CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1 Dans le but de mieux comprendre l’impact des parents sur le développement de l’enfant, les interactions dyadiques parent-enfant ont fait l’objet de nombreuses observations. L’apport des observations s’est révélé irremplaçable et complémentaire aux approches rétrospectives et à celles centrées sur les représentations. Ce sont d’abord et surtout les interactions mère-enfant qui ont été largement analysées (Stern, 1974). Ensuite, et dans une moindre mesure, les interactions père-enfant ont été étudiées (Lamb, 1977). Divers paradigmes d’observation ont été élaborés, plus ou moins standardisés, comme la Situation Etrange (Ainsworth, Belhar, Waters et al., 1978) ou le « visage immobile » (still face) (Tronick, Als, Adamson et al. 1978 ; Tronick, 1989). Des instruments ont été mis au point pour évaluer les comportements émotionnels et sociaux de l’enfant, considérés comme les indicateurs de son organisation émotionnelle interne. On peut ainsi mentionner le Monadic Phases Coding System de Tronick, Als et Brazelton (1980) et le KIDIES (Infant Descriptive Instrument for Emotional States) de Stern, McKain, Raduns et al. (1992), et bien sûr le système de codage de l’attachement (Ainsworth, Belhar, Waters et al. 1978 ; Lyons-Ruth, Easterbrooks et Davidson, 1997 ; Main et Weston 1981). Ces outils ont permis de mettre en évidence les liens entre les perturbations des interactions parent-enfant et des déviations du développement affectif et cognitif de l’enfant (Sameroff et Emde, 1989).

2 Les interactions triadiques père-mère-enfant sont étudiées depuis plusieurs années, en particulier à l’aide du paradigme du Lausanne Trilogue Play (Fivaz-Depeursinge, Frascarolo et Corboz-Warnery, 1998 ; Corboz-Warnery, Fivaz-Depeursinge, Gertsch-Bettens et al., 1993), qui est centré sur le jeu, la coordination entre les membres de la famille et le partage d’affects. Les premiers résultats montrent que les difficultés de coordination entre parents rejaillissent sur la qualité des interactions de chaque parent avec l’enfant. Plus important encore, dans le cas de familles dans lesquelles un parent est porteur d’un trouble psychiatrique, comme la dépression post-partum, le parent non diagnostiqué présente fréquemment des interactions avec l’enfant encore plus perturbées que le parent diagnostiqué (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999). Ces résultats confirment l’importance de tenir compte de mesures plus larges que celles centrées sur l’interaction d’un seul parent avec l’enfant, et d’inclure le noyau familial comme unité d’analyse spécifique pour comprendre le développement de l’enfant (McHale, Kuersten et Lauretti, 1996).

3 Un cas de figure encore très peu étudié est celui de familles avec les deux parents et plusieurs enfants ; il semble que cette étape soit indispensable, vu notamment l’importance des relations entre frères et sœurs pour le développement social (Tilmans-Ostyn et Meynckens-Fourez, 1999). Le but de cet article est de présenter une nouvelle situation de laboratoire qui comble cette lacune : le Jeu du Pique-Nique (JPN), dans lequel la famille est invitée à jouer un pique-nique familial. Cette nouvelle situation permet l’évaluation des interactions de la famille, prise dans son ensemble. La richesse du JPN réside dans le fait qu’il invite non seulement au jeu et au partage, mais intègre également des aspects routiniers de la vie quotidienne, tels que dresser la table et ranger.

