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Revue de littérature comparée

2007/3 (n° 323)


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Stat rosa pristina nomine Nomina nuda tenemus

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Le récent succès du film-fleuve The Lord of the Rings, réalisé par le néo-zélandais Peter Jackson entre 2000 et 2003, n’a fait que confirmer, si besoin en était, l’importance de l’œuvre de J. R. R. Tolkien dans la littérature populaire mondiale : alors qu’une vingtaine d’années auparavant, l’entreprise filmographique de la Guerre des étoiles, qui connut une réussite de même envergure  [1][1] Le réalisateur G. Lukas produisit la trilogie de Starwars..., avait donné naissance à des produits dérivés, dont des romans et nouvelles reprenant et poursuivant le scénario initial, la trilogie de Peter Jackson a poursuivi un succès déjà largement acquis par l’œuvre écrite de Tolkien. Si l’on peut suggérer un effet a posteriori des films sur l’œuvre originale, c’est peut-être la réduction, dans l’esprit de nombreux spectateurs, de la production tolkienienne à la seule intrigue du Seigneur des anneaux : le roman de fantasy n’est plus que le récit, dans un monde imaginaire, des aventures d’un petit personnage, un hobbit du nom de Frodon, qui cherche à détruire l’anneau maléfique dont le Seigneur du Mal fut autrefois privé et que ce dernier tente de récupérer. Seul le visionnage des documentaires et bonus contenus dans les différents DVD mis sur le marché permet de restituer le foisonnement de l’univers tolkienien que le livre permettait d’exprimer, mais que les films ne pouvaient se permettre de retenir autrement que sous forme d’allusions discernables par les seuls initiés. Paradoxalement, c’est dans ces marges de la production, dans ces commentaires des réalisateurs ou scénaristes ou dans l’avalanche de détails techniques donnés par les différents corps de métier qui participèrent au projet, que l’on retrouve ce qui fait une partie du charme de la lecture de Tolkien, la gratuité du détail mise au service d’une curiosité jamais assouvie. Parmi ces détails, un nom, celui de Númenor, qui revient à intervalles réguliers et dont nous voulons retracer ici une histoire.

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Pour qui lit le Seigneur des anneaux, Númenor occupe une place étrange, à la fois marginale et centrale, comme si ce nom, qui apparaît pour faire remonter à la surface un lointain passé, était porteur d’une promesse et annonçait un avenir près de se réaliser. Rappeler le nom de Númenor, c’est d’abord réintroduire dans le présent le souvenir de l’Ouest disparu et marquer le dialogue ou le récit d’une nostalgie insurpassable en faisant intervenir la mention de ce qui a été à jamais aboli. L’évocation du nom de Númenor vaut pour elle-même, mais la tristesse qui envahit les personnages à sa mention renvoie à d’autres pertes, d’autres disparitions, auxquelles le Seigneur des Anneaux fait simplement allusion, et dont les différentes rédactions du Silmarillion permettent de tracer une histoire complète et continue, en commençant par le pays de Manwë et le port de Vinyamar, jusqu’au Royaume du Nord dont les Dúnedain sont les descendants. Númenor porte en soi toutes les valeurs de la perte et de la nostalgie, dont elle n’est en fait que l’un des jalons  [2][2] Númenor est ainsi l’un des maillons de la chaîne par....

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En même temps que Númenor fournit à Tolkien un arrière-plan et un passé à l’histoire qu’il met sur pied dans le Seigneur des anneaux, elle lui permet aussi de construire son intrigue en faisant du royaume de Gondor l’héritier direct de l’île disparue, le dernier maillon de la chaîne dont l’histoire risque de répéter celle de l’île engloutie. Si les Dúnedain sont les derniers représentants, affaiblis et dispersés, d’une puissance numénoréenne abolie dans le Nord, Gondor maintient vivace l’illusion que Númenor existe encore dans le Sud  [3][3] Voir l’intervention de Boromir au conseil d’Elrond,..., et la chute de Minas Tirith, sa capitale, s’annonce comme la nouvelle représentation d’un drame qui s’est déjà joué, entre Sauron et les Hommes de l’Ouest  [4][4] Outre le dialogue entre Boromir et Elrond à Rivendell.... L’anéantissement de l’île a beau être un événement du passé pour les personnages du Seigneur des anneaux, Númenor fait aussi partie de l’avenir de l’intrigue, le retour du Roi et sa restauration permettant de renouer le fil non seulement avec Elendil et ses descendants, mais avec l’ensemble de la lignée d’Elros Tar-Minyatur. Entre nostalgie et promesse d’avenir, Númenor est sans cesse renégociée au fil de l’intrigue comme ce qui caractérise le plus le monde des Hommes, l’extrême gloire et la défaite sans issue.

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La dispersion des références à Númenor dans le Seigneur des anneaux ne permet pas cependant de reconstituer une histoire continue ; à la différence de ce qu’il fait pour Beren et Luthien  [5][5] SdA, I, 11, « A knife in the dark », p. 208-210, où..., Tolkien n’a pas inséré de récit prenant pour unique objet Númenor à l’intérieur de son texte. C’est aussi ce trait d’écriture qui donne à l’île ce statut si particulier dans l’œuvre, où même les détails de son histoire semblent engloutis et où le nom seul surnage, unique vestige d’un naufrage irréparable.

Númenor et l’Atlantide

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La lecture de l’Akallabeth, dans le Silmarillion, fournit un contrepoint aux allusions rapides du Seigneur des anneaux en proposant un récit long et continu qui permet de servir de soubassement et d’explicitation au lecteur. Il est évident que dans ce cadre, Númenor est une réécriture de l’Atlantide, et la lecture du Timée et du Critias de Platon n’est pas nécessaire pour suggérer cette référence au lecteur de Tolkien  [6][6] Tolkien lui-même emploie à plusieurs reprises le nom.... En effet, si l’on dénombre dans notre imaginaire plusieurs villes englouties, telles Ys ou Kitège, l’Atlantide est la seule île à avoir connu pareil sort. Dès les premières notes prises par Tolkien sur ce sujet, c’est là en effet la caractéristique principale de Númenor, c’est ce qui assure sa définition et sa célébrité : elle est l’île par excellence « renversée et submergée »  [7][7] Original outline, HoMe, V, p. 12 : « thrown down and....

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La célébrité des récits platoniciens sur l’Atlantide ne rend pas nécessaire de supposer que Tolkien a lu le Timée et le Critias crayon à la main ; il a très bien pu se contenter de ses souvenirs scolaires, voire de résumés trouvés ici ou là. La reprise de certains thèmes prouve cependant la bonne connaissance générale par Tolkien et du sujet, et de l’interprétation qui en était la plus couramment faite à son époque. Plus précise qu’une réminiscence, moins linéaire qu’une imitation, la description de Númenor est une écriture en héritage, tout en rapprochement et distanciation.

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Comme Platon, Tolkien fait de Númenor à ses débuts un monde parfait, unifié, comme cela se voit en particulier dans la Description de Númenor[8][8] La Description of Númenor (UT, p. 164-172) date des..., un court exposé de géographie systématique qui concourt à mettre en place un espace géométriquement ordonné où se reflètent l’équilibre et l’harmonie de l’île. De même que Platon avait pris soin de décrire méthodiquement une terre arithmétiquement organisée  [9][9] Cf. par exemple P. Vidal-Naquet et P. Lévêque, Clisthène..., Tolkien fait transparaître, derrière l’image d’une île montagneuse, un espace idéal et orienté : Númenor prend la forme d’une étoile à cinq branches, susceptible de s’inscrire dans un cercle, dont le centre est une pointe qui s’élève depuis les promontoires pour culminer avec le Meneltarma, le Pilier des Cieux  [10][10] « Description », UT, p. 166 : « Pillar of the Heav.... La région centrale, un espace terrestre donc, porte le nom curieux de Mittalmar, qui renvoie à l’allemand Mittelmeer, « Méditerranée », mais dont Tolkien inverse le sens en le traduisant par Inlands, les « Terres intérieures ». Le centre de l’île porte donc un nom dont Tolkien affirme, par sa traduction, la parfaite adéquation avec son référent tout en recourant, pour le construire, à son inverse, comme s’il voulait faire de l’espace terrestre intérieur le reflet d’un lac ou d’une mer enclose entre les promontoires, ce qui rappelle la description du Critias où terre et mer s’interpénètrent jusqu’à se confondre  [11][11] Platon, Critias, 114d. Sur le goût de Tolkien pour.... Cet espace parfait en même temps que paradoxal n’est pas vide, il est occupé par une nature tout aussi curieuse, car minérale autant que végétale, ou plutôt métallique : l’or et l’argent sont la matière même des arbres symboles de l’île que sont les malinornë[12][12] « Description », p. 167-168 : « only here grew the..., et renvoient peut-être à la description platonicienne où l’or et l’orichalque abondent  [13][13] Platon, Critias, 114e. Cette nature métallique est....

