CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Le prestige acquis par la cour de Vienne à la fin du XVIIe siècle résulte en grande partie de sa capacité à attirer des noblesses issues de la diversité du patrimoine autrichien, comme du Saint-Empire qui ne le recouvre que partiellement (la couronne de Hongrie ne fait ainsi pas partie de l’Empire) [1]. Les tentatives d’acclimatation de ces élites, par l’octroi de charges et l’élaboration de parentèles communes, ne parviennent toutefois pas à gommer la persistance de systèmes hiérarchiques propres à chaque couronne de la monarchie. Titulatures, ancienneté des appartenances provinciales, illustration du service monarchique, parentèles influentes demeurent des facteurs de différenciations internes qui maintiennent des fractures à l’intérieur de noblesses dont une part jouit de surcroît du statut de noblesse immédiate d’Empire – un statut ambigu puisque ses bénéficiaires ont envers les Habsbourg une relation qui s’apparente à la fois à la soumission d’un noble envers son prince territorial et à l’autonomie d’un prince territorial de l’Empire envers l’empereur [2]. Ce millefeuille pose avec acuité la question de l’élaboration d’alliances matrimoniales qui doivent concilier rang, influence politique et poids patrimonial avec des contraintes spécifiques, liées à une conception cognatique de la parenté [3]. À mi-chemin entre la forte identité – ségrégative et hermétique au renforcement administratif de l’État – de la chevalerie impériale et les nécessaires adaptations d’autres élites aristocratiques européennes soucieuses d’ouvrir leurs parentèles, l’aristocratie viennoise occupe une position intermédiaire, à la fois flexible si l’on considère le reste de l’Empire, et pourtant rigoureuse à l’échelle européenne [4].

2 Dans ce cadre complexe, réfractaire aux modèles fonctionnalistes génériques opératoires dans d’autres espaces socialement plus circonscrits ou présentant une plus grande homogénéité, l’étude comparative de cas particuliers s’avère nécessaire [5]. La correspondance explicite entre le comte Ferdinand Bonaventura Harrach et son fils Aloys Thomas offre la possibilité d’analyser précisément l’élaboration de ces alliances dans un contexte propice car la fin du XVIIe siècle est un moment de cristallisation de l’interpénétration croissante des différentes noblesses présentes à Vienne [6]. Simples seigneurs sur la frontière austro-bohême au début du XVIe siècle, les Harrach ont su jouer des mariages comme des charges pour s’élever jusqu’au cénacle de l’aristocratie viennoise. En collectionnant les charges prestigieuses et les alliances opportunes, mais aussi les appartenances autrichienne, bohême et impériale, ils ont su constituer un terreau fertile pour le jeune Harrach [7]. Cette réussite se trouve justement contrariée par le contexte politique de la fin du règne de l’empereur Léopold Ier (1657-1705) auquel est appelé à succéder son fils l’archiduc Joseph, résolument hostile aux Harrach. Dans ce contexte d’incertitude, cette source permet de mesurer les capacités d’un lignage à s’adapter aux difficultés inhérentes aux aléas de la grâce [8], mais aussi de renverser la perspective habituellement adoptée dans l’étude des cours en considérant les phénomènes auliques du point de vue des élites plutôt que du souverain.

3 L’étude de la parenté, enrichie du contact des sciences sociales, offre des outils méthodologiques à même de caractériser les mécanismes de reproduction sociale observables dans le cas Harrach et d’ouvrir de nouvelles pistes dans la compréhension de la structuration des élites de la monarchie des Habsbourg [9]. La gestation des deux premiers mariages d’Aloys Thomas Harrach conclus en 1691 et 1695 permet de comprendre comment s’articulent et sont rendus compatibles les capitaux symboliques et matériels des lignages autant que des individus, ces stratégies que Pierre Bourdieu définit comme un ensemble de pratiques conscientes et réfléchies [10]. L’emploi heuristique de ce concept a pour objectif ici de mieux percevoir l’articulation entre le conscient, l’inconscient et la part de hasard : nourries de représentations, émaillées de projets, d’hésitations, de choix mais aussi de refus, ces alliances sont un moment privilégié où le millefeuille des préséances découlant de ce qui les détermine, le rang, le titre, la fonction ou l’appartenance se réordonne pour produire un consensus entre deux maisons. Aussi, les alliances développées par les comtes Harrach posent-elles la question de la manière dont un lignage manie les enjeux de l’économie des qualités et des préséances d’une noblesse profondément hétérogène, en dosant endogamie et ouverture, tout en augmentant constamment son capital financier et aulique, jusqu’à prétendre à l’élévation sociale – trois thèmes qui seront abordés successivement.

ENDOGAMIE OU OUVERTURE ?

4 La tiédeur dont fait preuve Ferdinand Bonaventura dans l’analyse de la proposition de mariage que lui présente son fils avec une comtesse Koenigsmark en 1694, lui donne l’occasion d’énoncer clairement les principales contraintes inhérentes à l’alliance matrimoniale dans la monarchie des Habsbourg :

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« ce que je vous ay a dire, est de vous conseiller a ne rien precipiter je veux croire que elle est de tres noble sang [qualité barré] mais cela n’accomode pas nos quartiers de Genealogie icy, ou la noblesse de Suede ne seoit pas receu des chapitres de l’Empire, et vous scaves que je ne voudrois pas perdre l’avantage que nous avons d’entrer dans tous les chapitres et ordres de Chevalerie ce qu’on ne peut pas reacquerir dans deux cents ans » [11].

6 Ce même argument avait déjà invalidé un projet d’alliance milanaise en 1689 et sera invoqué, cette fois-ci positivement, lors du mariage avec la comtesse Maria Caecilia Thannhausen (1674-1721) en 1695 [12]. Sa récurrence est significative des enjeux de l’élaboration des alliances à Vienne et notamment de celles des Harrach, puisque Ferdinand destine son aîné à l’Église et son autre cadet à la chevalerie [13]. Dans le cadre habsbourgeois, l’hypogamie est moins un interdit – elle fait l’objet d’une législation en Empire [14] – qu’une pratique dangereuse pour le crédit du lignage : l’examen minutieux, par les chapitres cathédraux d’Empire comme par les ordres de chevalerie (ordres teutonique et de Malte), des quartiers de noblesse des prétendants sur deux, voire trois générations témoigne d’une conception cognatique qui limite le champ des lignages à ceux dont la noblesse est reconnue dans le cadre social qui pratique la sélection. Facilitée dans le cas des chapitres rhénans qui ne regroupent qu’un nombre restreint de lignages, cette limitation est rendue beaucoup plus contraignante à Vienne dès lors que des lignages prétendent à la fois aux fonctions capitulaires et à une ouverture matrimoniale susceptible de leur procurer un surcroît d’illustration à la cour [15]. Concilier ces deux aspirations nécessite une systématisation de la lecture cognatique de la parenté qui les éloigne des pratiques matrimoniales d’autres aristocraties européennes plus souples car conditionnées par une lecture agnatique de l’ascendance, en degrés plutôt qu’en quartiers. Particulièrement significative est la nécessité d’adaptation du mode de recrutement du chapitre de la cathédrale de Strasbourg lors de l’annexion française de 1681. Devant l’incapacité des lignages français les plus illustres à présenter seize quartiers de noblesse irréprochables, Louis XIV doit imposer un mode de recrutement des chanoines français parallèle, fondé sur une lecture agnatique de l’ascendance majoritairement répandue parmi les élites [16]. Le cas français ne peut toutefois être généralisé. Penser l’ascendance par degrés plutôt que par quartiers rend certes l’hypogamie plus concevable en théorie, mais la diversité des pratiques matrimoniales nobiliaires observées à l’échelle européenne suggère dans bien des cas la préférence pour une stricte homogamie [17].

7 La noblesse autrichienne complexifie cependant la mise en œuvre cognatique en superposant à la contrainte des quartiers celle d’appartenances sélectives à d’autres groupes, dont l’ensemble restreint formé au sein de l’assemblée des États de Basse-Autriche par la noblesse ancienne du banc des seigneurs (Alt Herrenstand) auxquels les Harrach s’agrègent dès 1564-1566. Ce cercle étroit d’une cinquantaine de familles, au pouvoir réel et à l’illustration particulière au sein de la monarchie, regroupe en réalité une noblesse avant tout allochtone, qui a bien souvent combiné son entrée dans les États avec le service du prince, mais dont l’appartenance collective, reconstruite a posteriori en résistance à la politique soutenue d’anoblissement menée par les Habsbourg, lui confère un semblant d’homogénéité [18]. La volonté de se réserver l’exercice de prérogatives politiques encouragea ces familles à fermer au début du XVIIe siècle, au moins sur le plan honorifique, l’ordre des seigneurs aux nouveaux venus au moyen de constructions hiérarchiques internes ségrégatives qui distinguent les familles selon leur date d’intégration, mais aussi grâce à la systématisation des intermariages qui provoque la fermeture parentélaire du groupe autour d’un monopole finalement assez comparable à celui des chapitres rhénans [19]. 27 des 30 alliances contractées par les Harrach entre 1564 et 1700 se font à l’intérieur des États de Basse-Autriche, dont 20 avec la noblesse historique, sept avec des familles agrégées après 1620, mais qui participent pour quatre d’entre elles aux États de Bohême (auxquels les Harrach ont été agrégés en 1577) et pour trois à la noblesse impériale à laquelle appartiennent partiellement les Harrach (prédicat impérial en 1552 [20]). Tout en conjuguant l’appartenance basse-autrichienne aux autres appartenances familiales, la politique matrimoniale de ces lignages débouche logiquement sur un renforcement de l’endogamie, de plus en plus nette au cours du XVIIe siècle et au début du XVIIIe à mesure que la cour attire de nouveaux lignages : plus de 75 % des alliances des familles apostoliques ou rodolphines les plus actives à la cour sont ainsi contractées à l’intérieur des États de Basse-Autriche [21]. Plus encore, la captation systématique de l’illustration d’anciennes familles éteintes dont le nom et les armes sont relevés permet d’entretenir la mémoire collective et une pureté généalogique, plutôt qu’ethnique – on pense à la limpieza de sangre castillane – du groupe, ici reconstruite [22]. Développant son propre discours pour soutenir ses revendications politiques au sein des États, la maison Harrach se targue même de l’antériorité de son ancrage en Bohême et en Autriche sur celui de la dynastie régnante [23].

8 Cette généralisation des pratiques cognatiques favorise paradoxalement l’interpénétration des groupes en privilégiant la réputation du lignage sur la logique strictement mathématique des preuves qui pourrait poser des problèmes de compatibilité des critères de sélection, de fait modulables, des différents groupes. La reconnaissance réciproque de ces familles est alors garantie par l’entretien d’alliances plus ou moins fréquentes qui procurent une légitimation mutuelle, au même titre que la cooptation dans les chapitres cathédraux [24]. Alors qu’il exigeait un examen des preuves de noblesses des deux prétendantes suédoise et milanaise, Ferdinand Bonaventura se fie aux garanties que le nouveau parti envisagé en 1695, la comtesse Thannhausen, a pu présenter au moment de son premier mariage [25], mais aussi à l’alliance prestigieuse que la fille issue de ce premier lit a été en mesure de contracter avec le prince Anton Florian Liechtenstein en 1679. Cette confiance généalogique est assez fréquemment opérante. Certaines familles, dont une alliance avec la noblesse immédiate impériale semble suffisante pour garantir la qualité de l’ascendance, voient en effet les chapitres les plus sélectifs s’ouvrir à elles. Les comtes Wenzel Anton (le futur chancelier de Marie-Thérèse) et Carl Joseph Kaunitz sont ainsi reçus au chapitre de Münster au titre de leur ascendance maternelle – les comtes Rietberg sont immédiats depuis 1237 – alors que l’ascendance de ce lignage morave ne comptait pourtant aucune alliance avec la noblesse d’Empire. Le prestige du nom peut même édulcorer une génération : le comte Philipp Ludwig Sinzendorf, fils du chancelier d’Autriche, est admis au chapitre cathédral de Cologne en 1713 grâce à son ascendance dans la noblesse impériale : il est le petit-fils de la duchesse Dorothea Elisabeth de Holstein-Wisenburg [26]. Dans les deux cas, aucune famille alliée du côté paternel n’avait été acceptée dans ces institutions.

