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Construction et réalité

1Il n’y a pas, dans le texte de 1922 « Vom Chaos zur Wirklichkeit » (« Du Chaos à la Réalité », 1922, 14 p., que nous publions en 2011 avec la traduction française de François Félix et Fabien Shang), pour Carnap, de description du Chaos car il est inaccessible. Le chaos est « le point de départ irrationnel de notre théorie » (p. 1 du tapuscrit). La réalité est toujours déjà une construction logique. Pour autant postuler un chaos, comme degré zéro de la réalité [1] , favorise le projet d’une description de l’étayage logique [2] à partir du rien. La grammaire de la réalité est le postulat de la description logique évitant ainsi tout recours à un fondement métaphysique :

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La « réalité » ne nous est pas donnée comme quelque chose de déterminé, elle est sujette à des corrections permanentes. Le théoricien de la connaissance dit : elle est construite en vue d’une réalisation précise à partir d’un chaos originel, en vertu de principes ordonnateurs tout d’abord instinctifs et exigés par la réalisation. Mais ce principe de chaos est une fiction. Nous-mêmes qui posons ici cette réflexion ne savons rien d’un chaos originel, nous ne pouvons nous souvenir d’avoir entrepris la construction de la réalité par un élément de ce genre (p. 1).

3La construction à partir du chaos est une fiction méthodologique car le principe d’un chaos originel lui-même est pour Carnap une fiction ontologique. La réalité est phénoménale et ordonnée mais par le biais d’une reconstruction théorique :

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I argue that while Carnap’s conceptualization of basic experience was compatible with ideas articulated by members of the Berlin/Frankfurt school of Gestalt psychology, his formal analysis of the relationship between two basic experiences (“recollection of similarity”) was not. This is consistent, given that Carnap’s aim was to provide a unified reconstruction of scientific knowledge, as opposed to the mental processes by which we gain knowledge about the world. It is this last point that put him in marked contrast to some of the older epistemological literature, which he cited when pointing to the complex character of basic experience. While this literature had the explicit goal of overcoming metaphysical presuppositions by means of an analysis of consciousness, Carnap viewed these attempts as still carrying metaphysical baggage [3] .

5Ainsi, la reconstruction d’une connaissance scientifique unifiée trouve dès le texte de 1926 sur le Chaos l’expression d’une première tentative pour construire la réalité à partir d’un schéma opératoire et logique.

6Carnap distingue quatre degrés de construction à partir du chaos en 1926. Il y a, selon lui,

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un certain degré de propension à la mise en ordre (Ordenbarkeit). Sans cette caractéristique, le chaos ne pourrait pas être organisé selon un schéma ordonnateur et transformé en un domaine ordonné. Quant à savoir si non seulement il a tout à fait cette propension à la mise en ordre, mais aussi le degré précis de cette propriété qui peut être manifesté par ce genre de considérations, c’est là une question de métaphysique, non de théorie structurelle de la connaissance (p. 11).

8Carnap refuse tout finalisme métaphysique mais, par le terme de propension :

Tableau 1

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Le domaine de l’expérience vécue

10Le chaos n’est pas composé « d’éléments identiques, i.e. des éléments qui soient concevables isolément et durables » dont l’analyse n’aurait qu’à inventorier la nature et leurs relations. Carnap y introduit des distinctions afin de l’ordonner. Dans Chaos, quatre degrés consécutifs, « dont dépendent les fonctions du schéma ordonnateur appliqué auxquelles les parties du chaos sont coordonnées », sont décrits à partir de la distinction entre vivant et vécu, à partir d’une première distinction élémentaire « entre ce que nous souhaitons appeler la partie vivante (lebendigen) et la partie morte (toten) de l’expérience vécue ». Ces distinctions se comprennent, « elles ne sont sans doute spécifiables et exprimables que par le biais de ce schéma ordonnateur », dans un schéma ordonnateur qui coordonne les rapports entre elles, si bien que l’analyse n’ira pas sans une perspective globale et qu’aucun élément à lui seul ne serait suffisant pour expliquer la construction de la réalité. Le schéma ordonnateur, que nous avons reconstitué dans notre arbre en figure, sert de moyen pour exprimer le rapport entre les éléments hétérogènes du chaos que les distinctions organisent.