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Comme chez Platon encore, la perfection géométrique de l’île s’accompagne de l’expression d’un pouvoir incommensurable, qui passe en particulier par l’aménagement de ports  [14][14] Les cités les plus populeuses de Númenor, Andúnië,..., la possession d’une flotte et l’extension de la zone d’influence bien au-delà des rivages de l’île. Cette description d’une hégémonie maritime renvoie dans le contexte platonicien à la géo stratégie particulière pratiquée par Athènes aux Ve et IVe siècles avant notre ère, une forme d’impérialisme analysée par Thucydide qui a popularisé son nom de « thalassocratie »  [15][15] Cf. Ch. Delattre, Les Figures de Minos dans l’imaginaire.... Dans le récit de Tolkien, la flotte numénoréenne s’interprète suivant trois plans de motivation distincts. Le premier ressortit à la tradition romanesque et se développe dans la nouvelle Aldarion et Erendis : ce sont l’esprit d’aventure et l’esprit de conquête qui lancent à l’assaut des terres inconnues de nouveaux découvreurs et de nouveaux aventuriers, que Tolkien rassemble dans une Guild of Venturers[16][16] Description, UT, p. 171., c’est le désir irrépressible pour la mer qui est la marque et le fléau d’Aldarion  [17][17] Le désir de la mer est plusieurs fois évoqué, comme.... La nécessité d’une flotte est également expliquée par Tolkien en termes économiques, la pauvreté de l’île en métaux nécessitant l’approvisionnement en matières premières étrangères  [18][18] Description, UT, p. 170.. Étant donné les réticences de Tolkien devant le monde industriel, comme le sort de la Comté aux mains de Saroumane l’explicite suffisamment dans le Seigneur des anneaux, on comprendra que l’explication économique est immédiatement connotée de façon négative, et que la mention même d’une recherche de métaux ne peut qu’entraîner, aux yeux de Tolkien, désastres et décadence. Et c’est bien là le troisième cadre explicatif, le plus puissant sans doute, qui justifie et dépasse le simple thème de la flotte de Númenor, et qui organise l’ensemble de la narration : Númenor, île engloutie, est une île qui a chu et qui a failli.

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La chute de Númenor  [19][19] L’anglais fall, comme le français chute, recouvre les... est en effet l’expression à la fois d’une catastrophe physique, l’engloutissement de l’île dans un abîme qui s’ouvre sous elle, et d’un cataclysme métaphysique, qui renvoie à la fois à la destruction de Sodome et Gomorrhe et à l’expulsion du premier couple humain du jardin d’Eden. Númenor est coupable du péché d’orgueil, son dernier roi a osé transgresser l’Interdit des Valar, et l’île s’abîme dans les flots pour devenir un Paradis perdu. Plus qu’à Milton, c’est à l’Atlantide de Platon que ce motif renvoie, surtout si l’on prend en compte l’interprétation moralisante qui en était faite à l’époque de Tolkien, dans laquelle la notion d’hybris jouait un grand rôle  [20][20] Si la controverse scientifique à la fin du XIXe et.... La chute de Númenor, comme celle de l’Atlantide, n’est que la conséquence de sa gloire, car cette gloire était mauvaise, acquise par des actes de brutalité et dans le refus de reconnaître la véritable divinité, la méfiance progressive à l’égard des Elfes, la désécration du Meneltarma et la révolte ouverte contre les Valar étant les signes successifs de cet orgueil impie qui frappa les Numénoréens et les transforma en méchants hommes. L’île est un exemple moral, car elle illustre non seulement la lutte du Bien et du Mal, mais la nécessaire victoire du Bien sur le Mal et l’impitoyable châtiment imposé aux méchants et à leurs proches. Númenor en ses dernières années avait la beauté du diable, elle était Babylone en Terre du milieu, et sa destruction, y compris dans ce qu’elle pouvait avoir de plus beau, de plus frais et de plus innocent  [21][21] Cette innocence qui fleurit au cœur de l’extrême corruption..., se lit comme l’analogue littéraire des scènes de destruction apocalyptique où périssent ensemble le méchant du film et les figurants de la foule anonyme  [22][22] En plus des différents peplums mettant en scène l’Atlantide,....

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L’Akallabeth permet donc d’établir un parallèle commode entre Númenor en Terre du Milieu et l’Atlantide de Platon ; réduire la comparaison aux seuls récits du Silmarillion et des Unfinished Tales empêche cependant de mettre en valeur un autre point, qui est l’importance du rôle de l’Atlantide non seulement dans la constitution de l’idée de Númenor, mais plus largement dans l’élaboration de l’univers de la Terre du Milieu. L’Akallabeth donne en effet un état du récit, le dernier délivré par Tolkien, mais occulte en même temps les différentes versions, toutes en progression et repentirs innombrables, par lesquelles non seulement se donne à voir l’histoire de l’île, mais la réflexion même de Tolkien sur ses procédés d’écriture et le rôle qu’il voulait se donner en Terre du Milieu. Plutôt que vers l’Akallabeth, Aldarion et Erendis ou la Description de Númenor, qui sont les points d’aboutissement de l’écriture de Tolkien, il faut se tourner vers l’histoire de la construction de Númenor, une histoire qui s’est faite en deux étapes distinctes dans le temps et qui s’est concrétisée par deux modes de narration contrastés.

Le couple Númenor-Atlantide et la fiction tolkienienne

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L’histoire de Númenor apparaît pour la première fois sous la forme de notes prises rapidement, en un récit à peine rédigé, vraisemblablement en 1936  [23][23] Original outline (HoMe, V, p. 11-13). Le nom de Númenor.... L’idée prend ensuite de l’expansion en deux séries de brouillons parallèles, la première série constituant un récit continu, The Fall of Númenor, dont trois versions sont composées entre 1937 et 1942, la deuxième série étant une esquisse de roman, intitulé The Loast Road, où Númenor servait de cadre à l’un des chapitres. La première version du roman  [24][24] The Lost Road a été écrit en 1937, vraisemblablement..., qui n’a pas été poursuivie, mettait en scène dans une Angleterre du début du XXe siècle deux couples associant un père et un fils, dont les membres se trouvaient transportés en rêve dans une sorte d’univers parallèle  [25][25] Comme l’indique une lettre de juillet 1964 (Letters,..., à Númenor juste avant sa destruction, où évoluait un couple semblable, celui d’un père et d’un fils, qui leur était en même temps étranger et identique  [26][26] Premiers chapitres : HoMe, V, p. 36-56 (Oswin et son.... Les brouillons de l’œuvre montrent que Tolkien songeait à insérer entre ces deux épisodes une série de chapitres construits sur le même principe, mais la rédaction a été abandonnée en cours de route  [27][27] Les chapitres sur Númenor ont été directement écrits....

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Cette ébauche de roman en épisodes était elle-même issue des toutes premières esquisses de Tolkien et de ses réflexions sur le monde des Elfes, qu’il avait progressivement élaborées dans les années 1920 et au début des années 1930 à l’aide des personnages d’Eriol, puis d’Ælfwine  [28][28] Cf. LT, II, p. 289-334.. Ces personnages avaient pour fonction immédiate d’instaurer un lien entre le monde perdu des Elfes et l’Angleterre de Tolkien, de forger une chaîne de transmission par laquelle Tolkien justifiait littérairement la connaissance qu’il pouvait avoir d’un passé aboli. C’est grâce à ces maillons que la fiction tolkienienne s’est construite, dès ses premières tentatives, non comme un acte de création littéraire ou un jeu, mais comme des « contes de fée traditionnels spécifiquement anglais » qui, pour être l’œuvre d’un auteur contemporain, avaient pour prétention d’être « plus véridiques que tout ce qu’on peut trouver dans les pays celtes »  [29][29] « Specifically English fairy-lore […] more true than..., parce qu’ils portaient en eux leur propre justification  [30][30] Sur la fragmentation de la figure de l’auteur dans....