9 Le premier mariage d’Aloys Thomas (1691) joue sur ces appartenances superposées tout en posant assez nettement la question de l’ouverture de la parenté des Harrach. Il faut dire que la situation y est propice : le contexte politique est très défavorable aux Harrach et démontre la capacité d’adaptation des stratégies matrimoniales de la famille. Ferdinand Bonaventura, le père d’Aloys Thomas, grand écuyer depuis 1677, est un des proches de Léopold Ier et une figure centrale de la « vieille cour », dont la ligne politique centrée sur la captation de l’héritage espagnol se heurte de plus en plus aux ambitions de l’entourage du roi des Romains, l’archiduc Joseph, qui prône une politique davantage tournée vers le Saint-Empire [27]. Cette option s’inscrit justement en contradiction avec les missions diplomatiques de Ferdinand Bonaventura à Madrid pour tenter d’assurer la transmission du patrimoine de la branche aînée de l’Archimaison aux Habsbourg d’Autriche, dans le cas plus que probable de l’absence de descendance de Charles II d’Espagne. Cette opposition se traduit par les brimades que le jeune Aloys Thomas, chambellan du roi des Romains depuis février 1688, doit subir de la part du grand maître de la cour de ce dernier, le prince Salm, et auxquelles son père même ne parvient pas à le soustraire, ce qui augure mal de son avenir de courtisan, une fois l’empereur vieillissant disparu [28].

10 Deux options sont alors envisagées : la Bohême et l’Italie. La première, finalement retenue, consiste en un beau parti, la comtesse Maria Barbara Sternberg (1674-1694), issue d’une famille de l’ancienne noblesse du royaume. Facilitée par l’appartenance bohême des Harrach, l’alliance de grandes familles du royaume a déjà été éprouvée, notamment avec les Waldstein dont le plus illustre membre, le condottiere Wallenstein, épousa une tante de Ferdinand Bonaventura en 1623 [29]. Le projet, envisagé depuis la fin des années 1670, est vraisemblablement stimulé par la parentèle praguoise, en particulier la sœur de Ferdinand Bonaventura qui a réitéré l’alliance Waldstein et son beau-frère, Johann Friedrich Waldstein, qui prend place, huit ans après l’oncle Ernst Adalbert Harrach, sur le trône archiépiscopal de Prague (1675-1694) [30]. Si elle se justifie particulièrement pour les Harrach, la recherche de l’alliance bohême n’en est pas moins recherchée par les lignages étrangers au royaume. C’est l’occasion de conforter l’implantation en Bohême ou en Moravie, amplifiée par les nombreuses confiscations consécutives à la victoire de la Montagne Blanche (1620). Simultanément à leurs acquisitions seigneuriales sur la frontière austro-morave, les Liechtenstein ou les Dietrichstein s’ouvrent à l’ancienne noblesse bohême qui daigne les accepter, et obtiennent l’incolat bohême, une forme de naturalisation nobiliaire qui est à la fois le moyen et le signe de leur intégration à la Diète en même temps que dans la noblesse [31]. Le choix de ces familles bohêmes n’est cependant jamais anodin car elles se signalent elles aussi par leur appartenance plurielle : agrégées aux États de Basse-Autriche, elles obtiennent également le prédicat impérial, les Waldstein en 1622, les Sternberg en 1661. Un phénomène comparable peut du reste être observé avec la Hongrie. Le mariage Pálffy, contracté par les Harrach en 1649, est ainsi particulièrement judicieux car il permet d’ouvrir la parentèle au groupe des magnats hongrois sans sortir du cercle étroit des familles alliées [32]. Le cumul de ces appartenances, très sélectives en théorie mais suffisamment plastiques pour permettre l’agrégation ponctuelle de familles allogènes, favorise donc l’intégration progressive de lignages dans une vaste nébuleuse matrimoniale qui dessine les contours fluctuants de l’aristocratie viennoise.

11 La seconde option envisagée par Ferdinand Bonaventura déborde en revanche le cadre traditionnel des alliances tissées par les Harrach puisqu’elle consiste en un mariage milanais. Si ce projet est assez vite abandonné pour des raisons de probité généalogique, il n’en est pas moins représentatif de l’intérêt des grandes familles autrichiennes pour les péninsules italienne et ibérique. Grâce au mariage du père de Ferdinand Bonaventura avec Lavinia Gonzague, veuve Fürstenberg, les Harrach avaient soudain vu en 1635 leur espace généalogique s’ouvrir à la parentèle des Mantoue, et notamment aux familles pontificales Colonna, della Rovere et Farnese et aux familles régnantes de Parme, de Montferrat et d’Urbin [33]. Ferdinand Bonaventura poursuit d’ailleurs cette politique précautionneuse en mariant sa fille aînée à un comte Kuenburg à l’ascendance espagnole particulièrement marquée, mais également rodolphin. Sans être exceptionnelle, une telle ouverture matrimoniale est rarement aussi large. Elle montre en tout cas la capacité des lignages autrichiens à diversifier leur ascendance, même si cela reste manifestement conjoncturel [34].

12 Le parti-pris d’ouverture de la parentèle Harrach ne peut pas être généralisé et ces appartenances multiples ne sont le fait que d’un nombre restreint de lignages. Une analyse détaillée des arbres généalogiques montre que l’endogamie demeure la règle tant en Autriche qu’en Bohême ou surtout en Hongrie, relativisant la thèse d’une noblesse fortement intégrée et homogénéisée (Gesamtadel) formulée par l’historiographie autrichienne [35]. À l’exception de quelques lignages, les Sternberg, Waldstein et Kinsky, la vieille noblesse bohême ne s’ouvre guère plus que les magnats hongrois dont certains se sont pourtant investis dans le service aulique et sont présents à Vienne [36]. S’il y a Gesamtadel, il faut le chercher dans les quelques lignages qui, comme les Harrach, sont fortement et précocement implantés à la cour où ils exercent un quasi monopole sur les charges prééminentes et parviennent à se maintenir dans des groupes sélectifs [37]. Pour être efficace, cette position matrimoniale doit cependant se conjuguer à un opportunisme constant.

DES ALLIANCES OPPORTUNES : LES RÉSEAUX AULIQUES ET LES HÉRITIÈRES

13 Les incertitudes qui pèsent sur le lignage dans l’attente du changement de règne obligent Ferdinand Bonaventura à anticiper la situation en concentrant sa politique matrimoniale sur deux axes : les réseaux auliques et l’amplification du patrimoine. Les stratégies développées mettent d’abord en exergue une utilisation particulièrement poussée de la mémoire généalogique du lignage par la convocation de tous les parents dont les charges sont susceptibles de soutenir la position du jeune Aloys Thomas. Cet héritier Harrach bénéficie alors d’un capital aulique patiemment accumulé depuis cinq générations. Entamée dès le XVIe siècle quand ils font le choix du service de l’empereur, l’ascension des Harrach est un modèle à Vienne, montrant la capacité du lignage à rentabiliser les différents outils d’élévation qui sont à sa disposition. À ce titre, la carrière de Leonhard IV Harrach (1514-1590), quadrisaïeul de Ferdinand Bonaventura, tient du cursus honorum du parfait courtisan car elle lui permet simultanément de s’élever dans la hiérarchie nobiliaire (baron d’Empire en 1557, baron en Bohême en 1577), de s’agréger aux États de Basse-Autriche (1566), d’atteindre la proximité (1559-1567) des empereurs Ferdinand Ier et Maximilien II – de s’y maintenir malgré le changement de règne – et d’être honoré de la Toison d’or. Sa réussite est telle qu’il parvient à prendre la tête de l’un de deux partis (Harrachisten) actifs à la cour dans les années 1560-1580 [38]. Dès lors, chaque génération s’est employée à ancrer simultanément le lignage dans le service de l’empereur et dans les milieux aristocratiques au moyen d’alliances stratégiques rapprochant les Harrach des charges auliques ou politiques les plus influentes.

14 Si la somme des noms et des charges prestigieuses collectionnés dans sa parentèle confère assurément au lignage un surcroît de prestige et de crédit reconnu dans la société aristocratique viennoise grâce à l’entretien des mémoires généalogiques, en particulier lors de l’élaboration des alliances matrimoniales, elle joue surtout un rôle incontournable dans les mécanismes de clientélisme et de patronage mis en œuvre à la cour des Habsbourg. À la fin du XVIIe siècle, jamais les réseaux Harrach n’ont été aussi puissants et étendus, permettant à Ferdinand Bonaventura d’occuper une position prééminente au sein de cette cour [39]. Grand écuyer depuis 1677 et diplomate, il bénéficie de la confiance de l’empereur qui le nomme ambassadeur à Madrid (1697-1699) au plus fort des tractations sur la succession de Charles II [40], puis grand maître de la cour et président de la Conférence secrète qui compte, à son retour, huit parents sur treize membres [41]. Les réseaux tissés au fur et à mesure des alliances matrimoniales concourent à mettre en place un mécanisme de transmission – sinon d’accaparement – de charges au profit de la parentèle Harrach. Grâce au beau-père de Ferdinand Bonaventura, le grand chambellan Lamberg qui a officié à Madrid au cours des années 1650, son oncle Franz Albrecht Harrach, déjà missionné en Bavière en 1645, est envoyé à Paris (1663), puis à Madrid en 1665. Ferdinand Bonaventura, dont la carrière diplomatique débute l’année de son mariage, prend sa suite en France en 1669 puis à Madrid à deux reprises, suivi par son propre fils Aloys Thomas Reymund en 1698-1699. Un mécanisme similaire est observable dans la transmission des charges auliques de grand maître et de grand écuyer. Avant d’échoir à Ferdinand Bonaventura en 1699-1705, la transmission de la première dans la parentèle des Harrach est presque continue [42]. Celle de la seconde est encore plus flagrante puisqu’elle y est maintenue de façon permanente sur près d’un siècle jusqu’à ce que Charles VI n’en dote son favori, le comte Althann [43].

