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Dialogues d'histoire ancienne

2016/1 (42/1)


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L’aventure lycienne du ii e millénaire à la conquête d’Alexandre

[R. Lebrun, É. Raimond, J. De Vos (éds), Studia de Lycia antiqua, Hethitica XVII, Louvain-Paris-Bristol, 2015, 241 p., ISBN 978-90-429-3081-0 – 48 euros]

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L’aventure lycienne, c’est le titre choisi par É. Raimond en introduction de cet ouvrage collectif pour retracer l’histoire de la Lycie et des Lyciens jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand, dans un écho assumé du célèbre livre de P. Lévêque retraçant l’épopée des Grecs, même si – l’auteur en est conscient – cette petite région du Sud-Ouest anatolien ne saurait soutenir la comparaison. Il n’empêche, l’ouvrage est une utile mise au point sur cette région en prenant en compte les apports récents de l’archéologie, de la linguistique et de l’histoire. L’introduction relate les débats historiographiques qui furent marqués par la question homérique du fait de la présence importante des Lyciens dans l’Iliade et de la mention des Luka dans les sources égyptiennes au moment de l’invasion des Peuples de la Mer. Les avancées de la recherche, qui ont permis de fixer les pays Lukka dans l’espace lycien, sans que ceux-ci ne se confondent avec la Lycie classique aux limites plus étroites, sont soulignées. J. des Courtils dresse tout d’abord un bilan synthétique et diachronique de l’archéologie de la Lycie de la préhistoire à l’époque byzantine en insistant sur les caractères de la civilisation lycienne « classique » en s’appuyant principalement sur les apports des fouilles de Xanthos et du sanctuaire du Létôon. J. De Vos revient sur la question du Lukka dans les sources égyptiennes, mais s’intéresse plus globalement aux relations entre l’Ouest anatolien (notamment l’Arzawa), l’empire hittite et l’Égypte. R. Lebrun examine les toponymes lyciens présents dans les sources hittites et montre que plusieurs cités lyciennes de l’époque gréco-romaine revêtaient déjà une certaine importance à l’âge du bronze (Candyba, Telmessos, Patara, Pinara, Soura, Tlos, Phellos, Oinoanda, Limyra). R. Lebrun à nouveau, mais associé cette fois à É. Raimond, traitent des divinités et des cultes en Lycie. Après avoir identifié les substrats culturels (éléments louvites ou asianiques, cariens) et souligné l’ambiguïté de certains théonymes grecs, ils dressent un tableau des panthéons lyciens, confrontent les mythes de peuplement aux données historiques et dégagent deux ensembles religieux cohérents : un centre « termile » et une périphérie « solyme ». L’étude de l’amphictyonie tloïenne, de la politique religieuse des dynastes lyciens, et du culte d’Apollon au sein du koinon des Lyciens, conclut ce chapitre bien nourri. Après un répertoire des Lyciens présents dans l’Iliade (R. Lebrun), É. Raimond traite de la « Lycie homérique », concept dont il souligne la difficulté puisqu’il se réfère à une réalité plurielle. Deux « cycles lyciens » sont exposés, celui de Pandaros et de Sarpédon auxquels s’ajoute la geste de Bellérophon. L’auteur brosse ainsi « un portrait mythique » (p. 144) des pays Lukka de la fin du ii e et du début du i er millénaire, mais remarquons que la reconstitution historique proposée à titre d’hypothèse, « en réduisant le mythe à un noyau historique », est discutable, d’autant qu’un peu plus loin, l’auteur souligne avec raison que ce passé épique était le « fruit de traditions anatoliennes, d’emprunts à des mythes helléniques et de contacts interculturels entre peuples néo-louvites et Grecs » (p. 145). J. Tavernier étudie la diaspora lycienne à Persépolis et en Mésopotamie durant la période achéménide. Davantage présents à Persépolis qu’en Babylonie où ils sont faiblement attestés, les Lyciens exerçaient des métiers divers (artisans, gestionnaire de grains, fileurs essentiellement) et semblent bien insérés dans le monde achéménide. L’ouvrage s’achève par un chapitre sur l’ère des dynastes lyciens à l’époque achéménide et sur la question de l’hellénisation de la Lycie à l’époque classique, chapitre bilingue italo-français rédigé par N. Vismara et É. Raimond. Le premier auteur s’intéresse à la diversité des limites géographiques, politiques et culturelles régionales, tandis que le second retrace les relations avec les Grecs, la diffusion de la langue grecque, l’influence de l’hellénisme aux époques archaïque et classique, et distingue deux phases lors de la domination achéménide : le v e siècle durant lequel le pouvoir lycien n’a guère connu de bouleversement au contraire du iv e siècle marqué par la révolte des satrapes et le pouvoir grandissant de Périklès de Limyra. La conclusion de ce chapitre est aussi celle du livre en montrant que la Lycie fut « un exemple singulier de continuité vivace d’une tradition linguistique et religieuse louvite au sein d’une zone de contacts particulièrement exposée » (p. 194). La bibliographie rassemblée (p. 195-241) est abondante et reflète la densité scientifique de cet ouvrage qui sait se montrer accessible et synthétique. Soulignons aussi la cohérence que les auteurs et les éditeurs ont su donner à cet ensemble. L’ouvrage, sans nul doute, intéressera ceux qui se passionnent pour cette magnifique région lycienne, pour l’Anatolie et la Méditerranée orientale. Mais il devrait aussi interpeller tous ceux qu’interrogent les relations interculturelles et la question des continuités et des ruptures entre civilisations successives au sein d’un même espace.

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Guy Labarre

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

L’armée égyptienne après les pharaons

[A.-E. Veïsse, St. Wackenier (dir.), L’armée en Égypte aux époques perse, ptolémaïque et romaine, Genève (Hautes études du monde gréco-romain, 51 ; Cahiers de l’atelier Aigyptos, 2), 2014, 256 p., ISBN 978-2-600-03177-2 – 42,20 euros]

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È stato pubblicato di recente un libro che analizza l’evoluzione dell’esercito egizio dall’epoca della conquista persiana sino al iii secolo d.C., sotto cioè l’impero romano. Si tratta di un volume che raccoglie gli atti di una tavola rotonda svoltasi a Parigi nel Giugno del 2009 e che rappresenta a tutti gli effetti il secondo numero dei Cahiers de l’atelier Aigyptos. Si tratta di una novità molto interessante, che colma una lacuna notevole nel settore specifico e si presenta con un intento di completezza e trasversalità dal momento che presenta un approccio diacronico: il fil rouge che lega i sette interventi che compongono il libro è costituito dall’analisi della composizione dell’esercito egizio in epoche in cui l’Egitto non era indipendente, ma sottoposto al potere esterno sia esso achemenide, lagide o romano. Va comunque sottolineato che la grande maggioranza degli interventi si concentra sul periodo tolemaico, mentre all’epoca persiana e romana sono dedicati il primo e l’ultimo dei saggi. La regione maggiormente al centro dell’attenzione è il Delta del Nilo, “région mal connue, faute de papyrus, alors même qu’elle regroupait sans doute, aux époques considérées, plus de la moitié de la population du pays” (p. 1).

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Dopo una breve introduzione (p. 1-3), seguono i sette interventi di cui si accennava; chiude il libro un index collettivo, p. 245-255, che raccoglie le fonti (letterarie, epigrafiche e papirologiche) e i nomi notevoli (di sovrani e geografici).

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Il primo studio (A. Pétigny, “Des étrangers pour garder les frontières de l’Égypte aux v e et iv e siècles av. J.-C.”, p. 5-44) è dedicato alle guarnigioni straniere impiegate per la difesa delle frontiere dell’Egitto durante il dominio persiano, in particolare nel v e nel iv secolo a.C. L’autore organizza il suo lavoro in maniera sistematica e compatta, analizzando nello specifico la frontiera nord-orientale e quella meridionale, fornendo un quadro evolutivo lungo i secoli che costituiscono l’orizzonte di indagine. Per quanto riguarda la prima frontiera Pétigny analizza la regione di Peluso, area che dalle fonti era considerata come un vero e proprio spartiacque con l’Arabia; si tratta di una regione estremamente paludosa, come è testimoniato dal fatto che il nome greco della città di Peluso deriva dal termine πηλός, “materia liquida, fango”. Nelle vicinanze di Tell Farama, sito dell’antica Peluso, abbiamo alcune tracce di attività di controllo del territorio testimoniato dalla presenza di resti di una fortezza di cui l’attività è attestata per il v ed il iv secolo. Con tutta probabilità si tratta del risultato della politica territoriale achemenide che mirava a gestire attentamente l’Egitto: è un’intenzione che quasi certamente si lega alla facilità con cui l’Egitto tendeva a ribellarsi all’autorità del Gran Re, due casi valgano per tutti, la ribellione del 486 contro Dario e poi domata da Serse, e ancora il celebre episodio della doppia insurrezione di Inaro e Amirteo –episodi in cui furono coinvolti gli Ateniesi a metà del v secolo. Parlare della frontiera meridionale egizia nell’arco cronologico in questione significa senz’altro riferirsi per lo più a Elefantina: “Le choix d’Éléphantine pour cette étude n’est pas arbitraire” (p. 7). Già dagli inizi delle dinastie faraoniche il sito di Elefantina costituiva infatti il confine meridionale del paese; se per la frontiera di nord-est il pericolo era soprattutto arabo, il nemico più pericoloso proveniente da Sud si concretizzava nella minaccia kushita, sempre in agguato soprattutto nel iv secolo. La composizione etnica delle guarnigioni stanziate ad Elefantina traspare evidentemente grazie alla documentazione in aramaico; a questo prezioso archivio va aggiunto la presenza dei nomi ‘parlanti’ dei soldati, così da ricavare la presenza di Persiani, Medi, Caspi, Aramei e Babilonesi, per citare solo qualche etnico. Si tratta di una realtà cosmopolita che non rappresenta un unicum se guardiamo alla geografia militare dell’impero achemendie (p. 13).

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Il secondo contributo (B. Redon, “Le maillage militaire du Delta égyptien sous les Lagides”, p. 45-80) mira a fornire un quadro della componente militare in epoca tolemaica attraverso la presentazione dei dati archeologici di più recente acquisizione, combinati con le altre tipologie di fonti. In effetti si tratta di un lavoro prezioso, visto che per la storia dell’esercito lagide gli storici dipendono ancora fortemente dalle fonti scritte. Per quanto riguarda in generale la regione del Delta, si dispone ancora oggi di scarsi dati archeologici e papiracei, diversamente da quanto riguarda la zona del Fayum o più in generale dell’Alto Egitto. L’autore cerca di studiare i resti, letterari e materiali, di fortificazioni in vari siti della regione del Delta (p. 47-62), dove in generale i Lagidi non costruirono molte strutture difensive (p. 4). Alcune testimonianze epigrafiche indicano la presenza di soldati stranieri in più località del Delta per il periodo in questione. Redon conclude che nonostante la scarsezza delle fonti a disposizione abbiamo comunque alcuni elementi per affermare che esistevano in effetti delle guarnigioni installate per controllare una zona che, come si vede molto bene nel contributo di K. Vandorpe, era molto instabile in età lagide.

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Il saggio del professor Carrez-Maratray (J.-Y. Carrez-Maratray, “L’armée lagide sur le front du Delta, intervenants et champs d’opération (encore le syngénès Aristonikos Caire JE 85743)”, p. 81-104) concerne il periodo tolemaico. Si tratta di un lavoro di interpretazione della statua del συγγενής Aristonikos conservata al museo del Cairo (JE 85743). Lo studioso discute dell’ipotesi di identificazione del personaggio della statua con il celebre Aristonikos figlio di Aristonikos, σύντροφος del re Tolemeo V Epifane e suo braccio armato per mare e per terra, secondo la testimonianza di Polibio, e databile agli anni che precedono il 180, anno della morte del re medesimo. Uomo di grande importanza nella corte tolemaica, tale Aristonico era presente a Sais e a Naukratis nel 185 quando portò a Tolemeo i mercenari che era andato a reclutare in Grecia. La tesi dell’identificazione tra i due Aristonikos, già sostenuta in passato e di recente messa in discussione, è difesa dall’autore con un’argomentazione serrata strutturata in tre punti riguardanti il nome di Aristonikos, il titolo di συγγενής e ancora le qualità dello stesso personaggio. Da questa indagine si ricava che la statua può essere considerata da un punto di vista storico “un heureux complément au texte de Polybe, qui place l’activité du ministre et amiral d’Épiphane à Naucratis sur la branche Canopique, et au decret de l’an 23, qui glorifie son action à Diospolis et sur la branche Phatnitique (ou Bousiritique)ˮ (p. 101).

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Con Katelijn Vandorpe (K. Vandorpe, “The Ptolemaic Army in Upper Egypt (2nd-1st centries B.C.)”, p. 105-136) abbiamo un contributo che, concentrandosi sul ii e il i secolo a.C., continua una rivendicata attenzione della scuola di Lovanio per l’esercito egizio in età tolemaica (p. 105). L’area in questione è più quella dell’Alto Egitto: in particolare il contesto è quello del confronto tra il potere centrale e la Tebaide, una zona di grande turbolenza, dilaniata da minacce endogene ed esterne, sino al 165 a.C. I Tolemei intrapresero allora una riforma dell’assetto amministrativo, di cui i risultati più evidenti furono l’aumento delle tassazioni e ancora l’installazione di ufficiali greci in loco: “These officials were undoubtedly locals trained in the Greek language, whereas their Egyptian-writing colleagues were degraded to countersigning the receipts” (p. 107). Analogamente aumenta il numero delle truppe, ciò che è testimoniato dalla presenza di quaranta campi militari per il periodo lagide (p. 110). Attraverso l’analisi dell’organizzazione delle truppe tra il Fayum e la Tebaide si evince l’importanza dei mercenari (μισθοφόροι) e la sottorappresentazione delle truppe regolari. I mercenari compongono una parte di un’unità militare chiamata σημεῖον in greco, stn in demotico. Tra i mercenari gli etnici più ricorrenti indicano una provenienza dalla Persia, dalla Macedonia; tra i primi esiste un sottogruppo chiamato Πέρσης τῆς ἐπιγoνῆς probabilmente “children of Persian soldiers, but also Persian soldiers who are in certain periods not employed and thus, not paid” (p. 127).

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Con il lavoro successivo (C. Fischer-Bovet, “Un aspect des conséquences des réformes de l’armée lagide : soldats, temples égyptiens et inviolabilité (asyilia)”, p. 137-170) si entra nel campo, se si può dir così, della sociologia storica. Fischet-Bovier mette in parallelo la storia sociale e culturale dei soldati con la storia politica e militare dell’esercito per vedere sino a che punto quest’ultimo giocò un ruolo unificante tra i differenti gruppi etnici nel i secolo a.C. nella regione del Fayum. Nello specifico oggetto di studio è la richiesta di asylia fatta dagli ufficiali dell’esercito di volta in volta per vari templi egizi. Tradizionalmente queste richieste sono state interpretate nell’ottica di un evidente indebolimento del potere centrale a fronte dell’incremento dell’influenza del clero nella società egizia: questo era l’approccio di C. Preaux, F. Dunand e ancora del Rostovtezff (p. 161). Dal canto suo l’interpretazione della studiosa rimette in questione questo assunto dato per scontato secondo una prospettiva critica che tiene conto del rapporto tra regalità e clero dal punto della continuità e della compatibilità dei rispettivi interessi piuttosto che dell’antitesi: il fatto che i soldati mostrassero lealtà agli dei locali non comportava ipso facto un’azione a detrimento dell’autorità regale: “L’asylie a non seulement profité au clergé en lui offrant la possibilité d’attirer une plus large clientèle et d’accroitre ses revenus, mais aussi au roi” (p. 162).

