Accueil Revues Revue Numéro Article

Dialogues d'histoire ancienne

2016/2 (42/2)


ALERTES EMAIL - REVUE Dialogues d'histoire ancienne

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 265 - 321

L’enjeu des cycles

[Est. Bertrand, R. Compatangelo-Soussignan (dir.), Cycles de la nature, cycles de l’Histoire. De la découverte des météores à la fin de l’âge d’or, Bordeaux, 2015, 296 p. ISBN 978-2-35613-128-7 – 25 euros]

1

Ces journées d’études du Mans de novembre 2012-2013 s’inscrivent dans une problématique bien connue, celle des conceptions du temps. Elle est renouvelée par une interrogation sur la relation complexe entre les visions de la temporalité dans deux domaines séparés, et le plus souvent juxtaposés. La notion de cycle sert de point de départ à cette réflexion pluridisciplinaire dans deux domaines, celui des phénomènes naturels et des phénomènes culturels, ici l’historiographie du monde romain. Une introduction d’Estelle Bertrand et de Rita Compatangelo-Soussignan précise l’objectif de ces rencontres.

2

Dans « Les cycles naturels, du macrocosme au microcosme », deux études, celles de Germaine Aujac et Frédéric le Blay. Germaine Aujac, « Le cosmos et ses cycles dans l’astronomie grecque », souligne le rôle primordial joué par le mouvement circulaire et l’identification de différents cycles impliquant la croyance au retour d’une situation identique, la Grande Année annonciatrice d’un complet renouveau. Frédéric le Blay, « Rythmes du cosmos et rythmes biologiques dans la météorologie antique », dégage les différentes voies par lesquelles Aristote et les stoïciens assimilent la Terre et le cosmos à un être vivant. Les stoïciens avaient une conception cyclique de l’histoire du monde avec destructions totales et renaissances. D’une manière générale, pour les naturalistes de l’Antiquité, la nature n’est pas forcément bonne.

3

Les quatre études suivantes portent sur les phénomènes météorologiques, soit dans leur globalité tels que les analyse Aristote dans ses Météorologiques (Giustina Viano), soit à partir de cas précis : Philippe Leveau, « Les crues catastrophiques, prodiges météorologiques ou phénomènes naturels extrêmes à l’épreuve des conceptions antique et moderne du temps » ; Rita Compatangelo-Soussignan, « La théorie des marées de Poseidonios d’Apamée et les cycles de la nature dans la tradition philosophique des ive-i er siècles a. C. » ; Anca-Cristina Dan, « “Pontos par excellence” : cyclicité et linéarité dans les théories antiques sur l’existence de la mer Noire ».

4

La théorisation d’Aristote dans les Météorologiques intègre dans son argumentation les conclusions de ses prédécesseurs. Quand il ne le fait pas c’est pour insister plus nettement sur la nouveauté de l’enquête à laquelle il se livre. Il oppose sa vision du monde, à la fois éternelle et cyclique, aux conceptions « archaïques » antérieures sur la génération et la corruption du cosmos. Rita Compatangelo-Soussignan montre que la théorie des marées de Poséidonios d’Apamée, s’inscrit également dans une démarche philosophique rejoignant la tradition stoïcienne. Les marées participent à la sumpathia universelle marquée par une pluralité de cycles, cycles des astres, de la mer, cycles de transformation de la matière. Des diverses explications de la mer Noire on peut dégager la coexistence de la linéarité et du cercle dans la pensée grecque à partir du fonctionnement de l’eau. Présente dans les airs, sur et sous la terre, elle informe l’évolution du monde. La genèse et l’évolution dans le Pont-Euxin synthétisent cette tension entre linéarité et cyclicité spatiales. La même tension est lisible dans la conception du temps qui ressort de l’analyse des crues catastrophiques en particulier des inondations du Tibre. Perçues généralement comme des prodiges, elles ont pu être soumises à des explications rationnelles. C’est ce que fit Tibère en 15 p. C., soucieux en outre d’écarter toute interprétation funeste. Le prodige s’insère dans la linéarité d’un « temps profond », notion mise en avant par les travaux du paléontologue Stephen J. Gould. Elle sous-tend de manière inconsciente les conceptions du prodige et du mythe.

5

La première partie se termine par deux contributions rangées sous le titre « Les théories cycliques de la terre entre la fin de l’époque moderne et l’époque contemporaine ».

6

Pierre Savaton, « James Hutton (1726-1797) : pour une histoire cyclique de la surface du globe », met en évidence le caractère central de l’idée du cycle dans la thèse de Hutton, fondatrice du discours géologique moderne. Elle ouvre la porte à la prise en compte de phénomènes lents de dégradation, compensés pour assurer la stabilité de la figure de la Terre. Nathalie Richard, « Cycles glaciaires et préhistoire humaine : les premiers débats (France- Grande Bretagne 185-1914) », étudie l’impact de la théorie glaciaire sur les débats de la préhistoire à partir des thèses du naturaliste L. Agassiz du milieu du xixe siècle. La vie des hommes préhistoriques est décryptée à partir de l’évolution des milieux. Tandis que les préhistoriens de Grande Bretagne privilégient la succession des cycles glaciaires, en France les préhistoriens supposent une glaciation unique. Ces deux approches convergent au xxe siècle.

7

La deuxième partie, « Cycles de l’histoire », doit se lire en miroir. La périodisation de l’histoire romaine se transforme en vision orientée, qu’il s’agisse des ouvrages d’histoire ou de la littérature contemporaine. Les règnes sont reconstitués en autant de données qui s’organisent le plus souvent en axe circulaire qu’il faut interpréter.

8

Sous le titre « Les théories cycliques et l’écriture de l’histoire à Rome (iiie-ve siècles) », sont rangées trois études. Estelle Bertrand, « Cassius Dion et les cycles de l’histoire : du topos littéraire à la réflexion historique » ; Agnès Molinier Arbo, « L’âge d’or dans l’Histoire Auguste : une promesse de renouveau pour Rome ? » ; Thérèse Fuhrer, « Déchéance-échecs-régénération : une figure de pensée dans la littérature antique ». Dans son Histoire romaine, Cassius Dion, à propos du règne de Commode, construit l’image de la dégénérescence du régime impérial. Il use d’une métaphore inédite : à une royauté d’or succède une royauté de fer et de rouille. Mais il inscrit l’histoire impériale dans une conception cyclique plus vaste qui débute avec le principat d’Auguste. Dans l’Histoire Auguste, ces trente biographies d’un auteur anonyme concernant les empereurs des ii-iiie siècles, la période 275-282 est présentée comme un nouvel âge d’or. Mais ce retour à l’âge d’or, à la Roma aetrerna, relève de l’imaginaire poétique. La préface à la dernière biographie révèle une conception linéaire selon laquelle un État naît, grandit, atteint sa maturité puis décline. L’image du déclin traverse l’historiographie antique et la littérature de l’Empire romain et de l’Antiquité tardive. Elle perdure chez certains historiens de l’époque moderne, voire contemporaine. Augustin reprend ce thème de la vieillesse du monde associé au péché originel. Il lui sert à expliquer, outre la fragilité de l’homme, les diverses crises des sociétés. Déclin et chute restent jusqu’au Haut Moyen Âge le signe constitutif de la condition humaine.

9

Sous le titre « Les cycles de l’histoire à l’aune des mutations politiques », les trois interventions suivantes privilégient des moments et des modes constitutifs de l’idéologie impériale dans son rapport au temps. Leur forte charge symbolique objective la recherche de l’identité de l’Urbs dans la diachronie à partir des origines. Pour Bénédicte Estrade, « Lectures de la fondation de Rome par les empereurs romains entre les iie et iiie siècles p. C. », tour à tour Hadrien, Antonin le Pieux et Philippe l’Arabe construisent leur règne autour de la fondation-refondation de l’Urbs. Hadrien transforme la fête des Paralia en Romaia, fête de la fondation de Rome, Antonin accorde une place exceptionnelle au 9e centenaire de Rome et Philippe l’Arabe, au millénaire de l’Urbs. À chaque fois les émissions monétaires, le choix des fêtes promettent l’Urbs à l’éternité. Umberto Roberto fait de Dioclétien l’artisan majeur de l’instauration de la fin d’un cycle historique annonciateur d’un ordre nouveau. Sa volonté est explicite dans le préambule de l’Édit sur les prix et surtout dans son offensive contre les Chrétiens. Il veut éliminer les ennemis des dieux et de la tradition. Il lance la persécution le jour de la fête du dieu Terminus, les Terminalia, qui se situent à la fin de l’antique année romaine, à la jonction de l’année nouvelle. Il se donne à voir au cours de son règne, en représentant de Jupiter parmi les hommes. Philippe Blandeau, « Calculs chronologiques en crise : autour des modalités linéaires et circulaires de datations sous le règne de Justinien », s’attache aux réformes de Justinien. Conscient avec d’autres, que la datation fondée sur la création du monde et l’avènement de la fin des temps ne sont plus en concordance, engendrant un vide, Justinien légifère pour promouvoir une nouvelle vision de la succession des temps. Fin de la datation par roulement consulaire, rupture moyenne avec la datation officielle, et recourt accru à l’indiction. Nouvelle modalité de maîtrise du temps qui ne passe plus par la ritualisation du passé de Rome.

10

Ces Actes se terminent par la construction du temps dans l’historiographie du monde musulman, proposée par Abdellatif Idrissi. Le Coran, tout en étant la source centrale, ne fournit pas un savoir détaillé. C’est afin d’écrire la propre histoire de l’Empire musulman que fut rédigée par Tabarî, au ixe siècle, l’Histoire des prophètes et des rois. Elle intègre essentiellement l’histoire perse, partie constitutive du devenir de l’Empire, négligeant l’histoire romaine et l’histoire grecque. La reconstitution en partie mythique du passé informe le futur.

11

Ce colloque ne peut manquer de retenir l’attention. Il montre définitivement que partout coexistent linéarité et cyclicité. Loin d’être exclusives ces deux formes sont en concurrence, y compris dans un même corpus, l’une pouvant l’emporter sans occulter l’autre. Dans le monde grec Pierre Vidal-Naquet avait déjà attiré l’attention sur cette caractéristique de la temporalité dans l’Antiquité (« Temps des dieux et temps des hommes », RHR, 157/1, p. 55-80, 1960 réédité dans le Chasseur noir, Paris, 1981). On aurait aimé que ces interventions aient été en mesure d’analyser, de manière contemporaine, l’imaginaire du temps dans les deux champs privilégiés. Mais le décalage dans la diachronie ne le permet pas facilement. Quand Aristote écrit les Météorologiques que disent les historiens ? Quels sont les effets de ces constructions sociales de la temporalité qui ne peuvent être uniquement une production symbolique sans enracinement ? Certes les fonctions de l’âge d’or ou de l’âge du fer sont en relation avec une idéologie de légitimation, mais qu’en est-il des cycles de la nature et quel est le degré de visibilité et d’acceptation dans les sociétés contemporaines ? La confrontation intéressante entre théories antiques et théories modernes met en évidence la valeur sociale de la maîtrise symbolique du temps dans la régulation du cosmos et de la société. D’autres colloques sont à venir.

12

Marie-Madeleine Mactoux

Université de Bourgogne–Franche-Comté – ISTA EA 4011

Naissance et développement de la pensée politique en Grèce archaïque

[Tanja Itgenshorst, Denker und Gemeinschaft. Polis und politisches Denken im archaischen Griechenland, Paderborn, 2014, 373 p. ISBN 978-3-506-77891-8 – 59 euros]

13

Cet ouvrage compte parmi les recherches récentes relatives à l’histoire de la pensée politique grecque archaïque. Le lecteur qui découvrira ce travail commencera par l’utile mise en perspective historiographique qui occupe les premières pages du livre et qui s’intéresse tout particulièrement à la conceptualisation du politique chez les chercheurs modernes (p. 13-28). D’une grande clarté, l’ouvrage se structure en deux parties : la première établit le contexte général et les conditions du développement de la pensée politique grecque, faisant le point sur les questions de méthode, les sources à notre disposition et les paramètres à prendre en compte pour identifier le politique en cette période haute de la Grèce ancienne ; la seconde partie met en application ces paramètres en privilégiant l’étude d’auteurs et de régions en particulier. Si la période étudiée est essentiellement celle qui va du milieu du viie siècle av. J.-C. jusqu’à la fin du vie siècle av. J.-C, les réflexions ne s’y cantonnent pas car l’exposé, qui débute avec Homère, aborde aussi le ve siècle av. J.-C.

14

Comment établir les lignes de construction historique de la pensée politique grecque ? Répondre à cette question nécessite une mise au point sur la définition même du « politique » en Grèce archaïque, un concept qui, d’entrée de jeu, interpelle la définition de la polis. Mais subordonner la première notion (« politique ») à la seconde (« polis ») paraît réducteur et c’est ce point qui constitue l’un des apports essentiels de ce travail. En effet, à l’origine de la pensée politique, T. Itgenshorst préfère considérer, d’une part, l’idée de « communauté », plus large et plus souple que celle de « cité-État » et, d’autre part, l’importance des relations sociales à l’intérieur de ces communautés. Il en ressort une « sozialgeschichtliche Perspektive » (p. 26) focalisée sur la logique de pensée politique des poètes et des philosophes (essentiellement). Cette approche permet de comprendre comment un auteur donné peut apparaître comme l’artisan d’une pensée politique à l’écart de l’histoire des institutions. Il convient alors de revenir sur les plus anciennes figures d’intellectuels grecs du point de vue de leur immersion dans une « constellation sociale » (p. 31), un paramètre cher à T. Itgenshorst : les auteurs grecs doivent en effet être compris du point de vue de leur stratégie de communication dans un environnement social qui donne un sens politique à des écrits dont l’historiographie a souvent retenu la dimension uniquement poétique ou philosophique (selon les cas).

15

Cet angle d’approche n’est pas sans poser problème car dès lors qu’un auteur grec archaïque est perçu comme un penseur politique, il est amené à fréquenter des horizons où, d’ordinaire, il n’évolue pas dans l’historiographie. Le défi méthodologique est d’autant plus grand lorsque l’idée de « penseur » amène avec elle celle d’« auteur » (p. 57-78) ou d’individualité, ce qui peut poser question lorsqu’on songe à Homère par exemple. Et puis il y a les Bacchylide, Sémonide et autre Ibicos (pour ne citer qu’eux) habituellement vus sous l’angle poétique et dont il faut se demander à partir de quel moment ou suivant quelles conditions exactement leur production poétique peut être considérée comme politique. C’est pourquoi T. Itgenshorst, intéressée par les relations sociales et l’espace de communication établi entre un auteur et son public, propose une réflexion préalable sur l’idée de subjectivité dans la littérature grecque, sur la façon dont elle exprime un contexte qui génère la parole et sur la façon dont elle élabore une conscience de soi du point de vue de celui qui formule cette parole. Si ces éléments peuvent constituer une pensée politique archaïque, il faut encore considérer la manière dont ils s’agencent les uns les autres dans des textes aussi anciens que disparates.

16

C’est pourquoi l’auteur déploie une réflexion exigeante à propos du corpus des sources disponibles : elle propose une typologie claire de textes que l’on peut considérer comme « politiques » du moment où ils semblent représentatifs de la réactivité d’une pensée à un contexte social. Ainsi, une bonne cinquantaine d’auteurs parmi lesquels des femmes paraissent présenter une forme de pensée politique bien identifiable entre le viiie siècle et le ve siècle av. J.-C. Cette pensée est certes en gestation ou en cours de maturation mais elle semble présenter chez tous les auteurs considérés une invariabilité intéressante. Une pensée poétique ou philosophique paraît en effet admissible dans le champ du politique à partir du moment où s’observe la conjonction de quatre éléments : 1°) l’expression claire d’une subjectivité chez des auteurs où le « je »/« nous » se confronte au « tu »/« vous » ce qui est représentatif de rôles sociaux ; 2°) la mise en valeur d’une conscience de l’argumentation et de capacités de réflexion exceptionnelles – c’est une caractéristique commune à Solon, à Tyrtée, aux présocratiques ou à Hésiode ; 3°) la dimension communicative des textes, visible chez tous ces auteurs friands d’interpellations à l’adresse d’un individu ou d’un groupe – un aspect bien visible chez Hésiode, Sémonide et les lyriques ; 4°) enfin, l’élaboration d’une réflexion sur la bonne façon de vivre ensemble ce qui peut s’exprimer via le mythe ou des personnifications – Hésiode est encore une fois en bonne position mais également Solon, Tyrtée, Théognis, Anacréon, Xénophane, Anaximène, Bacchylide, Euénos et Sapphô.

