Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue de la BNF

2009/2 (n° 32)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue de la BNF

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 30 - 41 Article suivant
1 - Marie Curie entre ses filles, Ève et Irène, sur la terrasse du laboratoire Curie à l’Institut du radium de Paris, en 19181
Association Curie et Joliot-Curie
1

L’Arcouest accueille une sociabilité intellectuelle et politique d’une mixité exceptionnelle, en raison de la présence de femmes menant des carrières professionnelles atypiques et vivant une sorte de féminisme du quotidien, partagé par les hommes de leur entourage. Les deux plus brillantes sont Marie Curie et sa fille aînée, Irène. Première femme à recevoir le prix Nobel, Marie Curie est aussi la première à le recevoir deux fois. Elle est la première titulaire d’une chaire à la Sorbonne [1][1] La première à y enseigner (1884) est la philosophe... et la première directrice d’un laboratoire. Sa fille, autre prix Nobel, est une des trois premières femmes membre du gouvernement en 1936. La clé de ces parcours hors normes doit être cherchée à la fois dans leur vie privée et dans le contexte d’une époque, d’un mouvement d’émancipation qu’elles soutiennent par leur exemple mais aussi par des prises de positions publiques. C’est pourquoi nous allons examiner sous l’angle du féminisme leurs vies privées et publiques, approche classique au demeurant : l’examen des transferts culturels du privé au public ou au professionnel a inspiré plusieurs études sur les femmes scientifiques et plus généralement les femmes exerçant des métiers dits masculins [2][2] Par exemple, Pnina G. Abir-Am, Dorinda Outram (dir.),....

2

Nos sources sur ces pionnières mêlent trois types de discours : le récit féministe, le récit journalistique et le récit mémoriel. Dans le récit féministe, « la pionnière inaugure une lignée, rompt la ségrégation des espaces sexués, érige les femmes en sujet de l’histoire et doit servir de modèle à l’ensemble du sexe. […] Dans le récit journalistique, la pionnière constitue un événement parce qu’elle introduit surprise et rupture dans l’ordre ordinaire de la répartition sexuée des personnes et qu’elle déjoue les attentes : comme figure oxymorique qui repose sur l’opposition topique entre le paraître (féminin) et l’être ou l’agir (masculin), la pionnière est constituée en spectacle [3][3] Juliette Rennes, Le Mérite et la nature. Une controverse.... » Quant au récit mémoriel, il a pour caractéristiques son anachronisme (il est postérieur aux faits), sa volonté testimoniale et documentaire, enfin son caractère affectif et intime [4][4] Dans cette catégorie de sources, les mémoires de Camille.... Idéalisant ou justificateur, il exagère presque automatiquement le caractère pionnier des parcours, des attitudes, des opinions. Enfin les écrits plus personnels et non destinés à la diffusion, comme la correspondance familiale et les journaux intimes, apportent un contrepoint précieux [5][5] Si la bibliographie sur les Curie est abondante, l’histoire....

Le féminisme du quotidien

3

Quels sont, dans les vies de ces deux femmes, les indices de féminisme vécu ? Leurs années de formation les prédisposent-elles à la réalisation de soi, à l’assouvissement de leurs passions ? Leurs choix amoureux, leur mariage et leur vie conjugale, leur rapport à la maternité les distinguent-elles des femmes de leur temps ? Le questionnement doit être étendu à leurs compagnons, eux aussi atypiques, qui adhèrent semble-t-il à un modèle de relations égalitaires entre les sexes.

Marie (et Pierre)

4

Née à Varsovie en 1867, Marya Sklodowska est fille d’enseignants. Dans sa famille, appartenant à la petite noblesse polonaise, la pauvreté crée de fait une certaine égalité des sexes : les filles, dépourvues de dots, devront travailler. Après la mort prématurée de sa mère, Marya cultive un idéal de femme forte et excelle au lycée. Elle ne pense pas au mariage. Elle lit beaucoup, se passionne pour le positivisme, défend le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit à l’éducation et la justice sociale. À dix-sept ans, elle participe à l’Université volante, clandestine, et donne des cours aux femmes du peuple. Passionnée comme une héroïne d’Ibsen, elle mène librement sa jeune vie, tout en travaillant comme institutrice pour financer les études de médecine de sa sœur Bronya, partie en France où les universités sont ouvertes aux femmes. Cette dernière lui rend la pareille et, en 1891, Marya peut s’inscrire à la faculté des sciences de Paris avec vingt-deux autres femmes dont une moitié d’étrangères [6][6] Carole Christen-Lécuyer, « Les premières étudiantes....

5

En 1894, elle rencontre Pierre Curie. Elle n’a pas terminé ses études qu’elle mène au prix d’immenses sacrifices et n’est donc pas spécialement disposée à s’engager dans un mariage. Pour Pierre Curie, la révélation est immédiate. Son journal, en 1881, indique que le type d’union qu’il va former avec Marie lui paraît improbable tant « les femmes de génie sont rares [7][7] Journal de Pierre Curie, 4 janvier 1881, cité par Anna... ». Au moins en admet-il l’existence, ce qui le classe déjà parmi les féministes. Sa défiance à l’égard de l’amour qui l’éloignerait de son « rêve » scientifique exprime l’aspiration à l’autonomie d’un jeune homme très attaché, au double sens du terme, à sa mère. Lorsqu’il rencontre Marie, il a l’heureuse révélation que l’on peut partager ses rêves avec une âme sœur : « passer la vie l’un près de l’autre, hypnotisés par nos rêves : votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire et notre rêve scientifique [8][8] Cité par Françoise Balibar, Marie Curie. Femme savante... ». Il est d’abord question entre eux de « grande amitié [9][9] Ibid., p. 91 (lettre de Pierre Curie à Mlle Sklodowska,... ». Marya le déstabilise un peu, lorsqu’elle s’affirme comme un être « parfaitement libre [10][10] Ibid., p. 93 (14 août 1894) : « Je vous trouve un peu... ». Il lui fait cette proposition très moderne de louer ensemble un appartement qui pourrait se diviser en deux parties indépendantes, et il reconnaît que « cette proposition ne fait aucune concession aux préjugés de la société [11][11] Ibid., dans la même lettre. ». Cette insensibilité aux préjugés sociaux qu’il partage avec sa future compagne vient sans doute de son éducation, qui s’est déroulée à la maison, délivrée des matières qu’il n’aimait pas, comme le latin, sous la direction de son père, un médecin libre-penseur, lui-même fils d’un ardent saint-simonien. Cette socialisation, atypique aussi du point de vue du genre masculin, fabrique un jeune homme doux et rêveur.