15 L’entretien de la mémoire généalogique maintient également une solidarité lignagère qui transcende les générations pour capter l’influence des charges auliques ou politiques détenues par des parents parfois éloignés, comme par les élargissements parentélaires successifs, que les Harrach sollicitent lorsque l’occasion s’en présente. En 1691, le mariage Sternberg réactive la parentèle bohême, dont Aloys Thomas espère une intervention à Vienne, ou à défaut une position honorable à Prague, en sollicitant son oncle bohême, le grand chambellan Waldstein, qui mobilise sa clientèle praguoise, avant que son beau-père ne prenne le relais. Non seulement Sternberg, devenu grand burgrave en 1685 et président de la Cour d’appel en 1690, occupe une position éminente dans le royaume de Bohême, mais plusieurs grands officiers du royaume en parenté commune avec les Harrach et les Sternberg, le grand chancelier Kinsky et le grand maître Slavata ou surtout le très influent comte morave Dominik Andreas Kaunitz, peuvent œuvrer en leur faveur [44]. En échange, Ferdinand Bonaventura sert d’intermédiaire dans l’obtention de la charge de grand burgrave, chèrement monnayée par un prêt à l’empereur, ou dans celle de la convoitée Toison d’or dont les Harrach, qui profitent de la dilection de Léopold Ier, font un véritable enjeu d’influence [45]. En 1695, les deux partis envisagés, une comtesse Mansfeld et une princesse Schwarzenberg, répondent à un objectif similaire [46] : le comte Mansfeld, en proche parenté avec les Harrach, a succédé en 1692 au prince Schwarzenberg dans la fonction de grand maréchal. Les deux sont supposés pouvoir intervenir auprès du prince Salm pour parer aux attaques de la jeune cour et surtout minimiser les risques de disgrâce [47]. Le choix se porte finalement sur la comtesse Thannhausen, qu’Aloys Thomas épouse l’année suivante. Celle-ci apporte en effet la parenté directe du prince Anton Florian Liechtenstein, grand maître de la cour de l’archiduc Charles depuis 1693, car il est son beau-fils. Ferdinand Bonaventura, qui œuvre justement en faveur d’une candidature de l’archiduc au trône d’Espagne, escompte sans doute que son fils puisse trouver dans le soutien de Liechtenstein une autre porte de sortie espagnole de l’impasse viennoise. L’ambassade madrilène du jeune Harrach, qui prend en 1699 la relève de celle de son père, concrétise cet espoir, tout en nécessitant encore l’intervention de la parentèle du comte. En 1698 en effet, alors que Ferdinand Bonaventura, encore à Madrid, se trouve incapable d’influer en faveur de son fils, le chancelier Kinsky reprend l’affaire et sollicite la bienveillance de l’empereur face aux ennemis du jeune comte. C’est un autre parent éloigné, le président de la Chambre aulique Breuner – sa trisaïeule était une Harrach – qui fournit des fonds pour l’organisation de l’ambassade, service dont il est remercié, là encore, par la Toison d’or [48]. La réciprocité sur laquelle s’appuie la mutualisation du crédit social au sein de la parentèle bénéficie également à l’empereur qui retire des bénéfices de l’économie de la grâce.

16 Ces services mutuellement rendus mettent donc en balance solidarités familiales et attentes de réciprocité, dans une économie parallèle de la grâce qui s’appuie sur la confiance du souverain. L’efficacité du système résulte de la capacité des Harrach à diversifier leur parentèle tant géographiquement qu’en termes de domaines de compétence, quand d’autres la spécialisent, notamment dans le domaine militaire. La mobilisation des individus clefs de la politique et des finances de la monarchie lors de la genèse de l’ambassade madrilène d’Aloys Thomas se comprend par la tradition familiale du service diplomatique, souvent long et coûteux, ainsi que, plus globalement, par l’écartèlement auquel est soumise l’aristocratie entre ses fonctions centrales et périphériques, notamment provinciales et seigneuriales. Le polycentrisme habsbourgeois, qui impose une forte mobilité résidentielle, induit la diversification spatiale de la parentèle et la vitalité des relations entre Vienne et les autres capitales provinciales, ce qui rend viable l’éloignement de la cour tel qu’il est envisagé par Ferdinand Bonaventura en 1691 sans préjudice pour le courtisan, dès lors que le départ est équilibré par des relais viennois et que le courtisan conserve sa capacité d’accès à la cour.

17 En tentant justement de rapprocher les différentes composantes de la monarchie, les souverains successifs ont largement distribué la dignité de chambellan qui intègre ipso facto ses bénéficiaires à une cour « virtuelle » sans obligation d’assiduité et les maintient en conséquence dans l’orbite de la cour. De plus, leur rang à la cour leur est garanti par la date d’entrée dans le corps des chambellans puis dans celui des conseillers intimes, et n’est pas affecté par la qualité ou l’illustration du lignage, ce qui donne à Aloys Thomas le pas sur le prince Hartmann Liechtenstein, nommé juste après lui [49]. On perçoit la différence de fonctionnement avec la cour de France d’où le retrait serait impensable en raison de la corrélation du rang à l’exercice de fonctions auliques qui contraint la noblesse de cour à une endogamie parfois problématique, palliée à Vienne par la pluralité des appartenances constituant autant de viviers matrimoniaux [50]. De nombreux lignages, dont le potentiel économique autant que symbolique est pourtant réel, font en réaction le choix de se maintenir hors de l’orbite aulique, préférant à la faveur fluctuante des souverains et aux risques de déclassement au sein de la cour l’éminence sociale procurée par des structures seigneuriales vivaces – source de revenus fonciers conséquents – et par une sociabilité bohême et notamment praguoise guère moins brillante malgré l’absence du souverain depuis le départ de Rodolphe II. Cela semble être le cas d’Aloys Thomas et de sa première épouse, la jeune comtesse Sternberg, dont la fixation à Prague se traduit par leur réception dans le monde de la capitale du royaume [51], mais aussi par certains signes d’un ancrage plus profond, comme le choix du prénom Wenzel/Wenceslas, saint patron de la Bohême, pourtant inusité chez les Harrach, pour trois de leurs quatre fils, tous morts en bas âge. Pour être pleinement viable, cette installation nécessite cependant l’autonomie financière du ménage.

18 Les difficultés à venir incitent en effet Ferdinand Bonaventura Harrach à chercher concomitamment l’amplification du patrimoine matériel. Dans une monarchie dont le prince est pauvre et avare en rémunérations, en gratifications et plus encore en pensions, la solidité des finances familiales est indispensable pour se maintenir. Certes, les grands lignages perçoivent de leurs seigneuries des revenus importants [52], mais la succession des missions diplomatiques auxquelles sont soumis les Harrach exige des capacités financières à toute épreuve. La distinction se paie cher à la cour de Vienne, au point que le discours associant le service du prince à la ruine financière de la maison noble est fréquemment véhiculé dans les cercles aristocratiques [53]. Si les dots ne sont jamais mentionnées dans la correspondance en raison de leur caractère dérisoire, les héritages sont en revanche particulièrement convoités [54]. C’est une motivation supplémentaire qui détermine le choix Sternberg en 1691. La fille unique du grand burgrave est une riche héritière : le château Troja et le grand palais situé face au château de Prague ne sont que les signes extérieurs d’un patrimoine substantiel auquel s’ajoutent de faramineuses créances consenties à l’empereur dont les Harrach n’ignorent rien [55]. Aloys Thomas ne fait d’ailleurs pas mystère de ses ambitions vénales, finalement contrariées par l’absence de progéniture masculine, puis par le rapide décès de la jeune comtesse en 1694 [56].

19 Avec la détérioration de la situation du jeune Harrach, la recherche immédiate d’un parti lucratif est plus que jamais nécessaire :

20

« Les deux partis que vous me faites la grace de proposer ne sont pas a ignorer […], mais sans cela, Madlle Mansfeld sans la connoittre me seroit plus chere que Madlle Swarzenberg. Il est vray que en votre consideration le Pere de la derniere pourroit bien payer les interets des 100 m fl. et comme il n’a qu’un fils unique et qu’il venoit à manquer elle auroit pour sa part plus d’un demi million sans ce qu’elle doive avoir de la mere et de la princesse Eggenberg. De la maniere que je la connois, il n’y a que l’argent seul qui me pouvoit faire resoudre à l’épouser. […] Je crois bien que le Comte Mansfelt ne pourra rien donner à sa fille, mais apres sa mort la Principauté de Fondis viendra à elle et je ne doutte qu’elle aura quelque bien de Madame sa Mere » [57].

21 Le choix des Harrach se porte donc encore une fois sur deux héritières. La princesse Schwarzenberg est, avec son frère, l’héritière potentielle du vaste patrimoine de sa maison qui, frappée par une forte mortalité infantile qui ne laisse que deux enfants sur huit au prince Ferdinand en 1695, semble menacée par une extinction prochaine. Un patrimoine d’autant plus attrayant qu’il est en passe d’être considérablement augmenté par l’héritage des comtes Sulz von Kleggau et, possiblement, par le vaste duché de Krumau (Bohême du Sud) appartenant à la maison Eggenberg, également en voie d’extinction. Quant à la comtesse Eleonora Mansfeld, elle et sa sœur aînée sont les deux seules enfants du comte Heinrich Franz, prince de Fondi, dont le neveu, fils du comte Franz Maximilian et de la cousine de Ferdinand Bonaventura, est un héritier potentiel bien jeune. Si ces deux projets avortent, les deuxième (1695) et troisième (1721) mariages d’Aloys Thomas s’inscrivent dans la même logique : la comtesse Thannhausen apporte tout à la fois le patrimoine de son premier mari, le comte Michael Oswald Thun-Hohenstein, gouverneur de Bohême et seigneur fastueux, et l’héritage des Thannhausen dont les Harrach relèvent le nom [58] ; la fille du grand écuyer Philipp Sigmund Dietrichstein, épousée sitôt le décès de la précédente, procure aux Harrach une fortune considérable dont plusieurs seigneuries en Bohême et en Moravie ainsi que le palais Dietrichstein, vendu dès 1724 pour la somme très importante de 90000 florins. La maladie de l’époux de la sœur de Ferdinand Bonaventura, le comte Philippe Charles Emmanuel Buquoy, prince de Longueval et seul héritier de la branche aînée, donne d’ailleurs l’occasion aux Harrach de verbaliser la vénalité des alliances tissées [59].

22 Ces alliances qui s’apparentent à une prédation testamentaire ne sont de loin pas l’apanage des Harrach et deviennent même monnaie courante au début du XVIIIe siècle, car elles constituent une des rares possibilités d’apport d’argent frais susceptibles de résoudre des situations budgétaires souvent précaires dès lors que l’impossibilité de pratiques hypogamiques conduit à une circulation fermée des capitaux nobiliaires. Nombreux sont les exemples de tentatives de captation d’héritage, parfois aux limites du droit canon, qui obligent à la mise en œuvre de combinaisons matrimoniales parfois subtiles. L’insistance du comte Johann Wenzel Gallas, qui avait épousé en premières noces la sœur aînée de Maria Ernestine Dietrichstein en 1700 puis la comtesse elle-même en 1716, est ainsi significative de sa volonté de captation de l’héritage du grand écuyer Dietrichstein dont bénéficia finalement Aloys Thomas. Ce dernier tenta à son tour de capter l’héritage de Gallas en mariant en 1733 son fils cadet, Ferdinand Bonaventura II, à sa belle-fille, issue du premier mariage sans descendance mâle de son épouse avec Gallas.