11En attribuant au chaos ces distinctions élémentaires, leur nécessité s’impose « en vue de la construction de la réalité » qui reste le but final de l’ouvrage. Méthodologiquement, Carnap ne livre pas immédiatement (il le fera plus bas dans le texte) les interprétations par lesquelles il parvient à faire ces distinctions dans la construction du chaos : « à signaler toutefois que les choses ne sont telles que dans le but d’attirer l’attention sur ces composantes mêmes de l’expérience vécue, mais sans présupposer ou introduire dès ici les interprétations sur lesquelles les expressions reposent » ; attirer l’attention sur les composantes par le moyen d’un schéma ordonnateur du chaos ne veut pas dire que le chaos soit composé de ces propriétés.

12La description du « stade originel », à la différence de la phénoménologie qui analyse la série temporelle des expériences vécues, suppose l’existence dans la présence même de l’expérience vécue d’une « première distinction élémentaire », « à savoir celle entre ce que nous souhaitons appeler la partie vivante (lebendigen) et la partie morte (toten) de l’expérience vécue » (p. 2). Les quatre degrés consécutifs de construction qui y sont distingués, et qui résiderait dans la présence même de l’expérience vécue :

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Pour indiquer ce que l’on entend par là, nous devons utiliser désormais les termes auxquels sont associées ces parties en quatre degrés consécutifs de construction, eu égard à certaines interprétations et certains arrangements ; à signaler toutefois que les choses ne sont telles que dans le but d’attirer l’attention sur ces composantes mêmes de l’expérience vécue, mais sans présupposer ou introduire dès ici les interprétations sur lesquelles les expressions reposent. Par la partie vivante, on entend ce qui sera appelé par la suite les perceptions sensorielles, et par celle morte, les représentations. Mais dans les deux cas, ce qui, distingué respectivement des sensations et des représentations sous l’appellation d’affections émotionnelles (Gefühlsbetonungen) et de mouvements volitifs (Willensregungen), sera amené à un traitement séparé, est encore assimilé sans distinction.

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Au sein de la partie morte, on trouve une seconde distinction élémentaire ; nous la désignons comme existant entre la partie « finie » et la partie totale restante, que nous qualifions de « neutre ». Au degré suivant, on désigne par composante « finie » les représentations de la mémoire ; sous la composante neutre tombent les représentations qui ne sont pas des souvenirs. Ici aussi, nous nous trouvons encore avant la séparation des affections émotionnelles et des mouvements volitifs. La propriété « finie » a désormais une particularité propre. La composante « finie » comporte une « extensibilité » (Entfaltbarkeit), i.e. elle peut être analysée en une variété de composantes parmi lesquelles certaines ont un « caractère finitaire » (Fertigkeitscharakter) par rapport à d’autres mais ne l’ont pas par rapport à d’autres encore.

Image 2

15Si l’on compare ce schéma ordonnateur avec ce qui sera décrit deux ans plus tard dans La Construction logique du monde, Carnap change de vocabulaire. Là où, dans Chaos, Carnap cherche à définir le « stade originel », le programme de l’Aufbau est celui d’une réduction de tous les objets et notions dont il est question dans l’expression verbale dans nos connaissances à des entités de base, que Carnap appelle « expérience élémentaire » [4] . Ce passage de l’origine à l’élémentaire prouve combien la construction logique du monde n’est pas une ontologie ni une création ex nihilo. « “Vom Chaos zur Wirklichkeit”, largely devoted to a primitive version of this construction ; at the top of the manuscript. Carnap later wrote [5] . »

