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La parole et l’action, de Henri Leclerc (Fayard, 2017)

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● recommandé par Jean-Jacques Gandini

2« À la haine des bourreaux a répondu la haine des victimes. Eh bien, c’est de cela qu’il nous faut triompher d’abord. Il faut guérir ces cœurs empoisonnés. Et demain la plus difficile des victoires que nous ayons à remporter, c’est en nous-mêmes qu’elle doit se livrer avec cet effort supérieur qui transformera notre appétit de haine en désir de justice. » Albert Camus prononce ces fortes paroles en 1945, alors que l’épuration bat son plein. C’est à la même époque que le jeune Henri Leclerc, 11 ans, « entre en justice ». Pierre Laval vient d’être fusillé et son père est dans une colère noire car « même pour le pire, la justice n’exigeait pas, comme tout le monde semblait en être convaincu, qu’on tue le coupable. »

3Henri Leclerc ressent lui-même l’injustice dans sa chair quelques mois plus tard. Il reçoit des cailloux jetés par « deux ou trois godelureaux » moqueurs, alors qu’il rentre chez lui, la nuit tombée ; au moment où il ramasse un caillou pour répliquer tandis qu’ils déguerpissent, il perçoit un bruit de vitre cassée et une « harpie sortie de sa maison » le prend en flagrant délit, le caillou à la main ; il a beau protester, elle ne le croit pas. Ses parents non plus : « J’étais acculé. Je voulais me réconcilier avec eux. Alors j’ai avoué ce que je n’avais pas fait. » Terrible engrenage, dont il se souviendra plus tard lorsqu’il défendra des gardés à vue revenant sur leurs aveux devant le juge d’instruction.

4Ces Mémoires sont à la fois une mine et une somme (512 pages !) couvrant soixante ans d’exercice professionnel, impossibles à résumer en quelques lignes. Mai 1968 constitue incontestablement une borne, avec ses deux aspirations inséparables : « transformer le monde » ET « changer la vie ». Henri Leclerc rejoint le Mouvement d’Action Judiciaire qui vient de se créer, regroupant avocats, magistrats et juristes, dont l’une des figures est le regretté Jean-Jacques de Felice. Important lieu de contestation et de réflexion sur le fonctionnement de la justice, le MAJ est l’initiateur des « boutiques de droit » – fondées sur l’idée que le droit appartient à tout le monde, ce qui hérissait les caciques des ordres professionnels d’avocats ! – et publie une revue trimestrielle d’analyses critiques du droit d’une haute tenue intellectuelle, baptisée Actes.

5C’est naturellement que, quelques années plus tard, avec une dizaine d’autres avocats, Henri Leclerc crée le « cabinet Ornano » – du nom du boulevard du 19e arrondissement de Paris où il était situé, en plein quartier populaire –, expérience collective mémorable qui marquera les esprits pendant les vingt ans de son existence : « Nous [voulions] créer un collectif d’avocats couvrant l’ensemble du champ du droit, chacun acquérant une compétence d’exception dans sa spécialité ; une organisation égalitaire et sans hiérarchie nous permettant de répondre efficacement aux besoins des plus modestes, tout en gagnant notre vie grâce à la fixation de nos honoraires à un “juste prix”. Nous [souhaitions] nous inscrire dans une autre logique du droit. »

6Henri Leclerc, c’est la défense des accusés – comme Richard Roman acquitté du viol et du meurtre de la petite Céline commis à La Motte-du-Caire en 1989 –, mais c’est aussi la défense des victimes, avec toutefois « une différence essentielle (…) : dans l’une le doute suffit ; pour l’autre, la conviction est nécessaire ; on peut faire acquitter un coupable, on ne fait pas condamner un innocent. » Avocat de la veuve Marshall dans le procès d’Omar Raddad qui, pour son défenseur Jacques Vergès, « avait le tort d’être maghrébin comme auparavant le capitaine Dreyfus avait eu le tort d’être juif » – parole d’autant plus assassine qu’Henri Leclerc était alors vice-président de la Ligue des droits de l’Homme –, il redit sa conviction vingt-six ans après : « J’ai la totale certitude que c’est Ghislaine Marshall qui a accusé Omar avec son sang. Jamais jusqu’à aujourd’hui cette conviction n’a été ébranlée. »

7En résumé, les défendre tous. Toute sa vie, Henri Leclerc a couru pour trouver une réponse à la question de son enfance : c’est quoi la justice ? Il n’a pas la prétention de l’avoir trouvée, mais esquisse simplement : « Si le juge qui punit est le gardien de la liberté et le procureur qui poursuit celui de l’égalité, l’avocat, lui, veille à la fraternité ». À 83 ans, plus que jamais, il « croit au matin ».

