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1En France, l’histoire des savoirs vétérinaires et de leur profession manque de travaux de référence, et repose encore majoritairement sur les écrits de vétérinaires intéressés par l’histoire de leur métier [1]. Ronald Hubscher est l’un des rares historiens à s’être penché sur leur développement professionnel, envisagé « depuis la modeste activité originelle confondant le travail de la maréchalerie avec les soins prodigués aux animaux, jusqu’à la légitimation scientifique et sociale des vétérinaires leur permettant de conquérir leur autonomie et de faire reconnaître leur spécificité dans l’espace sanitaire » [2].

2Jusqu’au milieu du XXe siècle, les vétérinaires sont dépeints par R. Hubscher dans leur lutte contre les praticiens empiriques, mobilisant un discours de dénonciation d’une très grande stabilité alors même que, loin de représenter un groupe social uniforme et figé, maréchaux et « empiriques » ont – comme les vétérinaires – changé leurs pratiques tout au long des XIXe et XXe siècles [3]. C’est le contenu des savoirs vétérinaires et leurs frontières poreuses et protéiformes (au sujet desquels Hubscher demeure allusif) qui nous intéresseront ici, en insistant sur la transformation concomitante des statuts et des savoirs appréhendés sous l’angle des enseignements dispensés dans les Écoles vétérinaires, lieux privilégiés d’institution de la profession. L’entrée par les savoirs permet d’éclairer de manière nouvelle l’histoire du développement professionnel des vétérinaires français, qui apparaît d’autant plus influencé par le modèle de la profession « médicale » que le contenu des enseignements mobilise savoirs chirurgicaux, médicaux et pharmaceutiques, au point de parfois se confondre, jusqu’à aboutir, à la fin du XIXe siècle, à faire des vétérinaires français de véritables agents sanitaires impliqués dans le contrôle de la contagion humaine et animale.

3Ainsi, cet article examine comment la création d’un enseignement formel vétérinaire a supposé la formulation pédagogique de savoirs sur l’anatomie et les pathologies de l’animal. Ce souci de transmission pédagogique a incité les premiers enseignants des Écoles – et en tête, Claude Bourgelat – à privilégier une approche théorique et une revendication de scientificité pour se positionner, de manière parfois assez radicale, vis-à-vis des savoirs et savoir-faire des autres métiers et corporations avec lesquels ils étaient en concurrence pour délivrer des soins aux animaux. Cette systématisation a accompagné un travail de découpage de frontières [4] destiné à établir une double démarcation, à la fois institutionnelle (par la création d’un enseignement formel [5] sanctionné par l’octroi d’un diplôme), mais aussi cognitive, en théorisant les savoirs sur l’animal ainsi qu’en élaborant un vocabulaire propre. On analysera ce « travail de frontières » en mettant en évidence l’existence de nombreuses « zones grises » entre les savoirs vétérinaires et les savoirs des autres corps, métiers et professions, qu’ils soient maréchaux, hongreurs, médecins, pharmaciens, ou encore agronomes. Sans approfondir l’étude des savoirs partagés avec ces professions (savoirs pharmaceutiques, agronomiques ou communs à la maréchalerie, qui ont fait, pour certains, l’objet d’analyses historiques détaillées [6]), on étudiera plus particulièrement les autres formes de savoirs que les vétérinaires se sont appropriées (médecine et chirurgie) et ont graduellement rendues spécifiques de l’« Art vétérinaire ». Cette asymétrie dans l’analyse vise à renforcer la démonstration selon laquelle les Écoles vétérinaires ont progressivement spécialisé leurs savoirs, favorisant les enseignements théoriques et scientifiques au détriment des savoir-faire plus « manuels » partagés initialement avec d’autres corporations. Adaptant les techniques chirurgicales à l’enseignement, afin de développer de nouvelles connaissances en anatomie et en physiologie animale, les élites vétérinaires ont développé de nouveaux savoirs cliniques, physiologiques et thérapeutiques qui les ont poussées à s’identifier aux médecins, des hommes dont l’ascension sociale représentait aussi un modèle de réussite professionnelle. Parallèlement, les Écoles ont durci progressivement leurs conditions d’admission, contribuant à la délimitation progressive de domaines de compétence propres. Mettant sur pied ce qu’Andrew Abbott nomme un « système de savoirs gouverné par l’abstraction », les vétérinaires ont re-problématisé la question de la contagion – humaine comme animale – et proposé leur expertise à l’État tout comme aux éleveurs dans le « traitement » du problème des maladies transmissibles [7], ce qui leur a donné leur premier marché protégé au sens du sociologue Eliott Friedson : la reconnaissance par l’État du monopole d’exercice sur les maladies contagieuses [8].

4L’analyse est menée à partir des programmes des enseignements délivrés à l’École d’Alfort [9], puisque la validation légale des matières soumises au concours, comme du contenu des enseignements, a été une étape essentielle de cette institutionnalisation des savoirs et pratiques du corps vétérinaire ainsi que des formes de leur mobilisation dans l’exercice de la médecine des animaux.

LA NAISSANCE D’UN CORPS D’ÉTAT

5Avant la création des premières écoles vétérinaires, la pratique de la médecine des animaux ne constituait pas l’apanage d’un groupe d’individus particulier, en ce sens que de nombreux métiers possédaient des savoir-faire techniques qui s’apparentaient à l’art vétérinaire. Si les maréchaux-ferrants étaient les plus fréquemment sollicités, forgerons, hongreurs, barbiers, accoucheurs et autres guérisseurs faisaient également partie de ceux qui, en échange d’une rétribution, prodiguaient leurs soins aux animaux domestiques lorsque les paysans ne pouvaient s’en occuper eux-mêmes. Ces savoir-faire relevaient de l’expérience des divers corps de métiers, perpétués par un système d’apprentissage où les élèves observaient et reproduisaient les gestes de leurs maîtres.

6En 1762, Claude Bourgelat, écuyer du roi qui dirigeait à ce titre l’académie d’équitation de Lyon, obtint l’accord et le soutien de son ami, le contrôleur général des finances Henri Bertin, pour fonder la première École royale vétérinaire de France, qui fut également la première d’Europe. Son idée était d’annexer à l’académie une école de maréchalerie qui aurait formé plus rigoureusement des fils de maréchaux-ferrants à l’art de la ferrure ainsi qu’au traitement des maladies des pieds des chevaux [10]. Bourgelat, désirant l’appui de Bertin, s’inscrivait parfaitement dans sa politique physiocratique de soutien à l’agriculture, et il spécifia dans ses premiers Règlemens vouloir contribuer « à la conservation [des animaux domestiques], donc à l’augmentation des richesses de l’État » [11]. Celui-ci ne cherchait pas, en effet, à créer une école privée, comme certains maréchaux (la famille Lafosse par exemple) l’avaient fait à la même époque, mais bien une école royale, financée par le Trésor royal, qui aurait servi les ambitions politiques que son statut social bourgeois ne pouvait lui permettre [12].

7Nombre d’auteurs ont insisté sur le contrôle des maladies animales comme élément principal ayant motivé la création des Écoles royales vétérinaires [13]. S’il est indéniable que les maladies épizootiques ont été prises en considération, il semble au contraire que la raison d’être d’une telle institution ait d’abord été la normalisation des soins portés aux chevaux : pendant presque un siècle, les savoirs enseignés à l’École vétérinaire se centrèrent sur l’étude quasi-exclusive de l’anatomie et des pathologies des équidés, alors que celle relative aux pathologies des autres animaux demeura anecdotique, sans pour autant remettre en cause le financement des enseignements. Celui-ci était gratuit dans les Écoles vétérinaires. Néanmoins, il restait à payer la pension complète et le matériel nécessaire à l’étude. Un système de bourses permettait alors aux provinces de financer entièrement l’apprentissage d’élèves qui, en retour, s’engageaient à venir pratiquer leur art dans leur région d’origine une fois diplômés. Partageant la position de Jacques Mulliez qui relie la fondation des Écoles vétérinaires au « désir de favoriser l’extension et la préservation de l’élevage en général » ainsi qu’à l’administration des haras [14], nous situons la création des Écoles vétérinaires dans la continuité du mouvement colbertiste initié un siècle plus tôt, qui avait vu naître les premiers corps d’État modernes dont la mission consistait à former des techniciens capables de transformer le pays, sa défense et surtout ses voies de communication [15].

8Comme l’explique Jacques Mulliez, l’idée de « dégénérescence » des races équines, communément admise en France par les élites intellectuelles et militaires depuis la seconde moitié du XVIe siècle, était mobilisée pour justifier la pénurie de chevaux de guerre et, par extension, les échecs militaires de la cavalerie française [16]. Ainsi, les victoires prussiennes sur la France lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763) avaient convaincu Louis XV et son secrétaire d’État à la Guerre, le duc de Choiseul, de la nécessité de se doter d’une nouvelle cavalerie, celle du royaume de France semblant manquer cruellement de chevaux de selle, entraînés et en bonne santé [17]. Choiseul reprit alors momentanément la direction des haras (créés par Colbert sous Louis XIV) [18] avant de la confier en 1764 à Claude Bourgelat (qui devint « commissaire général des haras du royaume »), et créa quatre grandes écoles de cavalerie dans le cadre de sa réforme de l’armée en 1762 [19]. À partir de ce moment-là, l’État devint entièrement responsable des achats de chevaux militaires, tâche qui incombait auparavant aux chefs de régiments.

9La formation d’un corps d’État chargé d’apporter un soin aux chevaux de l’armée royale s’inscrivait clairement dans cette lignée modernisatrice : dès 1769 (quatre ans après l’ouverture de l’École d’Alfort, soit la durée du cursus), des « maréchaux-experts », dont la formation avait été entièrement financée par l’État, furent ainsi diplomés des Écoles vétérinaires pour servir dans les régiments [20]. Quant aux autres étudiants, s’ils avaient bénéficié d’une bourse, ils devaient retourner dans leurs provinces d’origine pour y pratiquer leur art. Ce retour devait vraisemblablement permettre d’améliorer l’état des rendements et de la qualité des chevaux provenant des remontes d’élevages privés à partir desquels étaient sélectionnés les chevaux de l’armée, car Bertin avait exigé que les inspecteurs des haras soient exclusivement diplômés des Écoles vétérinaires [21], afin de permettre la sélection des reproducteurs sur des critères scientifiques uniformisés à l’échelle du territoire.

10Il semble ainsi intéressant de regarder la première constitution d’un corps de vétérinaires comme une tentative de mise en place d’un instrument de contrôle privé établi par l’État sur la qualité des chevaux de remonte et sur la production de chevaux à usage militaire [22]. Ainsi, Philibert Chabert (1737-1814), ex-garçon général des armées du duc de Montmorency-Luxembourg et l’un des premiers enseignants de l’École de Lyon avant de diriger celle d’Alfort à la mort de Bourgelat en 1779, fut chargé de l’inspection des chevaux du royaume en 1788 pour le compte du ministre de la Guerre, ce qui montre bien que les premiers vétérinaires étaient déjà délégués en tant qu’experts d’État en matière de qualité des chevaux [23].

11L’École royale vétérinaire de Lyon, suivie bientôt par celle d’Alfort (1765), à proximité de Paris, s’organisèrent sur le modèle de ces corps d’État dispensant un enseignement scientifique et dont l’existence légale dépendait d’une ordonnance du roi. Bourgelat lui-même incarnait la figure-type du « technicien d’élite » : issu de la bourgeoisie anoblie qui lui avait fourni une formation lettrée et cultivée, célèbre pour son fameux traité des Élémens d’Hippiatrique qui lui avait valu son statut de correspondant de l’Académie des sciences, il était l’auteur de nombreux articles relatifs à l’art de la maréchalerie et du manège dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

12Seule différence notable avec les grands corps d’État, les élèves vétérinaires n’étaient pas issus de la haute bourgeoisie ni de la noblesse. L’École vétérinaire s’adressait à sa création aux fils de maréchaux recrutés sur la base d’un examen d’entrée relativement sélectif (connaître l’orthographe française, savoir forger un fer à cheval et posséder une « constitution convenable » pour l’art vétérinaire, c’est-à-dire être suffisamment fort pour être capable d’accomplir les travaux physiques liés à l’art de la forge). On retrouve ici la marque du modèle corporatif caractéristique de la société de corps [24]. Afin de renforcer l’esprit de corps, les élèves étaient admis en internat pour une durée de trois ans (qui devint quatre ans en 1765, ce qui était globalement dans la norme des enseignements des écoles d’ingénieurs de l’époque). Le port de l’uniforme, un « surtout » bleu avec des boutons en cuivre arborant la fleur de lys et la mention « École royale vétérinaire » auquel étaient ajoutés des galons en or selon le « grade » des chefs, professeurs et du directeur, rappelait les codes et la taille des uniformes militaires, comme pour tous les autres grands corps d’État qui jouaient un rôle dans la défense nationale. Les relations sociales dans l’École étaient patriarcales, dominées par la figure emblématique de Bourgelat qui rédigea tous les manuels d’apprentissage, recruta les premiers enseignants tels que le chirurgien-anatomiste Honoré Fragonard [25] et le maréchal Philibert Chabert, et forma personnellement les suivants, choisis parmi ses meilleurs élèves.

13Selon Bourgelat, cette école devait permettre de perfectionner des fils de maréchaux afin de les différencier de leurs pères par des savoirs moins empiriques, basés principalement sur l’étude théorique et pratique de l’anatomie de l’animal et d’institutionnaliser la médecine du cheval. Il fonda ainsi une nouvelle science des chevaux, plus basée sur l’« hippiatrique » que sur la « maréchalerie » renvoyant plutôt à l’art de la forge. L’une de ses premières actions fut de définir un vocabulaire propre à sa nouvelle discipline. Dans cette création, le rapport au savoir encyclopédiste et académique était au cœur de ses préoccupations. Bourgelat considérait qu’il était indispensable de fournir une nomenclature française et nationale des affections animales, caractérisées de manières diverses et variées selon les régions et patois locaux, le plus souvent en fonction des symptômes les plus frappants éprouvés par l’animal. Explicitant sa démarche dans ses Reglemens, Bourgelat décida de choisir « de préférence les noms de la médecine des hommes » plutôt que le vocabulaire de la maréchalerie [26]. Il choisit également de lui emprunter sa méthode d’enseignement : initié à la dissection anatomique des chevaux par des chirurgiens lyonnais, Bourgelat basa son enseignement sur l’observation attentive et comparative de l’anatomie – normale et pathologique – des animaux : la « zootomie ». Selon lui, les élèves vétérinaires devaient ainsi se familiariser avec les techniques de dissection et d’observation, en commençant d’abord par l’étude des os, « l’ostéologie », des divers animaux (« hypostéologie » pour les chevaux ; « oistéologie » pour les moutons ; « bostéologie » pour les bovidés). Cette observation devait se poursuivre par celle des téguments, des viscères, enfin par celle des muscles, « la myotomie », des vaisseaux, « l’angéiologie », des nerfs, « la névrologie », et enfin des « glandes » : « l’adénologie », comme le préconisaient les règles de l’anatomie médicale [27]. Il est intéressant de noter ici l’invention sémantique qui permettait à Bourgelat de classifier scientifiquement l’ensemble des tissus animaux, contribuant à modifier le rapport au savoir portant sur le corps de l’animal, mais surtout à définir littéralement un langage spécialisé, avec un vocabulaire propre, qui différenciait les vétérinaires de l’exercice empirique [28].

14Comme dans tout corps d’État, la carrière vétérinaire se voyait consacrée par un privilège royal, l’octroi du « brevet d’artiste vétérinaire privilégié du roi », accordé dès 1765 aux élèves ayant terminé avec succès leurs études de médecine vétérinaire. Le privilège devait susciter l’admiration et la confiance de leur clientèle et leur donner un avantage sur les autres praticiens non diplômés. Or, concrètement, le diplôme royal ne conférait aucun monopole particulier sur le marché des soins aux animaux, exception faite des « maréchaux-experts », sous-officiers placés au rang de maréchal des logis surnuméraire qui, seuls, étaient habilités à soigner les chevaux de l’armée royale, comme le spécifiait le règlement de cavalerie de 1788 [29]. Cependant, ce statut témoignait de la reconnaissance par l’État d’un corps technique dont les compétences se situaient quelque part entre la médecine humaine et l’agriculture.

ZONES GRISES ET TRAVAIL DE FRONTIÈRES

Vétérinaires, maréchaux et autres « empiriques »

15Les maréchaux-ferrants et autres praticiens empiriques partageaient avec les vétérinaires les mêmes savoirs relatifs aux maladies animales, à l’anatomie du cheval, au travail de la forge et à la pratique de la ferrure (techniques de maréchalerie), les techniques de castration des chevaux et des taureaux ainsi que bon nombre d’opérations simples du sabot du cheval. Ces praticiens sans diplôme étaient généralement capables d’aider aux accouchements difficiles des animaux, de réduire certaines fractures comme de soigner les plaies (induites par des maladies ou des blessures) ce qui permettait de conserver sa valeur à l’animal. Les techniques qu’ils possédaient étaient singulièrement proches de celles employées par les vétérinaires bien qu’ils n’aient pas reçu le même type de formation. Les apprentis qui se destinaient à l’exercice de la maréchalerie choisissaient un maître pendant quelques années, puis « roulaient » selon le principe du compagnonnage : allant de commune en commune, ils apprenaient ainsi diverses techniques au contact de plusieurs maîtres, avant de rentrer le plus souvent dans la localité dont ils étaient originaires et de s’établir à leur compte [30]. Leurs compétences dépendaient donc étroitement des qualités des maîtres qui formaient les maréchaux. Certains devenaient même très expérimentés, parfois tout autant capables que les vétérinaires de rédiger des manuels destinés à la formation des générations suivantes.