17

Parmi la cinquantaine d’auteurs archaïques qui participe à cette dynamique de pensée, quelques réflexions méritent d’être consacrées à la place des poètes, notamment pour des raisons historiographiques (p. 79-81). Souvent considérés à part de l’histoire politique sous prétexte d’une vision évolutionniste qui n’incluait pas le genre poétique dans cette histoire, les poètes doivent être approchés dans le but d’expliciter leur situation de communication : la présence nécessaire d’un public et donc d’une communauté en arrière-plan place la poésie au cœur de l’histoire de la rationalité et d’un type de société qui achève de donner à la pensée politique grecque archaïque ses contours particuliers (p. 81-108). Le penseur politique grec archaïque s’érige tout d’abord comme le diagnostiqueur de sa société et la voix à suivre. En édictant des règles de bonne conduite, le poète élabore en même temps une démarche qui l’amène à s’identifier à la communauté à laquelle il s’adresse. Mais le positionnement politique des poètes n’est pas aisé à saisir dans la mesure où des ambiguïtés marquent leurs vers ou leur démarche : T. Itgenshorst tient à souligner que dans leur rôle de conseiller, les poètes prennent en même temps soin de prendre une distance vis-à-vis de la communauté à laquelle ils s’adressent, une démarche qui ne rime cependant pas avec une marginalisation comme la recherche a pu le penser. Malgré les critiques énoncées envers leurs contemporains, les poètes ou penseurs construisent leur parole en termes d’efficacité ce qui a pu déboucher sur des mesures concrètes dans les communautés concernées comme, par exemple, l’élaboration de lois. Si ce dernier point peut difficilement être confirmé ou généralisé, il ouvre cependant des perspectives nouvelles pour des compositions comme celles d’Anacréon ou d’Olympos qui n’étaient peut-être pas dotées d’une simple dimension spirituelle ou culturelle. Un cas plus clair semble être celui de Pythagore ou de Phérécyde de Syros et, évidemment, de Solon. Mais le mérite de T. Itgenshorst est de ne pas se limiter toujours aux mêmes auteurs grecs connus pour la certitude de leur engagement dans la vie politique de leur temps (p. 99 sq.). L’horizon doit s’ouvrir au-delà des penseurs dont on sait qu’ils étaient investis d’un office dans leur cité : si les indices politiques concrets manquent pour aborder un certain nombre de poètes ou de philosophes susceptibles d’entrer dans cette catégorie, la stratégie déployée par ces intellectuels doit être remise en perspective et effacer, par exemple, l’image (réductrice) du poète coléreux en marge de sa communauté.

18

L’intérêt que T. Itgenshorst manifeste aux poètes amène à son tour la question de savoir en quoi le genre poétique a pu porter de manière privilégiée la réflexion politique. Or, la poésie est un medium (p. 109 sq.) : elle doit être mesurée par rapport à un potentiel : celui de se confondre au discours politique. C’est alors qu’il faut revenir sur cette question amplement débattue par les études littéraires de ces dernières années : la volonté des auteurs de s’imposer comme une autorité. Avec la détermination parallèle d’affirmer leur sophia, cette problématique interpelle l’historien en quête de pensée politique. Les stratégies ne manquent pas qui essaient de placer le poète ou le philosophe en position de supériorité par rapport à leur public – songeons à Hésiode, Anacréon, Pindare, à Théognis ou aux présocratiques. Leur public dont il n’est pas toujours aisé d’entrevoir les contours interroge en même temps la mobilité des premiers penseurs politiques (p. 124 sq.) : invités par les tyrans ou participant à des concours, exilés à l’occasion, ces intellectuels tissaient des « toiles de communication » (p. 126) dans le cadre desquelles ils exerçaient leur influence. C’est clair pour Hésiode, connecté à une aire géographique et culturelle qui comprend la Béotie, l’Eubée et un axe d’échanges ouvert vers l’Orient. Il se constitue à ce niveau tout un processus de communication, d’émulation ou de manifestations culturelles qui constitue le cadre historique de la formation des communautés grecques archaïques.

19

Ce contexte revient alors sur des questions concernant la mise en place concrète des premières communautés grecques dont la complexité est bien connue : T. Itgenshorst revient alors sur l’aura des penseurs politiques en termes de débats conduits par eux dans une collectivité donnée : les “leçons” qu’ils distillaient ne concernaient sans doute jamais la polis en tant qu’institution mais s’inséraient dans des « Diskussionsprozesse » (p. 131) comme le montre le cas de Solon ou celui de Pythagore. Les penseurs politiques semblent avoir été une expression, à leur niveau, de ce dosage savant entre individualité et collectivité qui, toutes deux, ont formé les premières cités, lieux de débats et de cercles de sociabilité : là se trouvait l’élite sociale avec qui les penseurs étaient en interaction. Dès lors, la culture politique grecque archaïque paraît bien articulée dans un outillage intellectuel disparate vis-à-vis duquel l’époque classique mettra bon ordre lorsqu’on songe aux réflexions systématiques de Platon ou d’Aristote. Mais à l’époque archaïque, l’univers intellectuel est bien différent et c’est tout le mérite de cette étude de mettre en évidence son altérité.

20

La seconde partie de l’ouvrage revient sur certaines œuvres ou figures en particulier, abordées comme l’application concrète du tableau général brossé dans la première partie.

21

Une place de choix est d’abord réservée à Homère, Hésiode et Solon (p. 135-180). Si Homère ne peut être considéré comme un auteur, sa place dans l’histoire de la pensée politique archaïque est importante car la mise en perspective mythique d’une réalité historique est l’expression même d’une interaction entre poésie et société. Le « je » passe par les figures d’un scénario mythique qui se confrontent (Achille, Agamemnon, etc.) non sans la présence de médiateurs (Nestor, Ulysse, etc.) qui doivent consolider leur autorité au moyen d’arguments appropriés : c’est donc l’expression d’une subjectivité caractéristique de la pensée politique archaïque déployée devant une communauté fictive, l’armée des Achéens, où se déploient des réflexions du bien-vivre ensemble. Le genre épique procède donc à toute une mise en scène qui modifie la direction du discours politique. T. Itgenshorst relève combien ce discours est enserré dans un espace où le drame et le politique se confondent à l’instar de la fiction et de mises en situations réalistes. Reprenant des problématiques que le regretté W. Burkert avait eu à cœur de développer, l’auteur rappelle également que le statut et la position du médiateur auprès des rois dans Homère pourraient être le résultat d’influences orientales (p. 153 sq.) ; d’où une catégorie de pensée politique dans Homère sans équivalent dans les autres textes grecs archaïques.

22

Hésiode en tant qu’auteur peut, quant à lui, être considéré comme « der Ursprung des politischen Denkens » (p. 155) : une autorité aussi explicite qu’exceptionnelle se dégage de son œuvre où l’appel aux Muses coexiste avec le souci du poète de s’ériger lui-même comme source d’autorité. Si ces aspects ont bien sûr déjà été soulignés par les études littéraires, d’autres paramètres de la pensée hésiodique, plus spécifiques à la réflexion de T. Itgenshorst, doivent être signalés pour faire du poète d’Ascra l’inventeur de la pensée politique grecque. Ainsi, une « constellation sociale » est avérée dans les Travaux et les Jours (Hésiode-Persès-les rois). Le public, au-delà du seul Persès, est présent et, quoiqu’il pose des problèmes d’identification, il crée un espace de réflexion politique et juridique concret. Ces aspects sont moins perceptibles dans la Théogonie qui relève cependant de préoccupations du même ordre que celles des Travaux et les Jours même si elle évolue dans le monde des dieux. Sans adopter le point de vue unitariste qui consiste à faire d’Hésiode le même auteur des deux œuvres, T. Itgenshorst opte pour une complémentarité entre ces poèmes car tous deux ont le souci de l’harmonie sociale, de la souveraineté des lois auxquelles les hommes comme les dieux doivent être soumis. De même, une efficience de la parole politique est recherchée dans les deux cas et ce auprès d’une communauté qui n’est jamais abordée sous l’angle institutionnel : cette approche-là caractérise seulement les penseurs politiques postérieurs, à partir du vie siècle av. J.-C.

23

L’univers de Solon est alors abordé avec, pour la première fois, un penseur investi d’un office dans la communauté qui est l’objet de ses réflexions. T. Itgenshorst, comme bien d’autres avant elle, souligne les éléments de convergence entre la pensée d’Hésiode et celle de Solon, mais remet toutefois en question une image reçue (p. 177) : Solon ne doit pas constituer un point culminant du développement de la polis grecque archaïque : il est seulement un carrefour entre deux lignes d’évolution historique : la maturation institutionnelle de la cité d’une part et celle de la pensée politique individuelle de l’autre. Ceci dit, il convient de ne pas surestimer les points communs entre Solon et Hésiode : une différence essentielle tiendrait selon T. Itgenshorst à la maturité des communautés à laquelle chacun s’adresse – Athènes aurait ainsi une conscience aiguë de son identité.

24

La question de savoir dans quelle mesure les penseurs politiques jouèrent un rôle dans le développement de la polis au sens d’une cité-État ne doit pas être écartée. Un examen de ce point est proposé dans le chapitre VIII sous la forme de bilans consacrés aux régions de Grande Grèce, du Péloponnèse et à l’Asie mineure (p. 181-220). La Grande Grèce fut le théâtre de productions poétiques et philosophiques à la fois variées et homogènes si l’on considère à la fois leurs contextes et leurs objectifs. Stésichore, Sémonide et Pythagore se signalent dans ce paysage où ils furent préoccupés par l’organisation des communautés où ils eurent l’occasion de se rendre, toutes occupées par des problèmes spécifiques. Mais ces penseurs élaborèrent par ailleurs une réflexion structurée par leurs intérêts propres qui étaient peu ou prou toujours les mêmes : la volonté de faire office de médiateur lors de conflits (Stésichore à Himère et à Locres Épizéphyrienne) ; celle de se ménager une protection personnelle (Ibicos à Samos) ; celle de se constituer un réseau politique comme le montre clairement Pythagore, de Crotone jusqu’à Métaponte. Le nord-ouest du Péloponnèse ne livre pas d’informations différentes : l’intervention directe et politique dans des conflits entre cités a dû concerner Eumélos dans la Corinthe des Bacchiades ou la poétesse Télésille d’Argos tandis que le mythique Arion de Lesbos, connu pour avoir voyagé sur le dos d’un dauphin, a dû participer à des événements autrement plus concrets qui en firent un proche de Périandre. L’Asie mineure n’est pas en reste avec les présocratiques dont les fragments et les témoignages interrogent leur intervention directe dans les affaires politiques de leur cité : il faut songer à Thalès à Milet ou à Callinos, Hipponax et surtout Héraclite à Éphèse. Ces penseurs, qui incluent également Anaximandre ou Phocylide, ont produit une réflexion en réagissant aux situations concrètes auxquelles ils étaient confrontés : leur rôle n’était certes pas le même que ceux des législateurs mais en s’adressant aux élites de leur cité, ils ont, situés dans une « troisième position » (p. 220) entre le démos et l’élite politique, joué un rôle-moteur dans le développement des communautés selon T. Itgenshorst : leur pensée, qui était produite et qui s’affermissait dans ce cadre historique, semblait relever à la fois d’une compétence reconnue et d’une autorité.

25

Pour cerner mieux encore les contours de ces penseurs grecs archaïques, peut-on les comparer aux intellectuels modernes (p. 221-239) ? L’ouvrage opère alors un nouveau retour à l’historiographie : les chercheurs souvent se plaisent à appliquer aux anciens Grecs l’acceptation moderne d’une notion : celle d’« intellectuel ». Or, cette idée ne prit forme qu’entre la fin du xviiie et le début du xixe siècle avant que l’affaire Dreyfus ne confère encore davantage d’ampleur (médiatique) à des Zola ou Jaurès. Rien de tel en Grèce archaïque bien évidemment. Et pourtant, à reprendre les réflexions de Christophe Charle (Les intellectuels en Europe au xixe  siècle. Essai d’histoire comparée, 2, Paris, 20012) et malgré des nuances nécessaires entre penseurs antiques et modernes, des points communs peuvent être trouvés entre eux : comme les Grecs, les figures pensantes de la première moitié du xixe siècle (notamment) se signalent par leur indépendance matérielle et leur volonté d’autonomie dans le but de se constituer une identité spécifique, d’affirmer leur appartenance à une minorité et d’influencer les hommes de pouvoir. Dans les deux cas s’observe l’élaboration d’un semblable processus de diffusion des idées politiques via des cercles sociaux restreints. Les préoccupations sociales étaient mêlées à des intérêts personnels, une confluence que les penseurs grecs ne nieraient pas.

26

Le ve siècle av. J.-C. (p. 241-258) constitue une césure historique dans la mesure où les formes d’expression de la pensée politique changent avec le développement de la prose, du théâtre et de la sophistique. Mais il ne faudrait pas surestimer ces changements car l’époque classique entretient des continuités avec l’époque antérieure : Hérodote produit une pensée politique en épousant une mise en scène dramatique dans le cadre d’une construction littéraire où les archaïques médiateurs se retrouvent dans les figures des sages ; la prose ne balaie pas la poésie et des présocratiques comme Empédocle ont continué à construire une réflexion politique suivant des paramètres archaïques tandis que les banquets entretenaient la tradition d’une vieille poésie politique comme le montre le fragment de Sisyphos (p. 252 sq.). Une rupture n’est guère visible qu’à partir de Platon qui introduit le dialogue et une réflexion à la fois politique et éthique suivant un nouveau canon de la pensée : celui qui mena la pensée politique vers son absolue autonomie.

27

La fin de l’ouvrage est agrémentée d’annexes où l’on trouvera les résumés français et anglais de ce travail très riche et, surtout, tous les fragments des poètes et philosophes abordés avec leur traduction en allemand. Les testimonia rendent compte de la variété des auteurs abordés parmi lesquels les plus récurrents sont : Alcée, Archiloque, Héraclite, Tyrtée, Théognis, Mimnerme, Solon mais aussi Sapphô, Télésille, Hipponax, Phocylide, Euénos, Anacréon. Ces noms et leur production sont cités et étudiés à chaque fois que T. Itgenshorst évoque une idée d’où une belle maîtrise du corpus auquel se joignent un grand effort de synthèse et un bilan précieux des modes d’expression et des buts de la pensée politique grecque archaïque.

28

Karin Mackowiak

Université de Bourgogne–Franche-Comté – ISTA EA 4011

L’Adriatique antique : construction historique et atlas informatisé

[Y. Marion, F. Tassaux (dir.), Adriatlas et l’histoire de l’espace adriatique du vie s. a. C. au viii> e s. p. C., Bordeaux (Scripta Antiqua 79), 2015, 521 p. ISBN 978-2-35613-145-4 – 25 euros]

29

C’est dans les années 1970, avec la publication des mélanges G. Novak, que dans une perspective braudélienne, l’Adriatique est devenue un sujet historique, rappellent Y. Marion et F. Tassaux dans l’introduction aux Actes de ce colloque de Rome tenu en 2013. Les éditeurs montrent les étapes de la recherche sur cet espace, qui ont été marquées par les publications de trois Chronique de l’Adriatique antique sur les travaux menés entre 1975 et 1995, et de deux rencontres scientifiques favorisées par la naissance, dans les années 1980, d’un groupe de recherche international : l’une à Bordeaux en 1997 sur Les cultes païens dans l’Adriatique (2000) ; l’autre à Zadar en 2001 sur Les routes de l’Adriatique antique (2006). À cette dernière, fut lancé un projet d’Atlas informatisé (Adriatlas) auquel se réfère le colloque de Rome, « première synergie créée autour de l’Atlas » (p. 11), dans le but de construire une histoire de l’espace adriatique dans son ensemble. L’ouvrage rassemble vingt-quatre articles en italien, français et anglais, touchant à quatre thèmes différents, traités de façon équilibrée.

