Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue de la BNF

2009/3 (n° 33)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue de la BNF

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 20 - 29 Article suivant
1

« À l’ouerture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quels petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un livre à la vérité mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que des oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter et, au même temps, il en sort comme de la bouche d’un homme ou d’un instrument de musique. […] Ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes, et morts et vivants, qui vous entretiennent de vive voix. »

2

L’invention merveilleuse contée par Cyrano de Bergerac en 1657 dans son Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, et que bien d’autres avant lui ont imaginée, ne se concrétisa qu’à la fin du xixe siècle. La mécanique produisait des sons et de la musique « artificiels » mais non la fixation des bruits de la réalité sensible. Tout allait changer entre 1857 et 1877, quand l’on capta le son pour le faire entendre – au loin (le téléphone) ou de nouveau (le « phonographe »). Si l’enregistrement sonore n’a cessé d’évoluer depuis, comment le son a-t-il pu à la fois être fixé sur un support, maîtrisé et diffusable ?

3

Certaines découvertes, intervenues avant 1877, ont été déterminantes pour la naissance du phonographe. En 1800, l’Italien Volta construit la première pile électrique. Vingt ans plus tard, le Français Arago fait connaître le principe de l’électro-aimant et l’Anglais Faraday en étudie le fonctionnement. La même année, le Danois Oersted met en évidence la déviation des aiguilles aimantées par le passage d’un courant. En 1827, l’Allemand Steinheil découvre que, pour transmettre l’électricité, un seul fil est nécessaire avec retour par la terre. En 1837, le télégraphe naît simultanément en Angleterre et aux États-Unis ; la même année, Samuel Morse à New York et les Anglais Cooke et Wheatstone font la démonstration d’un prototype de leur invention. Enfin, en 1876, Graham Bell dépose à New York le brevet du téléphone [1][1] Brevet américain n° 174 465 demandé le 20 janvier .... Ainsi, tout au long du xixe siècle, la rencontre des recherches sur l’électricité et sur l’acoustique finit par prouver que tous les paramètres du son (hauteur, intensité, timbre) peuvent être représentés par une ondulation électrique qui, ensuite, peut elle-même être traduite en un tracé mécaniquement imprimé sur une surface animée d’un mouvement.

4

La mise au point d’un système réellement complet de capture des sons pour, à volonté, les « impressionner », les conserver, les réentendre indéfiniment et reproduire leur reproduction, de Léon Scott de Martinville à Emile Berliner, a occupé plus de quatre décennies, de 1857 (le signal sonore peut être représenté en temps réel) à 1901 (le support initial de l’enregistrement est suffisamment stable et il est possible de le dupliquer sans dommage en un très grand nombre d’exemplaires).

Comment enregistrer le son?

5

Léon Scott de Martinville (1817-1879), qui travaille dans l’imprimerie comme typographe et correcteur, est en contact avec des scientifiques intéressés par la sténographie. Le phonautographe, qu’il invente en 1857, doit permettre d’obtenir une sténographie naturelle : il est envisagé que l’on puisse lire ce qui a été prononcé et enregistré sur une feuille de papier ou un cylindre noirci de fumée sous la forme d’un tracé. Tous les éléments des machines postérieures, qui lui sont redevables, sont déjà là : un cornet, une « tête de gravure » composée d’une pointe et d’un diaphragme (plaque, ou membrane, vibrante), un cylindre qui tourne. Cependant, là où, avec le phono graphe, on pourra à la fois enregistrer le son et le diffuser, le phonautographe ne permet que de le matérialiser par un tracé à plat sans gravure et non de le réentendre.