16Dans La Construction logique du monde, Carnap se situe d’emblée dans la question de la structure objective, en se référant [6] au texte de Henri Poincaré sur La Valeur de la science sur la valeur objective des relations entre les sensations : « Les sensations sont donc intransmissibles, ou plutôt tout ce qui est qualité pure en elle est intransmissible et à jamais impénétrable. Mais il n’en est pas de même des relations entre sensations. À ce point de vue, tout ce qui est objectif est dépourvu de toute qualité et n’est que relation pure [7] . » L’Aufbau défend l’idée d’une description structurale au point d’imaginer « un système symbolique constitué de points et de flèches, de diagrammes et de tableaux permettant de faire apparaître les relations multiples entre concepts dans une encyclopédie » [8] . R. Carnap retrouve le système de constitution de 1928 dans la proposition bien connue « Est “réel” ce qui peut être intégré à tout l’édifice de l’expérience ». En effet, « les recherches qui visent de tels systèmes constitutifs, la “théorie de la constitution”, forment ainsi le cadre dans lequel s’applique l’analyse logique qui préconise la conception scientifique du monde […] Les recherches de la théorie de la constitution montrent que les strates inférieures du système constitutif contiennent les concepts d’expériences vécues auto-psychiques avec leurs qualités… au-dessus figurent les objets physiques ; à partir de ceux-ci sont constitués les objets hétéro-psychiques, et, en dernier lieu, les objets des sciences sociales » [9] . En 1930, dans son article « L’ancienne et la nouvelle logique », Carnap, à propos de la logique appliquée à l’arbre généalogique des concepts (Konstitutionssystem), distingue deux systèmes, si bien que « toute proposition de la science peut être traduite en une proposition sur le donné » [10] .

17Carnap se réfère aussi aux Principia Mathematica : « By 1924, he finished a manuscript “Vom Chaos zur Wirklichkeit” which applied Russell’s type theory from Principia Mathematica to the Kantian problem about the constitution of the world [11] . » Il se réfère aussi à la conférence de Russell « Notre connaissance du monde extérieur », même si, précise Pierre Wagner, « l’Aufbau ne respecte pas la logique philosophique de Russell » [12] , notamment par la différence entre la connaissance directe et la connaissance par description (knowing something by acquaintance) selon laquelle une proposition n’est complètement analysée que lorsque tous ses constituants sont connus directement. Russell s’interroge moins sur le doute sur la réalité du monde sensible que sur la réalité des objets sensibles immédiats car, contre Berkeley, « ce serait une erreur d’en déduire que ces objets sensibles immédiats sont dépendants de l’esprit, qu’ils ne sont pas réels tandis que nous les voyons, ou qu’ils ne sont pas l’unique base de notre connaissance du monde extérieur » [13] . Il y a bien une part « primitive » en y croyant pour elle-même comme les « faits immédiatement perçus par la vue, le toucher ou l’ouïe » qui « n’ont pas besoin d’être prouvés par un raisonnement » [14] . « Nous dirons le voir en colère, mais en fait nous ne voyons qu’un froncement de sourcils [15] . » Deux genres de primitivité doivent être distingués : « Si nous employons “logiquement primitive” une croyance que telle quelle nous n’avons pas obtenue au moyen d’une inférence logique, d’innombrables croyances seront logiquement primitives qui, psychologiquement, seront dérivées [16] . »

18Carnap veut « dépasser la subjectivité des expériences élémentaires par des énoncés ou des descriptions de structure, qui doivent caractériser les objets uniquement par la forme des relations qu’elles entretiennent entre eux, sans référence à une connaissance directe, ni réduction à un donné ultime » [17] . La « science ne traite que des propriétés structurelles des objets » [18] et la différence initiale s’effectue non plus sur des objets, mais entre « deux types de descriptions, description de propriété et description de relation » :

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19La description de relation « se trouve au commencement de tout le système de constitution et forme ainsi la base de la science dans son ensemble » [19] . La description de structure est un type particulier de description de relation, « c’est-à-dire un ensemble de toutes leurs propriétés formelles » [20] . Les propriétés formelles sont les relations symétrique, antisymétrique, transitive, intransitive, connexe, réflexive, irréflexive, de similitude, univoque, co-univoque, biunivoque… La pure description de structure a trait à l’analyse des pures formes et ne saurait être confondue avec les seules propositions de structures, ici Carnap se réfère à Whitehead et Russell, que réalisent les mathématiques avec l’arithmétique, l’analyse ou encore la géométrie, proposition structurelle.

20Les quatre degrés consécutifs de construction deviennent dans le § 26 « les quatre problèmes principaux de la théorie de la constitution » : « la théorie de la constitution cherche à établir un système de constitution, c’est-à-dire des objets (ou des concepts) organisés en niveaux » [21]  : c’est la base choisie qui va permettre de construire toutes les catégories d’objets :

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La question de la classe

21Dans Chaos, la question de la classe s’inscrit dans une logique des relations entre moellons, terme qui n’apparaîtra plus dans La Construction notamment au § 33 dans la question des formes des niveaux de constitutions. Nous ne sommes pas dans le cadre de ce que la psychologie appelle une expérience vécue momentanée mais plutôt comme « une unité d’expérience vécue » : la différence se trouve dans la mise en relations dans la série Z des relations entre les différentes composantes qui pourra être unifiée par les moellons évitant ainsi le maintien de la pluralité d’expériences vécues. Le risque serait de cette dispersion plurielle sans les moellons, qui sont des « composantes », qui unifient ce qui avait été distingué par Carnap dans un premier temps.