Présentation du Jeu du Pique-Nique familial (JPN)

4 Cette situation a lieu après un moment d’accueil dans la salle du laboratoire. Elle peut être proposée à toute famille, quel que soit le nombre d’enfants qu’elle compte. L’âge des enfants peut aller de quelques mois à 10-12 ans. Elle est généralement perçue comme récréative. Un tapis vert (5 m x 5 m), délimitant l’espace de jeu, est disposé dans la pièce. Le matériel mis à disposition se compose d’une table et d’autant de chaises qu’il y a de membres dans la famille, d’un grand banc, d’une valise en osier contenant de la dînette et d’un petit sac à dos rempli de jouets pour chaque enfant. La consigne est la suivante :

5

« Nous allons vous demander de jouer la famille Z va en pique-nique. Imaginez que vous allez avec X et Y (nom du ou des enfants) dans un parc, le tapis vert délimite la zone de gazon que vous pouvez utiliser. Il y a ce banc et cette table avec les chaises. Vous pouvez mettre les chaises comme vous voulez sauf à cet endroit pour ne pas tourner le dos à la caméra.
D’abord, vous préparez le pique-nique, vous vous organisez comme vous voulez. Il y a là toute la dînette. Ensuite, tous ensemble vous prenez le pique-nique. Il y a aussi des jouets et vous pouvez utiliser le banc. Vous êtes invités à tout ranger quand vous avez fini.
Prenez votre temps. En général, le tout prend une quinzaine de minutes. Vous m’appelez quand vous avez fini. »

6 L’ensemble du jeu est filmé avec une caméra grand angle, à travers une vitre, depuis une régie adjacente.

7 Cette situation est présentée à la famille comme un jeu, invitant donc à la créativité, à développer l’aspect ludique de la situation et à avoir du plaisir ensemble. Cependant, elle renvoie à des situations vécues : pique-nique et/ou repas familial, réalisation de tâches ménagères comme mettre la table, débarrasser la vaisselle et ranger les jouets. La gestion de ces deux aspects, jeu et tâches quotidiennes, fait partie de l’évaluation qui va maintenant être décrite.

Evaluation

8 L’enregistrement vidéo permet une évaluation des interactions par observation systématique, selon plusieurs dimensions. Parmi les aspects importants du fonctionnement familial, nous avons retenu en particulier le coparentage, un concept central de la théorie de la structure familiale de Minuchin (1974), qui se réfère à l’étendue du partage par les conjoints du leadership et du support mutuel dans leurs rôles d’architectes et de chefs de famille. Pour McHale (1995), l’essence du coparentage implique un engagement et un soutien mutuel de la part des parents dans leurs relations parent-enfant.

9 Une autre dimension essentielle du fonctionnement familial est la chaleur familiale. Ce concept a émergé des résultats de diverses études descriptives sur les caractéristiques des relations parent-enfant (Schaefer, 1959 ; Baldwin, 1955, ou encore Becker, 1964). Selon McDonald (1992), il est à distinguer de l’attachement et renvoie à l’expression d’affects positifs entre les membres de la famille.

10 A ces deux premiers critères en ont été ajoutés d’autres. Certains d’entre eux, comme la dimension ludique et la structure du jeu, ont été conçus sur la base du codage du Lausanne Trilogue Play Prénatal (Corboz-Warnery et Fivaz-Depeursinge, 2001). Etant donné l’importance de la qualité des interactions conjugales pour le fonctionnement familial dans son ensemble (Cowan et Cowan, 1990 ; McHale et Rasmussen, 1998) et le fait que beaucoup de couples tendent à négliger leurs relations conjugales au profit du parentage et coparentage, à des fins exploratoires, nous avons décidé de relever la présence ou non d’interactions conjugales et la qualité des échanges en question. Les autres échelles, enfin, viennent d’une longue pratique de l’évaluation fonctionnelle de familles tout venant et cliniques.

Codage

11 Les évaluations sont réalisées sur la base d’échelles de Likert en 7 points, où le score le plus élevé correspond au fonctionnement optimal. Il s’agit d’évaluation macroscopique, qualifiant l’ensemble du jeu.