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Les années qui suivent l’abandon de The Lost Road sont occupées par les premiers jets du Seigneur des anneaux, mais cette rédaction s’interrompt à son tour pendant plusieurs mois, et en 1944 Tolkien revient à son ancien projet, en en reprenant à la fois la thématique et la construction : son écriture se scinde encore une fois en deux séries d’esquisses, l’une constituée par quatre versions d’un récit autonome sur la chute de Númenor, The Drowning of Anadûnê[31][31] Ce récit a été composé en quatre versions successives :..., héritier de The Fall of Númenor, et l’autre par différentes étapes d’une nouvelle qui reprend les thèmes principaux de The Lost Road, à savoir la nature de la fiction tolkienienne et la question de la transmission des histoires. C’est cette dernière œuvre, les Notion Club Papers, qui utilise explicitement les références à l’Atlantide pour justifier la construction de l’histoire de Númenor.

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D’un point de vue de critique génétique, l’affirmation du rôle de Númenor dans les Notion Club Papers va de pair avec l’élaboration des réflexions de Tolkien sur la configuration de la Terre du Milieu. Chr. Tolkien a beaucoup insisté, dans l’édition des brouillons de son père, sur le rôle que jouait Númenor pour justifier une histoire du monde où celui-ci, de plat qu’il était, deviendrait la sphère que nous connaissons  [32][32] Original outline, HoMe, V, p. 12.. L’idée de la transformation de l’espace intervient dès la toute première version de l’histoire de Númenor, et Tolkien confirme son importance dans une lettre à Naomi Mitchison, datée du 25 septembre 1954  [33][33] Letters, n° 154, p. 197 = HoMe, IX, p. 409 et 410 :... :

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le « légendaire » tout entier contient la transition d’un monde plat […] à

un globe. […] Le « mythe » particulier qui se trouve derrière ce récit […]

est la Chute de Númenor.

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On n’a sans doute pas suffisamment souligné un autre élément de cette lettre, qui est la référence appuyée au monde grec. Non seulement la « Chute de Númenor » est immédiatement qualifiée de « variante spéciale de la tradition sur l’Atlantide »  [34][34] « special variety of the Atlantis tradition » (ibi..., mais le « monde plat » des origines est désigné à l’aide d’un terme antique que Tolkien orthographie même en alphabet grec : il est « au moins une ??'?????"?? tout entourée de fron tières »  [35][35] « at least an ??'?????"?? with borders all about it ».... Tolkien tient manifestement à cette désignation, car il l’utilise dans une autre lettre, envoyée peu de jours auparavant, le 18 septembre 1954, à Hugh Brogan, pour justifier le nom de « Terre du Milieu », qui est « juste de l’anglais archaïque pour ?? ??'?????"??, la terre habitée par les hommes »  [36][36] Middle-Earth is just archaic English for ?? ??'?????"??,.... Cet énoncé est exemplaire de l’univers tolkienien, car il fait référence à la fois au monde de la philologie classique, représenté par l’Atlantide, et à celui de l’Angleterre médiévale, qu’incarne le personnage d’Ælfwine  [37][37] Cf. supra n. 27 et LT, II, p. 289-334.. Loin de se construire en opposition avec la culture gréco-romaine, la fiction de Tolkien se nourrit explicitement de ses références en les combinant au monde anglo-saxon médiéval  [38][38] Cf. The Lost Road, où Tolkien rejette un temps la référence....

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C’est cette même combinaison qui se trouve au cœur de la rédaction des Notion Club Papers. L’intrigue s’y organise autour des réunions d’un groupe d’universitaires, dans un Oxford que Tolkien projette dans un futur proche, celui des années 1980. Reprenant l’un des topoi de la fiction, Tolkien justifie la construction de son œuvre en niant son caractère fictionnel : d’après un Avant-Propos[39][39] HoMe, IX, p. 154-160., les discussions de ces universitaires ont été consignées dans des cahiers, découverts à la suite d’un grand nettoyage en 2012, et Tolkien feint de n’être que l’éditeur de ces papiers. La première partie  [40][40] « Part One : The Ramblings of Michael Ramer : Out of... ne comporte que deux discussions, l’une, assez courte, sur les moyens de transport dans l’espace, et l’autre sur les rêves véridiques (true dreams) que l’un des participants, Michael Ramer, affirme faire et où il voyage parmi les étoiles. Les rapports de Tolkien avec les nouvelles de science-fiction de C. S. Lewis sont évidemment le thème sous-jacent de cette première partie. C’est d’abord à propos de la planète Vénus, et non de la Terre du Milieu, qui n’a pas encore fait son apparition dans le récit, que le nom de l’Atlantide est prononcé par le personnage de Ramer pour la première fois  [41][41] Notion Club Papers, Part one, version D, HoMe, IX,....

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But if you want to know what it looks and sounds like : a smoking black

Sea, rising like Everest, raging in the dusk over dim drowned mountains,

and sucking back with a roar of cataracts like the end of Atlantis.

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La mention de l’Atlantide s’explique comme une réminiscence littéraire et culturelle, bien digne d’un universitaire qui est une projection de Tolkien lui-même. Mais ce personnage est aussi un visionnaire, ce qui explique que la comparaison se poursuive en changeant de forme quelques pages plus loin, lorsque Ramer fait allusion à ses rêves, qui sont le lieu où ses visions se déploient  [42][42] Ibid., p. 206. :

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My mind actually seems fonder of mythical romances, its own and other’s.

I could tell you a great deal about Atlantis, for instance ; though that is not

its name to me.

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Ce passage représente un tournant dans le statut de l’Atlantide : référence littéraire d’universitaire rompu au latin et au grec, elle sert de modèle interprétatif pour un Ramer confronté à une vision qu’il interprète comme un produit de son esprit (its own) ou une réminiscence (other’s). Mais le mythical romance se fracture avec la deuxième phrase : il existe pour désigner l’Atlantide un nom autre, encore inconnu, qui n’est pas celui des récits traditionnels. Dans les deux premières versions du récit  [43][43] A et B : « I could tell you about Atlantis (though..., c’est à ce moment que le nom de Númenor faisait son entrée, ce qui pouvait laisser supposer que Ramer en était l’inventeur (to me). Tolkien a préféré barrer ce membre de phrase pour en repousser l’introduction à plus tard, à la deuxième partie des Notion Club Papers[44][44] « Part Two : The Strange Case of Arundel Lowdham »..., dans une scène hallucinante où un autre membre du Club, Lowdham, se retrouve en état de transe à l’approche d’une tempête et s’écrie  [45][45] Notion Club Papers, Part two, version E (HoMe, IX,... :

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Behold the Eagles of the Lords of the West ! They are coming over Númenor !

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Les vaticinations de Lowdham sont introduites par une phrase clé, déjà présente dans The Lost Road, qui est comme l’emblème de la chute de Númenor dans l’écriture tolkienienne. Revenant avec une étrange constance dans l’œuvre de Tolkien, avec des sens divers et une force toujours égale, elle est comme un pont jeté entre les différents mondes et les différentes époques. Prononcée par Elendil dans The Lost Road avant la chute de Númenor  [46][46] Elendil : « Behold, the eagles of the Lord of the West..., énoncée par le narrateur dans les différentes descriptions de Númenor au moment de son engloutissement  [47][47] Cf. en dernier lieu Akallabêth, p. 277., elle est aussi prononcée par les différents représentants de Tolkien lui-même dans The Lost Road et les Notion Club Papers[48][48] Alboin dans The Lost Road : « Eagles of the Lord of... avant d’apparaître encore dans Le Hobbit et dans le Seigneur des Anneaux. Elle devient ainsi le mot de passe par lequel Tolkien donne accès à une Terre du Milieu qu’il crée en même temps qu’il nie son statut de fiction  [49][49] Même si cela n’apparaît pas explicitement dans les....

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En jouant le rôle d’un shibboleth, la mention des « Aigles des Seigneurs de l’Ouest » introduit dans le texte le nom de Númenor et ouvre la voie à la Terre du Milieu comme univers littéraire, tout en permettant à l’intrigue des Notion Club Papers de se resserrer autour de la question du nom et de l’identification de ce Númenor mystérieux  [50][50] Ibid. :

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At last Ramer spoke.

« Númenor ? Númenor ? » he said quietly. « Where did you find that name,

Arundel Lowdham ? »

« Oh, I don’t know », Lowdham answered, opening his eyes, and looking

round with a rather dazed expression. « It comes to me, now and again.

