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Planche gravée par Pierre Lombart d’après François Cleyn pour une édition des Géorgiques de Virgile, Londres, Thomas Roycroft, 1658

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Planche gravée par Pierre Lombart d’après François Cleyn pour une édition des Géorgiques de Virgile, Londres, Thomas Roycroft, 1658

La gravure qui a servi de base à l’affiche du colloque n’a pas été réalisée à Paris en 1553, mais gravée en Angleterre au milieu du xviie siècle. Cette danse bachique illustre cependant fort bien l’imaginaire antique débridé qui a dû présider à la « Pompe du bouc » organisée en 1553 par les amis de Jodelle et de Ronsard.
BNF, Estampes, Sa 30 folio
Sans même le prétexte d’un anniversaire, le colloque Paris, 1553. Audaces et innovations poétiques, qui a réuni les 3 et 4 avril 2008 à la BNF et à l’université Paris Diderot (Paris 7) une vingtaine de spécialistes du xvie siècle pour mettre en lumière une année qu’a priori ni l’histoire ni même l’histoire littéraire n’ont enregistrée comme décisive, offre un exemple méthodologique particulièrement innovant.

1La chronologie du bon vieux Lagarde & Michard, xvie siècle enregistre: « 1553. Du Bellay à Rome. Mort de Rabelais. » Paix à ses cendres! Mais à Paris ? Il ne s’est rien passé. Et pourtant, il nous a semblé, à tort ou à raison, que cette année méritait notre attention et la curiosité du public.

2Lecteurs de la poésie du temps, nous avons cru flairer un parfum de liberté et de scandale qui nous a séduits, un parfum qu’on pourrait dire sulfureux s’il n’avait pas d’abord la légèreté insouciante et joyeuse de la jeunesse… le parfum enivrant du vin nouveau, ou celui entêtant d’un bouc couronné de lierre. Ne sentez-vous pas aussi l’odeur d’un feu de bois ? et comme un parfum de viande grillée ? Peut-être les restes calcinés du bouc sacrifié à Bacchus, ou bien le parfum plus inquiétant d’un bûcher, comme celui qui va bientôt dévorer le Livret de folastries de Ronsard, à peine sorti des presses, ou l’effigie de son ami Marc-Antoine Muret, condamné à mort pour d’obscures raisons (les uns parlent de sodomie, d’autres d’hérésie…), en tout cas un parfum qu’on ne respire en aucune autre année du xvie siècle. Quoi de plus fugace qu’un parfum ? Voici donc ce qui nous a réunis: nous voulions retrouver le parfum d’une année…

Le parfum d’une année

3Parfum ou fantasme ? Voilà ce qu’il fallait pourtant se demander. À force d’y songer, nous nous étions fait notre idée de cette année-là, un scénario séduisant que symbolise la gravure de l’affiche du colloque (ill. 1). Nous avons beaucoup hésité à choisir cette gravure parce qu’elle ne date pas de 1553, ni même du xvie siècle ; elle est tirée d’une édition anglaise de Virgile publiée en 1658 [1]. Mais cette danse bachique illustre on ne peut mieux l’imaginaire antique débridé, la liberté et l’enthousiasme qui semblent inspirer ce qui reste pour nous l’événement emblématique de l’année 1553: l’étrange et fameuse « Pompe du bouc » organisée à Arcueil par les amis de Jodelle et de Ronsard.

