques le dynamisme et l’efficacité de l’économie esclavagiste, qui aurait sans doute perduré en l’absence de la victoire des unionistes :

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« En somme, il semble douteux que le Sud ait été forcé par des hommes d’État incompétents à faire une guerre inutile pour protéger un système qui était condamné à disparaître rapidement en raison de son inefficacité économique. Il s’agit d’une hypothèse romantique qui ne résiste pas à l’épreuve des faits » [13][13] Alfred H. CONRAD, John R. MEYER, « The economics of....

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En 1964, l’économiste Robert Fogel a explicité l’usage de l’analyse contrefactuelle en histoire dans son ouvrage sur le rôle du chemin de fer dans la croissance économique des États-Unis [14][14] Robert FOGEL, Railroads and American Economic Growth :.... Il débute son ouvrage en remettant en cause un lieu commun des sciences économiques et historiques qu’il nomme « l’axiome de l’indispensabilité » du chemin de fer dans la croissance états-unienne du XIXe siècle, qui implique que l’économie des États-Unis ne pouvait pas développer d’alternative efficace aux chemins de fer. Pour évaluer le caractère indispensable du chemin de fer, il convient selon lui de substituer un autre type de transport au train – les canaux en l’occurrence – et d’évaluer son impact économique et social au cours du XIXe siècle. Il en conclut que, sans le chemin de fer, le niveau de croissance aurait été à peu près le même en 1890. L’analyse contrefactuelle permet aux cliomètres de démontrer le caractère scientifique de l’histoire économique en prouvant qu’il est possible de tester des phénomènes historiques : il suffit de construire des situations fictives puis de mesurer le décalage entre ce que l’on a réellement observé et ce qui aurait pu se produire dans des circonstances différentes [15][15] George G. S. MURPHY, « On counterfactual propositions »,.... Seule la mesure de ce décalage autorise l’historien et l’économiste à évaluer l’influence d’un facteur sur une évolution observée. La cliométrie s’est institutionnalisée sous la forme d’une véritable discipline avec ses chaires universitaires, son colloque international annuel depuis 1964, ses grandes revues, son prix Nobel accordé en 1993 à Robert Fogel et Douglas North, sa société savante internationale, la Cliometric Society fondée en 1983, qui réunit aujourd’hui plus de 500 cliomètres ainsi que l’Association française de cliométrie fondée en 2001 par l’économiste français Claude Diebolt.

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À la suite des économistes, les spécialistes des relations internationales sont devenus les principaux promoteurs de la démarche contrefactuelle en histoire. Philip Tetlock, de l’Université de Berkeley, et Richard Lebow, de la London School of Economics, ont ainsi tenté de gommer l’étrangeté de l’analyse contrefactuelle en démontrant que les différences entre raisonnement contrefactuel et raisonnement factuel sont souvent exagérées : il n’y aurait qu’une différence de degré et non de nature entre ces deux types de raisonnements…

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Le raisonnement contrefactuel permettrait en outre d’appréhender les interactions non linéaires, c’est-à-dire les liens entre des événements ou des phénomènes sans qu’il existe de contiguïté dans le temps et l’espace. Teltlock et Lebow ont proposé un modèle d’inspiration pluridisciplinaire pour élaborer des propositions contrefactuelles plausibles. Ils préconisent de préciser clairement les conditions qui rendent possible la proposition contrefactuelle dans la mesure où l’hypothèse contrefactuelle principale repose bien souvent sur des propositions contrefactuelles antécédentes [16][16] Par exemple si l’on examine le comportement de Richard.... Il convient par exemple d’effectuer aussi peu de changements historiques que possible dans la formulation d’une alternative contrefactuelle pour que les comportements restent prévisibles.

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Parallèlement à cette interprétation constructiviste de l’analyse contrefactuelle, s’est développée une version scientifique plus « dure », illustrée par le logiciel What If développé à l’Université Harvard par Gary King et Langche Zeng, qui promeuvent une vision clairement mathématique des relations internationales [17][17] « WhatIf : Software for evaluating counterfactuals » :.... Ils ont collecté de multiples données sur les processus de démocratisation dans le monde entier afin de déterminer les « effets causaux de la démocratie » [18][18] Gary KING, Langche ZENG, « Improving forecasts of State.... Le test contrefactuel est alors essentiel pour répondre à la question : que se passerait-il si davantage de pays dans le monde étaient démocratiques ? D’après des calculs sophistiqués, Haïti avait par exemple plus de chance de devenir une « démocratie accomplie » en 1990 qu’en 1996. Au total, les autocraties auraient 28 % de chances de devenir des démocraties tandis que 53 % des démocraties pourraient suivre le chemin inverse. La pertinence des catégories mobilisées, le type de relation causale établi et la réduction mathématique de situations très différentes peuvent s’avérer toutefois discutables.

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Malgré le dynamisme et la diversité de ces approches contrefactuelles, la visibilité internationale de la démarche contrefactuelle dans les années 2000 résulte bien de la parution déjà mentionnée de l’ouvrage collectif dirigé par l’historien Niall Ferguson, Virtual History. Son succès est attesté par son statut, dans la presse anglophone, de « best seller » et surtout par la rapidité des traductions en allemand, espagnol, polonais ou japonais [19][19] L’ouvrage est réédité aux États-Unis en 1999 et 2000 ;.... Le livre s’inscrit dans les prolongements de la tradition britannique des années 1930 évoquée plus haut. Contrairement à la France, où la démarche semble avoir été mise à l’écart avec le tournant méthodique des années 1880, cette pratique a en effet donné lieu à d’autres expérimentations, généralement ludiques, au cours du second XXe siècle [20][20] Daniel SNOWMAN, If I Had Been. Ten Historical Fantasies,.... Ces essais ont suscité des critiques sévères émanant d’historiens alors célèbres. Edward H. Carr, Edward P. Thompson ou Eric Hobsbawm ont ainsi dénoncé la démarche contrefactuelle, parfois vigoureusement, à l’instar de Thompson parlant d’une « merde non-historique » (sic) [21][21] Edward H. CARR, Qu’est-ce que l’histoire ? (1961),.... À vrai dire, les reproches, formulés selon des intentions et à des moments très différents, ne peuvent être juxtaposés si facilement. Ils divergent par leur taille (E.H. Carr y consacre toute une conférence, E.P. Thompson et E. Hobsbawm quelques phrases) comme par leurs objectifs (E.H. Carr entend expliciter les fondements de l’objectivité historique, E.P. Thompson s’attaque aux travaux de R. Fogel, E. Hobsbawm à l’illusion héroïque…). Ces détracteurs s’appuient cependant sur un corps commun de critiques qui a été régulièrement repris par la suite : d’une part, l’histoire doit s’occuper de ce qui est advenu, non de ce qui n’a pas eu lieu ; d’autre part, le réel est suffisamment riche pour qu’il soit utile de chercher d’autres versions ; enfin, les récits contrefactuels prennent le risque de se passer des archives, et, ce faisant, sont souvent marqués par des présupposés ou des impensés politiques. Ce raisonnement semble donc menacer les fondements de la démarche historienne. Il s’éloigne abusivement du champ de l’observation de l’historien : au mieux, il ne peut être qu’une vaine spéculation, au pire une piste dangereuse qui abîme l’exigence propre au travail historien.

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Paradoxalement, cet ensemble de critiques a été compilé et restitué par les nouveaux historiens contrefactualistes eux-mêmes. Il s’agissait pour eux de mettre en scène l’idée d’une rupture avec cette historiographie, qui apparaît aujourd’hui comme la tradition dominante des années 1960-1970, une histoire économique et sociale d’inspiration marxiste. Cette nouvelle génération d’historiens se distingue par une pratique contrefactuelle qu’elle juge « sérieuse » contrairement aux expériences antérieures jugées trop fantaisistes. Cette démarche, exposée dès 1994 dans Plausible Worlds du sociologue cambridgien Geoffrey Hawthorne [22][22] Geoffrey HAWTHORN, Plausible worlds : Possibility and... est reprise par Niall Ferguson, enseignant alors l’histoire économique à Oxford, qui fait plus explicitement de l’histoire « virtuelle » une arme de guerre contre ce qu’il appelle les « déterminismes » – religieux, matérialistes, scientifiques et linguistiques [23][23] Niall FERGUSON « Virtual History. Toward a “chaotic”.... Au nom d’une critique de modèles causaux jugés simplistes, il stigmatise cette histoire économique et sociale anglophone d’inspiration marxiste afin de mettre en valeur une approche relationnelle plus soucieuse du rôle de la contingence. Convoquant tour à tour Jorge Luis Borges, Robert Musil, Karl Popper, Marc Bloch ou Albert Einstein, N. Ferguson explique, sans préciser les modalités à suivre, que les scenarii à construire ne sont pas des fantaisies, mais « des simulations basées sur des calculs de la possibilité relative d’issues plausibles dans un monde chaotique » [24][24] N. FERGUSON (ed.), op. cit., 1997, p. 85.. La dimension collective de cet ouvrage, qui regroupe des historiens connus tels J.C.D. Clark, Mark Almond ou Andrew Roberts, lui confère une incontestable assise institutionnelle. Les contributeurs actualisent les questions classiques : que se serait-il passé si la guerre d’indépendance américaine n’avait pas eu lieu ? Si Hitler avait gagné la guerre ?, etc.

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L’ouvrage paraît par ailleurs au bon moment : le fait d’être publié après la chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS, dans le contexte anglo-américain, n’est évidemment pas étranger à l’intérêt suscité par ce livre. Il profite également du fait qu’un tel questionnement fait écho à des mutations sociales plus amples et désormais bien connues (discours sur la « fin des idéologies », difficulté à se projeter dans l’avenir, perte de foi dans la science, fascination des croisements réel/fiction), sans compter qu’il correspondait en même temps à certains basculements historiographiques concernant le statut de l’acteur ou de l’événement. L’ascension académique fulgurante de N. Ferguson, devenu un historien renommé à Oxford, puis professeur d’histoire et de « Business administration » à Harvard en 2004, explique sans doute en partie cette visibilité. L’ouvrage a rapidement ouvert la voie à des entreprises similaires [25][25] Robert COWLEY (ed), What If ? The World’s Foremost....