Wake up America, de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell – tomes 1, 2 et 3 (Rue de Sèvres, 2014, 2015 et 2016)

8● recommandé par Anne-Laure Maduraud

9Il s’agit d’un récit graphique, conté par John Lewis lui-même, grand acteur de la lutte pour les droits civiques et l’égalité aux États-Unis, élu à la Chambre des représentants depuis 1987. Il livre ses mémoires de lutte en parallèle de ce moment si particulier que fut la prestation de serment de Barack Obama lors de son accession à la présidence des États-Unis [1]. Il retrace de façon précise les différentes étapes de la lutte, la violence de la répression, les assassinats ciblés de militants, les représailles exercées sur les corps des noirs, la collusion entre les mouvements suprémacistes et les représentants locaux des États ségrégationnistes, les tergiversations du pouvoir fédéral américain, mais aussi, sans complaisance, les controverses idéologiques ou stratégiques des différents mouvements de lutte pour les droits civiques.

10Le premier tome s’attache à la période 1940-1960 et évoque la confrontation au racisme de l’enfant John Lewis élevé dans un Alabama ségrégationniste, son entrée dans la lutte pour l’égalité, l’apprentissage de la non-violence comme philosophie mais également comme arme de lutte, ainsi que les premiers sit-ins de protestation devant des restaurants pratiquant la ségrégation.

11Le deuxième tome est consacré à la période 1960-1963, les premiers freedom rides, les grandes manifestations de Birmingham marquées par l’arrestation de près de mille enfants noirs et par une répression particulièrement violente à l’aide de canons à eau et de chiens, avant la grande marche sur Washington clôturée par les discours des six grands leaders du mouvement pour les droits civiques, dont celui de John Lewis et le célèbre I have a dream de Martin Luther King.

12Le troisième tome revient sur la période 1963-1965 et s’attache plus particulièrement au processus qui a conduit à la ratification par le président Lyndon Johnson, en août 1965, de la loi prohibant toute discrimination ou restriction dans l’accès au droit de vote. En particulier, il décortique assez précisément ce que furent les différents subterfuges utilisés pour empêcher de fait l’accès au vote des noirs, même après que ce droit leur avait été ouvert.

13Le récit se termine sur ces mots, après l’engagement de Johnson de faire voter un amendement par le Congrès sur le droit de vote : « J’aimerais pouvoir dire que tout s’est arrêté là […]. Mais rien ne s’est arrêté. Viola Luzzo, une mère de famille de 39 ans, de Détroit, était venue dans l’Alabama après le dimanche sanglant. Après le rassemblement du capitole avec Leroy Moton, un militant de 19 ans du comté de Dallas, ils avaient commencé à s’occuper du voyage de retour vers Selma. En se rendant à Montgomery pour venir chercher d’autres militants, ils se sont rendu compte qu’ils étaient suivis. Leurs poursuivants s’approchèrent de la voiture de Viola Luzzo, du côté du conducteur. Et ils lui tirèrent une balle dans la tête qui la tua sur le coup. » Puis, au moment de la ratification de la loi : « La lutte pour l’égalité doit maintenant se déplacer sur un autre champ de bataille ».

14À une époque où un ministre de l’Intérieur pense suffisant d’assurer que les contrôles au faciès sont une vue de l’esprit, où d’autres affirment que l’islamophobie n’existe pas, où tel intellectuel estime bon d’affirmer que « le féminisme a gagné », faisant semblant de confondre égalité en droit et égalité de fait et niant les concepts de discrimination indirecte et systémique, il est bon de se rappeler que la lutte ne peut qu’être collective, s’inscrire dans le temps long, et ne saurait s’arrêter à l’obtention de dispositifs juridiques prohibant toute discrimination. Une trilogie à mettre entre toutes les mains, dès le lycée.