6

Pierre et Marie se marient en 1895. Elle a vingt-sept ans, il en a trente-six. Ils ont tous deux « vécu » avant leur mariage et connu émois amoureux et déceptions. Leur mariage civil est très simple, par goût et par nécessité. Ils ne s’offrent pas d’anneaux. Marie porte une robe bleu marine. Il n’y a pas de mariage religieux : Marie Curie a perdu la foi à onze ans, après le décès de sa mère, et son père est « un catholique assez tiède, libre-penseur inavoué [12][12] Ève Curie, Madame Curie, Paris, Gallimard, 1938, p.... » ; Pierre Curie n’est pas baptisé et n’a reçu aucune éducation religieuse. Marie attribue d’ailleurs son entente immédiate avec Pierre à « une certaine analogie dans l’atmosphère morale » qui règne dans leurs familles respectives [13][13] Marie Curie, Pierre Curie, Paris, Payot, 1923.. Le voyage de noces ne les conduit pas à Venise, mais en Île-de-France à bicyclette, cadeau de mariage peu ordinaire qu’ils ont choisi.

7

Marya Sklodowska devient Marie Curie. En dépit de son vif patriotisme polonais, elle accepte de devenir française et de porter un nom français, puisqu’elle francise aussi son prénom, pourtant facilement prononçable. L’enjeu patronymique dominant est sans doute pour elle celui de l’identité nationale plus que celui de l’identité personnelle et sexuée. Mais son compagnon a à cœur d’équilibrer la relation, en apprenant le polonais [14][14] È. Curie, op. cit., p. 201..

8

Il faut souligner ce choix du mariage chez Marie Curie, car il ne va pas de soi pour les femmes intellectuelles de son temps. On sait que dans la même génération, celle des dix premières promotions de sévriennes, quatre sur dix seulement se sont mariées [15][15] J. B. Margadant, « Quelques réflexions sur l’intersection.... La fin du siècle est riche en femmes indépendantes ayant une activité intellectuelle et refusant le mariage perçu comme un asservissement ou du moins un renoncement à l’accomplissement individuel.

Tel n’est pas le cas pour Marie Curie qui est reçue en 1896 au premier rang de l’agrégation féminine. En 1900, elle devient professeure à l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres. Elle est la première femme titulaire d’un doctorat de physique en 1903. La complémentarité des Curie au travail est bien connue : c’est d’abord cette œuvre scientifique commune, couronnée par le partage du prix Nobel de physique en 1903, qui fait de leur couple un des couples mythiques du xxe siècle. Ce travail intensif n’empêche pas la constitution d’une famille : Irène naît en 1897, un bébé fille meurt à la naissance en 1902, Ève naît en 1904. Les grands-parents paternels sont présents ; l’amélioration des revenus permet aussi d’avoir une aide domestique. Marie ne renonce ni à sa vie de scientifique, ni à sa vie de mère. Elle s’écarte sans dommage du modèle imposé aux femmes. Elle fait mentir le stéréotype des misogynes qui présente la femme de sciences comme une pitoyable célibataire névrosée et laide. Des femmes aussi, telle la romancière à succès Colette Yver, flétrissent l’image des « princesses de sciences [16][16] Colette Yver, Princesses de science, Paris, Calmann-Lévy,... » promises au malheur pour avoir dévié du droit chemin… Le malheur qui guette Marie Curie n’est pas de cette sorte. En 1906, la mort accidentelle de son mari la précipite dans le désespoir. Mais le « rêve scientifique » est le plus fort, et ce sont ses travaux personnels qui sont récompensés par un nouveau Nobel de chimie pour la découverte du radium et du polonium en 1911.

2 - Sur la terrasse devant la maison de l’Arcouest, été 19302

Tout à gauche, Jean Perrin, au centre, Ève Curie avec, à sa gauche, Irène Joliot-Curie et Charles Seignobos.

Association Curie et Joliot-Curie
9

Cinq ans après son deuil, Marie Curie retrouve goût à la vie. Son amie Marguerite Borel la voit chez les Perrin « rajeunie, en robe blanche, une rose à la ceinture ». En vacances en Italie, elle reçoit ses confidences et découvre « une femme tendre et vivante » qui porte un « intérêt passionné » à Paul Langevin, qu’elle tient pour un « génie [17][17] Camille Marbo, À travers deux siècles. Souvenirs et... ». Cet intérêt passionné pour un homme marié selon la tradition et père d’une famille nombreuse est risqué. Peu après éclate « l’affaire Curie » : les lettres de Marie à Paul ont été publiées. Autour de sa maison, des cris : « À bas l’étrangère ! À bas la voleuse de maris ! » Marguerite Borel installe la famille Curie à l’École normale supérieure dont son mari est le directeur scientifique. Irène est « anéantie », Marie « pétrifiée ». Pour Marguerite, il y a dans ces réactions un mélange de xénophobie, de jalousie et d’antiféminisme. « La Sorbonne et l’Institut ont reconnu la valeur de Marie Curie. Pour eux, à quarante-quatre ans, elle est une incarnation insexuée de la science. Lui pardonneront-ils de se révéler humaine, fémininement attendrie par la détresse d’un ami qu’elle veut conserver à la recherche ? » Le ministre de l’Instruction publique, Jules Steeg, menace de révoquer Émile Borel, accusé de protéger Marie Curie! Louise Cruppi, épouse du ministre de la Justice et féministe en vue, veut convaincre Marguerite Borel qu’il est impossible de défendre Marie Curie et ses « lettres de fillette amoureuse ». « Elle déshonore l’Université. La première femme nommée à la Sorbonne! Il faut qu’elle parte! Ces messieurs sont indignés [18][18] Ibid., p. 115.. »

10

Marie Curie reste blessée par ce scandale et découvre les limites de sa liberté en tant que femme, même célèbre. Par bonheur l’essentiel de sa vie est ailleurs : ses filles, qu’elle chérit, et qui lui rendent bien cette affection, son laboratoire, qu’elle dirige et où elle initie Irène, lui procurent de grandes satisfactions.