22L’expérience vécue du présent a été analysée comme nous l’avons montré dans la figure 1 en composantes, sur la base de la distinction « vivant-mort » et du « comportement finitaire ». Les moellons sont le résultat de ces composantes obtenues : « Nous désignerons par “moellons” les composantes obtenues à partir de cette analyse, par conséquent les membres des suites Z » (p. 4). « Nous désignerons par Z cette relation asymétrique et transitive, que nous écrivons donc aZb, lorsque a comporte le caractère finitaire par rapport à b. Nous qualifierons de suites Z les suites nommées ainsi. » Les moellons sont plus présents dans la Construction, comme nous l’indiquons dans la figure 2, car Carnap situe immédiatement la science dans la description des propriétés structurelles, alors que ce sont encore les moellons qui font ce travail de structuration, car les classes seront issues des relations entre les moellons : « Le but de toute théorie scientifique est de devenir une pure description de relation quant à son contenu [22] . »

23Comme « totalités inanalysables », les moellons participent à la construction mais seuls les concepts comme les tonalités (Teiltöne) d’un son (Klang), comme les taches (Farbflecke) d’un domaine de la vue/vision (Gesicht). Ces concepts sont des classes des moellons, « constituées à partir de certaines relations existant entre les moellons » (p. 3). « Le domaine ? est le domaine des moellons composé des relations Z et de celles que nous désignerons dans ce qui suit. Ce domaine est une forme représentative du “domaine de l’expérience vécue” » (p. 4).

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Passage à la réalité (corporelle)

24Le domaine de l’expérience vécue n’est déjà plus le chaos, comme l’illustre la figure 1. Mais ce n’est pas encore la réalité qui suppose l’adjonction d’autres éléments, notamment visuels. « Le “domaine de l’expérience vécue”, en tant que domaine du premier degré, est complété ainsi par adjonction d’autres éléments d’un domaine du second degré que l’on appelle “réalité” » (p. 7). Carnap pense ce passage de la description de l’expérience vécue à la construction « du domaine de la réalité/réel (Wirklichkeitsbereich, p. 8) : cette poursuite de la construction (Weiterbau) suppose deux tendances toutes deux de conservation sans quoi le subjectivisme phénoménologique proferait la construction d’une objectivité de structure.

25La construction du domaine de la réalité/réel (Wirklichkeitsbereich), qui constitue bien le second degré de la construction, s’effectue principalement à l’aide des éléments visuels qui sont composés « d’un triplet d’un élément du premier degré composé d’un élément du premier degré, d’un point du temps et d’une partie spatiale, ou une paire composée d’un élément du premier degré et d’un quadruple de nombres ». Ainsi le corps n’existe, comme ce corps-ci (Körper), qu’en étant en lien avec les classes sensibles. Il est remarquable que Carnap ne fasse de la classe tactile qu’un équivalent formel de la classe sensible tandis qu’il accorde à la classe de pression selon une distinction en psychologie sensations musculaires (classe de mouvement) ou kinesthésiques (classe de tension). Le passage à la réalité est le moyen d’introduire le corps dans sa sensibilité et dans ses relations avec les autres corps : Carnap utilise, cf. figure 4, GzQ (simultanéité des classes qualitatives) et GzhQ (simultanéité fréquente class. qual.).