23 De fait, la tension entre prédation et conservation du patrimoine constitue un enjeu fort de la gestion de la parenté à Vienne. Contrairement au rôle structurel que Gérard Delille a pu leur attribuer dans le royaume de Naples, l’élaboration de combinaisons matrimoniales complexes, qui associent renchaînements d’alliances et échanges, n’a jamais été érigée en système matrimonial, mais seulement utilisée de façon conjoncturelle. Il peut s’agir de motivations politiques ou d’affirmation de la présence aulique, mais ces stratégies lignagères revêtent surtout un caractère lucratif évident [60]. Liés à l’affaiblissement démographique d’une lignée, voire d’un lignage, les échanges entre lignages favorisent la transmission des richesses tandis que les échanges intralignagers préservent l’intégrité du patrimoine de la maison. L’utilisation habile de ces stratégies matrimoniales est, avec la capacité d’absorption par les chapitres, une réponse des lignages autrichiens à certaines faiblesses du système de succession à l’œuvre dans la monarchie, qui impose la répartition du patrimoine entre tous les descendants légitimes contrairement à d’autres régimes successoraux européens [61]. En multipliant les échanges entre lignées ou en leur sein, certaines maisons réduisent massivement les risques de dispersion du patrimoine, sans avoir besoin de recourir trop systématiquement au principe du fidéicommis [62]. Ce dispositif juridique, importé d’Espagne au début du XVIIe siècle, demeure la réponse la plus fréquente dans la monarchie des Habsbourg à la dispersion du patrimoine. En rendant ce dernier inaliénable, il rigidifie toutefois sa gestion financière, surtout s’il est assorti de la primogéniture, ce qui est le cas des Harrach depuis la fondation d’un majorat en 1628. Synonyme d’inaccessibilité pour les cadets qui n’en retirent généralement qu’une faible pension comme en Prusse, ou un usufruit limité, la préservation patrimoniale contraint le lignage à user des solutions offertes par les chapitres ou les ordres chevaleresques, solutions toujours réversibles puisque la défaillance de l’aîné peut conduire un cadet au mariage.

24 Ferdinand Bonaventura concentre sur Aloys Thomas l’avenir de la branche cadette, tandis que ses frères sont voués à l’Église et à l’épée [63]. À la génération suivante, Aloys Thomas change de stratégie en projetant un mariage lucratif pour son cadet Ferdinand Bonaventura II, deux autres cadets cumulant des charges capitulaires à Salzbourg et Passau, et un dernier occupant une fonction militaire. Après avoir tenté, nous l’avons vu, de capter la fortune de Gallas susceptible de lui procurer une situation en Bohême comparable à celle qu’aurait pu lui apporter le mariage Sternberg sans entamer le capital familial, Aloys Thomas marie en secondes noces Ferdinand Bonaventura II à sa nièce Rosa (1740), lui assignant la mission de préserver le patrimoine lignager en palliant la faiblesse démographique de la lignée. Il s’agit du seul exemple d’échange à l’intérieur du lignage Harrach car ceux-ci, qui n’ont pas le poids démographique des Herberstein, des Starhemberg ou des Liechtenstein, ne ressentent pas la nécessité d’une « Hausräson » (« raison de Maison », terme proposé par Jüngling sur le modèle de la raison d’État, Staatsräson), d’autant que la division en deux branches à la génération de Ferdinand Bonaventura génère deux politiques matrimoniales bien différenciées. Alors que la branche aînée (zu Rohrau), fortement endettée et dont le patrimoine se résume à la seigneurie éponyme (Basse-Autriche), s’abîme temporairement dans l’hypogamie, la branche cadette (zu Bruck) amplifie non seulement sa parentèle et son patrimoine matériel, mais cherche aussi à s’adapter à une hiérarchie nobiliaire rendue mouvante par la coexistence voire la superposition des groupes différents de noblesse.

IMMÉDIATETÉ ET TITRES : LA CONFRONTATION DES HIÉRARCHIES NOBILIAIRES

25 Les stratégies matrimoniales développées par les Harrach visent à un repositionnement au sein de l’aristocratie viennoise, en jouant de deux leviers de distinction : l’immédiateté d’Empire et le titre princier. Les tentatives plus ou moins abouties de nombreux lignages pour s’approprier les prérogatives qui sont attachées à la première en ont rendu les contours flous. L’immédiateté procure en effet au lignage un statut juridique intermédiaire, entre maisons souveraines et noblesses médiates, qui permet théoriquement de revendiquer la préséance sur toutes les noblesses européennes et de bénéficier d’une certaine autonomie que le lignage cherche à garantir et à perpétuer auprès de l’empereur et du Conseil impérial aulique, instance chargée à Vienne de traiter les conflits engendrés par la fractalité de l’autorité politique dans le Saint-Empire. L’afflux considérable d’envoyés et de représentations stipendiés par la moindre seigneurie immédiate au cours du XVIIIe siècle à Vienne est, à cet égard, révélateur de ces tensions territoriales fortes et croissantes à mesure que les Électorats prennent une importance menaçante pour les plus petites entités territoriales qu’ils cherchent à médiatiser [64]. Si l’empereur est seul capable de dispenser la noblesse d’Empire, il ne peut conférer l’immédiateté effective qui dépend de l’acquisition d’un fief jouissant de cette qualité – ou élevé pour la circonstance (gefürstet) – et, plus encore, de la cooptation (dont découle la participation à la Diète d’Empire) dans un des quatre collèges comtaux pour les comtes immédiats d’Empire [65]. La pleine jouissance de ce statut juridique avantageux est donc soumise à plusieurs validations qui la rendent difficilement accessible. Comme bon nombre de lignages autrichiens, les Harrach sont dans un entre-deux à la fin du XVIIe siècle. Le prédicat impérial, que l’empereur leur a conféré en 1552 dans l’objectif d’uniformiser les noblesses germaniques, est trompeur puisqu’il ne s’appuie sur aucune réalité juridique, le lignage ne possédant pas de fief immédiat [66]. Ils devront attendre 1752 pour être effectivement cooptés par le collège de Souabe qui leur permet d’obtenir « siège et voix » (Sitz und Stimme) à la Diète d’Empire [67]. Les Harrach ne sont pas une exception à Vienne, où un peu moins de 20 % des lignages bénéficiant du prédicat impérial n’ont pas accès à la Diète (16 sur 80 avant 1740).

26 Dans l’optique d’affermir sa position au sein de la noblesse d’Empire, Ferdinand Bonaventura retient en 1695 deux candidates de vieille noblesse impériale [68]. Il ne s’agit pas d’innover au regard des générations précédentes, mais bien davantage de conforter les acquis : Aloys Thomas compte déjà dans sa parenté la vieille famille comtale régnante d’Öttingen-Wallerstein et les maisons margraviales régnantes de Bade et de Hohenzollern – peu de familles certes, mais des maisons princières de premier plan. Une ouverture aussi précoce à l’Empire est relativement rare et s’explique davantage par les réussites individuelles des Harrach à la cour que par le prestige du lignage qui n’est ni plus riche, ni plus titré que tant d’autres à Vienne. Si les Liechtenstein ou les Dietrichstein y parviennent au même moment, c’est grâce à leur titre princier. En revanche, c’est à sa fonction de vice-chancelier d’Empire que le comte Dominik Andreas Kaunitz doit le mariage de son fils avec une comtesse d’Empire Rietberg qui lui apporte le siège, la voix et le nom – relevé par les Kaunitz – de sa maison éteinte [69]. En jouant sur leur importance démographique, certaines familles impériales ouvrent leur parentèle à la cour de Vienne, dont l’attrait est indubitable dans l’Empire, sans pour autant affecter les capacités du lignage à intégrer les fonctions capitulaires les plus prestigieuses [70]. Encore doivent-elles surmonter la suffisance dont fait preuve l’aristocratie viennoise à leur égard, ce qui joue manifestement en défaveur des Schönborn qui, insuffisamment attractifs, échouent dans leurs tentatives d’alliances viennoises [71]. La réitération d’une alliance dans la noblesse d’Empire multiple les avantages. Outre l’appropriation d’une ascendance impériale prestigieuse garante d’autres d’alliances du même style et de fonctions canoniales, elle a la vertu de procurer des appuis susceptibles de concrétiser l’immédiateté, et d’esquisser une autre solution de repli pour Aloys Thomas.

27 La coexistence de groupes hautement sélectifs (banc des comtes d’Empire, noblesse historique de Basse-Autriche ou bohême, ordre de la Toison d’or…) génère une position hybride du lignage comme de l’individu qui les articulent. La capacité à multiplier les appartenances devient objet de distinction davantage que le seul rang déterminé par le systématisme hiérarchique de la nomination des chambellans. En résulte un statut social qui peut s’exprimer dans les titulatures répandues par les almanachs et qui se cumule à l’exercice des charges auliques ou politiques. La société que façonnent la coexistence et l’interpénétration partielle de ces groupes s’apparente finalement plutôt à un système parentélaire de « castes » au sein de la société de cour, ce qui relativise, dans le cas habsbourgeois, l’inadéquation soulignée par Emmanuel Le Roy Ladurie entre une société aulique fondée sur le « rang » et une société de « castes » qui ne tolère pas de mobilités sociales [72]. Ces hiérarchies nobiliaires mouvantes permettent de contourner le danger du déclassement imposé par l’économie aulique du rang pour les lignages les plus prestigieux dépourvus de charges distinctives.

28 On assiste ici à un bouleversement de l’économie de la distinction à la cour. La volonté impériale d’intégration des noblesses provenant des différentes couronnes habsbourgeoises, en forgeant peu ou prou une noblesse de cour, a nivelé des groupes sociaux pourtant fortement hétérogènes. D’élément distinctif, le titre devient l’outil d’homogénéisation d’une large tranche médiane de la noblesse pourvue, à l’instar des Harrach, du titre comtal – 70 % du corps des chambellans contre 3 % seulement de princes au début du XVIIIe siècle [73] –, au risque d’en dévaluer la dignité [74]. Envisager en 1695 une alliance princière avec les Mansfeld ou les Schwarzenberg est donc, pour les Harrach, un autre moyen de distinction au sein de l’aristocratie viennoise.

29 La récurrence des alliances princières au cours du XVIIIe siècle suggère la prétention des Harrach à user du titre princier comme d’un levier de distinction, comme des grandes charges auparavant. Pas plus que pour le prédicat impérial cependant, le titre princier ne présente d’homogénéité. Détenu par une quinzaine de lignages investis dans le service de l’empereur, il se décline en quatre réalités différentes [75]. Le titre princier des Mansfeld provient de la possession d’une principauté médiate du roi de Naples. Il ne confère donc que le statut de prince étranger jusqu’à ce qu’un prédicat impérial, délivré par Léopold Ier en 1699, permette aux Mansfeld l’emploi strictement honorifique à la cour du titre de prince d’Empire [76]. Pour autant, l’usage courant maintient le titre comtal des Mansfeld, le titre princier n’apparaissant que dans la titulature, à la différence des Schwarzenberg dont le titre est obtenu en 1670 et se substitue au titre comtal. Ces derniers sont désormais princes à part entière dans la mesure où ils sont agrégés à la curie des princes de la Diète d’Empire en 1674 et bénéficient d’une voix virile, contrairement à d’autres maisons princières nouvellement élevées par l’empereur, mais maintenues hors de la Diète tant qu’elles n’ont pas été cooptées par les princes. En 1695, cinq des dix-sept maisons élevées depuis le début du XVIIe siècle sont cantonnées dans cette position intermédiaire, dont les Liechtenstein qui ne seront reçus qu’au terme de négociations de près d’un siècle en 1713. Signe de cette résistance croissante des princes à l’ouverture à de nouveaux venus, aucun des dix princes élevés entre 1674 et 1712, issus en majorité de lignages médiats des Habsbourg, n’est coopté [77].