Irène (et Frédéric)

11

L’histoire d’Irène et Frédéric Joliot-Curie est à la fois semblable dans son accomplissement et différente par ses origines.

12

Irène bénéficie des conceptions libérales de ses parents en matière d’éducation. Elle ne va à l’école que le matin, étudie la musique et le dessin, et surtout, fait du vélo à six ans, nage à huit, bref, accède à un entraînement sportif très exceptionnel pour les filles de l’époque. Elle méprise, sans que ses parents s’en offusquent, la philosophie et le latin. Après le drame de 1906, le grand-père paternel est un éducateur attentif et affectueux. En 1908 et 1909, les enfants des Curie et ceux de leurs amis bénéficient des cours dispensés dans la « coopérative d’enseignement » par les parents eux-mêmes : Marie Curie en physique, Jean Perrin en chimie, Paul Langevin en mathématiques, Henriette Perrin en français… C’est seulement deux ans avant le baccalauréat qu’Irène est inscrite dans un établissement qui y prépare, le collège Sévigné.

13

Elle a été le témoin des relations harmonieuses de ses parents. « Ma mère avait pour mon père un grand amour et une très grande admiration, tant pour son caractère que pour sa valeur scientifique. […] Ils avaient les mêmes goûts […] ne se quittèrent pour ainsi dire jamais […] ils se complétaient merveilleusement l’un l’autre [19][19] Irène Joliot-Curie, « Marie Curie, ma mère », Europe,.... » Pendant plusieurs années, elle va former avec sa mère un « couple scientifique » uni par une intense affection [20][20] « Tu sais, mon enfant, que tu es pour moi une excellente.... Sa cadette, qui n’a guère connu son père, s’appropriera l’histoire d’amour parentale en publiant en 1938 son Madame Curie.

14

Irène intériorise ce modèle de relation conjugale égalitaire, presque fusionnel, un modèle qui séduit aussi le jeune Frédéric Joliot, recruté dans le laboratoire de Marie Curie où il rencontre Irène, âgée de vingt-huit ans. Frédéric est issu d’une famille alsacienne protestante républicaine et libérale ; son père est un ancien communard. L’élément féminin est dominant : après le décès du père en 1921, Frédéric est le seul homme et sa mère, aux convictions bien affirmées, a une grande influence sur lui. Il est aussi un jeune homme séduisant et séducteur, sportif comme Irène et heureux de vivre.

15

Le mariage, uniquement civil, célébré en 1926 devant un nombre restreint d’invités, est atypique. Frédéric a trois ans de moins qu’Irène, ce qui renverse l’écart d’âge traditionnel entre mari et femme. Il arrive de l’École de physique et de chimie, recommandé par Langevin. Il n’a qu’un diplôme d’ingénieur et un salaire de préparateur. Elle a déjà terminé sa thèse.

16

Le nom de l’épouse est un test de féminisme depuis qu’Hubertine Auclert a encouragé les femmes à garder leur nom en août 1889 dans un article de La Citoyenne intitulé « Le nom et l’argent ». Irène n’abandonne pas le nom de ses parents. Fait exceptionnel, la presse prend l’habitude d’appeler Irène « Joliot-Curie », ainsi que son mari à partir de 1930. Certes, on peut y voir l’expression d’un besoin de reconnaissance ou le signe de la faiblesse de l’image paternelle. On peut aussi estimer que le couple souligne ainsi une relation égalitaire. C’est en tout cas une manifestation de féminisme pour Irène, d’indépendance à l’égard des standards de la virilité pour Frédéric.

Le couple a deux enfants : Hélène, née en 1927, et Pierre, né en 1932. Frédéric est un père très présent, et se charge parfois des enfants pendant de longs mois quand Irène doit partir à la montagne se soigner. Le prix Nobel de 1935 les élève à la hauteur du mythe. L’entrée d’Irène au gouvernement parachève un tableau idyllique de modernité (ill. 3). Le couple avec les deux enfants pose pour les photographes. Paris-Soir magazine titre en première page, le 14 juin 1936 : « Une femme dans le gouvernement : le beau roman de la famille Curie, dynastie de l’intelligence ». Pour la journaliste Andrée Viollis, reprenant dans La Française un article du Petit Parisien du 13 juin 1936 : « Ces jeunes gloires scientifiques sont très modernes ; tous deux aiment et pratiquent les sports, nagent, canotent, s’intéressent à la vie, à l’art, à la politique. Ils ont deux beaux enfants rieurs dont ils s’occupent avec une tendre sollicitude. C’est une parfaite harmonie qu’ils ont pu réaliser dans leur existence comme dans leurs travaux. Irène Curie est une jeune femme à l’allure décidée, au large front qu’encadrent des cheveux châtains en auréole, au regard direct et lucide. […] La gloire ne l’a nullement grisée. Elle n’aime pas le monde et ne place rien au-dessus des joies de l’étude et de la vie de la famille. »

3 - Irène Joliot-Curie, secrétaire d’État à la Recherche scientifique, juin 19363
Association Curie et Joliot-Curie

La mixité arcouestienne

17

Ces deux mariages dessinent, au-delà de leurs différences, le modèle du mariage-compagnonnage, du mariage-« association » pour reprendre une expression de Camille Marbo.

