CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.
Né à Saulieu, abbé, philologue, membre de l’Académie française et de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, garde des Imprimés de la Bibliothèque du roi, professeur au Collège royal, censeur royal, il cumula un grand nombre de fonctions du monde culturel, qui firent de lui un personnage central du Paris des Lumières.

1Obéissant plus que tout autre écrit aux règles de la bienséance, les éloges académiques posthumes n’en contiennent pas moins de profondes vérités. Plus encore au Siècle des lumières, où la sociabilité est souveraine, on sait y magnifier les talents réels, et y amoindrir les difficultés liées aux défauts éventuels de la personne biographiée. Il n’est donc pas inutile, pour avoir idée du rôle tenu par Claude Sallier dans la république des lettres, de s’aider de l’éloge que lui consacra son collègue Charles Le Beau (1701-1778), secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions de 1755 à 1772 [1], et dont s’inspirèrent d’ailleurs tous les auteurs ultérieurs de notices biographiques. C’est une vie sédentaire et discrète, tout entière consacrée à l’étude, que décrit et magnifie Le Beau. Au fil des pages, se montre la variété des fonctions auxquelles fut successivement appelé l’abbé au long de sa vie sans jamais résigner les précédentes. Cette variété traduit l’entremêlement de réseaux où se rencontrent des univers proches, mais toujours distincts : réseaux érudits, académiques, administratifs, et même mondains. Qu’il l’ait voulu ou non, le garde des Imprimés de la Bibliothèque du roi que fut Sallier de 1726 jusqu’à sa mort en 1761 était devenu une référence importante, voire de premier plan après l’effacement et la mort de son mentor l’abbé Jean-Paul Bignon (1662-1743). Cerner le personnage par son activité quotidienne, c’est d’une certaine façon distinguer ce qu’il a de typique, mais peut-être aussi d’atypique.

2Il ne s’agira pas ici d’établir une biographie complète, qui reste à consacrer au personnage [2] et à laquelle contribueraient la richesse et la variété des sources où il apparaît, mais d’évoquer une figure respectée du monde des lettres françaises et européennes sous les personnages multiples qu’il fut, simultanément ou successivement : le bénéficier, l’académicien, le philologue, le censeur royal, le bibliothécaire partagé entre tâches de bibliographie, d’accroissement des collections et de catalogage, et celles de haute administration dévolues à celui qui fut longtemps de fait le « numéro deux » de l’établissement. Outre les archives d’Ancien Régime du département des Manuscrits, où il est omniprésent, il conviendrait de recenser les correspondances, inédites ou aujourd’hui imprimées, où son nom apparaît soit comme destinataire, soit comme personne citée : Buffon, Diderot, Émilie Du Châtelet, Maupertuis, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire l’évoquent élogieusement. Une dimension essentielle sera également donnée par la figure du Bourguignon venu jeune à Paris, qui n’oublia jamais sa cité natale de Saulieu, où il permit de son vivant l’ouverture d’une bibliothèque publique.

Le garde des Imprimés

3La carrière de Claude Sallier, à la Bibliothèque comme ailleurs, s’inscrivit tout entière dans le sillage de celle du prestigieux abbé Jean-Paul Bignon. Sa nomination, en 1726, à la tête du département des Imprimés nouvellement créé en 1719, est celle d’une personne de connaissance de Bignon à l’Académie des inscriptions depuis 1715 : sans doute même le pouvoir d’influence de ce dernier sur ses collègues ne fut-il pas étranger à son élection. Trois ans plus tard, en 1729, Sallier sera reçu par l’Académie française dont Bignon est un membre influent.