  1. La dimension ludique. Pour l’évaluer, la question à se poser est la suivante : une dimension ludique est-elle observable ou n’est-ce qu’une corvée ? La famille joue-t-elle un jeu et a-t-elle du plaisir ?
  2. La répartition des tâches entre les parents. La réalisation du pique-nique implique diverses tâches : le choix du lieu (autour de la table, sur le banc, par terre), mettre la table, servir le pique-nique, ranger la vaisselle et les jouets. Cette deuxième échelle concerne la répartition de ces tâches entre le père et la mère. Les questions à se poser sont donc les suivantes : cette répartition est-elle équilibrée ? Est-elle implicite, imposée par l’un deux, négociée ou source de conflit ?
  3. La structure du jeu. Il s’agit de voir si l’ensemble du jeu raconte une histoire comprenant l’arrivée de la famille, la préparation du pique-nique, le repas en commun suivi d’un moment de jeu ou de repos pour finir avec les rangements et le départ.
  4. La fluidité, quant au passage d’une configuration familiale à une autre (soit les différentes manières de se regrouper des membres de la famille). En d’autres termes, la famille reste-t-elle un tout compact tout au long du jeu en faisant tout ensemble ? Une configuration prime-t-elle sur l’ensemble du jeu (par exemple un parent faisant quelque chose avec l’aîné, pendant que l’autre fait autre chose avec le cadet) ou différentes configurations sont-elles souplement utilisées ?
  5. Les pratiques parentales en termes de limites. Les questions sont les suivantes : les limites sont-elles claires ? Les parents font-ils preuve d’autorité, de laxisme ou de coercition ?
  6. Le coparentage. La question pertinente est la suivante : un soutien mutuel actif entre les parents est-il observé ? Les parents font-ils preuve de compétitivité voire d’hostilité dans leurs tâches parentales ?
  7. Un espace conjugal. Il s’agit de repérer la présence d’un petit moment conjugal. L’existence d’une petite interaction entre les conjoints (comme un geste tendre, un petit échange verbal qui ne concerne pas les enfants ou la famille) est relevée.
  8. La chaleur familiale. La question est : un partage d’affects positifs, impliquant la démonstration d’affection, et ce, entre tous les membres de la famille, est-il observé ?
  9. L’autonomie du sous-système enfant(s). Il s’agit de voir si les enfants font preuve d’autonomie, c’est-à-dire qu’ils ne sollicitent pas constamment les parents et que ces derniers leur laissent une certaine marge de manœuvre. La parentification d’un enfant (c’est-à-dire quand l’enfant se voit attribuer un rôle de parent, de responsable, entraînant une inversion de la hiérarchie parent-enfant), est prise en compte dans cette échelle.
Les scores obtenus à chaque échelle peuvent être additionnés et constituer un score total, indicateur du fonctionnement global de la famille dans l’accomplissement de la tâche.

Cas contrastés

12 Pour illustrer la richesse des observations et la variété des fonctionnements familiaux dans le JPN, les interactions de trois familles contrastées vont être décrites. Ces familles sont issues d’un ensemble de familles (N = 51) participantes volontaires à une recherche longitudinale sur la transition à la parentalité. Les familles sont suivies de la grossesse du premier enfant à l’âge de l’intégration scolaire de ce dernier, soit 5 ans. Les enfants sont tous nés neurologiquement intègres, et les parents ne présentent pas de profil psychiatrique connu. Toutes les familles sont de milieu économique moyen à élevé. Les trois familles présentées ci-dessous comptent un deuxième enfant, voire un troisième, et l’aîné(e) est âgé(e) d’environ 5 ans.

Première famille

13 Cette première famille compte deux filles âgées de 5 et 3 ans.

14 Après la sortie de la consultante, la famille se prépare pour partir en pique-nique. Le père entre immédiatement dans le jeu avec les enfants, puis la mère les rejoint. Le père demande à l’aînée « où est-ce qu’on mange, sur la table ou par terre ? ». Elle répond « par terre ». La mère dit alors qu’ils vont manger sur le banc. Le père demande ensuite qui met la table, mais personne ne répond. La cadette demande un jouet à l’aînée et les parents interviennent immédiatement en connotant comme injuste la répartition des jouets, ce qui engendre une tension. Les parents s’approprient en quelque sorte le conflit. Ils essayent cependant de le résoudre parfois en distrayant (quand par exemple la mère parle avec la cadette du contenu du panier), parfois en tentant d’imposer verbalement la fin du conflit, mais en vain. Au bout d’un moment, le père procède au partage des jouets que l’aînée a reçus, ce à quoi elle réagit vivement.