30 Si la stratégie de rapprochement des maisons princières menée par les Harrach échoue en 1695, puisque les filles Mansfeld et Schwarzenberg sont finalement mariées à d’autres prétendants plus prestigieux, les Harrach ne la perpétuent pas moins avec davantage de bonheur en s’alliant avec les Buquoy (1700) puis, à la génération suivante, avec les Liechtenstein et les Dietrichstein jusqu’à tisser un réseau matrimonial très étroit et particulièrement ingénieux. Associant des lignages intermédiaires, il permet de multiplier les combinaisons matrimoniales afin d’éviter une trop grande proximité susceptible de compromettre la pérennité de la maison Harrach [78]. Il faut dire qu’Aloys Thomas, qui a bénéficié de la brièveté du règne de Joseph Ier (1705-1711), retrouve la position éminente de son père : il investit à partir de 1715 la charge de maréchal du pays de Basse-Autriche, exerce la fonction prestigieuse de vice-roi de Naples (1728-1733) et intègre la Conférence secrète en 1734. Même si les refus opposés par les Schwarzenberg et les Mansfeld montrent que la capacité des Harrach à surmonter la fracture sociale imposée par le titre princier a ses limites, ce dernier ne constitue toutefois pas une frontière imperméable – loin de là, car les Liechtenstein, comme les Lamberg, les Dietrichstein, les Auersperg ou les Trautson maintiennent leur politique d’alliances avec les maisons comtales qui faisaient déjà partie de leurs alliés avant leur élévation [79]. Il faut dire que les réticences des anciennes maisons princières d’Empire à s’ouvrir à ces nouveaux venus contractent nettement le vivier des alliances des nouveaux princes

31 Cette obstruction est révélatrice des limites imposées aux prétentions matrimoniales par l’inaboutissement du double processus d’intégration des élites nobiliaires : la captation du statut juridique immédiat pour la noblesse médiate autrichienne, l’élargissement à une parentèle viennoise pour les lignages impériaux qui recherchent les honneurs de la cour. Bon nombre de lignages se retrouvent ainsi dans un « purgatoire » aristocratique engendré par les résistances des deux côtés, limitant de facto le rôle acclimatant que l’empereur assigne à sa cour. La nécessité de chercher les moyens de l’élévation en dehors du milieu « naturel » n’en est pas moins significative du fonctionnement singulier de la cour de Vienne au regard des autres cours européennes, même s’il ne s’agit là que de la poursuite d’un processus intégrateur déjà ancien qui opère autrement au cours du XVIe siècle : il avait mené à Vienne des lignages issus des différents pays autrichiens, agrégés aux États de Basse-Autriche [80].

32 Cet inaboutissement structurel pose la question fondamentale de l’identité de la cour de Vienne. L’expression générique de cour impériale ne doit pas cacher la réalité de la capacité de polarisation de cette cour. Examinée à maintes reprises par Grete Klingenstein, l’attraction viennoise soulève en filigrane le problème de la structuration des espaces dominés de près ou de loin par les Habsbourg et de la construction de l’État moderne dans un environnement fractal [81]. Considéré sous l’angle du lignage, le problème peut cependant être posé différemment. En recherchant l’élévation aulique comme les prérogatives liées à l’immédiateté impériale, les Harrach montrent leur capacité à mettre en balance, si ce n’est en concurrence, le rang aulique avec d’autres sources de distinction. La cour ne serait donc qu’un pôle pourvoyeur de faveur et d’honneurs, l’empereur devant s’accommoder et conserver une noblesse en grande partie allochtone susceptible d’apporter le prestige à sa cour, mais aussi d’assurer son rôle traditionnel de relais de l’autorité impériale dans les provinces et les seigneuries. Ce donnant-donnant explique la générosité du souverain dans la distribution de la charge de chambellan comme du prédicat impérial, qui demeurent l’une comme l’autre les éléments distinctifs d’une cour virtuelle, une cour de papier, qui ne devient tangible que dans les publications des almanachs de cour. Il relativise aussi la question de la polarisation viennoise en l’insérant dans un système de pouvoir réticulaire plus large, à l’échelle de la monarchie, dont les implications à Vienne restent à préciser.

33 Observer les pratiques matrimoniales d’un lignage soumis à l’incertitude du lendemain met en lumière l’amplitude des solutions qu’il est capable de mobiliser simultanément lorsque guette le spectre de la disgrâce. Alors que la trajectoire des Harrach semblait linéaire depuis le début du XVIe siècle, l’éclipse à laquelle la soumet le court règne de Joseph Ier infléchit la recherche des alliances à la cour au profit d’autres stratégies qui dessinent un ensemble de pratiques originales à l’échelle des élites nobiliaires européennes. Selon que l’on se situe du point de vue de la noblesse immédiate ou d’autres noblesses du continent, les pratiques matrimoniales mises en œuvre par l’aristocratie viennoise peuvent paraître rigides ou souples, mais leur caractère principal est bien la plasticité. L’obligation de garantir une ascendance toujours irréprochable dans l’environnement social particulièrement hétérogène de la cour de Vienne contraint effectivement les lignages à de constantes adaptations de leurs pratiques matrimoniales afin de préserver ou d’amplifier leur capital symbolique autant que matériel. L’établissement de solidarités, au-delà des appartenances propres, entre les différentes noblesses coexistant à Vienne nécessite ainsi une reconnaissance réciproque de leur qualité – préalable indispensable à la contraction d’intermariages, voire à l’élaboration d’une intégration mutuelle, au moins partielle.

34 L’uniformité de la cour impériale n’est cependant que trompeuse. Loin de produire une noblesse homogène, la politique d’intégration nobiliaire de la cour sécrète un certain nombre de statuts juridiques hybrides, paradoxalement engendrés par la nécessité de puiser dans un capital extérieur à la cour de nouveaux arguments de qualification nobiliaire dont l’acquisition souvent incomplète crée l’impression d’uniformité dans la diversité des réalités juridiques. La position sociale se redéfinit donc constamment par la somme des moyens d’illustration davantage que par le seul rang aulique, mais aussi par l’intégration dans des réseaux d’intermariages entre groupes nobiliaires qui produisent des statuts sociaux intermédiaires en regroupant des lignages aux statuts juridiques variés que l’hybridation tente de rendre compatibles. De fait, loin des dispositifs récurrents observés dans d’autres noblesses européennes, c’est l’opportunisme qui garantit la position éminente du lignage dans la société nobiliaire, en jouant de la fractalité de l’environnement socio-politique de la monarchie des Habsbourg. La multiplication des appartenances, et plus encore leur superposition, rend les solutions de repli et l’éloignement de la cour viables, sans que cela disqualifie le lignage qui ne perd ni son rang, tant qu’il fournit des chambellans qui le maintiennent dans la cour virtuelle, ni son illustration produite par son capital symbolique. Pour preuve, dans la difficulté les Harrach demeurent au cœur d’un système d’alliances aussi prestigieux qu’auparavant, y compris au sein d’une noblesse de cour. Ce lignage conserve de même son centre de gravité à Vienne – non plus à la cour mais dans la résidence aristocratique qui l’environne où gravitent les autres lignages, même s’il multiplie ses possessions dans les différentes couronnes de la monarchie. En revanche, le retrait de la cour rend caduques ses possibilités d’élévation nobiliaire et l’écarte de la nouvelle salve de diplômes princiers élevant onze maisons de statut pourtant comparable dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

35 Au travers des stratégies matrimoniales qu’il développe, le cas Harrach esquisse donc les contours d’une autre perception du rang, mouvante et plastique, qui contraste avec la vision hiératique et figée que délivre habituellement l’historiographie de la cour. Observer la cour dans un environnement centrifuge, en renversant le point d’observation, permet de mettre en lumière des logiques qui transcendent la hiérarchie aulique, tels les repositionnements et les ajustements constants du lignage qui jouent sur les appartenances multiples et les flous liés à la coexistence et à la confrontation de plusieurs logiques hiérarchiques. En cela, Vienne peut faire office de laboratoire pour une autre histoire de la cour et des élites nobiliaires.

Arbre généalogique de la maison Harrach

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Arbre généalogique de la maison Harrach