4La perspicacité de Bignon lui avait probablement permis de pressentir l’adéquation à la tâche du savant qu’il engageait. Le travail courant à la Bibliothèque requérait en effet de la part de Sallier plusieurs types d’activités, dans un établissement dont les collections s’accroissaient rapidement, mais dont le personnel était en nombre très restreint, même pendant les périodes financièrement fastes [3] : les fonctions d’acquisitions rétrospectives et courantes de livres, dont témoignent de gros registres [4] ; celles que l’on appelle de nos jours de « service public », consistant en l’accueil en salle de lecture, plusieurs matinées par semaine, d’un public de savants en quête d’informations bibliographiques, d’éditions rares ou de prêts à domicile, voire d’un public plus frivole de « curieux ». Les témoignages du temps s’accordaient sur l’obligeance de l’abbé Sallier à répondre à tous, certains voyant même dans ces égards une complaisance coupable. D’autres, tel Le Beau [5], soulignèrent « cette fermeté un peu austère, qu’une curiosité plus occupée de ses propres besoins que de l’ordre public, lui a quelquefois reprochée ». Quoi qu’il en soit, ces tâches qui l’accaparaient le ralentissaient dans la poursuite d’un de ses objectifs essentiels : la rédaction du catalogue imprimé exhaustif des livres imprimés de l’établissement. Les six volumes auxquels collaborèrent Sallier et son collègue Pierre-Jean Boudot (1689-1771), attaché à la Bibliothèque du roi et par ailleurs censeur royal, parurent entre 1739 et 1753 : trois tomes pour la théologie entre 1739 et 1742 ; deux pour les belles-lettres en 1750, et un pour la jurisprudence en 1753 [6]. Cette œuvre, qui ne fait pas même mention des noms des principaux rédacteurs, s’effaçant derrière l’institution, était caractérisée, en amont, par des campagnes d’acquisitions rétrospectives, destinées à combler des lacunes trop criantes dont on aurait été alors en droit de s’étonner. Sans revenir sur les critiques auxquelles se sont livrés les contemporains, il convient de relever un hiatus que, pour leur part, ils ne soulignèrent pas : à quelle intention attribuer, de la part d’orientalistes férus de classement des langues, la déroutante classification, parmi les « patois français » du « basque » et du « breton » [7] ? S’agit-il d’un raccourci de bibliothécaire pour « langues parlées en France » ? S’agit-il, plus profondément, d’un désintérêt d’hommes de la capitale pour des productions dont, comme du reste celles en d’autres « patois » ayant le français pour souche, ils ne percevaient pas qu’elles étaient, elles aussi, dignes de l’attention des philologues ?

5Ce n’est pas seulement l’activité de catalogueur qu’il faudrait analyser, c’est une réflexion théorique, ou plus exactement bibliothéconomique avant la lettre qu’il s’agirait de prendre en compte : ainsi, l’époque de préparation des catalogues des livres imprimés et de remaniement du cadre de classement hérité de Nicolas Clément s’accompagna, de la part de Sallier, des 332 feuillets du Mémoire pour la cotte [sic] des livres et la tenue des catalogues de la Bibliothèque du roi[8], eux-mêmes nourris de mémoires de son subordonné Jean-Michel Malin [9].

6Le panorama des activités auxquelles se livrait Sallier, des plus prestigieuses aux plus humbles, ne serait pas complet si l’on omettait de le laisser s’expliquer sur ses pratiques de cotation. Une note autographe signée, contenue dans le Catalogus librorum impressorum, en fournit l’occasion :

7

Les numeros [...] sous lesquels etoient compris vingt volumes in 4? ont été effacés et les volumes reduits aux doubles le 24e jüillet 1734 et cela pour deux raisons. La 1e est que le reücueil de l’hystoire du temps à commencer depuis 1648 etoit tres imparfait. La 2e est que les pièces particulières etoient distribuees sans aucun ordre. J’ay mis à la place les reücueils acquis avec beaucoup d’autres livres curieux de Mr de Cangé en juillet 1733 [...]. Sallier [10].

8Le « garde des Imprimés » fréquentait les livres dans leur matérialité, il les cataloguait.

La Bibliothèque du roi. Plan de quartier de la ville de Paris, 2e arrondissement, dessiné et gravé sous les ordres de Michel-Étienne Turgot, 1734. BNF, Estampes, Réserve Ve-34-Fol, planche 14

figure im1

La Bibliothèque du roi. Plan de quartier de la ville de Paris, 2e arrondissement, dessiné et gravé sous les ordres de Michel-Étienne Turgot, 1734. BNF, Estampes, Réserve Ve-34-Fol, planche 14

9À ce propos, il n’est pas indifférent de remarquer que c’est dans l’article qu’il consacra à Sallier, où il loua le talent et la modestie du garde des Imprimés, que Joseph-Marie Quérard [11] a parlé en si mauvaise part de son successeur Joseph Van Praët, qu’il accusait de « vanité » et d’« égoïsme » : ces défauts lui ont fait oublier que celui qui « voulait être lui-même le catalogue des richesses de l’établissement confié à ses soins » un jour disparaîtrait. Être indispensable à ses contemporains ou utile aux générations futures par la rédaction d’un catalogue imprimé, Sallier n’eut pas à faire ce choix ; Van Praët, lui, placé devant le dilemme, se complut à la première solution.