La couleur de la justice. Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis, de Michelle Alexander (Syllepse, 2017, trad. Anika Scherrer)

15● recommandé par Lisa Carayon

16Un livre important vient d’être traduit en français. Son titre original, The new Jim Crow, se réfère au nom des lois ségrégationnistes américaines. La traductrice a préféré La couleur de la justice, choix qui a le mérite d’afficher immédiatement la thèse de l’ouvrage : la justice américaine est actuellement l’instrument d’un nouveau système de castes raciales, héritier direct de l’esclavage et de la ségrégation. La radicalité de l’affirmation peut choquer au premier abord, mais l’auteure, avocate des droits civiques, va s’employer, pas à pas, à la démontrer.

17Quel est le constat ? Un homme noir sur quatorze est incarcéré aux États-Unis et les Africains-Américains y constituent près de 40 % des deux millions et demi de personnes emprisonnées, alors qu’ils et elles représentent moins de 15 % de la population nationale. Les motifs de ces incarcérations ? Essentiellement des infractions non-violentes liées à la drogue (possession et vente). Jusque-là, rien que de très connu. Mais la puissance de cet essai est de montrer que la politique de lutte contre le trafic de drogue est en réalité conçue de telle façon qu’elle cible et sanctionne presque exclusivement les personnes noires : la lutte contre la drogue est un système répressif fondé sur la race.

18Chaque étape de la construction de ce système est minutieusement disséquée.

19La façon dont la lutte contre le trafic de drogue a été politiquement présentée comme une priorité nationale, à une période où ce trafic ne constituait en réalité qu’une part négligeable de la délinquance.

20Les méthodes de financement des brigades de police qui, en leur attribuant la propriété de l’argent et des biens confisqués lors des enquêtes, les incitent à multiplier les arrestations arbitraires.

21Les abdications progressives de la Cour suprême, qui a graduellement accepté que les contrôles policiers puissent être effectués selon le bon vouloir des forces de l’ordre, conduisant ainsi à la multiplication des contrôles au faciès.

22Les peines-planchers qui, combinées à la possibilité du plaider-coupable, contraignent les mis en cause à admettre leur « culpabilité » par crainte de subir des années de prison en cas de condamnation.

23Les condamnations elles-mêmes, prononcées à l’encontre de personnes noires le plus souvent par des juges et des jurys blancs, et dont les biais raciaux, quand bien même ils sont statistiquement démontrés, ne constituent pas un motif de recours.

24Enfin, dernière étape de ce système de contrôle, la discrimination généralisée et parfaitement acceptée à l’encontre des personnes condamnées, même à de faibles peines, parfois exclues à vie de l’aide alimentaire, des logements sociaux, du droit de vote, de l’accès à l’emploi, etc. Un système de discrimination qui fait des ancien·nes condamné·es, en particulier les jeunes hommes noirs, de véritables parias.

25Ces constats conduisent in fine à une réflexion plus large sur les mécanismes de légitimation de ce nouveau système ségrégationniste : la discrimination positive et les success stories de quelques personnalités noires, au premier rang desquelles Barack Obama ; l’incarcération de quelques personnes blanches, autrement marginalisées, qui permet d’affirmer hypocritement que la justice frappe toutes les races. L’auteure appelle alors à une lutte de classe contre un système d’incarcération de masse.

26Le style de l’ouvrage est clair et direct, même si le souci de l’auteure de ne jamais perdre le fil de sa démonstration la conduit souvent à des redondances. Si le ton peut parfois sembler exagérément affirmatif, une lecture attentive révèle un raisonnement prudent, qui veille à prendre en compte les arguments adverses.

27Les lecteurs juristes français auront peut-être de prime abord un sentiment de supériorité : quel système barbare que la justice américaine ! Ce texte nous impose cependant une brutale interrogation : ces mécanismes ici si bien décrits, est-il si difficile de les reconnaître dans notre propre système judiciaire ? Quelle est alors la couleur de notre justice ?

Notes

Mis en ligne sur Cairn.info le 19/02/2018
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