16Le plus célèbre d’entre eux, Philippe Étienne Lafosse (1738-1820), issu d’une famille déjà réputée de maréchaux qui lui avaient transmis leurs savoirs et savoir-faire, avait reçu une éducation portant sur des notions d’équitation, d’escrime, de dessin, de musique, d’anglais et d’anatomie humaine (enseignée à la faculté de médecine de Paris). Lafosse, qui n’avait pas été appelé à enseigner à l’École d’Alfort [31], créa en 1767 dans Paris intra-muros sa propre école de maréchalerie, avec un amphithéâtre où des dissections anatomiques étaient pratiquées sur des cadavres de chevaux. Il publia en 1766 Le guide du maréchal (réédité en 1803), très célèbre y compris parmi les vétérinaires [32]. Ce traité abordait cinq thèmes relatifs aux savoirs des maréchaux : l’anatomie du cheval, « les erreurs des anciens et des modernes et les fraudes des charlatans » (montrant que même les maréchaux non diplômés des Écoles avaient développé un système hiérarchique différenciant les apprentis, formés dans des boutiques de maréchalerie, de la multitude de guérisseurs et rebouteux exerçant à ce titre dans les campagnes) [33], les maladies internes des chevaux, les maladies externes des chevaux, le traité de ferrure.

17Ainsi, les savoirs relatifs à la médecine équine et à la ferrure étaient apparemment les mêmes pour les élèves diplômés des Écoles vétérinaires et ceux formés au contact d’un maître maréchal.

18La création des Écoles royales vétérinaires est à comprendre comme une première tentative de régulation et d’institutionnalisation de ces savoirs, qui supprimait l’hétérogénéité des enseignements liée à la qualité des maîtres maréchaux. Il s’agissait de fixer les savoirs par rapport à ce qui se transmettait de manière plus empirique, afin d’établir les premières bases d’une « science vétérinaire » professionnelle.

19Avant la création des Écoles vétérinaires, les soins délivrés aux chevaux, depuis le traitement de leurs maladies jusqu’à l’exercice de leur ferrure, étaient l’apanage des maréchaux-ferrants. Dans certaines villes, ils s’étaient organisés en corporation locale très puissante telle que « Les maistres fevres-maréchaux de la ville, faubourg et banlieue de Paris », qui avaient des lettres patentes de Louis XIV leur donnant le privilège de « panser, ferrer et médicamenter toutes les bêtes chevalines » [34]. Cherchant à différencier ses Écoles de ces corporations, Bourgelat tenta de « vétérinariser » la pratique de la forge et de la ferrure, en définissant les conditions rigoureuses de leur apprentissage.

20En effet, du temps de Bourgelat, la maréchalerie fournissait à l’École vétérinaire une source de revenus importante. Bon nombre de particuliers emmenaient leurs chevaux à Alfort dans le but de les faire ferrer correctement, ou de corriger certains défauts de posture de leurs animaux au moyen de fers « spéciaux », que les élèves apprenaient à confectionner. Les élèves, recrutés à l’École à partir d’un savoir qu’ils avaient acquis en boutique de maréchalerie ou au contact de leurs pères forgerons, devaient déjà avoir été familiarisés avec l’art « du fer et du feu », mais ils achevaient leur formation à l’École, auprès d’un « maître des forges ». Dans un premier temps, les élèves apprenaient à « la forge d’étude » comment manipuler le fer brûlant chauffé « à blanc » au contact du charbon, comment le tordre pour lui donner sa première courbure, puis, en le travaillant sur l’enclume, lui donner les diverses formes possibles : tout d’abord les fers simples, pour les chevaux et les bovins, puis les fers destinés à compenser une infirmité ou des vices d’aplomb des animaux, ou encore ceux qui s’avéraient nécessaires après certaines opérations du pied. Ensuite, à « la forge pratique », les élèves s’entraînaient à ferrer les animaux, en manipulant les pieds de chevaux morts, conservés à cet effet. Les élèves les plus avancés apprenaient alors à ferrer les animaux vivants qui venaient à l’École. Leurs gestes n’étaient probablement pas différents de ceux réalisés par les maréchaux-ferrants. Mais Bourgelat, dans ses Reglemens, avait théorisé la pratique de la forge et de la ferrure de sorte qu’elles semblaient différentes de celles réalisées par les maréchaux :

21

« Il n’en est peut-être aucune qui présente autant de difficultés et de complications que celle qui, aux yeux du commun des hommes, ne semble consister que dans la simple et grossière application d’une bande de fer sous le pied. La ferrure exige la plus grande et la plus longue habitude dans le maniement du fer : l’action de forger et de ferrer a des règles. […] sans des lumières profondes sur les beautés, les difformités, le mécanisme et les lois de la nutrition, de l’accroissement et de la reproduction de l’ongle, on ne peut agir qu’au hasard et non conséquemment aux divers états des pieds, à tels ou tels mouvements des membres et à la justesse ou à la fausseté de leur aplomb. Une routine toujours uniforme tient lieu de méthode, nulles vues conformes aux indications, et c’est ainsi qu’une multitude de chevaux périt dans les mains du Praticien ignorant, tandis que celui qui, capable d’allier aux ressources d’une théorie féconde celles d’une pratique qu’elle doit toujours éclairer […] conserve aisément ce qui est bien, répare de même ce qui est mal, remédie aux fuites inévitables des disproportions du corps ou en modifie les effets » [35].

22Il y avait donc clairement pour Bourgelat les « mauvais maréchaux » (« ignorants ») et les « bons maréchaux », qui se différenciaient principalement par le fait d’exercer une pratique « éclairée » de la forge, grâce aux enseignements théoriques et « scientifiques » dispensés dans les Écoles. À nouveau, l’identité du corps d’État passait par la conjonction entre théorisation et dénigrement des savoir-faire empiriques acquis par les corps de métiers et que les vétérinaires entendaient s’approprier et redéfinir pour en faire des savoir-faire propres.

23La forge resta très importante dans les Écoles vétérinaires tout au long du XIXe siècle. Mais au fur et à mesure de la spécialisation des savoirs dispensés, on assista à un déplacement des épreuves nécessaires au concours d’Alfort vers des matières de plus en plus générales, telles que les mathématiques, la géométrie, l’histoire ou la littérature, pour s’appuyer sur le modèle de formation des autres corps d’État. En corollaire, la pratique de la forge ne fut plus éliminatoire pour entrer à l’École à partir de 1865. L’arrêté du 16 mars 1893 la supprima en pratique, sans éliminer celle de la ferrure. En conséquence, l’École dut recruter à plein-temps un maréchal pour réaliser les fers nécessaires aux élèves (montrant par là que les maréchaux étaient parfaitement capables de réaliser les fers à usage thérapeutique que Bourgelat revendiquait comme savoir propre à l’École) [36].

24Ainsi, les savoirs vétérinaires au début de la création des Écoles n’étaient pas techniquement différents de ceux des maréchaux. Ces derniers, généralement originaires des endroits mêmes où ils officiaient, partageaient des racines communes avec leurs clients, conversant en « patois » plutôt qu’en français, ce qui contribuait encore plus à rapprocher les « empiriques » des fermiers, instaurant une confiance complice. Les élites rurales en étaient particulièrement conscientes et, selon Ronald Hubscher, n’hésitaient pas à faire appel à leurs services plus encore par clientélisme que par conviction. Les vétérinaires quant à eux vivaient mal le succès de « l’empirisme », qu’ils expliquaient à la fois par un manque de reconnaissance de leurs savoirs par le milieu agricole (auprès duquel ils pensaient apparaître comme des messieurs aux tarifs prohibitifs) ainsi que par l’agressivité des « empiriques » à leur égard, qui contribuait à les décrédibiliser [37]. Le vétérinaire Mialosque citait ainsi les propos d’un praticien « empirique » à l’égard d’un de ses confrères, tels qu’ils lui avaient été rapportés :

25

« C’est un monsieur[38] qui ne sait que monter à cheval, un pédant qui parle un langage inintelligible, un présomptueux sans pratique et sans instruction réelle, qui tuera autant d’animaux qu’il lui en sera mis en main ; à preuve, tel cheval, tel bœuf ou tel mulet que nous aurions juré de conserver et qui ont été promptement expédiés par un enfant qui ne sait encore rien » [39].

26Réellement prononcée par un praticien empirique ou imaginée par les vétérinaires, cette citation exprime néanmoins les tensions existant entre ces deux corps, le terme « monsieur » traduisant l’idée de distance que les praticiens empiriques et souvent leurs clients étaient supposés ressentir de la part des vétérinaires, la percevant comme du mépris pour leurs savoir-faire traditionnels. Face à ce rejet, le « praticien empirique » cité emploie le terme « enfant » pour renforcer la distinction qui existait pour lui entre un vétérinaire diplômé, tout juste sorti de l’École mais déjà « pédant », et les praticiens formés par apprentissage, possédant « l’expérience » de l’animal, la « maturité » des hommes qui ont « roulé » et développé leurs propres compétences par la « pratique » de leur métier. Dans la bouche de ces praticiens, l’apprentissage théorique des Écoles n’offrait aucun avantage, bien au contraire, car il contribuait à éloigner le praticien de sa clientèle par son « langage inintelligible », comme un enfant peine à se faire comprendre (en latin, infans signifie littéralement « qui ne possède pas la parole ») .

27Ainsi, les vétérinaires avaient dès la création des premières Écoles des difficultés à se différencier et à se faire reconnaître en tant que personnel qualifié par opposition aux praticiens non diplômés qui officiaient dans les campagnes, et que l’expérience populaire utilisait avec confiance et satisfaction.

28Le cheval était incontestablement au centre de tous les enseignements délivrés. Les cours portant sur son anatomie, tant extérieure qu’intérieure, observée et manipulée à partir des animaux vivants et des cadavres que l’École achetait, comptaient parmi les plus importants, des dissections portant sur des porcs, lapins ou parfois bovins étant réalisées de manière épisodique. Il fallut attendre 1847 pour que les cours d’anatomie s’ouvrent aux autres animaux, mais sans remettre en cause la suprématie des études portant sur l’anatomie équine [40].

29Les élèves apprenaient notamment à reconnaître les meilleurs animaux, les plus aptes à la course ou au trot en étudiant les allures, proportions et défauts cachés. L’objectif était de pouvoir être consulté comme expert lors de l’achat des chevaux, pour l’armée ou dans le civil. En effet, à la fin du XVIIIe siècle, la législation en matière d’achat et de vente de chevaux et de bétail n’était pas unifiée au niveau national mais dépendait des marchés locaux. Chaque région de France définissait ainsi par sa jurisprudence quelles maladies ou quels « défauts » des animaux pouvaient donner lieu à une action en garantie, débouchant sur l’annulation de la vente pour « vice rédhibitoire ». Il n’était pas rare que des chevaux achetés dans une région donnée ne puissent être vendus dans une autre, ce qui entraînait l’établissement de procès longs et compliqués. Dans son traité destiné à l’usage des paysans et marchands de chevaux, Philibert Chabert donne l’exemple de plusieurs ventes annulées pour vices rédhibitoires dans des circonstances complexes. Il montre bien l’avantage que pouvait apporter au moment de la vente ou de l’expertise légale (servant à valider ou invalider la vente devant un tribunal) l’expérience du vétérinaire, capable de reconnaître si l’animal acheté présentait des défauts cachés, en insistant sur la difficulté pour un marchand d’animaux, non formé à ces savoirs, d’identifier instantanément un cheval malade :

30

« Les marchands acheteurs voient d’abord les chevaux dans les écuries où ils sont pressés les uns par les autres ; le choix fait sur la figure seulement, on les sort pour les faire trotter vingt pas au plus, souvent dans un endroit très serré, où il y en a toujours un grand nombre qui trottent à la fois. Il faut ensuite que l’acheteur juge en un instant, et pour ainsi dire en un clin d’œil, des qualités ou des défauts extérieurs du cheval et conclue son marché sur l’assurance que lui donne le vendeur qu’il n’y a aucun vice rédhibitoire ni autre à appréhender ; ce qu’il fait toujours très affirmativement » [41].

31Ainsi, savoir reconnaître les qualités et défauts des chevaux présentait un atout certain pour la carrière professionnelle des vétérinaires, qu’elle soit civile (participant à l’amélioration des chevaux de carrosse ou de labour) ou militaire [42]. Cependant, cette compétence n’était pas le seul apanage des vétérinaires. Leur « expertise » était directement en concurrence avec celle des maréchaux lors des procès intentés aux marchands de chevaux ou de bestiaux lorsque l’animal présentait un défaut caché (maladie ou trouble comportemental) [43], car les maréchaux étaient considérés par les tribunaux comme également capables de pratiquer des diagnostics sur les maladies des animaux vivants ou encore de réaliser des autopsies afin de préciser les circonstances de la mort. Il était donc indispensable pour le devenir de la profession vétérinaire de développer des savoirs propres, permettant de définir une expertise que les praticiens empiriques ne pourraient leur contester.

Modèle médical, chirurgie et naissance d’une « clinique vétérinaire » ?

32Michel Foucault décrit comment, à la suite de la Révolution française, la réunion de la médecine et de la chirurgie, ainsi que l’instauration de l’hôpital comme lieu d’apprentissage des savoirs médicaux, ont permis de voir émerger la « clinique médicale ». Les multiples comparaisons des malades et de leurs corps systématiquement autopsiés après leur mort permirent de transformer le regard médical, passant d’une médecine individuelle consistant à traiter des symptômes par la recherche de l’équilibre des humeurs, à la recherche du « signe clinique », témoignant des lésions et dysfonctionnements à l’origine des maladies, à l’intérieur des corps [44]. Bourgelat avait placé au cœur de la formation de vétérinaire l’apprentissage des savoirs chirurgicaux, mis en pratique dans un amphithéâtre d’anatomie où les élèves s’exerçaient et apprenaient à observer sur des cadavres d’animaux, mais aussi dans un hôpital vétérinaire où les animaux malades étaient examinés par les élèves et leurs professeurs. S’agissait-il pour autant de la « naissance d’une clinique vétérinaire » ?

33Avec autorité, Bourgelat avait établi dans ses Reglemens que chaque élève devait recopier l’intégralité des manuels que lui-même avait rédigés, afin de se préparer aux matières qui allaient être enseignées. La lecture d’autres ouvrages leur était formellement interdite : on ne cherchait pas à former des « savants », mais des apprentis capables de mettre en pratique les enseignements de Bourgelat. Les élèves assistaient ensuite aux leçons et au fil des années de leur formation, pendant lesquelles ils avaient montré des preuves de leur instruction, ils se voyaient confier la charge de « répéter » ces enseignements auprès des élèves plus novices, en tant que « sous-chefs », puis « chefs » et enfin pour les meilleurs d’entre eux, « professeurs » [45]. Ce procédé donne l’image d’une formation relativement figée et statique ; cependant, une grande part de ces enseignements était donnée à la « clinique ». En effet, à la base de leur formation, les écoles vétérinaires avaient créé un hôpital qui accueillait les animaux malades des paysans résidant dans les environs des Écoles. Cet hôpital présentait de nombreux avantages : si la consultation était gratuite, les propriétaires devaient payer le prix des onguents, drogues ou médicaments qui étaient administrés à leurs animaux, ce qui représentait une source de revenus assez lucrative pour les écoles vétérinaires, et qui le resta jusqu’au XXe siècle.

34Théoriquement, cet hôpital avait été créé pour traiter les maux de toutes les espèces animales. Or, d’après ce tableau indiquant le nombre de consultations effectuées à l’hôpital d’Alfort réparties par espèces animales (figure 1 ci-après), la seule préoccupation de ces études vétérinaires était les maladies et les blessures du cheval.

35La proportion des bovins et autres animaux de ferme reçus à l’hôpital était particulièrement faible par rapport à celle des chevaux. Cela signifie que peu d’éleveurs dirigeaient spontanément leurs animaux de rente vers l’École vétérinaire. Par ailleurs, les animaux admis à l’hôpital d’Alfort pouvaient également avoir été achetés à des fins d’étude par les enseignants. Le tableau démontre ainsi que les maladies du cheval étaient au centre des enseignements des Écoles vétérinaires, même après la perte de leur privilège royal. Trois raisons principales peuvent expliquer cet état de fait :

36– L’importance historique des chevaux dans le civil comme dans l’armée avait conduit à la rédaction de nombreux traités sur la morphologie du cheval, ses anomalies et sa pathologie, en France et dans bon nombre de pays d’Europe, l’Angleterre en tête [46]. Ces traités étaient diffusés et traduits en français et formaient la base des savoirs vétérinaires. Les élèves des Écoles étaient donc reconnus pour leur habileté à soigner les chevaux, d’abord par l’octroi du brevet royal, puis par Napoléon qui contribua grandement au développement de l’hôpital en y envoyant systématiquement les chevaux des garnisons parisiennes.

FIGURE 1

Les animaux reçus en consultation à l’hôpital de l’École d’Alfort, 1819-1841[47]

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Les animaux reçus en consultation à l’hôpital de l’École d’Alfort, 1819-1841[47]

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  • Les Français ne mangèrent pas de viande équine avant la seconde moitié du XIXe siècle : ceci rendait possible l’achat bon marché de vieux chevaux (contrairement aux bovins vendus à la boucherie à la fin de leur carrière agricole) sur lesquels les élèves pouvaient s’exercer à l’hôpital ou dans les salles de dissection.
  • Enfin, les soins portés aux chevaux offraient des débouchés en termes de carrière civile ou militaire : les diplômés allaient principalement être appelés à soigner des chevaux de carrosse, à usage privé ou des compagnies de transport, et très peu les autres animaux de ferme, soignés le plus souvent par les fermiers eux-mêmes ou par des praticiens empiriques, beaucoup plus nombreux et bien implantés dans leurs localités.

38L’organisation de l’hôpital vétérinaire était proche de celle qui était en train de s’établir dans les hospices et hôpitaux du Royaume, concentrant les cas pathologiques au même endroit afin que les élèves médecins les examinent, observent leurs symptômes mais aussi recherchent les signes des maladies identifiées sur les cadavres par leurs lésions caractéristiques [48]. L’enseignement à l’hôpital d’Alfort se pratiquait quotidiennement, les élèves discutant les cas avec leurs professeurs :

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« Tous les matins, à 6h30 ou 7h00, une section se réunit aux hôpitaux ; les élèves sont interrogés sur les animaux qui leur sont confiés et le professeur discute avec eux les conditions de la maladie. La visite finie, on procède aux pansements et aux opérations. Les élèves sont tenus de relever par écrit l’observation de chaque sujet malade » [49].