10Même si ces activités, catalographiques en particulier, étaient fort prenantes, ce serait se méprendre sur la polyvalence de savants tels que Sallier que d’imaginer que son rôle se cantonnait, à la Bibliothèque, au département dont il avait la charge. Toutefois, même si la confusion a été souvent faite [12], Sallier n’avait aucun rôle officiel au département des Manuscrits dont, entre 1726 et 1737, la direction revint à un autre abbé, également membre de l’Académie des inscriptions et professeur d’hébreu au Collège royal, Louis de Targny (1659-1737), et, entre 1737 et 1741, à nouveau à un abbé, lui aussi membre de la même académie, ami intime de Sallier, dont il avait fait son légataire universel, François Sevin (1662-1741). L’erreur provient de la très probable part prise par Sallier, en tant qu’orientaliste, à la confection du Catalogus codicum manuscriptorum Bibliothecae regiae paru entre 1739 et 1744, conjointement, donc, aux catalogues d’imprimés, et sous la même forme d’imposants in-folio bénéficiant des presses de l’Imprimerie royale. Par ailleurs, c’est à une équipe d’érudits que nous qualifierions aujourd’hui de « transversale », composée des abbés Sallier, Targny et Sevin, que revint la tâche de traiter les manuscrits de Colbert entrés en possession de la Bibliothèque.

11Ne manquent pas les cas où, à la demande de l’abbé Bignon, ou de sa propre initiative, quand il se voit de fait investi d’un rôle excédant celui de simple garde des Imprimés, Sallier contribue de façon décisive à un enrichissement en manuscrits. Sont éclairantes à cet égard les conditions de l’acquisition d’un grand recueil de manuscrits et de copies de documents sur le règne de Louis XI ayant coûté 15 000 livres, rédigé de la main de l’abbé Joachim Legrand (1653-1733) qui avait travaillé à l’inventaire du Trésor des chartes : une bribe de correspondance entre Nicolas-Pascal de Clairambault, qui détenait les documents, et Guillaume-François Joly de Fleury, en date du 22 mars 1741, laisse imaginer la conviviale atmosphère entourant la transaction :

Le Grand Collège royal par Claude Châtillon (1547-1616). BNF, Estampes, Réserve Ve-9-Pet Fol

figure im2

Le Grand Collège royal par Claude Châtillon (1547-1616). BNF, Estampes, Réserve Ve-9-Pet Fol

12

Il y a huit jours que l’abé Sallier vint disner avec moy, pour les voir, afin d’en reparler encore. J’attends la réussite de ses démarches [13].

13De fait, sans doute grâce à l’entregent de l’abbé, qui n’hésita pas à dîner en plein carême, l’affaire se fit.

L’administrateur

14La correspondance détaillée que Bignon et Sallier entretinrent, empreinte de confiance et de toute la cordialité qu’autorisaient, en ces temps sensibles aux formes, les différences de statut et de génération, permet d’être au fait des moindres aspects de certaines affaires. Ainsi, l’acquisition de la bibliothèque du marquis de Seignelay. C’est d’emblée dans une perspective historique que les deux hommes se placent pour convenir de l’importance de « recueillir pour la Bibliothèque du Roy en un jour ce que Mgr Colbert a amassé a grands frais en vingt ans [14] ». Le ton qu’emploie Bignon vis-à-vis de Sallier est davantage celui d’une collaboration dans une affaire financièrement sensible que celui que l’on adopte à l’égard d’un simple exécutant. De plus, durant les périodes d’absence de Paris de l’abbé Bignon, notamment pendant ses séjours à l’Isle-Belle, l’abbé Sallier, qui, lui, ne prenait jamais de vacances, assurait la continuité du service. Enfin, dans son âge avancé, Bignon demeurait de longs mois consécutifs sur son lieu de villégiature : à titre d’exemple, on dispose des lettres échangées avec Sallier (peut-être entrecoupées, il est vrai, de retours à Paris, mais qui, vu le rythme de la correspondance, étaient de toute façon fort brefs) du 9 juillet 1740 au 24 mars 1741 [15]. Ainsi, le 31 décembre 1740, Bignon remerciait Sallier « de l’attention que vous aves eüe a m’instruire de la maniere dont vous avés ëté reçu en presentation de votre nouveau volume [16] ». Il s’agit bien sûr de la présentation au ministre, étant donné les dates d’impression, du deuxième volume du catalogue des livres imprimés de la théologie. Deux ans auparavant, c’était directement Sallier que le cardinal de Fleury avait félicité par écrit de l’impression de volumes antérieurs [17], et invité à le rencontrer :