1 - Bras et diaphragme Phrynis, vers 19091
BNF, Audiovisuel, coll. Charles Cros, n° 303
6

Scott conclut un accord à Paris avec Rudolph Koenig, fabricant d’appareils scientifiques, pour la construction de son dispositif, conçu donc uniquement comme un outillage savant et vendu comme tel en laboratoire. D’après le rapport du physicien Jules Lissajous en 1858 [2][2] Jules Lissajous, « Rapport […] sur les essais photographiques..., le phonautographe a de nombreux défauts : notamment des perturbations, qu’il n’a pas été possible de supprimer, proviennent de mouvements longitudinaux du poil de sanglier utilisé comme pointe [3][3] Seul le tracé à plat sur du noir de fumée (Scott et... qui ne doit pourtant s’animer en théorie que d’un mouvement latéral. C’est donc une illusion que toute la richesse du son et de l’articulation puisse être transmise par un tel dispositif. À partir de 1877, Scott, estimant qu’Edison lui a volé son invention, fait des démarches administratives et politiques pour que soient reconnues et authentifiées ses recherches. On lui promet de l’argent pour continuer ses travaux mais sans jamais rien de concret. De toute manière, il s’est déjà éloigné de la recherche, notamment parce que son invention, aux mains de Koenig, lui a échappé.

Comment, en théorie, réentendre le son enregistré ?

7

Touche-à-tout, poète et inventeur dans les domaines du téléphone, du télégraphe et de la photographie couleur, Charles Cros (1842-1888) dépose le 18 avril 1877 à l’Académie des sciences un pli cacheté [4][4] Le pli cacheté est la formule du pauvre, par rapport..., enregistré le 30 avril et ouvert le 3 décembre à sa demande [5][5] Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie.... L’intention de Cros est la suivante :

8

Obtenir le tracé du va-et-vient d’une membrane vibrante et se servir de ce tracé pour reproduire le même va-et-vient, avec ses relations intrinsèques de durées et d’intensités, sur la même membrane ou sur une autre, appropriée à rendre les sons et bruits qui résultent de cette série de mouvements.

9

Dans son texte, il développe l’idée d’un tracé en relief ou en creux sur un matériau résistant, a priorile disque, comme support d’enregistrement. Par rapport au phonautographe de Léon Scott, on passe donc d’un tracé à plat à une gravure.

10

Pour graver le son sur le support, il pense recourir à la photogravure. Avec ce procédé, qui implique que le support soit transparent, on enduit de noir de fumée la surface d’une plaque de verre dont une partie est mise à nu sous le passage d’un stylet, qui enlève le noir de fumée. En photographiant le support noirci de fumée avec ces tracés « blancs », on obtient un « négatif » : les tracés sont « noirs ». On « pellicule » alors la plaque de verre de l’appareil photographique, c’est-à-dire qu’on en tire un film souple. Après avoir préparé une plaque de zinc ou de cuivre enduite de bitume de Judée, dont la propriété physique est de durcir s’il est exposé à la lumière, on superpose le film souple et la plaque métallique et on expose le tout au soleil. Le tracé de couleur noire correspondant à l’enregistrement ne laisse pas passer la lumière tandis que les parties vierges, transparentes sur le film, la laissent passer et se durcir le bitume. On dépose alors un acide qui creuse la plaque en la mordant aux endroits où le bitume de Judée n’aura pas durci. Dans l’idée de Cros, ce serait ce support-là qui serait lu.

Il évoque également les problèmes que pose le disque à cause de la difficulté de graver en son centre. L’inconvénient est que la vitesse de transmission des données, ou vitesse linéaire, doit être constante quelle que soit la position de la tête au-dessus du disque, ce qui signifie que la vitesse de rotation du disque doit être plus rapide lorsque la tête se rapproche du centre et plus lente lorsque la tête se rapproche de la périphérie. En comparaison, il n’y a pas besoin d’adapter la vitesse de rotation du cylindre, toujours de même diamètre, lors de la gravure.

2 - Charles Cros (1842-1888)2
BNF, Estampes et Photographie, Na 238-Ft 4, coll. Nadar
11

À l’origine, Cros ne donne pas de nom à son appareil, mais par la suite, et à en croire l’abbé Lenoir [6][6] Abbé Lenoir (qui signe Le Blanc), « Le monde des sciences... et Alphonse Allais [7][7] Alphonse Allais, « Charles Cros », Le Chat noir, t...., il aurait employé le terme de « paléophone ».

12

Il démarche plusieurs personnes pour la réalisation de l’appareil, en vain, et finit par reconnaître l’apport de son concurrent, Edison.