40Ainsi, à l’hôpital, au contact des animaux malades et par la comparaison et l’observation empirique des cas cliniques et des interventions des professeurs vétérinaires, les élèves étaient formés à l’étude des symptômes morbides qui servaient à établir un diagnostic, à la thérapeutique ainsi qu’à la pose de « pansements ». Ils s’essayaient également aux opérations chirurgicales, procédant « à l’ouverture des abcès, l’extirpation des tumeurs, les sutures, les sétons, les orties, la cautérisation, l’extraction des corps étrangers ». Pour Bourgelat, la chirurgie était la pratique de référence pour l’établissement de la médecine vétérinaire :

41

« L’aveu de tout ce que [la chirurgie vétérinaire] doit à la chirurgie humaine est un hommage juste et légitime qu’elle s’empressera toujours de lui rendre, car lors même que les différences qui existent dans l’homme et dans les animaux en établissent dans les moyens et dans les routes à suivre, ou obligent à des opérations particulières et qui lui sont inconnues, nous ne procédons jamais que d’après ses principes » [50].

42Cette pratique particulière contribuait déjà à redéfinir les maladies des animaux reçus à l’hôpital, regroupés par affection ce qui permettait d’associer, comme dans les hôpitaux des hommes, les symptômes morbides à ce qui était observé lors de la découpe du cadavre. L’association de l’instruction et de l’expérience chez Bourgelat devait ainsi permettre aux futurs vétérinaires de se démarquer des empiriques : l’étude de l’anatomie des « fonctions » normales des organismes animaux servait ainsi de « préparation » indispensable à « l’étude des maladies », telles qu’elles étaient observées à l’hôpital.

43En rapprochant les symptômes de l’animal examiné aux nombreux cas observés à l’hôpital, les vétérinaires apprenaient à assurer leur regard par la pratique afin d’être mieux à même d’apporter secours aux animaux malades dans l’exercice de leur métier. En même temps, ces observations devaient leur permettre d’enrichir l’art vétérinaire de nouvelles connaissances techniques fort utiles, disposant de nombreux animaux malades pour réaliser leurs expériences thérapeutiques. Les élèves vétérinaires les plus avancés pouvaient ainsi expérimenter librement de nouvelles stratégies de traitement ou d’opérations chirurgicales sur leurs patients, essayer de nouvelles drogues ou de nouvelles façons de panser l’animal, ce qui leur permettait d’améliorer leur expérience pratique sans crainte de perdre leur clientèle. Ces animaux étaient généralement confiés à l’École en dernière alternative et arrivaient très mal-en-point. En cas de mort de l’animal, le montant de la vente de la peau et de la carcasse était alors reversé à son propriétaire, ce qui évitait tout sujet de plainte et pouvait être un facteur incitant à la prise de risque thérapeutique. L’hôpital était ainsi un lieu actif d’innovation des savoir-faire de l’art vétérinaire qui, associé à l’enseignement délivré en salles de dissection, permettait de produire de nouveaux savoirs, proches de ceux visés par la réforme de la médecine humaine.

44Les cours « d’anatomie comparée », dispensés dans un « amphithéâtre d’anatomie » permettaient aux élèves d’observer ce qu’ils avaient appris dans les livres rédigés par Bourgelat. Pour réaliser ces dissections, Bourgelat recruta des chirurgiens comme Honoré Fragonard, encore célèbre aujourd’hui pour ses préparations anatomiques d’animaux mais aussi de corps humains, sur lesquels il délivrait ses enseignements. Les préparations réalisées par Fragonard ou par les élèves vétérinaires dans les salles de dissection devaient toujours être menées en comparant l’anatomie de chaque espèce animale à celle du cheval, lui-même comparé à l’homme [51].

45Les vétérinaires acquéraient dans les salles de dissection l’expérience de l’observation mais aussi l’assurance du geste chirurgical, qui leur était utile par la suite dans la pratique de leur art. L’anatomie comparée permettait ainsi aux vétérinaires d’accumuler des savoirs sur le fonctionnement du vivant et sur les particularités propres à chaque espèce. Mais elle permettait également de rapprocher les maladies observées sur les animaux à l’hôpital de lésions caractéristiques situées à l’intérieur des corps ouverts pour l’étude. Les professeurs avaient ainsi pour tâche d’être attentifs à chaque particularité anatomique qui devait alors être conservée dans le but de déterminer s’il s’agissait d’une singularité ou bien si cela était l’expression symptomatique d’une maladie, susceptible alors d’être identifiée [52]. Les professeurs et leurs élèves étaient donc chargés de mettre en relation une « particularité » interne d’un organe ou d’une « partie anatomique » précise, avec la maladie. Cependant, à l’époque de Bourgelat, les lésions constatées étaient considérées comme les « effets » des maladies observées chez les animaux menés à l’hôpital, et non comme leurs causes possibles. La recherche de ces lésions n’était donc pas perçue comme une méthode pour définir l’origine des maladies et les moyens de les pallier ; on peut ainsi supposer que l’enseignement dispensé à l’hôpital ne visait pas la recherche du « signe » comme le requérait la médecine clinique.

46La « clinique » vétérinaire cherchait plus à s’appuyer sur les savoirs anatomiques pour classer les maladies et essayer de les soigner par divers traitements ou opérations chirurgicales. Le travail effectué dans les écoles vétérinaires s’apparentait alors bien plus aux « formes de savoir » [53] des naturalistes tels que Buffon, Linné ou Jussieu, qu’aux travaux expérimentaux sur des animaux vivants réalisés à la même période par Spallanzani, Réaumur, Haller ou encore Lavoisier [54]. Dans ce contexte de classification, les « particularités » avaient toute leur place comme objet d’étude. Lorsqu’elles étaient remarquables et pouvaient servir d’exemples pour les enseignements, les dissections de pièces normales ou pathologiques donnaient lieu à des préparations spécifiques, en vue de leur conservation dans « le Cabinet du Roy », sorte de musée anatomique des Écoles vétérinaires, organisé dans le même esprit que les collections anatomiques des cabinets de curiosités du XVIIIe siècle [55].

47Les vétérinaires enseignants dans les Écoles se montraient particulièrement fiers de leurs techniques d’observation, au point de se sentir bien supérieurs aux médecins de l’Ancien Régime, qui apparaissaient dans leurs propos tels des Thomas Diafoirus sortis tout droit du théâtre de Molière :

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« Un autre avantage précieux dont jouit [la médecine vétérinaire] est celui de n’avoir pas été infectée du poison des hypothèses, poison qui transmis, pour ainsi dire, de l’esprit du médecin et qui s’en est nourri jusque dans les veines des malades, a occasionné peut-être chaque jour mille meurtres. »

49La comparaison avec la médecine des hommes n’avait chez Chabert rien d’innocent. Il considérait clairement que les savoirs médicaux et vétérinaires devaient reposer sur des enseignements identiques, capables de se féconder mutuellement :

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« Non seulement l’objet de la médecine vétérinaire ne diffère pas de celui de la médecine humaine, mais les mêmes routes qui mènent à la science des maladies de l’homme conduisent nécessairement à la science des maladies des brutes » [56].

51Il reprenait donc les paroles de Bourgelat qui avait souhaité « ouvrir les portes de l’École aux médecins » désireux « [d’]interroger la nature et [de] vérifier des idées qui peuvent être utiles à l’espèce humaine ». Il nous a été impossible de savoir si l’offre de Bourgelat attira de nombreux médecins [57]. En revanche, comme Daubenton et Fourcroy, le médecin Félix Vicq d’Azyr fut appelé à enseigner à l’École vétérinaire d’Alfort après la mort de Bourgelat (de 1780 à 1788). Vicq d’Azyr souhaitait ardemment réformer la médecine humaine en s’appuyant sur l’anatomie comparée. Il aurait même souhaité faire en quelque sorte fusionner les deux formations, incorporant les élèves vétérinaires dans les universités de médecine, lorsqu’en 1790, à la Révolution française, l’existence des Écoles vétérinaires se trouva menacée [58].

52La Convention créa trois écoles de santé (à Paris, Montpellier et Strasbourg), dont l’enseignement devait être plus orienté vers l’étude de la clinique. On ne peut qu’être frappé de la similitude des enseignements délivrés dans les deux formations médicales, humaine et vétérinaire. Sans aller jusqu’à affirmer l’influence de la médecine vétérinaire sur l’organisation des enseignements dans les Écoles de médecine, par le truchement de Félix Vicq d’Azyr et de ses proches collaborateurs, nous pouvons discuter de la place consacrée à l’art vétérinaire au début du XIXe siècle qui s’inscrivait plus largement dans le développement des savoirs portant sur le fonctionnement du vivant et la compréhension des phénomènes naturels, communs aux deux médecines [59].

53Cependant, si les frontières entre les formations de médecin et de vétérinaire semblaient particulièrement floues dans le dernier quart du XVIIIe siècle, les limites de l’exercice de chaque médecine étaient quant à elles parfaitement définies : pendant quelques années, des cours de reboutage et d’accouchement avaient en effet été délivrés dans les Écoles, afin de pallier le manque de médecins dans certaines localités rurales [60]. Cette expérience fut de courte durée : ces cours furent supprimés dès 1782, car les élèves vétérinaires s’installaient dans les campagnes en tant que chirurgiens voire « médecins », ce qui paraissait inacceptable aux deux professions médicales [61]. Néanmoins, ces enseignements particuliers orientés vers la médecine de l’homme sont révélateurs de l’extrême fluidité des programmes liés à l’enseignement de l’art vétérinaire, qui cherchait à définir les disciplines propres à caractériser son enseignement, à délimiter les frontières de ses compétences.

54À la fin du XVIIIe siècle, la lutte contre les maladies contagieuses des animaux se retrouvait également à la frontière entre les deux médecines. Lors de l’épizootie de peste bovine qui se déclara en France en 1774, le roi et son contrôleur général des finances, Turgot, mobilisèrent leurs experts pour essayer d’interrompre la marche dévastatrice de la maladie parmi le bétail du Sud-Ouest. Bourgelat, pourtant correspondant de l’Académie des sciences depuis 1752, ne fut pas désigné pour tenter d’endiguer le fléau. À sa place, Félix Vicq d’Azir, dont le récent travail sur l’anatomie comparée des poissons, des oiseaux et des reptiles lui avait ouvert les portes de la prestigieuse Académie, obtint le privilège de s’intéresser à la question [62]. Cette situation peut paraître paradoxale si l’on considère, comme le suggérait Bourgelat dans ses Reglemens, que les Écoles royales vétérinaires avaient été créées dans le but de préserver les animaux domestiques des diverses épizooties. Dès les premières années d’existence des Écoles, des élèves avaient été envoyés au cœur des foyers épizootiques, afin de tenter de préserver les animaux de la contagion et de les soigner si cela était possible. Bourgelat publiait leurs résultats, faisant état de succès spectaculaires, légitimés par des lettres-témoignages des prêtres ou autres autorités de référence des villages. Il semble cependant que les « succès » des élèves vétérinaires lors de ces épizooties relevaient plus du fantasme que de faits réels : dans un arrêt du Conseil destiné à édicter des mesures propres à endiguer l’épizootie, Bertin ne mentionna l’action des élèves vétérinaires dans les campagnes que pour indiquer leur impuissance envers l’avancée de la maladie [63].

55Face à l’échec des « élèves des Écoles », le gouvernement se tourna vers l’Académie royale des sciences, institution de référence en matière d’expertise scientifique, pour lui demander d’identifier clairement la « maladie des bêtes à cornes » qui sévissait dans la région de Bayonne, et de proposer des mesures destinées à la combattre efficacement. L’Académie dépêcha sur place Félix Vicq d’Azyr en novembre 1774. Celui-ci, inspiré entre autres par les travaux de Fracastor [64] et de Lancisi [65], qui s’étaient intéressés à ces maladies animales dès le XVIe siècle, prit des dispositions administratives fondées sur l’isolement des paroisses contaminées, sur la désinfection des étables et des cuirs des animaux morts de l’épizootie, jusqu’à imposer l’abattage des animaux malades et de leurs contacts, grâce à l’appui de Turgot et de l’armée. Vicq d’Azyr effectua également de nombreuses recherches et expériences sur les animaux malades, tentant de les préserver par l’inoculation et réalisant de nombreuses dissections sur les cadavres des animaux morts de cette maladie. Il réalisait là des opérations très proches de celles enseignées à l’École vétérinaire, sans néanmoins y associer directement ses étudiants. Pour Vicq d’Azyr, les vétérinaires semblaient moins des expérimentateurs que de bons auxiliaires de terrain, favorisant l’application de la police sanitaire grâce à leur diagnostic clinique réalisé sur les cadavres des animaux :

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« Lors donc, lorsqu’on voudra s’assurer si la maladie qui, dans un village quelconque, a déjà enlevé quelques bestiaux, a quelques rapports avec celle qui s’est manifestée dans les Provinces Méridionales, il suffira d’appeler un Chirurgien ou un Élève de l’École Vétérinaire, qui, d’après la lecture de ces observations [anatomiques, basées sur l’ouverture des cadavres des animaux morts], prononcera d’une manière sûre et facile sur sa nature » [66].

57Vicq d’Azyr reconnaissait ici explicitement les savoir-faire chirurgicaux et les qualités observatrices des élèves vétérinaires. Contrairement aux maréchaux ou aux gardes-champêtres, les vétérinaires ont commencé à s’imposer avec l’épizootie de 1774 en tant qu’« auxiliaires sanitaires », servant le gouvernement dans l’application de la police sanitaire, mais non en tant qu’experts sur la contagion. En effet, selon Lise Wilkinson, le rôle joué par les vétérinaires dans le contrôle de l’épizootie de peste bovine de 1774-1776 s’est avéré fondamental pour le développement des Écoles [67]. Cependant, à la fin de l’épizootie, seul Vicq d’Azyr fut félicité de son travail et nommé responsable des questions relatives aux épizooties du royaume, sans mention particulière pour les vétérinaires. Jouissant de son crédit auprès de Turgot, il sollicita la création d’une commission sur les épidémies et les épizooties, dont il devait assurer la direction, assisté de six confrères de son choix. Dans le cadre de cette commission, des questionnaires furent envoyés aux médecins des provinces, afin de réunir toutes les informations disponibles sur les épidémies. Le retour de ces informations sous forme de mémoires fit naître l’idée de créer une institution de correspondance médicale, qui devait porter le « sceau de l’autorité royale ». Un arrêt du Conseil d’État du 29 avril 1776 donna naissance à la nouvelle institution, afin de favoriser une correspondance active avec les médecins de province relative aux épidémies et épizooties : la Société royale de médecine [68]. Ainsi, les médecins apparurent d’abord comme les premiers experts en matière de contagion, humaine comme animale. Cependant, les questions de contrôle des épizooties étaient loin de les intéresser de manière prioritaire. Bien vite, ils élargirent leurs études à tout ce qui pouvait concerner la santé publique et principalement les effets du climat et de la topographie sur les diverses maladies, laissant grand ouverte la porte pour les vétérinaires.

58Ce système de collecte d’informations locales, centralisées à Paris de manière à mettre en place des mesures au plan national, s’imposa peu à peu par la suite, à la fois en médecine humaine (puisque cette organisation pyramidale fut conservée par les médecins hygiénistes du XIXe siècle) [69] mais aussi en médecine vétérinaire, avec les « missions » des élèves et la correspondance des praticiens avec leurs « écoles-mères ». En effet, dans ses Reglemens publiés en 1777, Bourgelat avait prévu un autre système qui devait permettre d’accroître les connaissances de l’art vétérinaire. Spécifiant que cette demande venait de Bertin lui-même, Bourgelat attendait de ses élèves diplômés ainsi que de ceux qui lui paraissaient les plus avancés qu’ils rendent compte régulièrement de leurs observations sur les épizooties et autres maladies animales :

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« Ils feront régulièrement aussi passer au Directeur Général [de l’École] des mémoires sur le caractère de la maladie, sur les causes qui ont pu y donner lieu, sur les premiers signes qui l’annoncent, sur ceux qui s’y joignent à mesure des degrés qu’elle parcourt, sur les symptômes les plus évidents et les plus marqués, sur ce que l’ouverture des cadavres leur aura permis de voir, sur les remèdes qu’ils auront mis en usage, sur les raisons qui leur en auront dicté l’emploi, sur les effets que ces médicaments auront produits, etc., afin que dans les cas où il leur arriveroit de s’égarer, comme dans celui où ils se trouveroient arrêtés par cette incertitude qui décèle le plus souvent les lumières, on puisse aisément les remettre dans la bonne voie ou aplanir leur doute. Ces détails seront au surplus déposés dans les Archives des Écoles pour servir un jour à compléter l’Histoire des Épizooties que les Élèves auront heureusement ou malheureusement combattues » [70].

60Un véritable « plan d’action » leur était fourni, donnant lieu de la part de ces « missionnaires » à des comptes rendus plus ou moins détaillés qui devaient être certifiés par le curé de la paroisse ou toute autre autorité locale. Ce plan fut amélioré après la mort de Bourgelat par Chabert et Huzard (figure 2), qui récoltèrent en retour de nombreux rapports à partir desquels ils rédigèrent des mémoires sur les maladies épizootiques et se positionnèrent en tant qu’experts sur ces maladies pour le compte des sociétés savantes. Ainsi, le travail effectué par les étudiants vétérinaires lors des épizooties permettait d’accroître leurs connaissances sur les maladies et l’anatomie du bétail, connaissances encore trop liminaires pour donner lieu à des enseignements spécifiques en dehors des quelques notions de police sanitaire qui étaient occasionnellement délivrées.

61La médecine vétérinaire partageait ainsi avec la médecine humaine les savoirs anatomopathologiques appréhendés grâce aux techniques d’observation sur les corps malades et les cadavres d’animaux. Pour les élites vétérinaires, l’étude des maladies animales et de leurs voies de propagation les rapprochait des élites scientifiques médicales qui étaient plongées dans des affrontements passionnés entre partisans des théories contagionnistes et partisans des théories infectionnistes. Leurs observations sur les animaux leur ouvraient ainsi la voie vers une « médecine scientifique » que les élites vétérinaires souhaitaient placer à la base de leurs enseignements. Possédant leurs propres laboratoires au sein des écoles, ces élites développèrent les techniques d’anatomie comparée initiées sous Fragonard pour réaliser de véritables expériences de « médecine comparée » qui devaient êtres validées scientifiquement par des institutions savantes. Ainsi, Chabert et Huzard encouragèrent leurs élèves à tenter de répondre aux questions de la Société de médecine de Paris, qui demandait que lui soit adressé un « tableau des maladies aiguës et chroniques auxquelles les bestiaux de toutes espèces sont sujets dans chaque pays, contenant : 1° Les noms vulgaires de ces maladies ; 2° Leur description ; 3° Leur traitement ordinaire ; 4° Les causes auxquelles on a coutume de les attribuer » [72].