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Mais la démarche contrefactuelle s’est également développée au-delà des universités britanniques et états-uniennes : elle avait été mobilisée dès après la Seconde Guerre mondiale dans de nombreux pays comme l’Inde où, rappelle Sanjay Subrahmanyam, l’histoire contrefactuelle est tôt devenue un genre à part entière, qui fut nourri par les débats sur la question d’une puissance indienne brisée par la colonisation, dont le développement aurait dû être plus précoce [26][26] Sanjay SUBRAHMANYAM, « Un “grand dérangement” : Dreaming.... Dès les années 1970, les pratiques pédagogiques usent de ce type de raisonnement dans l’enseignement de l’histoire, selon un angle souvent nationaliste. En Allemagne, une réflexion à la fois philosophique et historienne s’était développée dès les années 1980, qui a mobilisé une autre tradition intellectuelle : les auteurs convoquent C. Renouvier, J.L. Borges, G. Hawthorn, mais aussi Platon, E. Kant, K. Jaspers, ou encore H. White et R. Koselleck, pourtant moins utilisés dans les débats anglo-américains [27][27] Pour l’Allemagne, Alexander DEMANDT, Ungeschehene Geschichte,.... Plus récemment, l’ouvrage de Ferguson a donné lieu à des déclinaisons, adaptées aux contextes nationaux, sur l’histoire de l’Australie et de l’Espagne [28][28] Stuart MC INTYRE, Sean SCALMER (ed), What If ? Counterfactual....

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Depuis dix ans, les travaux d’histoire contrefactuelle se multiplient, parfois au service d’une vision néo-conservatrice de l’Histoire. C’est le cas du best-seller de Niall Ferguson, Empire, qui tente de répondre à une question contrefactuelle [29][29] N. FERGUSON, Empire. How Britain Made the Modern World,... : Que serait le monde d’aujourd’hui si l’Empire britannique n’avait pas existé ? La Grande-Bretagne n’aurait pu propager dans le monde entier les sports « modernes », le libre-échange, les institutions démocratiques, etc. Bref, sans l’Empire britannique, le monde n’aurait pas connu la mondialisation économique et culturelle qui est la sienne aujourd’hui.

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Ce courant, divers et complexe, a renouvelé les débats au sein de la communauté historienne dès les années 2000. Plusieurs historiens, comme le spécialiste de l’histoire de l’Allemagne, Richard Evans, ont repris les reproches anciens et rappelé leur actualité. À l’issue d’un débat consacré à la question par la revue Historically Speaking, en 2004, ce chercheur, sensible au problème du mensonge en histoire, reconnaît qu’il s’agit d’un outil intéressant mais dangereux, qui risque d’amener à confondre des jeux d’imagination avec une forme de savoir et qui reste par définition trop imprégné des agendas politiques de leurs auteurs [30][30] Richard J. EVANS, « Telling it like it wasn’t », Historically.... D’autres, comme E.J. Hobsbawm, ont dès la fin des années 1990, commencé à exprimer, quoique très prudemment, leur intérêt pour cette démarche [31][31] E. J. HOBSBAWM., On History, Londres, Weidenfeld and.... À l’inverse, l’analyse contrefactuelle est aussi mobilisée par les adversaires de la thèse du bilan positif de la colonisation défendue par Ferguson. Des chercheurs, avocats ou militants mobilisent cette démarche dénommée « conception contrefactuelle des compensations » pour obtenir les réparations des préjudices causés par des crimes comme l’esclavage ou des génocides. Ainsi Ronald W. Walters, militant des droits civils et professeur de science politique, devenu l’un des principaux leaders du mouvement, a critiqué avec force l’impact de l’esclavage qui a privé les captifs et leurs descendants des mondes possibles dans lesquels ils auraient pu se réaliser : « Ce qui manque en Afrique et dans la diaspora, c’est ce qui a été enlevé aux Africains pendant des siècles d’oppression » [32][32] Ronald W. WALTERS, « African reparations : dealing.... Comme la plupart des animateurs des campagnes de réparation, il utilise la notion de « sous-développement » et s’inspire des travaux de l’historien Walter Rodney, originaire du Guyana, qui a tenté de démontrer que le niveau de développement du « Tiers monde » résultait de la traite et de l’exploitation coloniale. Dans son ouvrage publié en 1972, How Europe underdeveloped Africa, Rodney a mobilisé l’histoire contrefactuelle pour évaluer l’impact de la traite sur la démographie africaine en se fondant sur le décalage avec une croissance démographique normale :

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« Il faut se poser la question de ce qui aurait pu advenir. Des questions hypothétiques telles “Que se serait-il passé si…?” conduisent parfois à des spéculations absurdes. Mais il est parfaitement légitime et nécessaire de se demander ‘Qu’est-ce qui aurait pu arriver dans le Barotseland (dans le sud de la Zambie) » [33][33] Walter RODNEy, How Europe Underdeveloped Africa, Dar....

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La traite et la colonisation auraient bouleversé le « cours normal de l’histoire » en empêchant le développement du commerce intra-continental africain et en accélérant le développement économique de l’Europe. Seule l’analyse contrefactuelle permet de penser le développement historique « normal » de l’Afrique : chercheurs et experts ont donc tenté de mesurer le fossé entre l’Afrique sous développée actuelle et une Afrique contrefactuelle non sous-développée pour calculer le montant des compensations. Parallèlement, l’analyse contrefactuelle permet à Walter Rodney de dénaturaliser le « développement » incomparable de la Grande-Bretagne aux XVIIIe et XIXe siècles en inversant les rôles historiques : « Que serait le niveau de développement de la Grande-Bretagne si des millions de Britanniques avaient été mis au travail comme esclaves en dehors de chez eux pendant quatre siècles ? » [34][34] Ibidem.. L’adjonction du contrefactuel supplémentaire sur la Grande-Bretagne non développée doit susciter une prise de conscience. Cette opération intellectuelle permet in fine de déconstruire le concept de « sous-développement » et de mettre au jour sa dimension contrefactuelle.

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Ainsi, en dépit d’une forme de normalisation et d’institutionnalisation, la démarche continue à susciter problèmes et interrogations. Il faut constater que les plus remarqués de ces différents essais d’analyse contrefactuelle des années 1990-2010 se sont appuyés sur une demande sociale croissante sans toujours répondre aux questions posées par cette démarche singulière. La plupart des auteurs et praticiens ne parviennent pas à s’abstraire des contraintes uchroniques classiques (le turning point, l’histoire des grands hommes et des événements) ou des excès positivistes de l’approche mathématique. Il apparaît néanmoins que la démarche, comme l’indique son ancienneté et ainsi que le soulignait Max Weber, relève bien d’un raisonnement ordinaire de l’historien, et qu’elle aboutit, aujourd’hui, à reposer à la discipline historique des questions de fond.

RAISONNEMENT HISTORIQUE ET REJET DU DÉTERMINISME

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Il semble ainsi qu’il convienne, non pas de se demander s’il faut mobiliser ce mode de raisonnement, souvent implicite, mais de s’interroger sur son explicitation en tant que démarche, et sur ce que peut en attendre l’historien. Sans doute faut-il pour cela, en plus de sa formalisation au sein du genre bien identifié de l’« histoire alternative », s’intéresser aussi aux enjeux de son insertion plus courante dans le travail d’analyse et de compréhension historique. Trois aspects peuvent être évoqués. Le raisonnement contrefactuel semble d’abord se loger au cœur des incertitudes du récit historique. Parmi les critiques que nous venons d’évoquer, l’une des plus récurrentes est que la démarche contrefactuelle mobiliserait un usage indu de l’imagination, au sein d’une discipline historique qui semble souvent devoir mettre cette dernière à l’écart [35][35] Voir par exemple R. J. EVANS, « Telling it like it.... Les termes du débat anglo-américain retrouvent alors des problématiques très anciennes du travail historien, invitant à revenir sur la question du statut de l’histoire. L’histoire, le fait a été suffisamment rappelé, est par définition une connaissance par traces, fondée sur ces échos du passé que sont les archives, situation qui lui confère un statut épistémologique flou, en tension entre science et fiction. De fait, la démarche historique paraît hésiter sans cesse entre les deux, entre méthode documentaire scientifique et recours à la narration, à l’imagination ou à la fiction. La question généralement posée n’est pas de savoir si l’histoire est tout l’une, ou tout l’autre, mais plutôt de savoir où placer le curseur entre les deux, ce dernier pouvant considérablement varier d’un auteur à l’autre, d’une définition de l’histoire à une autre.

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La question est ancienne et l’on pourrait multiplier les exemples, de l’histoire romantique du milieu du XIXe siècle à l’histoire économique et sociale d’après guerre, qui illustrent ce balancement. Cette oscillation entre l’imagination ou la fiction et l’emploi de procédures épistémologiques plus strictes semble inhérente à la pratique historienne. Mais l’incertitude a été renforcée par les déplacements historiographiques du tournant critique des années 1990 [36][36] Entre autres, Michel DE CERTEAU, Histoire et psychanalyse.... La séduction qu’exerce le raisonnement contrefactuel tient d’abord sans doute au fait qu’il pose à nouveau la question épineuse des rapports entre histoire et fiction (œuvres romanesques, mythes, hypothèses scientifiques, jeux et mystifications, etc.) [37][37] Nous utilisons ici la définition ample et pragmatique.... Les analyses d’Hayden White et une lecture un peu forcée du Linguistic Turn ont renouvelé le débat sur la capacité de l’histoire à dire un récit vrai sur le passé, qui dépasse la narration littéraire, même orientée vers un « réel ». La différence entre l’uchronie littéraire et l’histoire alternative, qu’elle couvre quelques lignes ou occupe un ouvrage entier, est certes clairement établie : que ce soit par des signaux paratextuels qui indiquent un pacte de lecture distancié (introduction, usage du conditionnel, annonce du changement de statut narratif…) ou par l’intention affichée de l’auteur (qu’il s’agisse de procurer du plaisir au lecteur ou, plus souvent, d’appuyer la réflexion historique). Les questions, cependant, restent posées : ce récit autre, faux par définition, ne risque-t-il pas d’entraîner une confusion supplémentaire à un problème déjà délicat ? À l’inverse, ne peut-on y voir un usage contrôlé de la fiction et de ses capacités de comparaison ; voire considérer que l’on a affaire à une forme littéraire historiquement située (comme peut le suggérer la partie précédente) et porteuse en tant que telle de capacités cognitives, un « savoir de la littérature » [38][38] Thomas Pavel rappelle en effet que la fiction est un... ?