Comment, en pratique, réentendre le son enregistré ?

13

Thomas Alva Edison (1847-1931) dispose à Menlo Park, à West Orange dans le New Jersey, d’un laboratoire et d’une équipe qui travaillent sur le téléphone et le télégraphe. Ce serait au cours de ses recherches sur le télégraphe, en entendant de petits bruits quand une pointe de répétiteur télégraphique parcourt une feuille de papier, qu’il aurait eu l’idée de la technique à employer pour l’enregistrement et la diffusion du son. Il faut dire qu’avec le téléphone, beaucoup d’éléments sont déjà en place : le diaphragme qui restitue le son de la voix, le phonet acoustique qui le concentre, etc.

3 - Thomas Alva Edison (1847-1931)3

L’Illustration, 1881, 39e année, vol. LXXVIII, n° 2016, 15 octobre 1881

BNF, Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme, Fol-Lc2-1549
14

Les recherches commencent vraiment en juillet 1877. En novembre, Edison fait un croquis sur la base duquel un de ses ouvriers aurait fabriqué un premier appareil : la phrase-test est le début d’une comptine enfantine américaine, « Mary had a little lamb ». Le premier brevet date de décembre 1877 [8][8] Brevet américain n° 200 521 demandé le 15 décembre... et les premières applications de janvier 1878 ; la première démonstration publique de l’appareil, baptisé « Phonograph » (ill. 4 et 5), a lieu le 17 janvier 1878.

4 - Brevet n° 227 679 du « Phonograph » d’Edison, 18 mai 18804
5 - Appareil Fondain (vers 1878), réplique française du Phonograph d’Edison5
BNF, Audiovisuel, coll. Charles Cros, n° 146
15

Cependant, le locuteur reconnaît moins sa voix que les mots qu’il a prononcés car l’invention présente encore de nombreux défauts. Le diaphragme utilisé, en métal, manque de souplesse, il faut crier devant le cornet pour parvenir péniblement à faire vibrer la plaque. La rotation de la manivelle par celui qui désire enregistrer sa voix est rarement régulière. La feuille d’étain, choisie comme support d’enregistrement, ne peut être gravée mais tout au plus bosselée en surface, et sa résistance mécanique engendre beaucoup de bruit de fond. Enfin, l’écoute se révèle quasi unique car la lecture déforme le tracé en relief de la feuille d’étain, calée sur le mandrin.

16

Quand on sait l’avenir qu’aura la cire dans l’industrie du cylindre, on se demande pourquoi Edison choisit la feuille d’étain alors qu’il avait fait ses premiers essais sur des bandes de papier enduites de cire. Il expérimente d’ailleurs aussi le disque comme support au début de 1878 mais les appareils fabriqués pour les essais se révèlent peu satisfaisants.

17

En avril 1878, Edison, qui dépend de la Western Union, crée pour exploiter le phonographe l’Edison Speaking Phonograph Company qui sous-traite la réalisation des appareils. Les fabricants apportent quelques améliorations, comme un diaphragme en mica plutôt qu’en métal. Des modèles sont proposés pour des prix allant de 10 à 200 dollars.

18

Or, dès avril 1878, Edison se consacre au projet de l’éclairage électrique public par des lampes à incandescence à New York, où son équipe déménage au début de 1881. Le phonographe entre donc dans une période d’oubli, qui ne prend fin qu’en 1887.

Comment améliorer le phonographe?

19

Après 1877, déçu d’avoir été devancé par Edison, Alexander Graham Bell (1847-1922), l’inventeur du téléphone, crée le Volta Laboratory, qui travaille sur l’enregistrement sonore, et s’associe à son cousin Chichester A. Bell (1848-1924) et à Charles Sumner Tainter (1854-1940) pour fabriquer le « Graphophone », appareil conçu entre 1885 et 1887, période de dépôt d’une série de brevets [9][9] Brevets américains n° 341 212 demandé le 18 novembre... (ill. 6).