FIGURE 2

Modèle de rapport des élèves vétérinaires sur les maladies épizootiques[71]

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Modèle de rapport des élèves vétérinaires sur les maladies épizootiques[71]

62Mais ces savoirs anatomopathologiques n’étaient pas les seuls que les vétérinaires partageaient avec les médecins. Les premiers développèrent, dans un deuxième temps, des savoirs physiologiques, obtenus par expérimentation sur les animaux vivants que les Écoles se procuraient dans ce but. Ces expériences avaient pour objectif de contribuer à une meilleure explication des phénomènes du vivant. Dans cette perspective, François Girard (dit Girard fils) [73], membre de l’Académie de médecine, externe des hôpitaux de Paris, et Jean-François Bouley [74] reproduisirent les expériences de Bell et Magendie et mirent en évidence la nature différente des nerfs « préposés aux sentiments » et ceux « au mouvement », en sectionnant alternativement le nerf facial ou le nerf maxillaire de la face de chevaux [75].

63Les élites vétérinaires étaient à l’écoute des sociétés savantes. Elles s’étaient engagées dans une nouvelle branche de la médecine, expérimentale, qui devait leur permettre non plus uniquement d’améliorer les manières de soigner les animaux, mais aussi de développer de nouvelles connaissances, valables dans les deux médecines et propres à l’étude du fonctionnement des mécanismes du vivant. Bouley et Girard, soucieux de faire connaître leurs résultats, fondèrent le Recueil de médecine vétérinaire en 1824 spécialement destiné à la publication des « observations » rapportées par des praticiens vétérinaires ou par les professeurs des Écoles réalisant des expériences dans leurs laboratoires. Ce recueil devait témoigner de la fécondité des travaux vétérinaires répondant à des interrogations fondamentales sur les mécanismes du vivant. Cette montée en puissance des savoirs vétérinaires était reconnue par les médecins qui partageaient avec eux les mêmes préoccupations savantes, comme en témoigne l’entrée « vétérinaire » du Dictionnaire des termes de Médecine, Chirurgie, Art Vétérinaire, Pharmacie, Histoire Naturelle, Botanique, Physique, Chimie, etc., de Louis Jacques Bégin : « La médecine vétérinaire est regardée mal à propos comme une branche de l’économie rurale ; elle devrait être plutôt envisagée comme une partie de la médecine comparée » [76].

64Malgré tout, aucune de ces expériences ne servit de ressource à la formation vétérinaire avant 1878, où elles furent mobilisées dans l’enseignement « d’anatomie générale et d’histologie », puis en 1898 avec la création de la chaire d’anatomie pathologique et d’histologie, instituant la discipline en tant que telle au sein des Écoles vétérinaires. Il semble que même à cette époque les cours de physiologie (15 leçons portant sur la physiologie générale « des tissus » et 45 leçons portant sur l’étude des « grandes fonctions ») soient restés purement descriptifs, et pas réellement ouverts sur divers types d’expérimentation [77]. Même si, dans la pratique, médecine humaine et médecine vétérinaire étaient clairement séparées par une distinction ontologique entre l’homme et l’animal, les élites médicales et vétérinaires du XIXe siècle partageaient leurs interrogations et leurs recherches expérimentales, traduisant des frontières plus que poreuses entre les savoirs propres aux deux médecines.

Vétérinaires et pharmaciens

65Depuis sa création, l’École vétérinaire dispensait des cours de « botanique » (basés sur l’étude et la classification des plantes médicinales) et de « matière médicale », associant l’usage de ces plantes à la thérapeutique. Dans chaque École, un « Jardin du Roi » avait été établi où étaient cultivées diverses catégories de plantes à usage médicinal pour la plupart, mais aussi des plantes à valeur nutritionnelle pour les animaux. Ainsi, dans la culture des échantillons destinés à l’apprentissage des vétérinaires, se trouvait déjà l’idée que leurs savoirs pourraient améliorer l’élevage des animaux, partant du principe qu’une bonne hygiène alimentaire maintenait l’animal en bonne santé. Les élèves apprenaient à collecter ces plantes et à les conserver, réalisant des herbiers pour leurs enseignants à partir des échantillons qu’ils avaient pour tâche de rapporter des provinces dont ils étaient originaires. Dans le laboratoire pharmaceutique, dirigé par un pharmacien, les élèves apprenaient des rudiments de chimie, afin de leur permettre de réaliser par eux-mêmes des préparations simples qu’ils présentaient alors à leurs professeurs. On leur enseignait ainsi l’histoire naturelle des drogues, des « médicaments externes » aux « médicaments internes », en fonction de l’effet recherché chez l’animal (raffermissant, purgatif, cicatrisant, etc.), ainsi que la pratique des saignées. Les médicaments fabriqués à l’École étaient réalisés d’après des formules pharmaceutiques simples établies à ce dessein pour les Écoles [78]. Ainsi, par exemple, pour réaliser un « liniment adoucissant » (c’est-à-dire une pommade destinée à soulager la douleur d’un animal), les élèves apprenaient à réaliser la « Préparation n° 266 » : « Faire fondre du blanc de baleine à feu doux dans de l’huile d’amande douce ou de l’huile d’olive récente. Battez avec un peu d’eau de rose. Ajoutez-y du miel » [79]. Pour réaliser un « stimulant et un antiseptique », Bourgelat préconisait de : « Prendre une once de racine d’angélique en poudre. La délayer dans une demi-livre de vin rouge. Donner deux fois du mélange par jour » [80].

66Parmi les plantes les plus usuelles, la sauge, l’orge, la jusquiame étaient souvent utilisées ou encore l’opium (têtes de pavot) qui permettait d’obtenir des sédatifs avant les opérations les plus délicates. Les médicaments fabriqués par les élèves étaient ensuite régulièrement essayés à l’hôpital. On testait également l’usage des poisons sur les animaux vivants afin de déterminer leurs effets en fonction de la dose administrée. Là encore, pour Bourgelat l’expérience allait permettre d’améliorer l’art vétérinaire, en expérimentant dans les hôpitaux et en relevant par écrit toutes les observations possibles relatives aux effets des divers traitements.

67À l’issue de leur formation, les élèves vétérinaires devaient ainsi être capables de constituer, à partir des plantes poussant naturellement dans leurs provinces, leurs propres pharmacies, « qu’ils seront en état de garnir des huiles, des emplâtres, des onguents, des baumes, des eaux, des extraits, des teintures, des trochisques etc. les plus usités dans la pratique » [81], afin d’utiliser et de commercialiser drogues et onguents dans le traitement des animaux de leurs clientèles, sans avoir recours aux pharmaciens.

68Par ailleurs, la pratique de la pharmacie à l’École vétérinaire se trouvait en association étroite avec la clinique dans les hôpitaux. Chaque fois qu’un animal requérait des soins particuliers, le professeur de clinique adressait une commande à la pharmacie où les vétérinaires réalisaient les préparations demandées. En retour, le traitement était facturé au propriétaire de l’animal, ce qui représentait une source de revenus non négligeable pour l’École vétérinaire qui se trouvait là en concurrence directe avec les savoirs des pharmaciens et des herboristes ayant obtenu un premier « monopole d’exercice » sur les préparations médicales avec la loi de Germinal an XI [82]. Cependant, cette concurrence restait à nuancer : le cours de pharmacie devait exclure l’innovation en matière de drogues et se borner aux remèdes simples que les maîtres avaient enseignés. Il importait plus de déterminer les meilleurs usages des diverses drogues que d’essayer d’en élaborer de nouvelles. Ainsi, la concurrence avec les pharmaciens se situait moins au niveau des savoirs qu’à celui de la répartition commerciale des marchés. En délivrant des drogues à des particuliers, les vétérinaires concurrençaient directement les marchés des pharmaciens qui ne voyaient pas d’un très bon œil le développement des pharmacies vétérinaires. Cependant, ceux-ci n’étant pas spécifiquement formés à la « pharmacie destinée aux animaux », la législation régulant les produits à usage vétérinaire demeura très évasive laissant libres la fabrication et la commercialisation des substances pharmaceutiques vétérinaires jusqu’à la Seconde Guerre mondiale [83].

69Les cours d’analyse chimique et de préparations pharmaceutiques furent cependant supprimés en 1868 à l’École d’Alfort (« sur instructions ministérielles »), ce qui laisse entendre que des grossistes en préparations vétérinaires devaient fournir en médicaments l’École qui, en revanche, continuait à les administrer à l’hôpital [84].

La formation vétérinaire : une école d’agriculture ?

70Dans l’établissement des programmes des enseignements délivrés dans les Écoles vétérinaires, Bourgelat avait souhaité inclure des techniques d’élevage qu’il tenait pour propres à préserver les richesses agricoles de la nation [85]. Il ne s’agissait pas simplement d’apporter un soin médical aux animaux domestiques, mais aussi d’améliorer leur mode d’élevage, en sélectionnant les bons reproducteurs et en adaptant l’alimentation des animaux à leurs besoins énergétiques. Les Écoles dispensaient des cours de nutrition animale qui permettaient de définir les meilleures plantes pour l’engraissement des animaux. La reproduction était aussi étudiée afin de choisir les meilleurs reproducteurs et de lutter contre la stérilité de « certaines femelles ». Nous pouvons ainsi considérer que la création des Écoles vétérinaires a été la première tentative d’instaurer un enseignement agricole destiné aux populations paysannes.

71Dès 1782, ces enseignements prirent une direction encore plus radicale en s’intéressant non plus seulement à l’élevage animal mais à l’amélioration des productions agricoles dans leur ensemble. Pour ce faire, une chaire « d’économie rustique » fut instaurée à l’École d’Alfort, dirigée par Daubenton et destinée à conférer une sorte de « spécialité » aux élèves vétérinaires ayant terminé leur cursus de quatre ans. Cette année supplémentaire leur permettait de se familiariser avec les dernières découvertes scientifiques en matière d’utilisation des engrais, d’irrigation, d’assolement, de défrichement, mais aussi avec l’art des constructions rurales (aménagement des fermes et des étables, aération…). Il leur était également enseigné des principes du Code rural et bien entendu des notions d’éducation des animaux domestiques (docilité, meilleure utilisation des diverses espèces pour le travail de la ferme). À cet effet, l’École vétérinaire acheta une ferme dans les environs d’Alfort, à Maisonville, sur laquelle elle établit divers élevages (bovins et ovins principalement), produisant les fourrages nécessaires à l’alimentation et au couchage de son cheptel. L’École vétérinaire avait également établi dans son enceinte de nombreuses installations destinées à accueillir toutes sortes d’animaux domestiques : basse-cour, garenne, volière, bergerie, porcherie, chenils et bassins de pisciculture. La ferme de Maisonville n’était pas seulement destinée à l’enseignement des élèves de l’École d’Alfort, elle servait aussi à accomplir des recherches dans les domaines de l’agriculture qui intéressaient la Société d’agriculture [86].

72Lors de la Révolution, la ferme fut réquisitionnée comme bien de l’État, et vendue. Néanmoins, Victor Yvart, responsable de cette chaire d’enseignement à l’École d’Alfort, continua de la louer afin d’y poursuivre les expériences de culture qu’il y avait menées. Sous la Convention, le décret du 29 germinal an III souhaita favoriser l’amélioration des formations agricoles en France. Il instaura à cet effet « deux écoles d’économie rurale vétérinaire » qui dispensaient leurs enseignements au sein des Écoles, l’année suivant la fin des études vétérinaires, à l’issue de laquelle les élèves se voyaient délivrer un brevet d’agriculteur.

73Ainsi, au début du XIXe siècle, tout semblait encore possible pour développer des savoirs liés à la zootechnie et à l’économie rurale au sein des Écoles vétérinaires. Cependant, d’après Raillet et Moulé, ce cours ne fut pas très fréquenté, rassemblant à peine une quinzaine d’élèves chaque année entre 1809 et 1812. Il semble ainsi que le mouvement tendant à instaurer un enseignement agricole au sein des Écoles vétérinaires intéressait plus l’administration que les élèves eux-mêmes : malgré leur faible fréquentation, les cours furent maintenus et ouverts en 1813 à d’autres élèves, pas forcément diplômés du brevet de vétérinaire. Cette restructuration des cours d’agriculture entraîna alors le déclin de la formation, qui s’arrêta en 1824, après le départ d’Yvart. Au total, une cinquantaine de brevets d’agriculteurs furent délivrés à Alfort entre 1809 et 1824 [87]. L’origine sociale des élèves vétérinaires pourrait peut-être expliquer ce faible engouement pour les enseignements agricoles [88]. Ces élèves étaient principalement des fils de maréchaux, déjà formés au travail de la forge et au traitement de certaines affections du pied. Peut-être ces fils d’artisans n’ont-ils pas vu d’intérêt particulier à se spécialiser une année supplémentaire dans une filière leur offrant peu d’utilité pratique pour le futur exercice de leur profession qui allait vraisemblablement les pousser vers la reprise de la boutique et de la clientèle de leur père.

74En 1836, le Conseil général de l’agriculture émit le vœu que soit instituée dans chaque École vétérinaire une chaire d’agriculture. Mais les professeurs vétérinaires semblèrent peu enclins à développer cette partie du programme au détriment, selon eux, des autres matières. En 1838, ils acceptèrent de restaurer un cours intitulé « notions d’agriculture », centré principalement sur des principes d’élevage et de nutrition animale, afin d’améliorer l’état des animaux des campagnes et de développer les races les plus intéressantes au plan agricole. Ainsi, certains vétérinaires qui avaient choisi de s’établir dans les zones rurales se retrouvèrent sollicités par les riches exploitants agricoles qui se lançaient dans l’élevage et qui furent à l’origine du développement des premiers comices agricoles, dans le milieu des années 1840. Lors de ces manifestations, les vétérinaires départageaient les animaux amenés à concourir, en posant leur regard « d’expert » sur les critères physiques et morphologiques – qualité du pelage, aplombs et justes proportions – des animaux d’élevage. Ces savoirs « anatomiques » dépendaient essentiellement du contenu des « notions d’agriculture » dispensées dans les Écoles, permettant de sélectionner les plus beaux animaux pour servir de reproducteurs. L’École d’Alfort acquit alors à ce dessein une nouvelle ferme à Vincennes, la « ferme de la Faisanderie » où des travaux d’amélioration des races – bovines et ovines – furent menés. Ces expériences donnèrent lieu à un commerce important d’animaux reproducteurs et de jeunes sujets nés à la ferme, notamment de vaches anglaises très en vogue au milieu du XIXe siècle, les Durham [89], ainsi que d’une nouvelle race de vaches « sans cornes », au cours des ventes publiques annuelles de l’École. Celles-ci s’achevèrent en 1870 pour les ovins, en 1884 pour les bovins, mettant fin à des rentrées d’argent très lucratives pour l’École [90].

75Les enseignements agricoles des écoles vétérinaires s’étaient donc orientés vers l’élevage et la sélection d’animaux reproducteurs sur des critères anatomiques et esthétiques. En revanche, les questions d’amélioration de l’agriculture en général leur semblaient d’autant plus éloignées de leurs compétences que d’autres écoles d’agriculture avaient commencé à les concurrencer au moment même où l’École d’Alfort cessa de délivrer son brevet d’agriculteur.

76Si l’on se réfère aux travaux de Jean-Luc Mayaud, le refus par une grande partie de la noblesse légitimiste de servir « le roi issu des barricades » de juillet 1830 entraîna un retour de la noblesse française vers ses châteaux de campagne [91]. Dans le courant de l’anglomanie du moment, qui admirait essentiellement la modernisation agricole initiée dans ce pays, ces aristocrates commencèrent à expérimenter de nouvelles techniques de rotation de culture, à introduire la culture des plantes fourragères et à sélectionner leur cheptel. Ce mouvement modernisateur vit le développement parallèle des premiers comices agricoles [92] et des sociétés d’agriculture, où siégeaient principalement des notables, férus de revues spécialisées.

77La modernisation des techniques d’élevage et de culture fut donc initiée par des propriétaires terriens cultivés, au fait des dernières techniques expérimentées en Europe et principalement en Grande-Bretagne. De riches propriétaires, nobles pour la plupart, furent à l’origine du développement des « fermes modèles » et des écoles d’agriculture, qui commencèrent à voir le jour sous Charles X, concurrençant la « spécialité » vétérinaire (comme la ferme-école de Roville, établie en Lorraine par Mathieu de Dombasle en 1822, l’École de Grignon en 1826, qui devint l’Institution royale agronomique de Grignon en 1827, ou plus tard, l’Institut national agronomique, créé en 1848 à Versailles et transféré à Paris en 1876). L’existence concomitante de ces écoles d’agriculture et des « écoles d’économie rurale vétérinaires » a vraisemblablement contribué à affaiblir le développement des enseignements agricoles au sein des Écoles vétérinaires. Grignon s’imposa progressivement comme le centre de formation des ingénieurs agronomes [93] responsables de la modernisation des campagnes, au détriment des vétérinaires qui se cantonnèrent alors – par choix ou par nécessité ? – à l’enseignement de la médecine des animaux (la chaire d’agriculture des Écoles vétérinaires fut supprimée en 1878). D’importantes rivalités demeurèrent malgré tout entre les écoles d’agriculture et les Écoles vétérinaires, notamment autour de la définition de leurs compétences professionnelles relatives aux questions de reproduction et de zootechnie [94].

EXPERTISE DE « LA CONTAGION » ET GENÈSE D’UNE IDENTITÉ PROFESSIONNELLE, 1825-1881

78Dans la pratique, les vétérinaires faisaient face à une âpre concurrence menée par les maréchaux et autres praticiens non-diplômés des Écoles, qui s’exacerba sous les réformes législatives souhaitées par la Révolution puis par l’Empire. Partageant des savoirs communs à d’autres professions et corps de métiers, ils peinaient à faire reconnaître leur identité. Ce problème de démarcation n’était pas unique. Au cours du XIXe siècle, les médecins n’ont eu de cesse de dénoncer les dangers que faisait courir à la santé publique la formation inachevée des officiers de santé, afin d’obtenir de l’État la disparition de ce cursus concurrent. Les médecins choisirent de l’aligner progressivement sur la formation médicale, tout en œuvrant à une application stricte de la législation contre les « rebouteux » et l’exercice illégal de la médecine. Après la Révolution française, l’ouverture de la médecine animale à tous multiplia le nombre de boutiques et d’écoles de maréchalerie, au point qu’il aurait été impossible d’envisager un rapprochement entre ces établissements et les Écoles vétérinaires, tant la disparité entre les formations était importante. Les vétérinaires choisirent de maintenir leur unité de corps et d’insister sur leur spécificité en mettant en avant leurs savoirs spécifiquement délivrés dans les Écoles, dénigrant parallèlement ceux des autres praticiens. Ils appliquèrent une stratégie d’exclusion, dénonçant l’ennemi commun, « l’empirique », contre lequel il était impératif de se regrouper. Dans cette perspective, la construction du problème du contrôle des maladies contagieuses comme enjeu agricole s’avéra déterminante.