4Sans doute faut-il rappeler les faits: pour célébrer dignement la victoire du duc de Guise à Metz (9 février) et le mariage de Diane d’Angoulême, fille naturelle d’Henri II, avec Horace Farnèse (14 février), un étudiant encore inconnu, un certain Étienne Jodelle, vingt ans, émerveille la cour en montant pour la première fois en France une tragédie à l’antique, Cléopâtre captive. Son ami le poète Jean-Antoine de Baïf, vingt ans lui aussi, et qui vient de publier un recueil d’Amours plutôt lestes (1552), organise à Arcueil une « pompe » (une cérémonie solennelle à l’antique) pour arroser entre amis le succès de Jodelle. On est en plein carnaval et les joyeux compagnons de la « Brigade » de Ronsard offrent au tragédien un bouc peinturluré en or et le sacrifient peut-être à Bacchus, du moins si l’on en croit certains témoins choqués par ce réveil du paganisme… De fait, Baïf préside à cette orgie dionysiaque en déclamant devant ses amis des Dithyrambes en vers libres qu’il a composés pour l’occasion, et où il parle de « ressusciter le joyeux mystère de ces gayes orgies par l’ignorance abolies » !

5Or cet événement à la fois social et poétique, cet étrange happening, est loin d’être un fait isolé. Voici que se multiplient en quelques mois les audaces et les réalisations artistiques insolites, comme autant de symptômes d’une extraordinaire fièvre créatrice: après la renaissance de la tragédie à l’antique et du vers alexandrin, l’imitation des dithyrambes de Baïf par Ronsard lui-même offre un second exemple de vers libres à la Renaissance ; Ronsard y joint dans son Livret de folastries des pièces non moins « libres », cette fois par leur érotisme particulièrement osé ; puis voici dans les Amours de Magny les premiers « vers mesurés à l’antique » imprimés en français, tandis que paraît une édition augmentée des Amours de Ronsard commentée comme un texte antique par son maître et ami le savant Muret. Les autres arts ne restent pas à l’écart de la fête. Les Amours de Ronsard s’ornent d’un curieux « supplément musical » sans équivalent dans l’histoire de la poésie française… Jean Cousin achève sa célèbre Eva prima Pandora, l’un des premiers grands nus français ; Jean Martin publie sa traduction du De re aedificatoria de Leon Battista Alberti et Pierre Lescot ajoute à la façade du Louvre le Pavillon du roi qui donne naissance à l’architecture à la française.
Ces innovations esthétiques semblent aller de pair, chez certains poètes de la Brigade, avec une extraordinaire liberté d’esprit et de mœurs, insolemment affichée au mépris de toutes les normes morales et religieuses traditionnelles. Dans un Paris que certains perçoivent subitement comme la nouvelle Athènes, on ne se contente pas d’écrire et de bâtir « à la grecque du bon temps » (encore une expression de Baïf): on songe aussi à ressusciter les liturgies païennes, l’amour libre… Le scandale est à la mesure de ces audaces, qui seront certes rapidement abandonnées ou sanctionnées. Avant la fin de l’année, Muret est incarcéré puis condamné à mort, le Livret de folastries publié anonymement par Ronsard (ill. 2) est brûlé sur ordre du Parlement de Paris, la plupart des poètes doivent fuir la capitale: Muret s’évade mystérieusement et gagne Toulouse avant de se cacher en Italie ; Ronsard se met au vert en Vendômois ; Jodelle disparaît quelque temps ; La Péruse, Baïf et Tahureau s’en vont étudier le droit à Poitiers, Du Bellay part pour Rome… Ceux qui reviendront reviendront plus âgés, assagis sans doute, moins ardents aussi, moins païens et moins fous… Ils sauront faire les concessions nécessaires pour devenir de respectables poètes de cour: l’insolente « Brigade » laissera place à la respectable « Pléiade », chère aux manuels d’histoire littéraire. Une page est tournée. Année de toutes les audaces, véritable apogée de l’effervescence novatrice de la « Brigade » poétique de Ronsard, 1553 restera ainsi, au cœur du xvie siècle, un moment d’extraordinaire intensité, d’incandescence, un sommet de liberté esthétique et morale.