6 - Brevet n° 375 579 du « Graphophone » de Graham Bell et Charles Sumner Tainter, 27 décembre 18876
20

C’est une époque d’intenses expériences, dont peu aboutissent. La feuille d’étain est abandonnée au profit d’un tube en carton enduit de cire, amovible du mandrin lisse, qui permet une gravure verticale [10][10] La gravure verticale se manifeste par une ondulation... directement dans la cire. Pour stabiliser la vitesse de rotation du mandrin, l’équipe pense à le faire mouvoir par un moteur d’horloge, procédé qui se révèle peu concluant en raison des vibrations créées par le moteur ; l’entraînement se fait finalement par une pédale de machine à coudre reliée à une courroie. On conçoit une méthode d’enregistrement par de l’encre composée en partie de particules magnétiques, mais cela apparaît inefficace. Pour protéger l’enregistrement sur cire est envisagée une lecture sans contact qui analyse les différences de pression, suivant le relief de la gravure, d’un fluide projeté sur le cylindre : les résultats ne sont pas probants. Enfin, Bell et Tainter pensent eux aussi au disque, pour envoyer du courrier postal, mais n’en sont pas satisfaits.

21

En 1888, la marque Columbia est créée et le Graphophone est commercialisé. Il connaît un certain succès auprès de l’administration américaine qui en use comme d’un dictaphone. Cependant, 1888 est aussi le moment que choisit Edison pour revenir sur le marché du phonographe avec son Class M (ill. 7) qui l’emporte sur le Graphophone grâce à sa meilleure qualité sonore. En 1890, la fabrication du Graphophone prend fin.

7 - « Class M » d’Edison, 18937
BNF, Audiovisuel, coll. Charles Cros, n° 62

Quel meilleur support que le cylindre ?

22

Jeune émigré allemand né à Hanovre et arrivé clandestinement à New York à la fin d’avril 1870, Emile Berliner (1851-1929) crée le Gramophone en s’inspirant fortement du procédé d’enregistrement sur noir de fumée de Léon Scott de Martinville [11][11] Les trois premiers brevets de Berliner citent les travaux... et des idées exposées par Charles Cros dans son pli cacheté. D’une certaine manière, il réalise dans une série de brevets déposés entre 1887 et 1888 [12][12] Brevets américains n° 372 786 demandé le 4 mai 1887,... tout ce que Cros a pressenti. Toutefois, l’existence d’un brevet de Bell et Tainter datant de 1885 [13][13] Brevet américain n° 341 212 demandé le 18 novembre... et présentant le principe de l’enregistrement du son dans la cire lui interdit d’y recourir avant 1900.

23

Dans un premier temps, en 1887, il compte enregistrer sur une feuille enduite de noir de fumée et placée sur un cylindre, mais abandonne cette idée car il veut utiliser la photogravure qui exige un support plat offrant une certaine transparence une fois enregistré : si l’enregistrement est fait sur une feuille enroulée, son dégagement du cylindre et sa mise à plat endommageront ce qui vient d’être enregistré.

24

De même, les nécessités de la photogravure imposent à Berliner d’abandonner la gravure verticale pour une gravure latérale [14][14] La gravure latérale se manifeste par une ondulation.... Dans son dispositif d’enregistrement, c’est sur le verso d’un disque en verre, préalablement enduit d’un corps gras et de noir de fumée, que se fait la gravure. La tête est fixe tandis que le disque de verre est mis en rotation et se déplace latéralement sur la distance d’un rayon ; la tête de gravure trace donc un sillon en spirale mais laisse vierge la partie centrale du disque (ill. 8).