« Vétérinaire » : une appellation non protégée

79Contrairement aux facultés de médecine, les Écoles vétérinaires furent maintenues sous la Révolution ; cependant, à la suite de la loi Le Chapelier de juin 1791, le « privilège du Roy » que possédaient les élèves diplômés du brevet vétérinaire fut supprimé et la médecine vétérinaire civile et militaire ouverte à tous. Devant l’intérêt crucial que représentaient les soins apportés aux chevaux de l’armée, Napoléon entreprit de réguler à nouveau la médecine vétérinaire, comme il le fit pour les autres professions de santé, en restaurant partiellement des monopoles d’exercice sur la médecine et la pharmacie [95]. Le corps des vétérinaires fut ainsi complètement réorganisé par le décret impérial du 15 janvier 1813, transformant les conditions de formation des vétérinaires (donc de normalisation de l’accès au savoir). L’article 14 de ce décret instaurait ainsi deux classes de vétérinaires diplômés : le premier diplôme, celui de « médecin-vétérinaire » ne pouvait être délivré qu’à l’École d’Alfort, à l’issue de cinq ans d’études (trois ans de « premier cours » commun à toutes les Écoles et deux ans de « deuxième cours », dans lequel les matières relatives à l’économie rurale, aux haras, à la zoologie, à la physique et à la chimie ainsi qu’à l’éducation des animaux domestiques étaient dispensées) ; le second, délivré à l’issue de trois années d’enseignement dans toutes les écoles de France et de l’Empire (Alfort, Lyon, Turin, Aix-la-Chapelle et Zutphen) accordait le titre de « maréchal-vétérinaire ».

80Ce décret instaura dès lors une hiérarchie entre les Écoles vétérinaires, renforçant la rivalité qui datait de l’époque où Bourgelat avait quitté Lyon pour fonder Alfort, emmenant avec lui ses meilleurs enseignants. L’article 15 du texte posait à ces vétérinaires un problème encore plus important : les médecins-vétérinaires et les maréchaux-vétérinaires qui faisaient le choix de s’installer en province avaient l’autorisation d’ouvrir des ateliers de maréchalerie, équivalents des boutiques de maréchaux-ferrants, dans lesquels ils pouvaient former des apprentis à la pratique de la maréchalerie vétérinaire, moyennant rétribution. Cette formation était prévue pour durer deux années consécutives, à l’issue desquelles les vétérinaires étaient habilités à délivrer un certificat de « maréchal-expert ».

81Outre le fait que le titre même de « maréchal-expert » portait à confusion, rappelant l’ancienne profession qualifiée par les Écoles au bout de quatre années d’études et destinée à servir dans l’armée royale, ce décret contribuait à légaliser une autre forme d’apprentissage des savoirs vétérinaires, puisqu’il devenait possible d’acquérir un enseignement vétérinaire en dehors des Écoles. Sous le coup de ce décret, la médecine vétérinaire s’éloignait du modèle de corps d’État pour revenir vers le corps de métier, encore plus proche des maréchaux-ferrants.

82Par ailleurs, l’existence de trois degrés différents de formation vétérinaire ne pouvait que renforcer la confusion générale autour des titres et des qualifications que chacun possédait précisément. Bon nombre de praticiens « empiriques » en profitèrent pour s’octroyer le titre de « vétérinaire » qui, demeurant seul à ne pas être protégé par la loi, pouvait être utilisé par tout citoyen suivant les lois de 1791.

83Le décret de 1813 visait la généralisation de la formation de bons maréchaux dans les campagnes désertées par les vétérinaires, mais en même temps, il contribua à accréditer l’idée selon laquelle les praticiens non diplômés des Écoles étaient tout autant capables d’apporter leurs soins aux animaux des localités rurales. Dès lors, l’élite vétérinaire – les professeurs des Écoles – n’eut de cesse de dénigrer le travail opéré par ces praticiens « sous-formés » [96]. Comment la formation de vétérinaire, au minimum dispensée en trois ans (et autrefois en quatre) pouvait-elle être complète pour un « maréchal-expert » formé en deux années ? Cette stratégie de développement professionnel à des fins de régulation de la concurrence est bien décrite par Andrew Abbott, qui montre la manière dont la mobilisation des savoirs et des dispositifs d’enseignement permet de réduire « le travail d’un concurrent à une vision incomplète du sien ». Abbott décrit comment les professions rendent légitime leur domaine de compétence par la reconnaissance de leur expertise, à la fois par l’État (système légal) mais aussi par « l’opinion publique » (au plan pratique) [97]. Or au début du XIXe siècle, les vétérinaires n’étaient reconnus ni de l’un ni de l’autre, puisque leur diplôme ne leur conférait aucun rôle particulier vis-à-vis du pouvoir d’État et qu’ils étaient encore trop peu nombreux pour s’imposer dans les campagnes afin de repousser la concurrence des autres corps de métier dans ce qu’ils proclamaient être leur domaine de compétence. Dans cette situation, l’existence de trois types de diplômes vétérinaires ne changeait pas concrètement leur exercice. En revanche, la multiplicité des diplômes écartait la formation de vétérinaire de son modèle initial de corps d’État, fondant la légitimité de son existence sur les enseignements délivrés dans les Écoles. L’ordonnance royale du 6 juillet 1825 supprima ces distinctions, ramenant à quatre ans la durée des études dans chaque École et interdisant la délivrance d’un certificat de maréchal-expert dans des boutiques tenues par des vétérinaires, sans résoudre pour autant le problème posé à la profession naissante par la concurrence des maréchaux (qui souvent conservaient leur qualificatif « d’expert ») et praticiens empiriques [98]. S’appuyant sur les savoirs théoriques délivrés dans leurs écoles, qui seuls « éclairaient » la pratique, les élites vétérinaires n’eurent alors de cesse de dénigrer les « demi-savoirs » des praticiens non diplômés, insistant sur les dangers qu’ils faisaient courir aux animaux malades, confiants dans une « expérience » routinière dépeinte comme encore plus nocive que l’ignorance.

84La rhétorique « anti-empirique » insistait sur les dangers qu’une absence de formation reconnue (correspondant à un défaut de connaissance) faisait peser sur la survie de l’animal malade mais aussi sur l’ensemble du troupeau menacé par la contagion. Cette rhétorique prenait ses racines dans les premiers textes « fondateurs » de la médecine vétérinaire française : dès 1782, Chabert et Huzard essayaient de démontrer que derrière le statut de « maréchal-expert » se cachaient bon nombre de charlatans qui, pratiquant la sorcellerie, jetaient des sorts afin de contraindre les éleveurs à recourir à leurs services [99]. Ces arguments, insistant à la fois sur l’aspect inquiétant des « maréchaux-sorciers » comme sur l’inefficacité de leurs « traitements », furent repris par leurs successeurs. Tout au long du XIXe siècle, la littérature vétérinaire, que ce soit sous la forme de pamphlets rédigés à l’égard des populations rurales ou bien dans les revues savantes, dans les réunions associatives ou syndicales, dénonça les méfaits des « empiriques » qui contribuaient à propager la contagion :

85

« Dans cette ignorance, où tout est pour eux un mystère, ils manipulent au hasard les substances les plus nuisibles ou les plus inertes. Sans avoir égard aux quantités ni aux qualités, incapables de supposer que la puissance chimique peut entièrement décomposer ou altérer un mélange fait sans la science nécessaire, ils ne redoutent rien, ils tuent en croyant souvent n’avoir employé que des préparations parfaitement innocentes. Et c’est cependant en de telles mains qu’est abandonné, dans nos campagnes, l’exercice de la médecine vétérinaire. Faut-il après cela s’étonner des erreurs, des accidents qui en sont la conséquence ? Loin de là, le contraire seul pourrait nous surprendre ; et nous ne pouvons espérer que les choses changent tant que des mesures énergiques n’auront pas mis un terme à ce fatal envahissement du charlatanisme et de l’ignorance » [100].

86Ainsi, l’exercice de la médecine vétérinaire était « abandonné » entre les mains « incompétentes » des « empiriques ». De toute évidence, les vétérinaires diplômés n’avaient rien à voir avec de tels praticiens ! Certes le corps vétérinaire se sentait menacé, mais bien moins par ces « sorciers » que par la multitude de « maréchaux-experts » formés dans les provinces au contact d’un vétérinaire et qui pouvaient prétendre à un statut quasi-similaire à celui de leurs formateurs, leur ôtant de fait une grande part de leur clientèle. C’est parce que ces deux corps – d’État et de métier – étaient extrêmement proches – tant par leurs savoirs que par leurs savoir-faire – que les maréchaux-experts présentaient une menace sérieuse pour les vétérinaires. Le souci de décrédibiliser et le renforcement des frontières institutionnelles allèrent donc de pair avec la recherche d’une expertise propre.

87Se retranchant derrière l’argument selon lequel la position de « maréchal-expert » avait été créée pour pallier le manque de vétérinaires dans les provinces, certains vétérinaires se regroupèrent par région dans le but de montrer que leur nombre rendait inutile la formation de nouveaux praticiens. Dans certaines régions, ces arguments permirent d’interrompre la formation de maréchaux-experts, mais le phénomène resta marginal. Les maréchaux-experts possédaient de bons atouts à commencer par des tarifs meilleur marché pour des services souvent similaires. C’est là que les arguments du premier combat contre les « sorciers-empiriques » servirent la lutte des vétérinaires contre les « maréchaux-experts » : les accusations de sorcellerie renvoyaient en effet dans l’imaginaire de chacun au danger que représentaient les formes occultes, conduisant presque à une diabolisation des « empiriques » et « maréchaux-experts » qui éloignaient les hommes des « lumières » de la science vétérinaire.

88Cependant, comme l’a fait remarquer justement Ronald Hubscher, « la durée de l’empirisme dans les campagnes s’explique aussi par ses succès » [101]. Si une véritable étude des praticiens « empiriques » et des maréchaux reste à faire pour le XIXe siècle, il est bien connu que bon nombre d’entre eux jouissaient d’une très forte influence et d’une bonne réputation qu’ils étaient loin de toujours devoir à la soi disant « terreur » qu’ils imposaient aux paysans, preuve que leurs pratiques n’étaient pas si catastrophiques que les vétérinaires voulaient bien le faire croire et se plaisaient à le répéter. Cela était d’autant plus vrai que bon nombre d’entre eux étaient fréquemment les pères des vétérinaires [102]. Par ailleurs, les revendications professionnelles des élites vétérinaires étaient souvent éloignées des pratiques locales de certains vétérinaires qui n’hésitaient pas à former de nouveaux maréchaux-experts, ainsi qu’à les recommander lorsqu’il s’agissait de soigner les maladies des pieds des chevaux [103]. L’armée, mettant en contact vétérinaires et maréchaux, contribuait également à ce rapprochement ainsi qu’à des transferts de savoirs informels entre les deux corps. La création de l’école de cavalerie de Saumur [104], à laquelle était annexée une école de maréchalerie militaire réputée, contribua à ces rapprochements. Les élèves « apprentis » maréchaux y recevaient une « instruction » dispensée par des vétérinaires et des maréchaux-ferrants :

89

« Les élèves maréchaux-ferrants sont admis depuis l’âge de 18 ans jusqu’à l’âge de 22 ans. Ils sont enrôlés volontaires ou choisis dans les appels parmi les jeunes soldats qui, sachant lire et écrire, ont fait l’apprentissage du métier de maréchal, d’armurier ou d’éperonnier. Les élèves suivent à l’École un cours élémentaire d’hippiatrique et un cours spécial de maréchalerie théorique et pratique. Lorsqu’ils ont acquis l’instruction nécessaire, ils sont placés comme maréchaux-ferrants dans des régiments de la garde ou de la ligne » [105].

90En dépit de ces liens, la position officiellement défendue par les organisations vétérinaires et ensuite par leur syndicat se caractérise par une continuité étonnante du XIXe au XXe siècle, avec un combat pour l’obtention d’un monopole sur la médecine des animaux et la mise hors la loi de son exercice par les maréchaux. L’argument principal mobilisé à cette fin était le contenu des savoirs vétérinaires, à la base de leur expertise sur la contagion, humaine comme animale.

91Nous l’avons vu, l’expertise des vétérinaires était directement en concurrence avec celle des maréchaux lorsqu’il s’agissait d’arbitrer des litiges, par exemple lors des procès intentés aux marchands de chevaux ou de bestiaux lorsque l’animal présentait un défaut caché. Les vétérinaires contestaient d’autant plus cet état de fait que le nombre de maréchaux allait croissant au XIXe siècle [106], menaçant l’établissement d’une professionnalisation vétérinaire, dénuée de compétence propre. Les membres de l’élite vétérinaire affinèrent alors leurs connaissances des maladies contagieuses afin de contester l’expertise des maréchaux les plus célèbres. Ainsi, enseignant à l’École d’Alfort, Philibert Chabert et Jean-Baptiste Huzard [107] n’hésitèrent pas à critiquer les savoirs mêmes de Lafosse, qui selon eux comportaient de nombreuses erreurs. En citant son Dictionnaire d’Hippiatrique, ils arguèrent que les connaissances « empiriques » pouvaient s’avérer dangereuses, non seulement pour l’économie individuelle du propriétaire de l’animal malade, mais aussi pour l’ensemble de l’économie d’un pays, en laissant se propager les maladies contagieuses [108]. Leur démonstration portait sur la notice « vice rédhibitoire », dans laquelle Lafosse suggérait un délai de garantie de 40 jours en cas de morve du cheval [109]. Chabert et Huzard contestèrent cette expertise, clamant que la très forte contagiosité de la morve imposait des délais brefs (ne pouvant excéder neuf jours) pour intenter l’action rédhibitoire, sous peine de voir se propager la maladie aux autres chevaux. Ces connaissances sur les maladies contagieuses, plaçant les vétérinaires en position « d’experts » œuvrant pour la sécurité publique, servirent à réguler les échanges marchands, comme en témoigne la définition de « vice rédhibitoire » que donnait, en 1823, le Dictionnaire des termes de Médecine, Chirurgie, Art Vétérinaire, Pharmacie, Histoire Naturelle… de Louis Jacques Bégin et alii : « Défaut qui oblige le marchand à reprendre le cheval qu’il a vendu. L’acheteur doit intenter son action avant l’espace de 9 jours » [110]. Cet exemple montre bien comment, au début du XIXe siècle, les maladies contagieuses des animaux commençaient déjà à servir l’ébauche de la définition d’une expertise professionnelle vétérinaire.

92En s’impliquant de plus en plus dans la formulation d’une expertise relative aux maladies contagieuses et défauts cachés des animaux, les vétérinaires ne se basèrent plus seulement sur un examen extérieur, purement physique de l’animal, mais mirent à profit les nouveaux outils issus de la médecine et de la chirurgie des hommes mobilisant des savoirs cliniques et physiologiques. Ce faisant, les vétérinaires s’éloignèrent de plus en plus du modèle de métier associé au travail de la forge pour se rapprocher d’un modèle sanitaire, permettant de préserver les troupeaux d’animaux. Dans ce rapprochement, le modèle de la profession médicale était perçu par les élites vétérinaires comme un idéal à atteindre, supposant le durcissement des conditions de recrutement des nouveaux élèves comme la transformation du contenu des enseignements. Dans ce processus continu tout au long du XIXe siècle, les vétérinaires définirent de nouveaux savoirs, traçant les contours de leur expertise de la contagion, humaine comme animale.

L’identification à la profession médicale

93Tout au long du XIXe et du XXe siècle, la profession médicale servit de modèle de référence aux vétérinaires, en particulier pour l’enseignement et la sélection des savoirs à acquérir et à transmettre. Cherchant à mettre des distances vis-à-vis des « empiriques », les vétérinaires modifièrent leurs critères de sélection des élèves ainsi que le contenu de leur formation. Comme le précisent, a posteriori, Raillet et Moulé, enseignants à l’École d’Alfort au début du XXe siècle :

94

« Le programme ridiculement enfantin de l’examen discréditait profondément les vétérinaires dans l’opinion publique et constituait en particulier l’obstacle le plus sérieux à l’obtention, par les vétérinaires militaires, du rang d’officiers. »

95L’examen d’entrée fut donc modifié en octobre 1843, pour y inclure, outre la pratique de la forge, des connaissances générales sur la langue française (« dictée et analyse logique d’une phrase »), d’arithmétique, de géométrie et de géographie. Six ans plus tard se développa à Charenton (à proximité de l’École d’Alfort) la première classe préparatoire au concours vétérinaire. Le durcissement des conditions d’admission, nécessitant une année de préparation théorique que les élèves les plus modestes ne pouvaient se permettre de financer, commença à modifier l’origine sociale des élèves vétérinaires : Selon Raillet et Moulé, en 1852, sur 52 candidats admis au concours vétérinaire, seuls 16 étaient des fils de cultivateurs et 13 seulement de vétérinaires et de maréchaux [111] !

96Si ces chiffres mériteraient d’être confirmés par une étude détaillée des registres d’inscription de l’École d’Alfort et par un suivi rigoureux et individuel des élèves, l’existence même de la classe préparatoire laisse entrevoir la manière dont progressivement les élèves dont l’origine sociale leur permettait d’intégrer cette classe préparatoire furent favorisés par rapport aux autres candidats au concours d’entrée, contribuant à transformer graduellement la population estudiantine des Écoles vétérinaires. Ce système ne fut pas le seul destiné à « élever socialement » l’origine des élèves : le système de bourses d’enseignement fut lui aussi modifié, limitant la gratuité des études. En 1866, les parents des élèves vétérinaires devaient ainsi s’engager à financer la totalité des études de leur enfant avant même qu’ils n’aient entamé leur cursus. Par la suite, seuls les élèves les plus méritants se voyaient attribuer une demi-bourse, finançant en quelque sorte leur travail pendant leurs études (facteur d’intéressement permettant d’attirer les élèves vers cette formation). Quelques bourses restèrent cependant octroyées par les régions aux élèves les plus méritants qui n’avaient pas les moyens de financer leurs études vétérinaires, ni leur déplacement jusqu’à Paris ou Lyon.