15

Son Éminence donne avis a M. l’abbé Sallier qu’Elle sera demain vendredy a Issy et qu’il pourra s’y rendre a trois heures apres midy [18].

16Sallier disposait manifestement de la confiance des hautes autorités. Une preuve de plus en est fournie par un incident que relate Léopold Delisle à propos d’une indélicatesse commise dans le cadre de la cession de la collection Seignelay, dont il vient d’être question [19]. Avisé par Sallier que tous les manuscrits vendus n’avaient pas été livrés, le lieutenant général René Hérault avait profité d’une absence du comte pour pénétrer en son hôtel et saisir les manuscrits manquants, non sans s’assurer, sur ordre exprès de Maurepas, la collaboration active de l’abbé :

17

Vous voudrez bien faire dire à M. l’abbé Sallier de vous voir et l’avertir du jour que vous jugerez à propos d’aller chez M. de Seignelay ; il est convenu qu’il vous y accompagne, parce qu’il sait l’endroit où les pièces sont serrées et ce que c’est que le recueil.

18L’abbé certes ne devait pas se faire tous les jours auxiliaire de police, mais l’on peut gager que, pour la bonne cause, la « complétude des fonds de l’établissement », il agissait de bonne grâce.

Le philologue, professeur au Collège royal

19Le cumul d’une charge à la Bibliothèque du roi et d’un fauteuil dans les académies, voire de plusieurs, aussi bien que de fonctions telles que celle de censeur royal, dont le nombre crut tout au long du siècle, était coutumier à l’époque : des gardes de la bibliothèque, ou des personnes attachées à celle-ci, émargeaient sur les listes d’autres institutions. Le grand nombre d’« abbés » indique également combien y étaient appréciés les bénéfices ecclésiastiques, plus ou moins lucratifs. Jean Boivin, les Fourmont, de Fiennes, Capperonnier, Pétis de La Croix, Anicet Melot, pour ne citer que ceux-là, étaient eux aussi académiciens ou professeurs au Collège royal. Jean-Jacques Barthélemy cumulait de son côté les fauteuils à l’Académie française et à celle des inscriptions. Le cas de Sallier se singularise par sa précoce nomination à l’Académie des inscriptions dès 1715 – il a alors à peine trente ans –, et au Collège royal en 1719. S’il était, dès cette époque, orientaliste polyglotte connaissant le grec, le latin, le syriaque, l’hébreu, l’italien, l’espagnol et l’anglais, néanmoins ses titres scientifiques étaient minces, et ce n’est qu’après ces nominations qu’il donna, dans les Mémoires de littérature de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, de nombreuses contributions, sur des sujets du reste excédant souvent le domaine de la philologie, et attestant de ses multiples centres d’intérêt et connaissances. Une autre singularité, à une époque où le voyage en Orient des érudits était chose sinon commune, du moins d’usage, est l’absolue sédentarité de Sallier, qui ne quittait jamais Paris, même pour de courts séjours à la campagne. Sans doute faut-il voir dans ces promotions, non certes imméritées, mais si précoces qu’elles précédèrent son activité savante au lieu de la couronner, la main de l’abbé Bignon, avec qui il fut très tôt en contact et qui était déjà fort influent jusque dans les hautes sphères de l’État.