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D’autres usages de ce raisonnement renvoient par ailleurs à une réflexion un peu différente et récemment renouvelée, celle de la distinction entre sciences de la nature et sciences de l’homme, entre modèle et récit (il faut accepter pour l’instant une possible indétermination commune entre ces différents plans d’analyse) [39][39] Parmi d’autres, voir Jean-Yves GRENIER, Claude GRIGNON.... Les sciences sociales oscilleraient entre, d’une part, un raisonnement fondé sur l’abstraction et l’élaboration d’hypothèses, et d’autre part, un modèle recourant à la narration et à l’interprétation.

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Or, le raisonnement contrefactuel s’inscrit dans cette hésitation, et peut nourrir les deux modes de production de la science sociale. Il existe ainsi, selon le modèle formulé par Max Weber, un usage hypothético-déductif de cette démarche. Dans ce cas, la réalité sociale, prise dans toute sa complexité, fait l’objet d’un travail de sélection, d’abstraction et de modélisation de la part de l’historien. L’élimination d’hypothèses alternatives est alors l’un des outils mis en œuvre dans cette opération, que ce soit au moment de la comparaison, pour la validation des hypothèses ou l’examen des écarts, ou de la généralisation [40][40] Sur ce processus, voir Pierre-Michel MENGER, « Kontrafakten »,.... Des théories désormais classiques de l’historiographie, s’appuyant sur des processus-type impliquent ainsi un raisonnement contrefactuel (« modernisation », « révolution industrielle », « occidentalisation », « rationalisation », etc.). Le fait est parfois perceptible au détour de la démonstration, puisque le chercheur opère en effet par comparaison des voies advenues avec ce qui aurait dû ou pu se passer suivant le modèle discuté. La démarche, est-il souvent rappelé, est l’un des outils habituels de la comparaison historique. Ses usages peuvent bien sûr être plus explicites. Antoine Prost a souligné l’intérêt de cette méthode en prenant l’exemple de l’historien britannique Jay Winter qui a ainsi pu tester l’affirmation selon laquelle la Grande Guerre aurait précipité le déclin démographique de l’Angleterre [41][41] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris,.... Reprenant une analyse des courbes et des tendances de la population anglaise, il procède à une projection fictive dans le cas où la première guerre n’aurait pas eu lieu, pour constater que la démographie anglaise aurait quand même décliné : la baisse tient donc à des causes structurelles et non conjoncturelles. Kenneth Pomeranz a proposé une version élaborée du même type de raisonnement dans un article au titre éloquent : « Whithout coal ? colonies ? calculus ? » [42][42] Kenneth POMERANZ, « Without coal ? colonies ? calculus ?.... Dans la continuité d’Une Grande Divergence, l’historien entend démontrer qu’au XVIIIe siècle, l’économie chinoise des deltas du Yangzi et de la Rivière des Perles n’était pas moins développée que l’économie du Lancashire [43][43] Kenneth POMERANZ, Une grande divergence (2000), Paris,.... En prenant soin de ne pas plaquer le « modèle européen » sur un autre espace, il conçoit une série d’hypothèses contrefactuelles concernant à la fois la Chine et l’Europe (une modification des ressources en charbon disponibles, un autre développement scientifique, l’absence des guerres de l’Opium). Il démontre ainsi le rôle déterminant des ressources énergétiques par rapport aux facteurs culturels : si les mines de charbon avaient été moins nombreuses et moins bien localisées en Angleterre, le différentiel de développement économique entre la Grande-Bretagne et la Chine aurait été bien moindre. La comparaison des contrefactuels permet au passage de discuter des lieux communs de l’historiographie (la « xénophobie » de l’Empire chinois ou le conservatisme confucéen fermé à l’innovation technologique [44][44] « Parfois, voir ce qui aurait pu se passer si on changeait...) en démontrant que la Chine possédait en fait des ressources lui permettant de suivre une autre voie.

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À côté de ces analyses hypothético-déductives, il existe un usage plus interprétatif de cette démarche. Mona Ozouf en propose un bon exemple dans son analyse de la journée de Varennes. Elle note, au moment d’examiner la fuite du roi : « Si allergique soit-il à l’histoire hypothétique, l’historien est contraint de refaire en esprit la route de Varennes » [45][45] Mona OZOUF, Varennes, Paris, Gallimard, 2005, p. 1.... Pour s’opposer à l’idée d’une fuite anodine, qui aurait été le fruit de la mauvaise compréhension des événements par Louis XVI, l’historienne interrompt donc son récit et imagine ce qui se serait passé si ce dernier avait réussi sa fuite. Des troupes l’attendaient à la frontière, il aurait pu les lancer contre la jeune assemblée constituante, qui, désorganisée, n’aurait pu répliquer. Les minutes perdues le long de la route furent des « minutes fatales » et sans elles, l’action du Roi aurait été considérée après coup comme « une action d’éclat ». La précision permet ainsi d’améliorer l’intelligence de l’événement que fut Varennes et d’interpréter différemment l’action du Roi et son contexte : si le souverain ne comprenait peut-être pas ce qui s’annonçait, la Révolution n’était pas encore jouée et sa décision se situait dans cet entredeux. Les formes possibles étaient plurielles et il convient donc d’interpréter les agissements des acteurs sans la certitude de la suite des événements.

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Bien d’autres types d’usages sont envisageables, et entre l’analyse hypothético-déductive et l’étude interprétative toute une gamme de raisonnements contrefactuels, on le devine, peut se déployer. Il peut tout à la fois renvoyer au domaine de la science (l’établissement de faits et de relations causales objectives), de la narration (l’art d’assembler les éléments dans un récit), ou de la fiction (entendu comme l’un des fruits possibles de l’imagination, désignant ce qui est « hors-réel », même si ces domaines peuvent s’interpénétrer) [46][46] Sur ces définitions, voir Thomas PAVEL, Univers de.... Cela pose d’ailleurs la question délicate du statut ontologique de ces récits : sont-ils de pures hypothèses scientifiques ? Des fictions permettant d’accroître l’intelligence des situations [47][47] Thomas Pavel rappelle par exemple que la fiction est... ? S’agit-il de mondes possibles concrètement produits par les acteurs au moment où ils sont saisis ? Voire, comme le suggère David Lewis, à la condition de se plier aux exigences de la logique modale, de vraies réalités alternatives [48][48] Davis LEWIS, Counterfactuals, Oxford, Blackwell, 1973.... ? La réponse dépend à l’évidence du type de raisonnement mis en œuvre.

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Cette ambiguïté des statuts et des usages, quelle que soit pour l’instant leur pertinence ou leur effectivité, montre en tous cas que le raisonnement contrefactuel fait saillir certaines des tensions profondes du discours historique. Par ailleurs, en permettant de procéder par ajustements successifs, il semble correspondre au mode de raisonnement que Jean-Claude Passeron analyse comme non-poppérien : un mixte de modèle et récit, avec son écriture propre, dont la critique passe par l’examen des documents, des démarches et des mises en mots successives [49][49] Jean-Claude PASSERON, Le raisonnement sociologique....

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Le deuxième enjeu tient à la question des agencements La démarche contrefactuelle, dont la réflexion se fonde sur les liens et les enchaînements, est en effet indissociable de la question plus générale du déterminisme et de la causalité. Dans sa version la plus simple, elle renvoie au débat ancien entre la liberté des acteurs dans l’histoire et la pesanteur des déterminations sociales. Elle peut aussi participer à l’établissement positif des faits, essayer de tester des causes objectives, ou encore, avec le logiciel What If servir les options scientifiques les plus positivistes. A contrario, la démarche est aussi utilisée pour remettre en question le schéma mécaniste de la causalité linéaire qui suppose une antériorité de la cause sur l’effet. Non pour affirmer à l’instar d’Isaiah Berlin que tout est accidentel [50][50] Isaiah BERLIN, Historical Inevitability, Oxford, Oxford..., mais plutôt pour mettre en relief les phénomènes de discontinuités. L’analyse contrefactuelle peut ainsi donner aux historiens le « sentiment de l’instabilité vraie » des événements historiques, selon l’expression de Paul Lacombe, un des premiers historiens à suggérer le potentiel subversif de la démarche dès 1894 [51][51] Paul LACOMBE, De l’Histoire considérée comme science..... Raymond Aron ne dit pas autre chose dans son Introduction à la Philosophie de l’Histoire de 1938. Pour lui, la première et la plus importante fonction de l’histoire contrefactuelle est de lutter contre le déterminisme :

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« L’enquête causale de l’historien a moins pour sens de dessiner les grands traits de relief historique que de conserver ou de restituer au passé l’incertitude de l’avenir » [52][52] Raymond ARON, Introduction à la Philosophie de l’Histoire.....

« Les constructions irréelles doivent rester partie intégrante de la science, même si elles ne dépassent pas une vraisemblance équivoque, car elles offrent le seul moyen d’échapper à l’illusion rétrospective de la fatalité » [53][53] Raymond ARON, Dimensions de la conscience historique,....

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L’approche contrefactuelle peut ainsi nourrir une réflexion sur la contingence en histoire, notamment pendant les crises internationales [54][54] Stuart J. Thorson, Donald A. Sylvan, « Counterfactuals..., mais aussi être un moyen de déconstruire les grands récits, comme la supériorité historique de l’« Occident » qui a fait récemment l’objet d’un ouvrage collectif [55][55] Philip E. TETLOCK, Richard Ned LEBOW, Geoffrey PARKER.... Il en est de même des usages de la notion d’empire, ainsi que le rappelle la discussion récente des historiens de l’Antiquité visant à mettre en cause la cohérence supposée du concept : « si l’hégémonie romaine s’était brisée face aux assauts des Samnites ou de Pyrrhus d’Épire, la considèrerait-on comme un empire en formation ? Sans doute pas » [56][56] Christophe BADEL, « Introduction. Les modèles impériaux.... Même chose pour certaines catégories usuelles fondées sur des enchaînements jugés évidents, comme la « révolution industrielle » [57][57] Ces catégories concernent même, comme cela a été rappelé.... Cette notion a d’abord été remise en question par des travaux des années 1970 qui ont identifié l’importance de la proto-industrialisation [58][58] Franklin MENDELS, « Proto-industrialization : The first.... Le recours récent au raisonnement contrefactuel n’est toutefois pas inintéressant. La notion de « révolution industrielle », comme l’a fait remarquer K. Pomeranz, implique de recourir à des contrefactuels cachés et discutables. Or, nous l’avons vu, celui-ci adopte explicitement une méthode contrefactuelle pour déconstruire cette même catégorie [59][59] K. POMERANZ, « Without Coal ?... », art. cit.. La contradiction n’est qu’apparente : ce type de récit vient à nouveau se loger dans un problème fort de l’analyse historienne (la tension entre régularité et contingence), mais son usage est, encore une fois, indéterminé.