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26Carnap, par la physicalisation du chaos, construit le corps comme le résultat du passage du premier degré, description de l’expérience vécue, au second degré. Le corps relève bien du second degré mais ne devient mon corps que par relation entre les différentes sous-classes sensibles, par exemple visuelle et tactile : « Un corps visuel L du domaine de la réalité (que l’on peut désigner par “mon corps”) et une sous-classe (“classe tactile”) d’une classe sensible déterminée ont la particularité suivante : le corps ne disparaît jamais dans le domaine de la réalité, excepté à travers l’extrapolation mentionnée du “futur”. Les classes qualitatives de la classe tactile peuvent être coordonnées aux parties de la superficie du corps visuel “mon corps”, par le biais d’une relation T telle que, si une suite Z de moellons représente le contact de L avec un autre corps visuel, une partie au moins de ces moellons appartient à la classe qualitative de la classe tactile qui (9) se trouve dans la relation T avec la partie contactée de la superficie de L. » Le corps est produit par les classes sensibles, c’est même la classe visuelle qui nous fait reconnaître ce corps comme « mon corps » : « Un corps visuel L du domaine de la réalité (que l’on peut désigner par “mon corps) » (p. 8). Ainsi le Körper est la conséquence du rayonnement du faisceau lumineux, « dont le centre se trouve à un certain endroit de la superficie d’un corps particulier et dont les rayons peuvent être conçus comme s’étendant depuis ce centre jusqu’aux premières parties superficielles d’un autre corps qu’ils traversent ». Traversé et réceptacle, le corps est surface et étendue en étant au centre du rayonnement lumineux ; lorsque les rayons sont spatialement proches dans le centre du Körper, « ce corps-ci (Körper) est désigné par “mon corps”(Leib) ».

27À la différence du texte de 1922, Carnap introduit en 1928 le terme d’« aspect de la chose dans le vécu » pour décrire les « points que l’on voit d’une chose déterminée » dans la classe des sensations visuelles d’un vécu élémentaire. Carnap reprend le même ordre en 1928 dans le § 128 « Les choses visuelles » et le § 129 « Mon corps ». Carnap explique mieux ce passage des parties de la superficie d’un corps dès lors que « mon corps est constamment à proximité de mon œil » : « Aucun corps (Körper) ne peut être vu en même temps sur toute sa superficie ; la partie de la superficie d’un corps qui est vue d’un coup n’est donc jamais une surface close. Mais pour beaucoup de corps, la totalité de la superficie est visible et forme donc bien une surface close. Pour mon corps (Leib) en revanche, même la surface généralement visible est une surface ouverte puisque certaines parties de sa superficie comme les yeux et le dos ne sont pas visibles [23] . » L’ouverture de certaines parties du corps, comme les yeux et le dos, interdit une auto-réflexivité sans le miroir, mais, avec le sens de la pression, la limite vient révéler à mon corps la qualité du toucher par la peau, « organe des sens de la douleur, de la chaleur et du froid » [24] .

28En 1922, Carnap ne parvient pas à construire le corps comme chose complète, car il est encore influencé par les modèles psychologiques du mouvement (« En psychologie : les sensations musculaires ou kinesthésiques », p. 9). Les classes qualitatives de la classe tactile (« La classe sensible à laquelle appartient la “classe tactile” caractérisée de la manière indiquée est appelée “classe de pression”. Nous divisons à nouveau la partie de la classe de pression qui n’appartient pas à la classe tactile en “classe de mouvement” et “classe de tension” », p. 9) peuvent être coordonnées, en 1922, aux parties de la superficie du corps visuel pour former « mon corps ». La classe de pression se dédouble en « classe de mouvement » et « classe de tension » là où en 1928 la pression est une qualité vécue : « Aux parties de la superficie de mon corps correspondent les qualités (ou signes de localisation) du sens de la pression de sorte qu’une sensation de pression d’une certaine qualité est vécue quand la zone cutanée correspondante est touchée par un autre corps ou par une autre partie de mon corps [25] . »

29La classe de pression appartient à la classe tactile en 1922 là où dans le § 130 Carnap décrit « les choses visuelles et tactiles », le corps devenant une chose limitée par l’addition des deux classes visuelle et tactile : « C’est précisément le cas pour la chose visuelle et tactile la plus importante qu’est mon corps. Une grande partie de sa surface se compose de lignes de monde auxquelles n’appartiennent aucun point de couleur mais uniquement des points tactiles ; ce n’est donc qu’avec l’attribution des qualités du sens de la pression que mon corps forme une chose parfaitement limitée [26] . »