30

Le premier thème est en liaison avec l’historiographie contemporaine, l’instrumentalisation de l’histoire et les lectures idéologiques. L’Adriatique, rappelle Cl. Zaccaria (p. 13-35), fut un lieu d’échanges de marchandises et de cultures, une zone de confins entre les civilisations, de frontières entre les États et les religions, le lieu des fractures entre l’Italie et le monde slave, entre l’Orient et l’Occident. Son passé fut donc construit et reconstruit sous la pression des idéologies dominantes, nationalistes ou impérialistes. L’auteur souligne l’importance de la vision romano-centrique et ses effets néfastes sur la longue durée en créant une opposition entre les deux rives : née de la division entre Octave et Antoine, elle fut réactivée lors du partage entre Orient et Occident sous Théodose. D’où une interrogation légitime : l’Adriatique est-elle une mer qui réunit ou qui divise ? L’auteur rappelle la force des idéologies qui conduisirent, lors de la mise en évidence des peuples de l’âge du fer, à un étiquetage selon des connotations ethnico-identitaires. D’un côté, les clichés sur la supériorité des peuples civilisateurs et de l’autre sur les droits dérivant de l’autochtonie. La recherche mise en place à partir des années 1970 s’est détournée de ces clivages obsolètes grâce à une connaissance partagée des données archéologiques et une relecture neutre des données de la culture matérielle et des sources écrites. Les liens établis entre culture matérielle et groupe ethnique, qui ont nourri les archéologies nationales et leurs dérives nationalistes, se sont distendus au profit de nouveaux thèmes de recherche sur les systèmes d’échanges, l’organisation sociale et d’une réflexion sur l’ethnicité, le multiculturalisme et l’identité culturelle. Les apports de cette recherche démontrent l’existence, entre mésolithique et néolithique, de la diffusion des pratiques agro-pastorales, de l’existence de stratégies d’implantation selon la disponibilité des matériaux, de la mobilité des populations sur les côtes, dans les îles, mais aussi entre les deux rives. À l’âge du bronze, il est possible de parler d’un network transadriatique et d’observer l’intégration de populations relevant du commerce à longue distance dominé par les opérations égéo-mycéniennes et chypriotes. L’auteur s’intéresse ensuite aux phases des colonisations grecque et romaine, à leur impact sur la toponymie et le paysage côtier, sur les activités et les itinéraires maritimes, mais aussi dans la mythologie. L’Adriatique apparaît ainsi interconnectée à cette Grécité périphérique qui se constitue loin des cités d’origine et au contact d’autres peuples et d’autres cultures. Puis, les alliances de Rome avec les populations de la péninsule italienne, la conquête militaire, le contrôle de la rive orientale et la provincialisation, font progressivement de l’Adriatique une partie de la mare nostrum. Avec D. Baric (p. 37-52), puis F. Jesné (p. 53-66), la lumière est mise sur la période du xixe et du début du xxe siècle. Le premier montre que le passage des terrains de fouilles archéologiques de la côte adriatique orientale de la tutelle administrative austro-hongroise à Rome, Belgrade et Tirana, entraîna une succession d’interprétations divergentes du passé antique médiatisé par les institutions d’État. L’auteur situe les bifurcations de la recherche qui s’était fortement professionnalisée dans cette seconde moitié du xixe siècle. La politique de recherche austro-hongroise est en effet passée de l’indifférence aux grands projets. Il s’agissait de créer une historiographie en mesure de contrer celle de l’Empire allemand (ce que symbolise le choix de l’écriture latine et non gothique). Les recherches sur l’Antiquité et en particulier le Bas Empire pouvaient servir de contrepoint en montrant un processus à l’œuvre dans les provinces servant l’Empire romain, malgré la diversité linguistique et religieuse. La recherche fut accélérée à cette période avec des moyens importants. L’auteur souligne les nombreux enjeux qui se firent jour autour de la vision de ce passé : relations des Hongrois avec la Dalmatie ; courant illyrien servant le nationalisme albanais ; nationalisme croate ; opposition des italophones et des Slaves principalement. Pour rendre compte du contexte qui a vu se développer ses interprétations contradictoires du passé, différentes échelles doivent être prises en compte (impériale, nationale, locale et individuelle). Après la première guerre mondiale, la question du partage territorial entre l’Italie et les nouveaux États dans les Balkans généra des divergences radicales vis-à-vis du passé romain : des périodes furent survalorisées (romaine impériale en Italie, médiévale en Yougoslavie, illyrienne en Albanie), sans effacer totalement les apports précédents. Ainsi l’auteur montre que les premiers progrès de l’archéologie professionnelle, qui s’étaient développés sur des prémisses idéologiques dans le cadre autro-hongrois, devinrent radicalement différents après la guerre avec le postulat d’une continuité entre le passé antique et la population moderne. En étudiant l’Italie libérale (1861-1915), F. Jesné montre que les ambitions italiennes sur la côte orientale de l’Adriatique relevaient également d’une vision géopolitique, et que la dimension culturelle et patrimoniale du programme expansionniste constituait un élément de mobilisation, un signe de ralliement d’une partie significative des élites intellectuelles au parti de la guerre pourtant minoritaire en Italie. Deux articles entraînent ensuite le lecteur dans la période du ve au viie siècle apr. J.-C. et l’éloignent de la réflexion précédente. H. Gračanin (p. 67-97) présente un état de la recherche et des sources écrites, puis sélectionne un certain nombre de problèmes dans l’histoire de la région orientale de l’Adriatique. Ses remarques conclusives offrent un bilan de la situation de la région faisant face aux incursions barbares (Goths, Vandales, Suèves, Ostrogoths) : l’organisation provinciale de l’empire romain tardif fut maintenue ; les centres urbains continuèrent à rester attractifs tout comme les échanges sur longues distances prouvés par la présence des biens d’importations d’Afrique du Nord et de l’Est méditerranéen. Mais l’auteur souligne aussi les transformations : création de refuges fortifiés en Istrie ; transformation fonctionnelle des établissements ruraux et des structures ecclésiastiques. L’accès à la mer et la localisation sur les routes maritimes byzantines furent décisifs pour beaucoup d’établissements. J. Škrgulja (p. 99-111) met plutôt l’accent sur l’état de la recherche archéologique. L’afflux des populations slaves, au viie siècle serait dû à des groupes épars et ne correspond en aucun cas à une colonisation sur une large échelle. Si en Liburnie, la recherche reste insuffisante, elle est meilleure dans la partie côtière de la Dalmatie. Parmi les récentes trouvailles d’objets, l’auteur centre sa réflexion sur la découverte d’une fibule de bronze en forme de cigale, trouvée sur l’île de Meleda. Elle pourrait être un indicateur de la présence ostrogothe sur l’île, mais c’est un témoignage isolé. L’auteur s’interroge sur les connexions possibles avec la villa de Polače (toponyme dérivant du terme palatium). Cette villa est un des plus beaux complexes rustiques de l’architecture tardo-antique dans l’Adriatique orientale. Construite au ve siècle, elle était la résidence d’un haut fonctionnaire. Sachant que l’intérieur de l’île était propriété impériale et que sur l’île se trouvait la douane (portorium), l’auteur se demande si l’île n’était pas passée sous le contrôle ostrogoth et les possessions impériales devenues celles de Théodoric le Grand.

31

Le deuxième thème traite des populations, des migrations, des colonisations et des rapports avec les populations autochtones. S. Bourdin (p. 113-129) pose des problèmes méthodologiques et se demande comment définir les peuples qui occupaient la côte adriatique italienne, comment les délimiter et les localiser, d’autant que les problèmes de multiculturalisme et de multiethnicité sont nombreux et ont été sous-évalués. Mis à part quelques récits, la côte adriatique, contrairement à la côte tyrrhénienne, est mal connue, à l’exception de l’Iapygie. Cette relative pauvreté est probablement le signe d’une fréquentation moins intense et d’enjeux moins prégnants. À partir du ive siècle, la documentation devient plus précise et présente, au i er siècle av. J.-C., une côte découpée en grands ensembles ethniques. En discutant leur localisation, l’auteur montre que la documentation littéraire en offre une représentation statique, alors que leurs relations étaient fluides et complexes, que les identités, qui s’expriment à différentes échelles (individuelles, familiales, collectives), étaient changeantes et emboîtées. La multiethnicité est aussi une réalité bien illustrée par l’exemple de la plaine padane (culture villanovienne, présence étrusque, grecque, celtique). Le métissage du peuplement apparaît au niveau culturel et matériel. La visibilité de l’identité ethnique dans la documentation archéologique est donc un terrain subjectif. La représentation de l’espace dans les sources est aussi une question abordée par I. Mastijašić (p. 131-148) à propos de l’Illyrie aux ve et ive siècle av. J.-C. Les sources se focalisent sur l’Illyrie méridionale et sur une aire restreinte du lac Lychnitis jusqu’à Épidamne, Pharos et Issa. Elles s’intéressent surtout à la délimitation entre populations grecque et barbare. En abordant la place des Grecs en Adriatique, M. P. Castiglioni et J.-L. Lamboley (p. 149-160) posent d’autres problèmes. Ils soulignent tout d’abord le paradoxe entre l’unité de l’espace géographique adriatique et le flou de cet espace historique. Ils se demandent à juste titre comment écrire l’histoire de cette mer sans faire celles des peuples ou des cités qui la bordent. L’Adriatique est une mosaïque qui leur paraît difficilement réductible à une approche unitaire et globale. L’espace est morcelé, coincé dans un angle de Méditerranée et, selon eux, écartelé entre deux rives qui n’arrivent pas à communiquer. Au moins jusqu’au ive siècle av. J.-C., ce n’est pas une mer homogène. La présence grecque n’est affirmée qu’au sud et la présence corinthienne s’insère à l’intérieur d’une mobilité bigarrée. Les auteurs pointent un certain nombre de dossiers problématiques : la présence phocéenne, celle des Rhodiens, le problème de la présence syracusaine, la question des colonies fantômes et celle de la fréquentation grecque dans la zone du delta du Pô, de Spina et d’Adria. Parmi les perspectives, l’étude de la mobilité des cultes et des mythes serait une bonne voie d’approche pour redéfinir la grécité de l’Adriatique. La politique coloniale de Rome dans l’ager Gallicus et le Picenium à l’époque des Gracques est analysée ensuite par G. Paci (p. 161-175) et la présence romaine en Dalmatie méridionale à la fin de République et au Haut Empire par A. Bertrand et E. Botte (p. 177-185). Contre l’idée d’un impérialisme défensif développée par M. Holleaux contra G. De Sanctis, les auteurs rappellent les événements qui témoignent de l’investissement croissant de Rome dans l’espace adriatique à partir du dernier tiers du ive siècle av. J.-C. Des perspectives de recherche sur les marqueurs économiques de la présence romaine en Dalmatie méridionale sont évoquées, notamment le commerce de la pierre. Enfin, P. Cammarosano (p. 187-194), traite de la vaste question des mouvements de populations dans l’aire adriatique septentrionale entre la fin de l’Antiquité et les premiers siècles du Moyen Âge. L’installation des Ostrogoths sur un vaste territoire, leur rôle comme nouvelle élite, protectrice des autochtones, est comparée à celle des Lombards, dont l’établissement, bien qu’il fut plus violent, déboucha sur une intégration rapide. Les formes régulières des raids avars et slaves semblent représentatives d’une forme organisée d’expansion, avant une période de stabilisation au viie siècle. Les textes hagiographiques, qui témoignent sur ces temps tourmentés, sont marqués aussi par la question de l’évangélisation. Les difficultés à évangéliser les Avars et les Slaves pourraient indiquer une lenteur dans l’établissement et l’assimilation culturelle de ces peuples.

32

Le troisième thème concerne les habitats, leur naissance, leur évolution, leur typologie. Les villae et la dynamique de l’espace antique de l’Albanie sont étudiées par M.-Cl. Ferriès et A. Skenderaj (p. 195-225). Ils soulignent leur inégale répartition géographique (phénomène connu au sud, traces faibles au nord), mais expliquent aussi les limites de nos connaissances. Le monde rural n’a pas fait l’objet de recherches intenses en raison de la richesse des sites urbains, mais aussi d’un désintérêt pour l’époque romaine dérivant d’un héritage idéologique. Pour la partie épirote, la phase romaine a été minorée par l’archéologie grecque et, en Albanie, par le mythe de la continuité de l’identité illyrienne. Les auteurs montrent que l’implantation d’exploitations possédées par des Romains, propriétaires absentéistes, est antérieure à la déduction des colonies. Ils analysent leurs activités (élevage avec transhumance, activités arboricoles, ressources halieutiques), les conditions de développement et d’investissement qui ont pu être freinées au nord par les rapports avec les indigènes jusqu’à l’installation des colonies. Un tableau de la répartition des villae sur le territoire est dressé ainsi qu’une typologie. Ils comparent notamment la villa de Malathré sur le territoire de Buthrote et celle de Diaporit, dont les deux types s’opposent par leurs fonctionnalités : elles sont rustiques et défensives pour la première, tandis qu’elles sont ostentatoires pour la seconde. Mais les autres sites font état d’un tableau complexe et de situations contrastées. Le monde urbain dans l’actuelle Albanie et son évolution du ve au viie siècle sont l’objet de l’étude de P. Chevalier (p. 227-245) qui remarque, comme dans l’ensemble des Balkans occidentaux, une continuité du schéma antique dans les infrastructures urbaines et le bâti civil, puis une surimposition de la ville chrétienne sur la ville païenne déchue. M. Čaušević-Bully et S. Bully (p. 247-272) font état de leurs recherches sur l’organisation et l’architecture des sites ecclésiaux paléochrétiens dans l’archipel du Kvarner en Croatie. Ils ouvrent de nouvelles pistes concernant les modalités d’implantation de ces sites, leur fonction, leur rôle dans la structuration du paysage ecclésiastique. Les cathédrales, les groupes épiscopaux et presbytéraux sont présentés, de même que les églises littorales qui se caractérisent par des dimensions importantes et une implantation déterminée par les grandes routes maritimes de l’Adriatique orientale. L’étude archéologique permet ainsi de réévaluer leur période de création et de suggérer un maillage du territoire. C’est vers l’intérieur des terres que se tourne ensuite J. Horvat (p. 273-291) qui s’intéresse à la consolidation de l’autorité romaine dans l’hinterland du Nord Adriatique, avec une bonne cartographie à l’appui, montrant les établissements, les implantations militaires, les fortifications, les routes et les passes. L’auteur insiste sur l’activité militaire, qui a influencé les premiers établissements des Romains, et sur les lieux d’échange comme Nauportus, le long de la route fluviale liant la Ljubljanica, la Sava et le Danube, dans l’aire alpine, particulièrement le long de la route de l’ambre. Après cet enchaînement logique, K. Buršić-Matijašić et R. Matijašić, (p. 293-304) présentent une mise au point régionale sur les établissements dans la péninsule istrienne de la protohistoire à l’Antiquité tardive, puis R. Perna, (p. 305-335) deux modèles d’occupation du territoire à l’époque romaine à Pollentia-Urbs Salvia dans le Picenium et à Hadrianopolis en Chaonie. Pour la première, l’auteur constate un développement progressif du noyau proto-urbain et urbain en rapport avec le développement des établissements sur le territoire, jusqu’à ce que le pouvoir central influe sur cette dynamique locale avec la création de la colonie. Pour la seconde, il souligne l’importance de la situation des noyaux proto-urbains dans la vallée du Drino (liens avec l’économie pastorale et les routes) et le progressif développement urbain jusqu’à ce qu’Hadrianopolis et le modèle urbain s’affirment véritablement dans la vallée du Drino et en Chaonie. Il aurait été souhaitable de savoir en conclusion ce que l’auteur tire de cette comparaison tant les contextes paraissent différents.

33

Le dernier thème est orienté vers les produits, les flux, les acteurs, les structures du marché adriatique. A. Mangiatordi et C. S. Fiorello (p. 337-376) font une histoire économique des Pouilles centrales à l’époque romaine, en décrivent ses paysages (anciennes données, acquisitions récentes, prospectives de recherche). En s’appuyant sur l’épigraphie, ils font ensuite une analyse prosopographique pour reconstruire le cadre socio-économique, puis se focalisent sur le commerce de la céramique. Au nord de la même région, R. Goffredo et G. Volpe (p. 377-402) étudient les établissements entre la période de la romanisation et celle de l’Antiquité Tardive. M. Cecilia D’Ercole (p. 403-418) propose de précieuses notes pour un bilan des commerces dans l’Italie adriatique du vie au ive siècle av. J.-C. Elle les replace dans une perspective historiographique depuis les années 1950, la vision actuelle soulignant l’importance de l’Adriatique pour les contacts avec le centre et le nord de l’Europe. Elle modère la vision du Delta du Pô comme simple étape dans cette chaîne de transmission et souligne qu’il est aussi un centre autonome de production et d’attraction économique. D’autres thèmes novateurs sont abordés. Contre la tradition et le déterminisme géographique, la côte italique de l’Adriatique n’était pas sans qualité portuaire. Malgré l’apparence d’une unité cohérente, des pôles régionaux sont à distinguer, particulièrement la Messapie et Otrante. Le commerce qui y est pratiqué est composite avec une place particulière pour l’ambre. L’auteur met la lumière sur les procédures de l’échange (usage du métal pesé, emploi du sel dans l’échange pré-monétaire) et sur les interactions entre lieux de commerce et lieux de culte qui ne sont pas un exclusif de l’Adriatique. Le commerce maritime dans l’Est adriatique est aussi au centre de l’étude de L. Šešelj et M. Ilkić (p. 419-433) qui proposent un rapport préliminaire sur les témoignages céramiques et numismatiques en Liburnie du ive au i er siècle av. J.-C. Cette période est marquée par l’augmentation du trafic commercial et l’intensification des relations avec les zones hellénisées de la Méditerranée. Pour la céramique, des résultats préliminaires obtenus sur trois sites sont présentés (Zadar, Nadin, Lergova gradina). Concernant les monnaies, leur concentration principale se trouve dans les établissements du sud de la Liburnie. Les plus nombreuses (79 %) viennent de Carthage, de Numidie et de la République romaine. Le monnayage est utilisé communément au milieu du iiie siècle. La répartition des monnaies trouvées dans le sanctuaire hellénistique dédié à Diomède au Cap Ploča, situé sur la partie la plus dangereuse de la route maritime orientale de l’Adriatique, est analysée : la plus haute concentration vient de l’ouest de la Grèce, de l’Italie et du nord de l’Afrique. À partir de l’étude des céramiques, P. Maggi et R. Merlatti (p. 435-452) font le point des connaissances sur la production et les flux commerciaux dans la Haute Adriatique entre le iie siècle av. J.-C. et le iie siècle apr. J.-C. R. Auriemma et V. Degrassi (p. 453-478) complètent cette enquête sur les flux de circulation et de redistribution en Adriatique, entre l’époque tardo-républicaine et l’Empire, grâce au témoignage des amphores de contextes terrestre et subaquatique. Ils constatent une augmentation de la production et de la circulation du vin et de l’huile. Les données récoltées mettent en évidence pour le début de la période une écrasante prééminence des productions adriatiques, mais aussi une présence significative des importations orientales qui permet aux auteurs de souligner l’importance du transit par Délos. L. D’Alessandro et R. Sebastiani (p. 479-485) offrent une présentation des fouilles du Nuovo Mercato Testaccio correspondant à la zone du nouveau port fluvial de Rome au début du iie siècle av. J.-C. Le quartier tire son nom de l’ancienne déchetterie d’amphore à huile de l’annone dite « Mont des tessons ». Les fouilles ont révélé la présence d’un bâtiment de stockage et de différentes infrastructures. Les conteneurs sont essentiellement produits en Adriatique avec une écrasante majorité d’amphores à vin du début de l’Empire de type Dressel 6A. Il s’agit surtout de conteneurs produits dans le Picenum. C’est donc un témoignage exceptionnel des relations économiques entre la côte orientale et Rome au début de l’Empire, le premier à être trouvé à Rome en contexte stratigraphique. Par des conclusions générales, P. Cabanes (p. 487-490) clôt cet ouvrage de qualité, tant par le contenu que par la présentation (bibliographie abondante à la fin de chaque article ; bonne illustration des textes par des plans, cartes et photographies, index des sources et géographique).