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Le troisième enjeu est plus politique. Cette forme de récit est en effet souvent mobilisée pour exprimer la portée morale d’une analyse historique. Ces enjeux ont été aussi parfaitement perçus par les historiens néo-conservateurs tels Niall Ferguson et Andrew Roberts qui ont utilisé l’histoire contrefactuelle pour stigmatiser le matérialisme marxiste et promouvoir ce que le premier dénomme la « chaostory » [60][60] N. FERGUSON (ed.), Virtual History..., op. cit. ; Andrew... ou établir un bilan positif de l’expansion occidentale dans le monde. À cela, le philosophe Slavoj Žižek a rétorqué que non seulement les marxistes peuvent aussi concevoir des scenarii alternatifs [61][61] Ainsi Marx, en 1852, dans Le 18 Brumaire utilise cette..., mais qu’en outre, le marxisme en particulier et les idéologies révolutionnaires en général se nourrissent en permanence de la pensée contrefactuelle [62][62] « The “what if ?” dimension goes to the core of the.... En effet, Žižek estime qu’il est impossible de penser la transformation radicale du monde social sans percevoir qu’il n’est qu’un des résultats possibles d’un processus qui était auparavant plus ouvert. Il opère un renversement de perspective : le monde actuel est le fruit d’une histoire alternative et nous devons y vivre, parce que, dans le passé, nous n’avons pas réussi à saisir le moment révolutionnaire. Certes, cette analyse d’un philosophe critique semble difficile à articuler au projet de la connaissance historique. Celui-ci n’est cependant pas intrinsèquement neutre. Et la dimension politique de la démarche contrefactuelle peut aussi être mobilisée d’une manière plus adaptée. Le fait avait été soulignée par Paul Ricœur qui a insisté sur la nécessité de reconstituer l’horizon d’attente du passé en mettant au jour les possibilités probables et évanouies, afin de restituer l’incertitude de l’événement [63][63] Rappelons les réflexions de W. Benjamin et son appel....

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« Il faut comprendre que l’opération imaginaire par laquelle l’historien suppose par la pensée un des antécédents disparus ou modifiés, puis tâche de construire ce qui se serait passé dans cette hypothèse, a une signification qui dépasse l’épistémologie. L’historien se comporte ici en narrateur qui redéfinit par rapport à un présent fictif les trois dimensions du temps. Rêvant d’un événement autre, il oppose l’uchronie à la fascination du révolu. L’estimation rétrospective des possibilités revêt ainsi une signification morale et politique, qui excède sa signification purement épistémologique : elle rappelle aux lecteurs d’histoire que le passé de l’historien a été le futur des personnages historiques » [64][64] Paul RICOEUR, Temps et récit, t. I, Paris, Seuil, 1983,....

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On retrouve ici, chez le philosophe, la réflexion sur l’articulation proposée entre histoire et mémoire : l’histoire, en restituant ce que le passé a été, y compris ses espoirs, craintes et avenirs non advenus, offre à la mémoire la possibilité de retrouver, puis de faire vivre les futurs du passé. Ricœur précise, dans un texte postérieur :

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« Quand l’histoire s’efforce de reconstruire, de reconstituer ce qui a été dans le passé la façon de vivre, de percevoir le monde, de vivre les relations avec les autres, il faut tenir compte de ceci : les hommes du passé avaient un futur qu’on peut appeler le futur du passé, qui fait partie de notre passé à nous. Or une grande partie du futur du passé, n’a pas été réalisé. […] Le passé en effet n’est pas seulement le révolu, ce qui a eu lieu et ne peut plus être changé – définition très pauvre du passé – il demeure vivant dans la mémoire grâce, je dirai, aux flèches du futur qui n’ont pas été tirées ou dont la trajectoire a été interrompue. En ce sens, le futur inaccompli du passé constitue peut-être la part la plus riche d’une tradition. […] » [65][65] P. RICOEUR, « Identité narrative et communauté historique »,....

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Dans la perspective de Ricœur, faire resurgir les possibles non advenus permettrait ainsi d’éclaircir, à l’ère dit du « présentisme » [66][66] François HARTOG, Régimes d’historicités. Présentisme..., un avenir devenu opaque, en proposant des ressources susceptibles d’orienter nos futures actions.

RISQUE D’ANACHRONISME ET EXPLORATION DES « FUTURS » DU PASSÉ

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Les enjeux de cette explicitation sont donc importants et ouvrent sur des problèmes redoutables. Sans doute est-il possible, à partir de là, de mieux préciser les contradictions et les risques que porte la démarche, puis de dégager quelques usages possibles.

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La première limite de la démarche est interne et tient à une double ambiguïté du raisonnement. En premier lieu, toute histoire contrefactuelle, par définition, est en fait factuelle, et s’inscrit a priori dans un schéma positiviste. Elle menace de négliger la réflexion préalable sur la notion de « fait » ou d’ « événement », comme le montre le choix des « turning points » par les auteurs des recueils à succès anglophones (la crucifixion de Jésus, Charles Martel à Poitiers, la réforme protestante, la découverte du Nouveau Monde, la guerre d’Indépendance américaine, les grandes batailles napoléoniennes, la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale…). Elle peut aussi focaliser l’attention sur les événements politiques et, ce faisant, ne pas prendre en compte les « structures profondes ». En ce sens, la démarche porte en elle une régression historiographique : les histoires alternatives accessibles au grand public se fondent presque toujours – tout en prétendant l’éviter – sur une histoire linéaire des grands hommes et des « moments clés ». Parce qu’elle est à la mode et répond à une angoisse contemporaine, cette version de l’histoire contrefactuelle risque ainsi de réhabiliter indirectement une conception de l’événement, de l’acteur et de la cause qui s’inscrit dans l’historiographie positiviste du XIXe siècle. Ce travers de l’histoire alternative suffit à expliquer la majeure partie des reproches que lui adressent les historiens.

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La seconde ambiguïté tient au pacte de lecture : par définition, un récit « contrefactuel », lorsqu’il est mis en œuvre, dit qu’il n’est pas vrai. Plus précisément, il pose une frontière nette entre le récit historique, « vrai », et l’autre, « fictionnel ». Le spécialiste de littérature Robert Saint-Gelais parle ainsi du texte contrefactuel comme un « texte brisé », car il révèle une fracture entre le « réel » et la « fiction » qui est normalement masquée dans le récit [67][67] Richard SAINT-GELAIS, « Quelques avatars de l’advenu :.... Dans le cadre du roman uchronique, cela accroît l’inventivité, le texte proposé se lisant toujours par rapport à un hors-texte implicite, celui de l’histoire qui s’est réellement déroulée. Le roman uchronique ouvre un espace très efficace de jeu, favorisant le clin d’œil et la mise à distance. Dans le cadre du récit historique, cette frontière est plus visible encore puisque les deux récits cohabitent, la version contrefactuelle étant normalement signalée par un ensemble de marqueurs. Cependant, un tel partage masque la complexité du discours historique, qui, on l’a vu, croise documentation, méthodes, analyse, et fiction. Il tend à rabattre du côté du « vrai » un texte lui-même en tension, cette dernière étant à la base de l’examen critique. Il incline par ailleurs à séparer artificiellement « réel » et « imaginaire », alors que l’imaginaire fait partie des réalités sociales.

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Mais le problème se situe aussi du côté du récit contrefactuel : celui-ci s’appuie souvent sur une véritable mimétique du réel (il faut produire « un réel possible »), qui procède d’une définition appauvrie du « réel », implicite ou explicite. Les récits contrefactuels imaginent fréquemment un enchaînement « logique » d’événements entraîné par la rupture envisagée. Le fait apparaît nettement lorsque les chercheurs contrefactualistes tentent d’établir des règles de scientificité de leur démarche : il faut répondre à des impératifs de cohérence logique, historique, théorique (série des faits et conséquences) [68][68] Voir Philip TETLOCK, Aaron BELKIN, « Counterfactual.... Ainsi, le récit « fictionnel », en tramant des enchaînements stéréotypés visant à faire « comme si » il pouvait être réel, efface paradoxalement l’intérêt du recours à l’imagination en histoire, et impose une définition très restrictive de la réalité historique.

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Cette fragilité du récit contrefactuel est accrue par deux autres phénomènes, externes et bien identifiée dans les débats en cours. Récit en dehors des faits, de ce qui n’a pas eu lieu, il risque en effet de s’affranchir des sources. Or, conformément à l’analyse de Carlo Ginzburg, tout le travail d’établissement des données, d’analyse et d’interprétation historique s’appuie sur les documents, qui sont la base de l’« estrangement » historien [69][69] Carlo GINZBURG, À distance. Neuf essais sur le point.... Sans lui, le chercheur risque, de façon circulaire, de plaquer sur le passé des représentations ou des chaînes de raisonnements qui sont les nôtres, mais qui ont peu d’intérêt pour l’analyse historienne elle-même. L’histoire contrefactuelle court ainsi le risque d’éluder la complexité du passé et de ne se nourrir que de structures logiques fermées sur elles-mêmes ou des espoirs cachés de son auteur. On retrouve la critique des dimensions idéologique ou nostalgique de ce raisonnement.