[…] »

« I asked », said Ramer, « because Númenor is my name for Atlantis. »

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C’est à ce moment du récit que les true dreams se révèlent pour ce qu’ils sont : alors que ces « rêves véridiques » étaient revendiqués dans un premier temps par le seul Ramer, Tolkien fait d’eux dans cette deuxième partie des Notion Club Papers des visions susceptibles d’être partagées par plusieurs individus, indépendamment les uns des autres, et les définit non plus comme des créations personnelles, susceptibles de tenir à la fois du délire et de la fiction littéraire, mais comme la perception d’une réalité dans un état de transe. Au-delà de Númenor, c’est l’univers tolkienien tout entier qui, comme dans The Lost Road, est justifié non comme invention ou fiction littéraire, mais comme monde perdu et retrouvé  [51][51] Cf. The Lost Road (HoMe, V, p. 38) : « some of these.... C’est à cette même conclusion que parvient Lowdham quelques pages plus loin lorsqu’il donne plus de détails sur ce Númenor mystérieux  [52][52] Notion Club Papers, Part two, HoMe, IX, p. 249. :

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Well, it seems to me a fair guess that we are dealing with a record, or a

legend, of an Atlantis catastrophe.

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L’association des deux termes antithétiques record et legend souligne l’ambition de Tolkien d’échapper aux catégories traditionnelles du fairytale et de la légende mensongère. En tant qu’elle est souvenir d’un lointain passé, l’histoire de Númenor est véridique même si sa forme est celle du conte de fée, ou peut-être, dans la visée tolkienienne, parce que précisément elle adopte la forme du conte de fée.

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La mention de l’Atlantide dans ce passage instaure un double jeu qui prolonge celui que Tolkien élabore à propos de la fiction : le mythe de Platon est convoqué d’abord au titre de référence culturelle par l’universitaire Ramer, mais évolue dans la confrontation entre Ramer et Lowdham, dont le couple joue le rôle de Tolkien à l’intérieur du récit en produisant au fil des Notion Club Papers, à coup de réflexions, d’interrogations et d’esquisses narratives une histoire, celle de Númenor, qui se modèle progressivement sur celle de l’Atlantide. Mais les Notion Club Papers ont aussi pour rôle de donner un statut à Númenor, en faisant de l’île de la Terre du Milieu un analogue de l’Atlantide dans le passé de l’humanité et dans la réalité du monde. Númenor s’affirme au cours du récit comme un rival dangereux pour l’île grecque, dont elle pourrait bien prendre la place.

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En effet, tout en énonçant explicitement ses sources, Tolkien les met à distance et construit, grâce aux personnages qui le représentent, un système d’interprétation capable de rendre autonome sa propre fiction et de la mettre sur un pied d’égalité avec les produits de la culture classique, voire de l’imposer en leur lieu et place. Le nom de l’Atlantide devient le point d’ancrage de l’opération, Tolkien mettant dans la bouche de Lowdham, qui a porté par écrit les divagations de sa transe, un pastiche de discussion technique sur l’étymologie et l’origine des noms propres mentionnés dans sa transcription  [53][53] Notion Club Papers, Part two, p. 249. Ce pastiche connaît... :

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I said « Atlantis » because Ramer told us that he associated the word Númenor with the Greek name. Well, look ! here we learn that Númenor was destroyed ; and we end with a lament : far, far away, now is Atalante.

Atalante is plainly another name for Númenor-Atlantis. But only after its downfall. For in Avallonian atalante is a word formed normally from a common base talat « topple over, slip down » : it occurs in Text I in an emphatic verbal form ataltane « slid down in ruin », to be precise. Atalante means « She that has fallen down ». So the two names have approached one another, have reached a very similar shape by quite unconnected routes. At least, I suppose the routes are unconnected. I mean, whatever traditions may lie behind Plato’s Timaeus, the name that he uses, Atlantis, must be just the same old « daughter of Atlas » that was applied to Calypso. But even that connects the land with a mountain regarded as the pillar of heaven. Minul-Tarik, Minul-Tarik ! Very interesting.

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Ce pastiche confronte explicitement deux séries de références étymologiques, l’une bien établie, celle du grec ancien, et l’autre en construction, celle des langues de la Terre du Milieu. D’un côté, le nom de l’Atlantide platonicienne est interprété comme dérivant du grec '???????"?, « fille d’Atlas », que l’on trouve, non pas, comme l’écrit Tolkien, dans l’Odyssée à propos de Calypso  [54][54] Calypso est bien qualifiée de « fille d’Atlas », mais..., mais dans la Théogonie à propos de Maïa, mère d’Hermès  [55][55] Hésiode, Théogonie, 938.. L’erreur de Tolkien lui permet cependant de prolonger sa série étymolo gique en rattachant l’Atlantide à la figure du géant Atlas, et d’établir par là même un parallèle avec la série qu’il crée de toutes pièces, qui va d’Atalante à talat/ ataltane et jusqu’au Minul-Tarik  [56][56] Le nom de Minul-Tarik renvoie au Djebel-Tarik, c’est-à-dire.... L’identification opérée entre les noms de l’Atlantide platonicienne et Númenor poursuit les paradoxes de la justification de sa propre fiction par Tolkien, qui fait tout pour qu’on ne puisse pas prendre son récit sur Númenor pour un succédané et une adaptation du Timée et du Critias, non pas en occultant les liens, mais en les assumant et en les distordant, et en créant de fausses pistes, ou plutôt en organisant de nouveaux réseaux de sens destinés à occulter les relations sémantiques véritables  [57][57] On notera l’ironie de la lettre de juillet 1964 (Letters,.... Autrement dit, c’est au moment même où Tolkien fait explicitement allusion à l’Antiquité que ses personnages nient tout lien avec elle alors même que ce sont ces liens qui ont servi à Tolkien pour créer son monde. Platon n’est plus le créateur omnipotent du récit de l’Atlantide, il n’est qu’un lointain devancier de Lowdham, un Grec qui, en proie à une vision semblable à celle de l’universitaire anglo-saxon, en a transcrit l’essentiel dans ses dialogues philosophiques, voire un faussaire qui a occulté sous le nom d’Atlantide un monde que Lowdham (et Tolkien) prend à charge de révéler enfin.

Variations étymologiques

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C’est surtout dans la formation des noms propres que Tolkien montre toute sa perversité  [58][58] Cette perversité est celle-la même que P. Vidal-Naquet... : il forge des mots à partir du grec, puis nie toute connexion, tout en pointant du doigt le rapprochement qu’un lecteur attentif ne pourrait manquer de faire. Un premier nom donné à l’île engloutie est celui d’Atalante[59][59] Le nom d’Atalantë apparaît dès la toute première version... : l’homophonie avec Atlantide est évidente, et ne mérite pas qu’on s’y attache, sauf qu’Atalante est aussi le nom d’une héroïne grecque  [60][60] Cf. T. Gantz, Mythes de la Grèce archaïque, Paris,.... La troublante proximité des deux noms  [61][61] Comme le signale P. Vidal-Naquet, L’Atlantide, p. 138-139,... en même temps que leur évidente différence permettent à Tolkien de construire un pastiche d’enquête linguistique  [62][62] Cf. les expressions techniques récurrentes, « mot formé... où scepticisme simulé et mauvaise foi jubilatoire le conduisent à proposer une étymologie, totalement inventée, qu’il fait passer pour vraie. Atalante, d’après Lowdham, ne peut être rapproché linguistiquement d’Atlantide, puisque le nom dérive d’une langue avallonienne signifiant « engloutie »  [63][63] Dès sa première apparition (Original outline, HoMe,..., alors que tout porte à croire justement que l’idée d’utiliser le nom d’Atalante, dans l’acte de création littéraire opéré par Tolkien, est issue d’Atlantide.

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Le développement particulier sur le nom d’Atalante, avec ses réfé rences explicites au monde grec, est finalement abandonné dans les versions ultérieures des Notion Club Papers, mais les jeux sur les noms et les identifications se poursuivent dans les versions F1 et F2 de ce même passage. Dans le cadre d’un nouveau pastiche d’enquête linguistique, qui porte cette fois-ci sur les langues de l’île (langue A et langue B), Tolkien poursuit son jeu en partant du nom de Númenor (Númenore ou Númenor)  [64][64] Notion Club Papers, Part two, F2, HoMe, IX, p. 241 ;..., qu’il traduit par Westernesse[65][65] Ouistrenesse dans la traduction de Fr. Ledoux chez... et décompose en deux éléments, nume pour « Ouest » et nore pour « peuple » ou « pays ». Dans une deuxième langue, temporairement appelée langue B, Númenor devient Anadûnê[66][66] Les différentes versions de The Fall of Númenor (FN..., un nom composé sur l’élément adun, « Ouest », et son peuple les Adunaim.