34

Comme l’ouvrage débute en introduction par une mise au point sur l’avancée de l’atlas informatisé consultable sur le web, il était logique d’aller le visiter (http://mapg.sig.huma-num.fr/Map_Adriatlas/). Les éditeurs le soulignent : établir des cartes exhaustives est impossible sur un espace aussi vaste, aussi est-ce un choix de sites importants pour l’histoire et l’archéologie qui est présenté dans la longue période du xie siècle av. J.-C. au milieu du viiie siècle apr. J.-C. La carte permet en effet d’afficher les lieux selon les périodes et les types de sites, leur vulnérabilité en termes de conservation du patrimoine, de visualiser les divisions actuelles (villes, communes, régions), les infrastructures romaines et les frontières antiques (de 146 av. J.-C. à 565 apr. J.-C.). Seule la partie orientale a été couverte jusqu’à présent et il sera important que la rive italienne le soit à l’avenir sous peine de reproduire la coupure Orient/Occident. Cet atlas s’appuie aussi sur une base de données de notices de sites et de bibliographie en cours d’élaboration. Sa vocation est donc de mettre à disposition « de l’information » (p. 11), tant pour les historiens et les archéologues que pour le grand public. Il est sans doute trop tôt pour se prononcer sur son intérêt scientifique, mais il est à craindre que le caractère encyclopédique de cette cartographie et de sa base de données soit décevant, malgré l’investissement collectif demandé, eu égard aux problèmes posés par la diversité de cet espace et ses rapports avec l’hinterland dont il est difficile de fixer les limites. L’informatisation permet certes une mise à jour, mais cette dynamique ne contrebalance pas totalement la conception statique et morcelée du catalogage. En revanche, il ne fait pas de doute que cette entreprise de grande envergure doit être saluée parce qu’elle fédère les énergies, favorise les collaborations et les rencontres, comme celle de Rome, où les visions anciennes sont dépassées et les problèmes scientifiques traités dans toute leur complexité pour donner le jour à de beaux ouvrages de réflexion comme celui que les auteurs et les éditeurs nous offrent ici.

35

Guy Labarre

Université de Bourgogne–Franche-Comté – ISTA EA 4011

Le temps de Rhodes

[Nathan Badoud, Le temps de Rhodes. Une chronologie des inscriptions de la cité fondée sur l’étude de ses institutions, Munich, 2015, 542 p. ISBN 978-3-406-64035-3 – 108 euros]

36

N. Badoud a souhaité d’emblée placer son étude dans la continuité des recherches menées dès la fin du xixe siècle sur les inscriptions de Rhodes, rendant un hommage appuyé aux épigraphistes qui l’ont précédé, notamment à Giovanni Pugliese Carratelli et à Mario Segre auxquels il dédie son ouvrage. Il ne manque pas de rappeler dans son avant-propos le triste sort réservé à ce dernier ainsi qu’à sa famille durant la seconde guerre mondiale – un devoir de mémoire auquel on s’associe pleinement et qui donne une résonance particulière à ses recherches. En effet, celles-ci s’inscrivent ainsi dans le fil de l’histoire mais aussi d’une tradition historiographique, celle d’hommes qui ont parcouru le territoire singulier de la cité, qui ont découvert, restitué et traduit des textes gravés dans la pierre et qui n’ont eu de cesse ensuite, dans leurs publications, d’interroger la société dont ces documents sont les témoignages les plus directs. On mentionnera, entre autres, Friedrich Hiller von Gaertringen, Hendrick van Gelder, Christian Blinkenberg, Peter Fraser, sans oublier, dans la période plus récente, Wolfgang Blümel ou encore Alain Bresson. Nathan Badoud prolonge l’ensemble de ces travaux mais en même temps les renouvelle en profondeur par une démarche novatrice et une méthode originale dont les résultats, très significatifs, seront exposés ci-après.

37

Cet ouvrage, paru dans une édition de très grande qualité, compte près de 550 pages de textes, accompagnés de tableaux et de listes, mais aussi de nombreux dessins et photos de timbres amphoriques et d’inscriptions. Il s’agit de la version remaniée d’une thèse de doctorat préparée sous la direction conjointe de D. Knoepfler (Université de Neuchâtel) et d’A. Bresson (Université de Bordeaux III), soutenue le 20 décembre 2007 à Bordeaux. Il est l’aboutissement de plusieurs années de recherches menées sur la société rhodienne dont on avait déjà pu apprécier la qualité à travers la publication de plusieurs articles importants – qu’il s’agisse de ceux relatifs aux familles de sculpteurs originaires de Tyr (2010), aux colosses de Rhodes (2011 et 2012), ou encore aux relations de la cité avec les Cyclades à la période hellénistique (2014).

38

L’objectif de l’ouvrage est de proposer une révision de la datation des inscriptions de Rhodes et, par suite, une remise en contexte de cette documentation. L’établissement de la chronologie de ces inscriptions, commencé au xixe siècle par l’étude des signatures de sculpteurs, s’est étendu ensuite aux catalogues de magistrats (Blinkenberg/Benediktsson) pour, plus récemment, s’enrichir du témoignage des timbres amphoriques (Finkielsztejn). N. Badoud reprend l’ensemble de ces travaux, les conjugue et les développe ; en effet, il fait le choix de ne pas circonscrire l’étude à un seul type de document et d’information mais au contraire d’embrasser un large éventail de données qui, analysées et confrontées, peuvent éclairer son propos. Il entreprend ainsi de reconsidérer la quasi-totalité de la documentation épigraphique par l’élaboration d’un système de datation garanti par les magistratures de la cité, lesquelles fournissent une trame politique et religieuse dont la chronologie des inscriptions est dépendante ; cette chronologie s’établit à l’échelle de la cité mais aussi de ses subdivisions dont les données sont systématiquement croisées de manière à établir et/ou à vérifier des hypothèses de datations. De plus, l’auteur procède à une analyse transversale de la documentation, confrontant les inscriptions aux timbres amphoriques afin de pouvoir garantir la validité de son système. Les textes soumis à l’étude sont de deux types : il s’agit d’une part de catalogues de magistrats comportant des séries de noms opposés diachroniquement, d’autre part de différentes listes dans lesquelles des ensembles de noms sont associés synchroniquement. Dans les deux cas, ces textes sont replacés dans leur environnement historique et mis en lien les uns avec les autres.

39

N. Badoud a rassemblé plus de 5 000 inscriptions publiées entre 1898 et 2012 ; les plus nombreuses proviennent de la ville-centre de Rhodes (54 %), les autres se répartissent entre les territoires insulaire (28 %) et continental (18 %). Les décrets sont très minoritaires par rapport aux catalogues de magistrats, lesquels font d’ailleurs surtout état de dignitaires religieux. Le caractère partiel et lacunaire de la documentation épigraphique est toutefois compensé par la prise en compte des timbres amphoriques : plus de 10 000 exemplaires provenant de différents sites de Méditerranée et de mer Noire. L’ouvrage se fonde donc sur une documentation extrêmement riche, rassemblée ici pour la première fois – d’autant plus riche qu’elle concerne une aire chronologique et géographique très large. En effet, qu’il s’agisse des inscriptions ou des timbres amphoriques, les documents soumis à l’étude se situent tous entre la fin du ve siècle av. J.-C. et le début du ive siècle apr. J.-C. (soit du synœcisme de Rhodes jusqu’à l’Édit de Théodose). Les inscriptions concernent l’ensemble de ce que l’on pourrait appeler « l’archipel rhodien », sans oublier ses extensions : l’île et ses petites îles satellitaires/le territoire continental avec ses pérées intégrée et sujette. Des inscriptions ne provenant pas de cet ensemble géographique, mais susceptibles d’intéresser la chronologie rhodienne, ont également été intégrées à l’étude.

40

L’ouvrage comporte huit chapitres suivis d’une synthèse de deux pages qui tient lieu de conclusion et dans laquelle les principaux résultats sont rappelés. Le premier chapitre est consacré au calendrier rhodien qui est considéré comme la base de toute la chronologie des inscriptions. Les chapitres suivants, 2-4 portent sur l’épigraphie de Lindos tandis que le chapitre 5 concerne la datation des principaux catalogues camiréens. Vient ensuite le chapitre 6 relatif aux inscriptions portant des noms de fêtes en annotation dans lequel sont abordées la chronologie de Ialysos et celle proprement rhodienne à travers le catalogue des prophètes et la « Grande Liste des presbyteroi ». Le chapitre 7 est lié au précédent par le fait qu’il prolonge l’analyse des annotations, tout en traitant du cycle intercalaire dans son rapport avec la chronologie des timbres amphoriques. Enfin, le dernier chapitre est consacré à la chronologie des prêtres d’Halios. Ces différents chapitres, qui couvrent près de 200 pages, s’articulent de manière extrêmement cohérente, donnant lieu à une construction quasi mathématique ; si chacun d’entre eux comporte une logique propre, il n’en reste pas moins qu’ils se répondent les uns les autres, éclairant et confortant les analyses qui y sont développées. En effet, les 10 catalogues et les 3 grandes « listes synchroniques » traitées dans les chap. 2-8 contiennent plus de 1 500 noms de citoyens rhodiens. Ils constituent l’échelle de datation que l’auteur reproduit sous la forme d’un schéma à la suite de sa synthèse (fig. 171). Les pages suivantes, soit 341 au total, forment en quelque sorte l’armature de l’ouvrage ; car c’est ici que la documentation est présentée, après avoir été sélectionnée, classée et datée. C’est donc un outil de travail exceptionnel que l’auteur met à disposition de la communauté scientifique. On trouve en premier lieu un tableau chronologique des inscriptions qui se développe sur 21 pages. Ce tableau obéit à une répartition géographique (île de Rhodes/autres îles/pérées intégrée et sujette/monde grec et Orient) et inclut les documents datés d’après le système développé par l’auteur ou d’après des critères historiques plus généraux. Puis, viennent des annexes dans lesquelles sont présentés les tableaux des premières attestations de l’adoption ainsi que des éponymes rhodiens classés chronologiquement ; à cela s’ajoutent plusieurs listes, celle des prêtres d’Halios associés aux mois intercalaires sur les timbres amphoriques, celle des sculpteurs qui constitue une version renouvelée du recueil des signatures publié par Blinkenberg ou encore celle de 14 stemmata inédits ou reprenant, en les modifiant, ceux déjà connus. Ensuite, sur 158 pages, se développe le catalogue des inscriptions qui sont classées par type et par lieu de provenance. Chacune fait l’objet d’une présentation selon les règles académiques en vigueur. Les photographies et/ou dessins des pierres s’accompagnent d’une restitution des textes et, le plus souvent, d’une traduction en français. On trouve en dernier lieu les références bibliographiques des sources (inscriptions/timbres amphoriques) ainsi qu’une bibliographie à laquelle s’ajoute une liste des concordances. L’ouvrage se termine par un index thématique très détaillé ainsi que par un inventaire de la provenance des figures publiées.

41

Les résultats sont nombreux et importants. S’agissant du calendrier rhodien (chap. 1), la reconstitution qu’en fait N. Badoud confirme l’analyse quantitative des timbres amphoriques, et permet de montrer que la distinction entre année éponymique (héritage des trois anciennes cités) et année civile (instaurée au moment du synœcisme) s’est maintenue jusqu’à la fin de l’Antiquité. Pour ce qui est du catalogue des prêtres d’Athana Lindia (chap. 2), il propose une révision de la chronologie des magistrats nommés dans la partie la plus ancienne de l’inscription (406-171) ; il identifie un nouveau fragment (E) qui s’insère dans ceux déjà connus (A-D/F-H), confirme la datation des premiers fragments (A-B) mais remet en question celle des fragments suivants (C-H) par la prise en compte, d’une part des titulatures sacerdotales, d’autre part du terminus que fournit la réforme des tribus lindiennes. Ainsi, l’activité de plusieurs prêtres, datée jusque-là de 130-120 av. J.-C., doit en réalité être placée autour de 80-70, voire 30 av. J.-C. La datation de ces fragments lui permet ensuite de dater la souscription publique relative à la restitution de la parure et des vases à boire de la déesse (chap. 3). Il montre que ce texte fut gravé en 304 au moment du retrait des forces de Démétrios ; la cité aurait décidé durant le conflit de fondre les objets en métal afin de battre monnaie. S’agissait-il de réparer ses fortifications, de payer les mercenaires qui lui étaient attachés et/ou de se réarmer ? Quoi qu’il en soit, cette inscription doit être mise en relation avec ce siège qui n’était connu jusque-là que par les textes littéraires et quelques indices matériels, des boulets notamment. À cette souscription est lié un décret honorifique (TRI 22) faisant état de 33 membres de Lindos ; l’auteur le place également en 304 (ou à peine plus tard) et le considère comme consécutif à l’intégration de la pérée au territoire de Rhodes. Or, l’on pensait que cette intégration s’était faite peu après le synœcisme. Faut-il y voir une conséquence de la guerre contre Démétrios ? La nécessité pour la cité de se doter de la profondeur stratégique qui lui avait fait défaut pendant le siège ?

42

En ce qui concerne le catalogue des prêtres de Poséidon Hippios (chap. 4), une reconstitution et de nouvelles datations sont proposées. La réforme du sacerdoce est fixée à l’année 315 ce qui de fait amène à abaisser de 10 ans toute la chronologie des prêtres élus à partir de cette date ; il ressort aussi que le temps entre la prêtrise de Poséidon et celle d’Athana pourrait avoir été de 15 à 30 ans. S’agissant des catalogues camiréens (chap. 5), il apparaît qu’ils sont liés les uns aux autres par de nombreux synchronismes ce qui permet de fixer avec certitude la chronologie de plusieurs centaines de magistrats dont les dédicaces étaient faites en commun. Pour ce qui est des inscriptions portant des noms de fêtes en annotation (chap. 6), leur analyse apporte de nouveaux éléments : d’abord sur les prophètes rhodiens qui dépendaient semble-t-il du sanctuaire d’Halios et qui faisaient figure de fonctionnaires « représentant » l’éponyme de la cité ; ensuite sur le statut et la périodicité de la plupart des grandes manifestations rhodiennes ; enfin sur la chronologie des prêtres d’Apollon Éréthimios, des prophètes, des prêtres d’Asklapios et de la « Grande Liste des presbyteroi ». Ce dernier document est daté de 80 av. J.-C. ce qui paraît donner sens à la formule gymnasiarchos presbyteros kata Romaia ; en effet, selon l’auteur, le magistrat aurait organisé les concours célébrant la victoire de Sylla sur Mithridate et la cession de nouveaux territoires aux Rhodiens – ce qui signifie que la pérée sujette se serait encore agrandie à cette date (les Rhodiens récupérèrent Caunos et firent l’acquisition de quelques îles). La poursuite de l’étude des catalogues annotés (chap. 7) permet de montrer, quant à elle, que les Dipanamia étaient de grandes fêtes liées au culte d’Aphrodite et non d’Halios et qu’elles se déroulaient durant le mois intercalaire Panamos Deuteros. L’analyse croisée de plusieurs documents permet alors à l’auteur de reconstituer le système embolismique de la cité, très étroitement lié aux institutions mises en place au moment du synœcisme. Sont en outre identifiées toutes les années intercalaires de la période hellénistique ainsi que 47 éponymes associés à Panamos Deuteros sur les timbres amphoriques. Leur chronologie est ensuite mise en correspondance avec le cycle intercalaire rhodien. Concernant les prêtres d’Halios attestés dans les inscriptions entre la fin du ve av. J.-C. et le début du ive apr. J.-C., plusieurs éléments sont mis en évidence (chap. 8) : 1°) le catalogue des magistrats et les premiers timbres amphoriques peuvent être en partie contemporains ; 2°) parmi les éponymes mentionnés dans les autres inscriptions, il convient de bien différencier ceux qui apparaissent dans l’exercice de leurs sacerdoces ; 3°) l’absence de certains magistrats sur les timbres amphoriques serait due au caractère fiscal de ces documents et à la mainmise que les Romains exerçaient sur les affaires de Rhodes entre 168 et 164 ; 4°) la cité contrôlait encore la ligue des Nésiotes à cette époque.

43

En conclusion, nous avons affaire à un ouvrage très savant, d’une très grande qualité scientifique, impressionnant à la fois par l’érudition, l’intelligence des démonstrations et l’originalité de la recherche. Il offre une base documentaire exceptionnelle et, dans le même temps, permet de reconsidérer l’histoire de la cité de sa fondation jusqu’à la fin de la période romaine.

44

Isabelle Pimouget-Pedarros

Université de Nantes

La représentation du divin dans les sociétés antiques : des perspectives de recherches renouvelées

[S. Étienne, V. Huet, F. Lissarrague, F. Prost (dir.), Figures de dieux. Construire le divin en images, Rennes, 2014, 382 p. ISBN 978-2-7535-3522-0 – 21 euros]

45

Les actes du présent colloque sont le point d’aboutissement d’un remarquable programme de recherche sur la construction du divin en image mené dans le cadre du Groupe de recherche européen du CNRS « FIGVRA. La représentation du divin dans les mondes grec et romain » (2008-2011). Le colloque Figura 14 « Figures de dieux. Construire le divin en images », organisé par S. Étienne, V. Huet, F. Lissarrague et F. Prost, qui s’est déroulé à Paris du 30 septembre au 1er octobre 2011, s’est spécifiquement intéressé aux rapports entre la construction visuelle du divin et les dispositifs rituels. Une quinzaine de rencontres sur quatre ans (2008-2012) – dont certaines sont déjà publiées –, des séances de travail plus ponctuelles, ainsi que les conférences de N. Belayche à l’EPHE en 2008-2009, avaient déjà bien préparé le terrain des présentes réflexions, qui forment cependant un ensemble tout à fait cohérent et répondent à plusieurs questions laissées en suspens dans les publications antérieures. Pour situer l’ensemble de ces travaux d’un point de vue historiographique, il convient de rappeler rapidement que, depuis vingt ans, la nature, le statut et les modes de fonctionnement des images en contexte cultuel dans l’Antiquité ont été profondément réévalués et reconsidérés. Grâce à la remise en cause de certaines notions et au renouvellement des perspectives d’analyse, plusieurs synthèses et colloques ont ainsi contribué à ouvrir de nouvelles pistes de recherche, dont a su tirer parti le programme Figura depuis sa création en 2007.