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Il est possible, cependant, d’envisager des usages contrôlés de l’analyse contrefactuelle. Il ne s’agit pas de proposer une sorte de méthode générale « alternative » à l’histoire dite « déterministe » dont plus personne ne se revendique aujourd’hui mais, sur la base des questionnements ainsi ouverts, de chercher à enrichir la « boîte à outils » des chercheurs, en ouvrant notamment l’explication historique au problème des possibles et en revisitant des questions enfouies dans la routine de la pratique historienne.

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Il faut noter en premier lieu que le récit contrefactuel ne s’affranchit pas forcément des sources. Il peut parfaitement s’établir à partir d’un ensemble documentaire qui n’a pas été interrogé sous l’angle envisagé. Ce type de raisonnement peut même être mobilisé pour enrichir l’interprétation des traces du passé, en explorant les « plis » des sources, que l’historien doit savoir épouser. De même, face à un corpus partiel ou partial, une projection contrefactuelle permet d’établir une distance réflexive difficile à mettre en œuvre sans cela. Cette approche a été adoptée par l’historien autrichien Joachim Losehand à propos de la mort de Pompée, pour laquelle un même récit a été répété un grand nombre de fois et s’est sédimenté au fil des siècles en une lecture dotée d’une véritable autorité : défait par César, Pompée a fuit dans un geste désespéré, presque fou, vers l’Égypte. La dernière partie de son ouvrage consiste en une exploration contrefactuelle maîtrisée et nourrie des débats en la matière. Eu égard aux contraintes documentaires, explique-t-il, imaginer et expliquer une fuite de Pompée réussie autorise d’autres interprétations : la fuite de Pompée n’obéissait peut-être pas à cette « folle » impulsion, mais à une stratégie cohérente, même si elle s’est révélée inefficace. De même, la mise à distance fictionnelle permettrait alors d’exhumer plus nettement les logiques de stratification des discours accumulés [70][70] Joachim LOSEHAND, Die letzten Tage des Pompeius, Wien,....

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Dans un registre proche, la démarche peut aussi accroître l’intelligence des situations. C’est l’un des arguments des politistes Philip Tetlock et Ned Lebow : imaginer une autre issue à une situation particulière permet d’accorder l’importance requise à des données souvent négligées parce qu’elles n’ont pas eu de prolongements significatifs. C’est ce que rappelle John Keegan lorsqu’il imagine à grands traits les suites d’une invasion réussie des Nazis au Moyen-Orient en 1941, qui leur aurait offert les ressources en pétrole qui commençaient à manquer : obnubilées par la célèbre « opération Barbarossa », bien des analyses négligent la diversité des théâtres d’opération de la Seconde Guerre mondiale et leurs enjeux. L’auteur invite d’ailleurs à redécouvrir d’autres sources ou à considérer autrement celles qui sont disponibles [71][71] John KEEGAN, « How Hitler could have won the war »,....

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Dans une perspective plus dynamique, la démarche apparaît aussi comme l’un des moyens de mettre en pratique la proposition de prise en compte des « futurs possibles, craints et espérés » du passé formulée par Reinhart Koselleck. La formule est souvent citée, mais peu de travaux ont tenté une telle exploration, compte tenu de ses incertitudes et de ses risques [72][72] Reinhardt KOSELLECK, Le futur passé. Contribution à.... Un des usages les plus simples consiste à prolonger les futurs espérés ou craints, tels qu’ils sont exprimés à une période, par un groupe social, de quelque taille qu’il soit. L’idée n’est pas neuve, mais la projection dans cet avenir attendu permet de donner plus de consistance aux perceptions et aux pratiques des acteurs. Cela explique que cet usage, proche d’une histoire des représentations, ait été l’un des plus courants, comme en témoigne le développement des analyses de la « guerre imaginée » avant ou au moment de la première guerre mondiale [73][73] De manière significative, la récente synthèse d’André.... Selon un récent colloque sur le sujet, « reconstituer les sens multiples de la guerre future ou des possibles guerres futures avant 1914 serait […] le dernier panneau du triptyque à mettre en place pour saisir la Grande Guerre en tant que rupture historique fondamentale » [74][74] Appel à communication du colloque « Future wars, imagined....

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Toutefois, il est également envisageable, à partir d’une connaissance accrue des enjeux, des conditions sociales, politiques et culturelles, des institutions, des groupes, formels ou informels, de se pencher sur des « futurs possibles » du passé, le statut de ces derniers demeurant, nous l’avons vu, incertain. La démarche permet ainsi non seulement d’approfondir la connaissance de ces contextes, à l’articulation des contraintes et des possibles, mais aussi de penser le changement en termes d’actualisation constante de configurations antérieures. Elle fait alors écho, parmi d’autres, au type de raisonnement proposé par Andrew Abbott sous le terme provocant de « positivisme narratif ». Le sociologue américain, pour s’abstraire de ce qu’il appelle la « réalité unilinéaire », cherche à combiner analyse des structures et analyse des changements en intégrant les discontinuités. Dans cette perspective, le concept de turning point, auquel Abbott consacre un article, avec son corollaire, les « voies non suivies », joue un rôle majeur : « Nous devons admettre que le changement est l’état normal des choses ». La permanence est donc re-production, particulièrement dans le cas des structures (sociales, professionnelles, étatiques…), considérées comme des « réseaux de relations entre acteurs sociaux ». Or ces réseaux sont eux-mêmes en interaction, ce qui produit, en leur sein, des possibilités de changement. Il existe, poursuit Abbott, des moments de plus forte potentialité, des « conjonctures essentielles » et il suffit alors qu’un événement, isolé, dilué dans le temps, ou répété vienne enclencher la situation. Toutefois, il peut y avoir des transformations structurellement potentielles qui n’adviennent pas. Les possibles et les « voies non suivies » se trouvent ainsi au cœur même des configurations qui organisent la société : structure et changement sont imbriqués l’un dans l’autre dans le cadre d’une « théorie de la contingence multiple et du changement social non attendu » [75][75] Andrew ABBOTT, « À propos du concept de turning point »,.... Dans cette perspective, une structure sociale ou historique offre un éventail de possibles limité (par exemple, des parcours de vie structurés par des univers sociaux liés de façon discontinue), mais elle contient aussi en elle-même d’autres possibles susceptibles de la modifier en profondeur, l’ensemble se réarticulant lentement. L’intérêt de cette approche est de faire des issues non advenues non un raisonnement extérieur mais une donnée du monde social que le sociologue peut tâcher d’aborder. Cette attention aux structurations mouvantes et aux hiatus permet alors de penser des causalités socialement hétérogènes, historiquement variables, inscrites dans des processus pluriels de déterminations multiples [76][76] Outre le précédent article cité, voir également « Temporality....

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Ces dernières remarques, au-delà des propositions d’Abbott, suggèrent que la démarche invite plus largement à se départir d’une perception linéaire du devenir. À l’évidence, tous les chercheurs estiment aujourd’hui qu’il convient d’éviter l’anachronisme. Toutefois, en se focalisant exclusivement sur l’étude de l’enchaînement des situations telles qu’elles ont effectivement eu lieu, ils s’interdisent de répondre pleinement à cette exigence. Ici, l’interrogation sur « ce qui se serait passé si » et l’exercice de projection dans un « futur possible », même au niveau le plus simple, autorisent un décentrement d’une particulière efficacité. Il constitue ainsi une indispensable introduction à la complexité des réalités passées, utile tant pour (re)penser les mouvements linéaires de longue durée, les événements canoniques (révolutions, batailles, guerres, mais aussi les avènements intellectuels et technologiques, etc.), que les enchaînements au sein d’un processus, les manières de voir des contemporains ou les décloisonnements que provoquent certains événements [77][77] Pour les deux premiers, à propos du cas allemand d’avant 1914,.... Cet aspect est peut-être le plus simple et le plus important à la fois : il permet de forcer, par un jeu de l’imagination, l’imaginaire de la continuité qui pèse malgré tout en arrière-plan de la pratique historienne. Ce faisant, il aide à ouvrir à d’autres manières d’éprouver les temporalités, l’hétérogénéité des moments historiques et l’entrelacs touffu des situations. Une telle attention amène aussi à regarder la question du poids des configurations qui n’ont pas eu lieu et de leurs échos, mais au cours du processus historique. C’est le cas du XIXe siècle qui, selon Alain Corbin, s’est voulu fondateur, « en attente de temps nouveaux dont la configuration – bien qu’ils ne soient pas advenus – continue de peser sur les espérances de notre XXe siècle » [78][78] Alain CORBIN, « Préface », in Isabelle POUTRIN, Le.... La question des événements ratés, des drames évités, des espérances déçues et celle de leurs effets après coup, que ce soit dans les mémoires ou sous la forme de rejeux, peut s’inscrire dans cette perspective : se profile une manière particulièrement riche de penser le passé et de considérer les sources.

53

Ces remarques invitent bien sûr à poursuivre la discussion. On peut ainsi envisager des usages plus expérimentaux de la démarche. Dans un article récent, l’historien étatsunien Benjamin Wurgaft suggère par exemple l’intérêt de ce raisonnement en histoire intellectuelle. Outre des usages déjà évoqués, il en mentionne un autre qui assume la « dimension subjective de l’analyse contrefactuelle », permettant d’exprimer son propre investissement dans la pratique de recherche, habituellement masqué dans la pratique de recherche. Soit un exercice spécifique de réflexivité. Les contrefactuels apparaissent alors, dit-il, « l’illustration la plus explicite d’une relation affective et sélective au passé qui imprègne toute écriture historique » [79][79] Benjamin Alder WURGAFT, « Walter Benjamin and the counterfactual.... D’autres idées peuvent, sur ce modèle de clarification des implicites inavouables de l’écriture historique, être envisagées. Il est ainsi possible d’utiliser le statut du récit contrefactuel, « texte brisé », pour ses potentialités narratives. Ainsi, il pourrait être intéressant de développer en parallèle d’une analyse historique classique un récit contrefactuel reproduisant les mêmes schèmes narratifs, présupposés démonstratifs et types d’enchaînements. Ce « faux récit vrai » permettrait, par comparaison, d’interroger la pesanteur des logiques implicites du récit historique, tout en rappelant qu’il existe bien une réalité historique complexe en-deçà du récit de l’historien, vers laquelle il tend.