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Même s’il n’est pas possible d’identifier avec précision la source de chacun de ces noms, l’inventivité linguistique de Tolkien étant un défi aux solutions trop simples, on peut déceler une série cohérente d’emprunts et d’influences. La langue B, qui va prendre rapidement le nom d’adunaîc, ou « Langue de l’Ouest », est fortement marquée par des échos hébraïsants, comme l’emploi d’une finale de pluriel en–im  [67][67] Cette finale en–im se retrouve en de nombreuses occasions... ou d’une racine qui rappelle le nom du Seigneur, Adonaï. Tolkien prend toutefois soin, comme pour Atalante, de brouiller les pistes en composant un réseau linguistique indépendant où Anadûnê et ses dérivés pourront se déployer et aider à construire un univers autonome. Si Atalante était « l’engloutie », Anadûnê est le « Pays de l’Ouest », et ce point est rappelé avec constance dans chacune des versions successives  [68][68] DA II, § 55, HoMe, IX, p. 375. Ce passage n’ayant pas... :

[…] the Drowning of Anadûnê, of which all is now told. For the name of that land perished, and that which was aforetime the Land of the Gift in the midst of the sea was lost, and the exiles on the shores of the world, if they turned to the West, spoke of Akallabêth that was whelmed in the waves, the Downfallen, Atalantë in the Nimrian tongue.

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Les différents noms de l’île se partagent entre deux systèmes linguistiques indépendants l’un de l’autre, adunaîc (« Langue de l’Ouest ») et elfique, et entre deux moments historiques, celui où l’île était florissante et celui d’après sa disparition, comme le résume le tableau ci-dessous.

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Si l’adunaîc comporte des éléments issus du système linguistique sémi-tique, le nom même d’Anadûnê constitue une exception en son sein. En effet, ce n’est pas le nom d’un personnage de la Grèce antique, comme pour Atalante, qui pourrait être à la source de la création onomastique, mais un verbe, dont la forme et le sens même laissent soupçonner qu’il a servi de substrat. En grec ancien, ?'????"????, que l’on peut rapprocher par homophonie d’Anadûnê, signifie « surgir des flots », et il est particulièrement célèbre sous la forme participiale qui sert à qualifier Vénus Anadyomène. Le couple Anadun/Adunaï (F1), qui évolue ensuite en Anadûnê/Adunaim (F2), pourrait ainsi se lire comme le résultat de la scission d’une seule et même forme verbale, l’infinitif aoriste ?'???'?'???, le nom de l’île se formant par élision, pour donner Anadun puis Anadûnê, tandis que le nom des habitants Adunaï garde la finale en-ai tout en se réduisant par apocope avant de passer à Adunaim par influence du système linguistique sémitique :

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Un tel rapprochement se justifie surtout par le sens du verbe : si Anadûnê provient bien, au moins dans l’acte de création tolkienien, du grec ?'???'?'???, son explicitation linguistique dans l’univers tolkienien comme « l’engloutie » apparaît d’autant plus comme un jeu sur les mots puisque le nom renvoie en fait à l’idée contraire, à une île qui surgit des flots. Par une série de déplacements, Anadûnê, « celle qui sort des flots » prend le simple sens de « celle de l’Ouest » et est destinée à devenir « l’engloutie » sous la forme d’Atalante, ce deuxième nom renvoyant, par un paradoxe inverse, à la fois à l’Atlantide et à la figure d’Atlas, au roc et à la montagne soutien du ciel.

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Cet exercice d’identification croisée montre à quel point Tolkien est habile à se servir de l’existant pour construire son monde tout en brouillant les pistes et en créant un système cohérent à partir de croisements et de déplacements sans fin. Dans les détails abandonnés de son système, dans les recoins de ses brouillons, on pourra trouver encore d’autres exemples de pastiches linguistiques qui sont la trace de l’action créatrice de Tolkien, prise dans sa tension entre imitation et tentative pour créer un monde autonome qui soit un hommage, un rival et un substitut à l’imaginaire issu de la culture gréco-romaine. Parmi les nombreux noms de Númenor, on pourra relever ainsi dans la version F1 des Notion Club Papers un autre exemple de pastiche qui est resté une tentative isolée  [69][69] Notion Club papers, Part two, F1, HoMe, IX, p. 305 :

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[Lowdham :] And the land had another name : in A Andore and in B Athanati ; and both mean « Land of Gift ».

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Ce mot d’Athanati a bien vite été supprimé  [70][70] Dans la deuxième version du récit autonome complémentaire..., peut-être parce qu’il était trop transparent : Athanati renvoie de toute évidence au grec ?'??"?????, « immortels », qualificatif traditionnel des dieux dès l’épopée homérique. Pour une raison inconnue, Tolkien n’a pas poursuivi dans cette veine, qui fonctionne pourtant d’une façon assez semblable au système développé pour Anadûnê : le grec fournit le nom d’une « île des immortels », dont le sens est immédiatement transformé en « Pays du Don », alors même que l’histoire de l’île se fonde sur le rapport à la mort, Númenor étant une île habitée par des humains qui aspirent de plus en pls la même part d’immortalité que les Elfes, qui manifestent au fil des siècles une angoisse de plus en plus grande face au trépas et qui revendiquent finalement ouvertement leur prétention à gagner la vie éternelle en se rebellant contre les Valar  [71][71] Ce point est présent dès la toute première version....

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Les jeux linguistiques de Tolkien ne s’inscrivent pas pour le lecteur dans le cadre de la parodie ou du pastiche, puisque la source de Tolkien n’est pas destinée à être proprement identifiée : l’histoire de Númenor ne se lit pas avec le Timée ou le Critias en regard. Il ne s’agit pas non plus d’une écriture destinée aux happy few, aux hellénistes capables de déceler par-delà la systématique linguistique de Tolkien des clins d’œil et des décalages dont ils feraient leurs délices, car le sens de l’œuvre ne dépend pas de ces jeux de reconnaissance. Ce qu’illustrent ces mécanismes, c’est le statut si particulier de l’écriture et de la fiction de Tolkien, le paradoxe qui préside à leur naissance, selon lequel cet acte de création a aussi pour but de s’imposer comme un type traditionnel d’écriture. Que ce soit au niveau d’une simple phrase ou du récit dans son entier, l’écho joue à la fois comme nécessité pour l’écrivain et obligation pour le lecteur, sans que l’identification précise des éléments soit nécessaire. L’écriture de Tolkien est un conglomérat de déjà-vus, de déjà lus ou entendus, elle s’inscrit dans un cadre proprement mythologique, dans un jeu libre de la parole où l’identification totale et la totale étrangeté sont deux écueils absolus, où tout se joue sur l’à peu près et la reconnaissance imparfaite et tenace, sur un écho ténu qui permet justement le plaisir du récit. Nouvelle version sans cesse recommencée d’un mythe que l’on connaît par cœur sans parvenir à se lasser d’un nouvel énoncé, les récits sur Númenor sont exemplaires d’une écriture en constant décalage qui est l’une des possibilités d’existence même du mythe.

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C’est l’acte de création tolkienien qui se donne à voir dans son processus et dans sa prétention à se constituer en univers autonome. Créer une mythologie pour l’Angleterre, c’est en effet rivaliser avec l’éducation classique et l’érudition gréco-romaine, avec le faisceau de références hérité de la Renaissance. C’est créer un monde qui sera non seulement une fiction littéraire, mais un univers de référence à part entière. Que cette fiction qui éprouve la tentation de passer pour de l’histoire se développe à propos d’un monde englouti et disparu à jamais rend d’autant plus frappants tant l’effort de recréation que la volonté de Tolkien de mettre en scène et de justifier littérairement son écriture. Le nom de Númenor, qui reste isolé dans ce tourbillon onomastique, peut se lire alors comme un véritable emblème de l’écriture de Tolkien, y compris dans ses ambiguïtés. Númenor-numen, monde du divin et rival d’Avallone et des Valar, mais aussi monde du nomen qui ne parvient pas à se dire tout à fait ; monde du nom décalé, de l’ambiguïté linguistique ; occasion de pastiche indéchiffrable et prétexte à développer un système linguistique qui ne soit ni tout à fait dérivé, ni tout à fait autonome. Númenor ou le nom englouti.