18

Pour parvenir à l’équilibre, l’activité professionnelle des deux membres du couple est nécessaire, ce qui suppose un nombre restreint d’enfants. Tous les amis des Curie et des Borel n’accèdent pas à cet équilibre. On plaint Langevin, qui se dispute avec sa femme et en souffre, mais qui reste lié à elle par leurs quatre enfants. Marguerite Borel dépeint un Jean Perrin [21][21] Jean Perrin (1870-1942), spécialiste des rayons cathodiques,... plus heureux que Langevin, mais tout de même partagé : il « n’admettait que les amours étayées d’une passion sentimentale et d’affinités spirituelles », « en connut de nombreuses, ce qui lui procura ce qu’il nommait “des complications” », mais n’abandonna pas son foyer ; « le centre de sa vie, dur et permanent, c’étaient ses enfants, pour lesquels il fut le plus intelligent, le meilleur et le plus attentif des pères. Des liens solides l’attachaient à leur mère, Henriette [22][22] C. Marbo, op. cit., p. 92.. » Les « affinités spirituelles » que Perrin recherche avec ses amours contingentes apportent une touche moderne. On ne divorce pas chez les Arcouestiens… Que l’on ne se méprenne pas : ce milieu libéral n’est pas opposé au divorce, rétabli en 1884, mais ces mariages n’étant pas fondés sur la passion amoureuse [23][23] Ève Curie, à propos de sa mère : « Cette femme tragiquement,..., ils sont moins affectés par les aléas de la vie conjugale. On n’est pas loin des observations que formule Léon Blum, dans son essai de 1907 sur le mariage. La polygamie, qui pourrait être un autre modèle, ne se pratique pas à l’Arcouest mais trouve un défenseur proche des Arcouestiens en la personne d’Einstein, qui trouve que « chaque homme devrait avoir droit à sept compagnes destinées à des emplois différents [24][24] Ces propos sont rapportés par Camille Marbo qui le... ».

4 - Camille Marbo4
BNF, Estampes et Photographie, Ne 101
19

Aucun modèle à vrai dire n’est revendiqué clairement par ces couples, qui ont en commun un détachement certain par rapport à la religion. Le protestantisme de leurs origines, pour plusieurs d’entre eux, prédispose à des opinions libérales sur l’éducation des filles, le libre choix du conjoint, la contraception, le travail de la femme mariée. Le féminisme français repose d’ailleurs sur les milieux protestants, juifs et libres-penseurs. La tradition socialiste – deux ancêtres sont saint-simoniens – offre aussi une ouverture vers une pensée égalitaire dont les romans de Victor Margueritte donnent une version populaire. On sait que Marie Curie a lu John Stuart Mill dont l’œuvre est imprégnée d’un féminisme audacieux. L’inégalité des sexes est, pour le philosophe anglais, « l’un des principaux obstacles au progrès de l’humanité [25][25] John Stuart Mill, The Subjection of women (1869), trad.... ». Plus que tout, pour les Curie et les Joliot-Curie, le « rêve scientifique » qu’ils ont en partage explique le détachement à l’égard des conventions – préjugés de sexe compris –, qui feraient barrage aux progrès de la science.

20

L’une des caractéristiques de la vie arcouestienne est l’amitié et le sens de la communauté, qui se manifeste par exemple dans le partage des maisons et se prolonge à Paris, avec l’achat en commun de l’immeuble du 4 rue Froidevaux où vivent Colette et Francis Perrin, Irène et Frédéric Joliot-Curie, Aline et Charles Lapicque. Cette valorisation des liens amicaux a aussi une dimension féministe. Les amitiés mixtes ne sont pas si fréquentes ; surtout quand elles se fondent sur des affinités intellectuelles et politiques. Marie et Irène Curie sont de ce point de vue un peu à part, puisque les conversations scientifiques excluent la plupart des Arcouestiennes. Quelqu’un comme Jean Perrin tient néanmoins à « la présence de femmes au milieu des savants ou des hommes politiques » comme le souligne Camille Marbo, en l’interrogeant :

21

– Même si elles ne comprennent rien ?

– Les fleurs ne comprennent pas non plus. Il en faut [26][26] C. Marbo, op. cit., p. 183..

Cette réplique, teintée d’humour et peut-être d’un certain machisme, révèle toutefois un goût de la mixité que beaucoup de contemporains, dans les mêmes milieux, ne partagent pas. Camille Marbo rapporte cette remarque de Paul Valéry, désireux de discuter avec Émile Borel « sans femmes, pour parler sciences et nous exprimer sans contrainte. Les crudités sont indispensables à l’équilibre [27][27] Ibid., p. 193.. » La romancière estime toutefois que la France est un pays qui sait mêler les sexes et cultiver l’art d’aimer [28][28] Selon Camille Marbo, les Suédoises « s’isolent des.... Depuis Les Mots des femmes de Mona Ozouf, la mixité à la française fait polémique : s’agit-il d’une réalité, depuis les salons des Lumières ? Ou d’une idéalisation participant au mythe de l’identité nationale ? Observons sans trancher qu’il y a un contraste, en France, entre les espaces informels, parfois remarquablement mixtes, et les espaces institutionnels, de pouvoir, qui eux résistent, souvent beaucoup plus que dans les pays voisins, à toute féminisation.

La cause féministe

22

Ces deux « premières », que les contemporains situent quelque part entre le genre féminin et le genre masculin, subissent comme toutes les femmes célèbres un traitement médiatique qui met en scène le corps, l’habillement, l’allure. Marie Curie étonne par son absence de coquetterie, mais sa beauté en impose. Elle n’aime ni le maquillage ni les colifichets, ce qui crée des frictions avec sa fille Ève, qui s’éloigne du modèle familial en devenant pianiste concertiste et en restant longtemps célibataire [29][29] Dossier Ève Curie à la bibliothèque Marguerite Durand..... En revanche, Irène s’inscrit dans la lignée maternelle. Lors de la remise du prix Nobel (ill. 5), les commentaires insistent sur son « front magnifique », l’absence de bijoux, sa haute taille.