15 Un peu plus tard, alors que les enfants jouent chacun de leur côté, la mère rallume le conflit, en discutant avec son mari dans le registre de la plainte et de la critique. Puis elle interpelle l’aînée et le conflit se poursuit. Les parents proposent ensuite aux enfants, plus ou moins pour les distraire, de préparer le pique-nique. Les enfants ne le font pas et les parents ne prennent pas d’initiatives. Le conflit est « résolu » quand chacun s’occupe sans interagir avec les autres. Les parents déclarent alors que c’est la fin du jeu et rappellent la consultante. L’aînée éclate alors en pleurs en disant que ce n’est pas juste, qu’elle n’a pas pu jouer.

16 Pendant huit minutes sur les dix qu’a duré le jeu, les différents membres de la famille n’ont pas changé de place (la mère sur une chaise, le père et les enfants par terre), et sont éloignés les uns des autres (avec des distances de plus d’un mètre entre eux).

17 Dans cette première famille, le jeu ne présente aucune courbe narrative. Restant dans la même configuration, au même endroit, du début à la fin ou presque, la famille ne parvient pas à prendre un pique-nique ensemble. Le conflit à propos des jouets, débordant du cadre des relations entre sœurs pour englober les parents, « immobilise » la famille et empêche tant le partage de plaisir que l’accomplissement de la tâche (jeu de faire-semblant de prendre un pique-nique). L’aînée est douloureusement au centre de l’attention.

Deuxième famille

18 Cette famille compte deux enfants, une fille de 5 ans et un garçon de 2 ans.

19 Après la sortie de la consultante, le père organise le départ en pique-nique avec l’aide de la mère. Ils partent à la recherche du lieu de pique-nique en marchant autour de la table. Le père fait remarquer la présence de la jolie table et du banc, puis demande où ils vont pique-niquer. La mère propose de manger par terre, le père redemande et l’aînée décide qu’ils mangeront à table. Les parents décident qu’ils vont pique-niquer avant de jouer, que les enfants doivent laisser les sacs de jouets de côté et ils proposent à l’aînée de mettre la table. Elle le fait avec l’aide et sur les indications de la mère. Le père, assis avec le cadet sur ses genoux, fait aussi des remarques ou pose des questions sur ce que fait l’aînée. Quand la table est à peu près mise, le père demande « qu’est-ce qu’on mange ? ». La mère reprend la question. L’aînée prend la marmite, annonce qu’ils mangent de la paella et sert tout le monde. Après cela, l’aînée renverse son verre. Elle réagit en disant « ah non ! ». La mère répète « ah non, tu renverses ton verre ! », sur un ton de découragement et de critique. Puis, ils font tous « santé ». Ensuite, ils se disent « bon appétit » et mangent très rapidement. Dès la fin du repas, la mère range, demande l’aide de l’aînée et se montre plutôt exigeante. Ils prennent ensuite tous le café. Quand ils ont fini, la mère dit à l’aînée « bon c’est toi qui va débarrasser ». Les parents l’aident ou donnent des directives. Quand toute la dînette est rangée, ils se lèvent et vont s’installer pour jouer. Le père propose d’aller sur le banc, la mère propose d’aller plutôt jouer dans « l’herbe ». Le père se range à la proposition de sa femme. Ils s’organisent en deux dyades, le père et le cadet d’une part et la mère avec l’aînée d’autre part. Aucune interaction n’est observée entre les deux dyades. Après un moment de jeu, le père propose de tout ranger, la mère confirme et ils rangent tout avant de « rentrer à la maison ».