97En 1866, sous la direction générale d’Henri Bouley, l’examen d’entrée évolua vers des épreuves de plus en plus théoriques (passant des « notions » aux « dissertations » en histoire et en géographie), tandis que – tout un symbole – l’épreuve pratique de la forge fut supprimée. Cet abandon de la forge marqua un tournant dans les rapports avec les maréchaux et leurs enfants qui n’étaient plus désormais favorisés par l’apprentissage qu’ils avaient reçu dans les boutiques de maréchalerie. À défaut d’une sélection basée stricto sensu sur la réussite au concours d’entrée, un premier triage implicite, défavorisant les candidats issus des milieux les plus modestes, permit indéniablement de modifier l’image des vétérinaires auprès du gouvernement : celui-ci octroya le rang d’officier aux vétérinaires militaires dès 1852 [112], les formant en échange aux carrières militaires en plus de leur formation de vétérinaire, à l’École de cavalerie de Saumur.

98Sanction de cette évolution, un nouveau symbole de la corporation vétérinaire, les feuilles de sauge (connotant la référence à la pharmacie et au savoir médical), fut adopté en remplacement de l’historique fer à cheval ! La pratique de la forge, lucrative, n’était en revanche pas abandonnée dans le programme des enseignements, mais elle n’était plus présentée que dans son usage « hygiénique et pathologique » c’est-à-dire médical [113].

99Vers la fin du XIXe siècle, les savoirs vétérinaires continuèrent leur processus de spécialisation en se rapprochant des savoirs académiques dispensés par les facultés de médecine. Cependant, le système de sélection devenant de plus en plus difficile, et les études se spécialisant vers des disciplines de plus en plus scientifiques, les écoles vétérinaires et particulièrement celles de Lyon et de Toulouse commencèrent à se vider de leurs élèves. Seule l’École d’Alfort, historiquement plus prestigieuse et dirigée par des enseignants proches du ministère de l’Agriculture et des institutions savantes, souhaitait que le baccalauréat devienne la condition minimale pour postuler au concours d’entrée dans les trois Écoles. En effet, ce diplôme permettait déjà d’accéder aux études de médecine et de pharmacie, réservant l’accès à ces professions aux enfants issus de la bourgeoisie. Le lycée étant payant, le baccalauréat réinstaurait de fait une hiérarchie de classe sociale entre les formations réservées aux bacheliers et les autres. Les enseignants d’Alfort, en quête du prestige social qui faisait défaut aux vétérinaires, militèrent alors activement en faveur de cette réforme [114]. Or les Écoles de Lyon et de Toulouse, qui attiraient beaucoup moins d’élèves depuis la réforme des bourses, semblaient attachées au système de promotion sociale qu’elles pouvaient offrir aux classes les plus modestes, comme l’avait envisagé Bourgelat à l’origine. Elles affichèrent alors leur hostilité face à cette ségrégation supplémentaire. Les enseignants de l’École d’Alfort, à l’image de Raillet et Moulé qui y exerçaient au tout début du XXe siècle, n’affichaient pas clairement la ségrégation sociale que la réforme du baccalauréat devait fatalement entraîner. Reprenant les arguments méritocratiques de l’époque, ils insistaient plutôt sur le désir de favoriser ceux qui, par leur travail, avaient acquis une formation sanctionnée par des diplômes et non par l’expérience empirique des artisans :

100

« Dans notre pays même, il s’est élevé plus d’une fois des protestations relatives au caractère trop scientifique attribué à l’enseignement, que d’aucuns, semble-t-il, eussent volontiers ravalé au niveau d’un apprentissage […] qui ne produirait que des empiriques dégrossis » [115].

101Il fallait donc se démarquer encore plus de l’apprentissage, en se réclamant de « la science » et des diplômes, baccalauréat en tête.

102La dernière décennie du XIXe siècle fut marquée par la nécessité de parvenir à un compromis interne aux Écoles, afin de développer une position unique face au gouvernement et aux autres formations supérieures. Alfort parvint ainsi à convaincre les Écoles de province en proposant que le concours soit national et les places attribuées dans les Écoles en fonction du classement obtenu par les élèves. Cette mesure maintenait une hiérarchie forte entre les établissements, puisque les premiers reçus choisissaient généralement l’École parisienne. Cependant, assurées de remplir leurs formations, les Écoles de province finirent par se ranger derrière celle d’Alfort. La possession du baccalauréat devint ainsi obligatoire pour se présenter au concours vétérinaire en 1890.

EXPÉRIMENTALISER LA CONTAGION : PRATIQUE ET ENSEIGNEMENT DE LA BACTÉRIOLOGIE VÉTÉRINAIRE

103La réforme des enseignements de 1866 ne mentionnait pas de manière particulière les maladies du bétail, ni les épizooties. Les professeurs de l’École d’Alfort, qui étaient en grande partie responsables du contenu de la formation vétérinaire, défendaient alors des théories infectionnistes incompatibles avec la démonstration de la contagiosité des maladies animales [116]. Cependant, dès lors que, voyant sa position dans le débat sur la génération spontanée consacrée par l’Académie des sciences, Louis Pasteur se lança dans de nouvelles recherches relatives au « rôle pathogénique des infiniment petits » [117], les vétérinaires d’Alfort adoptèrent la vision microbienne et modifièrent les enseignements vétérinaires en conséquence.

104Parmi les enseignants d’Alfort qui se rallièrent aux théories pastoriennes de la contagion se trouvait Henri Bouley [118], professeur de la chaire de clinique, co-fondateur en 1844 de la Société de médecine vétérinaire de la Seine, qui avait été chargé dans les années 1850 par le ministre de l’Agriculture et du Commerce d’étudier la péripneumonie des bêtes à cornes [119] « pour en arrêter les ravages ». Cette étude avait donné lieu à un rapport publié en 1854 [120], qui lui avait ouvert les portes de l’Académie de médecine l’année suivante. Dès lors, Henri Bouley n’eut de cesse de s’impliquer dans des études portant sur la contagiosité des diverses maladies animales, publiant des études sur la morve, la vaccine, la rage, le charbon, l’infection purulente ou la tuberculose, et vulgarisant les travaux des professeurs vétérinaires des Écoles de Lyon et de Toulouse [121] tels que Jean-Baptiste « Auguste » Chauveau [122], Pierre Victor Galtier (1846-1908), ou encore Henri Toussaint (1847-1892), tous engagés dans un processus d’expérimentalisation des maladies animales.

105Pierre Victor Galtier, convaincu du caractère contagieux de certaines maladies animales comme la tuberculose, la morve ou la rage, a été l’un des premiers vétérinaires à se lancer dans des expériences visant à conférer une certaine forme d’immunité aux animaux sur le modèle de la vaccine, dès 1879. À cette époque, il démontra qu’il était possible de transmettre le virus de la rage au lapin, insistant sur le fait que cet animal se prêtait parfaitement bien aux « opérations diagnostiques » consistant à vérifier si un animal mordu avait contracté ou non la maladie, car sa période d’incubation (autour de 18 jours) était plus courte que pour les autres espèces. Le lapin apparaissait donc comme un « outil diagnostic » particulièrement utile, mais aussi comme un objet de choix pour la culture du virus au laboratoire. S’inspirant du modèle de la vaccine, Galtier rêvait déjà d’un traitement « préventif », voire curatif, s’il était employé de manière précoce, juste après la morsure [123].

106Auguste Chauveau annonça avoir réussi à transmettre la tuberculose par les voies digestives, en rendant phtisiques trois génisses qui avaient ingéré 30 grammes de « matières tuberculeuses » mélangées à leur alimentation [124]. Notons que Chauveau avait déjà travaillé sur la vaccine, publiant à l’Académie des sciences des travaux sur « la nature du virus-vaccin » [125].

107Quant à Henri Toussaint, il travailla sur le choléra des poules [126], mais il est surtout célèbre aujourd’hui pour ses travaux sur le charbon et sa controverse avec Louis Pasteur, abondamment décrite par Gerald Geison [127]. Il s’attacha à mettre au point un procédé visant à prémunir les animaux de ferme par l’inoculation de bactéries dont la virulence avait été atténuée par divers procédés, en premier lieu en filtrant le sang issu d’animaux malades. Convaincu d’après ses résultats qu’il avait entre les mains un vaccin efficace, il déposa un « pli cacheté » à l’Académie des sciences et réalisa une expérience à grande échelle sur des animaux de la ferme vétérinaire de l’École d’Alfort, en août 1880 [128].

108Ces travaux, bien que largement reconnus au sein de la communauté vétérinaire et discutés dans les sociétés savantes, avaient cependant l’inconvénient majeur de provenir de vétérinaires « de province » et de manquer, sinon de crédibilité scientifique, du moins de « visibilité », ce qui n’était pas le cas de ceux des « élites alforiennes » à commencer par Henri Bouley. Désigné à nouveau par l’administration en 1865 pour étudier l’épizootie de peste bovine qui sévissait partout en Europe, Henri Bouley parvint à s’imposer comme une figure dominante de la médecine vétérinaire, « expert » en matière de contagion. Nommé en 1866 inspecteur général des Écoles vétérinaires, il fut à l’origine de l’application rigoureuse des mesures d’abattage qui furent prises par le gouvernement français en 1866 pour lutter contre la peste bovine [129]. Inlassable vulgarisateur – et selon ses contemporains, brillant orateur [130] – Henri Bouley n’eut de cesse de dénoncer, auprès des sociétés d’agriculture [131] comme des institutions savantes [132], les dangers que représentaient les maladies contagieuses des animaux. Bouley participa au succès de Louis Pasteur lors des expériences de Pouilly-le-Fort [133], en manipulant les animaux et attestant, de l’œil expert du vétérinaire, de l’état sain ou malade des sujets vaccinés et des sujets témoins. Pouilly-le-Fort marqua le début d’une véritable collaboration entre les vétérinaires – principalement issus de l’École d’Alfort – et les pastoriens, à l’image d’Edmond Nocard (1850-1903), professeur (puis directeur en 1887) de l’École d’Alfort, qui devint le proche collaborateur d’Émile Roux dès 1880. Edmond Nocard participa à bon nombre de recherches sur la rage, mettant au point des techniques de manipulation des animaux utiles aux pastoriens, comme la trépanation des lapins, mais aussi participant à l’expédition pastorienne à Alexandrie, pour tenter d’identifier l’agent pathogène du choléra [134]. En 1896, Nocard publia (avec Emmanuel Leclainche) un traité sur les maladies microbiennes des animaux [135] qui est un bon marqueur de la « pasteurisation » des enseignements vétérinaires. Nocard compta également parmi les enseignants du cours de « microbie vétérinaire » à l’Institut Pasteur après sa création et devint membre de l’Institut Pasteur à part entière (il fut notamment impliqué dans la production de sérum antidiphtérique) [136] tout en demeurant salarié du ministère de l’Agriculture en tant que professeur de l’École d’Alfort [137].

109Nous ne détaillerons pas plus ici les liens qui attachaient les vétérinaires d’Alfort à l’Institut Pasteur. L’idée à retenir est cette implication d’une élite vétérinaire dans les recherches physiologiques et bactériologiques ayant trait à la question de l’immunité et des maladies contagieuses, dans un contexte de tensions avec les maréchaux et de durcissement des frontières institutionnelles. Cette petite élite vétérinaire qui s’occupait des questions relatives à l’immunité et au contrôle de la contagion acheva la transformation des enseignements dispensés dans les Écoles pour favoriser les savoirs et pratiques du laboratoire.

110Le dernier quart du XIXe siècle marqua la reconnaissance pleine et entière par l’État français des savoirs vétérinaires ayant trait au contrôle de la contagion. L’arrêté ministériel du 8 avril 1878 institua une nouvelle chaire dans les Écoles vétérinaires, intitulée « pathologies des maladies contagieuses, police sanitaire, législation commerciale et médicale » et marqua la volonté de former un corps de praticiens capables à la fois de diagnostiquer les symptômes de la contagion chez les animaux malades, mais aussi d’écarter de la consommation des denrées qui pouvaient mettre en danger la santé publique. En effet, les enseignements de cette chaire détaillaient les pathologies des maladies contagieuses dans les différentes espèces, la police sanitaire applicable à ces maladies, la législation commerciale, la médecine légale mais surtout l’inspection des viandes de boucherie.

111Pour la première fois depuis la création des écoles, les bovidés et leurs maladies occupaient une place à part entière dans la formation vétérinaire, témoignant d’une nouvelle manière de considérer la maladie animale comme susceptible de se transmettre à l’homme par le biais de l’alimentation. Cette nouvelle considération était l’œuvre de l’élite vétérinaire qui avait redéfini le problème que posaient les zoonoses pour la santé publique en fonction des solutions qu’offraient les savoirs et savoir-faire vétérinaires (notamment le cours portant sur l’« inspection des viandes de boucherie »). Ces nouveaux savoirs furent consacrés par l’État avec le vote de la loi sur la police sanitaire des animaux, le 21 juillet 1881, qui donna le monopole d’exercice sur les maladies contagieuses aux vétérinaires, leur conférant de fait leur premier marché protégé.

112À partir de ce moment, tout l’enseignement vétérinaire s’orienta vers le développement de nouveaux savoirs et savoir-faire relatifs au contrôle de la contagion. Les nouvelles perspectives qu’offrait la bactériologie pour l’étude appliquée des maladies contagieuses animales furent discutées et adaptées aux enseignements des Écoles sous l’influence du conseil de perfectionnement des Écoles vétérinaires, créé en 1886 sous l’impulsion d’Auguste Chauveau, inspecteur général des Écoles vétérinaires à la fin des années 1880, après la mort d’Henri Bouley [138]. Ce conseil était chargé de fournir des rapports et de soumettre des propositions au ministre de l’Agriculture [139] sur le fonctionnement des Écoles, les méthodes d’enseignement ainsi que sur les « travaux et recherches à y entreprendre » [140]. Sous l’impulsion du conseil, des cours très complets, associant étude physiologique et analyse bactériologique, furent rapidement instaurés dans les laboratoires des écoles où toutes les techniques de coloration, de culture et « d’inoculations révélatrices » étaient enseignées. L’abandon d’une partie des compétences techniques de la maréchalerie [141] en faveur de l’acquisition de savoirs spécialisés, que seule l’École pouvait enseigner, donnant accès à ses laboratoires (construits en 1882) où, derrière les paillasses, les professeurs enseignaient comment visualiser les microbes, acheva de transformer l’identité vétérinaire.

113L’influence des techniques de manipulation des germes élaborées à l’Institut Pasteur était particulièrement visible. Edmond Nocard était ainsi chargé des soixante leçons dispensées à l’École d’Alfort : dix en biologie des bactéries (généralités sur l’infection, immunité, propriétés des humeurs des animaux immuns) ; cinquante sur les maladies microbiennes, donnant lieu l’été à des exercices réalisés au laboratoire de bactériologie : exercices de colorations microbiennes et « d’inoculations révélatrices », pendant cinq semaines, à raison de quatre heures par semaine. Un diagnostic clinique devait également être réalisé sur les animaux inoculés [142].

114L’appropriation de ces savoir-faire culmina avec l’institution du premier laboratoire de recherches vétérinaires à Alfort en 1901. Cet établissement, dépendant du ministère de l’Agriculture, fut créé pour répondre à une demande expresse du gouvernement qui souhaitait que soient développées des méthodes « scientifiques » de lutte contre la fièvre aphteuse, faisant pour la première fois de l’étude de cette maladie un problème d’investissement public de recherche. Ce laboratoire symbolise à lui seul la montée de l’expertise vétérinaire sur les maladies contagieuses, qui a contribué à faire des membres de la profession de véritables agents sanitaires, tout à la fois capables de protéger la santé publique par l’examen clinique et anatomopathologique des bêtes et des viandes à l’abattoir ou par l’examen bactériologique du lait dans les laiteries, d’arbitrer lors des litiges commerciaux (expertise sur les vices rédhibitoires et maladies contagieuses), d’empêcher la propagation de la contagion (par l’application stricte d’une police sanitaire basée sur l’isolement des animaux diagnostiqués comme contagieux, le gel de leur mouvement voire, dans les cas les plus graves, leur abattage) mais aussi d’inventer – par leurs recherches au sein des laboratoires vétérinaires – de nouveaux outils pour protéger le bétail des attaques de la contagion (sérums, vaccins).

115L’extrême fluidité du contenu des enseignements (illustrée par l’introduction puis la disparition des cours d’accouchement, de reboutage ou d’économie agricole) révèle les hésitations des responsables des Écoles dans leur tentative pour définir et stabiliser des savoirs spécifiques, à l’interface entre médecine humaine et sciences de l’agriculture. Ces hésitations ne sont pas contingentes mais renvoient à la manière dont les territoires de compétence vétérinaires se sont imposés, sans correspondre à une ou plusieurs stratégies préexistantes, mais plutôt selon une accumulation d’expériences parfois contradictoires, avec ou sans capitalisation de ces expériences. Les vétérinaires se sont engagés dans un processus de délimitation progressive de leurs savoirs, jouant des frontières floues entre leurs domaines de compétence et ceux des autres professions et corporations avec lesquelles ils étaient en concurrence, et contraignant celles-ci à se mouvoir en retour. Ce processus correspond à la notion de « système » utilisée par Andrew Abbott pour décrire la manière dont chaque mouvement professionnel mettant en jeu l’autonomie et le contrôle des marchés des professions concurrentes oblige celles-ci à un déplacement concomitant, conduisant à une renégociation permanente des frontières entre leurs compétences respectives [143].

116Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, vétérinaires diplômés des Écoles nationales et praticiens non diplômés (maréchaux-experts, hongreurs et autres gardes-champêtres) se disputaient encore fortement l’exercice de la médecine des animaux. Suivant l’impulsion donnée par leurs élites – avec à leur tête Henri Bouley, directeur général des Écoles vétérinaires en 1866 –, les vétérinaires s’engagèrent dans un double mouvement pour parachever le processus de distanciation vis-à-vis des « empiriques » et renforcer leur profession. Le premier consista à durcir les conditions d’admission dans les Écoles, ce qui entraîna de fait un changement de population estudiantine. Les fils de maréchaux cédèrent progressivement leur place à ceux de la petite bourgeoisie du fait de la difficulté du concours (qui entraîna l’apparition des premières classes préparatoires, payantes et donc peu accessibles aux enfants d’artisans), de l’abandon de la pratique de la forge comme épreuve éliminatoire au concours d’entrée (ce qui clairement désavantageait les enfants de maréchaux), de la modification du système de bourses octroyées aux élèves (ce qui excluait d’emblée les élèves qui ne pouvaient pas assurer le financement de leur scolarité dans son intégralité), et de l’obligation d’être titulaire du baccalauréat, obtenu à la fin de l’enseignement du second degré qui lui aussi était payant et, de fait, réservé aux classes sociales les plus favorisées.

117Le deuxième mouvement qui renforça la démarcation des vétérinaires avec les praticiens non diplômés est caractéristique de ce qu’Abbott dénomme le travail culturel de délimitation d’un domaine de compétence. Grâce à l’abstraction de leurs savoirs, les vétérinaires participèrent à la construction du problème des maladies contagieuses comme un enjeu dans lequel leurs savoirs et savoir-faire, délivrés et produits dans les laboratoires des Écoles, leur permettaient de formuler une expertise grâce à laquelle les modes de gestion de ces maladies pouvaient être pensés. Cette expertise conduisit les vétérinaires de la médecine animale vers le champ de la santé publique, à la fois en dénonçant les risques de contagion que certaines maladies présentaient pour l’homme (comme la rage, le charbon, la morve, ou la tuberculose) et en s’imposant dans le champ peu réglementé du contrôle sanitaire des viandes de boucherie, introduisant les cours correspondants dans la formation générale des élèves vétérinaires, puis comme une discipline à part entière à partir de 1878.

118Les interactions que les élites vétérinaires avaient su nouer avec les bactériologistes de l’Institut Pasteur jouèrent un rôle essentiel dans la constitution de cette expertise. Alain Contrepois a montré comment l’échange permanent d’informations entre les bactériologistes et les cliniciens avait conduit à l’émergence d’une « clinique des maladies infectieuses » [144]. C’est ce processus qui s’est répété lorsque la profession vétérinaire se saisit des outils à la fois diagnostiques et préventifs mis à sa disposition par les recherches sur la « contagion », amplifiées par l’aura de la bactériologie pastorienne. Ce processus fut d’autant plus aisé que certains vétérinaires s’étaient montrés de véritables producteurs de savoirs cliniques et biologiques autour des questions de contagion, posant avant Pasteur les bases du développement de nouvelles techniques d’atténuation des « virus ».

119Ainsi, point nodal de la spécialisation revendiquée des savoirs, le contrôle de la contagion se retrouva au cœur des enjeux de la professionnalisation vétérinaire à la fin du XIXe siècle.