5 - Irène et Frédéric Joliot-Curie lors de la cérémonie de remise du prix Nobel de chimie, Stockholm (Suède), 19355
Association Curie et Joliot-Curie

Le féminisme de Marie Curie

23

La gloire de Marie Curie tient à ses exploits : ses deux prix Nobel, sa capacité à reprendre le cours de Pierre Curie à la Sorbonne. Pourtant, elle subit des discriminations que l’on a bien envie de qualifier, malgré l’anachronisme, de sexistes, pour en souligner l’importance. Son rôle dans la découverte du radium est mis en doute. L’iconographie la montre toujours passive, témoin plutôt qu’actrice de la découverte.

24

C’est Pierre Curie qui insiste pour que son épouse lui soit associée pour le Nobel [30][30] Voir sa lettre à Gösta Mittag-Leffler, mathématicien.... Lors de la remise du prix, elle n’est pas invitée à prendre la parole. Pierre Curie défend toujours le rôle de sa femme : il ne veut pas d’une légion d’honneur qu’elle ne partagerait pas et déclare dans Le Matin du 20 décembre 1903 :

25

Et ma femme ? […] ma femme qui, la première, a su isoler la matière précieuse, le corps prestigieux où l’avenir nous montrera peut-être l’atome du monde ? Est-ce qu’on ne la remerciera pas, elle ? Est-ce que je vais l’effacer dans mon ombre en acceptant pour moi seul un témoignage d’estime et un encouragement que nous avons ensemble mérités ? Unis par la loi, par le travail et par nos découvertes, va-t-on distinguer désormais entre nous, et nous désunir dans la récompense ? Je ne veux pas de cette croix-là.

6 - Irène Curie descendant d’une voiture du service radiologique, en 19166
Association Curie et Joliot-Curie
26

En 1911, Harvard refuse à Marie Curie une distinction au motif que depuis la mort de son mari, elle n’a « rien fait d’important [31][31] F. Balibar, op. cit., p. 92. ». Malgré les Nobel, elle ne sera jamais membre de l’Académie des sciences : elle échoue en 1910 en raison, selon Irène Joliot-Curie, de la « violente campagne […] menée contre elle par les antiféministes et les cléricaux [32][32] I. Joliot-Curie, article cité, p. 98. ». D’autres académies, à l’étranger, et l’Académie de médecine, en 1922, l’accueilleront.

27

Marie Curie ne souhaite pas s’engager politiquement et ne croit pas à l’efficacité des pétitions d’intellectuels, qui se multiplient depuis l’affaire Dreyfus. Elle accepte exceptionnellement en 1912 de signer, à la demande de la physicienne féministe Hertha Ayrton, une pétition demandant la libération de suffragistes en grève de la faim dans les prisons anglaises. Sa vie de savante lui paraît plus utile qu’un engagement féministe [33][33] Voir Michel Pinault, « Marie Curie, une intellectuelle.... Son laboratoire est très largement ouvert aux jeunes femmes, françaises et étrangères, qui font rayonner ses recherches dans de nombreux pays.

28

Elle sait pourtant sortir de son laboratoire. Pendant la Grande Guerre, elle s’engage au sein de la Croix-Rouge et crée les unités mobiles de radiologie pour les blessés. Après-guerre, elle siège à la Commission internationale de coopération intellectuelle de la SDN. Elle accepte d’être la présidente d’honneur de l’Association française des femmes diplômées des universités, créée en 1920, affiliée à la Fédération internationale des femmes universitaires née à Londres l’année précédente. Sans militer pour le suffrage des femmes, elle pense que « le principe est essentiellement juste et qu’il devra être reconnu » et fait connaître son opinion aux parlementaires [34][34] Lettre non datée à Louis Marin, président du groupe.... Sa fille Irène exagère sans doute lorsqu’elle écrit que sa mère a « toujours soutenu énergiquement » la nécessité du vote des femmes, mais c’est pour souligner que Marie Curie, attachée aux principes, ne se laisse pas influencer par une gauche qui trouve la réforme juste mais inopportune [35][35] I. Joliot-Curie, article cité, p. 109..

29

Marie Curie découvre la force de mobilisation des féministes américaines lorsqu’en 1921, Mrs Meloney, rédactrice en chef d’un journal féminin, Delineator, organise une gigantesque collecte pour financer l’achat d’un gramme de radium. En tournée outre-Atlantique, Marie Curie est accueillie avec ferveur dans les colleges féminins et les universités et reçoit la clé du précieux coffret lors d’une cérémonie grandiose à la Maison-Blanche. L’opération se renouvelle en 1929.

« Ma mère, affirme Irène Curie, fut toujours extrêmement féministe [36][36] « Madame Joliot-Curie, prix Nobel, et le droit au travail.... » « Il y avait des questions sur lesquelles ma mère avait des opinions d’une intransigeance absolue. Par exemple, elle estimait que les femmes devaient avoir les mêmes droits, et d’ailleurs les mêmes devoirs, que les hommes [37][37] I. Joliot-Curie, article cité, p. 109.. »

Irène Joliot-Curie ou la tentation politique

30

Irène Joliot-Curie choisit, dans un contexte différent, de s’engager plus ouvertement. Comme sa mère, elle est dotée d’un capital exceptionnel. La découverte de la radioactivité artificielle, annoncée en janvier 1934, lui confère un surcroît de célébrité bientôt accrue par le prix Nobel. 1934 est aussi l’année d’une prise de conscience politique avec la mobilisation antifasciste de la gauche. Les Joliot-Curie, membres de la SFIO, s’engagent, comme beaucoup de scientifiques de leur entourage.