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Page de titre du Livret de folastries, Paris, Veuve Maurice de la Porte, 1553

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Page de titre du Livret de folastries, Paris, Veuve Maurice de la Porte, 1553

Réunissant la fameuse « Pompe du bouc » à des pièces érotiques passablement osées, le Livret de folastries est publié par Ronsard de façon anonyme. Cette précaution n’a pas été inutile puisque le livre est condamné au feu par le Parlement de Paris dix jours après sa publication.
BNF, Arsenal, Rés-8-BL-8872

6Voilà du moins notre fantasme, qui s’est métamorphosé en hypothèse de travail pour ce colloque. Et si l’originalité de ce moment culturel pouvait être expliquée par l’heureuse rencontre d’une circonstance historique (les premières victoires d’Henri II), d’un climat culturel (le mécénat de la famille de Guise, le grand chantier du Louvre) et d’un enthousiasme poétique (celui des jeunes poètes de la Brigade et de leurs professeurs enflammés, Dorat et Muret) ? Il aurait suffi d’une étincelle – en l’occurrence la tragédie de Jodelle – pour embraser l’atmosphère parisienne… Il nous a semblé entrevoir en 1553 un moment singulier de notre histoire culturelle qui méritait qu’on tente de le faire revivre à la fois par l’imagination et par un travail scientifique. Tel fut le propos de ce colloque: à la fois préciser autant que possible le déroulement des faits, tenter de les comprendre en en restituant le contexte et l’enchaînement, mais aussi faire revivre un imaginaire et restituer la musique des textes, tenter de retrouver quelque chose de l’air du temps, l’atmosphère du Paris de l’époque, et le faire partager à un public plus large que le « tout petit monde » des spécialistes de la poésie du xvie siècle.

Les travaux et les jours

7La première journée du colloque entendait restituer le contexte historique et culturel des innovations poétiques de 1553. Nous avons commandé à des spécialistes de différentes disciplines une sorte de panorama de l’année dans les domaines qui sont les leurs. Nous avons ainsi pu découvrir le contexte éditorial et le petit monde des imprimeurs-libraires parisiens avec la communication de Magali Vène, conservatrice de la Réserve des livres rares de la BNF, où elle avait organisé une exposition de cinquante-trois volumes représentatifs de la diversité de la production littéraire (mais aussi musicale) de l’époque. L’exposé de l’historien Jean-Marie Constant (univ. du Maine) nous a brossé le portrait d’Henri II tout en soulignant le rôle des grands clans nobiliaires, qui partagent le pouvoir avec le roi et font de lui un « véritable captif ». Loris Petris (univ. de Bâle et de Neuchâtel) a évoqué plus précisément le retentissement du principal événement historique de 1553, la levée du siège de Metz par les troupes impériales après l’héroïque résistance de la place sous le commandement du duc de Guise (ill. 3) – une « victoire » dont on peut penser que le retentissement a joué un rôle majeur dans le sentiment de libération et l’optimisme débridé que semblent éprouver les Parisiens en févier-mars 1553. Dans un exposé assorti de projections, l’historien de l’art Yves Pauwels (univ. de Tours) a rappelé les grands chantiers architecturaux qui transforment Paris autour de 1553: il nous a ainsi permis non seulement de visualiser l’environnement spatial de la cour, le décor des événements évoqués, mais aussi de prendre conscience du caractère novateur de ces réalisations, et des analogies qui s’imposent entre les projets architecturaux de la décennie 1550 (ill. 4) et les innovations poétiques contemporaines.

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Bertrand de Salignac, Le Siège de Mets en l’an 1552, Paris, Charles Estienne, 1553

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Bertrand de Salignac, Le Siège de Mets en l’an 1552, Paris, Charles Estienne, 1553

Décrivant très clairement le siège de Metz que les troupes françaises, menées par le jeune François de Guise, remportent contre les soldats de Charles Quint en décembre 1552, l’ouvrage rencontre un succès européen qui montre l’importance politique et militaire de l’événement.
BNF, Réserve des livres rares, Res-4-LB31-38
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Coupe de la chapelle d’Anet, dans Philibert de l’Orme, Nouvelles inventions pour bien bastir …, Paris, R. Chaudière, 1626, f. 254 r°