Annexe

Annexe : Versions de l’histoire de Númenor Abréviations

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Notes

[1]

Le réalisateur G. Lukas produisit la trilogie de Starwars entre 1977 et 1983 ; tout en rénovant et adaptant cette trilogie, il réalisa entre 1999 et 2005 une deuxième trilogie, dont l’action précédait et expliquait celle de la première.

[2]

Númenor est ainsi l’un des maillons de la chaîne par laquelle certains objets en Terre du Milieu peuvent revendiquer l’origine la plus ancienne qui soit, comme l’Arbre Blanc ou les palantíri : ces derniers sont venus « d’au-delà de l’Ouistrenesse, d’Eldamar » (beyond Westernesse, from Eldamar : SdA, III, 11 « The Palantír », p. 621), Eldamar et l’Ouistrenesse étant devenus pareillement inaccessibles. Sur la nostalgie qui s’exprime à l’égard de Númenor, cf. par exemple Description of Númenor, UT, p. 165 : « the survivors in Middle-earth “yearned”, as they said, for Akallabêth, the Downfallen. »

[3]

Voir l’intervention de Boromir au conseil d’Elrond, (SdA, II, 2, « Council of Elrond », p. 262 : « Believe not that in the land of Gondor the blood of Númenor is spent, nor all its pride and dignity forgotten »), qui répond au constat désabusé d’Elrond (ibid., p. 261 : « the race of Númenor has decayed, and the span of their years has lessened »).

[4]

Outre le dialogue entre Boromir et Elrond à Rivendell (cf. note supra), cf. SdA, IV, 5, « The Window on the West », p. 704.

[5]

SdA, I, 11, « A knife in the dark », p. 208-210, où l’histoire de Beren et de Luthien est doublement transmise par Aragorn, d’abord sous la forme d’une ballade (« the tale of Tinuviel », p. 208), puis en une paraphrase (« it tells », p. 210).

[6]

Tolkien lui-même emploie à plusieurs reprises le nom d’Atlantis pour désigner Númenor ; cf. Letters, n° 154 (25 septembre 1954) ; n° 257 (juillet 1964). L’identification de Númenor à l’Atlantide est assumée par Tolkien dans sa pratique d’écriture personnelle, comme l’indique un morceau de papier qui annonce les thèmes développés dans la version E des Notion Club Papers : « Do the Atlantis story and abandon Eriol-Saga […] » (HoMe, IX, p. 281).

[7]

Original outline, HoMe, V, p. 12 : « thrown down and submerged. »

[8]

La Description of Númenor (UT, p. 164-172) date des années 1960 et est donc contemporaine des dernières versions de l’histoire de Númenor (cf. Annexe).

[9]

Cf. par exemple P. Vidal-Naquet et P. Lévêque, Clisthène l’Athénien, Paris, Belles Lettres, 1964, p. 134-139 ; P. Vidal-Naquet, « Athènes et l’Atlantide », Le Chasseur noir, Paris, La Découverte, 2005 (1981), p. 353-354.

[10]

« Description », UT, p. 166 : « Pillar of the Heavens. »

[11]

Platon, Critias, 114d. Sur le goût de Tolkien pour les espaces concentriques où alternent profondeurs et élévations, cf. l’analyse du jardin de Galadriel dans Ch. Delattre, « Du cycle de l’Anneau au Seigneur des anneaux », dans V. Ferré, Tolkien, trente ans après (1973-2003), Paris, Christian Bourgois, 2004, p. 78-79.

[12]

« Description », p. 167-168 : « only here grew the mighty golden tree malinornë […] ; its bark was silver ; its leaves […] were pale green above and beneath were silver […] ; in the autumn they did not fall, but turned to pale gold. […] through spring and summer a grove of malinorni was carpeted and roofed with gold, but its pillars were of grey silver » (je souligne). On notera aussi l’influence du thème de l’Âge d’or, décelable dans l’inaltérabilité du feuillage, qui caractérise aussi les mallorn de Lothlórien, autre enclos de l’Age d’or en terre du Milieu (par exemple SdA, II, 6, « Lothlórien », p. 356 : Golden Wood ; hint of fallow gold).

[13]

Platon, Critias, 114e. Cette nature métallique est d’autant plus paradoxale que Tolkien, dans la Description, développe l’idée que l’île est pauvre en métaux (UT, p. 170). Quant au mithril, qui doit certains de ces traits à l’orichalque de l’Atlantide, il n’apparaît dans aucun des récits de Tolkien sur Númenor.

[14]

Les cités les plus populeuses de Númenor, Andúnië, Eldalonde, Nindamos, Rómenna, sont toutes des ports (« all the towns where many congregated were set by the shores », Description, UT, p. 171), et les transports se font surtout par voie maritime (« heavy cargos were borne by sea », ibid., p. 169). La mer est constamment associée aux Numénoréens (« beyond all other pursuits the strong men of Númenor took delight in the Sea », ibid., p. 171), ce qui leur donne leur surnom de « Men of the Sea » (ibid., p. 170).

[15]

Cf. Ch. Delattre, Les Figures de Minos dans l’imaginaire antique : thalassocrate, législateur, juge infernal, thèse de l’université de Paris-X Nanterre, 2001, p. 18-137 ; sur le miroir Atlantide/Athènes qui organise la critique de l’impérialisme athénien, cf. P. Vidal-Naquet, « Athènes et l’Atlantide », Le Chasseur noir, Paris, La Découverte, 2005 (1981), p. 335-360 et L’Atlantide, Paris, Belles Lettres, 2005, p. 37-42.

[16]

Description, UT, p. 171.

[17]

Le désir de la mer est plusieurs fois évoqué, comme desire of the Sea (p. 177) ou sous la forme de sea-longing (p. 176 ; 185), et se transforme même en mariage avec la Mer (p. 186), expression qui rappelle la cérémonie médiévale de la Senza, où le doge de Venise, au nom de la Sérénissime République, venait épouser la mer (cf. S. Reinach, « Le mariage avec la mer », Cultes, mythes et religions, Paris, Robert Laffont, 1996, p. 121-131 ; E. Muir, Civic Ritual in Renaissance Venice, Princeton, Princeton University Press, 1981, p. 119-134).

[18]

Description, UT, p. 170.

[19]

L’anglais fall, comme le français chute, recouvre les deux aspects : cf. SdA, II, 2 (« Council of Elrond »), p. 259 : « Of Númenor he spoke, its glory and its fall ».

[20]

Si la controverse scientifique à la fin du XIXe et au début du XXe siècle porte essentiellement sur la question de la référence géographique et historique du récit de l’Atlantide, comme en témoigne l’article « Atlantis » de la Realencyclopädie [H. Berger, « Atlantis », RE, t. II, 1895, col. 2116-2118 ; cf. Ch. Foucrier, Le Mythe littéraire de l’Atlantide (1800-1939), Grenoble, Université Stendhal, ELLUG, 2004, p. 189-225], l’analyse littéraire qui a cours au même moment dans les milieux universitaires souligne l’hybris des Atlantes, qu’elle interprète en termes d’orgueil judéo-chrétien et traduit comme une transgression morale, un acte de « démesure ». Le chapitre « Histoire d’un mot : HUBRIS », publié par L. Gernet en 1917 dans ses Recherches sur le développement de la pensée juridique et morale en Grèce (rééditées en 2001 chez Albin Michel), est exemplaire de cette tradition, déjà ancienne à l’époque, qui donne à hubris un tour moral, l’originalité de L. Gernet étant de proposer en sus un modèle historique du développement de cette notion « religioso-morale » (p. 43), d’Homère aux tragiques, et de l’envisager comme un préalable aux définitions anthropologico-juridiques du délit et de la pénalité. Pour une réévaluation du terme et de ses sens, cf. J.-M. Mathieu, « Hybris-démesure ? Philologie et traduction », Kentron, n° 20,2004, p. 15-46.

[21]

Cette innocence qui fleurit au cœur de l’extrême corruption se donne à voir dans les chants et les danses où se plaisent les Numenoréens au moment de la destruction de leur île, et surtout dans la description pathétique des derniers instants de la reine de Númenor sur les pentes du Meneltarma (Akallabeth, Silm., p. 281).

[22]

En plus des différents peplums mettant en scène l’Atlantide, on citera Le Colosse de Rhodes (1961), de S. Leone, qui s’en inspire visiblement, et les scènes de la destruction d’Argos dans Le Choc des Titans (1981), de D. Davis. Contrairement aux films Atlantis. The Lost Continent (1960), de G. Pal, ou Hercule à la conquête de l’Atlantide (1961), de V. Cottafari, ou à la bande dessinée L’Énigme de l’Atlantide (1957), d’E. P. Jacobs, Tolkien ne combine pas la destruction de son Atlantide avec une éruption volcanique : seule la mention d’une montagne smoking like a volcano, dans Lost road (chap. II, HoMe, V, p. 52) pourrait aller en ce sens, mais cette comparaison n’a pas été poursuivie.