46

En partant de dossiers précis, il s’agit d’étudier les conditions et les logiques de création des images divines et leurs finalités, de s’interroger sur le statut ambigu de certaines images mises en scène et d’examiner comment ces « scénographies » sont appelées à évoluer. Ces perspectives ont été articulées autour de trois thématiques qui organisent le présent volume :

47
  • « Mettre en scène le divin » : six communications se proposent d’étudier, en partant d’exemples précis, les modalités pratiques de création des images divines, autant à travers les choix concrets qu’elles impliquent (matériaux, couleur, taille, mais aussi provenance, artiste…), qu’à travers les conditions d’érection (emplacement, association de base, d’autel, de niche…) et les liens avec un contexte cultuel (offrande, vœu, consécration…).

  • « Voir les dieux, penser le divin » : six autres communications contribuent à mettre en lumière la fonction et la finalité de la figuration des dieux, ainsi que les règles et les logiques qui président à sa construction et à son organisation visuelle. Il s’agit notamment de comprendre comment les dispositifs visuels et les procédures rituelles jouent sur l’anthropomorphisme des dieux pour construire le divin.

  • « Effigies éphémères » : enfin, quatre contributions s’interrogent sur les images qui ne sont créées ou ne servent que le temps d’un rituel : que représentent-elles ? Quelle est leur place dans le rituel et leur efficacité dans le culte ? Comment détruit-on ces images et quelle est la signification donnée à cette destruction ?

48

La première partie, intitulée « Mettre en scène le divin », s’ouvre sur une communication de B. Holtzmann portant sur les « Statues de culte et figures associées d’Athéna sur l’Acropole d’Athènes » (p. 13-25). L’auteur cherche à déterminer quelles sont, sur l’Acropole, les statues de culte d’Athéna. Après avoir défini, en introduction, ce qu’il entend par statue de culte, B. Holtzmann considère trois hypostases de la déesse, définies par les épiclèses de Nikè, Hygieia et Polias, qui seules sont reconnues et gérées par la cité. Ces trois aspects publics du culte d’Athéna, bien qu’ayant une personnalité religieuse assez différente, ont en commun l’existence d’une statue de culte ancienne, par la suite flanquée d’une parèdre moderne, dont la fonction semble être d’illustrer plus explicitement l’aspect de la divinité qu’exprime l’épiclèse qui la particularise. L’auteur montre de manière convaincante que ces statues adjuvantes ont pour fonction de fournir aux fidèles une image plus conforme de la divinité honorée, dans un temps – vers le milieu du ve siècle av. J.-C. – où la représentation artistique des dieux prend une ampleur toute particulière. L’Athéna Parthenos, dressée dans le voisinage de la statue de culte d’Athéna Polias, est une parfaite illustration de cette approche nouvelle, plus esthétique, de la divinité, dont il manque néanmoins le prestige des mythes et des rites anciens.

49

D. Viviers (« Quand le divin se meut. Mobilité des statues et construction du divin », p. 27-38) s’intéresse à la mobilité des statues et au rôle de l’image divine à l’intérieur des processions (pompai) et, partant, à la manière dont ces processions participent à la construction du divin en mouvement. Le transport des statues de divinités dans le cadre de ces « rituels mobiles » se fait selon des modalités et à des fins différentes (expression de la présence du divin aux côtés des fidèles, évocation d’épisodes mythiques et historiques, fonction sociale etc.). La mobilité de statues associées à un temple a pour objectif de sacraliser le parcours et les espaces en élargissant le domaine sacré. Cette « diffusion » du divin au cœur de la cité contribue ainsi sa construction par renforcement de son ubiquité. Mais les « processions de statues » illustrent aussi la principale évolution de la forme du cortège que constitue le développement de scénographies de plus en plus complexes et théâtralisées.

50

L’article d’E. Rosso (« Genius Augusti. Construire la divinité impériale en images », p. 39-76) nous fait quitter la Grèce pour le monde romain. Son étude porte sur l’iconographie du Genius Augusti, dont la création cadre avec la politique religieuse d’Auguste qui ne voulait pas qu’un culte divin soit rendu à la personne de l’empereur durant sa vie. Ce culte apparaît comme l’une des solutions les plus subtiles de la stratégie augustéenne et peut à ce titre être qualifié de « culte indirect de l’empereur vivant », selon l’expression de C. Letta [1][1]  C. Letta, « Compte-rendu de M. Clauss, Kaiser und.... En tant que double du prince, le Genius lui permettait de trouver un large écho dans la société romaine. L’intérêt de ce travail réside dans le fait que les études passées ont généralement délaissé la question de la mise en image – et en scène – du Génie du prince. L’examen des diverses représentations du Genius Augusti conduit l’auteur à s’interroger sur le visage qui lui est donné : simple « portrait » du prince ou tête idéalisée indifférenciée des autres Genii ? La diversité des types iconographiques révèle que les communautés qui ont honoré cette entité, à Rome, en Italie et dans les provinces, ont en commun d’avoir oscillé entre ces deux aspects constitutifs du Genius Augusti : option physionomique et option idéalisante. Cette deuxième tendance a d’ailleurs pu gagner en emphase à mesure que les apothéoses impériales se sont multipliées.

51

La relation, au sein de l’espace sacré, entre l’image du culte et les consécrations individuelles à l’époque hellénistique est au cœur de l’étude de D. Streuernagel (« Rules of the Game. Individual Donations in relation to the Cult Image during the Hellenistic Period », p. 77-97). L’auteur s’interroge sur le placement des offrandes votives à l’intérieur des temples, à proximité immédiate de la statue de culte. Pour les dédicants, l’objet votif apparaît d’abord comme un moyen de se rapprocher de la divinité, à travers son image, et de réduire la distance entre le monde des mortels et la sphère divine. Les portraits votifs individuels fonctionnent surtout comme des instruments permettant de se faire connaître et valoir auprès des autres visiteurs. Cela est particulièrement vrai pour les membres de l’élite qui les ont avant tout utilisés pour faire leur auto-promotion dans le cadre du « régime des notables » (P. Veyne). Dans tous les cas, ces offrandes n’échappent pas au contrôle exercé par la cité et les responsables du sanctuaire qui continuent à superviser leur placement et à « définir les règles du jeu » (« defined the rules and the game », p. 88).

52

Dans son article consacré aux « Prêtre(esse)s, tauroboles et mystères phrygiens » (p. 99-118), F. Van Haeperen réexamine, à l’aune des recherches récentes, certaines théories relatives aux représentations figurées associées au culte de Mater Magna (Cybèle) et à celui de son parèdre Attis. Reconsidérer les fonctions des acteurs du culte métroaque permet à l’auteur de fournir de nouvelles interprétations concernant l’identification de quelques portraits, bien connus, de desservants de la déesse (archigalle, galle ou prêtre[sse]). L’originalité de son travail réside dans l’étude des images, généralement négligées dans les publications antérieures, ornant les autels tauroboliques, et notamment celles associant des objets caractéristiques du culte de Mater Magna ou directement liés à Attis. Or, prêtres et prêtresses de la déesse jouent un rôle important dans le taurobole. L’analyse conjointe des textes et des images montre que ce rite comporte à la fois un aspect public et collectif, et une dimension mystérique.

53

Le lot de fragments de statues colossales en marbre et en calcaire retrouvé dans le sanctuaire de Mandeure dans le Doubs est étudié dans le cadre du projet de recherche « Approche pluridisciplinaire d’une agglomération antique, Epomanduodurum (Mandeure-Mathay, Doubs). Archéologie, territoire et environnement ». Une première série de fragments a été mise au jour à la fin du xixe siècle, puis une deuxième série en 2004. J.-Y. Marc et E. Rosso (« Une statue de culte du type Mars Vltor à Mandeure [Doubs] ? », p. 119-150) s’intéressent plus spécifiquement à la seule tête de l’ensemble, identifiée comme appartenant à une statue du dieu Mars, dans laquelle plusieurs chercheurs croient reconnaître la réplique de la statue de culte de Mars Vltor, aujourd’hui perdue, et située à l’origine sur le forum d’Auguste. D’après les restitutions proposées pour l’exemplaire mandurien, il semblerait qu’il cumule un certain nombre de caractéristiques iconographiques présentes sur d’autres répliques avérées de la statue du Vengeur. Les auteurs voient dans le Mars de Mandeure « un de ces échos provinciaux » (p. 136) le plus proche et le plus précis de l’original romain. Mais, en l’absence d’autres éléments, il est difficile de conclure formellement à une réplique de type Mars Vltor.

54

La deuxième partie de l’ouvrage rassemble six articles autour de la thématique « Voir les dieux, penser le divin ». D. Steiner (« From the Demonic to the Divine: Cauldrons, Choral Dancers and Encounters with the Gods », p. 153-174) examine la célèbre amphore proto-attique décorée vers 670/50 av. J.-C. par le peintre Polyphème, communément appelée Amphore d’Éleusis, qui fournit la première représentation connue de la Gorgone associée au mythe de Persée. Elle reproduit notamment l’épisode de la fuite du héros après la décapitation de Méduse, poursuivi par ses sœurs et protégé par Athéna. Les têtes des deux sœurs, qui sont en train d’exécuter une danse, révèlent une originalité singulière, loin des faces gorgonéennes canoniques de l’époque archaïque au caractère mi-léonin, mi-humanisé. Elles prennent la forme de chaudrons orientalisants à protomés, qui leur donnent un aspect démoniaque et terrifiant. Cette amphore est l’occasion pour l’auteur d’aborder des sujets aussi variés que les scènes de danse, les chaudrons en bronze consacrés comme offrandes dans les sanctuaires grecs depuis le viiie siècle av. J.-C., et qui servent également à figurer les gorgones, mais aussi le son émis par ces récipients. Selon elle, en incluant dans le décor des thèmes et des objets rituels immédiatement identifiables, l’artiste met en scène une triple rencontre avec le surnaturel et le divin, conçu ici à la fois comme redoutable et bienfaisant. Plus généralement, elle voit dans ces gorgones à tête de chaudrons un moyen pour le peintre d’acculturer l’étranger, menaçant et étrange, en l’intégrant dans le cercle des mythes et des pratiques rituelles grecs.

55

Y. Volokhine étudie la visibilité et l’accessibilité du divin en contexte égyptien (« Remarques sur la vénération des reliefs au chevet des temples en Égypte ancienne : visibilité et accessibilité du divin », p. 175-194). Différents témoignages montrent que « voir la divinité », et plus spécifiquement son visage, est un besoin fondamental des Égyptiens et un moyen de nouer une relation avec elle. Or, ce besoin est contrarié par la nature même du temple qui dissimule à l’intérieur du naos la statue du dieu aux yeux des non initiés, et réserve sa vision à quelques acteurs privilégiés. Les cortèges pendant lesquels il est possible de contempler la statue de culte sont une manière très occasionnelle de réduire la distance entre les fidèles et la divinité. Mais cette distance est encore réduite, et de façon permanente cette fois, grâce aux reliefs cultuels situés au chevet des temples égyptiens. Certains d’entre eux, d’époque gréco-romaine, ont reçu un traitement particulier : l’objectif est de transformer une image plane en statue de culte virtuelle. Cet article illustre brillamment cette mise en valeur des images divines, comblant du reste la carence des études scientifiques sur le sujet.

56

V. Huet et S. Wyler traitent des « Associations de dieux en images dans les laraires de Pompéi » (p. 195-221), à partir d’un corpus constitué de statuettes et de décors peints. Le choix du cadre géographique s’explique par le fait que les cités du Vésuve sont un terrain propice à l’étude des laraires multiples. L’examen se fait en deux temps. D’abord, l’organisation spatiale et fonctionnelle des maisons à laraires multiples et l’association des divinités représentées sont étudiées à travers les exemples de la maison des Amours dorés et de la maison du Ménandre. Il s’agit de comprendre les processus régissant cette association et les modalités de duplication des sacraria. Ces deux exemples permettent d’entrevoir la complémentarité et la collaboration des divinités protectrices de la maison, avec leur spécialisation et leur mode d’action spécifique, mais aussi l’intégration des images des laraires dans l’ensemble du programme décoratif domestique. Ensuite, il ressort de l’étude des images représentant Dionysos/Liber, qui tient à Pompéi une place privilégiée dans les sphères publiques et privées, et de celles des membres de son thiase, que ces derniers sont fréquemment attestés, contrairement au dieu, parmi les statuettes mises au jour dans les laraires pompéiens. On est en présence d’un phénomène de substitution métonymique, qui permet à un membre du thiase de représenter son dieu. Inversement, Dionysos – et non les membres de son thiase – est particulièrement bien représenté dans les décors peints des cités du Vésuve, souvent en association avec des divinités liées à l’abondance et aux bonnes affaires. L’analyse de ces peintures permet de mesurer la variété iconographique, qui reste la plus forte dans les espaces liés à la production, la transformation, la commercialisation et la consommation de vin, fait largement explicable par l’importance des vignes situées sur les pentes du volcan.

57

L’article de C. Michel D’Annoville (« Penser les images des dieux païens au tournant du iiie siècle. Les réflexions d’Arnobe sur les statues divines [Contre les Gentils, VI, 8-26] », p. 223-240) présente les réflexions d’Arnobe sur les statues divines consignées dans l’avant-dernier chapitre de son ouvrage condamnant les pratiques païennes, le chapitre VI du Contre les Gentils, écrit au tournant du iiie siècle apr. J.-C. Les propos d’Arnobe sont intéressants dans la mesure où ils permettent de saisir la perception chrétienne de l’image des dieux et de préciser la place des statues dans le culte traditionnel aux iiie et ive siècles apr. J.-C. en Afrique romaine. L’originalité de la critique du rhéteur réside dans sa manière de décortiquer l’image sacrée, en distinguant l’aspect matériel de la valeur sacrée. Les statues divines sont considérées comme de simples objets inertes dépourvus de toute capacité d’intervention, même nuisible. L’autre intérêt de cet article réside dans le fait que les écrits d’Arnobe renseignent sur les conceptions des philosophes de son temps concernant les statues divines : certains considèrent que la statue est une représentation du divin en soi, tandis que d’autres y voient un simple symbole, mais capable de fonctionner comme un intermédiaire efficace entre l’homme et la divinité. Quoi qu’il en soit, l’un ou l’autre point de vue implique que la statue remplit toujours une fonction importante dans la vie religieuse au iiie siècle apr. J.-C., approche que refuse précisément Arnobe.

58

À partir d’exemples de vases appartenant à une série apulienne datée de la seconde moitié du ive siècle av. J.-C. et décorée par le peintre de Darius et ses collaborateurs, Th. Morard (« La double motivation. L’emprise d’Homère et d’Euripide sur l’imagerie de Grande Grèce », p. 241-268) étudie la superposition des bandeaux divins et humains dans la céramique de Grande Grèce. Ce type de composition, où les dieux sont représentés en assemblée dans le registre supérieur, tandis que les acteurs du mythe sont réunis dans le registre inférieur, est tout à fait original, et s’oppose à l’imagerie attique classique, et grecque en général, qui montre les dieux et les mortels opérant, indépendamment de leurs différences, sur un même plan. Le fait de répartir l’action en deux bandeaux témoigne de l’existence de deux niveaux de décision – divin et humain – à la fois indépendants et parallèles, ce que l’auteur nomme la « double motivation ». Ce concept, défini par R. Shaerer et A. Lesky [2][2]  R. Shaerer, L’homme antique et la structure du monde..., apparaît comme une constante dans la littérature antique à partir d’Homère. Cette contribution, et c’est là tout son intérêt, est une profonde remise en cause de la méthode d’interprétation – ayant cours depuis les premiers commentateurs modernes – fondée sur les liens supposés entre représentation figurée et théâtre antique. L’auteur rappelle à juste titre que l’image possède son langage propre ; son analyse ne peut et ne doit par conséquent pas être subordonnée au texte.

59

Cette deuxième partie s’achève sur la contribution de J. Mylonopoulos (« Simplicity and Elaboration in the Visual Construction of the Divine in Ancient Greece », p. 269-291). L’auteur aborde la question de la coexistence de la simplification et de la sophistication dans la représentation du divin en Grèce ancienne. À chaque période, et plus particulièrement à la fin de l’époque classique où l’exagération visuelle atteint son paroxysme, des voix se sont élevées contre les représentations ostentatoires des dieux, pour exiger un retour à l’art archaïque, dont la simplicité et l’ancienneté confèrent à l’objet une sorte d’« aura de sainteté » (« aura of sanctity », p. 280). Inversement, le retour à des statues plus sobres, et plus « humaines », a aussi suscité de vives critiques de plusieurs auteurs, qui ne voient en elles que des « jouets » privant les images divines de leur grandeur et de leur dignité naturelle. J. Mylonopoulos conclut son article par une réflexion sur l’aniconisme, littéralement l’absence d’images, comme forme extrême de simplicité, sans pour autant adhérer aux théories établissant le caractère primitif de ce type de construction visuelle. Au final, son étude démontre pleinement que « simplicité » et « élaboration » ne sont pas des valeurs fixes et absolues, mais sont constamment redéfinies en fonction de l’époque et de la perception du spectateur.

60

Enfin, quatre articles composent la dernière partie consacrée aux « Effigies éphémères ». Le terme « éphémère » ne renvoie pas exclusivement à la nature périssable des images divines, appelées à disparaître ou à être remplacées périodiquement (cf. les articles de L. Coulon et de P. Stewart). Comme le montrent F. Frontisi-Ducroux et S. Estienne, il se rapporte aussi à des effigies uniques utilisées – et réutilisées – pour une durée déterminée, dans le temps du rituel.