Disposition de la salle d’assemblée de l’Académie des inscriptions au Louvre. BNF, Estampes, Va-218 c-Fol

figure im3

Disposition de la salle d’assemblée de l’Académie des inscriptions au Louvre. BNF, Estampes, Va-218 c-Fol

20On sait que l’abbé Bignon avait formé le projet d’installer les professeurs royaux dans l’hôtel de Nevers, proche de la Bibliothèque du roi, et de les rattacher à celle-ci [20]. Contrairement aux quatre chaires de médecine dont il proposait la suppression, il épargnait les chaires d’hébreu, dont Sallier était l’un des titulaires. Bien plus, il proposait de les étendre au chaldaïque, au samaritain et au syriaque. Si l’on ne sait rien de l’opinion de Sallier à ce sujet, on sait qu’un autre de ses subordonnés, Jean Boivin de Villeneuve (1663-1726) s’était déclaré favorable au projet dans un Mémoire sur l’union du Collège royal à la Bibliothèque royale. Ces intérêts communs, ces proximités de charge laissent à penser une identité de vues qui, si elle s’était concrétisée par l’adoption du projet de réforme, aurait accru la part de pouvoir administratif des trois personnages, en plus de leurs responsabilités savantes déjà considérables.

21Ce projet, de peu antérieur à la nomination de Sallier comme garde des Imprimés, obtenue sans encombre, celle-là, est révélateur d’une stratégie de carrière qu’adopta Bignon : placer ses obligés et les mettre en situation de développer l’intelligence et les capacités de travail qu’il a su déceler en eux dès leurs débuts, et, par là, bénéficier lui-même d’un réseau débordant les institutions, déjà nombreuses, dont il avait officiellement la charge.

L’académicien

22Le grand nombre des publications que Sallier donna à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et publiées dans les Mémoires de celle-ci, concernent les langues et les civilisations qu’il connaissait, mais aussi des sujets étrangers à la philologie. Un intérêt aussi universel est-il surprenant chez ce contemporain de l’Encyclopédie ? Les Mémoires, en tout cas, attestent de son assiduité aux séances et de la part qu’il prenait dans les discussions : dissertant avec prédilection sur Platon et Pindare, Plutarque et Cicéron, mais ne dédaignant ni l’histoire, ni les arts, ni les sujets techniques, il donna des communications aux préoccupations aujourd’hui vieillies, mais aussi des observations philologiques de grand intérêt. Le couronnement de cette féconde carrière académique est sans conteste constitué par la magistrale édition de l’Histoire de saint Louis, de Joinville [21], qu’il assura à l’Imprimerie royale en collaboration avec son collègue Anicet Melot (1697-1759), faisant ainsi entrer dans sa zone d’influence une institution culturelle de plus.

23Si l’élection à l’Académie française, elle aussi inspirée par Bignon, semble avoir été moins facile que l’obtention de ses autres distinctions, c’est sans doute plus au goût de la formule qu’à la réalité qu’est dû le mot cruel prêté à l’abbé Pierre-François Guyot Desfontaines, qui, pour le moins, ne pratiquait pas toujours la charité chrétienne :

24

Ce Saumaise moderne, cet homme si profond en hébreu et en grec, qui semble avoir sacrifié à ces deux langues le talent qu’il avait pour apprendre la nôtre [22].

25Les textes français que l’on peut lire de Sallier sont pourtant d’un style aisé, didactique et sans lourdeur.

26Égratigné dans son pays pour le plaisir d’un bon mot, Sallier jouissait au-delà des frontières d’une notoriété suffisante pour s’y faire admettre dans les plus prestigieuses assemblées : parrainé par Hans Sloane (1660-1753), naturaliste britannique de renommée européenne, qui entretenait avec Bignon des rapports étroits, concrétisés par la mise en place des « échanges internationaux » des publications savantes, Sallier entra en mai 1744 à la Royal society de Londres, que présidait le même Sloane. De même, il fut élu en 1747 à l’Académie de Berlin, sans doute sur la recommandation de Maupertuis, qu’il connaissait [23], mais n’y fit aucune communication. Cette dimension internationale, acquise après la mort de Bignon, est d’une certaine façon la consécration par la république des lettres d’un des fils spirituels de Bignon, en tout cas d’un de ses collaborateurs les plus fidèles.

