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Revue de la BNF

2010/1 (n° 34)


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Ôdérision de la célébrité ! Que signifie un nom qui n’est, après tout, qu’un pseudonyme ? » (Rachilde, Face à la peur[1][1] Paris, Mercure de France, 1942, p. 64.)

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Quelle histoire se cache derrière l’étrange vocable de Rachilde ? Quelle œuvre y est attachée ? La réponse à ces questions abrite quelques mystères et quelques mystifications, quelques blessures profondes auxquelles répondent des coups de griffe et des coups de dent, quelques malheurs singuliers qui vont expliquer, pour le moins en partie, l’étrange apparition dans le champ littéraire de « Rachilde », fils, ou fille, de ses œuvres.

Devenir « Rachilde »

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L’histoire de Marguerite Eymery (1860-1953) commence à la campagne, dans une belle propriété située au Cros, entre Château-l’Évêque et Périgueux [2][2] Certaines informations biographiques ainsi que quelques.... Son père, Joseph Eymery, est le fils naturel du marquis d’Ormoy ; portant beau, officier de son état, il a fait la campagne d’Afrique. Sa mère, fille du rédacteur en chef du Courrier du Nord, appartient à une vieille famille bourgeoise et a été richement dotée. Dans Quand j’étais jeune, publié en 1947, Rachilde évoque en quelques brefs chapitres une enfance solitaire, durement marquée par la personnalité de ses parents. Profondément humilié par la défaite de la France en 1870, son père revient de quelques mois de dure captivité en Allemagne à jamais défiguré par la variole ; désormais taciturne, porté sur la boisson et parfois violent, il inspire à sa fille une grande pitié. Malade des nerfs, sa mère sombre dans la dépression puis dans la folie, au point de terminer ses jours à Charenton. Enfant, Marguerite se souvient d’avoir été très tôt sensible aux puissantes contraintes imposées aux jeunes filles de son milieu :

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Une jeune personne comme il faut ne doit pas boire de vin, manger des viandes rouges. […] Elle doit toujours se tenir droite et ne jamais choisir un fauteuil ou un canapé pour s’y asseoir. Elle doit attendre qu’on l’interroge avant de donner son avis et s’abstenir de poser des questions. À table, elle ne doit jamais rien demander. Elle doit éviter de regarder les messieurs plus haut que leurs souliers [3][3] Quand j’étais jeune, Paris, Mercure de France, 1947,....

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Toutefois, si les fameuses « leçons de savoir-vivre » lui sont, dit-elle, administrées « comme des gifles », elle se voit par ailleurs infligée, sur ordre de son père, une éducation plus brutale encore à certains égards :

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Puisque le malheur voulait que je fusse une fille, on m’avait formé le caractère en me faisant risquer tous les dangers que l’on cherche généralement à éviter aux êtres faibles. Je savais monter à cheval, faire des armes, sauter des barrières d’un mètre et suivre les grandes chasses au galop… […] Je me consolais en lisant ou écrivant la nuit. […] Mon père […] n’appréciait que le courage et n’accordait d’attention à ce garçon manqué que lui représentait sa fille, que lorsqu’il le sentait capable d’exécuter un ordre ou de respecter une consigne [4][4] Ibid., p. 15 et 49. !

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Élevée à la dure, Marguerite Eymery est un être fondamentalement double, construit et se construisant comme tel : jeune homme / jeune fille, libre et contrainte, brutal et douce – simple affaire de « rôle », ainsi qu’elle le note elle-même. Dans ce cadre, la lecture et l’écriture prennent la forme d’une véritable rébellion, et la littérature offre la possibilité de se rêver ailleurs, hors de la maison et du jardin, hors du Cros, hors du Périgord.

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La première audace vient tôt. Alors qu’elle a quinze ans, Marguerite décide d’envoyer à Victor Hugo l’une des nouvelles qu’elle a écrites, Premier amour. Le grand homme répond en quatre mots : « Remerciements, applaudissements. Courage, Mademoiselle. » On imagine que la lettre lui a peu coûté, qu’il envoie continuellement des messages de ce genre aux quatre coins d’une France qui rêve, à sa suite, de littérature et de notoriété. Il n’empêche. La jeune fille fait de la réception de cette lettre le coup d’envoi de sa carrière littéraire. Elle se rend à cheval à Périgueux, s’en va trouver le directeur de L’Écho de la Dordogne et lui demande de lui confier le reportage des grandes manœuvres d’automne que l’armée a organisées dans le voisinage. Persuadé que son père écrira les articles, le directeur accepte. Voilà la jeune Marguerite reporter, loin des projets matrimoniaux de Joseph Eymery qui s’est mis en tête de la marier à l’un de ses officiers.