61

L. Coulon (« Du périssable au cyclique : les effigies annuelles d’Osiris », p. 295-318) souligne la singularité, au sein de la statuaire égyptienne, des statuettes d’Osiris fabriquées annuellement lors des fêtes en l’honneur du dieu, et dont l’utilisation est strictement limitée dans le temps. L’analyse des fonctions et des modalités de fabrication et de destruction des figurines osiriennes permet néanmoins de démontrer que leur caractère éphémère est relatif, puisqu’elles sont recréées dans un processus cyclique supposé durer éternellement. Comme le conclut l’auteur, « à côté des statues faites pour demeurer dans le temple, les effigies d’Osiris incarnent une matérialisation alternative du durable » (p. 318).

62

Dans son article « “Images” de Dionysos ? Le dieu masque et son phallos » (p. 319-335), F. Frontisi-Ducroux met en perspective deux éléments caractéristiques du culte dionysien – le masque et le phallos –, dont l’étude, réalisée à l’aune de la thématique « Construire le divin en images », offre une occasion de redonner la priorité aux dossiers iconographiques. Son examen se fonde notamment sur des vases attiques du ve siècle av. J.-C. sur lesquels sont représentés des masques de Dionysos fixés sur des colonnes, le tout figurant des mannequins, dans le but de déterminer le rapport existant avec les pratiques cultuelles. La mise en série permet la reconstitution du déroulement d’une construction rituelle mettant en évidence le caractère provisoire de ce type d’effigies divines, dont l’assemblage et l’utilisation s’opèrent dans le temps du rituel. C’est donc le mannequin qui est éphémère car, une fois démonté, le masque, dont la centralité dans le rite est manifeste, est conservé pour être réutilisé. Si le mannequin du masque au pilier est une forme spécifique de figuration du dieu (prosopon), fonctionnant à l’instar d’une statue qui rend visible sa présence aux fidèles, en revanche, les agalmata en forme de phallos, également mentionnées dans les sources littéraires et épigraphiques (cf. les inscriptions de Délos), ne peuvent être qualifiées d’images divines ; ce sont uniquement des accessoires majeurs du cultes, des offrandes éphémères destinées à réjouir le dieu.

63

L’étude de S. Estienne « Aurea pompa venit. Présences divines dans les processions romaines » (p. 337-349) est consacrée à la question de la construction du divin à l’œuvre dans la temporalité spécifique des rituels de procession du monde romain, qui fonctionnent comme des lieux de mise en scène du divin. L’examen des témoignages littéraires permet de caractériser les différents éléments structurants les grandes pompae, et de souligner la place très spécifique occupée par les divinités dans le cortège. L’auteur souligne le caractère dynamique et éphémère de ces processions, structurées autour de « l’épiphanie fugace des puissances divines » (p. 349). Or, ce sont surtout les émotions du public provoquées par le déploiement d’un apparat inhabituel ou, autrement dit, l’expérience du divin qui apparaît éphémère, et non la statue de la divinité qui est conservée jusqu’au prochain cortège.

64

Après un long détour par les pratiques religieuses de l’Inde moderne, P. Stewart (« Ephemerality in Roman Votive Images », p. 351-360) s’intéresse aux images votives éphémères dans le monde romain, et plus particulièrement aux offrandes de type pinax supportant une représentation figurée. Notre connaissance de leur nature et de leur fonction se fonde principalement sur les sources littéraires et iconographiques (peintures votives, mosaïques). La nature éphémère de ces tableaux votifs laissés par les fidèles procède du caractère périssable des matériaux utilisés pour leur fabrication (bois, argile). À ce sujet, l’auteur rappelle que c’est le don qui importe, même modeste, et non sa préservation dans le long terme. L’article s’achève par une rapide réflexion sur une autre catégorie d’offrandes, les reliefs votifs qui, s’ils s’opposent aux pinakès par leur caractère durable et monumental, présentent toutefois de nombreux points communs, notamment dans la manière de représenter les dieux, inspirée des statues de culte.

65

Ce rapide survol des différentes communications a pour seul mérite de montrer la grande diversité et la grande richesse des approches. Un des intérêts de ce volume est en effet la réunion de différents spécialistes tant de l’image et de son contexte archéologique que de religions anciennes en Égypte, en Grèce et à Rome. De nombreux aspects précis intéresseront plus particulièrement les historiens de la religion antique, mais il semble surtout que ces actes, et plus généralement la série de colloques organisés par le programme Figura, ouvrent de nouvelles perspectives de recherches. L’image telle qu’elle apparaît dans les contextes variés des sociétés antiques est révélatrice de la complexité des relations qui existent avec les pratiques cultuelles et religieuses : elle n’a pas pour fonction première d’expliciter un texte, un mythe, un rite ; elle traduit bien plutôt une construction spécifique, une vision particulière qui, avec son propre langage, témoigne d’une conception religieuse bien plus globale que le seul événement ou la divinité auxquels elle se rapporte. Et c’est à ce titre qu’elles méritent toute l’attention des chercheurs. Finalement, les seize contributions de cet ouvrage, très bien annotées et illustrées, constituent indéniablement une étape majeure dans leur exploration.

66

Émilie Piguet

Université de Bourgogne–Franche-Comté – ISTA EA 4011

La place de la femme en Hispanie romaine

[S. Medina Quintana, Mujeres y economía en la Hispania romana. Oficios, riqueza y promoción social, Oviedo, 2014, 260 p. ISBN 978-84-8053-771-1 – 18 euros]

67

La presente monografía nace como adaptación de una tesis doctoral que la autora defendiera un 11 de junio de 2012 en la facultad de Filosofía y Letras de la Universidad de Oviedo y en la que, al igual que aquella in extenso, se pretende demostrar, bajo una perspectiva eminentemente social pero que no rechaza asimismo las fecundas aportaciones de la historia cultural, la importancia económica que tuvieron las mujeres en la sociedad hispano-romana durante los tres primeros siglos de nuestra Era. Si bien esta obra, en un inicio, pretendía explicar la realidad del trabajo femenino en las provincias occidentales del Imperio, las necesidades prácticas derivadas de la realización de una tesis doctoral obligaron a la autora a acotar tanto especial como cronológicamente su investigación, hasta situarla en la Hispania altoimperial.

68

Tras una sentido prólogo a la obra de Silvia Medina por parte de su directora de tesis, Rosa M.ª Cid López, las primeras palabras de esta joven investigadora, en la actualidad en la Universidad de Córdoba, se dedican a llamar la atención sobre el hecho de que el protagonismo de las mujeres que habitaron los territorios hispanos durante el Imperio había sido negado, silenciado o, simplemente, ignorado por la historiografía hasta fechas muy recientes. Nuestra autora, yendo más allá de aquellas primeras investigaciones dentro de la Historia de las Mujeres que centraban únicamente su atención en las figuras más poderosas dentro de ese colectivo, estima del mayor interés incluir dentro de su análisis a toda clase de mujeres. De este modo, tanto libres como esclavas, humildes y aristócratas, tienen cabida en este trabajo, y ello gracias a un manejo adecuado de diversos materiales entre los cuales se destaca el valor de la epigrafía por la importancia que ha tenido para la elaboración de esta monografía. Silvia Medina demuestra, tanto en sus reflexiones sobre las ventajas y los inconvenientes de esta disciplina como en sus disquisiciones acerca de conceptos como “economía” y “trabajo”, la honda cimentación metodológica que suele caracterizar sus trabajos. Tal vez sean estas agudas reflexiones, junto a las expuestas en el próximo epígrafe y sin ánimo de desmerecer el resto de la obra, la parte más lúcida y de mayor aprovechamiento de la misma.

69

Tras la introducción, el siguiente capítulo, denominado “El trabajo de las mujeres. Reflexiones sobre género y economía”, se orienta a visibilizar el trabajo femenino a lo largo de la historia. Frente a una corriente de pensamiento, todavía en boga, que limita las “actividades productivas” a aquéllas que son remuneradas, Silvia Medina, siguiendo los postulados de la arqueología feminista más reciente, defiende también la consideración como “trabajo” de unas “actividades de mantenimiento y cuidados” que, por el contrario, no suelen ser remuneradas. Siguiendo esta perspectiva, es evidente que las mujeres de toda época y lugar siempre estuvieron ligadas a algún tipo de trabajo productivo, conllevara o no éste contraprestación económica e independientemente de dónde tuviera lugar, si en el interior de las viviendas o fuera de ellas. Como muy bien se recuerda a continuación, aunque el ideal femenino pasaba por la “domesticidad” de la mujer, el trabajo era, para la mayoría, absolutamente necesario. También tienen cabida, en este capítulo, interesantes interrogantes que, lamentablemente, no han obtenido respuesta; entre los mismos, merece especial atención aquél que se cuestiona sobre el grado de interiorización que el “ideal” de la matrona romana tuvo en las mujeres de otros estratos sociales. ¿Gozó este modelo –reflexiona Silvia Medina– del mismo éxito entre las romanas que el que tendría el estereotipo del “ángel del hogar” en el siglo xix (p. 37).

70

Más adelante, dentro de este mismo capítulo, la autora se centra en temas tan relevantes como la (ambivalente) consideración social del trabajo en el mundo antiguo, que varía evidentemente tanto en función del estatus y la condición jurídica –libre o esclava– del individuo que lo ejerce como en función de su sexo; en este sentido, se hace notar que mientras autores como Columela y Cicerón desprecian el trabajo femenino fuera de casa, éstos y otros moralistas romanos ensalzan la imagen de la “mujer industriosa”, siempre afanada en alguna tarea. También, apoyándose en distintas fuentes epigráficas, se demuestra la efectiva existencia de unos vínculos familiares entre personas de población servil que eran sistemáticamente negados por una legislación que no atribuía a los esclavos ni el ius matrimonii ni la capacidad de formar una familia propiamente dicha.

71

Una vez culminadas estas reflexiones metodológicas, la autora ve llegado el momento de entrar, propiamente hablando, en el objeto central de estudio de su monografía. En este sentido, el tercer capítulo de la obra reseñada (“Trabajo femenino y oficios en la Hispania romana”) ofrece, en su mayoría a través de documentos epigráficos, una vivaz panorámica de las actividades laborales desarrolladas por las mujeres hispanorromanas tanto en el campo como en la ciudad. Entre las actividades “rústicas” se destacan las llevadas a cabo por las uilicae –virtuales sustitutas de las matronae que antiguamente vivían en el campo, al menos en el ideal reflejado por los agrónomos latinos en sus obras–, pero también las desarrolladas por campesinas y esclavas, mucho más importantes numéricamente hablando pero asimismo mucho más difíciles de rastrear; en la ciudad, por el contrario, las fuentes epigráficas, literarias y jurídicas nos hablan de la presencia de taberneras, posaderas, ornatrices (peluqueras), artesanas y mujeres dedicadas al mundo del espectáculo; a continuación, la autora hace alusión a diversos ejemplos de unos “trabajos de mantenimiento y cuidados” que, obviamente, habían de tener lugar tanto en el campo como en la ciudad debido a que resultaban absolutamente necesarios con independencia del concreto marco espacial en el que se realizasen; en este sentido, medicae, obstetrices (si bien existe una viva discusión historiográfica entre quienes tienden a equiparar ambos trabajos y quienes les otorgan cierta singularidad), y paedagogae se mezclan con otros oficios como los desempeñados por nutrices y las que me atrevo a agrupar, para simplificar, como “trabajadoras del textil”. Por último, también las actividades mineras desarrolladas por las mujeres en el mundo romano encuentran aquí su lugar, pues existen testimonios de todo tipo que nos las sitúan en las minas o en sus proximidades.

72

La autora comienza el cuarto capítulo de su obra, titulado “El poder económico de las mujeres, propiedades y negocios”, realizando un breve recorrido por instituciones tan importantes en el mundo romano como la patria potestas, la dote y la tutela muliebrum, cuyo conocimiento nos permite lograr una mejor comprensión de algunas de las limitaciones de la sociedad romana, en general, y de las mujeres insertas en su seno, en particular. Sin embargo, como se afirma en este estudio, hemos de tener en cuenta en todo momento que el Derecho es una realidad cambiante y que la situación del colectivo femenino mejorará en época tardorrepublicana y altoimperial; en este sentido, si bien en una primera etapa observamos que las mujeres sólo podían ser instituidas herederas, al menos algunas pudieron acabar legando libremente sus bienes (entiéndase, sin intervención de su tutor) a partir de que una ley promulgada por Augusto instituyera el llamado ius trium liberorum, que “premiaba” de este modo a las mujeres libres que dieran a luz tres o más hijos (o cuatro, si se trataba de libertas).

73

À continuación, Silvia Medina pasa a analizar las relaciones entre dominae y seruae, incidiendo especialmente en la consideración jurídica del colectivo esclavo como simples bienes de compra-venta. Sin embargo, estos vínculos no fueron de absoluta dominación, al menos si se atiende a numerosos epígrafes recogidos por la autora en los que se demuestra tanto el dolor de los amos por la muerte de sus esclavos como, más frecuentemente, manifestaciones de duelo por parte de estos últimos a la muerte de un amo o ama particularmente benévolo. Lo apenas dicho es también perceptible en las inscripciones dedicadas por algunos libertos a sus patrones y viceversa. Pero las hispanorromanas, continúa nuestra autora, no sólo fueron propietarias de esclavos y esclavas, sino que también accedieron a la propiedad de la tierra. Aunque los testimonios literarios y epigráficos sólo hacen referencia a las más ricas, es de sentido común proponer también la existencia de pequeñas poseedoras de tierras.

74

Seguidamente, se analiza el papel desempeñado por las hispanorromanas en los negocios, haciendo especial hincapié en aquellas relacionadas con el comercio del aceite, bien en forma de propietarias de fundi, bien como propietarias de figliniae (talleres de producción de ánforas olearias) o como diffusores olearii. De un análisis minucioso del material epigráfico disponible la autora concluye que la endogamia entre importantes familias productoras de aceite era una constante, al menos en la Bética. Pero las mujeres hispanas no sólo limitaron sus actividades al aceite, pues también se ha documentado su participación en otros negocios como la explotación de canteras (de arcilla y mármol) o la dirección de talleres textiles, de fabricación de ladrillos, vidrios y esculturas. El capítulo finaliza estableciendo que existen al menos dos casos de mujeres hispanas que actuaron como patronae de ciertos collegia profesionales, aunque no se pronuncia su autora sobre si esos collegia estaban integrados únicamente por hombres o, por el contrario, eran asociaciones mixtas en las que también tenían cabida las mujeres.

75

El último capítulo del libro (“Promoción social y participación pública de las mujeres hispanas”), que comienza destacando la existencia de una cierta permeabilidad en la sociedad romana, analiza el papel que jugaron las ciudadanas romanas en la vida pública de la Hispania de los tres primeros siglos de nuestra Era. Tras hacer hincapié en su papel de “meras transmisoras” de los derechos ligados a la ciudadanía, la autora pasa a recordar el ideal de la matrona uniuira, lanifica, domiseda y pia para presentarnos, a continuación, el único ámbito de participación pública accesible para las ciudadanas romanas: el sacerdocio. En este sentido, la presencia de flaminicae queda atestiguada por numerosas inscripciones que, halladas en distintos lugares de la geografía peninsular, nos muestran a unas mujeres que no dudan en hacer gala tanto de su posición social como de su elevada capacidad económica. À continuación, se analiza el evergetismo femenino haciendo hincapié tanto en su importancia para la sociedad romana como en el valor “ejemplar” de estas mujeres en el seno de sus respectivas comunidades; entre los epígrafes hispanos que ilustran este particular, destacan el de Iunia Rustica, que además de erigir estatuas y de reparar o construir ciertos edificios en su ciudad, asumió los uectigalia publica, un hecho sin precedentes en el Occidente romano, según la autora (p. 181), y el de Fabia Hadrianilla, creadora de una fundación alimentaria para niños y niñas nacidos libres en la que, paradójicamente, son estas últimas las más beneficiadas (p. 185). La extraordinaria promoción social de Acilia Plecusa, que de simple esclava pasó a erigirse en una de las mujeres más relevantes de su ciudad, y de otras antiguas esclavas es objeto de un apartado independiente, pues sus casos evidencian a la perfección las posibilidades de ascenso que tuvieron algunas mujeres dentro de la jerarquía de la sociedad romana de su tiempo.

76

Esta imagen de mujeres ricas y, hasta cierto punto, económicamente independientes, queda matizada, en el ámbito público, mediante su adecuación al modelo de domesticidad imperante. El apartado final de este capítulo, en consecuencia, está dedicado a demostrar cómo estas mujeres se representan epigráficamente como perfectas exponentes de las tradicionales virtudes matronales, que tienen en la familia uno de sus pilares fundamentales; por ello, la acuñación del término “matronazgo” se muestra especialmente útil para definir la realidad de unas mujeres que, a la vez que buscan fomentar su propio prestigio mediante el ejercicio actividades evergéticas, no dudan en asociarse públicamente a sus maridos e hijos para ayudarles en sus carreras políticas. Como afirma la propia Silvia Medina: “las benefactoras [evergetas] presentan una doble maternidad: son madres de su descendencia y madres de la propia ciudad” (p. 209). La presente monografía se cierra con unas conclusiones generales que, prácticamente, se limitan a condensar lo dicho en las páginas precedentes.

77

Por todo lo apenas dicho, nos encontramos ante una valiosa aportación que destaca tanto por su novedosa temática como por la variedad de fuentes consultadas, de las cuales se ha extraído abundantes y pertinentes reflexiones; la autora demuestra tener una poco común honradez intelectual, la cual le lleva a reconocer, sin enmascaramientos de ningún tipo, cuáles son tanto los puntos débiles de su trabajo como aquellas teorías que no se atreve a apoyar con mayor contundencia debido a la ausencia de testimonios suficientes o debido a la contradicción entre los mismos. Difícilmente una metodología tan rigurosa como la que aquí se muestra habría sido posible sin un buen conocimiento de los avances de la investigación histórica en los últimos años.