31

Avec les féministes et les deux CGT, Irène Joliot-Curie prend la défense du droit au travail féminin. Elle préside le 25 octobre 1935 à la Mutualité une grande réunion sur ce thème et contre la politique de Pierre Laval, président du Conseil. Pour la première fois, elle donne aux féministes l’appui de son nom. Le Quotidien commente avec humour le 18 novembre 1935 : « Si quelque règlement avait interdit à Irène Joliot-Curie de devenir savante, et l’avait condamnée au raccommodage des chaussettes de M. Joliot, le prix Nobel n’eut peut-être pas été cette année pour la France. »

32

Très sensible à la question du travail, « le droit le plus précieux des femmes, celui d’exercer dans les mêmes conditions que les hommes les professions pour lesquelles elles sont qualifiées par leur instruction et leur travail [38][38] La Française reprend un article d’Andrée Viollis, «... », Irène Joliot-Curie l’est moins à celle du vote. Certes, il s’agit d’une « mesure de justice » qui a été « trop longtemps différée ». Mais elle craint un vote réactionnaire des électrices et ne s’oppose pas à un vote par étapes, commençant par le suffrage municipal [39][39] Hélène Gosset, « Irène Joliot-Curie, scientifique »,.... En tout cas, elle se déclare nettement « féministe » : « Dans notre société, presque tout est à refaire en ce qui concerne la position de la femme [40][40] Ibid.. »

33

Engagée, Irène Joliot-Curie l’est aussi auprès du Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme qui entre en scène par un congrès à la Mutualité les 4-6 août 1934. L’association, dirigée par Gabrielle Duchêne, fondatrice de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, et plus ou moins discrètement contrôlée par la IIIe Internationale, connaît un immense succès (600 000 adhérentes revendiquées en 1936). Le nom des Curie est ainsi associé à ceux des leaders de l’antifascisme féminin : Luce Langevin, Lucie Prenant, Bernadette Cattanéo, Maria Rabaté, Antoinette Gilles…

34

En juin 1936, Irène Joliot-Curie est une des trois femmes appelées au gouvernement. Pour La Française, cette nomination est « un hommage à la valeur intellectuelle et scientifique de la femme [41][41] Marcelle Kraemer-Bach, « Hommage », La Française, 13... ». Consciente de ce statut de première, Irène affirme que si elle a accepté après bien des hésitations, « c’est surtout pour servir la cause du travail féminin, si menacée aujourd’hui dans tous les pays [42][42] A. Viollis, article cité. ». Affaiblie par ses problèmes de santé, impatiente de reprendre ses recherches, elle démissionne trois mois après sa nomination, cédant la place à son ami Jean Perrin. Dans une lettre publiée par La Française le 17 octobre 1936, elle remercie Léon Blum d’avoir créé un sous-secrétariat d’État à la Recherche scientifique et d’avoir nommé pour la première fois des femmes au gouvernement. La rédaction ajoute qu’elle n’a accepté cette nomination « que pour faciliter l’entrée des autres femmes au sein du gouvernement ».

35

Elle n’abandonne pas pour autant le combat antifasciste et apporte son soutien aux républicains espagnols. En mai 1938, elle participe à la Conférence internationale des femmes pour la défense de la paix, de la liberté, de la démocratie, réunie à Marseille, où Geneviève Tabouis analyse avec lucidité la situation mondiale et les menaces pesant sur la Tchécoslovaquie [43][43] Christine Bard, Les Filles de Marianne. Histoire des.... Le Comité mondial des femmes dénonce les accords « criminels » de Munich. Dernier engagement d’avant-guerre, Irène Joliot-Curie préside l’Union des intellectuels français pour la justice, la liberté et la paix, qui veut rappeler aux « intellectuels égarés » que « la non-résistance tourne invariablement au profit de la force et de l’oppression [44][44] Ibid., p. 309 ; signé par Gabrielle Duchêne, Pauline... ». L’accueil des savants étrangers, une tradition pour les Curie, mobilise les énergies. Dès 1940, la résistance va de soi pour la physicienne et son entourage. La répression qui les menace et touche certains de leurs amis les pousse vers la résistance communiste où Frédéric Joliot-Curie s’active à partir de 1941 [45][45] Voir Michel Pinault, Frédéric Joliot-Curie, Paris,....

36

À la Libération, Irène Joliot-Curie rejoint l’Union des femmes françaises, une nouvelle organisation communiste. À l’UFF et à la Fédération démocratique internationale des femmes, Irène Joliot-Curie est proche d’Eugénie Cotton, qui préside ces deux associations. Celle-ci est une ancienne élève de sa mère à Sèvres, reçue première à l’agrégation féminine de sciences physiques et naturelles en 1904, docteur ès sciences physiques en 1925, puis directrice de l’ENS en 1936 et… prix Staline de la Paix en 1952. Elle a rencontré le physicien Aimé Cotton chez les Curie, l’a épousé en 1913 et a travaillé et publié avec lui sur le magnétisme. Pour elle aussi, Marie Curie est un modèle absolu.

37

L’UFF est féminine, mais pas féministe. Son premier congrès, en juin 1945, met en avant la défense de la famille, la libération et la reconstruction de la France. Sa revue, Femmes françaises, publie en septembre 1945 les « Impression d’URSS » d’Irène Joliot-Curie. Elle s’enthousiasme pour « la participation de la femme à tous les travaux, même les travaux de force », admire la « santé » des jeunes filles soviétiques, applaudit à la mixité des métiers, y compris dans l’armée. Puisque l’égalité des sexes est réalisée en URSS (pense-t-elle), le féminisme y est devenu sans objet et les femmes doivent désormais s’efforcer de maintenir la paix dans le monde et de lutter « contre les forces conservatrices et réactionnaires [46][46] BNF, archives Irène Joliot-Curie : allocution à l’International... ». Bien dans la ligne, on le voit, elle est toutefois étrangère au puritanisme d’une Jeannette Vermeersch et approuve le principe de « la liberté de la procréation féminine ». Elle meurt en 1956, l’année qui voit naître le Planning familial et reconnaître la technique de l’accouchement sans douleur : débuts d’une révolution qui donnera aux femmes les moyens de maîtriser leur corps.