Le promoteur de la lecture publique

27« Il a formé, à ses dépens, dans le collège de Saulieu, une bibliothèque choisie, espèce de plantation littéraire », disait Le Beau [24]. En souvenir sans doute de sa jeunesse, Sallier fit à plusieurs reprises envoyer des caisses de livres au collège où il avait commencé ses études, afin d’assurer la formation initiale de ses jeunes compatriotes. La BNF en conserve encore les listes dans ses archives [25]. Ces centaines de volumes, à caractère didactique, étaient judicieusement choisis pour la formation de la jeunesse aux belles-lettres. Le don atteste le désintéressement de l’abbé [26], et cet intérêt philanthropique pour la propagation des lettres. Là encore, l’abbé est un contemporain de Diderot, avec lequel, du reste, il lui arrivait de dîner [27].

Pierre Paul Sevin (1650-1710), L’Académie française. BNF, Estampes, AA-1

figure im4

Pierre Paul Sevin (1650-1710), L’Académie française. BNF, Estampes, AA-1

Le membre éminent de la république des lettres

28Une lettre émouvante et prémonitoire d’Émilie Du Châtelet, adressée à Sallier le 1er septembre 1749, mérite ici d’être citée :

29

J’use de la liberté que vous m’avez donnée, Monsieur, de remettre en vos mains des manuscrits que j’ai grand intérêt qu’ils restent après moi. J’espère bien que je vous remercierai encore de ce service et que mes couches, dont je n’attends que le moment, ne seront pas aussi funestes que je le crains. Je vous supplierai de vouloir bien mettre un numéro à ces manuscrits et les faire enregistrer afin qu’ils ne soient pas perdus [28].

30On sait que la marquise ne survécut pas à l’accouchement, mais que son souhait de la conservation du manuscrit de la traduction des Principes mathématiques de la philosophie naturelle, de Newton, fut scrupuleusement exaucé par Sallier qui semble avoir été à l’initiative du dépôt [29] : l’obligeance à l’égard d’une grande dame s’alliait là harmonieusement avec la conservation pérenne d’un manuscrit dont il mesurait toute l’importance.

31Le Beau notait à propos de la Bibliothèque que « si le bibliothécaire en est le gouverneur, on peut dire que les gardes en sont le premier magistrat [30] ». Déjà pertinent, on l’a vu, à la fin du règne de Jean-Paul Bignon, ce jugement l’était plus encore sous celui de Jérôme IV Bignon de Blanzy, entre 1741 et 1743, puis sous celui d’Armand-Jérôme Bignon, entre 1743 et 1772. C’est dire combien, joints au caractère pratiquement viager des charges dont il était pourvu, le pouvoir de Claude Sallier ne pouvait qu’aller croissant, à mesure que la tutelle de Jean-Paul Bignon se faisait plus lâche, puis s’éteignait avec lui.

32Les interférences entre divers domaines d’activité voisins, loin de parasiter l’activité du savant, contribuent à en démultiplier les effets : les sollicitations dont l’académicien fait l’objet contribuent, par des dons de livres imprimés de personnes qui le remercient ainsi, à enrichir la bibliothèque dont il a la garde. Les recherches du bibliothécaire, qui se fait à l’occasion bibliographe, facilitent le travail de ses collègues académiciens. L’obligeance dont il fait preuve à l’égard de lecteurs devenus ses amis contribue à son renom. La convivialité des salons et l’ambiance hédoniste des repas se liguaient pour célébrer à la fois l’intelligence et le bonheur des sens : Sallier figurait au nombre des « célèbres gourmands » qu’invitait à dîner le marquis Antoine René de Voyer de Paulmy d’Argenson (1722-1787) après les séances de l’Académie française. Tout concourt à ce que le monopole dont bénéficie le savant des Lumières, qu’il l’ait bâti lui-même, ou qu’il se soit construit malgré lui, contribue à faire de lui une figure indispensable du monde des lettres. L’homo academicus décrit par Pierre Bourdieu n’est pas une création du xxe siècle.