Notes

  • [1]
    Thomas WINKELBAUER, Ständefreiheit und Fürstenmacht. Länder und Untertanen des Hauses Habsburg im Konfessionnellen Zeitalter, t. 1, Vienne, Uberreuter, 2003, p. 191-196.
  • [2]
    Pour une synthèse des stratifications de la noblesse d’Empire : Christophe DUHAMELLE, « Les noblesses du Saint-Empire du milieu du XVIe au milieu du XVIIIe siècle », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 46-1, janvier-mars 1999, p. 146-170 (ici p. 146).
  • [3]
    La question a été assez peu abordée dans le cas habsbourgeois. Des indications dans Mark HENGERER, Kaiserhof und Adel in der Mitte des 17. Jahrhunderts, Constance, UVK, 2004. Les études familiales sur les Liechtenstein et les Kaunitz présentent les alliances matrimoniales comme un moyen de maintien ou d’ascension mais font globalement l’économie de l’étude de leurs mécanismes : Evelin OBERHAMMER, « Gesegnet sei dies Band. Eheprojekte, Heiratspakten und Hochzeit im fürstlichen Haus », in EAD. (ed.), « Der ganzen Welt ein Lob und Spiegel ». Das Fürstenhaus Liechtenstein in der frühen Neuzeit, Vienne, Oldenbourg, 1990, p. 182-203 ; Hans Jürgen JÜNGLING, « Die Heiraten des Hauses Liechtenstein im 17. und 18. Jahrhundert. Konnubium und soziale Verflechtungen am Beispiel der habsburgischen Hocharistokratie », in Volker PRESS et Dietmar WILLOWEIT (ed.), Fürstliches Haus und staatliche Ordnung. Geschichtliche Grundlagen und moderne Perspektiven, Vaduz, Munich et Vienne, Liechtensteinische Akademische Gesellschaft, 1987, p. 331-345 ; Th. WINKELBAUER, Fürst und Fürstendiener. Gundacker von Liechtenstein, ein österreichischer Aristokrat des konfessionellen Zeitalters, Vienne, Oldenbourg, 1999 ; Grete KLINGENSTEIN, Der Aufstieg des Hauses Kaunitz, Studien zur Herkunft und Bildung des Staatskanzlers Wenzel Anton, Göttingen, Vandenhoek & Ruprecht, 1975. C. DUHAMELLE, L’héritage collectif. La noblesse d’Église rhénane, XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998 et Sylvia SCHRAUT, Das Haus Schönborn. Eine Familienbiographie. Katholischer Reichsadel 1640-1840, Paderborn, Schöningh, 2005, p. 71-83, 171-183, 247-280, montrent l’intégration difficile des familles impériales dans la parentèle des grandes familles austro-bohêmes qui constituent le cœur de la noblesse de cour.
  • [4]
    C. DUHAMELLE, L’héritage…, op. cit., p. 109 sq. ; Elie HADDAD, Fondation et ruine d’une « maison ». Histoire sociale des comtes de Belin (1582-1706), Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2009, p. 150 : le cas Belin pose la question de l’inadaptation progressive de son système d’alliance aux mutations des sociétés nobiliaires.
  • [5]
    Claire CHATELAIN, Chronique d’une ascension sociale. Exercice de la parenté chez de grands officiers (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Éditions de l’EHESS, 2008, p. 11.
  • [6]
    Österreichische Staatsarchiv (Vienne), Allgemeine Verwaltungsarchiv, Familienarchiv Harrach, (désormais AVA FA Harrach). Les dates des Harrach évoqués sont précisées dans la généalogie proposée en annexe.
  • [7]
    Originaires de la frontière austro-bohême, les Harrach sont agrégés aux États de Basse-Autriche en 1564 et à ceux de Bohême en 1577, acquièrent l’indigénat hongrois en 1563 et participent de la noblesse d’Empire (barons en 1552, comtes en 1627).
  • [8]
    Rudolf BRAUN, « Rester au sommet. Modes de reproductions socio-culturelles des élites du pouvoir européennes », in Wolfgang REINHARD (éd.), Les élites du pouvoir et la construction de l’État en Europe, Paris, PUF, 1996, p. 323-354.
  • [9]
    Voir notamment : Gérard DELILLE, « Réflexions sur le “système” européen de la parenté et de l’alliance (note critique) », Annales HSS, 56-2, 2001, p. 369-380 ; Michel NASSIET, Parenté, noblesse et états dynastiques, XVe-XVIe siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 2000. Voir aussi la note stimulante de Joseph MORSEL, « Le médiéviste, le lignage et l’effet de réel. La construction du Geschlecht par l’archive en Haute-Allemagne à partir de la fin du Moyen Âge », Revue de Synthèse, 125, 2004, p. 83-110.
  • [10]
    Nous reprenons ici la définition anthropologique du « lignage » : Pierre BOURDIEU, « La parenté comme représentation et comme volonté », in Esquisse d’une théorie de la pratique précédée de trois études d’ethnologie kabyle [1972], Paris, Seuil, 2000, p. 96 ; ID., « Les stratégies matrimoniales dans le système de reproduction », Annales ESC, 27-4, 1972, p. 1105-1127 ; Robert DESCIMON, « Chercher de nouvelles voies pour interpréter les phénomènes nobiliaires dans la France moderne. La noblesse, “essence” ou rapport social ? », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 46-1, 1999, p. 5-21 (ici p. 17).
  • [11]
    AVA FA Harrach, K 73, 20 octobre 1694. Les chapitres comme les ordres chevaleresques permettent d’alléger le poids de la descendance sur le patrimoine et d’assurer une carrière ecclésiastique qui peut être brillante et rejaillir sur le prestige et l’influence familiale.
  • [12]
    Ibidem, K 73, 27 février 1689 : « a moins que la dame de Milan n’aporte au moins 200 m escus, je ne pense pas de l’accepter et alors il faudra examiner les quartiers de sa généalogie pour ne pas gater ceux de votre descendance ».
  • [13]
    Le comte Franz Anton Harrach, reçu au chapitre de Passau en 1685 et au chapitre de Salzbourg en 1687, devient en 1702 évêque de Vienne, puis en 1709 prince-archevêque de Salzbourg. En tant que tel, il jouit du statut de prince régnant et développe une vie de cour dont le prestige et l’influence politique et culturelle bénéficient au reste de la famille, notamment à son neveu, Johann Ernst Emanuel, reçu aux chapitres de Salzbourg et de Passau, qui devient ministre plénipotentiaire de l’Empereur auprès du Saint-Siège et évêque de Nitra. Son autre fils Johann Philipp est chevalier de l’ordre teutonique dont il devient commandeur provincial d’Autriche en 1733 (feld-maréchal en 1724 et président du conseil de guerre de 1739 à 1762). Le modèle familial demeure le cardinal Ernst Adalbert, chanoine à Passau devenu archevêque de Prague et évêque de Trente. Voir le schéma généalogique en annexe.
  • [14]
    D. WILLOWEIT, Standesungleiche Ehen des regierenden hohen Adels in der neuzeitlichen deutschen Rechtsgeschichte. Rechtstaatsachen und ihre rechtliche Beurteilungen unter besonderer Berücksichtigung der Häuser Bayern und Pfalz, Munich, Bayerische Akademie der Wissenschaft et C. H. Beck, 2004.
  • [15]
    La part de la noblesse habsbourgeoise dans les chapitres impériaux avoisine les 8 % entre 1500 et 1800, avec une concentration dans les chapitres géographiquement les plus proches : 43 % des effectifs à Olmütz, 64 % à Passau et 65 % à Salzbourg contre seulement 6 % à Breslau, 5 % à Augsbourg, voire 2 % à Cologne. Elle est absente de 11 chapitres sur 25 recensés. Son intégration est très progressive (Passau : 1650-1700 58 %, 1700-1800 69 % ; Salzbourg : 50 %, 72 %). Comptages effectués à partir de Peter HERSCHE, Die deutschen Domkapitel im 17. und 18. Jahrhundert, Berne, Selbstverlag, 1984.
  • [16]
    G. DELILLE, « Représentation, généralisation, comparaison. Sur le système de parenté européen », Annales HSS, 62-1, 2007, p. 137-159 (ici p. 140 sq.).
  • [17]
    Jean-Pierre LABATUT, Les ducs et pairs de France au XVIIe siècle. Étude sociale, Paris, PUF, 1972, p. 136-137 ; John CANNON, Aristocratic Century. The Peerage of Eighteenth-Century England, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 82 ; Jonathan SPANGLER, The Society of Princes. The Lorraine-Guise and the Conservation of Power and Wealth in Seventeenth-Century France, Farnham, Ashgate, 2009, p. 140 sq. Ces trois études proposent une méthode d’évaluation quantitative dont John Cannon comme Jonathan Spangler soulignent les limites, liées à la difficulté de classifier les partis selon les rangs. Si la pairie française (75 % entre 1589 et 1723) et la maison de Lorraine (47 % entre les XVIe et XVIIIe siècles) pratiquent une hypogamie fréquente, la pairie anglaise maintient une homogamie de l’ordre de 70 % entre 1600 et 1799. Leonhard Horowski nuance la pratique hypogamique au sein de la noblesse de cour française, soit environ 25 % des alliances nouées entre 1661 et 1789 : Leonhard HOROWSKI, Die Belagerung des Thrones. Machtstrukturen und Karrieremechanismen am Hof von Frankreich 1661-1789, Ostfieldern, Thorbecke, 2012, p. 412. De même, Volker Hunecke montre la grande variation de l’hypogamie dans le cas vénitien qui la tolère pourtant, passant de 20 % au début du XVIIIe siècle à près de 40 % à la fin du siècle : Volker HUNECKE, Der Venezianische Adel am Ende der Republik 1646-1797. Demographie, Familie, Haushalt, Tübingen, Max Niemeyer, 1995, p. 149 et 153.
  • [18]
    Ce groupe détient l’essentiel de la capacité de décision de la Diète au détriment de la basse-noblesse – les autres ordres, villes et clergé n’y jouant qu’un rôle mineur. Il regroupe des familles originaires de Basse-Autriche, mais aussi de Haute-Autriche, Styrie, Carinthie ou Tyrol, assimilées au XVIe et au début du XVIIe siècle par le processus d’élaboration d’une cour des Habsbourg à l’échelle des pays autrichiens. Il prétend aussi à une position éminente en Empire par le privilegium majus, produit en 1358 par Rodolphe IV, qui le détache de toute fidélité à l’Empereur. Le privilegium majus – un faux, mais authentifié par la reconnaissance que lui ont concédée plusieurs empereurs – accorde aux territoires des Habsbourg une série de privilèges leur conférant une autonomie et une éminence particulières dans l’Empire.
  • [19]
    Le Libelle Polheim distingue les familles les plus illustres, dites « apostoliques » dont participent les Liechtenstein, de la noblesse « rodolphine » intégrée avant 1620 et enfin des familles d’agrégation plus récente, de moindre prestige. Publié en préambule de l’ouvrage généalogique de Wissgrill (Franz Carl WISSGRILL, Schauplatz des landsässigen nieder-österreichischen Adels, Vienne, Seizer, 1794), il est attesté dans les archives Starhemberg (Johann SCHWERDLING, Geschichte des uralten… Hauses Starhemberg…, Linz, Feichtinger, 1830) et Zinzendorf (Christine LEBEAU, Aristocrates et grands commis à la cour de Vienne (1748-1791). Le modèle français, Paris, Éditions du CNRS, 1996, p. 44). On retrouve des listes et des sources généalogiques similaires chez les Harrach (AVA FA Harrach, K 17 et 794) et les Dietrichstein (Archives provinciales de Moravie, Brno, Rodinný archiv Ditrichštejn?, G 140 K 316 Inv 1153). Certaines listes contredisent la date d’agrégation des Harrach mentionnée dans le libelle (1564- 1566), comme de 24 autres lignages, avec des variations importantes (Auersperg : 1488 ou 1573). Une poignée de familles s’en trouve même exclues.
  • [20]
    Le prédicat impérial, marqué par l’adjonction de Reichs- avant le titre (Reichsgraf pour comte d’Empire, Reichsfürst pour prince d’Empire, etc.), signifie que la dignité est attribuée par l’empereur Habsbourg non pour ses seuls territoires, mais pour tout le Saint-Empire, et ouvre par ailleurs la possibilité d’obtenir pleinement l’immédiateté d’Empire, c’est-à-dire le rapport féodal direct avec l’Empereur et non, là encore, avec les Habsbourg comme princes territoriaux.
  • [21]
    Comptage effectué à partir de 690 mariages contractés par 25 familles anciennes (apostoliques et rodolphines) de la Diète entre 1600 et 1750 : les familles apostoliques se marient à 59 % à l’intérieur du groupe des familles anciennes de la Diète entre 1600 et 1700, et à 51 % dans la première moitié du siècle suivant (les mariages à l’intérieur du lignage représentent respectivement 3,5 et 5 %), et à 80 % et 78 % dans l’ensemble des familles agrégées aux États ; les familles rodolphines se marient à 47 % à l’intérieur du groupe des familles anciennes pour les deux périodes (3 % de mariages à l’intérieur du lignage), 75 % et 72 % à l’échelle de l’ensemble des familles des États.
  • [22]
    Le phénomène inverse semble à l’œuvre pour la noblesse napolitaine qui abandonne progressivement le système matrimonial spécifique d’échanges qu’elle avait mis en œuvre depuis l’époque médiévale malgré la concurrence de nouveaux lignages. Plutôt que pour le repli, elles optent pour l’ouverture : G. DELILLE, Famille et propriété dans le royaume de Naples (XVe-XIXe siècle), Rome, École française de Rome, 1985, p. 217, 347 sq.
  • [23]
    AVA FA Harrach, Hs 550 : Genealogische Historie des Uralt- und Reich- Gräfl : Hauses von Harrach.
  • [24]
    C. DUHAMELLE, L’héritage…, op. cit., p. 99 sq.
  • [25]
    AVA FA Harrach, K 241, 27 mai 1695 : « Il n’y a point a doutter qu’elle est très bonne le feu comte Thun devant l’épouser ettant l’ainé de la maison comme vous savez, a fait examiner les quartiers et les à trouver très bonnes… ». Ses ascendances paternelle (une vieille famille styrienne) comme maternelle (les Truchsess zu Wetzhausen sont issus de la chevalerie d’Empire franconienne) garantissent la probité de l’ascendance.
  • [26]
    Simultanément, sa sœur Maria Leopoldine se marie en Empire avec un prince Hohenzollern-Hechingen.
  • [27]
    Jean BÉRENGER, Léopold Ier (1640-1705), fondateur de la puissance autrichienne, Paris, PUF, 2004, p. 445-446.
  • [28]
    AVA FA Harrach, K 241, 22 février 1688 ; K 73, 29 septembre 1692 et 21 septembre 1692 : « je ne scais si Mr le Prince de Salm dispensera que vous demeuriez absent 6 ou 7 semaines come vous desirez, ayant fort peu des Gentilshomes de la chambre du Roy, qui puissent ou veuillent servir » ; lettre du 8 octobre 1692 : « Mr le Prince de Salm me fit hier dire, qu’on avoit besoing de votre personne pour servir la semaine qui vient et envoya une lettre pour cett’efett, je luy fait prier de vous accorder ancor cett semaine, que sans cela vous ne pourrez etre icy que mercredy ou jeudy, mais il s’excusa disant que tous les autres etoient absents et l’ordre vous touchoit, je n’ay rien sceu que repliquer ».
  • [29]
    Alliances bohêmes : Waldstein (trois alliances) et Tersky. Les Sternberg sont attestés dès le XIIIe siècle parmi les lignages détenteurs des principales charges auliques du royaume de Bohême.
  • [30]
    AVA FA Harrach, K 241, 23 octobre 1679 : « je tache de gagner les bonnes graces de Monsr le comte de Starmberg [Sternberg] de madame, et de Madlle leur figle… ».
  • [31]
    H. J. JÜNGLING, « Die Heiraten des Hauses Liechtenstein… », art. cit., p. 331-345 (ici p. 334) ; Th. WINKELBAUER, « Krise der Aristokratie ? Zum Strukturwandel des Adels in den böhmischen und niederösterreichischen Ländern im 16. und 17. Jahrhundert », Mitteilungen des Instituts für österreichische Geschichtsforschung, 100, 1992, p. 328-353 (ici p. 332) : à elles deux, les deux familles possèdent un quart de la Moravie à la fin du XVIIe siècle. Initialement conférée par cooptation de la Diète, l’inscription sur les tables du royaume de Bohême dépend du seul souverain depuis la nouvelle constitution de 1627 promulguée au moment de la reprise en main par les Habsbourg.
  • [32]
    Les Pálffy sont rodolphins (agrégation en 1570) et comtes d’Empire (1599).
  • [33]
    Alliances non totalement exogènes : le duché de Milan fait parti du dominum Austriae depuis 1535. Au moment du projet d’alliance, il est gouverné par la branche espagnole. Les Gonzague étaient cependant présents à Vienne, le comte Hannibal Gonzague exerçant la charge de grand chambellan (1655-1657).
  • [34]
    Les Kuenburg sont alliés aux Guzman, arrivés en Autriche avec Ferdinand Ier, qui honora Martin Guzman de la charge de grand chambellan (1553-1558), et agrégés aux États de Basse-Autriche en 1600. Les Dietrichstein ont étendu leur parentèle à l’Espagne dans la seconde moitié du XVIe siècle : Adam Dietrichstein, grand maître de la cour de Rodolphe II, épouse en 1554 une membre de l’illustre maison catalane Folch de Cardona, fille du vice-roi de Cerdagne et Mayordomo mayor de l’impératrice Marie, et marie ses trois filles en Espagne (Mendoza y de la Cerda puis Borgia, Cordova, Mendoza) tandis que son fils aîné épouse une des dernières descendantes des Scaligere de Vérone. Les deux générations suivantes, qui bénéficient de l’élévation princière, cherchent en revanche l’alliance de maisons princières : Liechtenstein, Lobkowitz, Eggenberg, Schwarzenberg et Montecuccoli. Les comtes Mansfeld (Manrique de Lera) et Trautson (Maradas) contractent des alliances similaires.