20 Dans cette deuxième famille, le jeu présente une courbe narrative complète, avec des localisations différentes pour les différents moments (repas, jeu). Les configurations familiales sont relativement peu variées, chaque parent s’occupant d’un enfant. L’aînée a une place très importante durant le pique-nique, à la limite de la parentification, avec relativement peu d’autonomie.

Troisième famille

21 Cette famille compte deux garçons et une fille. L’aîné à 5 ans, le cadet 3 et la benjamine 18 mois.

22 Les enfants ont commencé à explorer les jouets avant la sortie de la consultante. La mère demande que les jouets soient rangés car elle veut qu’ils jouent quand ils auront fini de manger. Quand les parents demandent qui aide à préparer le repas, l’aîné dit tout de suite qu’il veut le faire. Et les petits participent aussi. Donc toute la famille s’y met. Au bout d’un moment, les enfants arrêtent d’aider et retournent vers les jouets. Les parents reviennent les chercher. La place de chacun autour de la table est trouvée souplement, après quelques négociations. Le père sert le sirop, et ils se disent tous « santé ». Puis la mère sert des saucisses, et ils se disent tous « bon appétit ». Les parents font plusieurs fois allusion à un pique-nique passé qui semble être un souvenir heureux. L’aîné finit très vite le repas et veut sortir de table. Les parents refusent, estimant qu’il doit attendre que les autres aient fini. Il argumente en disant que c’est un jeu, mais la mère dit que c’est comme ça même dans le jeu. Quand la benjamine se lève pour aller chercher quelque chose concernant le pique-nique, l’aîné en profite pour se lever aussi et aller vers les jouets. Mais les parents le rappellent. Cependant ils assouplissent la règle et décident que ceux qui ont fini de manger peuvent aller jouer. La mère reste à table pour tenir compagnie au cadet qui « mange » encore. La benjamine vient la rejoindre. Le cadet va jouer. La mère propose à la benjamine de l’aider à ranger la vaisselle, pendant que le père est avec les deux grands. Quand elles ont fini, elles vont rejoindre les autres.

23 La mère propose au père de prendre un petit café en tête à tête, ce qui semble le ravir. Ils retournent à table tous les deux et la mère leur prépare un café. Quand la benjamine vient vers eux, le père l’intègre en lui demandant si elle leur apporte le sucre. Un moment après, les deux parents se retrouvent seuls à table, regardent les enfants, font santé avec leurs tasses de café et prennent un moment avant d’aller rejoindre les enfants. Les parents ont alors une attitude d’intérêt soutenant, et par moments s’impliquent plus dans le jeu. Ils sont très disponibles. Au bout d’un certain temps, la mère annonce qu’ils ont fini le jeu.

24 Dans cette troisième famille, le jeu présente une courbe narrative complète, avec des localisations différentes pour les différents moments. On peut observer toutes les configurations, y compris un moment conjugal. Les enfants ont une large autonomie et les limites posées par les parents sont claires et respectées, ou souplement ajustées. Le jeu est centré sur la famille en accordant de la place à chacun et il s’en dégage une importante chaleur familiale.

25 Les codages des JPN des trois familles ont été effectués par deux codeurs indépendants, dont la fiabilité est de 85%. Les résultats du codage sont présentés dans le tableau 1.

Tableau 1

Codage des trois familles

Première famille Deuxième famille Troisième famille
Dimension ludique 1 5 6
Répartition des tâches 2 4 7
Structure du jeu 1 5 5
Fluidité des configurations 2 3 6
Pose des limites 4 6 5
Coparentage 2 4 6
Espace-conjugal 1 2 7
Chaleur familiale 2 3 7
Autonomie des enfants 2 3 7
Score total 17 35 56

Codage des trois familles

Maximum possible 63.