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L’ultimo intervento dedicato all’età tolemaica è quello di Gilles Gorre (G. Gorre, “Korax fils de Ptolémée-Psenpchois : un stratège du Tentyrite ?”, p. 171-188); si tratta di uno studio che esamina la questione storiografica della figura di Korax, figlio di Tolemeo-Psenpchois, tradizionalmente identificato come stratego di Tentyrite. Di lui ci danno notizia alcune iscrizioni geroglifiche ritrovate durante le operazioni di scavo svoltesi a Denderah agli inizi del secolo scorso. La figura di Korax può essere avvicinata a quel gruppo di alti ufficiali conosciuti da fonti analoghe posteriori al 125 a.C e provenienti essenzialmente dall’Alto Egitto. “Il s’agit de représentants de la couronne, officiers militaires et territoriaux, qui outre leurs responsabilités étatiques assurent les principaux sacerdoces et charges administratives des sanctuaires” (p. 172). Il saggio è articolato in tre parti: la ricostruzione della biografia e del milieu familiare di Korax, l’analisi dell’origine del nome, quasi certamente greca, e ancora lo studio della natura della carica militare esercitata dal protagonista. Va detto che dalle iscrizioni emerge soprattutto la funzione militare delle cariche di Korax; se fino ad ora si è dato per scontata l’idea che Korax esercitasse la carica di stratego di Tentyrite, Gorre obietta che nulla nelle iscrizioni medesime permette di pronunciarsi in questo senso. Piuttosto la titolatura che gli appartiene “grande a capo del popolo” o ancora “superiore del popolo” autorizza a pensare che Korax potesse essere un altro tipo d’ufficiale conosciuto nell’Egitto tolemaico, vale a dire il laarco (p. 183).

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L’ultimo contributo (F. Kayser, “Épitaphes et monuments des soldats romains en Égypte”, p. 189-244) è invece dedicato all’epoca imperiale romana all’interno di una arco cronologico che va dal i sino al iii secolo d.C. Si tratta di comprendere l’interessante problema dell’inserimento dei nuovi “padroni” all’interno del milieu sociale egizio. L’autore passa in rassegna differenti tipi di monumenti funerari romani, dai resti delle necropoli –pochi in verità– ai documenti epigrafici, ottenendo un insieme di dati che vanno interpretati secondo tre livelli di lettura. Il primo è quello dei modelli romani, il secondo è quello dell’Oriente romano latinofono, in cui entra a buon diritto l’Egitto, e infine l’ultimo, cioè quello più propriamente locale, ossia quello egizio. In questo modo è possibile vedere lungo i secoli, quale fu l’interazione e il grado di contatto tra gli stranieri e i locali; si tratta di un’influenza evidente da parte dei locali sui soldati e ufficiali Romani che in questo modo non possono essere percepiti come dei semplici stranieri in terra d’Egitto. “On a signalé […] l’intrusion, dans les textes, de graphies hellénisantes ou l’emploi de l’accusatif pour le nom du défunt, ce qui est une influence des dédicaces grecques” (p. 229).

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Il volume in questione risulterà un ottimo strumento per la conoscenza della storia del Delta lungo diverse epoche, non solo dal punto di vista militare, ma anche sociale, economico e culturale, vista la molteplicità degli approcci e degli strumenti di indagine proposti dagli autori dei contributi. L’unico appunto che si può muovere in effetti ci sembra forse un’introduzione troppo breve e schematica, qualcosa che richiama solo l’occasione del convegno e ancora i riassunti dei testi raccolti. Ci si potrebbe aspettare invece qualche proposta introduttiva di carattere metodologico o ancora qualche breve intervento di inquadramento del convegno all’interno della letteratura scientifica. Ma probabilmente si è trattato di una scelta cosciente e ben dare un agile presentazione e non sottrarre spazio ai saggi successivi.

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Ennio Biondi

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

L’Enquête revisitée

[Jean Alaux (dir.), Hérodote. Formes de pensée, figures du récit, Rennes, 2013, 208 p., ISBN 978-2-7535-2181-0 – 16 euros]

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La multiplication des études hérodotéennes aurait de quoi détourner d’un nouvel ouvrage consacré à Hérodote. Ce serait une erreur pour Hérodote. Formes de pensée, figures du récit parce que l’approche choisie, explicitée par le sous-titre, est stimulante. Jean Alaux, dans son avant-propos, précise l’objectif de ces dix contributions : « étudier l’articulation entre la manière dont Hérodote pense le monde qu’il décrit et les modalités de son écriture ». Je préfèrerais parler d’une analyse du discours, c’est-à-dire de la construction des processus idéologiques à l’œuvre dans l’Enquête. Ce choix épistémologique est parfaitement adapté à la pratique d’Hérodote pour qui l’écriture est au centre du processus de connaissance. La dimension textuelle de l’Enquête ne se réduit pas à être simple support d’informations.

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La première partie, « Identités, mutations, altérité », regroupe quatre essais montrant comment l’Enquête met en scène l’altérité sous diverses formes. Bernard Mezzadri, « Penthée-Skylès ou les périls de l’acculturation » rapproche les récits concernant les deux Scythes, Anacharsis et Skylès, et les Bacchantes d’Euripide. On y retrouve le même schème inversé avec Anacharsis, cherchant à importer dans son pays, la Grande Mère et Skylès s’initiant secrètement aux rites de Dionysos, dieu de l’altérité. Ainsi est dégagée la difficulté d’affronter la diversité culturelle sans perdre son identité. Paul Demont, « Le nomos-Roi : Hérodote, III, 38 », part du récit de Darius Ier qui mentionne des coutumes funéraires des Indiens et des Grecs provoquant de violentes réactions de part et d’autre. Darius s’oppose à Cambyse qui tourne en ridicule les cultes et traditions, et est présenté comme fou. Sa folie tient à ce qu’il ne croit pas à la force du nomos, nomos des autres ou nomos perse. La sphère du pouvoir est définie par la forme du rapport aux autres. Jocelyne Peigney, « La formation des peuples dans l’Enquête : Hérodote et les mouvements du monde » caractérise la démarche d’Hérodote pour concevoir la naissance et le développement des peuples. L’Enquête procède par ressemblances et différences et emprunte au savoir commun, dans l’ordre du rationnel, s’opposant aux généalogies divines et aux récits de fondateurs, et au vocabulaire précis des traités hippocratiques.

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Claude Calame, « Hérodote sur le Nil et Somare sur le Sépik : historiographies mixtes et configurations pratiques du temps », se sert d’un détour par Somare, artisan de l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle Guinée et auteur d’une autobiographie, pour spécifier l’historiographie hérodotéenne dans sa relation à la temporalité, à travers le rapport à l’Égypte qui innerve l’Enquête. Par l’étude des procédés énonciatifs sont saisis les écarts entre les régimes de temporalité, égyptiens et grecs, transcendant les particularités culturelles. Cette démarche triangulaire permet à l’auteur de proposer l’instauration d’une anthropologie centrée sur la diversité culturelle en rupture avec notre propre logique spatio-temporelle accentuée par la mondialisation économique et financière.

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Dans la deuxième partie, « Formes de communication et processus de connaissance », l’accent est mis sur diverses modalités de l’intertextualité pour proposer une forme de connaissance. Ana Iriarte, « Despotisme et modes de communication : de l’enquête tragique au drame hérodotéen », montre comment le discours hérodotéen sur la tyrannie passe par des schèmes partagés avec le corpus tragique, par la médiation de femmes emblématiques. Atossa, fille, épouse et mère de rois, Tomyris, souveraine du peuple nomade des Massagètes, Phérétimé, épouse de Battos le boiteux, ces deux dernières usant de la violence physique après la mort de leur fils ; Artémise d’Halicarnasse, qualifiée par Hérodote de tyran et agissant en homme. Leur despotisme s’exprime par un pouvoir immodéré réduisant les citoyens au silence. Pierre Pontier, « Une question de point de vue : quelques remarques sur Gygès, d’Hérodote à Platon », se sert d’une analyse du champs lexical de la vision pour opposer le Gygès d’Hérodote à celui de Platon au livre IV de la République. L’erreur de Candaule est d’avoir eu un regard moins perçant que celui de sa femme qui découvre le stratagème imposé à Gygès. En revanche Platon se sert du même sujet pour condamner la connaissance par la seule vision. Il lui préfère la contemplation intellectuelle qui seule permet de découvrir la vérité. Typhaine Haziza, « Hérodote ou l’histoire par les anecdotes », étudie le rôle des anecdotes dans l’Enquête. Au-delà de la dimension de plaisir, ces mini-narrations, qui créent une rupture dans la trame narrative, ouvrent le discours d’Hérodote aux logoi des autres qui peuvent être dissonants. La polyphonie du discours hérodotéen érige les anecdotes en exempla.

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La troisième partie, « Récit et vérité », renouvelle l’interrogation sur le rapport du discours hérodotéen à la vérité. Lucien, le grand reporter polonais Ryszard Kapuściński et Lévi-Strauss sont érigés en médiateurs privilégiés, antiques et contemporains, proposant une relecture de l’Enquête.

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Pour Mélina Tamiolaki l’Histoire vraie de Lucien, le premier texte posant systématiquement la question de la vérité et du mensonge, propose une critique ordonnée de la véracité du texte hérodotéen. La pertinence des principes d’interprétation, telles la division entre Grecs et Barbares, la vengeance divine, la condamnation de l’hybris, l’importance de la piété, la jalousie comme motivation est mise en cause. Pour Hérodote la vérité est un concept flou tandis que, pour Lucien, influencé par la philosophie de son temps, c’est un concept absolu. Magali Soulatges, « Réfractions d’Hérodote dans le grand reportage de Ryszard Kapuściński : l’exemple du Shah, ou la démesure du pouvoir (1982) », traque la réflexion consciente du grand reporter Kapuściński sur la démarche de l’Enquête, dont certains traits sont récupérés : « Style documentaire », prise en compte du détail et de sa réécriture descriptive, procédés narratifs avec la variation des angles de vision, construction fragmentée du récit faisant du récit à vocation historique une mosaïque de versions, franchissement de la frontière de la fiction sans transgression de l’objectivité attendue. Kapuściński est fasciné par l’Enquête qui devient son bréviaire. Dans « Hérodote et Lévi-Strauss. Questions d’ethnographie », Pascal Payen explicite le rapprochement entre Hérodote et Lévi-Strauss revendiqué par ce dernier. Il recourt en particulier au texte de Lévi-Strauss s’interrogeant sur la nature de l’enquête ethnographique, considèrant le texte hérodotéen comme le seul modèle possible de récit ethnographique. Il n’est pas une narration d’un voyage mais réponse à des questions, moyen de repérer la cohérence derrière l’éparpillement des faits. L’acte d’écrire, jugé primordial par Hérodote, est le relais par excellence conduisant à la connaissance.

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Certes ces contributions ne fournissent qu’un échantillon des modalités discursives de l’Enquête. Mais elles confirment qu’on ne saurait s’en tenir au débat traditionnel portant sur Hérodote, historien ou ethnographe, sur la problématique de la fiction et de la vérité. Il est nécessaire d’articuler ce discours aux autres discours potentiellement contemporains, discours mythique ou encore discours tragique ou politique. L’Enquête ne peut être étudiée comme une unité fermée sur elle-même. Elle se construit en un ensemble de relations privilégiées bien qu’elles puissent revêtir d’autres modalités : métadiscours du locuteur, intertextualité, hétérogénéité qui met en rapport le texte avec l’extérieur. L’Enquête est au cœur d’une communauté discursive à propos de laquelle il serait bon de s’interroger plus systématiquement, et qui évolue dans le temps. P. Payen, à partir de Lévi-Strauss, a bien dégagé l’importance à accorder à la pratique par écrit. Essentielle à la démarche ethnographique, elle l’est aussi à la dimension historique. Cet Hérodote ouvre un questionnement complexe qui, pour n’être pas totalement récent, est revisité avec force.

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Marie-Madeleine Mactoux

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

L’oiseau et le poisson

[Nicole Belayche, Jean-Daniel Dubois (dir.), L’oiseau et le poisson. Cohabitations religieuses dans les mondes grec et romain, Paris, 2011, 410 p., ISBN 978-2-84050-800-7 – 22 euros]

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Ce titre énigmatique et provocateur nous emmène judicieusement vers les arcanes des cohabitations religieuses dans l’espace et le temps : Moyen Orient, Égypte, Grèce, Rome, de l’époque hellénistique à l’Antiquité tardive. Les 18 contributions envisagent un certain nombre de cas posant la question des identités religieuses dans le monde gréco-romain. Elles sont le résultat d’une recherche collective menée par deux UMR, dirigées par Nicole Belayche et Jean-Daniel Dubois, associées pour créer un groupe de recherche « Cohabitations et contacts religieux dans le monde gréco-romain ». Elles sont classées sous quatre rubriques correspondant à quatre parties : « Quand païens, juifs et chrétiens cohabitent », « Territoires occupés ou partagés par plusieurs groupes religieux », « Être soi en parlant le langage de l’autre », « Historiens et anthropologues face aux cohabitations religieuses ».

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Dans la première partie Daniel Stöckl Ben Ezra, « Interactions et différenciation. Quelques pensées sur les rôles des fêtes juives et chrétiennes (et “païennes”) », montre comment certains auteurs juifs voient le judaïsme menacé par un christianisme trop proche ou par des fêtes païennes que les juifs cherchent à judaïser. Il dégage ainsi les dimensions polémique et non-polémique de ces interactions.

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Alberto Camplani, « Perception de l’altérité religieuse et identité culturelle : l’élite d’Édesse entre le iii e et iv e siècles, » étudie les courants polémiques à Édesse caractérisée par un fort pluralisme religieux. Bardesane dialogue avec la culture philosophique et religieuse de son temps. En revanche, on constate un changement radical à partir de la deuxième moitié du iv e siècle avec Éphrem de Nisibe et la Doctrine d’Addaï, écrit syriaque datable du v e siècle, affirmant que l’État romain doit subventionner le christianisme et que l’Église doit sanctionner l’homme d’État chrétien qui ne la protège pas.

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Anna Van den Kerchove, « Les Hermétistes et les conceptions traditionnelles des sacrifices », traque les références aux sacrifices dans le corpus hermétique qui ne développe pas une position unanime. Si les sacrifices humains sont condamnés, l’attitude à l’égard des sacrifices animaux n’est pas toujours claire. Une part importante est accordée aux logikai thusiai, sacrifices de la parole-raison, les prières étant perçues comme de véritables sacrifices. La parole a la même fonction que la fumée pour plaire à la divinité en maintenant l’ordre dans le monde.

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À partir d’un corpus d’une autre nature, essentiellement archéologique, John Scheid, « Les chrétiens et le bois sacré de Dea Dia », dégage la valeur symbolique d’un lieu, très anciennement sacré, remodelé par le pape Damase vers 372, pour reprendre le contrôle des églises de Rome et des cimetières du territoire.