8 - Brevet n° 564 586 du « Gramophone » d’Emile Berliner, 28 juillet 18968
25

En 1888, jugeant que la photogravure est trop délicate à mettre en œuvre, il conçoit et réalise une méthode ingénieuse de fabrication d’un disque en zinc, qu’il expose dans un brevet de 1892 [15][15] Brevet américain n° 534 543 demandé le 30 mars 189.... Une « pellicule grasse » (de fait, après expérimentations, une couche de cire) est déposée sur le zinc ; de l’alcool est versé goutte à goutte sur le disque pour éviter que de la poussière ne s’accumule sur la tête de gravure ; de l’acide chromique est utilisé pour la morsure du métal. Cependant, la tendance de l’acide à se mélanger avec la pellicule grasse adjacente appauvrit la qualité sonore. Aussi pense-t-il, dans un brevet de 1893 [16][16] Brevet américain n° 548 623 demandé le 18 mars 189..., utiliser du hard rubber, « caoutchouc durci » par vulcanisation et appelé aussi ébonite ou vulcanite, dans laquelle seront d’ailleurs pressés ses premiers disques phono graphiques. La vulcanisation, découverte en 1839 par Charles Goodyear, est une opération qui consiste à incorporer, sous l’effet de la chaleur, une certaine quantité de soufre à du caoutchouc, ce qui permet d’obtenir un matériau à la fois plus résistant mais aussi plus élastique. Pourtant, l’ébonite, composé instable, présente encore des défauts et se conserve toujours mal. Lors du pressage, en refroidissant, elle rétrécit de manière inégale, ce qui crée un important gondolement, et la présence de gaz cause des boursouflures. Lors de l’écoute du disque, les particules dures de l’ébonite produisent des claquements et sa rugosité donne lieu à un important bruit de fond. Exposé à la lumière, le caoutchouc s’oxyde ; en présence d’humidité se forment des oxydes de soufre et de l’acide sulfurique qui peuvent aller jusqu’à décomposer le matériau.

9 - Columbia Disc Graphophone, 19009
BNF, Audiovisuel, coll. Charles Cros, n° 299
26

Un matériau de remplacement, mélange de gomme-laque, de sulfate de baryum, de flocon de coton et de noir de lampe, est breveté en 1897. Les résultats sont si satisfaisants que l’ébonite est abandonnée vers 1900 au profit de ce que l’on a coutume d’appeler la gomme-laque (voir encadré).

27

Les disques ont tout d’abord été fabriqués de manière homogène, c’est-à-dire principalement en gomme-laque, mais la proportion respective des matériaux, qui évolue en fonction des progrès réalisés et de la disponibilité des matières premières, peut différer selon la société phonographique et le contexte de l’époque. Cependant, la gomme-laque étant un produit importé très onéreux, de nombreuses expériences sont réalisées pour réduire les coûts de fabrication des disques soit en utilisant moins de gomme-laque, soit en trouvant de nouveaux matériaux susceptibles de la remplacer.

28

En 1923, Columbia développe ainsi le procédé CPS [17][17] Brevet britannique n° 221 105 déposé le 19 octobre... (Coated Paper Sheet ou « feuille de papier enduite ») qui, en diminuant la quantité de gomme-laque nécessaire et en la répartissant uniquement en surface, permet de réduire les coûts de fabrication (voir encadré).

29

Les deux procédés, homogène et CPS, ont coexisté jusqu’à la fin du disque 78 tours, soit que le procédé homogène fût de meilleure qualité, soit que Columbia n’eût pas réussi à vendre son procédé à d’autres. Chez Pathé, le procédé hétérogène a été utilisé du rachat de la firme par Columbia en 1928 jusqu’à la fin de la commercialisation du 78 tours au début des années 1950.

La gomme-laque

Issue des sécrétions d’un insecte minuscule (en moyenne, trois cent mille insectes en produisent un kilogramme), la gomme-laque a toutes les qualités requises pour la fabrication du disque : elle possède un grain assez fin pour atténuer le grattement et obtenir un son relativement pur, elle est suffisamment dure pour éviter l’usure et résiste mieux que l’ébonite aux températures de pressage. Elle est donc devenue le matériau de prédilection pour la fabrication des disques 78 tours. Toutes les sociétés l’auraient utilisée.

La gomme-laque brute reçue par l’usine subit diverses opérations d’épuration pour être utilisable : les morceaux sont placés dans des petits sacs de toile qui, installés dans des turbines à vapeur, retiennent les impuretés et ne laissent passer que la matière fine. La substance recueillie, une fois refroidie et donc durcie, est mise dans un broyeur où elle est réduite en une farine brune.