26 La lecture du codage des trois familles selon les différentes échelles d’évaluation révèle qu’il y a concordance entre le codage et la description clinique ; plus les interactions décrites sont harmonieuses, plus les scores sont élevés. Une certaine homogénéité des scores peut être relevée, en particulier dans la première famille (toutes les notes sont faibles sauf la pose de limites) et dans la troisième famille (toutes les notes sont élevées). Toutes les notes, sauf la pose de limites, signent le contraste entre ces deux familles, en particulier, la dimension ludique, la présence d’un espace conjugal, la chaleur familiale et l’autonomie des enfants. La deuxième famille a, quant à elle, des notes intermédiaires.

Conclusion

27 Nous espérons avoir montré, à l’aide des descriptions contrastées présentées ci-dessus, la variété des fonctionnements familiaux dans la situation du JPN et la richesse des observations possibles. Le JPN est simple à filmer, car une vue générale, enregistrée à l’aide d’une seule caméra, suffit. Il pourrait donc être réalisé dans une salle de consultation ou même à domicile. Cette situation peut être utilisée aussi bien en recherche, pour évaluer la dynamique familiale, qu’en clinique, à des fins diagnostiques visant à mettre en évidence les difficultés et les ressources des familles. En outre, il est possible de visionner le film du JPN avec la famille, ce qui permet d’aborder différents aspects de la vie familiale, tels que la pose des limites, la répartition des tâches quotidiennes, la place de chacun, etc. Ainsi, cette situation permet non seulement d’observer et de diagnostiquer, mais, par son côté « intuitif » et quotidien, elle est également un support privilégié pour discuter des problèmes et des ressources de la famille. Relevons enfin, que lors du visionnement, les parents indiquent souvent que leurs comportements et ceux de leur(s) enfant(s) sont représentatifs de leur vécu quotidien (par exemple, l’enfant qui reste longtemps à table, la répartition des tâches entre le père et la mère, ou l’effacement du couple conjugal au profit des relations parents-enfants). Soulignons la multi-dimensionnalité du JPN qui permet de voir les interactions conjugales (mari-femme), coparentales (père-mère), parentales (parent-enfant), fraternelles et familiales. Cette richesse fait la force de cet outil, mais peut-être aussi sa faiblesse car il y a de ce fait peu de standardisation. Cela risque de poser le problème de la comparabilité des observations. Afin de dépasser cette limitation, les données du JPN devront ultérieurement être comparées avec celles obtenues avec des situations plus standardisées, comme le Lausanne Family Play, une adaptation du Lausanne Trilogue Play, permettant l’observation de familles comptant plus d’un enfant, qui est en cours d’élaboration.

Français

Résumé

Cet article présente une nouvelle situation, le Jeu du Pique-Nique, qui permet l’évaluation du fonctionnement familial, pris dans son ensemble, quel que soit le nombre d’enfants, âgés de quelques semaines à une douzaine d’années. L’évaluation est macroscopique, selon différentes dimensions comme le coparentage, la chaleur familiale, la dimension ludique, l’autonomie des enfants, etc. Pour illustrer la richesse des observations qu’offre cette situation, les jeux de trois familles contrastées sont présentés ainsi que leur codage. L’utilité en recherche ainsi qu’en clinique, et en particulier l’apport de la vision du film avec la famille, est discutée.

Mots-clés

  • famille
  • evaluation
  • interactions

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France Frascarolo [1]
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    Docteur en psychologie, Ph.D., Unité de recherche du Centre d’Etude de la Famille, Département Universitaire de Psychiatrie Adulte, Hôpital de Cery, CH-1008 Prilly-Lausanne. E-mail : France. Frascarolo@ inst. hospvd. ch .
Nicolas Favez [2]
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    Docteur en psychologie, Ph.D., Unité de recherche du Centre d’Etude de la Famille, Département Universitaire de Psychiatrie Adulte, Hôpital de Cery, CH-1008 Prilly-Lausanne.
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