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Dans la deuxième partie, centrée autour des cohabitations spatiales entre groupes religieux, François de Polignac choisit l’exemple de l’Amphiaraion d’Oropos, fondé après la paix de Nicias en 421 et passé sous diverses dominations. Par la médiation d’Amphilochos, fils d’Amphiaraos, et de son mythe le construisant en héros intermédiaire, le sanctuaire devient un lieu de cohabitation cultuelle entre Béotiens et Athéniens autour de l’idée de passage.

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Françoise Van Haeperen, quant à elle, analyse l’espace cultuel d’Ostie, distinguant lieux de culte publics, privés, espaces partagés entre divinités ancestrales et divinités étrangères, tels Mithra ou Magna Mater, tant dans le domaine public que privé. Cohabitations très anciennes révélant le dynamisme du polythéisme.

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Anne-Valérie Pont, « La place du culte impérial dans l’espace urbain d’Éphèse », tente de comprendre les conséquences de la cohabitation d’un dieu venu de Rome avec les dieux grecs tutélaires. Le culte impérial n’est pas imposé par Rome. Le thème du pouvoir impérial, de la victoire et de la paix rejoint les aspirations d’une cité grecque qui réaffirme son identité civique.

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Giovanni Filoramo, « Cohabitations et contacts religieux dans le monarchisme de Gaza à travers le correspondance de Barsanuphe et de Jean de Gaza », dégage comment, dans la première moitié du vi e siècle, s’organise la communauté monastique de Gaza en relation avec les juifs et les païens. Les questions posées et les réponses montrent une communauté ouverte aux contacts et aux échanges avec les non-chrétiens, s’appuyant sur la notion de philanthropie divine exprimant la participation à une humanité commune.

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Rémi Gounelle, « Entre Bible et mythologie gréco-romaine : la descente du Christ aux Enfers dans les Sermons XII et XIIA d’Eusèbe dit de Gaule », s’interroge sur le sens à donner à l’interdiscours patristique. Il emprunte à la descente aux Enfers de la littérature classique avec l’Énéide et à la mythologie gréco-romaine. Le corpus chrétien d’Eusèbe datant de l’Antiquité tardive atteste une parenté avec les descentes infernales, en particulier celle de Stace dans la Thébaïde. Le discours chrétien sur la descente du Christ dans le monde infernal est traversé par des motifs bibliques mais aussi par des traditions polythéistes, générant un espace de cohabitation symbolique.

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Dans la troisième partie sont regroupés des cas d’assimilation à l’intérieur des divers polythéismes ou entre christianisme et polythéisme. Francesca Prescendi, « La déesse grecque Ino-Leucothée est devenue la déesse romaine Mater Matuta », réfléchit sur les modalités de l’identification, à Rome, de la déesse romaine à la divinité grecque. Elle passe par l’identité fonctionnelle des deux déesses courotrophes, la resémentisation du mythe grec ou la comparaison des rites tels qu’on peut les lire chez Homère. Contrairement à Georges Dumézil, elle pense que le phénomène d’interpretatio ne se situe pas à une période précise mais se poursuit tout au long de l’histoire de Rome.

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Anne Françoise Jaccottet, « Du baptême de Dionysos à l’initiation du Christ : langage iconographique et identité religieuse », dégage comment les représentations figurées du baptême du Christ sont à mettre en relation avec l’initiation de Dionysos aux Mystères qu’il institue. À l’instar de Dionysos qui partage avec les hommes le même statut d’initié, le Christ et les chrétiens sont en communion par leur nature et leur expérience rituelle. Le discours iconique chrétien reprend consciemment le schème cultuel.

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Gaëlle Tallet, « Zeus Helios Megas Sarapis : un dieu égyptien “pour les Romains” ? », met en lumière la spatialisation du culte du dieu égyptien Sarapis qui se développe au ii e-iii e siècle dans les installations militaires romaines en Égypte. Dieu solaire il devient sous Domitien et Trajan le pourvoyeur de blé et de sécurité pour l’Empire, placé sous influence impériale. Le rapprochement Zeus Helios-Sarapis semble avoir lieu en milieu alexandrin sous Hadrien dans les garnisons romaines, pratiquant en priorité le culte impérial avec l’accord des clergés égyptiens.

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Jean-Daniel Dubois, « Jésus assis au Temple ou sur le Temple. Remarques sur le préambule de l'Apocalypse copte de Pierre (NHC VII, 3) », réexamine cette Apocalypse gnostique à la lumière de sa publication, Écrits gnostiques. La Bibliothèque de Nag Hammadi, dans la Pléiade. IL faut comprendre la référence au temple de Jérusalem sous une forme spiritualisée, la formule évoquant non la figure historique de Jésus, mais la personne du Sauveur. Elle suggère la représentation familière de la divinité sur un fronton de temple hellénistique.

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Gianfranco Agosti, « Usurper, imiter, communiquer : le dialogue interculturel dans la poésie grecque chrétienne de l’Antiquité tardive », dégage la signification de la poésie grecque chrétienne qui naît en Égypte au milieu du iv e siècle, à partir d’un recueil de poèmes épiques axés sur un personnage exemplaire. Le remploi de la tradition épique est le signe d’un dialogue, non seulement avec les membres de la communauté, les dikaioi, mais aussi avec les païens, défenseurs de la paideia. Nonnos, dans son poème chrétien, La paraphrase de l’Évangile de Jean fait de même, suivi, quelques années plus tard, par l’auteur de la Métaphrase des Psaumes, qui transposait les Psaumes dans la langue d’Homère, spiritualisant ainsi le texte homérique. Cette poésie s’insère dans le débat cultuel et religieux avec les païens.

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La quatrième partie regroupe des contributions centrées sur divers types de discours, textuel et figuratif, intégrant une dimension religieuse. Philippe Matthey, « Récits grecs et égyptiens à propos de Nectanébo II : une réflexion sur l’historiographie égyptienne », confronte, à propos du dernier pharaon indigène (361/360-343), chroniques égyptiennes, Chronique Démotique, Songe de Néctanébo et sources historiques grecques, Diodore et Manéthon, voire le Roman d’Alexandre pour conclure qu’il ne faut pas chercher en Grèce l’origine du discours historique.

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Frédérique Duyrat, « Interpretatio Graeca et identité sémitique. Les divinités sur les monnaies de Phénicie hellénistique », passe en revue les divinités représentées sur les monnaies de Phénicie hellénistique, Arados, Byblos, Sidon, Tyr. Pour chaque cité, elle part de l’époque perse pour caractériser l’époque hellénistique le plus souvent en contraste avec l’époque perse. Les dieux apparaissent d’une manière limitée à l’époque perse tandis que l’époque hellénistique est marquée par la présence d’un dieu barbu, identifié à Zeus, et de divinités féminines telle Tychè tourelée, protectrice de la ville. Les types monétaires entrent en résonance avec les formes de pouvoir.

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Adriana Destro et Mauro Pesce, « Le voyage céleste : tradition d’un genre ou schéma culturel en contexte », suivent le parcours textuel du pattern du voyage céleste à partir du récit inaugural de Paul dans sa Seconde lettre aux Corinthiens. Sont ainsi analysés les “voyages” de Lucien, Justin, le Poème de Parménide, Platon, Cicéron, Plutarque, la liturgie de Mithra, Philon, l’Ascension d’Isaïe qui date de la fin du i er siècle ou du début du ii e siècle, l’Évangile du Sauveur. Dans certains textes le voyage céleste ne se présente pas seulement comme une théorie philosophique, mais comme une pratique. Expression d’une pratique individuelle il peut, dans les textes protochrétiens, participer à la construction identitaire de certains groupes prophétiques. Il relève de trafics cultuels sur différentes aires, Rome, Grèce, Asie Mineure, Alexandrie, générant des actes ayant en commun le même but religieux.

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Nicole Belayche et Anne Rose Hošek, « Anatomie d’une rencontre dans des constructions volontaires : les colonies romaines de l’Orient romain », examinent, à partir du panthéon de deux colonies augustéennes, Antioche de Pisidie et Berytus en Phénicie, l’interaction entre dieux ancestraux et dieux romains. Les dieux ancestraux revêtent un statut romain, mais ne sont pas romanisés. L’exemple le plus prégnant est le dieu Men qui, devenu dieu romain, garde sa nature locale et reçoit les mêmes honneurs traditionnels. L’étude des théonymes confirme cette analyse. La colonisation joue donc un rôle de passeur de culture.

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On ne s’attardera pas sur l’arbitraire du classement qui traduit, de fait, une difficile conciliation entre la variété des sources privilégiées, la multiplicité des formes de contact spatiales, discursives, iconiques, le sens à donner aux confrontations provoquées, acceptées ou rejetées. Cette démarche anatomique, qui relève plus de la dissection que de la dynamique fonctionnelle, est un choix épistémologique. On ne s’étonnera pas que l’historien puisse se sentir parfois frustré par l’analyse des cohabitations difficiles à situer dans les pratiques sociales des sociétés considérées. La richesse du recueil tient à l’attention portée aux affrontements d’imaginaires religieux complexes, composés de toutes les variantes religieuses, judaïsme, paganisme, christianisme, en rupture avec une traditionnelle opposition binaire heureusement dépassée. Cette recherche collective ouvre la voie à de nouvelles études plurielles pour caractériser la genèse des actes religieux dans la dynamique des rapports sociaux.

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Marie-Madeleine Mactoux

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

Espaces et paysages : littérature, esthétique, psychologie

[Fr. de Oliveira, Cl. Teixeira, P. Barata Dias (coords), Espaços e Paisagens. Antiguidade Clássica e Heranças Contemporâneas, vol. 1, Línguas e Literaturas. Grécia e Roma. VII Congresso da Associação Portuguesa de Estudos Clássicos, Évora, 10-12 de Abril de 2008, Coimbra, 2009, 508 p., ISBN 978-972-98142-2-8 – 21 euros]

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Ce volume 1 propose, sur le thème des « Espaces et paysages », neuf contributions (en portugais, en espagnol, et une en italien) concernant le monde grec (p. 13-78) et vingt-cinq concernant le monde romain (p. 81-280). Il ne s’agit pas d’études historiques ou archéologiques, il n’est pas directement question de l’espace et du paysage en tant qu’ils sont en même temps réalité naturelle et construction humaine ; on n’est pas ici dans le domaine des agrimensores romains. Il s’agit plutôt d’études de littérature, d’esthétique et de psychologie qui se proposent de mener une investigation sur les rapports entre l’espace et le paysage dans un certain nombre de cas littéraires choisis pour leur pertinence et regroupés chronologiquement.

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Dans la partie grecque, les études sur le théâtre sont les plus nombreuses. On s’intéresse en effet aux Suppliantes d’Eschyle, pour montrer comment l’espace physique qui intervient dans cette tragédie, du côté grec et du côté barbare, joue entre l’altérité et l’identité, allant d’ailleurs plutôt de la première à la seconde au fur et à mesure de l’évolution de la pièce et déconstruisant la vieille opposition entre le Grec et le Barbare ; telle est la thèse de C. A. Martins de Jesus (« Espaços do Grego e espaços do Outro nas Suplicantes de Ésquilo »). Vient ensuite un article sur les paysages marins dans l’Hippolyte d’Euripide (M. do Céu Fialho) : loin de s’opposer aux paysages de la cité et de la campagne, ils sont en rapport de complémentarité avec eux. S. Frade pose Thèbes comme cité de Dionysos d’après une étude de l’Héraklès du même auteur, dont le discours politique l’opposerait ainsi à Athènes. T. V. Ribeiro Barbosa propose une lecture d’un fragment de l’Ichneutas, drame satirique de Sophocle, selon laquelle les demeures des Nymphes seraient le support d’une assimilation de la nature au corps humain. Le théâtre d’Aristophane, selon M. C. Lacerda Ribeiro, valorise la chôra (espace de l’abondance, de la fête et du sexe) au détriment de l’astu, se faisant ainsi le miroir des vieilles valeurs aristocratiques de la 1ère moitié du v e siècle. Quant à la cité d’Athènes elle-même, justement, animée et cosmopolite, les comédies d’Aristophane la présentent particulièrement bien dans la mise en scène de son agora (M. de Fátima Silva). De façon générale, d’ailleurs, la transposition du paysage réel dans les imaginations de l’esprit est un trait qui est analysé par S. Marques Pereira. Le paysage rural, locus amoenus, est le domaine de Pan et des Nymphes et celui de la possession divine (A. Seiça Carvalho). Enfin, L. de Nazaré Ferreira examine un texte attribué à Philon de Byzance qui possède une réelle valeur à propos des sept merveilles du monde et qui permet d’enrichir les notions de tourisme et de patrimoine dans le monde classique.

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Dans la partie latine, certaines communications prennent la thématique de l’espace en un sens assez général, ce qui leur permet d’aborder par exemple « l’espace de la femme dans la médecine romaine » (J. P. Barragán Nieto), c’est-à-dire la place qui est reconnue aux obstetrices et aux medicae du point de vue médical et du point de vue social (car, pour l’espace physique, « no hay nada que permita suponer la existencia de espacios reservados a las mujeres, ni como practicantes ni como pacientes, dentro de estas instituciones hospitalarias ») ; voire des considérations de métrique latine, parce que celle-ci intervient dans la configuration de l’espace poétique et dans la constitution, en quelque sorte, du paysage naturel d’un poème (J. B. Toledo Prado) ; ou l’étude des rapports entre deux œuvres poétiques, parce que l’espace poétique de la recusatio dans le carmen, 4, 2 d’Horace témoigne d’une réception particulière de Pindare (M. M. de Oliveira Viana). C’est encore d’un « espace littéraire » que traite la communication de A. García González à propos d’un court poème médiéval qui présente en 78 hexamètres plus de deux cents termes de botanique. Le texte de V. Soares Pereira sur « la Sicile et la Cilicie dans la vie de Cicéron » est davantage un rappel des actions de l’Arpinate dans ces deux provinces, et de la façon dont il les met en scène, qu’une recherche sur la présence des espaces siciliens et ciliciens dans son œuvre. Celui de M. L. Santa Bárbara sur « l’espace dans le conte d’Amour et Psyché » aborde véritablement ce problème dans sa dernière partie, après avoir situé ce conte dans le roman d’Apulée et tenté de repérer ses caractéristiques de conte de fées.

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Trois articles prennent pour sujet les paysages de Virgile. Celui d’I. de Ornellas e Castro, original et bien documenté, est une investigation sur les rapports entre le paysage et la nourriture dans la pastorale lyrique, la nourriture frugale des bergers les mettant en marge de la « grammaire gastronomique romaine » (p. 153) et survivant d’ailleurs dans des églogues portugaises de la Renaissance et du néoclassicisme. Celui de L. M. G. Cerqueira voit chez Virgile (avec des exemples majoritairement tirés de l’Énéide) l’invention d’un paysage symbolique qui, témoin des actions et de la psychologie des personnages, mais aussi ayant parfois valeur de contraste ou de compensation ou servant à encadrer des moments importants de l’action, agit pour contribuer à la réalisation de l’esthétique virgilienne. On peut mettre cette étude en rapport avec celle de A. Moniz qui voit dans la poétisation de l’espace dans les Bucoliques (espace mythique, espace utopique, espace de l’épithalame ; espace lyrique, élégiaque ou satirique) une symbologie de la vie humaine.