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Coupe de la chapelle d’Anet, dans Philibert de l’Orme, Nouvelles inventions pour bien bastir …, Paris, R. Chaudière, 1626, f. 254 r°

Achevée par Philibert de l’Orme en 1553, l’extraordinaire chapelle du château d’Anet illustre magnifiquement le passage d’une architecture strictement antiquisante à l’architecture « composée » et spectaculaire qui apparaît en France à partir des années 1550.
BNF, Réserve des livres rares, V-1987

8Une seconde séquence de cette première journée envisageait plus spécifiquement le contexte musical, soulignant les liens étroits qui semblent unir alors l’activité des poètes et celle des musiciens qui gravitent autour de la cour: la musicologue Isabelle His (univ. de Poitiers) a offert un panorama de la vie musicale à Paris en 1553, attirant notamment l’attention sur l’originalité du recueil des Cantiques de Nicolas Denisot ; Daniel Maira et Luigi Collarile (univ. de Bâle), sur la base d’une enquête approfondie recensant et comparant tous les exemplaires conservés, ont fait le point sur l’histoire complexe de la publication du « supplément musical » des Amours de Ronsard, qui réunit des pièces de Janequin, Goudimel, Certon et de l’inévitable Muret (ill. 5), décidément présent sur tous les fronts… Passant de l’étude de la musique à celle de la musicalité des vers, Olivier Halévy (univ. Stendhal Grenoble 3) a ensuite souligné l’innovation métrique inouïe de cette folle année (vers mesurés à l’antique, vers libres, vers alexandrins, et « vers baïfins »), à proprement parler sans égale au xvie siècle, et a proposé d’y voir un moyen de remplacer le syllabisme traditionnel de la poésie française par des effets rythmiques nouveaux que le poéticien Claude de Boissière nomme dès 1554 « gayeté de rithme ». Enfin Denis Raisin Dadre, directeur artistique de l’ensemble Doulce Mémoire, a expliqué dans quel esprit il avait préparé avec ses musiciens [2], et avec le comédien Philippe Vallepin, le spectacle Paris 1553: lyres et délires.

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Début de la chanson de Muret sur « Las je me plain de mille et mille et mille … », dans Les Amours de P. de Ronsard Vandomoys …, Paris, Veuve Maurice de la Porte, 1552, sign. Cii v.

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Début de la chanson de Muret sur « Las je me plain de mille et mille et mille … », dans Les Amours de P. de Ronsard Vandomoys …, Paris, Veuve Maurice de la Porte, 1552, sign. Cii v.

Soucieux de permettre au lecteur de chanter les textes, l’imprimeur ajoute aux Amours de Ronsard plusieurs chansons polyphoniques composées sur les poèmes du recueil. L’humaniste Marc-Antoine Muret lui-même n’hésite pas à mettre en musique l’un des sonnets.
BNF, Réserve des livres rares, Rés-P-Ye-1482

9Ce concert a joyeusement célébré les noces de Poésie et Musique, en entrelaçant des sonnets et des odes mis en musique dans le « supplément musical » des Amours de Ronsard, des chansons publiées à Paris en 1553, et la déclamation, dans la prononciation de l’époque, de plusieurs textes emblématiques de l’année: une tirade de la Cléopâtre captive de Jodelle, les « dithyrambes » de Baïf pour la fameuse « Pompe du bouc », quelques extraits du Livret de folastries ou des Isles fortunées de Ronsard. L’un des aspects les plus intéressants du spectacle était de donner à entendre successivement plusieurs modes de mise en voix du texte poétique: déclamation simple, déclamation accompagnée d’un instrument (en l’occurrence la fameuse lyre à bras, dont Ronsard espérait restaurer l’usage en France, « laquelle lire, écrit-il en 1550, seule doit et peut animer les vers et leur donner le juste poix de leur gravité »), chant monodique a capella ou accompagné d’instruments (lyre, luth, viole, flûte). Ne manquait en somme que le chant polyphonique.

