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1 « Éternel second », fils, frère et oncle de rois, héritier présomptif de la couronne en l’absence de dauphin jusqu’en 1638, Gaston d’Orléans (1608-1660) a longtemps été rangé par l’historiographie parmi les princes comploteurs, les vaincus, et il a souffert d’une image négative, celle de l’opposant à Richelieu, du Frondeur. Le personnage bénéficie d’un regain d’intérêt avec la parution quasi concomitante d’une biographie politique menée par Jean-Marie Constant et de l’ouvrage de Pierre Gatulle tiré de sa thèse de doctorat. Ce dernier y propose une nouvelle lecture des actions du prince et de son entourage à l’aune des représentations et de la culture qui animent son mécénat.

2 Pour ce faire, il mobilise des sources variées, éparses et malgré tout lacunaires – à l’instar de l’absence d’inventaire après décès – telles que des correspondances, un corpus iconographique mêlant portraits, médailles ou pièces de monnaie, des épîtres dédicatoires à Gaston d’Orléans ou encore des livrets de ballet, des récits de mémorialistes, etc. À partir de cet ensemble hétérogène, l’auteur ausculte le mécénat du prince en l’articulant au rang de Gaston, à son souci de représentation. Il s’appuie pour cela sur les recherches menées sur le mécénat des princes, au sein desquelles Gaston d’Orléans fait figure de parent pauvre, et sur l’histoire des représentations et du genre biographique. À la charnière des travaux de Louis Marin ou Jean-Marie Apostolidès, P. Gatulle met en lumière la pluralité des identités et des images de Gaston d’Orléans en synergie avec l’analyse des clientèles, des réseaux de fidélité et de protection qui participent à la construction de la figure du prince tout en assurant en retour la renommée des protégés.

3 L’ouvrage suit le plan d’une biographie classique. La première partie intitulée « le rêve d’une souveraineté possible ou l’apprentissage de la soumission » s’intéresse au temps de la jeunesse, de l’éducation et à l’éclosion d’une cour jusqu’en 1631 et la fuite en Lorraine, qui traduit « son impatience du pouvoir », traitée dans un second temps. De 1631 à la mort de Louis XIII, Gaston d’Orléans fait du mécénat l’un des ressorts de son action politique. Enfin, à partir de 1643 la culture du prince est analysée autour des figures du « prince honnête » et du « prince burlesque ».

4 Le rêve d’une souveraineté possible conditionne l’éducation du jeune Gaston et traverse ses représentations où sont mises en exergue les figures du prince victorieux, du prince savant et de son rôle politique. Les images donnent à voir le rang de Monsieur frère unique du roi tout autant qu’elles participent à l’exaltation du sang royal – un mythe qui s’affirme depuis le second XVIe siècle. Les arts comme les ballets et les fêtes de cour témoignent de la dualité de la posture de Gaston et oscillent entre soumission et valorisation du sang royal. Dès 1616 – Gaston n’a que huit ans – un jeton inaugure la référence aux précédents frères du roi, une filiation qui se retrouve par la suite dans l’entourage princier majoritairement issu de celui d’Henri duc d’Anjou, futur Henri III, à l’instar du duc de Bellegarde. Cette référence participe à la construction d’un imaginaire de la dignité de frère du roi qui s’exprime à partir de 1627 sur le « théâtre de la guerre ». Son impatience est pourtant freinée par deux humiliations : le siège de La Rochelle et son retrait du commandement de l’armée pour Mantoue. Ces blessures de l’honneur débouchent sur sa première sortie du royaume vers la Lorraine, qui montre sa détermination à ne pas jouer les figurants. La référence aux frères du roi prend une acuité particulière avec les événements de 1629-1631 ; la déclaration de François de Valois en 1575 sert de modèle à son « manifeste de Nancy » du 30 mai 1631 et nourrit les négociations menées entre Monsieur et Richelieu.

5 Le départ en Lorraine est une rupture décisive qui inaugure les débuts de l’affrontement entre le cardinal et Gaston. Des pamphlétaires prennent la plume pour le soutenir. Néanmoins, à la différence de Richelieu, Monsieur n’a pas de stratégie pensée et maîtrisée et la sortie du royaume est un échec car la guerre des mots et des images « transfigure le prince en comploteur et son action en une cabale » (p. 365). Le retour en France entraîne un changement de stratégie. Le « prince de Blois » (p. 154) tient désormais son rang au sein de son apanage et s’attache à y reconstruire un palais qui devient le centre d’une clientèle. P. Gatulle met en lumière l’entourage princier et son jeu complexe de réseaux et de parentés. Un nombre restreint de familles se partagent les charges et sont traversées par des liens matrimoniaux et familiaux qui dépassent le cadre de la maison de Gaston car certaines tissent des connexions avec la maison Condé. Cette noblesse seconde joue un rôle d’intermédiaire protégeant des hommes de lettres comme Tristan L’Hermite dont les réseaux de protection sont détaillés. Mais le contrôle du prince passe aussi par celui de sa clientèle comme le prouvent les stratégies de Richelieu qui fait entrer des plumes de Gaston à l’Académie ou qui place ses créatures au cœur de la maison à l’instar du comte de Chavigny. Le cardinal peut surveiller l’entourage tout en neutralisant toute cabale domestique.

6 Enfin, l’auteur aborde la culture du prince à partir de ses collections à Blois et à Paris, de sa bibliothèque qui témoigne de la curiosité de l’homme de guerre et de la culture d’un prince honnête homme. Au palais Orléans, il mène une vie de cour brillante autour de fêtes, de ballets burlesques particulièrement à la mode et d’un mécénat actif grâce à des intermédiaires comme le duc de Saint-Aignan. Pendant la Régence et la Fronde, il se place en prince de guerre protecteur de la famille royale et en médiateur. La naissance d’un fils tant attendu en 1650 conduit à la commande d’une série de portraits de la famille royale qui marque l’acmé de sa puissance. Après sa rupture avec Mazarin, il n’apparaît cependant plus que comme un chef de parti manipulé par Condé. Les mazarinades s’emparent de lui et moquent son manque de liberté, faisant de lui le jouet des Grands. Après la Fronde, il se retire à Blois pour poursuivre son mécénat où se lit une certaine amertume.

7 En définitive, P. Gatulle livre un portrait érudit et fouillé – mais parfois un peu trop foisonnant – de la complexité des images de Gaston d’Orléans, « un prince pris dans ses propres représentations ». En analysant son mécénat, il met en lumière les complexes réseaux de protection qui auraient pu être mieux mis en valeur par une présentation figurée des jeux des alliances et des clientèles, plutôt que par des notices biographiques. L’ouvrage apporte cependant un éclairage stimulant sur l’articulation entre mécénat et action politique.

Aurélie Chatenet-Calyste
CRULH-Université de Lorraine
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/11/2016
https://doi.org/10.3917/rhmc.632.0198
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