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D’autres questions peuvent être abordées dans cette perspective. Comme ce récit est un espace de contraste explicite entre ce qui est advenu et ce qui ne l’est pas, on ne peut l’accuser de confondre vrai et faux, fiction et réalité. Tout dépend des usages mis en œuvre. Aussi, en élaborant des récits contrefactuels adaptés au type de questions posées, pourrait-on peut-être expérimenter plus nettement des usages pertinents et non pertinents de la fiction (entre les fictions inutiles ou dangereuses et celles mobilisées pour les comparaisons ou la recherche d’empathie), mais aussi tâcher d’aborder plus franchement les frontières entre représentation, virtuel et réel des sociétés passées [80][80] Cette distinction est empruntée à l’économiste et philosophe.... Cette forme de raisonnement ne pourrait-elle d’ailleurs pas correspondre à ce qui seraient certaines spécificités de la réalité historique : une réalité discontinue, hétérogène, où vrai, faux et fictif se croisent ? L’histoire des « avant-dernières choses » de Siegfried Kracauer invite aussi à sa manière à une interrogation de ce type. Le recours aux « suites possibles d’une crise » est selon lui un outil apparemment indigne du raisonnement historien, mais qui constitue un précieux moyen de « s’orienter dans la jungle que [le chercheur] traverse ». Il appartient aux jugements, hypothèses, prémonitions qui agissent dans le travail de compréhension de cette réalité intermédiaire et ambigüe qui est celle de l’histoire [81][81] Siegfried KRACAUER, L’histoire des avant-dernières.... En ce sens, certaines formes du raisonnement contrefactuel peuvent apparaître comme un outil spécifique pour l’exploration d’une réalité historique qui serait fondamentalement singulière. Dans cette perspective, c’est alors le raisonnement lui-même qui doit faire l’objet de l’analyse.

55

Il serait dommage, pour finir, de ne pas évoquer la dimension plus ludique de l’exercice, qui fait sans doute son succès éditorial, et qui, malgré les pièges évoqués, est essentielle. Ce dernier aspect ne doit pas être négligé d’autant que le récit contrefactuel, tout en produisant une certaine distanciation, se fonde sur une connivence avec le lecteur. Sa capacité à faire participer le lecteur au récit – ce dernier devant constamment faire référence à « ce qui a réellement été » ou s’interroger sur les liens proposés entre les phénomènes – en fait un espace littéraire d’échange très particulier. Ce faisant, il possède également, indépendamment de ces questions épistémologiques ou méthodologiques, un intérêt pédagogique : parce qu’il impose de reformuler l’opération historique et de jouer avec elle, il permet de faire participer plus activement le lecteur à l’exercice, qui peut ainsi entrer de manière ludique dans « l’atelier » de l’historien. Cela explique le succès de ce type de raisonnement, régulièrement mobilisé comme argument rhétorique dans les discussions ou comme outil pédagogique dans certaines universités, qui précisent en général ne pas promouvoir son usage historien en tant que tel. Des professeurs d’histoire ont par exemple lancé aux États-Unis en 2005 une collection dénommée « Turning Point. Actual and Alternate History » [82][82] Il s’agit de R.P. Carlisle, professeur d’histoire à.... Chaque volume, centré sur un moment particulier de l’histoire américaine, est conçu sur un modèle associant la définition de turning point, l’exposé de l’histoire réelle, l’histoire contrefactuelle (identifiée par un fond gris), et enfin une série de questions [83][83] Ces questions sont du type « la pauvreté est-elle inévitable.... Jürgen Elvert, professeur d’histoire contemporaine de l’Europe à l’Université de Cologne, a proposé en 2004 un cours « d’histoire contrefactuelle » dans le cadre d’une formation associant « histoire, philosophie et didactique ». Cette capacité à impliquer les lecteurs et les auditeurs, à entraîner la réflexion tout en provoquant une distanciation, ouvre elle aussi des perspectives intéressantes.

56

Au final, bien d’autres aspects pourraient encore être soumis à la discussion, qui à l’évidence doit être poursuivie. Au terme de ce panorama historiographique et épistémologique, il semble cependant qu’il serait vain de chercher à promouvoir ou à rejeter la démarche contrefactuelle, puisqu’elle fait partie, de fait, des outils mobilisés par le chercheur, consciemment ou inconsciemment. La question porte donc sur les modalités d’un usage critique de cette méthode, conscient de ses vertus et de ses limites.

57

L’histoire contrefactuelle peut ainsi s’inscrire dans une tradition plus ancienne, issue du XIXe siècle, qui suppose un devenir historique marqué par des événements canoniques et des « grands hommes ». En dépit de sa dimension ludique, cette façon de faire est assurément assez éloignée des manières de comprendre l’histoire et d’envisager la recherche aujourd’hui. On aura tôt fait d’y voir aussi un effet de mode, éditorial (volonté de jouer avec l’histoire, écriture participative sur le net), historiographique (retour à la narration, à l’acteur et à l’événement) ou social (déclin tendanciel des idéologies et des paradigmes, perte de confiance dans l’avenir, fascination pour la frontière trouble entre réalité et fiction…). Ces remarques invitent donc à une nécessaire prudence.

58

Toutefois, le fait que l’intérêt du récit, de l’acteur et de l’événement ait été réévalué depuis plus d’une vingtaine d’années, dans une perspective d’ailleurs éloignée du mythe des « idoles » dénoncées par François Simiand au début du XXe siècle, laisse entendre que le raisonnement contrefactuel, lié à ces trois focales, peut et doit à son tour faire l’objet d’une telle (ré) estimation. Ajoutons, plus largement, que cette démarche prend sa source dans les ambiguïtés mêmes du travail historique. Aussi, mettre au jour ce raisonnement permet-il de reconsidérer directement, à partir de problèmes pratiques, des questions parmi les plus profondes de la discipline. Elle invite tout à la fois à mettre en œuvre des expériences sérieuses et ludiques, réflexives et empathiques, qui peuvent élargir le questionnaire historien autour de la question des possibles non infinis du passé.

Notes

[1]

Nous remercions vivement Hervé Mazurel et Guillaume Mazeau pour leur relecture attentive.

[2]

Niall FERGUSON (ed.), Virtual History. Alternatives and Counterfactuals, Londres, Picador, 1997.

[3]

TITE-LIVE, Histoire romaine, livre IX, section 17-19 ; Blaise PASCAL, Pensées (1670), XXIV et XLVI ; Edward GIBBON, The Decline and Fall of the Roman Empire (1670), Londres, Allen Lane, 1994, vol. 5, p. 445. Pour un exposé plus détaillé de cet historique comme des arguments qui suivent, nous nous permettons de renvoyer à P. SINGARAVELOU, Q. DELUERMOZ, L’histoire avec des si. Raisonnement contrefactuel et futurs non advenus en histoire, à paraître.

[4]

Sur cette sensation, voir Jean-Marie GOULEMOT, Le règne de l’histoire. Discours historique et révolutions XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1996. Pour ses traductions sociales, politiques et culturelles au XIXe siècle, voir Alain CORBIN, « Le XIXe siècle ou la nécessité de l’assemblage », in A. CORBIN et alii (dir.), L’invention du XIXe siècle : le XIXe siècle vu par lui-même (littérature, histoire, société), Paris, Klincksieck / Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1999, p. 153-159.

[5]

Charles RENOUVIER, « Uchronie, tableau historique apocryphe des révolutions de l’Empire romain et de la formation d’une fédération européenne », La Revue philosophique et religieuse, 1857, réédité en 1876 sous un nouveau titre : Uchronie (L’Utopie dans l’histoire), Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être, Paris, Félix Alcan, 1901.

[6]

C. RENOUVIER, op. cit., , p. XII-XIII.

[7]

Ibidem, p. 84.

[8]

Louis-Auguste BLANQUI, L’Éternité par les astres, Paris, Librairie Germer Baillière, 1872 ; Edward HALE, Hand’s Off, Boston, J.S. Smith, 1895.

[9]

Peter NOVICK That Noble Dream, The « Objectivity Question » and the American Historical Profession. Cambridge : Cambridge University Press, 1988.

[10]

Fossey John Cobb HEARNSHAW, The Ifs of History, Londres, Georges Newnes, 1929 ; John SQUIRE (ed.), If It Had Happened Otherwise : Lapses into Imaginar History, Londres, Longman, 1931 ; Arnold TOYNBEE, A Study of History, Vol. II, Oxford, Oxford University Press, 1934 ; ID., « If Alexander the Great had lived on » et « If Ochus and Philip Had Lived on », Some problems in Greek History, Oxford, Oxford University Press, 1969 ; ID., « Some great “ifs” of history », New York Times Magazine, 5 mars 1961.

[11]

Citons, parmi les plus célèbres, Sarban, Le son du cor (1952) Paris, Opta, 1970 ; Philip K. DICK, Le maître du haut Château (1962), Paris, J’ai lu, 1974 ; Norman SPINRAD, Rêve de fer (1972), Paris, Opta, 1973.

[12]

Pour une présentation plus générale des caractéristiques de la cliométrie et de la place particulière qu’y occupe la démarche contrefactuelle : John S. LYONS, Louis P. CAIN, Samuel H. WILLIAMSON (ed.), Reflections on the Cliometrics Revolution : Conversations with Economic Historians. London, Routledge, 2008 ; voir également les numéros de la jeune revue Cliométrica, Journal of Historical Economics and Econometric History, créée en 2007.

[13]

Alfred H. CONRAD, John R. MEYER, « The economics of slavery in the Antebellum South », Journal of Political Economy, LXVI-2, april 1958, p. 121.

[14]

Robert FOGEL, Railroads and American Economic Growth : Essays in Econometric History, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1964.

[15]

George G. S. MURPHY, « On counterfactual propositions », History and Theory, 9-1, 1969, p. 14-38.

[16]

Par exemple si l’on examine le comportement de Richard Nixon pendant la crise des missiles, il faut qu’il ait été élu aux élections de 1960 à la place de Kennedy, et cela suppose donc un tout autre contexte politique.

[17]

« WhatIf : Software for evaluating counterfactuals » : http://gking.harvard.edu/whatif/ ; H. STOLL, G. KING, L. ZENG, « WhatIf : software for evaluating counterfactuals », Journal of Statistical Software, 15-4, 2005, p. 1-18 ; Gary KING et Langche ZENG, « When can history be our guide ? The pitfalls of counterfactual inference », International Studies Quaterly, 51-1, March 2007, p. 183-210.