10La seconde journée de colloque focalisait plus nettement l’attention des auditeurs sur le petit groupe des poètes humanistes connu sous le nom de « Brigade » et sur la production poétique de 1553, envisagée dans toute sa diversité de genres et de tons. À travers une série d’études de cas, les spécialistes de la poésie de cette époque ambitionnaient de faire revivre, au-delà des stéréotypes, les principaux acteurs du renouveau poétique, et de révéler au public du colloque les charmes et les audaces d’une poésie trop souvent méconnue – tant il est vrai, pour ne prendre qu’un exemple, qu’il serait dommage de réduire Ronsard à « Mignonne, allons voir si la rose… », même si ce joyau lyrique date de… 1553 !

11Une première série de communications mettait l’accent sur le renouveau théâtral dans un Paris qui se perçoit comme la nouvelle Athènes, et qui ressuscite non seulement les grands genres du théâtre grec, mais aussi des célébrations païennes propres à faire scandale. Tandis qu’Emmanuel Buron (univ. de Rennes 2) soulignait l’audace des pièces de Jodelle par rapport à une tradition dramaturgique ancienne dominée par le souci d’exemplarité morale, Françoise Charpentier (univ. de Paris 7), comparant pour sa part les deux tragédies « jumelles » de 1553, la Cléopâtre de Jodelle et la Médée de Jean de La Péruse, montra leur rôle parallèle dans l’avènement d’une nouvelle dramaturgie, qui prépare la théorisation purement classique de la tragédie. Pourtant, loin de ne voir dans la tragédie humaniste (comme on l’a longtemps fait) qu’une esquisse encore imparfaite de la tragédie classique, Françoise Charpentier soulignait surtout la part spécifique réservée, dans cette esthétique, à la poésie lyrique assumée par les chœurs. Jean Vignes (univ. de Paris 7) s’intéressa pour sa part au prolongement festif du succès de Jodelle, cette étrange « Pompe » bachique célébrée à Arcueil en 1553 ; en confrontant tous les témoignages disponibles, en reconstituant autant que faire se peut le déroulement de la cérémonie et le rôle de chacun, on mesure le caractère insolite de cette « orgie » païenne soigneusement préparée, et l’on peut s’interroger sur ce qu’elle signifiait pour les poètes (principalement Baïf et sans doute Ronsard) qui en étaient les organisateurs.

12Trois orateurs ont dressé pour leur part des portraits croisés, et nettement contrastés, du grand Pierre de Ronsard, le poète le plus fécond et le plus divers de cette année 1553. Entre le Cinquiesme Livre des Odes et le beau poème nostalgique des « Isles Fortunées », qui enrichit l’édition augmentée des Amours, entre la Muse gaillarde, raillarde, et même volontiers paillarde du Livret de folastries anonyme (étudié par Cathy Yandell, Carleton College, États-Unis) et l’éloquence solennelle de la « Harangue de Monseigneur le duc de Guise aux soudards de Metz » (commentée par Jean Balsamo, univ. de Reims), quoi de commun ? L’interrogation formulée par Daniel Ménager (univ. Paris X) l’amène à suggérer finalement une sorte de retrait ronsardien: l’actualité trouve peu d’écho dans les vers du poète « qui opère un de ces mouvements de repli dont il a le secret. […] Il n’en fait qu’à sa tête. L’histoire a son ordre, et le poète le sien. Ce qui compte, dans une vie amère, ce sont les consolations de l’amour, et peut-être plus encore, celles de l’amitié. En somme, Ronsard est notre contemporain. Lui aussi, en quelque sorte, il est postmoderne. »