78

Por ello, obras como esta se insertan en una saludable dinámica historiográfica que tiende a visibilizar, tras un largo periodo de oscurantismo, el relevante papel desempeñado por las mujeres en la historia; este tipo de aportaciones, en definitiva, resultan esenciales tanto para renovar nuestra disciplina como para ponerla en contacto con unas aspiraciones sociales que, más que nunca, deben basarse en la igualdad. Y no cabe duda de que libros como éste contribuyen a la consecución de tan elevado ideal.

79

Borja Mendez Santiago

Universidad de Oviedo

Affranchis en Hispanie romaine

[Liborio Hernández Guerra, Los libertos de la Hispania Romana. Situación jurídica, promoción social y modos de vida, Salamanca, 2013, 206 p. ISBN 978-84-9012-249-5 – 14 euros]

80

Il presente libro ha l’obiettivo di analizzare la figura del liberto nella società ispano-romana in un arco cronologico che va dalla Repubblica sino alla fine del iii sec. d.C. attraverso le fonti letterarie ed epigrafiche. Si tratta di un argomento molto vasto, che dispone di una ricca bibliografia e di questo l’autore si mostra cosciente (Introducción, p. 15).

81

Con il termine libertus si intende lo schiavo affrancato in virtù dell’atto della manomissione; i liberti andavano incontro ad una serie di svantaggi di natura legale oggetto di studio di numerosi specialisti di storia economica e sociale dell’antichità. Da questo punto di vista il problema cruciale dei liberti rimaneva quello dell’integrazione nella società dei cittadini propriamente detti, anche se alcuni di essi riuscivano poi ad acquisire i privilegi dei cives romani e ad occupare una posizione sociale di una certa importanza, grazie al matrimonio. I liberti ispanici sembrano formare, in generale, un gruppo molto vasto e comunque in media ben integrato nel sistema ispano-romano nell’arco temporale di cui si occupa lo studio di Liborio Hernández Guerra.

82

Dopo un breve prologo (p. 13-14) e l’introduzione (p. 15-18) il libro è suddiviso in quattro capitoli (p. 19-176), a cui fanno seguito le conclusioni (p. 177-178), la bibliografia generale (p. 179-188), le abbreviazioni (p. 189-190) e gli indici, rispettivamente uno onomatisco (p. 191-204) ed uno geografico (p. 205-206).

83

Per ammissione dello stesso autore il libro si divide in quattro parti, evidentemente corrispondenti ai quattro capitoli cui si accennava. Il primo capitolo (La situación jurídica y el estado personal de los libertos hispanos, p. 19-50) riguarda la condizione giuridica e la situazione personale dei liberti di Spagna sino al 212 d.C., l’anno in cui l’impertore Caracalla concesse con la Constitutio Antonini la cittadinanza romana a tutti gli abitanti dell’impero. Si tratta di un’analisi che l’autore effettua soprattutto grazie alle fonti epigrafiche, talvolta soggette ad una necessaria selezione, a causa della loro abbondanza.

84

Come si diceva, un liberto è tale allorché su di lui si compie il processo di manumissio, tecnicamente l’atto legale volontario attraverso il quale il dominus concedeva la libertà al suo servo. La legislazione romana regolava la manomissione secondo le disposizioni del diritto privato. Per quanto riguarda i liberti ispanici, essi sembrano connettersi ad un contesto urbano connotato da grande attivismo di natura socio-economica. Sin dal periodo repubblicano cominciano le proiezioni degli Italici verso la penisola iberica, che presentano un grado di intensità e ripartizione regionale che è difficile da determinare in virtù dell’insufficienza delle informazioni trasmesse dalle fonti. È evidente, tuttavia, che la maggioranza dei liberti era legata agli italici che giungevano in Spagna per dedicarsi ad attività legate al commercio o allo sfruttamento delle miniere (attività testimoniata dalle fonti epigrafiche per la regione Tarraconensis o ancora per la città di Carthago Nova, p. 26-7).

85

Il secondo capitolo (La situacion social y economica de los libertos privados, p. 51-96) si focalizza sul grado di integrazione sociale ed economica dei liberti ispanici.

86

L’autore analizza il ruolo del liberto in relazione a diverse attività produttive; in generale le iscrizioni attestano raramente la presenza di donne nel mondo del lavoro, di qualunque tipo esso sia, “que demuestra el prejudicio de que la mujer no trabaja, sino que debe de realizar las labores de la casa” (p. 62); ma non bisogna trascurare il ruolo di collaborazione che le stesse, in virtù della loro esperienza, fornivano. Le fonti archeologiche ed epigrafiche, e in minor misura quelle letterarie, testimoniano lo svolgimento di attività lavorative concentrate per lo più in ambito urbano, per le quali rilievi monumentali forniscono preziosa testimonianza. Sono attività di tipo agricolo, come la lavorazione dell’olio, del vino, dell’aglio o ancora della salagione; per queste attività, centrale è il ruolo della Tarraconenis e della Betica, soprattutto per la produzione e il commercio del vino, notizia d’altra parte confermata da Strabone (III, 3, 6). Particolarmente interessante è la questione dell’industria della salagione, come testimonia un’iscrizione proveniente da Malaca (CIL II 1971), datata al 144 d.C., in cui si legge di un liberto P. Clodius Athenio che in un altro documento epigrafico proveniente da Roma compare quale negotians salsarius. Questo liberto non era un salsarius vero e proprio, ma grazie al suo matrimonio con Lollia Marciana riuscì ad entrare in contatto con gli ambienti aristocratici della città di Malaca, i quali erano legati all’industria della salagione. D’altra parte i liberti ispanici erano impegnati anche in altri tipi di attività come l’artigianato, la lavorazione del marmo, o come si è già accennato nelle attività minerarie. Interessante è senz’altro il settore della lavorazione dei metalli: in questo senso fornisce una testimonianza la diffusione in alcuni documenti epigrafici del nomen Argentarius.

87

Nella terza parte (La promoción social y política de los libertos imperiales, publicos y augustales hispanos, p. 97-138), l’autore si chiede se la promozione sociale e politica degli imperiali, sia pubblici che augustali, portò alla formazione di un gruppo specifico di liberti. Si tratta dell’ordo libertorum et servorum principis, composto dai liberti e dai loro discendenti. Quelli legati alla familia Caesaris formarono una vera e propria élite il cui compito era quello di controllare tutte le attività della casa imperiale. Essi poterono cosi accedere ad una nuova dimensione pubblica e sociale che permise loro di occupare dei posti prima inaccessibili. La prosopografia è uno strumento prezioso per ottenere informazioni su questo gruppo sociale: si ricordano così i nomina Ulpii, Aelii, Aurelii, Septimii, in maggior parte diffusi nel i e agli inizi del ii secolo d.C. In questo periodo si assiste allo sviluppo della burocrazia imperiale e all’impiego dei liberti al suo interno, in special modo sotto gli Antonini ed i Severi, anche se le origini di questo fenomeno sono senz’altro rintracciabili già dal principato di Tiberio. Gli Augusti Liberti ispanici occupavano in generale cariche di media o modesta importanza, comunque legate al funzionamento dell’amministrazione provinciale; sono figure che dipendono direttamente dall’imperatore, che decidevano l’assegnazione delle cariche, la durata e la cessazione dell’ufficio. Molte erano le mansioni specifiche che riguardavano il liberto imperiale; alcuni erano designati procuratores metallorum, vale a dire coloro che avevano il compito di dirigere le miniere in corso di sfruttamento per conto dello stato. Questi procuratores erano di origine per lo più orientale o greca: a Villalis (CIL II 2552) è attestato un Hermes augustor(um) lib(erti) al tempo dell’imperatore Marco Aurelio; nella stessa città (CIL II 2556) al tempo di Marco Aurelio e Lucio Vero ritroviamo un procurator di nome Zoilo.

88

I liberti pubblici erano invece quegli schiavi che erano stati sottoposti al processo della manumissio in cui il patronus non era rappresentato da un singolo uomo, bensì da una collettività, in generale una città, collegia, province o gruppi religiosi. Si tratta di una condizione che era considerata di privilegio all’interno della comunità servile, grazie alla maggiore possibilità, rispetto ai liberti privati, di avere una disponibilità economica e finanziaria. L’autore riporta casi interessanti legati a liberti pubblici provenienti dalla Betica, dalla Lusitania o ancora dalla Tarraconensis (p. 112-114).

89

L’epigrafia latina ispano-romana fa inoltre riferimento ai cosiddetti augustales, un’etichetta che include una gamma ampia ed eterogenea di incarichi (p. 118-121). Gli augustali potevano occupare alcune cariche nell’amministrazione municipale: preparavano spettacoli pubblici, sovrintendevano alla costruzioni di templi, e si interessavano alle commissioni di statue. Era una carica che costituiva un veicolo di promozione e di integrazione sociale: questi liberti rappresentavano e coltivavano gli interessi dei loro antichi padroni un po’ in tutte le città della Spagna, in particolare nelle zone costiere, mentre nelle aree interne le società restavano in generale più chiuse e legate al potere delle aristocrazie locali, dove la vita municipale non contemplava questo tipo di figure ad eccezione del caso di Barcino.

90

La quarta parte (Las creencias de los libertos hispanos, p. 139-176) si concentra invece sul mondo religioso dei liberti, sia nei culti pubblici che nelle forme più legate alla sfera della loro intimità personale. L’ambito religioso fu senz’altro quello in cui i liberti ebbero più opportunità per dar seguito alle loro velleità di protagonismo in virtù degli aspetti socio-economici connessi agli atti cultuali. I liberti restavano in generale nell’alveo della religiosità greco-romana anche se i culti orientali, al di là del conservatorismo connesso a certi ambienti, col passare dei secoli si insinuarono nella società romana, e quindi anche presso i liberti. Le fonti epigrafiche concernente i liberti, siano essi imperiali, pubblici, augustales o privati è ben ampia: lo studio dei formulari votivi presenta alcune particolarità, come dimostra la formula più impiegata nella penisola iberica (p. 139): v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito). Frequenti sono le attestazioni di una variante standardizzata v(otum) s(olvit) l(ibens) a(nimo). La stessa documentazione testimonia una buona integrazione dei liberti nel mondo della religiosità romana urbana di Spagna, come nel caso di altari dedicati a divinità indigeno-romane: questi ultimi provano la frequenza con cui i liberti ispanici si legavano a divinità romane. Le dediche dei liberti pubblici sono per lo più rivolte a Giove e, tuttavia, in base alle categorie dei liberti prese in esame si assiste ad un ampio spettro cultuale, sia che riguardi le divinità tradizionali del pantheon greco-romano, sia che sia rivolto alla astrazioni divine o ancora alle divinità indigene. Interessante è il caso della Fides Publica di Barcino (CIL II 4497), venerata per aver investito augustale tale C. Publicius Melissus, ob honorem seviratus, onorato dalla sua città ut causas utilitatesque fideliter et constanter defensas perché doveva assumere la carica di actor, esercitando la funzione evergetica. Un panorama piuttosto omogeneo dal punto di vista religioso è quello presentato dalle testimonianze che riguardano la religiosità dei liberti privati: in particolare si assiste all’emergere dell’elemento propagandistico, proprio del culto imperiale, attraverso la venerazione delle virtù astratte, caratterizzate dal titolo di augustus/a, che incarnavano le qualità ideali dell’imperatore.

91

À partire dal ii secolo d.C. anche in Spagna si assiste alla diffusione, come nel resto della parte occidentale dell’impero, di culti di origine orientale: i più diffusi e celebri restano quelli di Isis, Mitra e Cibele, anche se l’autore non dimentica altre divinità anche locali come il caso di Salaecus, probabilmente connesso con il dio Nettuno, attestato in una regione mineraria intorno a Carthago Nova (p. 175).

92

Si potrebbe sostenere che sono due gli elementi che caratterizzano il fenomeno dei liberti ispanici: in primis la connessione, piuttosto evidente, tra i liberti e i loro padroni. In secondo luogo sembra pacifica la posizione di subalternità sociale delle donne liberte, alle quali restavano minime speranze di raggiungere gli strati più elevati della gerarchia sociale. Tuttavia, le donne affrancate erano utilizzate dalla nobilitas spagnola per estendere le reti della loro influenza attraverso il matrimonio, come nel caso delle spose degli augustali.

93

In conclusione, il libro di Liborio Hernández Guerra fornisce un quadro generale dell’istituto dei liberti nella Spagna romana: la documentazione presa in considerazione permette al lettore di maturare una buona padronanza generale sull’argomento e fornisce, allo stesso tempo, i mezzi per approfondire eventuali aspetti più specifici, siano essi di carattere socio-economico o giuridico. Il lavoro rappresenta una riuscita sintesi della problematica, affrontata con un approccio globale in un orizzonte cronologico che va dall’affermazione della repubblica sino all’inizio della frantumazione dell’impero romano.

94

Nella Sudano

Université de Bourgogne–Franche-Comté – ISTA EA 4011

Femmes esclaves à Rome : interroger le passé à partir de préoccupations actuelles

[Carla Rubiera Cancelas, La esclavitud femenina en la Roma antigua. Famulae, ancillae et seruae, Oviedo, 2014, 300 p. ISBN 978-84-805-377-11 – 18 euros]

95

A priori, un título sobre la esclavitud femenina en la Roma antigua en una época en la que parece que los estudios históricos inspirados por la historiografía marxista están en plena crisis resulta, cuanto menos, desconcertante. Uno rememora los años setenta y ochenta o en el caso español, en donde siempre llega todo con retraso postal y no siempre bien asimilado, hasta los primeros noventa. Que la historiografía marxista ya no esté de moda no significa que no fuese revolucionaria y de un gran valor para la historiografía y uno rememora los Annales littéraires de l’Université de Besançon, los coloquios del GIREA, a Yvon Garlan o a G. E. M. de Ste Croix y, pese a las objeciones de Joan Scott, a la genialidad historiográfica del marxismo británico. No obstante, como todos los juicios de valor fruto de la precipitación, enseguida cae uno en la cuenta al abrir las páginas del trabajo de Carla Rubiera Cancelas, fruto de su tesis doctoral, que en él se respira un aire fresco, novedoso e inteligente sobre cómo interrogar al pasado desde las preocupaciones del presente.

96

Carla Rubiera Cancelas se ha formado en la Universidad de Oviedo bajo el magisterio de una impulsora de los estudios de género y los estudios sobre la mujer en España, Rosa Cid López, y está vinculada al grupo de investigación dirigido por la profesora Cid López “Deméter. Maternidad, género y familia”, así como a “Deméter. Asociación Asturiana de Historia de las Mujeres”. Bebiendo en aquellos paradigmas historiográficos que nos ayudan a entender y reconstruir el pasado, en la historia social o en la historia cultural, pero en especial en los estudios de historia de las mujeres y de género, la autora nos ofrece un retrato sobre la esclava como sujeto subalterno, vientre gestante y de la maternidad como arma de resistencia de la esclava, víctima de su clase social, de su alteridad, de su diferencia, de su subalternidad y del género. Conociendo muy bien las obras magistrales sobre el tema de la historiografía anterior, como la de Henri Alexandre Wallon –no por centenaria, es de 1847, menos útil–, ampliando el enfoque jurídico de trabajos clásicos como el de Vsevolod Basanoff, Partus ancillae, de 1929, aceptando con audacia el reto que formuló en 1973 Susan Treggiari en su trabajo sobre los esclavos domésticos de los Julio-Claudios al preguntar What did they do with female slaves?, y sin desatender trabajos fundamentales de Joël Le Gall, Jerzy Kolendo o, de enfoque más amplio, los de Keith R. Bradley, Natalie Kampen, Jane Gardner, el GIREA editado por Francesca Reduzzi Merola y Alfredina Storchi Marino, Sandra Joshell o Ulrike Roth, entre muchísimos otros, la autora discute y complementa con rigor y juicio crítico y hace justicia a las esclavas como a las grandes olvidadas de Roma, como las y los protagonistas del libro de Robert C. Knapp, en el que la historiadora también se inspira, y se concibe la esclavitud femenina desde la perspectiva del género y se plantea el ser y la identidad de la mujer como el del primer ser esclavizado, dentro y fuera de la institución de la esclavitud, víctima y sujeto sin voz de la historia, y todo ello –y se agradece– en ausencia de discurso victimista alguno.

97

Tras un conocimiento depurado de unas fuentes literarias elitistas, esclavistas y misóginas, la autora lleva a cabo en primer lugar un análisis de la terminología en latín para referirse a la esclava y en donde famula, ancilla, serua y ministra aparecen como denominaciones habituales. Si bien famula y ministra son términos pertenecientes al ámbito de lo sagrado, las fuentes jurídicas muestran una preferencia por el término ancilla, documentado desde el siglo iii a.C. y al que acompañan los diminutivos ancula y ancilulla¸ utilizado este último para referirse a las esclavas jóvenes. El término serua se reserva en latín para la alteridad y remite habitualmente en las fuentes a esclavas de origen extranjero o botín de guerra. El conocimiento exhaustivo de la autora sobre el asunto que nos ocupa nos revela, sin embargo, que dicho uso, habitual en las fuentes literarias, no lo es en cambio en las epigráficas, en donde la presencia del término serua es predominante para referirse a la esclava, aunque sin ligarla necesariamente a las mujeres de condición servil del ámbito doméstico.