38

Ses derniers articles, Irène Joliot-Curie peut les signer avec son titre de professeur à la faculté des sciences. Maître de conférences en 1937 sur le poste libéré par son mari qui partait au Collège de France, elle n’est professeure titulaire que depuis 1945, soit dix ans après le Nobel. C’est après le départ à la retraite d’André Debierne en 1946 qu’elle a pris la direction du laboratoire Curie. Une carrière qui n’est pas à la hauteur de son talent. L’Académie des sciences lui ferme ses portes à quatre reprises : un ostracisme qui scandalise Heures claires, le mensuel de l’UFF [47][47] « Pas de femmes à l’Académie des sciences!… », Heures... ; elle ne s’ouvrira à une femme qu’en 1962. Encore Marguerite Perey, ancienne technicienne au laboratoire de Marie Curie, découvreuse en 1939 du francium, n’est-elle admise que comme « correspondant » (sic). C’est l’Académie des sciences morales et politiques qui innovera en 1971 en élisant la juriste Suzanne Bastid-Basdevant.

39

Les parcours de Marie Curie et de sa fille semblaient avant guerre annoncer des progrès plus importants pour les femmes.

40

De tous côtés, l’activité féminine se multiplie et suscite un intérêt de plus en plus vif ; les succès remportés par les femmes dans tous les domaines, littéraire, scientifique ou artistique, éveillent l’intérêt de la masse. […] À ce propos, rappelons les paroles prononcées au début de 1935 par M. Anatole de Monzie, ancien ministre et féministe avéré : « Messieurs, à l’heure où je parle, le plus grand prosateur français est une femme : Colette » et il ajoutait : « Le plus grand poète est une femme : Mme de Noailles ; notre plus grand savant est aussi une femme : Mme Curie » [48][48] Yvonne Netter, Plaidoyer pour la femme française, Paris,....

41

L’avocate féministe Yvonne Netter écrit ces lignes optimistes dans les années 1930. Elle a bien conscience que la gloire des premières n’empêche pas le recul du féminisme, l’aggravation des menaces portant sur les droits des femmes, les blocages politiques opposés au vote et à la réforme du code civil, ainsi que l’opposition frontale au travail féminin, dans cette période de crise économique et sociale. Les premières peuvent faire illusion, elles n’échappent toutefois pas aux injustices que subissent les femmes. Si la France se distingue des pays voisins par la proportion importante de femmes dans sa population active, le prix à payer est l’assignation des femmes à une « féminité professionnelle [49][49] J. Rennes, op. cit., p. 506. » parée des qualités habituellement prêtées aux femmes.

Marie Curie et Irène Joliot-Curie échappent en grande partie à ce regard social. Indifférentes aux préjugés, à l’opinion d’autrui, comme le montrent leur remarquable absence de coquetterie et leur goût pour les activités sportives, d’un « corps-pour soi » et non d’un « corps-pour autrui ». Elles sont non seulement pionnières mais encore exceptionnelles. Elles triomphent de l’assignation au féminin et montrent par l’exemple que les sciences et le génie n’ont pas de sexe.

7 - Frédéric, Irène et les enfants devant la maison des Perrin, à l Arcouest, en 19347
Association Curie et Joliot-Curie

Notes

[1]

La première à y enseigner (1884) est la philosophe et mathématicienne Clémence Royer (1830-1902), ardente féministe, traductrice de Darwin.

[2]

Par exemple, Pnina G. Abir-Am, Dorinda Outram (dir.), Uneasy careers and intimate lives : women in science, 1787-1979, New Brunswick, Rutgers university press, 1987 ; Jo Burr Margadant, Madame le professeur : women educators in the Third Republic, Princeton, Princeton university press, 1990 ; Marlaine Cacouault-Bitaud, Professeurs, mais femmes : carrières et vies privées des enseignantes du secondaire au xxe siècle, Paris, La Découverte, 2007.

[3]

Juliette Rennes, Le Mérite et la nature. Une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige, 1880-1940, Paris, Fayard, 2007, p. 513.

[4]

Dans cette catégorie de sources, les mémoires de Camille Marbo sont très précieux. Amie des deux savantes, Marguerite Borel, l’épouse du mathématicien Émile Borel est une romancière connue sous le nom de Camille Marbo, prix Femina en 1913 et première femme présidente de la Société des gens de lettres.

[5]

Si la bibliographie sur les Curie est abondante, l’histoire du féminisme a encore beaucoup de « premières » à découvrir et s’intéresse de plus en plus à ses intellectuelles. Voir Laurence Klejman, Florence Rochefort, « Les premières », Bulletin du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale, n° 2-3, 1993, p. 81-92 (en ligne : < http://bcpl.ish-lyon.cnrs.fr> ; Clio. Histoire, femmes et sociétés, n° 13 (2001), « Intellectuelles », sous la dir. de Florence Rochefort ; Nicole Racine, Michel Trébitsch (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels, Bruxelles, Complexe, 2004.

[6]

Carole Christen-Lécuyer, « Les premières étudiantes de l’université de Paris », Travail, genre et sociétés, n° 4, octobre 2000, p. 43.

[7]

Journal de Pierre Curie, 4 janvier 1881, cité par Anna Hurwic, Pierre Curie, Paris, Flammarion, 1995, p. 32.

[8]

Cité par Françoise Balibar, Marie Curie. Femme savante ou Sainte Vierge de la science ?, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 2006, p. 89.

[9]

Ibid., p. 91 (lettre de Pierre Curie à Mlle Sklodowska, 10 août 1894) : « Nous nous sommes promis (n’est-il pas vrai ?) d’avoir l’un pour l’autre une grande amitié. »

[10]

Ibid., p. 93 (14 août 1894) : « Je vous trouve un peu prétentieuse quand vous dites que vous êtes parfaitement libre. Nous sommes tous tout au moins esclaves de nos affections, esclaves des préjugés de ceux que nous aimons, nous devons aussi gagner notre vie. »

[11]

Ibid., dans la même lettre.