13De cette amitié humaniste si féconde et si précieuse pour Ronsard, il fut évidemment beaucoup question avec la communication de Fabienne Dumontet (ENS-LSH) sur le savant Commentaire de Muret aux Amours de Ronsard, et celle de la latiniste Virginie Leroux (univ. de Reims, Institut universitaire de France) envisageant l’ensemble de la production de Muret en 1553, notamment son recueil poétique latin, les Juvenilia. Michel Magnien (univ. de Paris 3) et Nicolas Lombart (univ. d’Orléans) complétèrent cette galerie de portraits avec des figures certes moins éclatantes, mais dont la carrière n’est pas moins riche d’enseignements: le mystérieux Maclou de La Haye, valet de chambre du roi, qui publie en 1553 ses Œuvres poétiques, illustre la pérennité de la poétique marotique à l’aube du règne de la Pléiade, tandis qu’Olivier de Magny, qui publie lui aussi ses premiers recueils cette année-là, notamment ses Amours et un Hymne sur la naissance de Marguerite de France, met en œuvre pour « entrer en poésie » les nouvelles stratégies auctoriales caractéristiques du milieu de la « Brigade ».

14Pourtant, l’année 1553 voit déjà s’amorcer la remise en question de certaines des valeurs et des modèles dominants de la première Brigade: Éléonore Langelier (univ. de Lyon 2) le montre en posant la question de l’avènement de la « lyre chrétienne », chère à Du Bellay, comme substitut au paganisme revendiqué de Ronsard et de certains de ses amis. Enfin Yvonne Bellenger (univ. de Reims) nous rappelle que l’anti-pétrarquisme fait aussi son apparition en France en 1553 avec le fameux poème de Du Bellay « À une dame », rebaptisé plus tard « Contre les pétrarquistes ».

15Cet ensemble de communications nous semble avoir confirmé l’intérêt de cette année 1553. D’un côté, elle nous a paru refléter ou condenser à la façon d’un microcosme tous les grands débats du siècle: se pencher sur cette année, jugée à tort ou à raison quelconque, nous a ainsi permis d’illustrer pour un large public, à partir d’exemples précis, une réflexion finalement assez générale sur les bouleversements idéologiques et esthétiques de la Renaissance française. Dans le même temps la richesse spécifique, voire exceptionnelle, de cette année a été largement confirmée: 1553 semble décidément, dans bien des domaines, et surtout dans l’histoire poétique française, une année tournant, riche en mutations diverses. Il est notamment confirmé que les premiers mois de l’année ont été marqués par une audace exceptionnelle, qu’expliquent sans doute les circonstances historiques que l’on a rappelées.
Toutefois les conclusions de ce colloque ne concernent pas seulement l’intérêt spécifique que nous portons à l’année 1553 comme à un moment culturel d’une extraordinaire intensité. Il nous semble en effet devoir souligner notre ambition méthodologique, dont nous aimerions qu’elle pût inspirer des travaux similaires.

Discours de la méthode

16Nicolas Offenstadt, rendant compte dans Le Monde des livres du 15 février 2008 de l’étude de Martin Aurell sur La Légende du roi Arthur[3], félicitait l’auteur d’avoir su « nouer ensemble littérature, histoire et historiographie, saisir d’un même mouvement l’histoire des auteurs, des œuvres et de leurs commanditaires, lier leur matière à la société qui les a vues naître ». Dans cette perspective d’un renouveau de l’historiographie, qui se manifeste dans de nombreuses recherches contemporaines en littérature comme en histoire, nous prônons et avons voulu illustrer une méthode de recherche qu’on pourrait baptiser « microhistoire littéraire »: il s’agit de focaliser l’attention non seulement sur un espace mais sur un laps de temps réduit (une année en l’occurrence), sur un « moment » curieux ou décisif, afin d’examiner à la loupe le déroulement des faits et de tenter de représenter, de reconstituer aussi précisément que possible la succession des événements qui animent, voire agitent le milieu lettré: les auteurs, mais aussi leurs mécènes potentiels ou avérés, les imprimeurs-libraires, les autres artistes, peintres, graveurs, architectes, musiciens, qui gravitent autour d’eux et contribuent aux évolutions esthétiques. On éclaire ainsi les réseaux d’amitié ou de clientèle, les effets de mode, les phénomènes de groupe, les jeux de la concurrence, voire de la compétition, les antagonismes, les divers rapports de force (politiques, sociaux, religieux, mais aussi générationnels) qui contribuent à déterminer les choix littéraires et éditoriaux de chacun. Ce travail permet à la fois d’affiner autant que faire se peut la chronologie et de mieux comprendre l’enchaînement des phénomènes.

