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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2014/3 (n° 61-3)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782701190143
  • DOI : 10.3917/rhmc.613.0179
  • Éditeur : Belin

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L’enseignement secondaire français de garçons du XIXe siècle est à la fois un sujet défriché par quelques ouvrages anciens toujours cités, et un sujet mal connu, puisqu’aucune recherche d’ensemble ne lui avait été consacrée depuis la thèse de P. Gerbod en 1965, alors que depuis 40 ans les recherches d’histoire de l’éducation ont renouvelé de nombreuses questions qui en relèvent (l’agrégation, l’enseignement du français, les enseignements intermédiaires, etc.). Issu d’une habilitation, l’ouvrage de Philippe Savoie retient l’attention à la fois par une analyse originale et par la réflexion à laquelle il incite sur le renouvellement de l’approche d’un sujet longtemps marqué par les réflexions de membres de l’élite universitaire qui n’oubliaient jamais tout à fait le point de vue qu’ils devaient à leurs fonctions.

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L’histoire que propose ce livre s’appuie essentiellement sur un inventaire méticuleux de l’abondante littérature réglementaire, sur un imposant travail d’archives, dont une part n’avait sans doute jamais été dépouillée, et enfin sur de nombreuses recherches publiées dans la revue Histoire de l’éducation et ailleurs, concernant des aspects variés de l’enseignement secondaire. Au centre de l’analyse se trouvent non les études offertes, même si la question n’est pas négligée, mais les établissements d’État et communaux comme entités financières, ainsi que leurs personnels. Il s’agit là d’un apport majeur à l’histoire du système scolaire français. La dimension financière, à peu près ignorée des analyses antérieures, est en effet centrale dans la détermination de la politique de l’État et a des conséquences directes sur les traitements reçus par les personnels et sur leurs carrières. P. Savoie décrit la « trajectoire de ce modèle économique » au cours du XIXe siècle, une trajectoire qui conduit à l’éclatement de celui-ci après 1880. La périodisation retenue est définie par les étapes de ce parcours, et non par celles des débats publics et de la chronologie politique.

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La création de 1802-1808 correspond à une semi-restauration avec la reprise de la formule pédagogique des collèges d’Ancien Régime, et notamment la place centrale accordée au latin et aux exercices écrits faits en étude. La nouvelle organisation est également caractérisée par une corporation hiérarchisée des personnels, l’Université, contrôlée par les autorités d’État, et par l’autonomie financière des établissements publics dont les dépenses doivent équilibrer les ressources que leur assurent les élèves, essentiellement les internes. La contribution de l’État correspond à une subvention limitée, justifiée initialement par les boursiers, dont la charge fut d’ailleurs pour partie transférée aux villes entre 1808 et 1814, puis à une subvention fixe selon un classement des collèges. Dans les collèges communaux, la contribution de l’État est plus faible encore et correspond à une politique incitative, avec par exemple la création subventionnée de chaires de mathématiques ou d’histoire, qui vise, après 1840, à rapprocher ceux-ci des collèges royaux. Les traitements des personnels des établissements d’État comprennent une partie fixe, presque stable de 1802 à 1853, largement prise en charge par la subvention d’État, et des suppléments conditionnels, liés aux titres ou aux fonctions, et éventuellement prélevés sur les ressources de l’internat, donc liées à la fréquentation de l’établissement. De ce régime financier découle une politique de recrutement d’élèves et surtout d’internes. Il connaît aussi de nombreux aménagements, lorsque les effectifs imposent des dédoublements de classes, lors de l’introduction de disciplines nouvelles ou de nouvelles catégories de personnel, ou pour permettre une amélioration des carrières de catégories de personnel dont le recrutement se tarit.

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Les trois parties de l’ouvrage correspondent aux états successifs de ce modèle économique : sa formation (1802-1840) ; la recherche d’un nouvel équilibre (1840- 1880) ; l’abandon du modèle initial (1880-1914) – une période qualifiée d’âge d’or, mais avec un point d’interrogation. Faute d’entrer dans le détail d’analyses toujours minutieuses et appuyées sur une documentation statistique, signalons l’interprétation renouvelée de la politique de Fortoul ainsi qu’un chapitre novateur consacré aux échelons inférieurs du personnel, un sujet sensible compte tenu des accusations portées contre les internats. Le destin de ce personnel, souvent recruté par les chefs d’établissements et pas toujours diplômé, fait l’objet d’une politique hésitante qui vise parfois à lui offrir une progression de carrière. Parfois aussi, il s’agit seulement de proposer une situation d’attente avant un recrutement ultérieur comme professeur. Faute de moyens financiers, cette politique conduit surtout à une différenciation accrue des fonctions (surveillance d’internat et d’externat, enseignement élémentaire et primaire, économat).

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Si l’analyse des études offertes par les établissements n’est pas au centre de l’ouvrage, elle n’en est pas non plus absente, notamment dans le chapitre qui concerne la période 1870-1914, marquée par l’abandon de l’organisation pédagogique antérieure, par un accroissement rapide et substantiel du financement par l’État, et par une transformation corrélative des modes de rémunération et de la hiérarchie des personnels, avec un rapprochement des lycées et des collèges communaux. L’ouvrage donne à la filière scolaire qui conduisait à Polytechnique et à d’autres écoles une place dans ses analyses que les histoires antérieures lui ont, bien à tort, souvent refusée. Il est plus discret, sans l’ignorer, sur la troisième filière d’un enseignement intermédiaire (sans latin) très présente dans les collèges communaux, qui a pourtant conditionné l’évolution de l’enseignement secondaire. Les enseignements pré-secondaires, qualifiés « de véritables pépinières » par les chefs d’établissements, restent aussi un peu dans l’ombre. Enfin, le titre de l’ouvrage trahit un peu l’interprétation proposée : non pas la construction durable d’une institution, mais le mouvement ininterrompu d’évolutions de celle-ci qui s’est poursuivi sur le XXe siècle, sans qu’on trouve sur les deux siècles une rupture brutale concernant simultanément le régime des études, les conditions financières et le personnel. Ce processus de changement progressif s’est accompagné d’une continuité de façade trompeuse dont témoigne le vocabulaire de l’institution (avec le baccalauréat, l’agrégation, etc.).

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La comparaison avec l’Histoire de l’enseignement secondaire en France de G. Weill (1921) est suggestive quant aux changements de perspective et de mode d’écriture de l’histoire de l’éducation. Là où Weill évoquait l’orientation des études, les contextes politiques, certaines carrières d’enseignants (mais de manière souvent superficielle avec des exemples empruntés à des monographies d’établissements), ignorait à peu près la dimension financière, et multipliait les jugements de valeurs sur les institutions et les personnes, P. Savoie, qui est moins prolixe en cette matière, entre dans les détails de l’organisation complexe de l’enseignement et des carrières, au prix d’une lecture plus exigeante, en s’adressant à ses collègues historiens plutôt qu’au public plus large visé par Weill.

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Jean-Michel CHAPOULIE

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Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Pour citer cet article

Chapoulie Jean-Michel, « Philippe Savoie, La construction de l'enseignement secondaire (1802-1914), Lyon, ENS Éditions, 2013, 502 p., ISBN 978-2-84788-366-4 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 3/2014 (n° 61-3), p. 179-181.

URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2014-3-page-179.htm
DOI : 10.3917/rhmc.613.0179


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