Notes

  • [1]
    Charles Le Beau, « Éloge de M. l’abbé Sallier », Histoire de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, avec les Mémoires de Littérature, 1768, t. 31, p. 307-314.
  • [2]
    Un article a été consacré à Sallier par Léone Pia-Lachapelle, « Claude Sallier 1685-1761 », Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, t. CXXV, 1981-1982, p. 221-233. Celui-ci n’exploite pas les archives d’Ancien Régime de la BNF.
  • [3]
    Simone Balayé, La Bibliothèque nationale des origines à 1800, Genève, Droz, 1988, p. 169-174 et 236-245.
  • [4]
    BNF, Manuscrits, archives d’Ancien Régime, A. R. 22 et 23, « Registres des acquisitions faites pour la Bibliothèque par l’abbé Sallier [puis Capperonnier], 1731-1743 ; 1734-1756 »
  • [5]
    C. Le Beau, op. cit., p. 310.
  • [6]
    Sur la confection de ce catalogue et les critiques auxquelles il donna lieu, voir Eugène-Gabriel Ledos, Histoire des catalogues de livres imprimés de la Bibliothèque nationale, Paris, Éditions des bibliothèques nationales, 1936, chapitres vii à ix, p. 72-105, ainsi que Henri Omont, Le Catalogue imprimé de la Bibliothèque du roi au xviiie siècle, Paris, E. Bouillon, 1895.
  • [7]
    Catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque du roi, Belles-Lettres, t. 1, Paris, Imprimerie royale, 1750, p. 86.
  • [8]
    BNF, Manuscrits, NAF 23005.
  • [9]
    BNF, Manuscrits, NAF 4768, 11366 et 23721.
  • [10]
    BNF, Littérature et Art, Hémicycle 30, Catalogus librorum impressorum, vol. 10, p. 2311.
  • [11]
    Joseph-Marie Quérard, La France littéraire, Paris, Firmin Didot, 1836, t. 8, p. 407.
  • [12]
    Un libraire parisien, Pierre Piget, faisant don à la Bibliothèque d’un catalogue de vente, l’envoya à « Monsieur l’abbé Sallier, garde des livres et manuscrits de la Bibliothèque du roy ».
  • [13]
    BNF, Manuscrits, archives d’Ancien Régime, A. R. 44.
  • [14]
    Ibid., f. 94.
  • [15]
    Ibid., f. 185-227.
  • [16]
    Ibid., f. 219.
  • [17]
    Ibid., f. 190, 2 avril 1738.
  • [18]
    Ibid., f. 194, sans date.
  • [19]
    Léopold Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale, Paris, Impr. impériale, 1868-1881, vol. 3, p. 373, citant une lettre de M. de Maurepas à Hérault, du 25 juin 1737 (Archives nationales, A. N. O1 382, f. 252).
  • [20]
    David H. Jory, « Le Collège royal en 1724 et le projet de l’abbé Bignon », Dix-huitième siècle, n? 8, 1976, p. 357-365.
  • [21]
    Histoire de saint Louis, par Jehan, sire de Joinville. Publié d’après les manuscrits de la Bibliothèque du roi et accompagné d’un glossaire [par Melot, l’abbé Sallier et Capperonnier], Paris, Imprimerie royale, 1761.
  • [22]
    L. Pia-Lachapelle, op. cit., p. 230.
  • [23]
    Institut de France, Académie des sciences, fonds Maupertuis, 43 J, lettre de remerciement de l’abbé Claude Sallier à Maupertuis pour son élection à l’Académie de Berlin, datée du 21 mai 1747.
  • [24]
    C. Le Beau, op. cit., p. 307.
  • [25]
    BNF, Manuscrits, archives d’Ancien Régime, A. R. 45, f. 77-89.
  • [26]
    Voir aussi L. Pia-Lachapelle, « L’évolution d’une bibliothèque publique fondée avant 1789, dans une petite ville de Bourgogne, Saulieu », Actes du 58e congrès, Semur-en-Auxois, 15-17 mai 1987, Dijon, Association bourguignonne des sociétés savantes, 1989, p. 39-44.
  • [27]
    Denis Diderot, Œuvres complètes..., Jules Assézat et Maurice Tourneux (éd.), Paris, Garnier, 1876, Correspondance, t. XVIII, p. 443, lettre à Sophie Volland du 2 septembre 1760.
  • [28]
    Lettres de la marquise Du Châtelet, réunies pour la première fois... par Eugène Asse, Paris, Charpentier, 1878, p. 142-143.
  • [29]
    Ce manuscrit, reçu par l’abbé Sallier le 1er septembre 1749 est aujourd’hui conservé au département des Manuscrits (Français 12266-12268).
  • [30]
    C. Le Beau, op. cit., p. 310.
Laurent Portes
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 30/11/2011
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Bibliothèque nationale de France © Bibliothèque nationale de France. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...