Utilisée seule, la gomme-laque possède néanmoins une résistance insuffisante à l’abrasion causée par la pointe de lecture. Pour améliorer la résistance mécanique du disque afin que s’use l’aiguille plutôt que le support d’enregistrement, on lui additionne divers produits abrasifs tels le sulfate de baryte, l’ardoise, la brique pilée, la poudre de métal ou d’autres produits bon marché, et même parfois certains matériaux issus du recyclage. La couleur marron des disques Pathé Needle cut est ainsi caractéristique de l’emploi de brique pilée. De la poudre de chiffon ou de coton peut être employée pour maintenir l’ensemble. L’utilisation d’une cire permet de lisser le tout. Du noir de carbone est ensuite utilisé pour camoufler ce mélange de couleurs hétérogènes. La couleur noire traditionnelle du disque viendrait de celle, homogène, de l’ébonite, à rapprocher d’« ébène », utilisée par Berliner dans ses premiers disques.

Le procédé CPS (Coated Paper Sheet)

Le disque est fait de plusieurs parties superposées et assemblées dans la presse : une étiquette éditoriale et une rondelle de papier enduite de gomme-laque pour la première face, de la matière interne au centre, une rondelle de papier enduite de gomme-laque et une étiquette de papier pour la deuxième face. La rondelle de papier, découpée à la dimension d’un disque de phonographe, est enduite par tamisage de poudre à base de gomme-laque, additionnée d’autres matériaux tels que des terres minérales, des argiles et une matière colorante. Sous l’effet de la chaleur, cette poudre adhère à la feuille de papier, sur laquelle a lieu par la suite l’impression des sillons phonographiques.

La partie centrale, de moindre qualité, est composée de matériaux bon marché (par exemple la gomme copal du Congo), qui, réduits en une fine poudre, sont mélangés puis chauffés pour le malaxage de la pâte. La matière interne ainsi obtenue est mise de côté jusqu’au pressage du disque.

Comment reproduire l’enregistrement initial et le diffuser en nombre ?

30

Des supports et des appareils sont créés, des entreprises et des sociétés sont montées. Le seul obstacle au succès commercial du phonogramme est qu’on ne sait pas encore le fabriquer en masse. À ce titre, 1893 est une année-charnière.

31

Pour le cylindre d’abord, c’est l’année où, le premier, Henri Lioret (1848-1938), horloger appelé pour faire parler les poupées en porcelaine d’Émile Jumeau, réalise une duplication, par moulage en celluloïd (ill. 10).

10 - Cylindres en celluloïd Lioret10
BNF, Audiovisuel
32

Pour le disque ensuite, c’est l’année où Berliner propose dans un brevet [18][18] Brevet américain n° 548 623 demandé le 18 mars 1893,... de procéder, viaune galvanoplastie, à un dépôt de cuivre directement sur le disque métallique d’origine (voir encadré). La cire serait a prioriun meilleur matériau, mais elle n’est pas encore d’assez bonne qualité pour que l’enregistrement sonore soit vraiment satisfaisant, et son utilisation pour fixer des sons est encore protégée par le brevet de Bell et Tainter qui expire en 1900. Entre 1897 et 1900, sachant que ce brevet va tomber dans le domaine public, Eldrige Johnson, un collaborateur de Berliner, met concrètement au point le procédé pour le disque.

33

La galvanoplastie pour les cylindres, quant à elle, est exposée en 1899 dans un brevet [19][19] Brevet américain n° 645 920 demandé le 14 août 189... de Thomas Bennett Lambert, inventeur américain, et permet en 1901 à Edison de dupliquer des cylindres préenregistrés par galvanoplastie et moulage.

La galvanoplastie

La galvanoplastie est un procédé électrochimique permettant de déposer du métal sur un autre objet pour aboutir à une empreinte fidèle une fois la couche métallique séparée de l’objet.