17Nous avons conscience que la nouveauté de ce projet est relative. Mais pour le xvie siècle, tout ou presque reste à faire [4], et cette focalisation sur un moment de l’histoire littéraire nous paraît d’autant plus utile qu’on dispose de moins de documents. Les questions que nous nous sommes posées sur 1553, on pourrait, on devrait se les poser pour n’importe quelle autre année avec autant de profit sans doute ; et nous retenons la suggestion de notre ami Stéphan Geonget qui pensait pour sa part qu’un tel colloque serait d’autant plus fécond que l’année étudiée serait obscure, nous invitant à lire le tout-venant de la production écrite d’une année et permettant sans doute de vraies découvertes.

18Une question méthodologique plus particulière concerne la délimitation du moment étudié. On sait que jusqu’en 1564, l’année commençait et finissait la veille de Pâques ; si bien que ce que nous appelons 1553 dans notre nouveau style, c’est la fin de 1552 et les huit premiers mois de 1553 selon l’ancien style. Par commodité, nous nous sommes concentrés sur l’année 1553, à la fois au sens actuel et au sens de l’époque. Nous avons donc envisagé la période qui va, dans notre langage actuel, de janvier 1553 à Pâques 1554. Mais au-delà de ce problème de calendrier propre au xvie siècle, sans doute faut-il souligner que le calendrier culturel n’est pas le calendrier civil, si bien que l’un des enjeux d’une telle recherche peut être justement de délimiter le moment considéré. En l’occurrence, fallait-il le faire commencer en décembre 1552 avec la « victoire » de Metz ? Et ne fallait-il pas le terminer dès le printemps 1553 avec la dispersion de nos poètes ?

19Pour conclure, nous voudrions remercier les collègues qui ont accepté de mener à nos côtés cette expérience ainsi que toutes les personnes et institutions qui ont soutenu notre projet et sans lesquelles ce colloque n’aurait pas eu lieu [5].

Notes

  • [1]
    Publii Virgili Maronis, Bucolica, Georgica et Aeneis, John Ogilvy (éd.), Londres, Thomas Roycroft, 1658 ; dessin original de Franz Cleyn, gravé par Pierre Lombart.
  • [2]
    Véronique Bourin (soprano), Pascale Boquet (luth, guitare Renaissance) et Évelyne Moser (vièle à archet).
  • [3]
    Paris, Perrin, 2007.
  • [4]
    Pour pionnier qu’il soit, le bref article d’Hélène Naïs, « L’année 1555 dans l’histoire de la poésie française » (Invention et imitation, La Haye et Bruxelles, Van Goor Zonen, 1968, p. 6-21), est loin d’épuiser son sujet: cette année particulièrement féconde mériterait assurément une attention renouvelée.
  • [5]
    L’équipe Traditions antiques et modernité (TAM) de l’université de Paris Diderot (dir. Pascal Debailly) et l’équipe Rhétorique de l’Antiquité à la Révolution (RARE) de l’université Stendhal – Grenoble 3 (dir. Francis Goyet) ; à la BNF, MM. Jean-Loup Graton et François Nida ; l’ensemble Doulce Mémoire: Denis Raisin Dadre et Philippe Vallepin ; la Société française d’étude du xvie siècle (SFDES) qui a accepté d’apporter sa caution scientifique à cette manifestation.
Olivier Halévy
Jean Vignes
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Mis en ligne sur Cairn.info le 10/01/2010
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