30Comme chose complète, le corps peut dès lors, à partir du § 131 « Caractérisation des autres sens », trouver dans la corrélation avec les processus d’excitation avec les autres qualités. En 1922, Carnap n’établit qu’une relation sémiotique dans le processus de coordination avec les corps animés : « D’autres choses du second degré ressemblent plus ou moins à “mon corps”, elles sont appelées “les autres corps” (L1, L2…). Les processus d’un grand nombre de ces derniers admettent la possibilité des coordinations indiquées dans ce qui suit. Les corps de ce genre sont dits “animés” (beseelt). Les processus des corps animés font tout d’abord apparaître les relations mutuelles avec les processus des autres corps, que nous avons qualifiées de relations causales et qui revêtent une importance particulière dans la construction du second degré. Mais il y a encore d’autre part une tout autre relation entre certains de ces processus, en particulier les sons articulés prononcés et certains mouvements (“mouvement d’expression”) d’une part, ainsi que leurs sous-classes, d’autre part. Elle sera appelée “relation sémiotique” » (p. 9).

Conclusion

31R. Carnap utilise donc le langage de la construction pour expliquer le passage du physique à l’hétéro-psychologique [27] , qui n’est qu’une forme organisée de manière plus complexe du comportement physique de son corps. Ainsi, prenant l’exemple de l’audition d’une musique [28] , R. Carnap réduit le problème psychophysique du niveau hétéro-psychologique au niveau auto-psychologique : en effet, qu’il s’agisse d’une musique entendue ou imaginée, c’est la même séquence physique du cerveau qui se déroule, si bien qu’aucune spécificité hétéro-psychologique ne peut être produite par le parallélisme physique. Celui-ci conduit à percevoir dans le parallélisme les parties divisées d’un même phénomène : ainsi, les constituants d’une des séquences servent pour la construction des objets physiques réels, comme les perceptions visuelles pour la saisie de ce verre qui est devant moi.

32Il y a là un antécédent de taille pour pratiquer la réduction des états psychiques à des états physiques, même si elle résout autrement le problème psychophysique en allant bien au-delà du simple parallélisme. En effet, l’effet de la réduction interthéorique vise essentiellement à faire disparaître les termes de la psychologie traditionnelle (Folk psychology) pour parvenir à une neuropsychologie où la description physiologique des événements mentaux est assimilée à celle des événements neuronaux. Il s’agit de faire de la neurologie le système constitutif de tous les phénomènes, de même que R. Carnap avait pu l’espérer avec les fondements de la physique. Le donné est ici le neurone, et il doit permettre de conduire à tous les concepts de la science unifiée de l’esprit-cerveau.

33Dès l’Aufbau [29] , notamment, précise Jean-Claude Dupont [30] , aux paragraphes 162, 166 à 169, R. Carnap décrit la possibilité d’une expérience auto-psychologique en reprenant à E. Du Bois-Reymond (1872) et H. Dingler (1913) le thème du miroir cérébral. Le parallélisme entre la séquence psychologique, la mélodie entendue, et la séquence physique, les événements cérébraux, est un parallélisme entre deux séquences de constituants. Ce parallélisme de séquences de constituants relève d’un système constructionniste d’objets de connaissances. Mais une analyse constructionniste de ces expériences, et de leurs constituants, interdit toute prise de position de R. Carnap en faveur soit du dualisme, soit du monisme. La construction ne produit pas d’explication des relations réelles entre les deux séquences.