Notes

  • [1]
    Emmanuel LECLAINCHE, Histoire illustrée de la médecine vétérinaire, Paris, Albin Michel, 1955 ; Martial VILLEMIN, Les vétérinaires français au XIXe siècle, Maisons Alfort, Éditions du Point Vétérinaire, 1983 ; André SENET, Histoire de la médecine vétérinaire, Paris, PUF, 1953 ; Clément BRESSOU, Histoire de la médecine vétérinaire, Paris, PUF, 1970. Le présent article est tiré de mes recherches doctorales, financées par le CNRS et menées au Cermes/EHESS sous la direction de Jean-Paul Gaudillière, à qui je renouvelle mes plus vifs remerciements.
  • [2]
    Ronald HUBSCHER, Les maîtres des bêtes : les vétérinaires dans la société française, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 12. Voir aussi R. HUBSCHER, « L’invention d’une profession : les vétérinaires au XIXe siècle », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 43-4, octobre-décembre 1996, p. 686-708.
  • [3]
    Une véritable histoire sociale des vétérinaires reste entièrement à faire, en suivant le devenir local des vétérinaires dans les campagnes au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle.
  • [4]
    J’utilise l’expression « travail de frontières » dans le sens que Thomas F. Gieryn donne à « boundary work », afin d’insister sur le travail de négociation et de démarcation réalisé par les vétérinaires tout au long du XIXe siècle vis-à-vis des praticiens non diplômés des Écoles, et préciser que la « séparation » entre ces corporations n’avait rien d’une délimitation statique acquise une fois pour toutes : T. F. GIERYN, « Boundary work and the demarcation of science from non-science : strains and interests in professional ideologies of scientists », American Sociological Review, 48-6, 1983, p. 781-795. Sur ces questions de frontières scientifiques, on peut bien sûr s’appuyer sur les apports établis de Gaston Bachelard, Georges Canguilhem et Judith Schlanger.
  • [5]
    « L’organisation d’un enseignement officiel peut être comprise comme un des aspects du travail de légitimation auquel se livre un groupe social en formation » : Isabelle BASZANGER, « Émergence d’un groupe professionnel et travail de légitimation. Le cas des médecins de la douleur », Revue française de sociologie, 31-2, 1990, p. 257-282 (citation p. 272).
  • [6]
    Voir notamment Daniel Roche qui a consacré un chapitre entier aux maréchaux et autres praticiens spécialisés dans les soins portés aux chevaux : D. ROCHE, La culture équestre de l’Occident XVIe-XIXe siècle. L’ombre du cheval, t. 1 : Le cheval moteur, Paris, Fayard, 2008, chapitre IX, p. 317-353 ; mais aussi à propos de l’histoire de la pharmacie et des pharmaciens : Sophie CHAUVEAU, L’invention pharmaceutique. La pharmacie française entre l’État et la société au XXe siècle, Paris, Institut d’Édition Sanofi-synthélabo « Les empêcheurs de penser en rond », 1999 ; Olivier FAURE, « Les pharmaciens et le médicament en France au XIXe siècle », in Christian BONAH, Anne RASMUSSEN (éd.), Histoire et médicament aux XIXe et XXe siècles, Paris, Biotem & Éditions Glyphe, 2005, p. 65-86 ; ID., « Une pharmacie lyonnaise et ses clients, à la veille de la Première Guerre mondiale », Revue d’histoire de la pharmacie, 294, 1992, p. 307- 314 ; ID., « Les officines pharmaceutiques françaises : de la réalité au mythe (fin XIXe-début XXe siècle) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 43-4, octobre-décembre 1996, p. 672-685.
  • [7]
    Andrew ABBOTT, The System of Professions : An Essay on the Division of Expert Labour, Chicago, University of Chicago Press, 1988, p. 9 et p. 59.
  • [8]
    Eliott FREIDSON, « The theory of professions : state of the art », in R. DINGWALL, P. LEWIS (ed.), The Sociology of the Professions : Lawyers, Doctors and Others, Londres, Macmillan Press, 1983, p. 19-37.
  • [9]
    Les programmes étaient les mêmes dans les trois Écoles vétérinaires. Voir Alcide RAILLIET et Léon MOULÉ, Histoire de l’École d’Alfort, Paris, Asselin et Houzeau, 1908.
  • [10]
    R. HUBSCHER, art. cit, p. 687. Plus largement, cf. Philippe COTTEREAU, Janine WEBER-GODDE, http://www.vet2011.org/livre_bourgelat.php, Lyon, ENS Éditions/ Comité Bourgelat, 2011.
  • [11]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 254.
  • [12]
    Pol JEANJOT-EMERY, « Bourgelat en dehors des Écoles vétérinaires », Bulletin de la Société Française d’Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires, 1-1, 2002, p. 68-91.
  • [13]
    Jean-Jacques BÉNET, François VALLAT, « Vétérinaire (médecine) », in Dominique LECOURT (éd.), Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, PUF-Quadrige, 2004, p. 1189-1194 ; Caroline HANNAWAY, « Veterinary medicine and rural health care in pre-revolutionary France », Bulletin of the History of Medicine, 51-3, 1977, p. 431-477 ; Lise WILKINSON, Animals and Disease : An Introduction to the History of Comparative Medicine, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
  • [14]
    Jacques MULLIEZ, Les chevaux du royaume. Aux origines des haras nationaux, Paris, Belin, 2004, p. 310.
  • [15]
    École du Génie Militaire en 1676 ; École des Ponts et Chaussées en 1747 ; École du Génie de Mézières en 1748 ; École des Mines en 1783 ; École Centrale des Travaux Publics en 1794 (devient l’École Polytechnique en 1795).
  • [16]
    J. MULLIEZ, Les chevaux…, op. cit., p. 81 et p. 222.
  • [17]
    À Rossbach, le 5 novembre 1757, Frédéric II de Prusse et sa cavalerie mirent en déroute l’armée française, pourtant numériquement supérieure. Denis BOGROS, Les chevaux de la cavalerie française. De François Ier (1515) à Georges Clemenceau (1918), Loudun, PSR Éditions, 2001 ; J. MULLIEZ, op. cit., p. 222.
  • [18]
    Colbert ne créa pas de nouvelles institutions, mais favorisa l’élevage privé en achetant des étalons de race qu’il plaçait alors en dépôt dans les haras de la noblesse.
  • [19]
    Ministère de la Guerre, commission spéciale des remontes, Rapport sur les remontes de l’armée par Monsieur le Lieutenant général marquis d’Oudinot, rapporteur de la Commission spéciale des remontes : 18 mars 1842, Paris, Imprimerie royale, 1842.
  • [20]
    C. HANNAWAY, « Veterinary medicine and rural health care », art. cit., p. 434 ; R. HUBSCHER, Les maîtres…, op. cit., p. 28.
  • [21]
    J. MULLIEZ, Les chevaux…, op. cit., p. 310.
  • [22]
    En émettant cette hypothèse, nous poussons plus loin l’analyse qui a été formulée par R. HUBSCHER, Les maîtres…, op. cit., estimant que l’étude des maladies du cheval était à l’origine de la création des Écoles.
  • [23]
    « Le cheval, la guerre et le rôle des Haras », Haras Nationaux de France : www.haras-nationaux.fr/portail/uploads/tx_vm19docsbase/lechevaldeguerre.pdf. Voir aussi Daniel ROCHE (éd.), Le cheval et la guerre, du XVe au XXe siècle, Versailles, Association pour l’académie d’art équestre de Versailles, 2002.
  • [24]
    On retrouve dans le corps vétérinaire les caractéristiques qui sont celles des corporations de métier sous l’Ancien Régime : ratification des statuts par lettres patentes ; droit exclusif d’exercer leur activité dans un territoire donné (Armée) ; existence d’un langage spécialisé justifiant les règles propres de l’Art ; membres « officiers » chargés de garantir la qualité et l’honnêteté des travaux ; règles pour la formation des apprentis ; conception paternaliste et patriarcale des relations sociales ; dimension morale et spirituelle essentielle.
  • [25]
    Honoré Fragonard (1732-1799) était le cousin du peintre Jean-Honoré Fragonard. Il enseigna l’Anatomie à Alfort jusqu’en 1771, où il fut renvoyé par Bourgelat. Voir Jonathan SIMON, « Honoré Fragonard, anatomical virtuoso », in Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Christine BLONDEL (ed.), Science and Spectacle in the European Enlightenment, Aldershot, Ashgate, 2008, p. 141-158.
  • [26]
    Bourgelat cité par Maurice DURAND, « Le règlement de l’École vétérinaire d’Alfort en 1777 et ce qui a changé en 2004 », Bulletin de la Société d’Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires, 4-1, 2005, p. 63-75, p. 67.
  • [27]
    Claude BOURGELAT, Reglemens pour les Écoles Royales Vétérinaires de France, Paris, Imprimerie Royale, 1777, 255 p., p. 124 et p. 131.
  • [28]
    Pour la création d’un nouveau lexique correspondant à la création de nouvelles disciplines scientifiques, se référer à Stéphane SCHMITT, « From physiology to classification : comparative anatomy and Vicq d’Azyr’s plan of reform for life sciences and medicine (1774-1794) », Science in Context, 22-2, 2009, p. 145-193.
  • [29]
    Claude MILHAUD, « Schéma général de l’histoire des vétérinaires militaires français », Bulletin de la Société d’Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires, 2-1, 2003, p. 47-60. Ce privilège fut supprimé lors de la Révolution française.
  • [30]
    D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit., p. 327 sq., p. 340 ; Jean-Pierre AGUERRE « Mobilité professionnelle : ouvriers bourreliers et forgerons dans la région lyonnaise (fin XIXe-XXe siècles) », Ruralia, 6, 2000, [En ligne, mis en ligne le 22 janvier 2005. URL : http://ruralia.revues.org/document138.html].
  • [31]
    Il garda depuis ce jour une forte animosité contre l’École, et s’efforça – en vain – en 1791 de faire supprimer Alfort pour reformer selon ses conseils une nouvelle école de maréchalerie dans Paris.
  • [32]
    Lafosse publia également en 1772 son Cours d’hippiatrique ou Traité complet de la médecine des chevaux, qui lui valut une solide réputation d’hippiatre en Europe, au point d’être parfois considéré comme l’un des premiers « vétérinaires ».
  • [33]
    Voir à ce sujet D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit., p. 329-331.
  • [34]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 620. À la création de l’École d’Alfort, Louis XV avait fait en sorte que les vétérinaires ne « soient pas inquiétés » par ces communautés d’arts et métiers.
  • [35]
    C. BOURGELAT, Reglemens…, op. cit., p. 112-113.
  • [36]
    Selon Daniel Roche, la ferrure pathologique était pratiquée par les maréchaux bien avant la création des Écoles vétérinaires. Celle-ci était « directement informée par les usages courants » : D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit. p. 342.
  • [37]
    R. HUBSCHER, Les maîtres…, op. cit., p. 58, p. 173 et suivantes, p. 241.
  • [38]
    En italique dans le texte.
  • [39]
    M. A. MIALOSQUE, Les vétérinaires dans les campagnes, essai sur l’empirisme, Saint-Afrique, Imprimerie de A. Ducornot, 1867, p. 11.
  • [40]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 319 : en 1848, les comptes destinés à l’achat d’animaux pour les cours d’anatomie mentionnaient la possibilité de fournir aux élèves « 150 chevaux, 12 à 14 vaches, 20 à 25 moutons, 7 ou 8 porcs et des chiens ».
  • [41]
    Philibert CHABERT, Instructions et observations sur les maladies des animaux domestiques ; avec les moyens de les guérir, de les préserver, de les conserver en santé, de les multiplier, de les élever avec avantage, & de n’être point trompé dans leur achat. On y a joint l’analyse des ouvrages vétérinaires, anciens et modernes, pour tenir lieu de tout ce qui est écrit sur cette science. Ouvrage nécessaire aux habitants des campagnes et aux propriétaires ; rédigé par une société de vétérinaires praticiens ; mis en ordre et publié par les CC. CHABERT, FLANDRIN et HUZARD, Paris, de l’imprimerie et dans la librairie vétérinaire de J.B. Huzard, an III (1791), p. 81-82.
  • [42]
    Bourgelat avait été jusqu’à mettre au point une technique scientifique d’évaluation des chevaux, « l’hippomètre », technique malheureusement pour lui « intransposable sur le champ de foire » : D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit., p. 250.
  • [43]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 622.
  • [44]
    Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, Paris, PUF, 1963.
  • [45]
    M. DURAND, « Le règlement de l’École vétérinaire d’Alfort », art. cit., p. 67.
  • [46]
    D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit., p. 66-67, p. 86-87, p. 250.
  • [47]
    D’après les données extraites du Recueil de Médecine Vétérinaire et citées par A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 354-360.
  • [48]
    Voir à ce propos Erwin ACKERKNECHT, Medicine at the Paris Hospital, 1794-1848, Baltimore, John Hopkins Press, 1967.
  • [49]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 352. On remarquera le terme « sujet » pour désigner l’animal malade, comme s’il s’agissait d’un patient humain.
  • [50]
    C. BOURGELAT, Reglemens…, op. cit., p. 109, p. 110 puis p. 185-187.
  • [51]
    Jonathan SIMON, « The theater of anatomy : The anatomical preparations of Honoré Fragonard », Eighteenth Century Studies, 36-1, 2002, p. 63-79 ; S. SCHMITT, « From physiology to classification » art. cit., p. 180-181. L’espèce humaine était la mieux connue car située au centre de tous les intérêts. Elle servait donc de référence aux études des chirurgiens comme des vétérinaires.
  • [52]
    C. BOURGELAT, Reglemens…, op. cit., p. 132-133.
  • [53]
    John PICKSTONE, Ways of Knowing : A New History of Science, Technology and Medicine, Chicago, University of Chicago Press, 2001.
  • [54]
    À propos de la distinction entre « observation » et « expérimentation », voir Ian HACKING, Representing and Intervening : Introductory Topics in the Philosophy of Natural Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
  • [55]
    Ces collections, détruites à la Révolution, ont ensuite été rassemblées par Foucroy et Fragonard pour constituer des musées anatomiques rattachés aux facultés de médecine. « L’histoire naturelle » caractérisée par la description, la comparaison et la classification des objets est l’une des « façons de savoir » propres au XVIIIe siècle : J. PICKSTONE, Ways of Knowing…, op. cit.
  • [56]
    P. CHABERT, Instructions et observations…, op. cit., p. 106-107, p. 105.
  • [57]
    Il serait intéressant d’observer plus en détail les registres d’inscription des élèves vétérinaires dans les années 1790 et au tout début du XIXe siècle.
  • [58]
    Félix VICQ D’AZYR, Nouveau plan de constitution pour la médecine en France. Présenté à l’Assemblée Nationale par la Société Royale de Médecine, s.l., 1790, p. 135-136.
  • [59]
    Cette place pourrait fournir une nouvelle hypothèse pour expliquer le maintien des Écoles vétérinaires après la Révolution française.
  • [60]
    P. CHABERT, Instructions et observations…, op. cit., p. 34.
  • [61]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 280-281.
  • [62]
    Cf. François VALLAT, Les bœufs malades de la peste. La peste bovine en France et en Europe, XVIIIe-XIXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009 ; Béatrice BACK-LIJOUR, « Vicq d’Azyr et l’épizootie de 1774, dans le Sud-Ouest de la France, ou l’intervention d’un savant en politique sous l’Ancien Régime », DEA, Université de Nantes, 1991.
  • [63]
    Arrêt du Conseil, contenant des dispositions pour arrêter les progrès de la maladie épizootique sur les bestiaux, dans les Provinces Méridionales du Royaume, du 18 décembre 1774. Publié par Félix VICQ D’AZYR, dans Exposé des moyens curatifs et préservatifs qui peuvent être employés contre les maladies pestilentielles des bêtes à cornes, Paris, Mérigot l’aîné, 1776, p. 617.
  • [64]
    Girolamo Fracastor, dit Fracastor (1478 (ou 1483)-1553) fut le médecin personnel du pape Paul III, célèbre pour ses travaux sur les maladies contagieuses contre lesquelles il préconisait les mesures d’isolement.
  • [65]
    Giovanni Lancisi (1654-1720) fut le médecin des papes Innocent XI, Clément XI et Innocent XII. Il fut le premier à préconiser l’abattage des animaux malades lors de l’épizootie de peste bovine de 1715 dans le Piémont.
  • [66]
    F. VICQ D’AZYR, Exposé des moyens…, op. cit., p. 94.
  • [67]
    Même s’il nous semble que ce rôle peut être minoré si l’on considère les raisons qui ont conduit à l’établissement des Écoles vétérinaires : L. WILKINSON, Animals and Disease…, op. cit.
  • [68]
    F. VICQ D’AZYR, Exposé des moyens…, op. cit., p. 7 et p. 4. Voir Jean MEYER, « Une enquête de l’Académie de médecine sur les épidémies (1774-1794) », Annales ESC, 21-4, juillet-août 1966, p. 729- 749 ; Jean-Pierre PETER, « Une enquête de la Société Royale de Médecine (1774-1794) : Malades et maladies à la fin du XVIIIe siècle », Annales ESC, 22-4, juillet-août 1967, p. 711-751.
  • [69]
    Avec notamment la création des Bureaux d’hygiène (voir Lion MURARD, Patrick ZYLBERMAN, L’hygiène dans la République. La santé publique en France ou l’utopie contrariée, Paris, Fayard, 1996, et le compte rendu d’Olivier Faure, Revue d’histoire moderne & contemporaine, 46-3, juillet-septembre 1999, p. 610-612).
  • [70]
    C. BOURGELAT, Reglemens…, op. cit., p. 244 et p. 245.
  • [71]
    P. CHABERT, Instructions et observations…, op. cit., p. 391
  • [72]
    Ibidem, p. 63.
  • [73]
    1796-1925. Fils de Jean Girard, premier vétérinaire à avoir rédigé un traité d’anatomie des animaux de rente, Girard fils a été l’élève de Pierre Auguste Béclard (formé par Xavier Bichat), professeur d’anatomie à la faculté de médecine de Paris et chirurgien en chef de l’hôpital de la Pitié à Paris.
  • [74]
    1787-1855, membre de l’Académie nationale de médecine et répétiteur à Alfort.
  • [75]
    BOULEY JEUNE, « Observations Pathologiques à l’appui des expériences de MM. Bell et Magendie, sur les usages et fonctions de certaines parties du Système Nerveux », Recueil de Médecine Vétérinaire, 1-1, 1824, p. 28-35, p. 30.
  • [76]
    Louis Jacques BÉGIN et alii, Dictionnaire des termes de Médecine, Chirurgie, Art Vétérinaire, Pharmacie, Histoire Naturelle, Botanique, Physique, Chimie, etc., Paris, Crevot, Béchet, Baillère, 1823.
  • [77]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 329. Pour quelles raisons et sous quels types d’enjeux la physiologie est-elle demeurée à l’état larvaire au sein des Écoles, sans connaître l’expansion accompagnant le développement scientifique du XIXe siècle ? Cette analyse mériterait un développement à part entière.
  • [78]
    C. BOURGELAT, Reglemens…, op. cit., p. 161, p. 173 et p. 176.
  • [79]
    D’après Pierre-Jean-Baptiste CHOMEL, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, Paris, Les Libraires associés, 1782, cité par Julien DONIOL-VALCROZE, « Histoire de la contention et de l’anesthésie vétérinaire », thèse, faculté de médecine de Créteil, École nationale vétérinaire d’Alfort, 2001.
  • [80]
    F. VICQ D’AZYR, citant Bourgelat dans Exposé des moyens…, op. cit., p. 228.
  • [81]
    C. BOURGELAT, Reglemens…, op. cit., p. 177-178.
  • [82]
    La loi de Germinal an XI défendait à tout individu non pourvu du diplôme de pharmacien « le fait de préparer, vendre ou débiter aucun médicament ».
  • [83]
    En dehors de celles utilisant des substances toxiques ou venimeuses.
  • [84]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 266.
  • [85]
    Cette partie est réalisée en s’appuyant principalement sur les informations fournies par A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit.
  • [86]
    Un travail plus approfondi sur les recherches menées à la ferme d’Alfort resterait à effectuer, notamment en ayant recours au fonds conservé aux Archives nationales, série F10, 1292-1293.
  • [87]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 294 et p. 618. Il serait important d’étudier la fréquentation de ces cours dans les Écoles de Lyon et de Toulouse, afin d’affiner nos conclusions.
  • [88]
    Une véritable histoire sociale des vétérinaires, de leur origine et de leur devenir reste entièrement à faire pour pouvoir répondre à cette question.
  • [89]
    Voir Jean-Luc MAYAUD, « L’élevage bovin : d’un mal nécessaire à la spécialisation », in Monique PAILLAT (éd.), Le mangeur et l’animal. Mutations de l’élevage et de la consommation, Paris, Autrement, 1997, p. 11-32 : les détails de l’engouement pour les Durham puis de leur abandon en France dans la seconde moitié du XIXe siècle.
  • [90]
    La ferme de la Faisanderie avait de surcroît établi une laiterie qui persista jusqu’à la vente des derniers troupeaux.
  • [91]
    Jean-Luc MAYAUD, 150 ans d’excellence agricole en France : Histoire du concours général agricole, Paris, Belfond, 1991, p. 17.
  • [92]
    Nés à Poissy en 1844 et généralisés à partir de 1851.
  • [93]
    Le titre d’ingénieur agronome fut octroyé aux élèves de Grignon en 1908.
  • [94]
    Les rivalités entre vétérinaires et agronomes autour des savoirs zootechniques restent à étudier. Voir Pierre-Benoit JOLY et Martin RÉMONDET « Towards rationalized cows : The invention of the French national scheme for bovine sélection », communication lors de l’ESF Exploratory Workshop : « Veterinary knowledge : between human medicine and agriculture, 1870-1970 », Paris, mai 2008.
  • [95]
    Lois sous le Consulat en 1803, instaurant les statuts « doubles » de médecin et d’officier de santé, ainsi que de pharmaciens de première et deuxième classe.
  • [96]
    Bien évidemment, il fallait des vétérinaires pour former les maréchaux-experts, ce qui montre que le dénigrement de la concurrence ne répondant pas aux mêmes critères de formation et de qualification était un mouvement venant principalement des élites vétérinaires.
  • [97]
    A. ABBOTT, The System…, op. cit., p. 254 sq.
  • [98]
    Voir R. HUBSCHER, art. cit., p. 691.
  • [99]
    P. CHABERT, Instructions et observations…, op. cit., p. 107-109 et 4e partie : « Rapport fait à la Société Royale de Médecine par MM. Vicq d’Azyr et Huzard, les commissaires, sur les Boules vulnéraires du Sieur Givaugues », p. 413.
  • [100]
    M. A. MIALOSQUE, Les vétérinaires…, op. cit., p. 12.
  • [101]
    R. HUBSCHER, Les maîtres des bêtes…, op. cit., p. 174.
  • [102]
    G. NEUMANN, « Notice biographique sur le professeur Laulanié, directeur de l’École vétérinaire de Toulouse », Revue Vétérinaire (Journal des Vétérinaires du Midi), XXI, 1906, p. 505-524.
  • [103]
    Un exemple de vétérinaire ayant fondé une école de maréchalerie est donné par D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit., p. 346.
  • [104]
    L’École de cavalerie de Saumur a été créée en 1814 pour servir d’école d’application aux officiers de la cavalerie française. Elle fut fermée en 1822 pour cause de « complot bonapartiste », pour définitivement ouvrir ses portes en 1825.
  • [105]
    Marc-Antoine JULLIEN, Auguste JULLIEN, Hippolyte CARNOT, Revue Encyclopédique : liberté, égalité, association, 40, 1928, article « Nouvelles Scientifiques et Littéraires », chapitre « France. Départements. Sociétés Savantes et Établissements d’Utilité Publique », entrée « Sadmuh (Maine et Loire) École royale de Cavalerie », p. 523-524.
  • [106]
    D. ROCHE, Le cheval moteur, op. cit., p. 326-327.
  • [107]
    Jean-Baptiste Huzard, dit Huzard Père (1755-1838), directeur de l’École d’Alfort, fut nommé membre de l’Académie des sciences en 1795 et de la nouvelle Académie de médecine. En 1794, il devint membre de la commission d’agriculture et inspecteur général des Écoles vétérinaires.
  • [108]
    P. CHABERT, Instructions et observations…, op. cit., p. 96.
  • [109]
    La morve des équidés est une maladie très contagieuse, transmissible à l’homme par contact, qui se caractérise par une infection respiratoire provoquant un écoulement par les muqueuses nasales. La mort des animaux survient dans tous les cas, en quelques semaines si l’animal est atteint par la forme aiguë ou en plusieurs années s’il s’agit de la forme chronique.
  • [110]
    L.-J. BÉGIN et alii, Dictionnaire des termes de médecine…, op. cit.
  • [111]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 418-419. Une histoire sociale des élèves vétérinaires reste entièrement à écrire afin de corroborer ou au contraire d’infirmer les dires des professeurs de l’École d’Alfort.
  • [112]
    Décret du 28 juillet 1852.
  • [113]
    Décret impérial du 11 avril 1866, Titre III « De l’Enseignement ».
  • [114]
    R. HUBSCHER, art. cit., p. 697.
  • [115]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 269.
  • [116]
    Remarquons qu’il existait des conflits d’opinion au sein même de l’École d’Alfort sur lesquels nous ne reviendrons pas ici.
  • [117]
    Voir Claire SALOMON-BAYET (éd.), Pasteur et la révolution pastorienne, Paris, Payot, 1986 ; Gérald GEISON, The Private Science of Louis Pasteur, Princeton, Princeton University Press, 1995, et Bruno LATOUR, Michel CALLON (éd.), La science telle qu’elle se fait : anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, Paris, Éditions La Découverte, 1991.
  • [118]
    1814-1885. Henri Bouley est le fils de Jean-François Bouley. Il s’opposa très fortement à Louis Pasteur par l’intermédiaire du Recueil de Médecine Vétérinaire avant de se convertir à ses théories, en 1877. Voir Louis NICOL, L’épopée pasteurienne et la médecine vétérinaire, Garches, Nicol, 1974.
  • [119]
    Cette maladie est une infection respiratoire des bovidés, très contagieuse et souvent mortelle.
  • [120]
    Henri BOULEY, De la péripneumonie épizootique du gros bétail. Rapport général des travaux de la Commission Scientifique instituée près le Ministère de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics, Paris, Labé, 1854.
  • [121]
    L’École vétérinaire de Toulouse fut créée en 1825 pour permettre une meilleure étude des maladies des animaux d’élevage. Cependant, comme les autres écoles, Toulouse ne posséda aucune chaire spécifique aux maladies des animaux de ferme autres que les équidés avant la fin du XIXe siècle : C. HANNAWAY, art. cit., p. 431-447.
  • [122]
    Jean-Baptiste Auguste Chauveau (1827-1917) est surtout célèbre pour avoir obtenu les premières « cardiographies intra-cardiaques » en implantant des « ampoules exploratrices » sortes de sondes cardiaques, introduites dans les gros vaisseaux du cou d’un cheval, jusque dans les cavités mêmes de l’organe, et reliées à l’extérieur à un cylindre retraçant les battements cardiaques de l’animal.
  • [123]
    Pierre GALTIER, « Études sur la rage (Note présentée par M. Bouley) », Comptes rendus de l’Académie des Sciences, 89, 1879, p. 444-446, p. 445. Ses travaux influencèrent fortement le déroulement des recherches pastoriennes sur la vaccination contre la rage.
  • [124]
    Cité par René BISSAUGE, Notions pratiques sur la tuberculose bovine, Orléans, Librairie du Loiret, 1896, p. 16.
  • [125]
    « Note de M. A. CHAUVEAU, présentée par M. Cl. BERNARD, sur la “Nature du Virus-vaccin. Détermination expérimentale des éléments qui constituent le principe actif de la sérosité vaccinale virulente” », Comptes-Rendus Hebdomadaires des Séances de l’Académie des Sciences, 66, 1868, p. 289-293.
  • [126]
    Appelé aussi « peste aviaire » qui se caractérise par une effrayante mortalité chez les volailles. Cette maladie peut dans de rares cas se transmettre à l’homme (aux éleveurs de ces volailles principalement).
  • [127]
    G. GEISON, The Private Science…, op. cit.
  • [128]
    H. TOUSSAINT, « Vaccinations charbonneuses. Séance du 19 août 1880 », Association française pour l’avancement des sciences, 9, comptes rendus de la 9e session, Reims, 1880, Paris, 1881, p. 1021- 1025, p. 1023-1024.
  • [129]
    Henri BOULEY, Peste Bovine. Rapport adressé à Son Excellence M. le Ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics, Paris, Impr. de E. Panckoucke, 1867.
  • [130]
    Georges Louis NEUMANN, Biographies vétérinaires, Paris, Asselin et Houzeau, 1896, p. 31-32.
  • [131]
    Henri BOULEY, Maladies contagieuses du bétail, peste bovine, fièvre aphteuse, cocotte, etc., Société Départementale d’Agriculture de la Nièvre, séance des 13 et 14 septembre 1872, Nevers, Impr. de P. Fay, 1872 ; Rapport sur les travaux de M. Pasteur, Société des Agriculteurs de France, séance générale de 1881, Paris, Impr. de Vve Renou, Maulde et Cock, 1881 ; L’alimentation des porcs avec des viandes cuites provenant d’un atelier d’équarrissage peut-elle être dangereuse pour l’hygiène publique ?, Société Nationale d’Agriculture de France, Paris, Impr. de J. Tremblay, s. d.
  • [132]
    Henri BOULEY, L’importation et la propagation de la peste bovine, lu dans la séance publique des 5 Académies le vendredi 25 octobre 1872, Paris, Impr. de Didot, 1872 ; La rage : moyens d’en éviter les dangers et de prévenir sa propagation, Conférence faite dans une des soirées scientifiques de la Sorbonne, Paris, P. Asselin, 1870 ; La rage, rapport lu à l’Académie de Médecine de Paris, Mortagne, Impr. de Daupeley frères, 1863.
  • [133]
    Expériences de vaccination contre le charbon.
  • [134]
    Roland ROSSET, « Pasteur et les Vétérinaires », Bulletin de la Société Française d’Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires, 2-2, 2003, p. 1-23, p. 19.
  • [135]
    Edmond NOCARD, Emmanuel LECLAINCHE, Les maladies microbiennes des animaux, Paris, G. Masson, 1896.
  • [136]
    Jonathan SIMON, « Monitoring the stable at the Pasteur Institute », Science in Context, 21-2, 2008, p. 181-200.
  • [137]
    R. ROSSET, art. cit., p. 20.
  • [138]
    Arrêté du 20 février 1886.
  • [139]
    Le ministère de tutelle des Écoles vétérinaires depuis 1881.
  • [140]
    Parmi ses membres les plus illustres siégeaient Louis Pasteur, Jean Béclard, doyen de la faculté de médecine, Hervé Mangon de l’Académie des sciences, Eugène Tisserand, ancien directeur de l’INA et directeur de l’agriculture, mais aussi pour les vétérinaires Jean-Baptiste Chauveau, Saturnin Arloing de Lyon, Casimir Baillet, directeur de l’École de Toulouse, ou Laurent-Léopold Trasbot, d’Alfort.
  • [141]
    Rappelons que la pratique de la forge fut définitivement supprimée des enseignements des écoles en 1893.
  • [142]
    A. RAILLIET et L. MOULÉ, Histoire…, op. cit., p. 371.
  • [143]
    A. ABBOTT, The System…, op. cit.
  • [144]
    Alain CONTREPOIS, L’invention des maladies infectieuses. Naissance de la bactériologie clinique et de la pathologie infectieuse en France, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2001.
Français

Par l’analyse des transformations des savoirs vétérinaires au cours des XVIIIe et XIXe siècles, cet article vise à éclairer d’un jour nouveau le développement professionnel des vétérinaires français depuis la création des Écoles en 1762 jusqu’à l’obtention de leur premier monopole d’exercice en 1881. Situé aux frontières de la médecine et de l’agriculture, le corps des vétérinaires partageait initialement ses compétences avec celles d’autres professions et corps de métiers. Réalisant un double travail de démarcation – à la fois institutionnel (par la création d’un enseignement formel sanctionné par l’octroi d’un diplôme), mais aussi cognitif, en théorisant les savoirs sur l’animal ainsi qu’en élaborant un vocabulaire propre –, l’élite vétérinaire proche de la médecine et de la chirurgie a profité des conditions exceptionnelles d’expérimentation sur l’animal pour développer des savoirs propres, anatomopathologiques, physiologiques, cliniques, mais aussi bactériologiques. Ce faisant, les vétérinaires ont construit le problème des maladies contagieuses comme un enjeu dans lequel leurs savoirs et savoir-faire leur permettaient de formuler une expertise sur la base de laquelle les modes de gestion de ces maladies pouvaient être pensés, définissant en retour leur premier monopole d’exercice sur le contrôle de la contagion.

MOTS-CLÉS

  • France
  • XVIIIe-XIXe siècles
  • médecine vétérinaire
  • savoirs
  • professionnalisation
  • contagion
Delphine Berdah
GHDSO (Groupe d’Histoire et de Diffusion des Sciences d’Orsay) Université Paris Sud Bâtiment 407, Centre Scientifique d’Orsay Avenue Georges Clemenceau 91405 Orsay Cedex
delphine.berdah@u-psud.fr
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 16/03/2013
https://doi.org/10.3917/rhmc.594.0051
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