[18]

Gary KING, Langche ZENG, « Improving forecasts of State failure » World Politics, 53-4, July 2001, p. 623-658. Ces données concernent l’ouverture des marchés, le taux de mortalité infantile, le degré de démocratisation, le pourcentage de la population officiant dans l’armée, l’efficacité législative et la densité.

[19]

L’ouvrage est réédité aux États-Unis en 1999 et 2000 ; il est traduit en espagnol en 1998 (Historia virtual, Madrid, Taurus, 1998), en allemand en 1999 (Virtuelle Geschichte. Historische Alternativen im 20. Jahrhundert. Darmstadt, Primus Verlag, 1999).

[20]

Daniel SNOWMAN, If I Had Been. Ten Historical Fantasies, Londres, Robson Books, 1979 ; John M. MERRIMAN, For Want of a Horse. Choice and Chance in History, Lexington, The Stephen Greene Press, 1985 ; Erik SIMON, Alexanders langes Leben, Stalins früher Tod und andere abwegige Geschichten, Munich, Heyne, 1999.

[21]

Edward H. CARR, Qu’est-ce que l’histoire ? (1961), Paris, La Découverte, 1988 ; Edward P. THOMPSON, The Poverty of Theory and Others Essays, Londres, Merlin Press, 1980, Eric HOBSBAWM, « Labor history and ideology », Journal of Social History, 7, 1974. p. 376-377.

[22]

Geoffrey HAWTHORN, Plausible worlds : Possibility and Understanding in History and the Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.

[23]

Niall FERGUSON « Virtual History. Toward a “chaotic” theory of the past » in Virtual History, Oxford, 1997, p. 1-91. La référence au déterminisme linguistique vise ouvertement le « tournant linguistique » associé aux propositions de Hayden White : la What If history ne peut donc être confondue avec cette appréhension de l’histoire.

[24]

N. FERGUSON (ed.), op. cit., 1997, p. 85.

[25]

Robert COWLEY (ed), What If ? The World’s Foremost Military historians imagine what might gave been, New York, Putnam, 2000 ; R. COWLEY (ed), What if ? 2 : Eminent Historians Imagine what might have been, New York, Putnam, 2001

[26]

Sanjay SUBRAHMANYAM, « Un “grand dérangement” : Dreaming an Indo-Persian Empire in South Asia, 1740-1800 », Journal of Early Modern History, 4, 2001, 337-78 ; pour un exemple de cette approche, voir : Amiya Kular BAGCHI, Private Investisment in India, 1900-1932, Cambridge, Cambridge University Press, 1972.

[27]

Pour l’Allemagne, Alexander DEMANDT, Ungeschehene Geschichte, Ein traktat über die Frage, Was wäre wenn ?, Göttingen, V&R, 1986 (réédité en 2001 et 2005).

[28]

Stuart MC INTYRE, Sean SCALMER (ed), What If ? Counterfactual essays in Australian History, Carlton, Melbourne University Publications, 2006 ; Nigel TOWNSON, Historia Virtual de Espana (1870-2004), Madrid, Taurus, 2004.

[29]

N. FERGUSON, Empire. How Britain Made the Modern World, Londres, Penguin Books, 2004.

[30]

Richard J. EVANS, « Telling it like it wasn’t », Historically Speaking, 5-4, march 2004, p. 11-15.

[31]

E. J. HOBSBAWM., On History, Londres, Weidenfeld and Nicholson, 1997.

[32]

Ronald W. WALTERS, « African reparations : dealing with a unique and unprecedented moral debt » , in A. MAZAMA (ed.), Africa in the 21st Century : Toward a New Future, Londres, Routledge, 2007, p. 268, cité par D. LAMBERT, op. cit.

[33]

Walter RODNEy, How Europe Underdeveloped Africa, Dar Es Salaam, Bogle-L’ouverture Publications, 1973, p. 101.

[34]

Ibidem.

[35]

Voir par exemple R. J. EVANS, « Telling it like it wasn’t », op. cit.

[36]

Entre autres, Michel DE CERTEAU, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987 ; Roger CHARTIER, Au bord de la falaise, Paris, Albin Michel, 1998 ; Krystof POMIAN, Sur l’histoire, Paris, Gallimard, 1999 (première partie : « Histoire et fiction »).

[37]

Nous utilisons ici la définition ample et pragmatique de la fiction, voir Jean-Marie SCHAEFFER, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, 1999, et « Vérités de la fiction », L’Homme, 175-176, 2005. Dans ce cadre, la diversité des objets susceptibles d’être fictionnels est très grande (œuvres romanesques, mythes, hypothèses scientifiques, jeux et mystifications etc.). Nous comprenons ici, pour l’instant, la fiction dans sa dimension littéraire et liée au problème du vrai et du faux. Sur la distinction à effectuer entre fiction et littérature, voir Etienne ANHEIM, Antoine LILTI, « introduction », in « Les savoirs de la littérature », Annales HSS, 64-2, 2010, p. 253-260.

[38]

Thomas Pavel rappelle en effet que la fiction est un des moyens de sortir du « réel » et de mener une entreprise de comparaison (Thomas PAVEL, Univers de la fiction, op. cit.) ; sur la fonction de distanciation de la fiction, voir également J.-M. SCHAEFFER, op. cit. ; l’examen des « savoirs de la littérature » est présentée dans Etienne ANHEIM, Antoine LILTI, , op. cit. Il faudrait voir aussi la façon dont certains spécialistes de littérature abordent ce « savoir » (comme une préthéorie, suggestive et plurivoque, variant selon les périodes et les sociétés) : Guillaume BRIDET, « Ce que les sciences humaines font aux études littéraires (et ce que la littérature fait aux sciences humaines) », LHT (Littérature, Histoire, Théorie), 8, publié le 16 mai 2011 [En ligne], URL : http://www.fabula.org/lht/8/8dossier/228-bridet.

[39]

Parmi d’autres, voir Jean-Yves GRENIER, Claude GRIGNON et Pierre-Michel MENGER (éd.), Le modèle et le récit, Paris, Éditions de la MSH, 2001.

[40]

Sur ce processus, voir Pierre-Michel MENGER, « Kontrafakten », in A. KWASCHIK, M. WIMMER (hg.), Von der Arbeit des Historikers : Ein Wörterbuch zu Theorie und Praxis der Geschichtswissenschaft, Berlin, Transcript Verlag, 2010, p. 123-127 ; et Stephen MORGAN, Christopher WINSHIP, Counterfactual and Causal Inference Methods and Principles for Social Research, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

[41]

Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil-Points, 1996 (« L’expérience imaginaire », p. 175-176).

[42]

Kenneth POMERANZ, « Without coal ? colonies ? calculus ? counterfactuals and industrialization in Europe and China », in Philip TETLOCK, Richard LEBOW, Geoffrey PARKER, Unmaking the West, « What-If » Scenarios that Rewrite World History, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2006, p. 241-276.

[43]

Kenneth POMERANZ, Une grande divergence (2000), Paris, Albin Michel, 2010 ; Kenneth POMERANZ, La force de l’empire. Révolution industrielle et écologie, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine, Alfortville, éditions è®e, 2009.

[44]

« Parfois, voir ce qui aurait pu se passer si on changeait l’une des conditions antécédentes m’a aidé à identifier d’autres facteurs qui étaient fermement inscrit dans la culture et la société chinoises, tout en les définissant plus justement et précisément que dans les comparaisons antérieures » (K. POMERANZ, « Without Coal ?... », art. cit., p. 266).

[45]

Mona OZOUF, Varennes, Paris, Gallimard, 2005, p. 112.

[46]

Sur ces définitions, voir Thomas PAVEL, Univers de la fiction, Paris, Seuil, 1988. L’imagination, de son côté, peut se définir comme la capacité de production des images, mais dans sa dimension créatrice. En ce sens, elle est bien liée à la fiction (qui serait son produit), à l’empathie (capacité de se mettre à la place de), à la subjectivité (liée à l’émotion et à l’individu), à la narration (mise en intrigue) et à la mise en visibilité (par le pouvoir des images), tous éléments étant liés mais ne se recoupant pas. Sur les frontières poreuses entre approche hypothético-déductives et interprétatives, voir J.-Y. GRENIER, C. GRIGNON et P.-M. MENGER (éd.), Le modèle et le récit, op. cit.

[47]

Thomas Pavel rappelle par exemple que la fiction est un des moyens de sortir du « réel » et de mener une entreprise de comparaison (T. PAVEL, Univers de la fiction, op. cit. ; sur la fonction de distanciation de la fiction, voir également J.-M. SCHAEFFER, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, 1999).

[48]

Davis LEWIS, Counterfactuals, Oxford, Blackwell, 1973. Pour Lewis, en mobilisant des schèmes logiques tirés de la logique modale, on définit des mondes possibles à partir desquels il est possible de mener une analyse comparée sûre, c’est-à-dire de tirer des conclusions permettant de distinguer avec plus de certitudes le vrai du faux.

[49]

Jean-Claude PASSERON, Le raisonnement sociologique (1991), Paris, Albin Michel, 2006. Encore faut-il en ce cas garder à l’esprit les préventions de l’auteur à l’égard des tentations littéraires de la sociologie.

[50]

Isaiah BERLIN, Historical Inevitability, Oxford, Oxford University Press, 1954 (le texte est à l’origine du regain de la pratique contrefactuelle à Cambridge à la fin des années 1950 et a suscité de vifs débats).

[51]

Paul LACOMBE, De l’Histoire considérée comme science. Introduction à l’histoire littéraire, Paris, Hachette, 1894.

[52]

Raymond ARON, Introduction à la Philosophie de l’Histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique, Paris, Gallimard, 1938.

[53]

Raymond ARON, Dimensions de la conscience historique, Paris, Plon, 1961, p. 186-187.

[54]

Stuart J. Thorson, Donald A. Sylvan, « Counterfactuals and the Cuban missile crisis », International Studies Quaterly, 26, 1982, PAGES ?.

[55]

Philip E. TETLOCK, Richard Ned LEBOW, Geoffrey PARKER (ed.), Unmaking the West..., op. cit.