[23]

Original outline (HoMe, V, p. 11-13). Le nom de Númenor avait semble-t-il déjà fait son apparition, mais la date exacte des premières élaborations est incertaine ; cf. HoMe, V, p. 8.

[24]

The Lost Road a été écrit en 1937, vraisemblablement entre la première et la deuxième version de The Fall of Númenor. Cf. HoMe, V, p. 7-10.

[25]

Comme l’indique une lettre de juillet 1964 (Letters, n° 257), Númenor dans ce contexte était considérée comme le passé le plus ancien de l’humanité, accessible par un voyage dans le temps (time-travel), concurrent des voyages dans l’espace (space-travel) de C. S. Lewis, que Tolkien revendique comme son pair.

[26]

Premiers chapitres : HoMe, V, p. 36-56 (Oswin et son fils Alboin, puis Alboin et son fils Audoin) ; chapitres sur Númenor : HoMe, V, p. 57-77 (Elendil et son fils Herendil). Le passage d’un monde à l’autre se fait progressivement : à la description des rapports entre Oswin et Alboin, puis entre Alboin et Audoin, succède le récit de deux rêves où Alboin rencontre Elendil (p. 48 et 51), auquel fait suite la description de conversations entre Elendil et Herendil à Númenor peu avant sa chute.

[27]

Les chapitres sur Númenor ont été directement écrits à la suite des chapitres sur l’Angleterre contemporaine ; Tolkien semble avoir envisagé seulement dans un deuxième temps d’en faire la fin d’une chaîne d’épisodes (cf. Chr. Tolkien, HoMe, V, p. 57). Les notes prises par Tolkien à l’époque indiquent qu’il avait envisagé de nombreuses possibilités : « Lombard story ? ; a Norse story of ship-burial (Vinland) ; an English story — of the man who got onto the Straight Road ? ; a Tuatha-de-Danaan story, or Tir-nan-Og ; painted caves ; the Ice Age — great figures in ice ; Before the Ice Age : the Galdor story ; post-Beleriand and the Elendil and Gil-Galad story of the assault on Thû ; the Númenor story » (HoMe, V, p. 77-78). Sur l’évolution de ces projets, cf. Chr. Tolkien, HoMe, V, p. 77-104 et ce qu’en dit Tolkien lui-même dans sa lettre de juillet 1964.

[28]

Cf. LT, II, p. 289-334.

[29]

« Specifically English fairy-lore […] more true than anything to be found in Celtic lands » (Chr. Tolkien, LT, II, p. 290). L’ambiguïté du titre Lost Tales, donné par Chr. Tolkien aux esquisses de son père réunies dans une publication posthume, illustre bien ce même processus qui consiste à revendiquer ce qui est à l’évidence une fiction comme document non fictionnel : ébauches perdues dans les archives et exhumées par le fils de l’auteur, les Lost Tales sont aussi présentés par Tolkien lui-même comme les récits perdus de l’histoire des hommes qu’il aurait lui-même retrouvés. Tolkien fils publie une fiction que Tolkien père justifie comme document dans un même mouvement de disparition et de réhabilitation.

[30]

Sur la fragmentation de la figure de l’auteur dans l’univers tolkienien, cf. entre autres M. Devaux, « Le statut des textes de L’Histoire de la Terre du Milieu », dans V. Ferré (éd.), Tolkien, trente ans après (1973-2003), Paris, Christian Bourgois, 2004, p. 172 et Ch. Ridoux, Tolkien. Le Chant du monde, Encrage, diff. Paris, Belles Lettres, 2004, p. 206-208.

[31]

Ce récit a été composé en quatre versions successives : DA I (HoMe, IX, p. 340-357), DA II (HoMe, IX, p. 357-387), DA III (HM, IX, p. 387-397), DA IV (HM, IX, p. 387-397). La nécessité de revenir sur l’histoire de Númenor est justifiée par Tolkien dans trois courts textes (The Theory of this version, Sketch I, Sketch II et Sketch III), qui donnent une version globale de l’histoire de la Terre du Milieu où Númenor trouve sa place (HoMe, IX, p. 397-413).

[32]

Original outline, HoMe, V, p. 12.

[33]

Letters, n° 154, p. 197 = HoMe, IX, p. 409 et 410 : « the whole “legendarium” contains a transition form a flat world to a globe. […] The particular “myth” which lies behind this tale […] is the Downfall of Númenor. » « Legendarium », qui s’applique au genre hagiographique en latin médiéval, est utilisé par Tolkien pour désigner l’ensemble des récits sur la Terre du Milieu.

[34]

« special variety of the Atlantis tradition » (ibid.).

[35]

« at least an ??'?????"?? with borders all about it » (ibid., p. 410). Précisons que la science grecque, dès l’époque de Platon, représentait la terre comme une sphère ; l’ensemble du cosmos était même conçu, dans les systèmes astronomiques d’Aristote et de Ptolémée, comme un emboîtement de sphères. Le terme ??'?????"?? désigne l’espace habité par les hommes, mais ne permet pas de préciser la forme de la terre.

[36]

Middle-Earth is just archaic English for ?? ??'?????"??, the inhabited world of men (Letters n° 151, p. 186, avec une faute d’orthographe pour le grec ; HoMe, IX, p. 409, sans faute d’orthographe).

[37]

Cf. supra n. 27 et LT, II, p. 289-334.

[38]

Cf. The Lost Road, où Tolkien rejette un temps la référence à la latinité (HoMe, V, p. 38) pour inciter quelques pages plus loin un de ses personnages à approfondir son latin et son grec (ibid., p. 41). La même œuvre définit la langue elfique d’Eressëa comme un Elf-Latin (ibid., p. 41).

[39]

HoMe, IX, p. 154-160.

[40]

« Part One : The Ramblings of Michael Ramer : Out of the Talkative Planet » (HoMe, IX, p. 161-222) se décompose en quatre versions, dont trois manuscrits (A, B et C) et un exemplaire dactylographié (D).

[41]

Notion Club Papers, Part one, version D, HoMe, IX, p. 204.

[42]

Ibid., p. 206.

[43]

A et B : « I could tell you about Atlantis (though that’s not its name to me, nor Númenor) » ; cf. HoMe, IX, n. 63 p. 221.

[44]

« Part Two : The Strange Case of Arundel Lowdham » (HoMe, IX, p. 222-327) est composé d’un manuscrit (E) et de deux exemplaires dactylographiés (F1 et F2). En parallèle a été composé en extension à la deuxième partie un petit exposé de linguistique tolkienienne, le Lowdham’s Report on the Adunaic Language (HoMe, IX, p. 413-440).

[45]

Notion Club Papers, Part two, version E (HoMe, IX, p. 231-232).

[46]

Elendil : « Behold, the eagles of the Lord of the West are coming with threat to Númenor » (HoMe, V, p. 62). Sur le sens précis de cette phrase et les différentes hypothèses envisagées par Tolkien, cf. Chr. Tolkien, HoMe, V, p. 75-76 et 77.

[47]

Cf. en dernier lieu Akallabêth, p. 277.

[48]

Alboin dans The Lost Road : « Eagles of the Lord of the West coming upon Númenor » (HoMe, V, p. 38, puis p. 47) ; Lowdham dans les Notion Club Papers : « Behold the Eagles of the Lords of the West ! They are coming over Númenor ! » (Part Two, version E, HoMe, IX, p. 231-232) ; Bilbo dans le Hobbit : « The Eagles are coming ! » (Hobbit, XVII, « The Clouds burst », p. 263 HarperCollins) ; Pippin dans le Seigneur des anneaux : « The Eagles are coming ! » (SdA, V, 10, « The Black Gate Opens », p. 297, avec une allusion à l’épisode du Hobbit).

[49]

Même si cela n’apparaît pas explicitement dans les documents publiés par Chr. Tolkien, on pourrait croire que cette phrase s’est elle-même imposée à Tolkien et a servi de voie d’accès au monde qu’il a créé, comme si les différents épisodes où cette phrase intervient n’étaient que la réécriture constante d’une scène originelle, où Tolkien entra lui-même en contact avec son univers dont cette phrase, venue d’ailleurs, lui fournit l’intuition. Pour un autre exemple de ce processus, cf. J. Bouron, « Feuille de Niggle, image dans le tapis de la Faërie ? », dans V. Ferré, Tolkien, trente ans après (1973-2003), Paris, Christian Bourgois, 2004, p. 190-192.