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Elle récidive bientôt en publiant quelques nouvelles puis, en 1880, un premier roman, La Dame des bois, qui paraît en feuilleton dans le journal L’École des femmes. Monsieur de la Nouveauté sera publié la même année. Marguerite Eymery a tout juste vingt ans. L’ésotérisme est à la mode, Victor Hugo lui-même s’est initié aux conversations avec l’au-delà à Guernesey et a fait tourner les tables. Depuis un moment déjà Marguerite prétend qu’elle écrit sous la dictée des esprits, et en particulier sous la dictée d’un dénommé Rachilde, gentilhomme suédois du xvie siècle. Puisque « Rachilde » lui dicte ses œuvres, Rachilde elle sera et signera. Certes, l’histoire est un peu délirante mais cette mystification, tout à fait dans le goût du temps, permet de placer d’emblée l’activité littéraire sous le signe de la fiction, du travestissement et de l’appartenance à un autre temps. Elle permet à la jeune Marguerite de prendre ses distances à l’égard d’une identité problématique, celle que lui ont conférée un père bâtard (rêvant d’un fils pour le venger des vicissitudes de son existence) et une mère folle (rêvant quant à elle d’une « jeune personne » parfaite, à l’image de ce qu’elle, sans doute, a été). Comme Voltaire, Stendhal ou George Sand, Marguerite Eymery quitte un nom, celui que lui a conféré l’état civil, pour un autre grâce auquel elle va pouvoir, seule, se construire une personnalité, un métier, une réputation à elle (ou à lui). C’est bien à cela que la littérature sert ici d’abord, c’est ce puissant désir de métamorphose qu’elle permet, c’est cette rupture avec une identité imposée qu’elle rend possible, même si « Rachilde » pour ressembler beaucoup au prénom de « Mathilde », connote davantage le féminin que le masculin.

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« Qu’est-ce que l’imagination ? demande Rachilde dans Quand j’étais jeune, toujours. C’est […] l’esprit d’à côté, celui de l’autre, c’est la légende qui domine l’histoire [5][5] Ibid., p. 151.. » On ne saurait si bien dire. Autre, à côté, légendaire face à l’histoire vraie, telle entend bien être « Rachilde », dès son entrée en littérature. Bientôt, la jeune femme demande et obtient une autorisation de la préfecture de Police de Paris pour s’habiller en homme et circuler en ville ainsi vêtue, privilège exceptionnel dont jouissent seules à la même époque Madame Dieulafoy, l’une des premières archéologues, Madame de Montifaut, femme de lettres influente qui cultive une image d’Amazone, et l’actrice Sarah Bernhardt. Elle fait par ailleurs imprimer des cartes de visite portant la mention : « Rachilde. Homme de Lettres ». Le pas est sauté, les amarres familiales et périgourdines sont définitivement rompues.

Monsieur Vénus ou l’inversion des sexes

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Au départ, il ne s’agissait que de prouver qu’on était capable d’écrire et de publier. Il s’agit maintenant d’aller plus loin, de tremper sa plume dans le vitriol et le soufre, de laisser la bride à une imagination particulièrement inventive et perverse, cruelle et précieuse. Monsieur Vénus, roman matérialiste est d’abord publié à Bruxelles chez l’éditeur Brancart en 1884 [6][6] Première édition en France : Paris, Félix Brossier,.... Consciente du caractère choquant de la plupart des scènes, Rachilde a imaginé de publier son roman hors de France pour éviter tout problème avec la censure. Il n’empêche que Monsieur Vénus est condamné en Belgique pour outrage aux mœurs. L’auteure se voit menacée de deux ans de prison et de deux mille francs d’amende. Le scandale est considérable et l’hostilité vive chez la plupart des critiques. Des uns, Rachilde reçoit le surnom de « Mademoiselle Baudelaire », des autres celui de « Reine des décadents ». « Elle a dans le cerveau une alcôve où elle fait forniquer Mlle Sapho et M. Ganymède », écrit le poète Jean Lorrain. Mais de quoi s’agit-il ?