  • [35]
    Pour une mise au point sur ce concept : Éric HASSLER, La cour de Vienne (1680-1740), Service de l’empereur et stratégies spatiales des élites nobiliaires dans la monarchie des Habsbourg, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2013, p. 25.
  • [36]
    Les Pálffy s’ouvrent le plus précocement et diversifient leurs alliances à partir du XVIIIe siècle (Autriche, Bohême, Empire). Les Erdödy et les Esterházy nouent des alliances autrichiennes à partir du début du XVIIIe siècle. Les Batthyány, matrimonialement plus en retrait, n’en sont pas moins intégrés aux États de Basse-Autriche en 1645, de Moravie en 1721 et de Haute-Autriche en 1735.
  • [37]
    É. HASSLER, La cour de Vienne…, op. cit., p. 85.
  • [38]
    Michael HABERER, Ohnmacht und Chance. Leonhard von Harrach (1514-1590) und die erbländische Machtelite, Vienne, Böhlau, 2011 : après son père Leonhard III, gouverneur de Basse-Autriche en 1524-1525 et chancelier aulique (1526-1527), Leonhard IV est grand maréchal de la cour (1559-1563), grand chambellan (1564) et enfin grand maître (1565-1567).
  • [39]
    Parentèle paternelle : le comte Carl Waldstein, beau-frère, est diplomate et grand chambellan (1690-1702) ; une tante est grande maîtresse de la cour de l’impératrice Éléonore de Gonzague depuis 1651, et la cousine Eleonora Palffy, dont l’époux est gouverneur de Presbourg, exerce la fonction d’Aya de l’empereur Léopold. Parentèle maternelle : le comte Johann Maximilian Lamberg, bisaïeul, est grand chambellan (1661-1675), puis grand maître (1675-1682) et l’oncle Heinrich Wilhelm Starhemberg grand maréchal (1637-1672). Il faut ajouter la figure marquante du prince Johann Ferdinand Porcia, grand maître de la cour et dernier principal ministre de l’empereur (1657-1665) et le comte Johann Franz Wrbna, juge suprême de la cour féodale du royaume de Bohême (1658-1688), puis grand maître de la cour de Bohême (1689-1700) et grand chancelier (1700-1705). Ces réseaux s’étendent également à l’Empire grâce au comte Wolfgang von Öttingen-Wallerstein, beau-frère d’un cousin germain, qui prend la présidence du Conseil impérial aulique (1683-1708).
  • [40]
    Dans les dernières années du XVIIe siècle, le comte Harrach doit défendre des revendications condamnées d’avance par le désir d’équilibre européen britannique et les prétentions françaises.
  • [41]
    J. BÉRENGER, Léopold Ier…, op. cit., p. 440 sq. Parmi les membres de la Conférence secrète, certains sont alliés entre temps grâce aux unions successives d’Aloys Thomas.
  • [42]
    Thomas FELLNER, Die österreichische Zentralverwaltung, t. 1, Vienne, Holzhausen, 1907 : « Verzeichniss der Inhaber der obersten Hofwürden und der Vorstände der Zentralbehörden 1526- 1749 » : Porcia (1657-1665), Lamberg (1675-1682), Dietrichstein (1683-1698).
  • [43]
    Ibidem : Bruno comte Mansfeld (1620-1637), Maximilian comte Waldstein (1637-1642), Hannibal Gonzague (1651-1655), Albrecht comte Harrach (1655-1657), Gundacker comte Dietrichstein (1658-1675), Ferdinand Bonaventura comte Harrach (1677-1699), Philipp Sigmund comte Dietrichstein (1699-1705), Leopold prince Dietrichstein (1705-1708), Leopold Matthias prince Lamberg (1708- 1711), Philipp Sigmund comte Dietrichstein (1711-1716).
  • [44]
    G. KLINGENSTEIN, Der Aufstieg…, op. cit., p. 48 : cette parentèle Sternberg-Dietrichstein-Kinsky-Harrach agit aussi dans la nomination du comte Kaunitz à la vice-chancellerie d’Empire en 1696.
  • [45]
    Petr MAT’A, Sv?t ?eské aristokracie (1500-1700), Prague, NLN, 2004, p. 179 sq. (je remercie Marie-Elizabeth Ducreux pour cette référence). Aloys Thomas mentionne à plusieurs reprises la faculté de son père d’obtenir la Toison d’or comme monnaie d’échange : AVA FA Harrach, K 241, s.d. : « […] elle [la reine des Romains] me temoigne une grande amitie et dit avoir contribuée boucoup pour me faire obtennir la toison du comte Sterenberg ».
  • [46]
    Maria Eleonora Mansfeld (1678-1717), fille d’Heinrich Franz Mansfeld, prince de Fondi, et de Marie Isabelle d’Aspremont-Nanteuil ; Maria Franziska Schwarzenberg, fille du prince Ferdinand, chevalier de la Toison d’or, grand maréchal, puis grand maître de la maison de l’impératrice à partir de 1692.
  • [47]
    AVA FA Harrach, K 241, 12 novembre 1694 : « Le prince Swarzenberg peut beaucoup à la Court et il est fort bien avec le P. Salm. »
  • [48]
    Ibidem, K 241 lettre sans date : « Si vous voliez avoir la bonte d’ecrire au president [de la chambre aulique] et luy recomender cette affaire, je ne doutte pas qu’il fairoit tout son possible pour nous servir, puisqu’il est touiours dans l’esperance que vous luy procurerez la Toison d’or. »
  • [49]
    Ibidem, K 73, lettre du 22 février 1688.
  • [50]
    Frédérique LEFERME-FALGUIÈRES, « Le monde des courtisans. La haute noblesse et le cérémonial royal aux XVIIe et XVIIIe siècles », thèse de doctorat, Paris-I Panthéon-Sorbonne, 2 vol., 2004, p. 583 sq.
  • [51]
    AVA FA Harrach, K 241, lettre de 1692 : « Le comte Sterenberg a donné le meme jours un grans repas ou les plus grans seigneurs d’icy y ont ete ; un autre repas aussi dona hier le comte Kynski, ou j’etois aussi, vers le soir, il y auroit un bal. » ; K 73, 29 septembre 1694 ; 27 octobre 1694.
  • [52]
    Le poids seigneurial demeure très lourd dans les pays habsbourgeois, et notamment en Bohême et en Moravie. En outre, de nombreux aristocrates érigent des manufactures sur leurs terres. Aloys Thomas fonde ainsi une manufacture de verre à Harrachsdorf/Harrachov (Silésie) et son fils Ferdinand Bonaventura II une manufacture textile à Namiescht/Nám?š? na Hané (Moravie).
  • [53]
    Andreas PECAR, Die Ökonomie der Ehre. Der höfische Adel am Kaiserhof Karls VI. (1711-1740), Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2003, p. 23.
  • [54]
    Beatrix BASTL, Tugend, Liebe, Ehre. Die adelige Frau in der frühen Neuzeit, Vienne, Böhlau, 2000, p. 62 : la dot de l’épouse de Ferdinand Bonaventura ne s’élève qu’à 3000 florins tandis que le cadeau nuptial (Morgengabe) lui en coûte 28500. À titre de comparaison, le loyer annuel d’un bel appartement dans un palais viennois dépasse les 2000 florins.
  • [55]
    Je remercie Petr Mat’a pour ces indications.
  • [56]
    AVA FA Harrach, K 241, 20 décembre 1694 : « J’ay bien peur que je n’aurai plus rien a esperé du C Sterenberg ».
  • [57]
    Ibidem, K 241, 12 novembre 1696.
  • [58]
    Ibidem, K 241, 27 mai 1695 : « j’ai eu le bonheur de voir Madame la Comtesse Thun je say de bonne part qu’elle a en argent content vaisselle et bichous plus que 190000 fl. et beaucoup a esperer de sa grand mere ou tante pour la maison ».
  • [59]
    Ibidem, K 241, deux lettres (s. d.) : « selon vos [Ferdinand Bonaventura Harrach] ordres on tachera de reduire le malade [Longueval] a signer de nouveau son testament en presence de trois cavaliers de boheme qui le signeront apres luy. Le confesseur n’est pas encore arrive et d’abord qu’il aura confessé, j’espère de disposer le tout selon la methode que vous me prescrivez. » ; « Le prince de Longueval est quasi dans le même etat que vous l’avez laissez. […] les temoins pour signer le testamens sont icy, mais l’avocat n’a pas encore fini de le copier, ce qui sera pourtant bientôt faite. Si le mal s’augmentois, je ne manquerai pas de vous le faire savoir ».
  • [60]
    H.J. JÜNGLING, « Die Heiraten des Hauses Liechtenstein… », art. cit., p. 341 : les Liechtenstein, les Dietrichstein et les Eggenberg élaborent ainsi un système matrimonial d’échanges ponctuel dont l’objectif est de limiter l’affaiblissement de leur position commune à la cour à la mort de Ferdinand III en 1657. Sur les mécanismes de présence aristocratique à la cour : É. HASSLER, La cour de Vienne…, op. cit., p. 76 sq.
  • [61]
    Ce système diffère considérablement de la primogéniture française ou de l’exclusion des cadets pratiquée en Russie, mais se rapproche des cas péninsulaires et prussien. Le strict settlement anglais apporte encore un dispositif différent en instituant la maison nobiliaire en personne morale détentrice des biens.
  • [62]
    Sur les 404 alliances contractées par vingt lignages parmi les plus influents de la cour entre 1600 et 1700, on comptabilise 14 échanges, 12 sur 325 alliances pour la période 1700-1750 (comptages effectués à partir de Johann HÜBNER, Genealogische Tabelle, nebst deren darzu gehörigen Genealogischen Fragen zur Erlauterung der Politischen Historie, Leipzig, Gleditsch, 1725-1728).
  • [63]
    AVA FA Harrach, K 77-79 : à en croire la correspondance de Johann Philipp Harrach, le métier des armes n’est qu’un pis-aller, le chevalier étant perpétuellement en difficulté financière.
  • [64]
    Kaiserlicher, Königlicher und Erzherzoglicher Staats- und Standeskalender, Vienne : 1702, 103 envoyés ; 1740, 280. Cela va dans le sens de la thèse de la vitalité des institutions impériales après 1648 : Barbara STOLLBERG-RILINGER, Les vieux habits de l’empereur. Une histoire culturelle des institutions du Saint-Empire à l’époque moderne [2008], Paris, Éditions de la MSH, 2013.
  • [65]
    Les quatres collèges de comtes d’Empire, les bancs de Franconie, Souabe, Wetterau et Westphalie sont chacun dotés au sein de la curie des princes d’une voix collective (Kuriatstimme) à la Diète d’Empire au même titre que les collèges rassemblant les prélats d’Empire, tandis que les princes (électeurs, ecclésiastiques et temporels) bénéficient d’une voix individuelle. Seuls les électeurs prennent part au choix de l’empereur. Ils forment à eux seuls une des trois curies de la Diète d’Empire (qui siège à Ratisbonne) ; la troisième curie est celle des villes immédiates.
  • [66]
    Les Harrach obtiennent de Charles Quint le diplôme de baron d’Empire le 4 janvier 1552 et de Ferdinand II celui de comte d’Empire le 6 novembre 1627.
  • [67]
    Wilfried BEUTTER, « Schwäbisches Reichsgrafenkollegium », in Gerhard TADDEY, Lexikon der deutschen Geschichte. Personen, Ereignisse, Institutionen. Von der Zeitwende bis zum Ausgang des 2. Weltkriegs, Kröner, Stuttgart, 1982. En 1792, 13 lignages issus de la noblesse médiate des pays héréditaires siègent dans l’un des quatre bancs comtaux (Souabe, Westphalie, Wetterau, Franconie), soit 15 % des effectifs.
  • [68]
    AVA FA Harrach, K 241, 12 novembre 1694. Les Mansfeld sont attestés dès le Xe siècle, et originaires de Thuringe. Les Schwarzenberg, de noblesse aussi ancienne, sont franconiens, mais très tôt ancrés en Bohême.
  • [69]
    G. KLINGENSTEIN, Der Aufstieg…, op. cit., p. 80 sq.
  • [70]
    Les Mansfeld se lient massivement aux maisons autrichiennes à partir de 1640, les Öttingen panachent les alliances (cinq autrichiennes sur onze au milieu du XVIIe siècle), les Fürstenberg marient exclusivement leurs filles en Autriche (J. HÜBNER, Genealogische Tabelle, op. cit.).
  • [71]
    H. J. JÜNGLING, « Die Heiraten des Hauses Liechtenstein… », art. cit., p. 342 : les Liechtenstein et les Dietrichstein repoussent les alliances proposées par les Schönborn. Voir S. SCHRAUT, Das Haus Schönborn…, op. cit., p. 171-183. Sur la question des représentations : Hugo HANTSCH (ed.), Quellen zur Geschichte des Barocks in Franken unter dem Einfluss des Hauses Schönborn, Augsbourg, Filser, 1931, t. 1, p. 148 : « ils [les Viennois] pourront voir qu’on ne plante pas seulement des choux dans l’Empire et que l’on n’y est pas si barbares, comme quelques uns de ces mrs. les badeaux se le figurent ».
  • [72]
    Emmanuel LE ROY-LADURIE, « Auprès du roi, la cour », Annales ESC, 38-1, 1983, p. 21-41 (ici p. 36) : l’auteur s’appuie sur une lecture anthropologique de la caste qu’il confronte à la société aulique, de rang. La nécessité d’une homogamie entre lignages d’une illustration semblable, ici l’ancienne noblesse de Basse-Autriche, comme pour d’autres groupes astreints à l’homogamie pour des raisons « biologiques » de maintien du rang, produit des ensembles qui peuvent être assimilés à des castes, d’autant qu’elles élaborent des identités communes qui les distinguent du reste de la noblesse et alimentent en la justifiant la ségrégation sociale. Dans le cas habsbourgeois, cette structure sociale semble opératoire dans une société de rang, d’autant plus que ces représentations cognatiques se confirment bien dans les pratiques matrimoniales (cf. la critique de Gérard Delille : G. DELILLE, « Représentation, généralisation, comparaison… », art. cit.).
  • [73]
    É. HASSLER, La cour de Vienne…, op. cit., p. 41.
  • [74]
    Charles de PÖLLNITZ, Lettres et Mémoires du baron de Pöllnitz, Londres, Hoguel, 1735, II, XIII, p. 13 : « Un tic de la Noblesse Autrichienne & de tous les Païs héréditaires de l’Empereur, c’est d’avoir le titre de Comte. […] Le plus beau privilège que cette Dignité leur apporte, est l’idée chimérique qu’ils y attachent. On peut dire que ces Comtes tiennent parmi les anciens Comtes de l’Empire, le rang que tiennent en France les Secretaires du Roi parmi les Gentilshommes de race ».
  • [75]
    Il s’agit des Liechtenstein (1618), Eggenberg (1622), Lobkowitz (1622), Dietrichstein (1622), Auersperg (1653), Portia (1662), Fürstenberg (1664), Schwarzenberg (1671), Oettingen (1674) et Mansfeld (1690). Seront élevés à la dignité princière après 1695 les Lamberg (1707) et les Trautson (1711).
  • [76]
    Dans les deux cas, le titre princier est conféré pour service rendu à la dynastie. Mansfeld l’obtient en primogéniture en 1690, avec la grandesse et la Toison d’or, des mains de Charles II. Les Buquoy, également alliés aux Harrach, sont dans la même situation. Le titre italien et espagnol de prince de Longueval est attribué par Charles II en 1688, et reconnu en mars 1689 pour les pays héréditaires. En revanche, il n’est pas assorti du prédicat impérial.
  • [77]
    Harry SCHLIP, « Die neuen Fürsten. Zur Erhebung in den Reichsfürstenstand und zur Aufnahme in den Reichsfürstenrat in 17. und 18. Jahrhundert », in V. PRESS et D. WILLOWEIT (ed.), Fürstliches Haus…, op. cit., p. 251-295 (ici p. 262 sq.) : les Liechtenstein sont élevés en 1618, mais reçus dans la curie des princes à la Diète en 1713 seulement.
  • [78]
    Aloys Thomas Harrach parvient à tisser une alliance directe avec les Liechtenstein et cinq alliances par le biais de familles intermédiaires. Il est probable que les Liechtenstein aient œuvré en faveur de la cooptation des Harrach au banc de Souabe où ils siègent aussi.
  • [79]
    Dans le cas des Harrach : Liechtenstein (1719, 1744), Lamberg (1721), Dietrichstein (1754), Lobkowitz (1752), Kinsky (1777).
  • [80]
    Volker PRESS, « The system of estates in the Austrian hereditary lands and the Holy Roman Empire : a comparison », in Robert J. W. EVANS et Trevor V. THOMAS (ed.), Crown, Church and Estates. Central European Politics in the Sixteenth and the Seventeenth Centuries, Londres, Palgrave Macmillan, 1991, p. 1-22 (ici p. 12-14) ; Karin MACHARDY, Nobility in Crisis : The Case of Lower Austria (1568- 1620), Berkeley, Berkeley University Press, 1985.
  • [81]
    G. KLINGENSTEIN, « Der Wiener Hof in der Frühen Neuzeit. Ein Forschungsdesiderat », Zeitschrift für historische Forschung, 22, 1995, p. 237-245 ; EAD., « Zwei Höfe im Vergleich : Wien und Versailles », Francia, 32-2, 2005, p. 169-179. Sur la question de l’absolutisme dans l’espace habsbourgeois : P. MAT’A et Th. WINKELBAUER (ed.), Die Habsburgermonarchie 1620 bis 1740. Leistungen und Grenzen des Absolutismusparadigmas, Stuttgart, Steiner, 2006.
Français