[50]

Ibid.

[51]

Cf. The Lost Road (HoMe, V, p. 38) : « some of these names [Númenor, Amon-ereb, Beleriand] were really made up, to please himself [le jeune Alboin] with their sound (or so he thought) ; but others seemed “real”, as if they had not been spoken first by him. »

[52]

Notion Club Papers, Part two, HoMe, IX, p. 249.

[53]

Notion Club Papers, Part two, p. 249. Ce pastiche connaît un développement autonome dans le Report on the Adunaic Language (HoMe, IX, p. 413-440).

[54]

Calypso est bien qualifiée de « fille d’Atlas », mais à l’aide d’une expression développée, ????????? ????"??? : Homère, Odyssée, I, 52 ; VII, 245.

[55]

Hésiode, Théogonie, 938.

[56]

Le nom de Minul-Tarik renvoie au Djebel-Tarik, c’est-à-dire Gibraltar, ouverture sur l’Atlantique, vestige des colonnes d’Hercule, associées à Atlas (cf. Hérodote, IV, 184), et voie d’accès à l’Atlantide (cf. Platon, Timée, 24e).

[57]

On notera l’ironie de la lettre de juillet 1964 (Letters, n° 257), où Tolkien note à propos de Atalantie (alternative à Akallabêth) : « it is a curious chance that the stem talat used in Q[enya] for “slipping, sliding, falling down”, of which atalantie is a normal (in Q) nounformation, should so much resemble Atlantis » (reproduit dans HoMe, V, p. 8, note *).

[58]

Cette perversité est celle-la même que P. Vidal-Naquet relève chez Platon (Atlantide, p. 39 et n. 27 p. 155).

[59]

Le nom d’Atalantë apparaît dès la toute première version de l’histoire de Númenor, dans l’Original outline de 1936 (HoMe, V, p. 11). À la suite d’une correction dans FN I, Atalante est devenue provisoirement le nom de la future ville d’Andunië, mais ce point a été amendé dans FN II ; la modification n’était sans doute pas intentionnelle (cf. Chr. Tolkien, comm. ad locum).

[60]

Cf. T. Gantz, Mythes de la Grèce archaïque, Paris, Belin, 2004, p. 596-602.

[61]

Comme le signale P. Vidal-Naquet, L’Atlantide, p. 138-139, le rapprochement entre Atalante et Atlante est également fait par G. Pérec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, 1975.

[62]

Cf. les expressions techniques récurrentes, « mot formé régulièrement à partir d’une base commune », « forme verbale emphatique », etc.

[63]

Dès sa première apparition (Original outline, HoMe, V, p. 11), le nom d’Atalantë est glosé : « Legend so named it aftertwards (the old name was Númar or Númenos) Atalantë = The Falling. » L’alternance passé-présent et la nostalgie de l’île perdue sont des thèmes présents dans tous les récits continus de l’histoire de Númenor et s’appuient sur les jeux linguistiques. Dans FN I, Atalantë est précisée par the Ruin (§ 3, HoMe, V, p. 14), the Downfallen dans FN II (§ 2, HoMe, V, p. 25). Cf. Lost Road, HoMe, V, p. 47 : « [atalante] seemed to mean ruin or downfall, but also to be a name. »

[64]

Notion Club Papers, Part two, F2, HoMe, IX, p. 241 ; F1, HoMe, IX, p. 305 : « [Lowdham :] But take the name Númenore or Númenor (both occur) to start with. That belongs to Language A. It means Westernesse, and is composed of nume “west” and nore “folk” or “country”. But the B name is Anadûnê (F1 : Anadun), and the people are called Adunaim (F1 : Adunai), from the B word adun “west”. The same land, or so I think, has another name : in A Andore and in B Yozayan, and both mean “Land of Gift”.’ »

[65]

Ouistrenesse dans la traduction de Fr. Ledoux chez Chr. Bourgois.

[66]

Les différentes versions de The Fall of Númenor (FN I, II et III), qui étaient complémentaires de The Lost Road, ne mentionnent pas le nom d’Anadûnê, pas plus que la première version continue de l’histoire de Númenor (DA I) qui a été composée juste après la première version (E) des Notion Club Papers et qui n’avait pas encore de titre (celui de Drowning of Númenor a été rajouté au crayon par Tolkien sur le manuscrit ; cf. HoMe, IX, p. 340-341). Ce n’est que dans la deuxième version de ce récit (DA II), c’est-à-dire après une deuxième rédaction des Notion Club Papers (F1), que le nom d’Anadûnê est adopté, et ce à la fois dans le titre (The drowning of Anadûnê) et dans la rédaction, le nom apparaissant au § 12 (cf. HoMe, IX, p. 361), dans une reprise explicite du passage de F1 : « And they called that land Amatthânê the Land of Gift, and Anadûnê, which is Westernesse, Nûmenôrë in the Nimrian tongue. » Le nom apparaît ensuite dans le récit avec régularité pour désigner l’île (DA II, HoMe, IX, p. 361-363,365-366,369-375).

[67]

Cette finale en–im se retrouve en de nombreuses occasions dans l’œuvre de Tolkien : Maugrim, Rohirrim, etc. La finale féminine hébraïque en–oth est également présente, par exemple dans le nom Morgoth.

[68]

DA II, § 55, HoMe, IX, p. 375. Ce passage n’ayant pas subi de modification en DA III et DA IV, il n’a pas été retranscrit dans l’édition de ces versions par Chr. Tolkien.

[69]

Notion Club papers, Part two, F1, HoMe, IX, p. 305.

[70]

Dans la deuxième version du récit autonome complémentaire (DA II), rédigé après F1, Athanati est remplacé par Amatthânê (HoMe, IX, p. 361 ; sur ce nom, cf. Chr. Tolkien, HoMe, IX, p. 388), qui est lui-même remplacé, dans le passage correspondant de la version F2 des Notion Club Papers, par Yozayan (ibid., p. 241).

[71]

Ce point est présent dès la toute première version de l’histoire de Númenor : original outline, HoMe, V, p. 11-12, puis FN I, § 4 (HoMe, V, p. 14-15), FN II, § 3-4 (HoMe, V, p. 25-26), FN III, § 3-4 (HoMe, IX, p. 334) ; Lost Road, IV (HoMe, V, p. 66) ; DA I, § 13 ; 15 ; 21- 22(HoMe, IX, p. 343-345), DA II, § 13 ; 15 ; 21-22, repris sans changement notable en DA III et DA IV (HoMe, IX, p. 361 ; 364). Cf. Theory of this Version, Sketch I, HoMe, IX, p. 400 ; Sketch III, HoMe, IX, p. 404. La dernière version, celle de l’Akallabêth, s’achève précisément sur la mention de la mort des Numénoréens infidèles, le verbe « mourir » mettant un terme définitif à leur histoire et au récit lui-même (« before they died », Silmarillion, p. 282).

Résumé

Français

Il existe dans l’univers créé par J. R. R. Tolkien une île du nom de Númenor, qui a disparu autrefois dans les flots, et qui imite à l’évidence l’Atlantide platonicienne. Cette île joue un rôle primordial dans la constitution du monde, physique et littéraire, de Tolkien, dont elle illustre la richesse et la diversité. Mais elle est aussi exemplaire du processus de création et d’écriture de Tolkien, des jeux d’imitation qu’il assume, revendique et nie le plus souvent en un même mouvement : Númenor définit par excellence le statut que Tolkien veut donner à sa fiction. Les constructions onomastiques et linguistiques en particulier mettent en valeur le rapport complexe que l’auteur entretient tant avec son œuvre qu’avec l’héritage culturel, antique et médiéval, qui est le sien.

English

Charles DELATTRE, Númenor and Atlantis There is on Tolkien’s world an isle named Númenor, lost to the waters long ago, which evidently imitates Plato’s Atlantis. The island plays a fundamental part in Tolkien’s physical and literary world, illustrating its diversity and wealth. It is also an example of Tolkien’s creative, and writing process, of the imitations, that he simultaneously, openly claims, and denies: Númenor very well portrays the status Tolkien is attempting to confer to his writing. The author’s onomastic and linguistic constructions especially underline his complex relation both to his work and to his own cultural heritage, be it medieval or ancient.

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