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Riche, bien née, aussi élégante que cultivée, Mlle Raoule de Vénérande fait par hasard la connaissance d’un jeune apprenti, Jacques Silvert, qui exerce le métier de fleuriste pour venir en aide à sa sœur Marie. La jeune femme est aussitôt séduite par son physique, mélange de docilité animale et de douceur enfantine qui connote davantage le féminin que le masculin. Dans le face-à-face entre un homme et une femme qui ouvre le récit, Rachilde a d’emblée modifié la donne, inversé les rapports de force, placé le personnage féminin en position de domination sociale et intellectuelle. Bientôt, Raoule de Vénérande installe l’artiste dans un atelier du boulevard Montparnasse ; « homme entretenu », ce dernier attend désormais le bon vouloir de sa maîtresse. À l’homme qui lui a proposé de l’épouser, le baron de Raittolbe, la jeune femme explique que, dégoûtée des hommes, elle rêve de voluptés différentes et qu’elle est pour la première fois bel et bien amoureux d’un homme, « dont l’âme aux instincts féminins s’est trompée d’enveloppe ». S’unissant « de plus en plus dans une pensée commune : la destruction de leur sexe », les amants vont jusqu’à échanger leurs vêtements (Jacques porte la robe, Raoule la redingote) et s’entêtent à inverser les marques sexuelles, jusqu’au vertige, afin de ne former qu’un, « l’individu complet dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en un unique monstre [7][7] Monsieur Vénus, préface de Maurice Barrès, Paris, Librairie... ». Raoule de Vénérande finit par épouser Jacques pour s’assurer son entière et définitive possession. Extrêmement troublé par cette inversion des rôles, Raittolbe tombe amoureux de Jacques et en fait son amant ; puis c’est au tour d’un jeune architecte, Martin Durand de succomber aux charmes de l’inverti. Trompée (comme l’est un homme qui surprend sa femme dans les bras d’un autre), victime de confusions qu’elle a elle-même travaillé à établir, Raoule prie Raittolbe de provoquer le jeune homme en duel et de le tuer. Ce qui est fait. Le bref chapitre xvi qui conclut le roman est « gothique » à souhait :

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À l’hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont toujours clos, il y a une chambre murée. Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en forme de conque, gardée par un Éros de marbre, repose un mannequin de cire revêtu d’un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux, les cils blonds, le duvet d’or de la poitrine sont naturels ; les dents qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard. La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture du cabinet de toilette.

La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit noir, ouvrent cette porte. Ils viennent s’agenouiller près du lit, et, lorsqu’ils ont contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l’enlacent, la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l’intérieur des flancs, correspond à la bouche et l’anime.

Ce mannequin, chef-d’œuvre d’anatomie, a été fabriqué par un juif allemand [8][8] Ibid., p. 286-287..

Carte de visite de Rachilde

BNF, Manuscrits, NAF 28210 (Lettres de Rachilde)

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Monsieur Vénus paraît la même année qu’À Rebours de Huysmans. Il rappelle à certains égards La Vénus d’Ille de Mérimée, les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam ou Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly. À la même époque, Mallarmé publie Hérodiade, André Gide songe à Narcisse et à André Walter tandis que Maurice Barrès s’apprête à montrer du doigt les barbares et à inviter au « culte du moi ». Avec le personnage de Chiffon, Gyp (pseudonyme pris en littérature par Sybille de Mirabeau) pourfend les derniers travers du siècle ; sous les habits de Claudine, Colette va bientôt entrer en littérature dans l’ombre de Willy et Renée Vivien publier son recueil de nouvelles intitulé La Dame à la louve. Oscillant entre réalisme et symbolisme, hésitant entre poésie et roman, l’heure est au défi, à la cruauté, au sang, dont les titres d’ouvrages font un généreux usage. Sur ce point, les arts plastiques ne sont pas en reste, qu’on se rappelle seulement les froids mirages picturaux d’un Gustave Moreau ou les images crues d’un Félicien Rops.

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Trouver à Monsieur Vénus des échos dans la littérature de l’époque, y voir décrite une pathologie du sentiment comme l’aime une fin de siècle à l’esprit « scientifique » ne suffisent pas toutefois à diminuer le caractère profondément étrange et violent du roman et de son sujet. Raoule traite Jacques comme bien des hommes traitent alors les femmes, en en faisant sa chose au nom de l’amour, en l’instrumentalisant et en s’assurant de son éternelle docilité par le mariage. Les détails imaginés par Rachilde pour décrire cet assujettissement et les faibles résistances que le malheureux jeune homme manifeste devant ce qui lui est demandé signifient assez ce qu’elle entend, par le renversement des rôles, dénoncer : ce pitoyable destin des uns, les dominants, et des autres, les dominés ; ce grotesque jeu de rôle qui empêche toute liberté, toute spontanéité et, au bout du compte, tout amour vrai.

Lettre de Rachilde à Maurice Barrès 23 janvier 1889

BNF, Manuscrits, NAF 28210 (Lettres de Rachilde)

Lettre qui évoque la parution de la deuxième édition de Monsieur Vénus, préfacée par Barrès.

Lettre de Rachilde à Maurice Barrès, [1885]

BNF, Manuscrits, NAF 28210 (Lettres de Rachilde)

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Rachilde a trouvé un ton, un sujet, une position : celle de la femme de lettres scandaleuse, qui pose tantôt en cheveux courts et chapeau d’homme, tantôt en fleur vénéneuse, ainsi pour le peintre Van Bever en 1898. Le catalogue de la Bibliothèque nationale de France compte 188 entrées à son nom, parmi lesquelles les éditions originales d’une cinquantaine de romans, dont plusieurs écrits en collaboration ou signés Jean de Chilra. Dentu, Ferenczi, Flammarion, Calmann-Lévy et le Mercure de France figurent parmi ses éditeurs. Au fil de fictions scabreuses, toujours cruelles, parfois sadiques, gorgées d’intérieurs raffinés, de parfums et de bijoux, il s’agit surtout d’interroger les règles de fonctionnement des identités sexuelles, sans faire toutefois l’économie de bien des préjugés dans ce domaine, ainsi que la critique récente l’a souligné [9][9] Voir notamment Diana Holmes, Rachilde : Decadence,....

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L’homme, la femme ? De pathétiques créatures, prisonnières des fortes contraintes attachées à leur sexe et que ni l’un ni l’autre n’arrivent à dépasser. Ailleurs, dans ce fabuleux ailleurs que permet l’alliance de la fiction et du fantasme, d’autres conduites sont heureusement possibles, qui contestent l’étroit carcan du « genre ». Les femmes se font alors hommes et les hommes femmes ; les femmes se font hommes ou femmes pour d’autres femmes comme les hommes hommes et femmes pour d’autres hommes. Androgynie, « gynandrie », homophilie, inceste, zoophilie sont au programme d’une matière romanesque produite à un rythme étourdissant. Tout le monde a peur (ou presque), tout le monde ruse (arme connue des faibles contre les forts), tout le monde fait le mal à la moindre occasion, même s’il est beaucoup question d’amour. Implacable sous ses dehors policés, la société n’est qu’un jeu de massacre.

Rachilde et Barrès : une correspondance amoureuse

Quand ils se rencontrent au milieu des années 1880, Rachilde a vingt-quatre ans, et Barrès vingt-deux. Elle vient de publier Monsieur Vénus, roman androgyne et à scandale ; il n’est encore que l’auteur des Taches d’encre, gazette littéraire et éphémère dont il est l’unique rédacteur. Leur amitié est très vite passionnée, compliquée par leur orgueil d’écrivain(s) et une sensibilité plus cérébrale que sensuelle. En 1886, Rachilde met en scène son ami sous les traits de Maxime de Bryon, le héros d’À mort, tandis que Barrès consacre un article à Rachilde, « Mademoiselle Baudelaire ». La première réédition de Monsieur Vénus (1889) comprend une longue préface de Barrès, l’année même où le « prince de la jeunesse », publie son Homme libre, deuxième volume du Culte du Moi, et devient député boulangiste, l’année aussi où Rachilde épouse Alfred Valette… Leurs chemins se séparent, mais la centaine de lettres qu’ils ont échangées et qui sont conservées dans l’immense fonds Maurice Barrès (BNF, Manuscrits, NAF 28210) racontent leur histoire [10][10] Voir Rachilde – Maurice Barrès. Correspondance inédite,... aussi intime que mouvementée.

Marie Odile Germain
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Dans bien des romans de Rachilde, le dispositif se retrouve, inlassablement filé comme une rengaine, martelé comme une idée fixe que l’on sent durement lestée du poids de l’expérience personnelle. Si elle évite le constat « clinique » (elle a le corps en horreur, et préfère à l’explicite le trouble angoissé de l’implicite), Rachilde n’en appelle pas pour autant à quelque révolution dans les mœurs, bien au contraire. Devant l’impossible conciliation des deux sexes, loin de militer, elle rêve. Prenant le parti de ses héroïnes, quelquefois de ses héros, elle plie fiévreusement le réel à leurs désirs les plus fous. Raoule amoureuse d’un homme auquel elle donne du plaisir sans en recevoir (Monsieur Vénus), Eliante d’un jeune homme qu’elle rêve de voir dans les bras de sa nièce (La Jongleuse) ou Henri d’une sorte d’enfant martyre (La Souris japonaise) rappellent l’aversion profonde de Rachilde pour la norme, les jeux de rôles bien établis, le mariage, le bon sens, l’ordre, et toute forme de règle dans le domaine sentimental. Le paradoxe de ces romans si puissamment contraints est de constituer aussi un pressant appel à la liberté.

Au Mercure de France, Rachilde reporter

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Le nom de Rachilde ne peut toutefois se réduire à la seule production de romans : son œuvre compte aussi des recueils de poésie, des pièces de théâtre, des nouvelles et certains ouvrages pour enfants ; il ne peut pas non plus se réduire à la seule activité de composition. Depuis 1885, « Mademoiselle Baudelaire » a son jour, le mardi, au 5 rue des Écoles où elle a élu domicile. Elle fréquente les cafés à la mode, le Chat Noir et le Café du Soleil d’or, où elle gifle Moréas qui a osé déclarer : « Victor Hugo est un con ». Dans les bureaux du Gil Blas, elle croise Jean Lorrain qui devient son « grand camarade » et qu’elle secourt un soir alors qu’il a été battu à mort dans un hôtel borgne. Parmi ses amis, on compte encore Laurent Tailhade, Victor et Paul Margueritte, Jules Renard ou Verlaine, qu’elle installe un moment chez elle. Rachilde a trouvé son milieu, celui de la littérature telle que la pratiquent des hommes essentiellement, hommes qui réservent un accueil généralement cordial à « l’homme de lettres », mais qui ne peuvent manquer de voir parfois dans ce dernier ce qu’il est, n’en déplaise à son pseudonyme : une jolie femme aux yeux gris, au rire communicatif, au verbe haut et à la main leste, dont les écrits semblent raisonnablement permettre quelques « espérances ».

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La vie sentimentale de Rachilde semble toutefois avoir été sensiblement plus sage que celles de ses héroïnes, et elle-même étonnamment bourgeoise au fond, ce que ne manqueront pas de remarquer, non sans étonnement, la plupart des écrivains qui l’ont fréquentée. Après une passion malheureuse pour le poète Catulle Mendès, Rachilde rencontre en 1885 à Montparnasse, au Bal Bullier, Alfred Vallette, écrivain débutant. En bon disciple de Zola, Vallette s’y est rendu non pour y danser mais pour y observer l’ambiance, têtes titrées et hommes politiques se mêlant à la bohème des peintres, des écrivains et des artistes du quartier. Quatre ans plus tard, un mariage civil fait de Marguerite Eymery Mme Vallette. Rachilde a trente ans. Mariée, l’indomptée, la rebelle, l’insoumise, l’écrivaine sulfureuse qui rêve de défaire le couple, de confondre les sexes et le sexe ? Mariée et bientôt mère d’une petite fille, Gabrielle ? Sans doute possible. Et Vallette de confier à Jules Renard ces propos que celui-ci consigne dans son Journal : « Rachilde et moi, nous nous emboîtons bien cérébralement. Nous sommes égaux […], c’est une femme d’un esprit vraiment hors ligne [11][11] Cité par Claude Dauphiné, Rachilde, femme de lettres.... »

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Si elle continue de produire des romans qui ne changent pas fondamentalement de sujet, Rachilde mène aussi, parallèlement, deux activités d’importance et qui sont liées. Le couple Vallette a en effet présidé à la création d’une revue, le Mercure de France, dont le premier numéro paraît en janvier 1890. Celle-ci va constituer pendant près de trente ans la première revue littéraire du pays et mêler aux grands noms de la littérature d’alors ceux de débutants promis eux aussi à la gloire et soigneusement triés sur le volet [12][12] Fondé en 1672, le Mercure galant change de nom en 1724.... Rachilde et son mari habitent désormais le 26 de la rue de Condé, dans le 6e arrondissement, où le Mercure a ses bureaux et le couple un confortable appartement de fonction. Des célèbres « mardis » qui s’y tiennent, il reste des témoignages, enthousiastes ou moqueurs : ainsi dans le Journal de Paul Léautaud, par exemple, qui fut secrétaire au Mercure, et se répandit en propos perfides contre l’écrivaine, brocardant notamment ce qu’il appelle « le guignol Rachilde » ; ou encore dans le Journal de Jules Renard, qui fut, lui, un familier plus sincère. Dans le Mercure du 1er décembre 1935, Léon-Paul Fargue donne du salon la description suivante :

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Ces réunions célestes avaient lieu à la fin de la journée. Au bout d’une heure, le petit salon était devenu une tabagie. L’air y était épais comme une miche. On se voyait à peine. Les grands personnages y semblaient peints sur un fond de brouillard, comme les génies du Titien ou de Rubens, au point que Vallette fut un jour tout à fait obligé d’acheter un appareil à absorber la fumée. Il nous fut alors possible de voir nos grandes personnes, autrement que dans les formes de fantômes : Remy de Gourmont […], Henri de Régnier […], Valéry, tout en traits vigoureux et en nerfs, la moustache en pointe, déjà maître d’une conversation qui cloquait d’idées ; Marcel Schwob, plein de lettres et de grimoires […], Pierre Louÿs, qui avait un des plus jolis visages de l’époque […], Alfred Jarry, […], Paul Fort […], Jean Lorrain, […] aux yeux poilus et liquides […], les mains baguées des carcans, des ganglions et des cabochons de l’époque […], Jean de Tinan, Philippe Berthelot, Édouard Julia et tant d’autres, ceinturés dès la porte d’un coup de lasso par le grand rire de Rachilde [13][13] Cité par Claude Dauphiné, op. cit., p. 78-79. !

Lettre d’Alfred Vallette et Rachilde à Maurice Barrès, 15 décembre 1893

BNF, Manuscrits, NAF 28210 (Lettres de Rachilde)

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Les femmes sont également nombreuses à fréquenter le salon des Vallette, non seulement à titre d’épouses (Mme Berthelot ou Mme Jane Catulle Mendès par exemple) mais aussi à titre de femmes de lettres, telles la sulfureuse Liane de Pougy, la poétesse Lucie Delarue-Mardrus ou encore, ce qui étonne un peu, la journaliste militante Séverine. Le positionnement idéologique du salon n’évoluera guère : nombre de ses membres ont été anti-dreyfusards et affichent, avant la Première Guerre mondiale, un patriotisme bon teint ; un relatif conservatisme, qui prend pour certains les couleurs troubles de l’anarchisme de droite, le caractérise ensuite, même s’il compte dans ses rangs des personnalités moins marquées politiquement. Il n’en faut pas moins souligner l’évident talent de « découvreurs » que partagent Alfred Vallette et sa femme. Mallarmé et Hérédia publient dans le Mercure avant que la maison d’édition du même nom, qui est créée dans le sillage de son succès, ne publie Gide, Claudel, Colette et Apollinaire – qui, dit-on, aurait reçu sa célèbre blessure à la tête alors que dans sa tranchée il lisait le Mercure de France.

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Rachilde tient salon mais elle tient aussi la chronique des romans du Mercure. À partir de 1914, elle partagera le travail avec Henriette Charrasson et abandonnera définitivement son poste de chroniqueuse en 1925, après trente-cinq années au cours desquelles elle aura lu en moyenne une trentaine de romans par mois. Dans ses deux ouvrages consacrés à Rachilde, Claude Dauphiné cite abondamment les chroniques de Rachilde dans le Mercure. Celles-ci constituent non seulement un remarquable état des lieux du domaine littéraire entre deux siècles, mais permettent aussi d’entendre, derrière les jugements portés, la singulière poétique de celle qui tient la plume. Rachilde « homme de lettres », dont les propos ne portent jamais la moindre marque grammaticale du féminin, manifeste à l’égard des femmes de lettres un mépris assez général et bien peu trouvent grâce à ses yeux.

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Toutes ces femmes de lettres, avec ou sans lettres, sont en général sorties de leur intimité pour monter sur les planches de la littérature en des costumes de commères de revue. Elles sont amusantes, troublantes, intéressantes, quelquefois navrantes, déconcertantes, exaspérantes, jamais touchantes dans la bonne acception du mot, parce que, pour être touchantes, il faut que l’on porte en soi une pureté absolue d’intention, quoi qu’on entreprenne [14][14] Ibid., p. 57 (Mercure de France, 16 février 1912)..

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Pour ce qui la concerne, elle avait déclaré dans la préface de Madame Adonis :

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On a tort d’être femme de lettres. Il y a toujours mieux à faire. Pour les unes, la prostitution, hygiène de la société. Pour les autres, le mari […]. Je suis androgyne des lettres.

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Rachilde brocarde les poésies d’Anna de Noailles et de Gérard d’Houville, moque les romans de Marcelle Tynaire et de Colette Yver, malmène Renée Vivien et Nathalie Barney, mais accorde quelque sympathie à Gyp. De treize ans plus jeune qu’elle, Colette seule retient d’emblée son attention, attention qui ne se démentira pas. À l’égard des hommes de lettres, Rachilde n’a guère la dent moins dure. Si elle apprécie les vastes fresques d’un Roger Martin du Gard, d’un Georges Duhamel ou d’un Jules Romains, elle n’aime guère Gide ou Mauriac et donne du roman de Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, qui reçoit le prix Goncourt en 1920, un compte rendu assez ironique :

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Rendre compte d’un ouvrage sans intrigue… de feuilleton, sans réalisation immédiate ou provoquée par l’auteur, est-ce possible sans le déflorer ?… Il ne s’agit pas ici d’un roman, mais de la chronique d’une société. On consacre trente pages à la description d’un dîner, dix pages à la façon dont il convient d’assortir des écharpes à une toilette, et aussi à des cérébralités. Cela sent terriblement la mentalité d’avant-guerre ; on devine que l’auteur de ce livre n’a pas bougé ni évolué […]. Au moins a-t-il l’excuse de se lever très tard, entre cinq et six heures du soir, et de rêver, la nuit, aux lumières des lustres ou des plafonniers opalescents des boudoirs. Quand on calfeutre de rideaux violets ses fenêtres, que l’on trouve vulgaire d’ouvrir toutes grandes sur l’azur du ciel, il arrive des choses étranges et l’art perd en gravité ce qu’il gagne en délicatesse [15][15] Ibid., p. 112 (Mercure de France, 1er janvier 1920....

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À l’évidence, Rachilde, qui voit surtout en Proust un grand mondain venu à la littérature par ennui, a d’autres sympathies. Dans Alfred Jarry, le Surmâle des lettres, elle rend hommage à un auteur pour lequel Vallette et elle-même se sont dépensés sans compter. Paru en 1929, Portraits d’hommes comprend seize chapitres consacrés à des écrivains que Rachilde apprécie, qu’elle fréquente depuis longtemps et qui comptent, pour un certain nombre d’entre eux, parmi ses amis chers. Willy, Lorrain, Samain, Verlaine, Tailhade et Moréas, mais aussi Barrès, Renard, Gourmont, Léautaud, Dumur, Tinan et Delafosse lui semblent dignes de passer à la postérité. L’idée de faire pareil pour ses contemporaines, sur le modèle des Portraits de femmes (1844) de Sainte-Beuve, auquel elle emprunte son titre, ne semble pas lui être venue.

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À la fin des années 1920 et pendant les années 1930, la notoriété que Rachilde a acquise par son œuvre romanesque, le réel pouvoir que lui ont conféré ses chroniques et ses « mardis » s’effritent. Le Mercure de France se fait peu à peu voler la vedette, ou pour le moins la première place : dirigée par André Gide, la Nouvelle revue française travaille à la diffusion d’une littérature d’un autre type, plus ouverte sur le monde, plus sensible aux questions d’actualité. Âgée désormais d’une soixantaine d’années, Rachilde, qui sent disparaître le monde littéraire qu’elle a connu autrefois et dont elle a été l’une des voix les plus hardies, se crispe. Généreusement fêtée par les uns, elle est conspuée par les autres, qui lui reprochent son antiféministe, son patriotisme aux relents barrésiens, ses romans qui portent la marque d’une esthétique dépassée. Il est vrai qu’elle déteste les avant-gardes, honnit les dadaïstes, méprise les étrangers et n’en fait pas mystère. La presse rapporte quelques-uns de ses éclats, telle son hostilité au surréalisme qui l’a conduite, en 1925, à gifler publiquement Max Ernst.

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En 1928, elle a publié Pourquoi je ne suis pas féministe, dans la collection « Leurs raisons » dirigée par André Billy. Elle n’y dissimule pas son dédain pour les femmes et fustige leur profonde inculture, leur manque de pudeur ou encore leur façon de suivre bêtement la mode. Le texte est toutefois émaillé de nombreuses confidences qui expliquent les positions singulières qu’elle a elle-même adoptées :

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Je n’ai jamais eu confiance dans les femmes, l’éternel féminin m’ayant trompé d’abord sous le masque maternel, et je n’ai pas plus confiance en moi. J’ai toujours regretté de ne pas être un homme, non point que je prise davantage l’autre moitié de l’humanité mais parce qu’obligée, par devoir ou par goût, de vivre comme un homme, de porter seule tout le lourd fardeau de la vie pendant ma jeunesse, il eût été préférable d’en avoir au moins les privilèges, sinon les apparences.

N’étant, hélas ! ni de la race des femelles, seules créatures vraiment indispensables à la vie normale, ni de la race des courtisanes, qui sont également nécessaires à l’existence d’une société […] puisqu’elles en sont le plus bel ornement, je me contente de demeurer un reporter, c’est-à-dire de rester neutre en prenant des notes sans prendre parti [16][16] Paris, Aux éditions de France, 1928, respectivement....

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Seule, unique en son genre, à jamais séparée du masculin comme du féminin par le fait de l’éducation singulière qu’elle a reçue, neutre, « androgyne » disait-elle dans la préface de Madame Adonis, telle est la légende que Rachilde a construite de toutes pièces et qu’elle répète inlassablement.

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Le 23 avril 1953, meurt à Paris, au 26 de la rue de Condé, Marguerite Eymery, veuve Vallette, âgée de quatre-vingt-treize ans. Depuis quelques années, celle que la littérature connaît sous le pseudonyme de Rachilde ne publie plus ; quant à Mme Vallette, infirme, presque aveugle, vivant désormais dans la gêne, elle continue d’habiter l’appartement de fonction de son mari, mort depuis une vingtaine d’années.

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Les années 1950 sont celles de l’existentialisme et des débuts du nouveau roman. En 1953, Marguerite Duras publie Les Petits Chevaux de Tarquinia et Nathalie Sarraute Martereau ; Marguerite Yourcenar a fait paraître Les Mémoires d’Hadrien deux ans auparavant, Simone de Beauvoir publiera Les Mandarins l’année suivante. En littérature, les femmes sont désormais plus nombreuses, actives, visibles et reconnues que jamais. Sans doute ne savent-elles pas grand-chose de celle qui meurt cette année-là ; tout au plus associent-elles son nom à quelque temps ancien, à quelque état lointain de la littérature qui ne les concerne pas. À sa façon, qui peut déplaire, Rachilde a pourtant tracé un sillon, frayé un chemin : pour la première fois ses romans ont interrogé le dur carcan des sexes ; ils ont quitté le champ convenu du sentimental, du maternel et de l’idéal pour le fantasme, la cruauté et le sang ; son activité critique a de même placé pour la première fois une femme au centre du champ littéraire et lui a conféré un réel pouvoir, même si pour ce faire elle s’est travestie en homme. De toutes ses forces, Rachilde a voulu construire en littérature un nom et une œuvre, exister par la fiction, vivre pour elle et, au-delà du bien et du mal, être parfaitement indépendante. Sur ce point au moins sa réussite est incontestable : Rachilde a vengé Marguerite Eymery de sa terrible enfance.

Lettre de candidature de Vrain Lucas à la Bibliothèque

BNF, Manuscrits, Archives modernes 120, Demandes d’emploi

Notes

[1]

Paris, Mercure de France, 1942, p. 64.

[2]

Certaines informations biographiques ainsi que quelques citations sont tirées des deux ouvrages de Claude Dauphiné, Rachilde, femme de lettres 1900, Périgueux, Pierre Fanlac, 1985 et la version revue et augmentée du même ouvrage, Rachilde, Paris, Mercure de France, 1991.

[3]

Quand j’étais jeune, Paris, Mercure de France, 1947, p. 13.

[4]

Ibid., p. 15 et 49.

[5]

Ibid., p. 151.

[6]

Première édition en France : Paris, Félix Brossier, 1889.

[7]

Monsieur Vénus, préface de Maurice Barrès, Paris, Librairie Française, 1902, respectivement p. 107, 134 et 215.

[8]

Ibid., p. 286-287.

[9]

Voir notamment Diana Holmes, Rachilde : Decadence, Gender and the Woman writer, Oxford, New York, Berg, 2001 et Regina Bollhalder Mayer, Sexe et identité chez Rachilde, Paris, Honoré Champion, 2002.

[10]

Voir Rachilde – Maurice Barrès. Correspondance inédite, 1885-1914, éd. et préf. par Michael R. Finn, Brest, Centre d’étude des correspondances et journaux intimes des xixe et xxe siècles, CNRS, Faculté des lettres, 2002.

[11]

Cité par Claude Dauphiné, Rachilde, femme de lettres 1900, op. cit., p. 83.

[12]

Fondé en 1672, le Mercure galant change de nom en 1724 et, sous le nom de Mercure de France, paraît jusqu’en 1825. La revue fondée par Vallette en 1890 cessera de paraître en 1965.

[13]

Cité par Claude Dauphiné, op. cit., p. 78-79.

[14]

Ibid., p. 57 (Mercure de France, 16 février 1912).

[15]

Ibid., p. 112 (Mercure de France, 1er janvier 1920).

[16]

Paris, Aux éditions de France, 1928, respectivement p. 6 et 84.

Plan de l'article

  1. Devenir « Rachilde »
  2. Monsieur Vénus ou l’inversion des sexes
  3. Au Mercure de France, Rachilde reporter

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