Particulièrement bien documentée, la genèse des alliances matrimoniales contractées par les comtes Harrach à la fin du XVIIe siècle éclaire les motivations et les contraintes qui président aux stratégies matrimoniales (P. Bourdieu) élaborées par un lignage aristocratique. Ces stratégies sont d’autant plus signifiantes que la disgrâce probable du lignage le contraint à mobiliser toutes les ressources dont il dispose afin de maintenir son rang. En profitant du paysage nobiliaire complexe de la monarchie des Habsbourg et du Saint-Empire, les Harrach parviennent à articuler les différentes logiques nobiliaires opérant à la cour de Vienne, en jouant sur la pluralité de leurs appartenances, autrichienne, bohême ou impériale, et à les conjuguer avec la nécessité de conserver la pureté de l’ascendance et la préservation du capital symbolique comme matériel. Il en résulte un équilibrisme qui met en lumière la confusion des rangs et des statuts juridiques nobiliaires à un moment de cristallisation des élites aristocratiques présentes à la cour de l’empereur.

MOTS-CLÉS

  • monarchie des Habsbourg
  • XVII e-XVIIIe siècles
  • noblesse
  • cour
  • parenté
  • stratégies matrimoniales
Éric Hassler
chercheur associé à l’IHMC (Paris I-CNRS-ENS) 34 rue Oberlin 67000 Strasbourg
e.hassler@free.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 08/09/2014
https://doi.org/10.3917/rhmc.612.0176
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