Pour cela, le support en cire sur lequel a été gravé l’enregistrement sonore est d’abord rendu conducteur au courant par l’enduit d’une couche de graphite, infime pour ne pas combler le sillon. Il servira ainsi de cathode une fois immergé dans un bain électrolytique composé de sulfate de cuivre où se trouve aussi une anode en cuivre pur. Lorsque le courant passe de l’anode vers la cathode, le cuivre de l’anode se dissout, se dépose sur la cire graphitée et comble donc le sillon. On fait alors fondre la cire pour ne récupérer que la partie métallique, qui a un sillon en relief.

Dans le cas du cylindre, cette pièce métallique est d’emblée utilisée comme moule où l’on verse de la cire chaude. Après avoir refroidi, la cire se rétracte (le coefficient de rétraction dépend de la qualité de la cire) et peut être dégagée du moule.

Dans le cas du disque, le processus est plus complexe : cette pièce métallique, appelée « père », subit à son tour une galvanoplastie qui la recouvre de métal. Ensuite, grâce à un traitement chimique effectué auparavant sur la surface du « père », cette nouvelle couche de métal, qui a son sillon en creux et qu’on baptise la « mère », est décollée du « père ». On lit alors la « mère » pour déterminer si l’enregistrement est assez bon pour lancer l’édition ; si la prise est bonne, la « mère » subit à son tour une galvanoplastie générant la « matrice » qui, avec son sillon en relief, équipe les presses.

Pour des raisons de sécurité, on évite de presser directement à partir du « père », support « original » qu’on ne veut pas soumettre à l’usure mécanique du pressage : s’il y a un problème sur la matrice, on repart de la « mère » ; ce n’est que s’il y a un problème sur la « mère » qu’on revient au « père ».

Certains procédés, appliqués chez Pathé, auraient permis de lire le « père », à condition que la gravure fût verticale, avec une tête de lecture « femelle ». Des opérateurs auraient pu alors rectifier directement sur la matrice les défauts d’enregistrement dus à des bruits parasites lors de la prise de son ou à des poussières présentes sur la cire originelle.

34

En 1899, alors qu’il n’y a pas encore de cylindres en cire préenregistrés puisqu’il n’y a pas encore de galvanoplastie pour ces supports, la société Pathé passe, elle, un accord avec un Espagnol nommé Casarès pour utiliser son invention, une machine de duplication des cylindres qui permet de copier l’enregistrement sur d’autres cylindres à partir d’un cylindre maître, nommé « cylindre paradis » chez Pathé, et par l’intermédiaire d’un pantographe, mécanisme servant à reproduire mécaniquement un dessin ou une figure (ill. 11). Pathé n’adoptera le moulage qu’en 1903. Toutefois, le pantographe continue d’être utilisé après 1903 pour le report sur disque, via le « poisson » (ill. 12), secret industriel bien gardé, d’enregistrements sur cylindres [20][20] La gravure sur disque viale poisson est a prioriverticale,.... Ces reports sont discernables par le bruit d’un double démarrage au départ du disque. Évidemment, cette méthode a des implications commerciales, Pathé pouvant rééditer des morceaux déjà enregistrés sans avoir à procéder à une nouvelle séance d’enregistrement, ce qui a pu avoir des conséquences sur le répertoire. Edison aussi aurait utilisé le report pantographique avant le moulage.

11 - Brevet n° 516 857 du pantographe, mécanisme de duplication des cylindres, d’Émile Pathé, demandé le 28 novembre 191911
12 - Le « poisson », mécanisme de report sur disque d’un cylindre préenregistré, 191012
35

Des réponses techniques ont ainsi été successivement apportées aux problèmes mécaniques et chimiques que posait l’enregistrement durable et aisément reproductible du son. Pendant près de trente ans encore, elles sont mises en œuvre selon des procédés de fabrication divers mais qui tous concourent à la production d’objets culturels nouveaux centrés sur l’écoute (de sons pittoresques, artistiques ou familiers), et au développement d’un premier média de masse. Celui qu’avaient entrevu, médusés, les premiers témoins de l’invention du phonographe :

36

Plus heureux que le livre, qui ne peut que donner la phrase de l’orateur ou du chanteur, dépouillée de presque tout ce qui sert à l’orner, c’est-à-dire du geste, de l’intonation, de l’inflexion de la voix, le phonographe conservera précieusement ces divers ornements et les restituera dans toute leur plénitude et dans toute leur puissance, et de plus, grâce à la galvanoplastie, il pourra les faire entendre à mille endroits différents à la fois, sans altération et sans aucune modification [21][21] Pierre Giffard, Le Phonographe expliqué à tout le monde.....