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M. Horta e Costa Matias met en valeur le jeu du monde naturel et de l’espace humain dans la tragédie de Sénèque en examinant les deux pièces des Troyennes et de Thyeste ; elle relève notamment la relation profonde entre le furor et l’insania de la criminelle famille d’Atrée et l’espace même où est perpétré l’assassinat des enfants de Thyeste, locus horrendus chargés de tous ses éléments conventionnels ; elle souligne la force suggestive des toponymes. Ce sont encore les Troyennes de Sénèque qui font l’objet de la communication de P. S. Ferreira, lequel s’intéresse aux divers espaces que suggère la pièce et notamment aux différents déplacements et positions du chœur.

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Certaines études contenues dans ces Actes s’attachent à des lieux romains précis : J. Mestre Costa reprend et analyse chez Martial les notations relatives à l’amphithéâtre flavien et l’admiration du poète, car Omnis Caesareo cedit labor amphitheatro,/ unum pro cunctis Fama loquetur opus. La description suétonienne de la Domus Aurea, à propos de laquelle on peut penser à des quantités de modèles littéraires latins et grecs, dans le roman, l’épopée ou la tragédie, ecphrasis, aux yeux de certains, de la demeure somptueuse et mise en œuvre du topos du locus amoenus, veut en définitive marquer le jugement moral porté contre le luxe et contre la tyrannie de Néron (J. L. Lopes Brandão). Mais, de façon totalisante, l’espace de Rome tel qu’il est mis en scène dans les Vies parallèles de Plutarque (J. Pinheiro) est un espace signifiant tout autre que Delphes ou Athènes ; magnifique par ses propres temples et monuments, l’Vrbs est embellie également par les œuvres artistiques grecques ; cela traduit la prise de position de Plutarque en faveur de la coopération entre la mission impériale de Rome et la culture hellénique.

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Non seulement des lieux individualisés, mais aussi des réalités caractéristiques de la manière romaine d’occuper l’espace peuvent avoir une charge symbolique forte. C’est le cas des villae auxquelles s’intéressent deux communications. L’une (M. J. Pérez Ibáñez) considère la villa dans l’œuvre suétonienne. Comme les îles, les villae sont un espace clos qui favorise la retraite, parfois licencieuse, et qui peut être aussi un espace d’exclusion. Elles sont finalement moins le lieu de la retraite que celui de la mort, partageant quelquefois cette caractéristique avec les horti. Elles sont donc plutôt vues de manière négative. L’autre (M. Tröster), à propos de la villa de Lucullus, définit le point d’équilibre entre la villa comme espace du luxe privé et la villa comme espace de la présence aux affaires publiques ; car si Lucullus mena dans sa villa une existence de plaisirs, il en fit aussi le lieu d’une tentative de réconciliation avec son rival Pompée et même de fêtes offertes au peuple. Par ailleurs, la domus peut être envisagée anciennement (dans le prolongement de la médecine hippocratique) comme espace de la santé : non seulement (C. Fernández Tijero) le site d’implantation de l’habitation humaine est soigneusement déterminé en fonction de sa salubrité comme on le voit chez Vitruve, mais la domus est aussi le lieu de la visite du médecin qui vient à la résidence de son patient et éventuellement, ayant examiné ses caractéristiques de salubrité, lui ordonnera d’en sortir pour se rendre sous des climats mieux appropriés à son état. Si, quittant le domaine de l’habitation privée, on en vient (en privilégiant l’étude du texte d’Ovide) à la cité, espace et zone de protection de la communauté, on constate que la fondation de celle-ci est une manière de soumettre un espace aux lois de l’ordre qui régissent le kosmos (Rome, maîtresse de l’imperium et de la pax, est la cité universelle) en même temps qu’elle établit la solidarité de l’espace urbain avec l’espace rural, manifestée par exemple dans la Cérès définie par Ovide (Mét., V, 341-343) ; c’est ce que développe M. R. de Viveiros Cabeceiras.

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Mais certains lieux et espaces de l’Empire ont aussi suscité des exposés dans le congrès. N. Simões Rodrigues reprend et développe l’interprétation connue d’une fresque de la maison du Médecin à Pompéi comme représentant le jugement de Salomon et y ajoute l’hypothèse que les trois fresques à Pygmées de cette maison seraient reliées par la volonté de donner un aperçu romain sur trois peuples conquis, les Égyptiens, les Grecs et les Juifs. À l’occasion de l’inauguration de la voie Domitienne, Stace écrit et dédie à l’empereur un poème dans lequel il célèbre les aménagements apportés à l’espace italien désormais ouvert à des voyages plus rapides et dont les paysages laissent la parole à un représentant choisi, le Volturne. Si l’on a pu se demander quelle interprétation privilégier pour ce poème, de l’éloge courtisan ou d’une discrète contestation de l’hubris du prince, A. M. dos Santos Lóio déplace ici le problème pour montrer que la poétique de Stace, au delà de la célébration d’un événement marquant, trouve les termes d’une composition complexe dans laquelle se fondent l’épique et le lyrique.

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Il est aussi question des espaces étrangers. A. López revient sur la différence entre la Germanie de César (BG, VI) et celle de Tacite ; elle voit chez le proconsul des Gaules une réussite littéraire bien supérieure à celle de l’œuvre de Tacite, dans laquelle on ne devrait reconnaître qu’un traité ethnographique que sa dépendance par rapport à des sources extérieures condamnait à une certaine sécheresse. La présentation de la Bretagne dans l’Agricola du même Tacite (A. I. Fonseca) se recommande par son exactitude aussi bien en géographie physique qu’en géographie humaine, mais la mise en perspective de l’espace breton sert aussi à illustrer la réflexion tacitéenne sur l’expansion de l’empire romain et à suggérer en même temps une certaine vision de l’Autre. On reste chez Tacite mais on revient aux théâtres italiens de la tragédie des princes avec l’article de M. C. Pimentel sur les espaces de la mort chez Tacite. L’étude est particulièrement centrée sur les événements du principat de Tibère, dont les crimes sont perpétrés en des lieux symboliquement clos : îles, prisons, rues et places romaines, curie ; même les maisons, espace de l’intime et de la fête familiale, deviennent des lieux de l’exécution des victimes du prince par une soldatesque brutale.

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Le problème des relations entre l’homme et son milieu de vie est posé de manière spécifique à propos du monde romain et de la manière romaine de l’appréhender dans l’article de P. Fedeli, qui peut être pris comme un bon couronnement du volume à cause de la manière plus large dont il traite la thématique du congrès. Les Romains ont toujours été convaincus que s’ils étaient devenus les maîtres du monde, c’était pour avoir eu la chance d’occuper eux-mêmes une terre privilégiée, celle de l’Italie. Par ailleurs, ils étaient convaincus que toute intervention sur le milieu naturel donné par les dieux risquait le sacriège ; c’était le cas pour l’exploitation minière, l’idée fût-elle surtout exprimée par les poètes. La pollution dont souffrent nos sociétés existait à Rome et l’agréable et intime fumée des cheminées virgiliennes (Buc., I, 82) ne saurait le cacher. La déforestation entraîna le déséquilibre de l’hydrologie. L’économie des territoires défiait l’écologie méditerranéenne. Il y a des leçons à en tirer pour notre époque ; du reste les anciens ont toujours été convaincus de la capacité humaine à améliorer les milieux de vie en liaison avec le milieu ambiant ; c’est sur cette note plus optimiste que souhaite rester P. Fedeli.

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Nous avons donc en ce volume (le premier d’une série de trois) une somme de renseignements et de réflexions dans laquelle chaque spécialiste de l’Antiquité pourra trouver matière qui l’intéresse. Autant que par la liste des titres, on en jugera par les termes récapitulés dans l’index final (qui vaut pour le volume 1 et pour le volume 2, et qui sera repris à la fin du vol. 2), commode pour retrouver un certain nombre de thèmes dont il a été question dans ces Actes. On peut regretter que plusieurs communications, quand elles utilisent des textes antiques, ne les donnent pas dans la langue originelle mais seulement en traduction portugais. Mais il est remarquable que toutes les communications aient réussi à se limiter à un petit nombre de pages pour ne livrer des réflexions que sur des points très précis et bien définis.

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Jean-Yves Guillaumin

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011

Espaces et paysages : mémoire et temps

[Fr. de Oliveira, Cl. Teixeira, P. Barata Dias (coords), Espaços e Paisagens. Antiguidade Clássica e Heranças Contemporâneas, vol. 2, Línguas e Literaturas. Idade Média. Renascimento. Recepção. VII Congresso da Associação Portuguesa de Estudos Clássicos, Évora, 10-12 de Abril de 2008, Coimbra, 2009, 203 p., ISBN 978-972-98142-2-8 – 21 euros]

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Ce volume fait suite au premier volume intitulé Línguas e Literaturas. Grécia e Roma. On trouve en tête de ce volume 2 la table générale des trois volumes ; le volume 2 lui-même regroupe les contributions relatives à l’Antiquité tardive et au Moyen Âge, puis à l’Humanisme, enfin aux « Temas de Recepção » variés qui ont été abordés au cours des travaux du congrès ici publié. Les textes de ces contributions (généralement courts ; en portugais ou en espagnol ; une fois en italien) occupent environ 200 pages, paginées de 305 à 508 pour prendre la suite de la pagination du vol. 1.

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Comme dans le volume 1, il s’agit d’études qui envisagent des questions relatives aux espaces et aux paysages du point de vue de la littérature, de l’esthétique, de la psychologie… De fait, le concept d’espace a à voir avec celui de la mémoire et du temps. C’est ainsi qu’il opère dans l’esprit et dans l’œuvre d’Augustin : le jardin, chez lui, est un lieu du dialogue, c’est aussi un lieu de la conversion (art. de T. Santos). Plus historique est la contribution de P. Barata Dias, qui s’attache à distinguer les continuités et les ruptures ou les adaptations, dans le devenir de l’histoire européenne, qui ont affecté les « frontières » posées par Rome ; on prend appui pour cela sur des documents tardo-antiques comme le Code théodosien ou la Notitia dignitatum ; ces permanences ne sont pas dissociables de la permanence de « modèles civilisationnels caractéristiques de Rome » (p. 325). Le troisième et dernier article en rapport avec l’époque tardo-antique, celui de A. I. Martín Ferreira, examine le statut des descriptions ou évocations de paysages dans l’Itinéraire d’Égérie : apparemment modeste, car le pèlerin cherche davantage le souvenir des faits que leur cadre topographique, il s’affirme pourtant, à l’occasion, dans l’évocation « pastorale » du locus amoenus, encore que celui-ci tire tout son charme de son arrière-plan biblique.

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La section consacrée à l’époque de l’Humanisme (p. 335-404) regroupe huit contributions. À partir de l’exemple de l’Afonso Africano de Vasco Mouzinho de Quevedo, M. Dos Santos Rodrigues montre comment s’opère l’utilisation symbolique de l’espace dans la poésie épique portugaise du xvii e siècle et comment elle contribue à sa signification profonde. A. M. Lopez Andrade mène une comparaison entre le Cato Minor siue Disticha Moralia de Diogo Pires et les Apophoreta de Martial, pour montrer – mais sans explorer spécialement la thématique de l’espace et du paysage – de quelle manière se réalise l’intertextualité élégiaque, au-delà de l’éloignement spatio-temporel, entre les deux époques de l’Antiquité et de l’Humanisme. C’est encore un écrivain portugais, Maria de Mesquita Pimentel, religieuse du xvii e siècle, dont A. Fialho Conde cherche à définir l’espace littéraire féminin dans le contexte de la Contre-Réforme. En relation plus étroite peut-être avec la thématique définie pour le volume est le travail de M. Á. González Manjarrés sur une Physiognomonie, celle de G. B. della Porta, car il s’agit d’examiner les rapports entre le paysage, le climat et le caractère que développe cet ouvrage à la suite de la tradition antique. Le lien redevient plus lâche avec la présentation du système pédagogique jésuite (ratio studiorum) par M. Miranda. En revanche, l’article de Cr. de la Rosa Cubo sur la Tragicomedia de los Jardines y los Campos Sabeos de Feliciana Enríquez de Guzmán met bien en évidence la manière dont apparaissent dans cette tragédie les thèmes du locus amoenus et de l’hortus conclusus, le jardin étant pour Feliciana un espace utopique et idéal, refuge sans porte ni murs et pour ainsi dire lieu de la transgression des lois esthétiques et morales du temps. C’est inversement l’espace de la prison qui est le sujet abordé par C. Miranda Urbano ; espace de l’enfermement, il est aussi espace où se manifeste la liberté de l’homme intérieur ; ce topos littéraire antique est revisité par l’épopée néolatine, la différence étant que l’orgueilleuse attitude du stoïcien emprisonné laisse la place à l’humilité du martyr chrétien, dans le cas au moins qui est ici étudié en détail, celui de l’épopée des missionnaires jésuites au Japon et de leur martyre, écrite par le jésuite Bartolomeu Pereira sous le titre de Paciecidos. Enfin A. de Brito Mariano montre comment les mines d’or d’Amérique du Sud apparaissent, dans des épopées didactiques latines écrites par des jésuites à la fin du xviii e siècle, comme l’espace où se joue la perpétuation de l’admiration humaine pour l’or, en même temps qu’un espace du renouvellement de l’expression scientifique, dans la description technique des lieux, des installations et des procédés.

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Sous le titre de « thèmes de réception » vient ensuite un ensemble de 11 contributions variées. L’article de G. Panno (en italien sous son titre portugais) tranche sur les autres parce qu’il aborde une question de philosophie en entreprenant de mettre en évidence des origines utopiques et platoniciennes dans le discours kantien sur l’Église visible et l’Église invisible. Mais là-dessus le recenseur avoue son incompétence. Sur les dix autres contributions, plusieurs examinent la « réception » de l’Antiquité enprenant appui sur la réutilisation, dans la littérature moderne, de tel ou tel personnage mythologique. Plusieurs fois, il s’agit de la légende thébaine. On est tout à fait dans la thématique de la « réception » avec la communication de Á. Rosa C. Rodrigues, qui s’intéresse à l’espace dramatique dans la Trilogie d’Œdipe de J. de Castro Osório, où l’on voit un Œdipe revisité par le Surhomme nietzschéen, et très différent de celui de la psychanalyse, se déplacer dans un décor à sa mesure (« A cena », exige le dramaturge, « deve representar bem o coração de uma Cidade, forte e orgulhosa, dos Homens, amuralhada contra os inimigos e as forças exteriores e onde resiste o seu poder e força religiosa… ». C’est également Œdipe que l’on retrouve dans l’article de R. J. de Souza sur « la réécriture d’un passage grec : la tragédie Œdipe Roi de Sophocle ». Il s’agit précisément des v. 740-745 où Œdipe demande à Jocaste une description physique sommaire du feu roi Laïos. La thèse de l’auteur de l’article est que dans la plupart (sinon toutes) les traductions brésiliennes des deux cents dernières années, affleure une sorte de surévaluation de la branquidade qui les a conduits à faire répondre par la reine « il était grand (megas) » plutôt que « il était noir (melas) », ce qu’il exprime au terme de plusieurs pages qui mettent en évidence le peu de représentativité des non blancs dans l’Université brésilienne, qu’il s’agisse des professeurs ou des étudiants. Il faut dire pourtant qu’aucune des éditions savantes que nous avons consultées ne dit mot de l’existence d’une leçon melas dans le texte du vers 742 de l’Œdipe roi. C. Morais revient sur l’Antigone d’António Sérgio, pièce qu’il a pu lui-même définir ailleurs comme « un exercice d’actualisation et d’exégèse du mythe d’Antigone ». Ici, il la replace nettement dans le contexte de la dictature salazariste, avec les intérêts communs entre l’Église et l’État, et relève certains détails comme celui de l’apparition dans la pièce du personnage de Nicócoras, sous lequel on doit reconnaître António Ferro, idéologue du régime et penseur de la « Política do Espírito » ; le dramaturge, utilisant les modèles sophocléens, s’insurge contre la dictature. À côté d’Œdipe et d’Antigone, il est aussi question d’un autre personnage symbole de la mythologie, celui d’Orphée, ici dans la manière dont le mythe est traité chez Virgile dans l’Antiquité, et à l’époque contemporaine en une désacralisation parodique – visant à une véritable reconstruction – dans la pièce de Vinícius de Moraes, Orfeu da Conceição (1956), et dans son adaptation cinématographique, l’Orfeu Negro de Marcel Camus (1958) ; la comparaison est menée par E. C. Prado dos Santos d’une façon précise et très intéressante. Un quatrième personnage mythologique apparaît dans l’étude consacrée par J. Ribeiro Ferreira à l’espace et au paysage dans les Doze Naus de Manuel Alegre, recueil poétique dans lequel le mythe d’Ulysse occupe une place essentielle (les « douze navires » du titre sont ceux de l’Iliade, II, 631-637), le chef d’Ithaque, dans sa quête de la patrie, étant comme identifié au peuple portugais.

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On peut regrouper plusieurs études qui s’intéressent à la réception, non plus d’un personnage mythique, mais d’un auteur particulier. R. Pais Nunes Lopes entreprend une comparaison entre les poèmes d’exil d’Ovide et l’œuvre de Bernardo Soares, le Livro do Desassossego. Il montre que la prise en compte des topoi ovidiens est indispensable à la lecture de ce livre, tous deux associant dans leur conception poétique de l’exil un espace psychologique et un espace poétique à l’espace géographique proprement dit ; l’exilé est mélancolique, mais le mélancolique est un exilé. Quatre autres articles ont sans doute un rapport moins clair avec la thématique du congrès entendue stricto sensu. Les Vidas apócrifas, récentes nouvelles (2005) de l’écrivain Amadeu Lopes Sabino, ont une liaison interne qui rappelle celle des Vies parallèles de Plutarque. On y retrouve un certain nombre d’échos de la littérature antique et de ses personnages, Turnus dans le célèbre Audaces fortuna iuuat que cite le personnage de Ramiro Horta dans « O Silêncio », Énée abandonnant Didon comme le même Ramiro abandonnera sa Cecília, etc. L’auteur, explique ici G. Silva dos Santos Heuer, cherche dans les mots et les figures du monde ancien des mots nouveaux et des images nouvelles pour décrire les situations du monde contemporain en suggérant une réflexion universelle sur le tragique de l’existence humaine. J. M. Gomes de Souza Neto, constatant qu’une récente règle impose dans l’enseignement brésilien de faire étudier aussi l’histoire de l’Afrique, estime que celle-ci est beaucoup trop considérée en soi alors qu’elle devrait être mise en relation avec l’histoire des autres peuples et des autres continents. Il veut que l’on se conforme au modèle suggéré par Hérodote, ce qui, malgré le titre général de l’article, n’est développé que dans les deux dernières pages, avec une seule citation d’Hérodote (p. 430 et n. 26). L’article, certes intéressant, est plutôt une réflexion sur l’enseignement de l’histoire et sur l’apport que la littérature grecque peut constituer en ce domaine. A. Pociña s’intéresse au thème du paysage dans l’œuvre de Lucrèce, dans une étude clairement charpentée mais sans relation avec la réception de Lucrèce, et avec des développements parfois un peu discutables, car il peut paraître hasardeux de faire une étude intitulée « Homme et paysage » à partir de Lucrèce, I, 62-79 (premier éloge d’Épicure). A. Milho Cordeiro, par des réflexions plus généralistes que philologiques, explique l’intérêt pédagogique de faire redécouvrir par des élèves du secondaire les espaces et les paysages du Truculentus de Plaute pour une mise en scène dans le cadre d’un théâtre senti comme thérapeutique et pleinement éducatif.

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La richesse foisonnante de ce volume a parfois tendance à une certaine dispersion et certains articles jouent sans doute un peu trop des possibilités ouvertes par le titre très général du congrès, mais la lecture de ces Actes permet d’ouvrir des perspectives en des directions très différentes et assez souvent complémentaires. Le repérage interne est facilité par l’index des vol. 1 et 2 qui se trouve aux p. 505-508 (= p. 285-288 du vol. 1).

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Jean-Yves Guillaumin

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

L'Occident romain au miroir de l'ethnographie

[G. Woolf, Tales of the Barbarian. Ethnography and Empire in the Roman West, Malden (MA)-Oxford, 2011, I-VIII + 168 p., ISBN 978-1-4051-6073-5 – 66 euros]

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Ce livre réunit les conférences présentées par l’auteur à Bristol en 2009. Le thème que G. Woolf entend aborder est la « creation of new histories in the Roman West » : il désigne par le terme d’ethnographie la connaissance nouvelle des territoires de l’Occident romain, qui correspond à la région conquise par les armées romaines entre le milieu du iii e siècle av. J.-C. et la fin du i er siècle apr. J.-C.

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Le livre est constitué d’une introduction et de 4 chapitres et complété par la bibliographie ainsi que par un index général synthétique. Dans l’introduction, assez succincte (p. 1-7), l’auteur définit l’objectif de son ouvrage et certains concepts clés qui en constituent le fil rouge, tels que « decolonization », « ethnography », « Roman West ». Son livre se veut une contribution au projet de décolonisation dans la mesure où il s’agit d’une « investigation of a group of themes that have become central to the history of modern empires in general », une investigation qui – comme l’auteur lui-même l’admet – « has constantly to navigate between analogy and difference ». Si l’ethnographie correspond à la connaissance nouvelle des territoires conquis par Rome, l’Occident est considéré comme une notion créée par le pouvoir romain : l’un des buts de cet ouvrage est de montrer comment la notion d’Occident romain a été élaborée (« The West was, in fact, an artefact of Roman power. Part of the aim of this book is to trace how that came out », p. 4). L’identité et la représentation qui appartenaient au patrimoine des connaissances des peuples occidentaux (les « barbarians » du titre du livre) ont été remplacées par les « découvertes » des Romains qui reflétaient leur regard de conquérants et leurs préoccupations politiques (« the “discoveries” of the conquerors, inventions that encode the rulers’ gaze and build on their own metropolitan preoccupations »). L’auteur s’inspire de l’approche utilisée par Edward Said dans son étude sur la notion d’orientalisme (E. Said, Orientalism, Londres, 1978). Néanmoins, cette dichotomie entre la période avant et après la conquête romaine que l’auteur met en avant est elle aussi artificielle : si elle trouve appui dans l’historiographie antique, la réalité historique a été plus complexe et dans les nouvelles sociétés de l’Occident romain des stratifications se sont produites impliquant une réflexion articulée sur la notion d’identité. En fait, l’auteur lui-même s’interroge sur l’apport des traditions et des connaissances antérieures à la conquête aux élaborations des conquérants, et cela avec une comparaison avec les Empires coloniaux du xix e siècle. Ce livre veut donc être également une étude sur les ruptures et les permanences qui se sont produites lors de la conquête et pendant l’histoire successive de l’Occident devenu désormais romain (« How far did pre-Roman traditions cross the ruptures caused by epistemic violence? », p. 5). À la fin de son introduction, l’auteur mentionne trois ouvrages de référence dont son étude s’est inspirée : tout d’abord, le livre d’Arnaldo Momigliano, Aliens Wisdom (Cambridge, 1975), ensuite L’inventaire du monde de Claude Nicolet (Paris, 1988), enfin l’ouvrage de James Romm, The Edges of the Earth in Ancient Thought (Princeton, 1992). Ces trois ouvrages ont amené l’auteur à s’interroger sur le changement dans les connaissances géographiques au début de l’Empire et à envisager d’écrire une histoire culturelle de la géographie (« a cultural history of geography », p. 6).

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Les quatre chapitres du livre mènent « a sceptical investigation » sur la connexion entre empire et connaissance « at the turn of the millennia » : l’adjectif « sceptical » fait référence à la prospective assez négative que l’auteur dégage au fur et à mesure dans son ouvrage sur la dynamique entre connaissances ethnographiques et empire.

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Dans le premier chapitre (« Telling Tales on the Middle Ground »), l’auteur essaie de cerner les aspects propres à la connaissance de l’Occident romain dans les ouvrages ethnographiques en s’interrogeant sur les questions relatives au genre, aux traditions, aux définitions et à l’historiographie. Le point de départ de son analyse est le récit de Pline l’Ancien sur l’Afrique (30 premiers chapitres du livre 5 de l’Histoire Naturelle) qui illustre le genre ethnographique : le mythe grec et l’histoire militaire romaine, le merveilleux, les souvenirs d’expéditions militaires et les voyages d’exploration, les documents administratifs et les observations des philosophes naturalistes (p. 12). Dans ce même chapitre, l’auteur revient sur la définition d’ethnographie : ce terme date du xix e siècle et la notion moderne est assez éloignée de l’ethnographie antique, sur l’interprétation de laquelle Felix Jacoby a joué un rôle essentiel avec la section de son ouvrage consacrée à Horographie und Ethnographie. D’après l’auteur, bien que les récits nés des premiers contacts entre les peuples occidentaux et les Romains soient perdus, il est néanmoins possible dans quelques cas de reconstituer les circonstances de leur composition et de dater l’invention de certaines traditions, comme le montrerait le récit de la fondation d’Alésia par Héraclès lors de sa campagne contre Géryon chez Diodore, V, 24 : la création d’une histoire mythique pour cette ville avec son élévation au rang de cité-mère de la Keltikè doit être attribuée à un contexte qui voyait la participation d’hellénophones et de Gaulois à l’élaboration d’une histoire commune et doit être placée dans la décennie qui suivit la conquête de César, autrement dit il s’agirait d’une création de la première génération de la Gaule romaine (« the most likely scenario involves the participation of Greek speakers and Gauls in the decade following the Gallic War », p. 21). Cette hypothèse est sans doute intéressante mais l’auteur ne s’attarde pas assez sur la composition et l’origine de ces groupes sociaux et culturels (« Greek speakers and Gauls ») qui semblent présentés de façon distincte, et sur les circonstances historiques où il faut replacer leurs échanges culturels. À son tour, Strabon présente d’autres exemples qui concernent l’Espagne, comme le cas de la ville d’Odysséia (III, 4, 3-4), qui mettent en évidence le rôle joué par les experts locaux (« local experts », p. 25). Selon G. Woolf, le processus de construction de l’histoire mythique de l’Espagne fut assez lent, contrairement à l’histoire d’Alésia. Le premier chapitre se clôt sur l’exemple de Trogue Pompée : qui ne se présente ni comme entièrement romain ni comme entièrement provincial, de la même manière, ses récits mythiques (par exemple sur la fondation de Marseille) sont hybrides et ont été créés à l’époque où la guerre et l’ethnographie ont ouvert de nouveaux territoires à l’imagination (« He and his stories alike were hybrids, created on the middles ground where war and thnography had opened up new provinces of the imagination », p. 31).

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Le deuxième chapitre (« Explaning the Barbarian ») concerne les ressources intellectuelles alors disponibles pour classer les informations, notamment le paradigme scientifique fourni par l’ethnographie grecque et le récit généalogique lui aussi d’origine grecque. En particulier, l’auteur se demande comment les interprétations scientifiques et mythopoïétiques furent mises en relation entre elles et avec d’autres visions du monde, et pourquoi une théorie de la diversité humaine et de ses origines ne fut pas élaborée. Pour son argumentation, il choisit l’exemple de la taille des Gaulois, qui donna lieu à plusieurs explications. Un récit étiologique, dans lequel la généalogie est un élément fondamental, faisait descendre les Gaulois d’Héraclès et d’une princesse locale aussi grande que belle. En revanche, l’explication de Strabon et d’autres sources anciennes se fonde sur la connexion entre le climat et les caractères physiques, autrement dit sur la nature du pays que les Gaulois habitaient. Il s’agit de paradigmes d’explication qui coexistaient en dépit de leurs contradictions. Selon l’auteur, cette coexistence fut due aux fonctions différentes que chaque paradigme accomplissait. Le recours aux généalogies pour donner des explications ethnographiques servait aux communautés locales pour se construire de nouvelles identités en phase avec les modèles intellectuels du monde romain. Le paradigme ethnographique fondé sur les généalogies conformait la connaissance des peuples occidentaux à des modèles internationaux (« an international standard ») en s’appuyant sur des autorités reconnues. En revanche, le paradigme des climats au service de l’ethnographie constituait pour les auteurs d’ouvrages géographiques, d’histoires universelles et d’autres ouvrages synoptiques un moyen pour organiser de vastes œuvres, composées à une grande échelle à partir du présupposé que l’univers était une entité ordonnée. Les avancées dans le champ ethnographique furent souvent la façon de trouver de nouvelles formes pour mettre en relation les différences humaines avec la structure du cosmos. D’après G. Woolf, pendant l’époque hellénistique, l’avancée intellectuelle la plus importante à cet égard fut l’astrologie : l’exemple principal de l’interpénétration de l’ethnographie et de l’astrologie se trouve dans les Astronomica de Manilius. L’ethnographie antique s’appuyait sur plusieurs paradigmes qui généraient beaucoup d’hypothèses : il s’agissait d’une ressource vitale pour ceux qui élaboraient la connaissance nouvelle de l’Occident romain et pour l’invention de nouvelles traditions ; elle permit la réutilisation des récits originaires des peuples occidentaux, mais ne contribua pas à faire avancer la science anthropologique (p. 58).

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Le troisième chapitre (« Ethnography and Empire ») porte sur le contexte historique de ces investigations avec les questions relatives à l’intérêt du pouvoir impérial et l’utilisation qu’il fit de cette connaissance, questions qui ont fait l’objet d’une large bibliographie en relation avec l’impérialisme moderne. G. Woolf étudie les connexions entre le pouvoir impérial romain et les connaissances ethnographiques grecques. L’idée que les savants grecs qui accompagnaient les généraux romains réunissaient de nouvelles connaissances ethnographiques et géographiques est devenue un lieu commun ; en fait, leur présence dans les entourages des conquérants romains produit très peu de nouveautés scientifiques sur les peuples et les lieux de l’empire. L’ethnographie romaine fut initiée par les conquérants eux-mêmes, comme César. Selon G. Woolf, la plupart des récits concernant les peuples occidentaux fut élaborée au milieu du i er siècle av. J.-C., lors de la rapide conquête romaine. Même si après les guerres contre Mithridate, un bon nombre de savants grecs s’installèrent à Rome, alors que l’expansion romaine rendait les études ethnographiques plus simples et sûres, il n’y a aucune raison de supposer qu’ils voyagèrent avec les armées romaines ou leurs patrons et qu’ils furent recrutés par les généraux romains pour décrire les territoires récemment conquis. Le cas de Polybe serait à part. Un siècle plus tard, les intellectuels grecs à Rome étaient beaucoup plus nombreux, tout en étant moins proches du centre du pouvoir. Encore une fois, il me semble que l’auteur distingue trop nettement ces deux groupes, alors que les échanges entre intellectuels grecs et hommes politiques romains étaient constants : les influences sont difficiles à cerner, mais également à ignorer. Selon G. Woolf, il y a très peu de signes que le Sénat et les empereurs envisagèrent des synergies entre recherches géographiques et plus amples intérêts du peuple romain. L’empire encouragea probablement la rédaction d’une histoire ou géographie communes ; l’expansion apporta certainement de nouvelles informations qui furent centralisées, les géographes et les historiens n’affirmèrent néanmoins jamais l’identité du monde et de l’empire suggérée par la propagande romaine : l’empreinte de la perspective impériale fut très faible sur leurs ouvrages. En ce qui concerne les ouvrages écrits par les généraux romains, les informations qu’ils réunissaient servaient moins à la connaissance ethnographique qu’aux entreprises militaires et à l’administration des territoires conquis.

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Dans le dernier chapitre (« Enduring Fictions? »), G. Woolf pose la question de savoir comment cette connaissance fut utilisée pendant le Principat et pourquoi les avancées dans le domaine de l’ethnographie furent très peu nombreuses durant l’Empire. Les récits élaborés par les érudits locaux et les intellectuels grecs contribuèrent-ils à l’intégration des peuples récemment conquis dans l’empire ? Dans ce chapitre, le point de départ de l’auteur est l’Agricola de Tacite : G. Woolf souligne le caractère artificieux de l’ethnographie tacitéenne des Bretons, de même pour les descriptions de Plutarque, d’Appien et de Dion Cassius. Les anciens stéréotypes, les récits qui avaient été élaborés peu après la conquête et les hypothèses qui les avaient accompagnés continuèrent à être utilisés longtemps après que les sociétés indigènes eurent été transformées par l’expérience du gouvernement romain. Néanmoins, dans quelques cas, la connaissance connut des avancées, notamment en ce qui concerne les Germains, comme le démontre la différence entre le témoignage de César et celui de Tacite. En dépit des nouvelles informations apportées, beaucoup de questions restent ouvertes également dans la Germania. Les premiers récits ne furent pas entièrement effacés par la conquête ni par les échanges culturels, comme le montre le livre XV des Res Gestae d’Ammien Marcellin. Les récits et les mythes perdurèrent probablement et passèrent de l’Antiquité aux époques suivantes.

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La thématique abordée dans ce livre croise une problématique à la mode, à savoir l’identité et les représentations des peuples étrangers à la civilisation gréco-romaine avant la conquête et leur transformation à la suite de la domination romaine. Bien que dans son introduction, G. Woolf précise qu’il ne prend pas le parti des vaincus, il considère toutefois la victoire romaine comme une domination qui effaça les cultures précédentes. L’auteur ne semble pas prendre suffisamment en compte le fait que les processus culturels sont dynamiques et il en donne une représentation essentiellement statique. En fait, la notion d’identité est complexe et dépend de facteurs multiples, et il est impossible de donner une seule réponse, même pour l’Occident romain, et d’envisager une seule interprétation des retombées sur les époques postérieures. Paul M. Martin (La Guerre des Gaules, La Guerre civile. César, l'actuel, Paris, 2000, p. 4) l’a bien mis en évidence : « depuis le xvi e siècle au moins, la recherche, puis l’affirmation de l’identité nationale s’est faite, pour plusieurs pays d’Europe, à travers la guerre des Gaules ». Il s’agit de la fondation de la primauté et de l’originalité d’une Gaule constamment redécouverte, dont le nom et la notion ont été transmis par les Romains (cf. Suzanne Citron, Le mythe national. L’histoire de France revisitée, Paris, 2008). Par ailleurs, l’historiographie s’avère être une source d’autant plus partielle qu’elle est liée aux règles d’un genre littéraire, et doit être complétée par les sources archéologiques et juridiques, qui permettent de saisir les perceptions différentes selon la couche sociale d’appartenance ainsi que la relation entre identité et citoyenneté, une notion fondamentale dans l’Empire romain.

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L’hypothèse de récits créés par l’apport des élites locales et l’assimilation de paradigmes grecs peu après la conquête, notamment en Gaule, est sans doute intéressante et persuasive. Cependant, tout au long du livre, le recours au comparatisme rétrospectif fait que l’approche moderne semble parfois se superposer à la perspective antique dans la définition des termes et des problématiques culturelles. Les groupes sociaux et culturels sont souvent distingués de façon trop nette, ce qui s’avère artificiel. Même si l’intention de l’auteur est de répondre à des questions concrètes sur l’apport des provinciaux et l’intérêt des généraux et empereurs romains à réunir et systématiser la connaissance des territoires récemment conquis, néanmoins son argumentation ne réussit pas à être toujours efficace et son livre semble être moins voué à trouver des réponses qu’à poser des questions.

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Maria Teresa Schettino

UDS-UHA – UMR 7044 ARCHIMÈDE

Exception romaine

[B. Grass, Gh. Stouder (éds), La diplomatie romaine sous la République : réflexions sur une pratique. Actes des rencontres de Paris (21-22 juin 2013) et Genève (31 octobre-1er novembre 2013), Besançon, 2015, 224 p., ISBN 978-2-84867-501-5 – 18 euros]

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This volume is a welcome attempt to move beyond the catalogues of diplomatic activity and what the editors rightly describe as the somewhat fragmented nature of studies on ancient diplomacy (p. 8) and it brings to bear some current advances which have contextualised diplomacy within the sphere of international relations. A specific and recurrent theme is the definition of the role of Rome , which naturally relates to work on Roman exceptionalism, or otherwise, in the Mediterranean world.

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Reiza focuses on Spain and Gaul. Noting the problem of the ethnographic bias of Roman historiography in presenting the western non-Roman peoples as fractured and politically immature, R. addresses specifically the declarations of war and peace. The latter provide more information, including the use of symbols of vegetation and bodily acts, including prostration, which accompanied the acts of surrender. R.’s conclusion is that whilst the sources emphasise the exotic nature of the western practices, it is clear that they were readily understood by the Romans.

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Stouder concentrates on the moments when the Romans entered into negotiations with her enemies. She believes that the ius fetiale should have made negotiation illegitimate and unnecessary, but there are several examples of disceptatio in the sources. Most of the examples are in the context of engagement with the Greek east in the third and second centuries BC, though there are also references to Carthage and Spain. One suspects that the Romans did more negotiating than we are aware of, and that the role of legates was therefore more significant than the sources suggest (see for instance Yarrow in C. Smith and L. Yarrow (eds), Imperialism, Cultural Politics and Polybius, Oxford, 2012, p. 168-83).

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Magnetto also suggests that the Romans struggled with arbitration as a concept, whereas for the Greeks it was of course not only well-established but highly developed. To a large extent M. follows Gruen here, with the Romans first unaware of conventions, then dismissive of them, and only really engaging with Greek practice at the point that their own position was absolutely secure. In this context the Romans were prepared to let the Greeks continue with their diplomatic practices, given that it no longer made a difference to the ultimate arbiter of power.

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Stouder looks in detail at the deditio, noting the paradox that the act was conducted through the apparent exchange of diplomatic niceties, but was so final that it effectively precluded actual diplomacy. As S. shows, the margins of manoeuver were small, but rested with the definition of terms. It was a small but essential opportunity for the defeated to limit as far as possible the consequences of defeat.

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Coming from the other side of the experience of Roman defeat, Pérez-Sostoa concentrates on clementia. P-S. focuses on hostages as part of a wider diplomatic vision, from the third century BC to the mid first century. It might have been interesting to continue down to the Augustan period where the use of hostages seems to have been highly calculated.

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Claudon looks at how the ambassadors who had to deal with the Romans were chosen, especially in the Greek east. They show a variety of experience. Some were formally chosen, others were volunteers, though of course we do tend to see this history at a somewhat abnormal time, under the stress of Roman pressure. Their activity as potentially dangerous and could end in death on their journeys, though honours abounded for the successful envoy. It would be fascinating to compare this with the Roman experience but the evidence is far less rich.

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Ambassadors had the difficult job of taking gifts to the touchy Romans, who were not above regarding them as potential bribes. Grass’s study of the diplomatic presents given by the Romans to the envoys who came to see them shows that this distrust should not be taken at face value G.’s chapter with a useful table of evidence, shows substantial Roman generosity, including providing the wherewithal for the envoys to make sacrifices and offerings as they passed through Italy. This is an excellent indication of the ways in which the Romans could make the process of diplomacy play to their own advantage and the extension of protection through Italy no doubt had the added advantage of demonstrating the reach of Roman power.

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Battistoni continues the theme with his account to the more informal interactions with visiting embassies, and concludes with an examination of the way in which the lex Gabinia of 67 BC allowed the foreign embassies the whole of the intercalary month to meet the Roman senate. This legal clarification, working somewhat to the favour of those embassies which could reach Rome, is another indication that while the Romans could appear clumsy at diplomacy, it mattered greatly to them.

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A brief conclusion, résumés in English and French, and excellent indices conclude this useful volume. What is perhaps missing was some of the promised engagement with modern theory. It is striking that Eckstein’s work is very rarely cited, a surprising omission given the significance of his work for the re-evaluation of Rome’s role in the Mediterranean. In a sense his argument against Roman exceptionalism is especially significant for the appreciation of the relative weight and significance of Roman diplomacy in a world of interstate anarchy. Fronda’s extension of this method to the Italian peninsula is another perspective missing from this volume. However the chapters we have here are a reminder that further work, especially in epigraphy, will continue to shed light on the manifold ways in which ambassadors were sent abroad to fight through peaceful means for their homelands.

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Christopher Smith

British School at Rome – St Andrews

Symposion et philanthropia chez Plutarque

[J. R. Ferreira, D. Leão, M. Tröster, P. Barata Dias (éds), Symposion and Philanthropia in Plutarch, Coimbra (Centre d’Études Classiques et Humanistiques de l’Université de Coimbra), 2009, 573 p., ISBN 978-989-8281-17-3 – 40 euros]

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Quarante-huit communications, ayant pour thème le symposion et la philanthropia, présentées à la VIIIe conférence de l’International Plutarch Society, tenue à Coimbra du 23 au 27 septembre 2008, sont rassemblées dans ce livre. Soulignant l’intérêt du sujet dans une introduction, Chr. Pelling rappelle que le banquet ne se terminait pas qu’en beuverie pour les Grecs, mais que s’y exprimaient de nombreux sentiments dont la philanthropia, « cette affection chaleureuse » de l’homme « pour ses compagnons du genre humain » (p. iii). En préambule, S.-T. Teodorsson situe Plutarque dans le genre littéraire du symposium (p. 3-16). Il montre que le dialogue philosophique mis en scène par Platon et Xénophon s’est effacé devant le genre cynique ménippéen et renaît grâce à Plutarque, créateur d’un sous-genre nouveau parmi les écrits sympotiques (ou symposiastiques) avec les Propos de Table.

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L’ouvrage est ensuite divisé en six sections. La première traite des contextes philosophique et littéraire du symposion. La question de l’intertextualité est abordée par plusieurs auteurs : citations d’Hésiode issues de son œuvre Les Travaux et les jours (J. A. Fernández Delgado, p. 19-29) ; celles de l’Iliade et de l’Odyssée (J. Fernández Zambudio, p. 31-36) ; mise en lumière de l’utilisation du Banquet de Platon dans les chapitres 4-7 de la Vie d’Alcibiade pour montrer comment Plutarque construit l’attitude de Socrate et ses relations avec Alcibiade (T. E. Duff, p. 37-50). L’utilisation du modèle platonicien pour interpréter Plutarque ne peut être pris en compte sans considérer le changement de contexte historique, mais cerner l’opinion de Plutarque dans ses écrits sympotiques reste difficile (F. E. Brenk, p. 51-61). La place centrale qu’occupe la rhétorique dans les relations conviviales et les conseils donnés par le Chéronéen dans ses Propos de Table en matière de rhétorique sont discutés (L. González Julià, p. 63-74), de même que la manière dont Plutarque utilisa les exercices rhétoriques de Théon (progymnasmata) dans sa composition du Banquet des Sept Sages (A. Vicente Sánchez, p. 75-85). La réflexion philosophique de Plutarque est abordée dans plusieurs communications : sur Dieu, la matière et le monde des idées à partir de l’interrogation ouvrant le livre VIII, 2 des Propos de Table – « en quel sens Platon a dit que Dieu procède toujours géométriquement ? » – (F. Ferrari, p. 87-96) ; sur l’usage des énigmes par Plutarque, genre littéraire populaire, qui est aussi un moyen de poser de réels problèmes philosophiques (S. Beta, p. 97-102). La question des lectures publiques dans le cadre du symposion clôt cette première section. Trop peu d’attention a été portée à ce sujet jusqu’à présent selon V. Alikin. Elles sont pourtant bien attestées dans la littérature sympotique des i er et ii e siècles, et particulièrement dans les Moralia de Plutarque. Dans cette communication, l’auteur entend montrer la liaison qui existait entre les lectures pratiquées dans le cadre du banquet gréco-romain et celles effectuées dans le cadre des rassemblements des premiers chrétiens (p. 103-112). Pour G. D’Ippolito, la lecture dans le symposion permettait d’élever le débat. Il remarque que Plutarque, parmi les prosateurs, préfère Platon, et parmi les poètes, Homère et Ménandre (p. 113-119).

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Dans la deuxième section, qui met l’accent sur le symposion comme espace social et politique, plusieurs aspects sont abordés. Le symposiarque, comme le dirigeant dans la cité, doit savoir user d’une grande habileté pour faire régner une atmosphère d’harmonie et éviter les rivalités au sein des élites (Ph. A. Stadter, p. 123-130). Le banquet « barbare », décrit par Plutarque dans la Vie d’Artaxerxès (15), est marqué par une absence de philanthropia du roi qui se manifeste notamment dans la punition brutale infligée au Perse Mithridate (E. Almagor, p. 131-146). Contra la vision idéalisée de Cicéron, Plutarque cherche à présenter négativement, dans les Vies de Caton l’Ancien et de Caton le Jeune, ces deux grands symboles de la vertu romaine au regard du modèle socratique (M. Beck, p. 147-163). Les fêtes et le banquet qui suivent l’annonce de la liberté accordée aux Grecs (Flamininus, 11) ou aux Macédoniens (Paul-Émile, 28) sont le cadre dans lequel les « libérateurs » manifestent leur philhellénisme et leur philanthropia (M. Tröster, p. 165-179). Plutarque insiste soigneusement sur la simplicité des repas de Crassus contrairement à sa réputation de ploutocrate et la débauche du banquet parthe exonère partiellement Crassus de son échec dans sa campagne militaire (J. T. Chlup, p. 181-190).

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Dans la troisième section, les situations conflictuelles au sein du banquet, la question de la violence qui peut s’y manifester et les enjeux de pouvoir, sont abordés successivement par J. Beneker (p. 193-200), A. I. Molina Marín (p. 201-209), P. Gómez et F. Mestre (p. 211-222) en s’appuyant essentiellement sur La Vie d’Alexandre, mais aussi par L. De Blois avec l’exemple de la Vie d’Othon (p. 223-229). Mais Plutarque contribue aussi à une « histoire pathétique » et suit une tradition littéraire que l’on trouve aussi bien dans la mythologie que dans la poésie épique ou tragique (N. S. Rodrigues, p. 231-243). La question de la mort au banquet est posée. S’agit-il d’un topos littéraire ou d’un fait historique ? Comment Plutarque a vu ces événements et pourquoi les conjurés ont choisi cette occasion pour accomplir leur geste (I. Muñoz Gallarte, p. 245-253) ? La réflexion est poursuivie en mettant la lumière sur les cas d’empoisonnement (D. Romero González, p. 255-260).

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La quatrième section explore les notions complexes de philanthropia, de philia et d’éros. F. Becchi montre comment Plutarque critique la société de son époque marquée par l’avidité, l’indifférence envers ses concitoyens, une vie contre nature et indigne d’un homme libre. Après avoir retracé l’évolution du concept de philanthropia, qui, va d’une acception commune d’ « humanité » ou de « bienveillance » au iv e siècle av. J.-C. à celui d’« expression du sentiment de sociabilité » à l’époque impériale, il souligne que Plutarque a usé fréquemment de cette notion parce qu’il est convaincu de son importance sociale et politique. Elle exige une éducation et une formation morale que le Chéronéen recommande. Il développe donc le point de vue d’un éducateur croyant à l’existence de rapports interpersonnels, sous-tendus par une grandeur d’âme, des sentiments d’amitié et de communauté avec les autres (p. 263-273). A. G. Nikolaidis met en rapport cette conviction avec les portraits des héros. Plutarque approuve parfois leur sévérité et leur austérité, soit parce que les bonnes manières cachent un comportement ambitieux et brutal, soit que l’idéal moral du héros est incompatible avec les manifestations de sociabilité (p. 275-288). De nombreux sujets sont traités dans cette section : l’opposition de Plutarque à la doctrine stoïcienne sur l’attitude des dieux vis-à-vis des hommes (P. Volpe Cacciatore, p. 289-295) ; la manière dont Plutarque combine et développe les images du fruit et de la fleur dans une réflexion philosophique sur l’amour (T. Badnall, p. 297-305) ; l’image du dieu Éros et ses pouvoirs, Plutarque donnant une image inhabituelle fondée sur une apologie de l’amour conjugal (M. L. S. Bárbara, p. 307-312) ; la métaphore du mélange du vin et de l’eau lors du symposion utilisée pour évoquer l’amour de l’homme et de la femme, et la rencontre de leurs âmes (R. Scannapieco, p. 313-332). M. Várzeas revient sur la notion de philanthropia qui, dans les Vies de Démosthène et de Cicéron, prend un ton tragique, renforcé par des allusions à Antigone de Sophocle. Ainsi, dans un moment crucial de leur vie, l’ethos des protagonistes peut être évalué (p. 333-340). V. M. Ramón Palerm examine les critères éthiques et émotionnels qui sous-tendent la Vie de Caton l’Ancien pour déterminer le sens de la paideia plutarchéenne : philia, philanthropia et éros constituent pour Plutarque une manière de décrire la personnalité et l’éducation de Caton (p. 341-350). La Vie de Caton l’Ancien est examinée également par J. M. Candau Morón pour montrer l’importance que Plutarque assigne au défaut central de son protagoniste : son absence de philanthropia (p. 351-357). J. J. S. Pinheiro analyse dans les Vies de Coriolan, de Cicéron et de Caton le Jeune, les actions associées à la philanthropia par Plutarque et les valeurs qui lui sont attachées (p. 359-366).

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Les deux dernières sections se concentrent chacune sur l’étude d’un ouvrage. La cinquième est centrée sur les Propos de Table. Deux communications abordent tout d’abord la relation entre symposion et éducation de la jeunesse. G. Roskam compare ce que disent Plutarque, Calvinus Taurus et Favorinus d’Arles, et montre que les deux premiers ont un discours proche, promouvant la pensée indépendante et critique, tandis que le troisième reste attaché à un discours plus formel (p. 369-383). J. Lauwers compare les propos de Plutarque, soucieux de défendre la valeur du symposion, à ceux de Maxime de Tyr, qui l’associe à la flatterie et à la consommation immodérée de vin (p. 385-393). Bien d’autres thèmes sont abordés : le rôle de la réalité (F. B. Titchener, p. 395-401), la danse et la théorie sur la danse (C. A. M. de Jesus, p. 403-414), l’omniprésence de la philosophie (R. Lopez, p. 415-424), la référence aux femmes (C. Rodrigues, p. 425-437), les croyances populaires à propos du tonnerre ou de l’influence des astres sur les plantes ou les animaux (A. Setaioli, p. 439-446 et A. Pérez Jiménez, p. 447-455).

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La sixième section de l’ouvrage concerne Le Banquet des Sept Sages. Si Plutarque situe dans la tradition littéraire des symposia la légende des Sept Sages, c’est qu’ils représentent, selon J. Vela Tejada, le paradigme de la sagesse archaïque combinant savoir pratique et intellectuel, et qu’il s’agit d’une appropriation de la tradition littéraire dans la forme comme dans le contenu (p. 459-470). R. González Equihua relève les anecdotes que Plutarque relate et montre que ce moyen rhétorique joue un rôle dans le processus de création du dialogue dans le genre littéraire du symposium (p. 471-479). L. Kim examine les faiblesses et les forces du Banquet des Sept Sages pour recréer de manière fictionnelle le monde du vi e siècle. Une disparité est relevée entre la première partie de l’ouvrage marquée par un fossé entre le genre sympotique et la brièveté des discours (la « brachylogie ») et la seconde dans laquelle Plutarque devient plus littéraire : le Banquet aurait donc son propre dialogue interne entre des modes alternatifs de représentation du passé (p. 481-495). D’autres thèmes sont examinés comme les relations entre les hommes et les animaux (S. T. Newmyer, p. 497-504) ou le rôle de la musique (R. A. da Rocha Jr., p. 505-509). D. Leão conclut ce beau colloque par une réflexion sur la place du tyran parmi les Sages. En effet, le groupe des Sept Sages inclut un nombre de figures problématiques à cause de leur exercice autocratique du pouvoir. L’auteur discute les raisons pour lesquelles Pittacos de Mytilène et Cléoboulos de Lindos sont présentés comme sophoi tandis que Périandre de Corinthe est relégué à un second rang (p. 511-521). Deux index ont été dressés en fin d’ouvrage (noms propres, sujets, passages des œuvres citées).

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Guy Labarre

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

Fortune et Providence dans les écrits de Plutarque ?

[F. Frazier, D. F. Leão (éds.), « Tychè » et « Pronoia ». La marche du monde selon Plutarque, Coimbra (Centre d’Etudes Classiques et Humanistiques de l’Université de Coimbra), 2010, 268 p., ISBN 978-989-8281-53-1 – 29 euros]

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L’ouvrage est la version remaniée d’un colloque tenu à Nanterre en 2009 sur le thème « Hasard, Fortune, Providence : la marche du monde selon Plutarque ». Les éditeurs dans leur préface justifient d’emblée la modification de l’intitulé pour mettre en lumière la spécificité des notions grecques étudiées : Tychè et Pronoia. Dans une introduction (p. iii-xxiii), F. Frazier précise le propos. Elle montre que des deux notions, τύχη est la plus délicate à cerner, car le mot recouvre à la fois un concept philosophique et un mot de la langue courante. Faut-il alors user de la majuscule, ce qui révèle un choix entre « la notion plus ou moins précise et une force quasi hypostasiée » (p. vi) ? Comment traduire par conséquent cette notion sans interpréter et orienter le lecteur ? Si la traduction de πρόνοια pose moins de problème, il faut néanmoins distinguer entre niveau humain et niveau divin (p. viii) : Providence ou prévoyance ? F. Frazier suggère alors de réexaminer les occurrences de ces deux termes pour tenter de dégager, chez Plutarque, une vision cohérente de la marche du monde. Elle examine les problématiques philosophiques dans lesquelles s’inscrit la réflexion de Plutarque et en dégage deux : l’une, métaphysique, l’autre, éthique. Un troisième domaine est à considérer, celui de l’histoire humaine, mais l’existence d’une philosophie de l’histoire chez Plutarque reste un point délicat à cerner : c’est pourquoi le recueil se limite à des aperçus sur « la marche du monde » (p. IX-XIX). Dans les dernières pages de son introduction, F. Frazier présente chacune des communications et en livre la teneur. Il nous paraît donc inutile de répéter ici ce qui est fort bien exposé dans ces quatre pages (p. xix à xxii). Classées selon trois axes de réflexion, elles abordent successivement les questions de doctrines et de débats philosophiques (p. 1-66), des rapports entre philosophie et religion en examinant les relations entre hommes et dieux (p. 67-138), enfin d’interprétation de l’action humaine (p. 139-249). Tous les auteurs centrent leur propos sur Plutarque, à l’exception de M.-R. Guelfucci qui offre un intéressant parallèle avec Polybe (p. 141-167). Prenant en compte à la fois le lexique et les modélisations de l’énoncé, elle montre les différents points de vue adoptés par Polybe : celui de tout un chacun, celui où il dramatise l’histoire, celui où il construit une démonstration pour son lecteur en retraçant « la marche de l’histoire ». Au total, en s’interrogeant sur ces deux notions, τύχη et πρόνοια, cet ouvrage offre une réflexion stimulante sur des questions fondamentales de définition des concepts, de traduction, d’interprétation des textes, de mise en contexte des occurrences et démontre, par la pluralité des domaines concernés – philosophie, religion, histoire – combien cette réflexion préalable est essentielle à la connaissance d’un auteur et à la compréhension de son œuvre.

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Guy Labarre

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

La scène était à Tipasa

[S. Fialon, J. Meyers (éds), La « Passio sanctae Salsae » (BHL 7467). Recherches sur une passion tardive d’Afrique du Nord, Bordeaux (Scripta Antiqua 72), 2015, 315 p., ISBN 978-2-35613-130-0 – 25 euros]

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À Tipasa, dans la province romaine de Maurétanie Césarienne, une jeune adolescente, Salsa, est entraînée par ses parents païens à des fêtes dont les rites ont quelque chose de bachique. On y adore une idole à tête de dragon. La jeune fille, écœurée, jette à la mer la tête du dieu, puis, son corps. Elle est elle-même, en guise de châtiment, précipitée dans les flots. Son corps est repêché par un marin de passage, Saturninus. Le sanctuaire de la martyre sert de cadre à une incursion hostile de l’usurpateur Firmus qui est miraculeusement repoussé. Voilà, à grands traits, la trame de la Passio Salsae.

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Jadis, en 1905, dans son Histoire littéraire de l’Afrique chrétienne, Paul Monceaux datait la passion de la martyre de Tipasa du règne de Constantin, un 2 mai d’une année indéterminée. Mais il n’y a en réalité absolument rien dans le texte de la Passio Salsae qui permette une pareille affirmation. En dehors de quelques notations pittoresques (d’ailleurs sans doute trop pittoresques) sur la cité antique de Tipasa, familière aux lecteurs de Camus, le texte ne fournit aucune mention utilisable pour situer le contexte historique de la mort de la martyre. Les auteurs du volume considèrent que le texte de la passio, quant à lui, est postérieur à la révolte de Firmus, connue par Ammien Marcellin (29, 5), qui eut lieu en Maurétanie Césarienne vers 370-373 et peut-être postérieur, sans qu’aucune preuve puisse être apportée, à la prise de Rome par Alaric en 410 ou encore aux dernières œuvres de saint Augustin. Le terminus ante quem est plus difficile à établir et la ruine des remparts de Tipasa en 430, qui est aussi la date de la mort de saint Augustin dans Hippone assiégée par les Vandales, pourrait être retenu. Un petit flottement entre les collaborateurs au volume laisse ouverte une fourchette comprise entre 430 et 450. Le nom de Salsa figure dans le Martyrologe hiéronymien au 10 octobre, sans autre précision que in Africa.

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Le texte de sa passion, connu par quatre manuscrits dont les deux plus anciens remontent au xi e siècle, se lisait depuis l’édition Bollandiste de 1889 par Carl de Smedt. En 1897 une traduction française due à Olivier Grandidier accompagnait une nouvelle recension du texte par Louis Duchesne, mais sans apparat critique. La première édition critique est celle que publia en 2002 A. M. Piredda dans la revue Sandalion. Cette dernière donne ici, aux pages 234-267, une nouvelle édition revue du texte qui s’appuie sur « les observations et conseils » des membres du GRAA, le Groupe de Recherches sur l’Afrique Antique de l’Université de Montpellier III dont les remarquables travaux ici réunis paraissent à Bordeaux aux éditions Ausonius dirigées par O. Devillers. Cette édition constitue le cœur de ce riche volume et lui donne toute sa valeur. L’édition Piredda fournit le texte latin, avec de nouvelles émendations, ainsi qu’un apparat critique complet et un apparat fontium fort détaillé et précieux. Une introduction retrace l’histoire du texte et examine quinze nouvelles corrections. Ces dernières privilégient systématiquement la lectio difficilior et sont toujours justifiées par de bons arguments. On leur doit une amélioration sensible du texte.

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Il est néanmoins un passage sur lequel j’exprimerai une réserve et proposerai une solution alternative. Au chapitre 11 de la Passion un dénommé Saturninus aborde au port de Tipasa par beau temps. Une tempête inopinée se lève et menace d’engloutir son navire. Il reçoit alors l’avertissement de repêcher le corps de Salsa, ce qu’il fait avant de voir la mer s’apaiser. Le narrateur insiste au début de l’épisode sur le calme des éléments et le fait que la saison soit parfaitement propice à la navigation, cela afin de rendre plus dramatique le soudain déchaînement des flots. Le passage est très travaillé et stylistiquement orné, par exemple par le moyen de virgilianismes. Voici la phrase incriminée et le texte problématique de trois des quatre manuscrits que je place entre cruces :

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Ad portum uela deposuit et ancoram iecit ; et fidus incipientis aestatis temporibus ipsisque, ut aiunt, † ex ignopagnitibus †, quibus quasi ex hodierno patet mare et pelagi rabies conquiescit

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L’éditeur du texte imprime : ex signorum agnitibus et la traduction dit : « Il se fiait aux premiers moments de l’été et à ceux-là mêmes où, ainsi qu’on le dit d’après l’observation des signes, la mer est ouverte comme à partir de ce jour et où la houle déchaînée s’apaise… ». C’est, me semble-t-il, torturer inutilement la syntaxe d’une phrase pourtant parfaitement construite, sans anacoluthe, dans un mouvement soigné et équilibré. D’ailleurs les explications contournées fournies p. 230 trahissent un réel embarras des éditeurs. Je crois qu’il y a plus simple et je propose de lire : fidus incipientis aestatis temporibus ipsisque, ut aiunt, exignescentibus quibus quasi ex hodierno patet mare et pelagi rabies conquiescit… et de comprendre : « confiant dans la période estivale qui commençait et dans ces moments mêmes, comme on le dit, d’embrasement au cours desquels, comme presque à compter d’aujourd’hui, la mer s’ouvre et la rage des tempêtes se calme ». Je m’appuie sur un passage de Censorinus, De die nat., 18 : cuius anni hiemps summa est kataklusmos quam nostri diluvionem vocant, aestas autem ekpurosis quod est mundi incendium : nam his alternis temporibus mundus tum exignescere tum exaquescere videtur ; « Il y a encore l’année nommée par Aristote suprême, plutôt que grande, et que forment les révolutions du soleil, de la lune et des cinq étoiles errantes, lorsque tous ces astres sont revenus au point d’où ils étaient partis. Cette année a un grand hiver, appelé par les Grecs kataklusmos, c’est-à-dire déluge ; puis, un grand été, nommé ekpurosis, ou incendie du monde. Le monde, en effet, semble être tour à tour inondé ou embrasé à chacune de ces époques. » Ce passage rappelle la définition de la grande année selon Aristote, partagée en deux, un hiver et un été, une saison mauvaise de tempêtes et une saison calme. Au cours de la seconde le monde « s’embrase », exignescere. Ce sont les temps où brille le soleil, ces temps mêmes qu’évoque l’auteur de la Passion pour situer l’arrivée, par mer calme, de Saturninus au port de Tipasa.

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Neuf études de belle facture précèdent dans le volume l’édition du texte. J.-M. Lassère (†) évoque le cadre antique de Tipasa. M. Chalon et C. Hamdoune partent à la recherche des traces archéologiques et épigraphique du culte de Salsa. Ils proposent notamment une passionnante lecture de l’inscription métrique retrouvée en 1891 par Stéphane Gsell dans la basilique et mentionnant Salsa : Hic est Salsa dulcior nectare semper (CIL VIII 20914). Les mêmes auteurs retracent, dans une seconde étude, l’histoire de la figure du dragon dans l’imaginaire antique, païen (on aurait pu rappeler que selon le De Viris illustribus, 49, 1, p. 52 Pichlmayr, qui date, selon moi, de la fin du iv e siècle justement, la mère de Scipion l’Africain aurait été fécondée par un draco : Publius Scipio ex virtute Africanus dictus, Iovis filius creditus : nam antequam conciperetur, serpens in lecto matris apparuit, et ipsi parvulo draco circumfusus nihil nocuit) et chrétien. Ils mettent en évidence de fort intéressantes convergences avec l’actualité polémique contemporaine de la rédaction de la Passion et la lutte contre le donatisme. Saint Augustin lui-même usait fréquemment de l’image du dragon. G. Devallet met en évidence l’opposition thématique, dans la Passion, entre « le caché » et « le révélé ». Le thème est biblique mais a aussi une fonction narratologique, ce qui confirme l’impression partagée par tous les auteurs du volume et leur lecteur, à savoir la haute ambition littéraire du texte. J.-N. Michaud rattache avec beaucoup de pertinence les nombreux emprunts à Virgile dans la Passion au mythe de la fondation d’une cité : Tipasa est refondée par Salsa, son martyre donnant naissance à une ville nouvelle, chrétienne et délivrée du mal ; l’usurpateur Firmus meurt décapité comme la statue du dragon. A. M. Piredda propose une très fine étude des trois monologues de Salsa dans la Passion. Elle y retrouve cette prose rythmique caractéristique de l’hymnographie chrétienne du temps. Cette forme particulièrement travaillée répondrait à un double objectif : produire un objet esthétique de haut niveau d’une part, susceptible, d’autre part, de parler au plus grand nombre. L’influence de saint Ambroise est ici particulièrement nette. À cela rien d’invraisemblable, la figure de l’évêque Milan était bien connue en Afrique du Nord, après que saint Augustin y eut publié les Confessions, mais aussi après que, sur les encouragements de ce dernier, Paulin de Milan y eut rédigé la première biographie d’Ambroise, vers 420. L’influence d’Ambroise, qui, selon Paulin, fut pour quelque chose dans la défaite finale du donatiste Gildon, le frère de Firmus, explique-t-elle le parti pris antidonatiste de la Passion qui présente Firmus comme un prince impie et furieux ? Le texte latin est ici subtilement ambigu : Firmus est dit degener gentilis (13, p. 260, l. 258), c’est-à-dire à la fois un barbare ignorant et un « païen » ou tout du moins « un faux dévot » qui affiche sa dévotion à la martyre pour chercher à obtenir son alliance, un « indigène indigne » propose la traduction, « un païen dégénéré » aurait pu convenir. L’auteur de la Passion revendique en faveur des chrétiens l’authenticité locale d’une civilitas sans faille. La barbarie est du côté des usurpateurs et des donatistes. C. Lanéry propose, à l’issue d’une comparaison détaillée des deux textes, d’identifier l’auteur de la Passio Salsae avec celui de la passion (version longue) de Marciana. Les convergences formelles (si la comparaison des clausules n’est pas convaincante, en revanche un même maniérisme caractérise les deux textes) et les inspirations communes (Virgile, Ambroise) sont remarquables et conduisent à placer l’anonyme aux environs de Césarée, une cité réputée pour la qualité de ses cercles intellectuels, dans la première moitié du v e siècle. M. Formarier, quant à elle, sur la base d’une analyse des clausules rythmiques dans les deux textes, refuse l’idée d’une paternité commune à la Passion de Salsa et à celle de Fabius. C. Philippart et S. Fialon, enfin, présentent les résultats auxquels a conduit la lemmatisation, à l’Université de Liège, du texte des trois passions, Salsa, Marciana et Fabius. Ils confirment le haut degré de stylisation des trois textes et permettent des rapprochements avec la Vita Martini de Sulpice Sévère, elle-même si travaillée et si accessible à la fois à un auditoire populaire.

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J’ai gardé pour la fin la contribution de J. Meyers sur les lectures classiques et chrétiennes de l’auteur de la Passion. L’auteur de cette très riche étude nous propose un recensement impressionnant de convergences, de loci similes et parfois de simples rencontres lexicales avec les auteurs les plus divers. Il ne fait par exemple aucun doute que la description des rites païens autour du Dragon de Tipasa emprunte au lexique bachique du livre 39 de Tite-Live (scandale des Bacchanales). Si les parallèles invoqués avec Firmicus Maternus demeurent douteux (R. Turcan soulignait à juste titre, dans son édition du De errore profanarum religionum, CUF, p. 62, qu’aucun auteur chrétien postérieur à 350 ne citait cet ouvrage), en revanche Les Métamorphoses d’Apulée et le passage du roman consacré au culte d’Atargatis ont probablement inspiré l’auteur de la Passion. Virgile est constamment imité et cité. Ambroise, Jérôme et Augustin, enfin, sont connus de lui. J’ajouterai, pour ma part, que la Passion de Perpétue et de Félicité (connue de saint Augustin) était également familière à notre auteur. Quand il affirme (1, p. 236, l. 24-25) que les femmes qui aspirent au martyre doivent d’abord « renoncer à leur instinct de survie et à leur sexe » (a feminis uero et affectus proculcatur et sexus) il rejoint, en effet, l’expérience de Perpétue qui, de femme devient un homme (et facta sum masculus, 10, 7), avant de succomber dans l’amphithéâtre. J. Meyers, enfin, signale un rapprochement pour le moins inattendu : la formule crudelitatis auspicio apparaît à la fois dans la Vie de Commode (1, 9) de l’Histoire Auguste et dans la Passion (7, p. 252, l. 169). La rencontre, d’un certain poids, est tout à fait curieuse et pourrait constituer la première citation connue de l’Histoire Auguste rédigée par Nicomaque Flavien senior, disparu au Frigidus en 394. On considère en effet généralement que la première attestation de la survie de l’Histoire Auguste se trouve dans l’Histoire romaine de Symmaque le Jeune, consul en 485. Si un point de contact entre la Passio Salsae et l’Histoire Auguste était confirmé, le fait serait de grande importance.

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La Passio Salsae illustre à la fois la survivance des cultes païens en Afrique du Nord dans la première moitié du v e siècle, ce que l’on savait notamment par les sermons Dolbeau de saint Augustin, et la haute ambition littéraire en même temps que la culture raffinée de certains milieux chrétiens du temps. Nous devons toute notre gratitude aux auteurs pour l’avoir rappelé dans un livre de grande qualité.

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Stéphane Ratti

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

Arator : exegèse patristique et poésie

[J. H. Manso (trad., intro., notes), Arátor, “História Apostólica”. A Gesta de S. Paulo, Coimbra (CECH), 2010, 126 p., ISBN 978-989-26-0517-3 – 9 euros]

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Arator (vers 490 ?-vers 550 ou après ?) n’est sans doute pas l’un des auteurs patristiques les plus connus ; il le fut pourtant au Moyen Âge, qui lui témoigna vénération et reconnaissance. De fait, il avait écrit une Histoire Apostolique en plus de 2 000 vers, offerte au pape Vigile en 544, dont le Livre I était consacré à saint Pierre et le Livre II, à l’histoire de saint Paul d’après les Actes des Apôtres – réélaborée par le poète, en hexamètres, dans la forme de l’épopée, sans qu’il s’interdise des omissions ou des amplifications. C’est ce livre II (précédé des lettres d’Arator à l’abbé Florianus, p. 41-44, et au pape Vigile, p. 45-48, et suivi de la lettre d’Arator au magister officiorum Parthénius, p. 111-118, sorte de postface) qui est ici introduit, traduit en portugais et annoté. Une introduction d’une trentaine de pages donne les clés essentielles de la lecture. Elle présente Arator, poète souvent méconnu, mais reçu dans les écoles médiévales aux côtés de Juvencus, de Prudence et de Sédulius, puis bénéficiant d’un certain nombre d’éditions au cours de la Renaissance. Elle brosse le tableau d’une vie qui conduisit l’auteur de l’état de conseiller de cour (auprès d’Athalaric, successeur de Théodoric) à celui d’homme d’Église (en une évolution parallèle et contemporaine de celle de Cassiodore, et sans doute pour les mêmes raisons), avec pour date-charnière celle de 537 (cf. p. 47 n. 2). Elle dit de quelle manière Arator se comporte envers sa source lucanienne sur laquelle il n’hésite pas à intervenir. Elle résume les 19 sections (chacune constituant en soi, pour ainsi dire, un petit poème qui a son unité) entre lesquelles on a réparti (mais après Arator) le déroulement de l’épopée de 1 250 vers dont le héros est Paul. Le texte est ensuite traduit avec le souci de respecter la forme de la versification et en rendant assez bien l’ampleur du style d’Arator. Avec ce texte, on touche aussi bien au processus d’élaboration de l’exégèse patristique dans sa phase du vi e siècle (avec une importance particulière donnée par Arator au sacrement du baptême, qui structure pour ainsi dire le poème) qu’au statut de la poésie latine de l’Antiquité finissante. Ce petit volume d’environ 120 pages, le deuxième de la série « textes latins » de la collection « auteurs grecs et latins », ne donne pas le texte latin (pour celui-ci, voir l’édition de A. P. McKinlay, CSEL 72, 1951 ; plus anciennement, celle de la PL 68, col. 45-252). L’index final, commode pour retrouver les noms qui apparaissent dans le texte, est précédé d’une bibliographie (p. 119-122) qui suggère plus de trente titres pour des lectures de référence (on y ajoutera au moins B. Bureau, Lettre et sens mystique dans l’« Historia Apostolica » d’Arator. Exégèse et épopée, Paris (Études Augustiniennes), 1997 ; et, pour les Lettres d’Ennode, les deux volumes dus à St. Gioanni dans la CUF, 2006 et 2010, plus récents donc que l’édition de W. Hartel, CSEL 6, 1882, mentionnée p. 120).

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Jean-Yves Guillaumin

Université de Franche-Comté – ISTA (EA 4011)

Plan de l'article

  1. L’aventure lycienne du ii e millénaire à la conquête d’Alexandre
    1. [R. Lebrun, É. Raimond, J. De Vos (éds), Studia de Lycia antiqua, Hethitica XVII, Louvain-Paris-Bristol, 2015, 241 p., ISBN 978-90-429-3081-0 – 48 euros]
  2. L’armée égyptienne après les pharaons
    1. [A.-E. Veïsse, St. Wackenier (dir.), L’armée en Égypte aux époques perse, ptolémaïque et romaine, Genève (Hautes études du monde gréco-romain, 51 ; Cahiers de l’atelier Aigyptos, 2), 2014, 256 p., ISBN 978-2-600-03177-2 – 42,20 euros]
  3. L’Enquête revisitée
    1. [Jean Alaux (dir.), Hérodote. Formes de pensée, figures du récit, Rennes, 2013, 208 p., ISBN 978-2-7535-2181-0 – 16 euros]
  4. L’oiseau et le poisson
    1. [Nicole Belayche, Jean-Daniel Dubois (dir.), L’oiseau et le poisson. Cohabitations religieuses dans les mondes grec et romain, Paris, 2011, 410 p., ISBN 978-2-84050-800-7 – 22 euros]
  5. Espaces et paysages : littérature, esthétique, psychologie
    1. [Fr. de Oliveira, Cl. Teixeira, P. Barata Dias (coords), Espaços e Paisagens. Antiguidade Clássica e Heranças Contemporâneas, vol. 1, Línguas e Literaturas. Grécia e Roma. VII Congresso da Associação Portuguesa de Estudos Clássicos, Évora, 10-12 de Abril de 2008, Coimbra, 2009, 508 p., ISBN 978-972-98142-2-8 – 21 euros]
  6. Espaces et paysages : mémoire et temps
    1. [Fr. de Oliveira, Cl. Teixeira, P. Barata Dias (coords), Espaços e Paisagens. Antiguidade Clássica e Heranças Contemporâneas, vol. 2, Línguas e Literaturas. Idade Média. Renascimento. Recepção. VII Congresso da Associação Portuguesa de Estudos Clássicos, Évora, 10-12 de Abril de 2008, Coimbra, 2009, 203 p., ISBN 978-972-98142-2-8 – 21 euros]
  7. L'Occident romain au miroir de l'ethnographie
    1. [G. Woolf, Tales of the Barbarian. Ethnography and Empire in the Roman West, Malden (MA)-Oxford, 2011, I-VIII + 168 p., ISBN 978-1-4051-6073-5 – 66 euros]
  8. Exception romaine
    1. [B. Grass, Gh. Stouder (éds), La diplomatie romaine sous la République : réflexions sur une pratique. Actes des rencontres de Paris (21-22 juin 2013) et Genève (31 octobre-1er novembre 2013), Besançon, 2015, 224 p., ISBN 978-2-84867-501-5 – 18 euros]
  9. Symposion et philanthropia chez Plutarque
    1. [J. R. Ferreira, D. Leão, M. Tröster, P. Barata Dias (éds), Symposion and Philanthropia in Plutarch, Coimbra (Centre d’Études Classiques et Humanistiques de l’Université de Coimbra), 2009, 573 p., ISBN 978-989-8281-17-3 – 40 euros]
  10. Fortune et Providence dans les écrits de Plutarque ?
    1. [F. Frazier, D. F. Leão (éds.), « Tychè » et « Pronoia ». La marche du monde selon Plutarque, Coimbra (Centre d’Etudes Classiques et Humanistiques de l’Université de Coimbra), 2010, 268 p., ISBN 978-989-8281-53-1 – 29 euros]
  11. La scène était à Tipasa
    1. [S. Fialon, J. Meyers (éds), La « Passio sanctae Salsae » (BHL 7467). Recherches sur une passion tardive d’Afrique du Nord, Bordeaux (Scripta Antiqua 72), 2015, 315 p., ISBN 978-2-35613-130-0 – 25 euros]
  12. Arator : exegèse patristique et poésie
    1. [J. H. Manso (trad., intro., notes), Arátor, “História Apostólica”. A Gesta de S. Paulo, Coimbra (CECH), 2010, 126 p., ISBN 978-989-26-0517-3 – 9 euros]

Pour citer cet article

« Actualités », Dialogues d'histoire ancienne, 1/2016 (42/1), p. 353-395.

URL : http://www.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2016-1-page-353.htm
DOI : 10.3917/dha.421.0353


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