Notes

  • [1]
    Thomas Bonk, 2002, « Concepts of Reality : Schlick, Carnap, Neurath », in Axiomatization of Otto Neurath’s Encyclopedism, Actes du colloque international, 5-6 octobre à Cracow, Jagiellonian University.
  • [2]
    B. Andrieu, 1996, « Wittgenstein et la grammaire du cerveau », Philosophie, no 49, mars, pp. 50-67.
  • [3]
    Uljana Feest, 2007, « Science and Experience/Science of Experience : Gestalt Psychology and the Anti-Metaphysical Project of the Aufbau », Perspective on Science, Spring 2007, Vol. 15, No. 1, pp. 1-25.
  • [4]
    P. Wagner, 2001, « Le contexte logique de l’Aufbau, Russell et Carnap », dans Sandra Laugier (éd.), Carnap et la construction logique du monde, Paris, Vrin, p. 26.
  • [5]
    Michael Frideman, 1992, « Epistemology in the Aufbau », Synthèse, 93, pp. 15-57.En ligne
  • [6]
    R. Carnap, « Aperçu sur les catégories d’objets et leurs relations », La Construction logique du monde, trad. fr. 2002, Paris, Vrin, § 17, p. 77.
  • [7]
    H. Poincaré, 1905, « Objectivité de la science », La Valeur de la science, Paris, Champs-Flammarion, 1999.
  • [8]
    X. Verley, 2003, « La théorie de la science unitaire comme conséquence de l’ontologie symbolique », Carnap. Le symbolique et la philosophie, Paris, L’Harmattan, p. 273.
  • [9]
    « La Conception scientifique du monde : le Cercle de Vienne », dans A. Soulez (éd.), 1985, Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris, PUF, p. 119.
  • [10]
    « Die alte und die neue Logik », Erkenntnis (Leipzig), Band 1, heft 1 (1930), pp. 12-26. La science unitaire, trad. fr. général Ernest Vouillemin, « L’ancienne et la nouvelle logique », Paris, Hermann, 1933, p. 32.
  • [11]
    Ilkka Niiniluoto, 2004, « Carnap on truth », in T. Bonk (éd.), Language, Truth and Logic: Contributions to the Philosophy of Rudolf Carnap, Kluwer.
  • [12]
    P. Wagner, 2001, « Le contexte logique de l’Aufbau, Russell et Carnap », dans Sandra Laugier (éd.), Carnap et la construction logique du monde, Paris, Vrin, p. 33.
  • [13]
    B. Russell, 1914, « Notre connaissance du monde extérieur », dans La Méthode scientifique en philosophie, Payot, p. 79-112, ici p. 80.
  • [14]
    Ibid., p. 84.
  • [15]
    Ibid., p. 85.
  • [16]
    Ibid.
  • [17]
    P. Wagner, 2001, « Le contexte logique de l’Aufbau, Russell et Carnap », dans Sandra Laugier (éd.), Carnap et la construction logique du monde, Paris, Vrin, p. 32.
  • [18]
    R. Carnap, « Description de propriété et description de relation », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 10, p. 67.
  • [19]
    Ibid., p. 68.
  • [20]
    R. Carnap, « Le concept de structure », La Construction logique du monde, trad. fr. 2002, Paris, Vrin, § 11, p. 69.
  • [21]
    R. Carnap, « Les formes des niveaux de constitution », chap. iii : « Les problèmes formels du système de constitution », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 26, p. 89.
  • [22]
    R. Carnap, « Description de propriété et description de relation », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 10, p. 68.
  • [23]
    R. Carnap, « Mon corps », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 130, p. 220.
  • [24]
    R. Carnap, « Caractérisation des autres sens », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 131, p. 221.
  • [25]
    R. Carnap, « Mon corps », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 130, p. 220.
  • [26]
    R. Carnap, « Les choses visuelles et tactiles », La Construction logique du monde, trad. fr., 2002, Paris, Vrin, § 130, p. 221.
  • [27]
    Op. cit., « Le dualisme de l’âme et du corps », § 162, p. 267.
  • [28]
    Op. cit., « La situation fondamentale du problème psycho-physique », § 168, p. 277.
  • [29]
    Cf. R. Carnap, La Construction logique du monde, trad. Th. Rivain, introduction et révision E. Schwartz, Paris, Vrin, 2002.
  • [30]
    J.-C. Dupont, 2001, « L’Aufbau et le problème psychophysique », dans S. Laugier (éd.), 2001, Carnap et la construction logique du monde, Paris, Vrin, pp. 75-94, pp. 86-87.
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Dans le texte de 1922 « Vom Chaos zur Wirklichkeit » («Du Chaos à la Réalité », 1922, 14 pp.), pour Carnap, la description du Chaos est inaccessible. Le chaos est « le point de départ irrationnel de notre théorie » (p. 1 du tapuscrit). La réalité est toujours déjà une construction logique. Pour autant postuler un chaos, comme degré zéro de la réalité, favorise le projet d’une description de l’étayage logique à partir du rien. La grammaire de la réalité est le postulat de la description logique évitant ainsi tout recours à un fondement métaphysique. Notre article montre comment en partant du chaos, Carnap fonde peu à peu la constitution du corps.

Bernard Andrieu
Faculté du sport UHP Nancy-
Université, EA 4360 APEMAC/EPSa Metz
et UMR 6578 CNRS
Mis en ligne sur Cairn.info le 08/09/2011
https://doi.org/10.3917/rmm.113.0355
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