[12]

Ève Curie, Madame Curie, Paris, Gallimard, 1938, p. 78.

[13]

Marie Curie, Pierre Curie, Paris, Payot, 1923.

[14]

È. Curie, op. cit., p. 201.

[15]

J. B. Margadant, « Quelques réflexions sur l’intersection de la vie publique et privée : le cas des premières sévriennes », Bulletin du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale, op. cit., p. 95.

[16]

Colette Yver, Princesses de science, Paris, Calmann-Lévy, 1907.

[17]

Camille Marbo, À travers deux siècles. Souvenirs et rencontres (1883-1967), Paris, Grasset, 1967, p. 105 et suiv.

[18]

Ibid., p. 115.

[19]

Irène Joliot-Curie, « Marie Curie, ma mère », Europe, n° 108, déc. 1954, p. 89.

[20]

« Tu sais, mon enfant, que tu es pour moi une excellente amie et que tu me rends la vie plus facile et plus douce » (lettre du 10 septembre 1921 dans Marie Curie, Irène Joliot-Curie, Correspondance : choix de lettres, 1905-1934, Paris, Les éditeurs français réunis, 1974).

[21]

Jean Perrin (1870-1942), spécialiste des rayons cathodiques, professeur à la Sorbonne (1910), prix Nobel de physique (1926), sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique (1936-1937), créateur du palais de la Découverte (1937), panthéonisé en 1948. Il a épousé Henriette Duportal en 1897. Deux enfants sont nés : Aline en 1899 et Francis en 1901.

[22]

C. Marbo, op. cit., p. 92.

[23]

Ève Curie, à propos de sa mère : « Cette femme tragiquement, injustement meurtrie, n’a pas beaucoup d’estime pour la passion. Elle ferait sienne, volontiers, la formule d’un grand écrivain français : “L’amour n’est pas un sentiment honorable” » (Madame Curie, op. cit., p. 486).

[24]

Ces propos sont rapportés par Camille Marbo qui le reçoit en 1922 en même temps qu’Anna de Noailles (op. cit., p. 194).

[25]

John Stuart Mill, The Subjection of women (1869), trad. L’Asservissement des femmes, Paris, Payot, 1975, p. 57.

[26]

C. Marbo, op. cit., p. 183.

[27]

Ibid., p. 193.

[28]

Selon Camille Marbo, les Suédoises « s’isolent des hommes au sortir de table » et envient les Françaises en raison de la réputation d’amants attentionnés des Français qu’elles opposent à « l’égoïsme pressé » des maris suédois (ibid., p. 208).

[29]

Dossier Ève Curie à la bibliothèque Marguerite Durand. Marie Curie, choquée par les « échasses » et les robes décolletées dans le dos que porte sa fille Ève : indécentes, dangereuses (risque de pleurésie) et laides. Elle s’oppose au maquillage : un « barbouillage » « affreux » (È. Curie, op. cit., p. 488-489).

[30]

Voir sa lettre à Gösta Mittag-Leffler, mathématicien suédois, influent auprès du jury du prix Nobel, 6 août 1903.

[31]

F. Balibar, op. cit., p. 92.

[32]

I. Joliot-Curie, article cité, p. 98.

[33]

Voir Michel Pinault, « Marie Curie, une intellectuelle engagée ? », Clio. HFS, n° 24, 2006, p. 211-229.

[34]

Lettre non datée à Louis Marin, président du groupe féministe du Sénat, BNF, archives Joliot-Curie, publiée dans Eugénie Cotton, Les Curie et la radioactivité, Paris, Seghers, 1963, p. 196.

[35]

I. Joliot-Curie, article cité, p. 109.

[36]

« Madame Joliot-Curie, prix Nobel, et le droit au travail des femmes », La Française, 23 novembre 1935.

[37]

I. Joliot-Curie, article cité, p. 109.

[38]

La Française reprend un article d’Andrée Viollis, « Mme Joliot-Curie », Le Petit Parisien, 13 juin 1936.

[39]

Hélène Gosset, « Irène Joliot-Curie, scientifique », L’Œuvre, 21 août 1935.

[40]

Ibid.

[41]

Marcelle Kraemer-Bach, « Hommage », La Française, 13 juin 1936.

[42]

A. Viollis, article cité.

[43]

Christine Bard, Les Filles de Marianne. Histoire des féminismes, 1914-1940, Paris, 1995, Fayard, p. 303.

[44]

Ibid., p. 309 ; signé par Gabrielle Duchêne, Pauline Ramart, Susanne Lacore, Simone Téry, Édith Thomas, Elsa Triolet, Andrée Viollis, Luce Langevin, Geneviève Bianquis, Lucie Prenant, ou encore Eugénie Cotton.

[45]

Voir Michel Pinault, Frédéric Joliot-Curie, Paris, Odile Jacob, 2000.

[46]

BNF, archives Irène Joliot-Curie : allocution à l’International Women’s Day, mars 1946, 5 f.

[47]

« Pas de femmes à l’Académie des sciences!… », Heures claires, mai 1955.

[48]

Yvonne Netter, Plaidoyer pour la femme française, Paris, Gallimard, 1936, p. 17.

[49]

J. Rennes, op. cit., p. 506.

Plan de l'article

  1. Le féminisme du quotidien
    1. Marie (et Pierre)
    2. Irène (et Frédéric)
    3. La mixité arcouestienne
  2. La cause féministe
    1. Le féminisme de Marie Curie
    2. Irène Joliot-Curie ou la tentation politique

Pour citer cet article

Bard Christine, « Marie Curie et Irène Joliot-Curie. Le féminisme arcouestien », Revue de la BNF, 2/2009 (n° 32), p. 30-41.

URL : http://www.cairn.info/revue-de-la-bibliotheque-nationale-de-france-2009-2-page-30.htm


Article précédent Pages 30 - 41 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback