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Revue de la BNF

2010/2 (n° 35)


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Lettre de Sophie de Monnier à Mirabeau, jeudi 30 mars 1780
BNF, Manuscrits, NAF 13189, f. 137 r°
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Émilie prétend qu’il ne fallait que trois ans de veuvage pour redevenir fille. Si cela était vrai, tu aurais encore un pucelage à prendre, et cela me ferait un grand plaisir, mais je meurs de penser qu’une couche à la traverse [un accouchement difficile] me nuise beaucoup, et tu aimais tant ma conformation que je serais désolée si tu ne la retrouvais plus[1][1] Lettres inédites de Sophie de Monnier à Mirabeau (1775-1781),... ! »

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Est-ce quelque fille de mauvaise vie qui écrit à son souteneur ? C’est une fille de famille qui est enfermée dans une maison de correction et qui s’adresse à celui avec qui elle s’est enfuie dans une folle cavale à l’étranger et dont elle attend un enfant. Ils ont été rattrapés. Fils de famille lui aussi, l’amant est enfermé de son côté. Des complicités leur permettent de correspondre. L’écriture est hâtive, vif l’espoir de retrouvailles.

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Cent six lettres de Sophie de Monnier à son amant Mirabeau sont entrées en 1949 à la Bibliothèque nationale [2][2] BNF, Manuscrits, NAF 13189, 377 f. Trois d’entre elles.... Rédigées dans une époque de crise sociale où réel et romanesque se confondent souvent, elles restituent la trame vibrante d’une passion tragique.

Le roman d’une passion

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Gabriel Honoré Riquetti n’est encore qu’un fils de famille en rupture de ban, poursuivi par la hargne de son père, le marquis de Mirabeau, rendu célèbre par son traité, L’Ami des hommes, et son engagement parmi les physiocrates. La laideur et le débraillé du fils déplaisent au père. « L’Ami des hommes ne fut celui ni de sa femme ni de ses enfants » : le fils peut être laid, il ne manque ni de répartie ni de séduction. Comme il dépense trop, le marquis le fait interdire et assigner à résidence. Le premier écart du jeune homme, qui s’éloigne de son lieu d’assignation, entraîne une lettre de cachet : il est enfermé au château d’If, puis au château de Joux, près de Pontarlier. La captivité lui semble plus douce dans le Jura que dans la Méditerranée : il peut fréquenter les salons locaux. Il y rencontre la belle Marie-Thérèse Sophie Richard de Ruffey, fille d’un président à la chambre des comptes de Dijon. Née dans un milieu cultivé, on a pu songer à elle comme seconde épouse de Buffon, mais elle est contrainte par la famille à épouser le vieux marquis de Ruffey, collègue du père. Sophie a vingt ans, le marquis cinquante de plus. Mirabeau s’est lui-même marié sur un coup de tête et n’a pas trouvé dans sa jeune épouse la compagne qu’il espérait. Sophie de Ruffey et Mirabeau se découvrent et s’aiment. La rencontre est passionnelle. L’ennui de la belle mal mariée fait écho à celui du prisonnier mal-aimé. Leur liaison scandalise les deux familles, l’aristocratie locale et le gouverneur de la prison qui se choque aussi de la publication d’un Essai sur le despotisme à Neuchâtel par son prisonnier. Gabriel doit fuir dans la Suisse voisine, sans trop s’éloigner de Sophie. Le 24 août 1776, elle le rejoint et, de Bâle, ils prennent la route de Rotterdam. Ils s’installent à Amsterdam sous le nom de comte et comtesse de Mathieu. Gabriel gagne la vie du couple en travaillant pour les libraires hollandais qui fournissent alors toute l’Europe en livres interdits.

Lettre de Sophie de Monnier à Mirabeau, jeudi 30 mars 1780

Sur ce feuillet, Sophie de Monnier a dessiné le plan du couvent des Saintes-Claires à Gien.

BNF, Manuscrits, NAF 13189, f. 138 r°
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Les amants d’Amsterdam sont pourtant rattrapés par la réalité française. Un policier venu de Paris les espionne. Le 17 mai 1777, avec l’accord des autorités locales, ils sont arrêtés et ramenés en France. Mirabeau prend le chemin de Vincennes, Sophie, qui est enceinte, celui d’une maison de discipline, rue de Charonne. Séparés, livrés à la solitude et à la chasteté, ils s’écrivent frénétiquement. Un inspecteur de police se montre assez compréhensif pour servir d’intermédiaire. Après la naissance de sa fille, baptisée Gabrielle-Sophie, le 18 juin 1778, Sophie quitte la rue de Charonne pour le couvent des Saintes-Claires de Gien, sous le nom de marquise de Malleroy. Les noms d’emprunt ne relèvent pas de la seule clandestinité, l’honorabilité des familles y recourt pareillement. La correspondance continue, sur laquelle la police ferme les yeux. Une double correspondance même, puisque les contenus montrables sont doublés d’interpolations secrètes au jus de citron. Les amants mettent ensuite au point un code secret pour les noms propres et pour tout ce qui doit rester entre eux. Ils rêvent d’une fuite nouvelle vers l’Angleterre. Mais leur fille succombe avant d’avoir atteint trois ans. En janvier 1781, Mirabeau est libéré du château de Vincennes et organise une escapade à Gien. Trousseau de clefs, chaussons silencieux, complicités : Sophie a tout prévu pour se retrouver dans les bras de Gabriel. Durant cinq jours, il se cache dans le couvent. Ce sont leurs dernières étreintes. Tandis que Gabriel est repris par une frénésie d’activités, Sophie organise son existence dans le cloître, puis en 1783, après la mort de son mari, dans un logement près du couvent. Elle envisage de refaire sa vie. Elle se fiance à un ancien capitaine de cavalerie, veuf, mais celui-ci meurt de tuberculose avant le mariage. Sophie choisit de ne pas lui survivre. Elle se suicide le 8 septembre 1789. Mirabeau est alors devenu un personnage clef de la vie politique française. Comme le dira Victor Hugo, la première partie de sa vie est remplie par Sophie, la seconde par la Révolution. Un orage politique succède à un orage domestique.

Lettre de Sophie de Monnier à Mirabeau, 1780

Exemple d’emploi du code secret des amants et notation sur les vêtements de la petite fille décédée.

BNF, Manuscrits, NAF 13189, f. 183 r°

S’écrire derrière les murs

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Les lettres des deux amants n’ont pas eu le même destin. La célébrité de l’orateur a fait publier par Pierre Manuel, dès 1792, ses Lettres originales écrites du donjon de Vincennes. Mais les missives les plus intimes sont exclues de la publication. Elles ont été sans doute détruites. De nombreuses lettres de Sophie sont récupérées par Gabriel Lucas de Montigny, petit-fils du fils adoptif de Mirabeau et biographe de l’ancêtre illustre. Elles ont été mises à la disposition de Paul Cottin, bibliothécaire à l’Arsenal, qui en tire la matière de deux ouvrages : Sophie de Monnier et Mirabeau d’après leur correspondance secrète inédite (1775-1789), paru chez Plon en 1903, puis Lettres inédites de Sophie de Monnier à Mirabeau (1775-1781), recueil d’articles de la Nouvelle Revue rétrospective parus en 1903 et 1904 publié aux bureaux de la Revue. Le mérite de Paul Cottin est d’avoir transcrit un grand nombre de lettres et d’avoir percé, avec l’aide d’un officier du renseignement, le code secret des amants. Le lecteur d’aujourd’hui est en revanche étonné de constater les coupures imposées aux textes sans marque d’intervention et le ton moralisant du commentateur qui refuse de reproduire les gravelures de Gabriel et même de Sophie ! Paul Cottin se montre peu sensible à la liberté de pensée et de vie d’une jeune femme d’autrefois qu’il juge « névrosée ». Alors que son suicide final reste en harmonie avec son indépendance morale, il la croit assagie à la fin de son existence, « revenue à une appréciation plus équitable et plus saine des hommes et des choses ». Il lui imagine même un autre destin. Mariée à un homme de son âge, elle serait devenue « une femme accomplie, une excellente épouse » ! Tout serait rentré dans l’ordre. C’est dire que beaucoup reste à faire pour connaître Sophie de Monnier.

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La collection du département des Manuscrits, complétée par les publications de Paul Cottin, offre d’abord un témoignage sur les pratiques épistolaires d’une époque où le papier est rare, la poste incertaine et où la copie manuscrite reste habituelle. Les lettres évoquent la fabrication d’une encre de fortune avec des clous mis à rouiller dans du vinaigre, tandis que le manque de papier se laisse voir dans la graphie confuse qui noircit tous les coins de la page ; les épistoliers ne veulent pas renoncer à l’impression d’une conversation libre. Les lettres mettent pourtant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines à parvenir à destination. Elles dépendent du bon vouloir des intermédiaires. Quand elles se font attendre, les prisonniers s’impatientent. Le grand reproche est le silence, la paresse à écrire, la longueur réduite des messages. Le début des lettres est souvent consacré à une récapitulation de ce qui a été envoyé et reçu par chacun. Un numéro leur permet de se retrouver dans cette comptabilité épistolaire. Les manuscrits ont été pliés pour l’envoi et parfois déchirés au moment de l’ouverture. Les adresses portent des pseudonymes ou les noms de ceux qui ont servi de boîte à lettres. Aux premières marques d’usage se sont ajoutées les détériorations ultérieures. Dans l’état actuel, plusieurs lettres sont incomplètes et la chronologie proposée par le collectionneur n’est pas certaine.

Un second témoignage porte sur la double condition de prisonnier et de recluse. Ce ne sont pas des êtres brisés par la contrainte sociale. Ils semblent réagir par un surcroît de vie. Privés de liberté, Sophie et Gabriel restent d’une énergie qui étonne. Ils transforment leur immobilité en activité permanente. Quand elle écrit : « je suis écrasée d’occupations », c’est moins une plainte qu’une revendication. Durant les premiers mois de captivité, Sophie est enceinte, mais ne souffre pas de sa grossesse, elle est seulement étonnée de se sentir aussi gênée : « le moindre cordon me gêne ». Elle fait faire des achats de toile, de fil, de taffetas, de broderie et coud pour elle, pour sa fille, pour Gabriel. Elle confectionne des objets : bourses, sacs à ouvrage. Elle lit, elle écrit, elle gère ses finances et celles de son amant, fait vendre quand il le faut bijoux et vêtements de luxe, elle suit les procédures, entretient des relations avec sa famille. Elle accompagne Gabriel dans ses créations intellectuelles et essais littéraires. Elle se laisse convaincre par lui de rédiger ses propres mémoires. Elle pratique donc les activités féminines traditionnelles, mais s’approprie parallèlement une maîtrise du temps et de la mémoire par l’écriture. Ses lettres sont souvent passionnées et compulsives, elle avoue ne pas toujours savoir se relire, confidence qui excuse le lecteur d’aujourd’hui qui butte sur les pages sans alinéa et sur une graphie hâtive. Mais l’émotion n’est pas son seul régime d’écriture, elle compose aussi en femme qui essaie de conquérir son indépendance et de comprendre son existence. À travers ses lettres, on suit les activités de Mirabeau qui a pris l’habitude en Hollande de subvenir à ses besoins par des travaux de librairie. Il traduit du latin Tibulle et de l’italien Boccace, compose des romans érotiques dont l’écoulement est certain, restitue leur aventure dans une série de dialogues, les Amours de la marquise de M** et du comte de ***, sans abandonner ses ambitions d’écrivain politique. Il utilise le fils d’un porte-clefs de Vincennes comme copiste, demande aussi à Sophie de le relire, de faire des copies des manuscrits et de lui fournir des matériaux par ses propres souvenirs. Paul Cottin peut justement le décrire comme « grand dévoreur de livres, et de livres de toutes sortes, grand preneur de notes, grand liseur de journaux ».

Une femme libre

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Au-delà du document sur les conditions de vie, la correspondance constitue un apport exceptionnel à l’histoire des sensibilités et des mentalités. Elle donne à voir une femme amoureuse qui prétend conquérir une identité nouvelle. Condamnée par sa famille à vivre avec un homme âgé, réduite à la passivité par la société, elle a découvert avec Gabriel un amant sans doute, mais surtout un compagnon avec qui elle peut imaginer un avenir différent. Doivent-ils s’en remettre au temps et attendre le décès du marquis de Monnier qui libérera Sophie ou bien défier à nouveau la société en s’enfuyant à l’étranger ? Mirabeau bâtit aussi des projets sans sa maîtresse, il s’imagine officier, affirmant classiquement sa noblesse. Quand il est libéré de prison, il se lance dans de nouvelles aventures amoureuses, Sophie doit progressivement, douloureusement renoncer à l’union fusionnelle dont elle avait rêvé, qu’elle avait cru vivre par la correspondance. Dans cette relation épistolaire, elle a changé de nom. Le prénom de leur fille réunit leurs deux noms, Gabrielle-Sophie. Elle devient elle-même Sophie-Gabrielle, s’identifiant à celui qui l’a révélée à elle-même, qui lui a donné une nouvelle identité. Le lecteur moderne est frappé par la multiplicité des noms par lesquels elle s’adresse à son correspondant. « Cher, bien cher ami, amant, époux ! » Elle affirme à la fois une passion érotique et un choix moral. Ce sont des dizaines et des dizaines d’appellations différentes, de diminutifs, de termes tendres, qui apparaissent, d’une lettre à l’autre, comme si la relation s’inventait en permanence et refusait de se limiter aux catégories sociales de la langue. La création verbale dit le refus d’une conjugalité répétitive, elle proclame la force de l’imagination amoureuse, l’incessant renouvellement du lien : amant adoré, mon bien aimé, aimable ami, mon ange, mon bien mon seul et unique bien, cher bonheur, bonheur de ma vie, coco, mon cœur, délices de ma vie, fanfan d’ange, mon joujou d’amour, mon bon joujou, mami, mami bon et cher, mimi, minet, mimi tendre, mon minou, minou cher minou doux, mimi d’ange, mon fanfan, mon époux, mon enfant, mon poulet, mon poulet tendre, mon tout, mon toutou. La liste pourrait être prolongée. Le langage semble inépuisable à se faire caresse, à susciter la présence malgré la séparation, à diversifier les modalités de la relation.

La séparation est aussi à l’origine de rituels fétichistes. Nous avons la photographie, les siècles avaient la miniature. Sophie possède jalousement un portrait de Gabriel, elle hésite entre le contact et la vue : doit-elle le porter sur elle pour le sentir ou bien le mettre à distance pour le voir ? Elle le nomme « l’inséparable ». Il est d’abord emmailloté dans sa poche : « ce qui m’empêchait de le voir quand je voulais. En conséquence je l’ai cousu sur une espèce de petite pelote à montre, et il est sur ma cheminée, tout près de moi, et nous nous regardons. » La scène marque un glissement du souvenir du contact physique à une relation qui entérine la distance, de l’étreinte au regard. Les mèches de cheveux sont jalousement conservées, tressées et maniées. Les gestes du travail manuel constituent un véritable culte privé qui associe les amants séparés, qui les rapproche de leur fille. La grossesse, puis les premières années de l’enfant, mis en nourrice, nous renseignent sur la sensibilité des parents. Ils se soucient à court terme du bien-être de Gabrielle-Sophie, sont avides de nouvelles dès qu’elle est éloignée, se réjouissent de son développement, cherchent des ressemblances entre elle et ses parents, envisagent son éducation future. Ils la conçoivent comme une enfant de sang noble, quoique née en dehors des liens du mariage, supérieure à ses compagnons de jeu, de même que Sophie reste marquise et prétend garder ses distances à l’égard des domestiques dont elle doit s’assurer la complicité.

« Table déchiffrante » du code secret des amants

Table établie par Paul Cottin, dans Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur correspondance secrète inédite (1775-1789), Paris, Plon, 1903, p. LXVI.

BNF, Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme, 8-Ln 27-49717
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Parents au courant des débats contemporains, ils se soucient de faire inoculer la petite fille : l’inoculation est l’ancêtre de la vaccination pour préserver de la variole, dite alors petite vérole. Médecins et théologiens ont polémiqué rudement sur l’utilité et la légitimité de cette prévention qui consistait à provoquer la contamination. Les risques de la technique étaient élevés, mais, à la suite de Voltaire dans les Lettres philosophiques, les encyclopédistes s’étaient engagés en sa faveur. La mère regrette les retards, les « lambinaisons » et « lambineries » du médecin, elle insiste : « Je voudrais cependant bien que sa vie et sa figure fussent quittes de la petite vérole. » Mirabeau lui-même portait sur son visage les traces de la maladie et saura en faire son image de marque durant la Révolution. Ce n’est pourtant pas de la petite vérole que la petite meurt le 23 mai à La Barre, près de Deuil, mais de fièvre et de convulsions. La mère avertit le père : « Tu n’as plus de Sophie, hélas ! » Le deuil redouble la séparation : « Si nous avions été ensemble, nous aurions mieux supporté tous deux le poids qui nous accable. » Les techniques de consolation sont variées. Les parents peuvent se réjouir que l’enfant échappe par la mort aux incertitudes de la bâtardise et aux intentions inquiétantes des familles officielles : « Nous pouvions lui être enlevés et la laisser entre les mains de nos ennemis, et il vaut mieux qu’elle soit morte que d’y rester. » Mais ils regrettent ce décès loin de leurs yeux, ils auraient préféré être sûrs qu’elle n’a manqué de rien dans sa maladie. Un sursaut de confiance permet à Sophie d’affirmer : « Nous aurons d’autres enfants. » Ce deuil marque pourtant aussi la fin du lien physique entre les amants. Alors que les objets fétiches sont si importants pour perpétuer l’illusion du contact physique avec son amant, Sophie préfère qu’ils renoncent l’un et l’autre à tout souvenir matériel de la petite fille disparue. « En écrivant au b. [banquier qui sert d’intermédiaire avec la nourrice], j’avais une forte, mais bien forte envie de le prier de me faire avoir quelques hardes qui eussent servi à ma fille. » Elle écarte ce premier mouvement et explique au père : « Cela n’aurait servi qu’à nourrir ta douleur, j’ai donc mandé qu’on laissât tout à la nourrice. » La souffrance est pourtant là : il suffit qu’elle aperçoive des petits chats en train de jouer ou un enfant Jésus dans une représentation pieuse pour fondre en larmes.