[56]

Christophe BADEL, « Introduction. Les modèles impériaux dans l’Antiquité », Dialogues d’histoire ancienne, supplément 5, 2011, p. 9-25.

[57]

Ces catégories concernent même, comme cela a été rappelé récemment « l’œuvre d’art » : cf. certaines étapes du raisonnement de Pierre-Michel MENGER, « Le travail à l’œuvre. Enquête sur l’autorité contingente du créateur dans l’art lyrique », Annales HSS, 10-3, 2010, p. 743-786.

[58]

Franklin MENDELS, « Proto-industrialization : The first phase of the industrialization process », The Journal of Economic History, 32-1,1972 241-261.

[59]

K. POMERANZ, « Without Coal ?... », art. cit.

[60]

N. FERGUSON (ed.), Virtual History..., op. cit. ; Andrew ROBERTS (ed.), What Might Have Been, Weidenfeld & Nicolson, 2004.

[61]

Ainsi Marx, en 1852, dans Le 18 Brumaire utilise cette démarche pour mettre au jour des phénomènes structuraux, pour mesurer les rapports de force. Il se demande : « Pourquoi le prolétariat parisien ne s’est-il pas soulevé après le 2 décembre ? La chute de la bourgeoisie n’était encore que décrétée, et le décret n’avait pas encore été mis à exécution. Tout soulèvement sérieux du prolétariat aurait immédiatement rendu une nouvelle vigueur à la bourgeoisie, l’aurait réconciliée avec l’armée et valu aux ouvriers une nouvelle défaite de Juin », Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, in Œuvres Politiques 1, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1994, p. 529.

[62]

« The “what if ?” dimension goes to the core of the Marxist revolutionary project », écrit Slavoj ŽIŽEK, (« Lenin Shot at Finland Station », London Review of Books, vol. 27, n°16, 18 août 2005, p. 23).

[63]

Rappelons les réflexions de W. Benjamin et son appel à restituer les possibles enfouis, mais toujours là, du passé (Walter BENJAMIN « Sur le concept d’histoire », Œuvre, II, Paris, Denoël, 1972) ; voir également pour une discussion avec les sciences humaines Pierre ?? SIMAY (éd.), « Walter Benjamin », n° spécial des Cahiers d’anthropologie sociale, 2007).

[64]

Paul RICOEUR, Temps et récit, t. I, Paris, Seuil, 1983, p. 331-332.

[65]

P. RICOEUR, « Identité narrative et communauté historique », Cahier de politique autrement, octobre 1994.

[66]

François HARTOG, Régimes d’historicités. Présentisme et expérience du temps, Paris, Seuil, 2003.

[67]

Richard SAINT-GELAIS, « Quelques avatars de l’advenu : excursions en uchronie » in L’Empire du pseudo. Modernités de la Science Fiction. Québec, Nota bene, 1999.

[68]

Voir Philip TETLOCK, Aaron BELKIN, « Counterfactual thought experiments in world politics : logical, methodological, and psychological perspectives » in Counterfactual Thought Experiments in World Politics, Princeton, 1996, p. 1-39.

[69]

Carlo GINZBURG, À distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Gallimard, 2001.

[70]

Joachim LOSEHAND, Die letzten Tage des Pompeius, Wien, Phoibos Verlag, 2008. Le titre de cette dernière partie est justement « Nicht die letzten Tage ».

[71]

John KEEGAN, « How Hitler could have won the war », in Robert COWLEY (ed.), What If ? : Military Historians Imagine What Might Have Been, Londres, Pan Books, 2001, p. 295-305.

[72]

Reinhardt KOSELLECK, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 : pour une discussion critique des relations entre les deux approches, voir Ged MARTIN, Past Futures. The Impossible Necessity of History, Toronto, University of Toronto Press, 2004 (notamment p. 212-213).

[73]

De manière significative, la récente synthèse d’André Loez contient une sous-partie « la guerre anticipée et imaginée » (André LOEZ, La Grande Guerre, Paris, la Découverte, 2010).

[74]

Appel à communication du colloque « Future wars, imagined wars : towards a cultural history of the pre-1914 period » qui s’est déroulé en novembre 2011 ; voir aussi Roxanne PANCHASI, Future Tense : The Culture of Anticipation in France between the Wars, Ithaca, Cornell University Press, 2009.

[75]

Andrew ABBOTT, « À propos du concept de turning point », in Marc BESSIN, Claire BIDART, Michel GROSSETTI (éd.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte, 2010, p. 191.

[76]

Outre le précédent article cité, voir également « Temporality and process in social life », in Times Matter, Chicago, University of Chicago Press, 2001, p. 209-240, ainsi que Jean-Louis FABIANI « Pour en finir avec la réalité unilinéaire : Le parcours méthodologique d’Andrew Abbott », Annales. HSS, 58-3, mai-juin 2003, p. 549-565.

[77]

Pour les deux premiers, à propos du cas allemand d’avant 1914, voir Sheri E. BERMAN, « Modernization in historical perspective : the case of Imperial Germany », World Politics, 53-3, april, 2001, p. 431-462 ; pour le second, voir les pistes stimulantes proposées dans M. BESSIN, C. BIDART, M. GROSSETTI (éd.), Bifurcations, op. cit.

[78]

Alain CORBIN, « Préface », in Isabelle POUTRIN, Le XIXe siècle, science politique et tradition, Paris, Berger-Levrault, 1995, p. XII.

[79]

Benjamin Alder WURGAFT, « Walter Benjamin and the counterfactual imagination », History and Theory, 49, oct. 2010, p. 361-383.

[80]

Cette distinction est empruntée à l’économiste et philosophe Pierre Livet. Le « virtuel » désigne des possibles qui ont plus de factualité que de simples possibles de représentations. Pour lui, « Les activités sociales et économiques ne dépendent pas seulement du factuel actuel, mais de contrefactuels : de faits qui ne sont plus, de faits qui ne sont pas encore, d’états de choses dont l’existence est évitée ou qu’on n’a pas réussi à faire passer dans l’existence. » De fait, « on peut même montrer que sans ces êtres virtuels, il n’existerait pas de sociétés » (in « la substituabilité comme condition des êtres sociaux, les conditionnels et la prédication » Igitur, argument philosophique, vol 2, n°2 1.13).

[81]

Siegfried KRACAUER, L’histoire des avant-dernières choses (1961), Paris, Stock, 2006, p. 157-158.

[82]

Il s’agit de R.P. Carlisle, professeur d’histoire à Rutgers University et spécialiste d’histoire politique et militaire ; la maison d’édition est ABC Clio.

[83]

Ces questions sont du type « la pauvreté est-elle inévitable dans des sociétés capitalistes comme les États-Unis ? », in Rodney P. CARLISLE, Geoffrey GOLSON, American in Revolt during the 1960’s and 1970’s, Santa Barbara, ABC Clio, 2008 (chapitre consacrée à la « guerre contre la pauvreté » engagée par Nixon).

Résumé

Français

L’histoire contrefactuelle – « que se serait-il passé si ? » – connaît actuellement un certain engouement éditorial et a fait l’objet dans les pays anglophones d’un vigoureux débat il y a une dizaine d’années, qui s’est achevé sur un consensus prudent. Pourtant, loin de ces usages polémiques dont les raisons sont explorées ici, un examen plus serré suggère, comme l’avait déjà identifié Max Weber, qu’il s’agit aussi d’un mode plus ordinaire du raisonnement, notamment en sciences sociales. La question n’est donc pas de savoir s’il faut promouvoir ou rejeter cette démarche, mais plutôt, à partir d’une lecture interdisciplinaire, de détecter les enjeux, risques et propositions que recouvre son explicitation. Trois aspects sont analysés ici : le rapport histoire/ fiction, le poids du déterminisme et de la causalité, les implications politiques d’une attention aux futurs non advenus. À partir du constat des tensions que fait saillir l’examen contrefactuel, l’article reprend ensuite de manière détaillée la critique de divers usages courants, et propose d’autres manières de faire qui semblent plus pertinentes, certaines évidentes, d’autres expérimentales, dans le but d’enrichir la boîte à outils historienne. Favorisant, ainsi, la relecture des sources, le rejet de la téléologie, l’analyse de moments critiques, l’élaboration de conceptions plus fines et discontinues des temporalités, et la mise en œuvre d’exercices pédagogiques et ludiques, la démarche contrefactuelle permet surtout au chercheur d’appréhender la question essentielle, mais délicate, des possibles en histoire.

MOTS-CLÉS

  • Historiographie
  • XXe siècle
  • fiction
  • causalité
  • usages politiques du passé

English

Investigating possible worlds. Counterfactual approaches and « road not taken » in HistoryCounterfactual history – “what would have happened if ?” – is currently receiving keen editorial interest and was, roughly ten years ago in anglophone countries, the subject of vigorous debate, which concluded with a cautious consensus. Yet, far from any polemical uses, the reasons for which are explored here, closer examination suggests, as already identified by Max Weber, that it is also a more ordinary way of reasoning, particularly in social sciences. It is therefore not a question of whether the approach should be promoted or rejected, but rather of detecting, through interdisciplinary literature, the challenges, risks and propositions resulting from its explicitness. Three aspects are analysed here : the relationship between history and fiction, the weight of determinism and causality, and the political implications of focus on futures that never happened. Based on the observation of tension brought to light by counterfactual analysis, the article then takes a detailed look at criticism of various common uses and proposes further approaches which seem more pertinent – some evident, others experimental – with a view to enriching the historian’s toolbox. Thus, in encouraging the rereading of sources, the rejection of teleology and the analysis of critical moments, as well as the development of more precise and discontinuous concepts of temporalities and the implementation of pedagogical and ludic exercises, the counterfactual approach enables the researcher in particular to comprehend the essential, yet subtle, issue of possible worlds in history.

KEYWORDS

  • Historiography
  • 20th century
  • fiction
  • causality
  • political uses of the past

Plan de l'article

  1. LE RENOUVELLEMENT D’UN ANCIEN DÉBAT DES SCIENCES SOCIALES
  2. RAISONNEMENT HISTORIQUE ET REJET DU DÉTERMINISME
  3. RISQUE D’ANACHRONISME ET EXPLORATION DES « FUTURS » DU PASSÉ

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