Notes

[1]

Brevet américain n° 174 465 demandé le 20 janvier 1876.

[2]

Jules Lissajous, « Rapport […] sur les essais photographiques de M. Scott […] », Bulletin de la société d’encouragement, t. V, 1858, p. 140-145. Cité dans Paul Charbon, La Machine parlante, [Strasbourg], 1981, p. 203.

[3]

Seul le tracé à plat sur du noir de fumée (Scott et premiers projets de Berliner) peut se satisfaire d’un stylet souple ; Edison et Bell-Tainter devront recourir à des stylets capables de déformer la feuille d’étain ou de couper la cire.

[4]

Le pli cacheté est la formule du pauvre, par rapport au brevet payant, pour prouver l’antériorité d’une invention.

[5]

Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, Paris, Gauthier-Villars, t. 85, juil.-déc. 1877, p. 1082-1083. Victor Meunier, « Le son mis en bouteille par M. Charles Cros », Le Rappel, n° 2832, mardi 11 déc. 1877, p. 3.

[6]

Abbé Lenoir (qui signe Le Blanc), « Le monde des sciences et des arts : les quatre grandes découvertes de l’année, dans l’ordre scientifique pur et dans l’ordre des sciences appliquées à l’industrie », La Semaine du clergé, t. 6, n° 20, mercredi 6 mars 1878, p. 629-632.

[7]

Alphonse Allais, « Charles Cros », Le Chat noir, t. 7, n° 344, samedi 18 août 1888, p. 1174.

[8]

Brevet américain n° 200 521 demandé le 15 décembre 1877.

[9]

Brevets américains n° 341 212 demandé le 18 novembre 1885, n° 341 214 le 27 juin 1885, n° 341 287 le 29 août 1885, n° 341 288 le 4 décembre 1885, n° 374 133 le 27 avril 1887, n° 375 579 le 7 juillet 1887, n° 421 450 le 14 novembre 1887, n° 380 535 le 2 décembre 1887, n° 393 190 le 19 novembre 1887.

[10]

La gravure verticale se manifeste par une ondulation du sillon en profondeur.

[11]

Les trois premiers brevets de Berliner citent les travaux du Français.

[12]

Brevets américains n° 372 786 demandé le 4 mai 1887, n° 564 586 le 7 novembre 1887, n° 382 790 le 17 mars 1888.

[13]

Brevet américain n° 341 212 demandé le 18 novembre 1885.

[14]

La gravure latérale se manifeste par une ondulation du sillon sur les flancs.

[15]

Brevet américain n° 534 543 demandé le 30 mars 1892.

[16]

Brevet américain n° 548 623 demandé le 18 mars 1893.

[17]

Brevet britannique n° 221 105 déposé le 19 octobre 1923.

[18]

Brevet américain n° 548 623 demandé le 18 mars 1893, déjà cité.

[19]

Brevet américain n° 645 920 demandé le 14 août 1899.

[20]

La gravure sur disque viale poisson est a prioriverticale, puisque issue de cylindres, bien qu’il ait apparemment aussi existé un dispositif transformant le mouvement vertical en mouvement latéral.

[21]

Pierre Giffard, Le Phonographe expliqué à tout le monde. Edison et ses inventions, Paris, M. Dreyfous, [1878].

Plan de l'article

  1. Comment enregistrer le son?
  2. Comment, en théorie, réentendre le son enregistré ?
  3. Comment, en pratique, réentendre le son enregistré ?
  4. Comment améliorer le phonographe?
  5. Quel meilleur support que le cylindre ?
  6. Comment reproduire l’enregistrement initial et le diffuser en nombre ?

Article précédent Pages 20 - 29 Article suivant
© 2010-2018 Cairn.info
Chargement
Connexion en cours. Veuillez patienter...