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À travers ces drames, nous lisons la vérité d’une femme étonnamment courageuse, libérée de bien des préjugés et des illusions. C’est une lectrice de Rousseau et de Voltaire. Du premier, elle se passionne pour La Nouvelle Héloïse, mais elle refuse de dépasser l’effervescence amoureuse de la première partie et ne peut accepter l’assagissement du désir dans le mariage de raison. À Pâques 1780, elle fait ses oraisons dans le roman de Rousseau : « Je le lis toujours avec plaisir parce que j’aime Saint-Preux et que je trouve dans leur style quelque chose de la tendresse du tien et de tes douces idées ; mais cette Julie m’impatiente parce qu’elle ne l’aimait pas assez et qu’elle connaît d’autres devoirs que ceux de l’amour. » Au même moment, le marquis de Sade, prisonnier, se réclame de Wolmar pour se conforter dans son athéisme, sans retenir l’éventualité d’une conversion du mari de Julie au dénouement de la fiction. Sophie se fixe sur le début du roman pour s’imaginer une Julie fuyant avec Saint-Preux dans la propriété anglaise proposée par milord Édouard. Elle se veut meilleure amoureuse que l’héroïne de Rousseau, détachée de toute foi religieuse. La lectrice du Dictionnaire philosophique corrige La Nouvelle Héloïse. Il y a quelque malice blasphématoire dans l’affirmation de faire ses oraisons durant les saints jours de Pâques dans un roman d’amour. Une des années suivantes, le sacrilège est sans équivoque : « J’ai fait mes Pâques le jeudi et mangé du jambon le vendredi saint. » D’autres lettres sont aussi nettes sur les convictions intimes de l’épistolière, allant au-delà du simple apaisement des terreurs traditionnelles de la mort : « Si je croyais à une providence, cela me ferait craindre, mais je sais assez que le hasard seul conduit tout pour ne pas m’en effrayer, et puis ces pensées-là sont trop tristes pour les nourrir quand elles ne sont pas indispensables. » Enfermée aux Saintes-Claires de Gien, elle observe sans indulgence les religieuses qui l’entourent : « Il est mort ici une religieuse imbécile : elles le sont toutes, mais celle-là l’était absolument. » Son expérience de mère en deuil donne un accent de colère à son anticléricalisme, quand elle voit des paysans apporter au couvent un nouveau-né prématuré. Les religieuses déposent l’enfant sur une relique. « J’ai eu envie de rire de leurs simagrées. » Ce rire, chargé de larmes, et la peine de « voir ces pauvres gens » sont de vraies réactions voltairiennes. On regrette d’autant plus les aveux proprement érotiques qui ont été écartés par la pudibonderie de Paul Cottin et semblables. Mirabeau, en train de composer ses romans pornographiques, devait multiplier des provocations, tandis que Sophie se préparait à des retrouvailles amoureuses.

Le manuscrit NAF 13189 réserve d’autres surprises à celui ou celle qui prendra le temps de s’y plonger, de déchiffrer systématiquement les documents et de reconstituer, autant que faire se peut, la réalité morale d’une rencontre exceptionnelle entre un homme qui a forcé les portes du Panthéon et une femme à qui son temps a interdit de donner sa pleine mesure.

Notes

[1]

Lettres inédites de Sophie de Monnier à Mirabeau (1775-1781), publiées par Paul Cottin, Paris, Aux bureaux de la Nouvelle Revue rétrospective, s.d., p. 107.

[2]

BNF, Manuscrits, NAF 13189, 377 f. Trois d’entre elles ont fait l’objet d’une acquisition ultérieure et ont été insérées dans le recueil.

Plan de l'article

  1. Le roman d’une passion
  2. S’écrire derrière les murs
  3. Une femme libre

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