98

En un capítulo posterior se fija la perspectiva desde la cual se enfoca el estudio de la esclavitud femenina, a saber, desde las categorías analíticas de grupo social y género, individualizando, en tanto que mujeres, a sujetos que a menudo se han diluído en los trabajos especializados en un genérico, androcéntrico y supuestamente neutro esclavos o en la categoría de análisis esclavitud, no menos androcéntrica o escorada a considerar que la esclava tan solo cumplía una función de uenter para garantizar la reproducción biológica de los uernae o que tan solo se dedicaba a las labores domésticas. El mérito sobresaliente del trabajo de Carla Rubiera Cancelas consiste en trascender muchos de los trabajos al uso que tan solo se centran en el análisis del contubernium, del senadoconsulto Claudiano y la reproducción biológica y minusvaloran o silencian el que las esclavas fuesen participantes activas del trabajo productivo. Interesante es también su análisis de la evolución de las fuentes jurídicas o de los testamentos del Digesto relativos a familias esclavas, y a partir de trabajos como los de Eva Cantarella sobre la dominica potestas y el hecho que la esclavas, en tanto que alieni iuiris –sujetos de deberes, que no así de derechos, no sujetos de derecho, pero sí objetos del derecho, como señala la autora–, fuesen víctimas de ser res o res mancipi y, por tanto, simplemente cosas, víctimas de un proceso histórico de cosificación, a las que se les negaba el matrimonio legal o conubium y cuyo abuso o violación no era por tanto vista tanto como un delito contra la persona de la esclava –subrayemos, de nuevo, cosa, animal a lo sumo, nunca persona–, como contra el derecho de propiedad de su amo. Reveladora e inteligente la definición gramsciana de la autora de la ancilla como la subalterna del subalterno, y elogiable desde un punto de vista científico, pero sobre todo moral, su voluntad de dotar a las esclavas de un espacio propio y de una voz aunque no seamos capaces de reproducir sus palabras exactas.

99

Recuperar esas voces silenciadas no sería posible si tan solo basásemos nuestra investigación en las fuentes literarias y es aquí en donde se corrobora el oficio de historiadora de Carla Rubiera Cancelas, a saber, en su uso total de las fuentes disponibles: literarias, epigráficas, arqueológicas, numismáticas, inconográficas… A través de un catálogo de imágenes de las cautivas en los trofeos y en los sarcófagos, de las trabajadoras esclavas de la ciudad de Roma o de Pompeya, o de un exhaustivo dosier documental de epigrafía sobre el trabajo de las esclavas o de su segunda naturaleza como vientres gestantes de la domus, se enhebra un discurso sobre la esclavitud, el género, la diversidad y la alteridad, categorías hermenéuticas que revelan la modernidad o postmodernidad del trabajo de la autora, que vuelve contemporáneo al pasado, pero sobre todo es aquí en donde la autora revela su buen hacer como historiadora y su deuda con sus maestros y maestras, donde mejor demuestra a través de esta sinfonía coral de fuentes primarias y secundarias que ha aprendido a tejer un texto histórico a partir de todas las evidencias o hebras disponibles en el canastillo junto al telar, en su contexto, a saber, que le ha llegado la hora de tejer, como a Penélope, nuevas tramas, a enseñar a y a aprender de tejedores y tejedoras experimentados, y de dirigir el trabajo de los historiadores e historiadoras del mañana, desdibujando las fronteras –quizás también las del género– entre el presente y el pasado y brindándonos una idea del pasado comprometida con nuestro presente.

100

Manel Garcia Sanchez

Universitat de Barcelona

Économie maritime du monde romain

[A. Marzano, Harvesting the Sea: The Exploitation of Marine Resources in the Roman Mediterranean, Oxford, 2013, 384 p., 46 illustrations en noir et blanc, ISBN 978-01-996-756-23 – 84 £ ou 150 $]

101

L’ouvrage que propose Annalisa Marzano s’inscrit dans la série des études oxfordiennes sur l’économie du monde romain. Il a pour objectif de donner un aperçu des principales activités de production liées au domaine maritime romain. L’auteur cerne leur rôle dans les économies régionales et observe leur influence globale. Le projet est ambitieux, et surtout louable puisque les spécialistes sont longtemps restés attachés à des sujets conventionnels, comme celui des activités de salage du poisson et le commerce des sauces (garum) alors que se multipliaient les découvertes et que paraissaient mille et une études spécialisées. Cette exploration dans le monde du silence est donc la bienvenue. L’historienne voyage le long des quelques 46 000 km de côte de la Méditerranée, depuis les rives de la mer Noire jusqu’au-delà des colonnes d’Hercule pour identifier, lorsque c’est possible, les installations, l’outillage particulier, les moyens spécifiques et les types d’entreprises qui contribuaient à la prospérité économique romaine.

102

L’ouvrage de plus de 300 pages est organisé en neuf chapitres thématiques.

103

Le chapitre premier (p. 1-38) définit l’importance de la pêche pour les Romains. Les considérations économiques, mais aussi affectives, pour cette activité sont mises en évidence à travers les arts et grâce à la documentation archéologique. Puisqu’aux yeux des Romains les espèces aquatiques ne sont pas, comme le souligne l’auteur, de simples produits extraits de l’eau, mais des curiosités tirées du monde des profondeurs et à ce titre, elles sont propres à stimuler les sens. On pense aux variétés curieuses dont on cherche à incorporer les qualités, telles les huîtres aux propriétés aphrodisiaques. Cet aspect non économique qui complète avantageusement celui des qualités gustatives et nutritives n’est pas abordé par l’auteur, ni d’ailleurs celui des céphalopodes (calamars, sèches), des méduses, des oursins, qui occupaient une dimension obsessive dans la pensée antique. Les fruits de mer se présentaient comme des produits chargés de symbolique. Capturés, élevés dans des bassins, ou représentés inlassablement sur des motifs de mosaïques, les fruits de mer et les poissons, parce qu’ils fascinaient, participaient de la décoration des murs et des sols des plus riches demeures. Ce sont essentiellement les caractéristiques techniques et économiques du monde marin qui ont retenu l’attention de l’auteur, et singulièrement les techniques de pêche connues à l’époque romaine. La plus notable, la pêche en haute mer (celle des espèces comme le thon) est une activité qui exige des techniques particulières, et qui nécessite un équipement spécialisé et coûteux. Seuls les plus riches peuvent acquérir ce type de matériel. Les chalutiers romains, véritables machines à écumer la mer, mais aussi les filets en lin sont inabordables pour de simples pêcheurs. C’est pourquoi il faut un accord préalable (sur le prix auquel sera livrée la future marchandise) entre les propriétaires des embarcations, ceux des filets coûteux, les chefs des opérations et l’équipage. La pêche romaine est de fait soumise à des habitudes plutôt traditionnelles, comparables à celles que l’on observe aujourd’hui encore en Sicile, en Catalogne, en Grèce et sur les côtes de la mer Noire. L’équipement, lui non plus, ne va guère évoluer jusqu’au début du xxe siècle.

104

La documentation pour cette période est très abondante. Les vestiges d’équipement et de navires qui proviennent de fouilles sous-marines ont d’ailleurs renouvelé nos connaissances. Les épaves des navires gisant sous les eaux ont apporté des informations considérables et d’un contexte fiable. En revanche, l’absence de citation de textes antiques me paraît regrettable. Les notes en bas de page renvoient certes aux sources originales, mais certains témoignages sur la pêche, comme celui, moins connu, de Manilius, un contemporain de Virgile, offrent une description particulièrement vivante de cette activité. Personne n’ayant eu l’idée de citer ce passage dans les études consacrées au sujet, je ne résiste pas au plaisir de le reproduire ici : « On fait une guerre sanglante aux poissons et à tout animal portant écailles ; on embarrasse le fond des eaux par des filets, on enchaîne en quelque sorte les flots furieux ; on arrête, on enferme dans des prisons maillées les veaux marins, qui s’y croient en sûreté comme en pleine mer ; on surprend les thons, déçus par la largeur des mailles des filets. Ce n’est pas assez de les avoir pris ; on les laisse s’agiter en s’efforçant de rompre les nœuds qui les retiennent, on attend que la proie devienne plus abondante ; on les tue alors, et les eaux de la mer sont rougies de leur sang. Lorsque toute la grève est couverte du produit de la pêche, on procède à une nouvelle boucherie : on coupe le poisson en morceaux, et ces membres divisés sont réservés pour des usages différents. Telle partie est meilleure desséchée ; telle autre, conservée avec tous ses sucs. De celles-ci on extrait une saumure précieuse, c’est la partie la plus pure du sang ; relevé avec du sel, elle fournit un assaisonnement délicat. Celles-là paraissent trop faciles à se corrompre, ce sont les intestins ; on les rassemble, ils se communiquent par le mélange une fermentation réciproque, et forment un autre assaisonnement d’un usage plus général [3][3]  Manilius, Astronomiques, V, 16, 10 (trad. M. Nisard dans.... » À lire ce passage, il comprend tout l’intérêt qu’il y a à citer les Anciens. Le transport de la marée se fait selon des moyens traditionnels : le poisson pris est placé dans de larges paniers plats en osier (l’iconographie est à cet égard abondante). C’est la manière normale de transporter et de présenter les marchandises sous leur meilleur jour.

105

Le chapitre II (p. 51-85) interroge l’organisation des pêcheurs, leurs associations collégiales et l’indispensable coopération entre pêcheurs. La documentation textuelle, et spécialement les sources juridiques, témoigne d’une haute organisation où le rôle de chaque participant est défini strictement. On trouve globalement d’un côté ceux qui exercent le métier de pêcheur et qui comptent parmi les plus humbles, de l’autre ceux qui affrètent le bateau et qui disposent des capitaux suffisants, car pour maximiser les opérations, on employait des bateaux d’un tonnage toujours plus grand, parfois gigantesque. La position des premiers dans l’échelle sociale était modeste. À l’opposé du chasseur qui devait montrer des qualités physiques remarquables, le pêcheur ne disposait que de ses pièges, de ses nasses (et encore), de sa ruse pour exercer son métier. Ils étaient, comme on dirait de nos jours, « flexibles », disposés à la mobilité géographique. C’est à travers le regroupement en corporation de type collégial que les pêcheurs remédiaient à leurs conditions précaires. L’activité de la pêche au thon et celle du maquereau occupait une place cruciale dans l’économie antique, mais certainement aussi dans l’imaginaire puisque les pêcheurs vont suivre les migrations des thons parfois jusque dans l’Atlantique.

106

Le chapitre III (p. 89-111) a pour objet le salage du poisson et les célèbres salaisons (salsamenta). Le séchage et le fumage ne sont pas étudiés. Concrètement, seule la technique du salage a laissé des vestiges suffisants permettant de reconstituer les principales étapes de la transformation en saumure. Les énormes surplus générés par la pêche intensive vont motiver le développement d’industries capables de transformer, de bonifier et de commercialiser des denrées médiocres pour en faire une préparation culinaire recherchée. Pour qu’un tel commerce ait pu voir le jour, et qu’il prospère, il a fallu que les entreprises puissent disposer d’une main-d’œuvre servile abondante et d’un approvisionnement suffisant en sel et en contenants (amphores, tonneaux) pour conserver et transporter les saumures, notamment les sauces de poisson garum. Il existait de nombreux centres approvisionnant le monde romain.

107

Les plus importants et les mieux attestés archéologiquement se trouvaient au Portugal (dans la province d’Algare), en Afrique du Nord, en Lycie, sur les rives du Pont-Euxin, en Italie dans le port d’Ostie et à Pompéi, mais les plus vastes (et sans doute les plus prospères) ont été identifiés à Baelo, en Andalousie. Nous sommes bien renseignés sur ces techniques sophistiquées de fabrication des saumures qui servaient d’assaisonnement. Elles consistaient à mélanger de grandes quantités de sel (20 %) aux viandes (chairs d’anchois, de sardines, de maquereaux, de mulets, d’anguilles, chairs de mollusques, de moules, de buccins et chairs des animaux découpés sur la plage, comme la baleine et autres mammifères marins, mais aussi des restes de mouton, de bœuf, de porc) dans de grands contenants pour qu’elles y macèrent. La méthode de fermentation pouvait être accélérée artificiellement par un chauffage adéquat pouvant modifier l’élaboration du produit. Il existait différentes qualités de saumure de type garum. Les plus estimées atteignaient des sommes considérables. À l’instar des grands crus de vins répertoriés, on comptait des garum de congre, de thon, d’esturgeon qui faisaient la réputation des cetaria.

108

Le chapitre IV (p. 123-138) traite de la production du sel marin. Son utilité, son commerce, son stockage font qu’il est partout. La transformation massive des produits de la mer que l’on a évoquée en demandait d’énormes quantités que l’on extrayait, autant que possible, des salines voisines. Le sel, produit pondéreux à l’extrême, n’était pas un produit rare, ni même précieux. Ce qui en faisait son prix, c’était sa qualité, sa pureté et sa demande constante. Monopole d’État ou non ? Le sel dans tout l’Empire fut donc considéré comme la propriété du peuple romain, donc de l’État qui en confiait l’extraction et l’exploitation à des concessions ou societates.

109

Le chapitre V (p. 143-160) s’intéresse à la production de la pourpre, à l’exploitation des coraux et des éponges, des produits assujettis à la taxe. L’exploitation de la pourpre, produit de prestige par excellence, formait un secteur de pointe de l’économie : son exploitation était due à l’utilisation des glandes du mollusque murex pour teindre des textiles (non en rouge, mais en un bleu proche du violet). La matière colorante extraite du coquillage atteignait en effet des prix exorbitants. La plus estimée provenait, cela est bien connu, de Tyr. Elle valait 200 deniers la livre, celle de Tarente deux fois moins. Par conséquent, une tunique pourprée pouvait se vendre entre 25 000 deniers et 150 000 deniers. Sachant que chaque livre de pourpre demandait 60 000 coquillages. Il faut comprendre que ce sont des quantités incroyables de mollusques qui furent ainsi utilisées. Le calcul de ce qui fut exploité pourrait être fait si l’on avait trouvé les amas de coquillages, mais l’exploitation systématique a voulu qu’ils disparaissent irrémédiablement puisqu’une fois la glande extraite, les coquilles étaient broyées et cuites pour en faire de la chaux.

110

Il en va de même des renseignements concernant les éponges, pêchées en plongée, qui n’ont guère laissé de traces. On sait par les textes qu’elles étaient employées régulièrement pour servir aux usages domestiques. Si les espèces les plus répandues provenaient des côtes occidentales de la Méditerranée, les plus délicates provenaient de Syrie. Elles servaient à l’hygiène corporelle, et au nettoyage des pièces d’eau et des latrines. À l’opposé se situait le corail rouge, propre à la Méditerranée. Le produit faisait l’objet d’un commerce lucratif. Utilisé en bijouterie, comme objet de parure pour ses propriétés supposément prophylactiques, ou encore comme ingrédient médicinal, il était exporté jusqu’en Inde pour être échangé contre des perles précieuses. Le champ de pêche des huîtres perlières était celui de l’Orient.

111

Le chapitre VI (p. 173-195) se penche sur l’élevage des autres mollusques : buccins, moules et huîtres, surtout. Les huîtres entrent résolument dans la catégorie des aliments de luxe. On les retrouve, quelquefois en abondance, sur de nombreux sites romains. Leur large diffusion illustre le goût immodéré pour ce que l’on appelait déjà « les fruits de mer, les maris poma ». Car on leur prêtait volontiers des qualités d’ordre médicinales et aphrodisiaques en les consommant cuits ou frais [4][4]  On ajoutera à la bibliographie l’étude de M. Schneider.... Cependant la question se pose de savoir quelle logistique pouvait conserver et livrer des huîtres dans des lieux aussi improbables que les déserts, ou très éloignés de la mer. La difficulté pouvait être résolue en les transportant dans la neige [5][5]  L’emploi de la glace pour conserver le poisson sur..., ou encore dans de la saumure [6][6]  C’est à Lixus (Maroc), le cas des moules conservées..., en évitant les chaleurs de l’été. Et cet usage de consommer des huîtres fines est à mettre au compte d’une réflexion de type analogique. Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXXII, 64) l’explique clairement : « le luxe de les refroidir en les couvrant de neige, associant ainsi le sommet des montagnes et le fond des mers ». De façon plus économique, des équipements spécialisés, des réservoirs et des citernes permettaient de conserver vivantes des espèces aquatiques de grande valeur. Il est en effet question, toujours dans les textes antiques (et c’est également valable pour la Mésopotamie, mille ans plus tôt !), de déplacer des poissons sacrés (carpes) vers des bassins jouxtant des sanctuaires (Diodore, V, 3, 3). D’autres aménagements plus complexes permettaient l’élevage de congres ou de tilapia.

112

Le chapitre VII (p. 199-213) consacré à l’aquaculture présente les différents types d’exploitation que l’archéologie a pu mettre au jour, en confrontant ces données avec des informations tirées de la documentation sur les pêches régionales. C’est certainement le chapitre le plus instructif du livre. Grâce à une riche documentation archéologique et textuelle, en particulier celle des papyri égyptiens, l’auteur met en lumière les efforts investis dans cette activité d’élevage intensif d’une potentialité inouïe. Cette dernière, en effet, va de pair avec la pêche spécialisée d’espèces juvéniles, capturées et conservées dans des citernes. La pisciculture n’est pas vraiment une invention romaine [7][7]  Sur la filiation entre pisciculture hellénistique.... On fabrique depuis la préhistoire des enclos en bois pour emprisonner le poisson en grande quantité [8][8]  La technique de la conservation du poisson fermenté.... En Mésopotamie, on conservait dans des viviers les poissons les plus recherchés. Le monde grec, et surtout hellénistique, a pratiqué également cet art de l’élevage des anguilles pour des besoins cultuels. Mais l’aménagement à grande échelle des espaces littoraux par les Romains, ceux des étangs, le creusement de canaux, la construction de barrages, de réservoirs, de bassins piscicoles a impliqué des investissements financiers et efforts techniques bien plus considérables. L’installation de bassins à poisson, en effet, fut l’un des développements pratiquement industriels les plus originaux du monde romain [9][9]  L’auteur aurait pu citer l’article d’U. Schmölcke,.... On ne peut le concevoir sans l’aide de techniques particulières, de maçonnerie durable, de ciment hydraulique, de pompes, de vannes ; et d’un savoir-faire sophistiqué, d’un personnel formé de professionnels pour mesurer les volumes d’eau, les températures, la saisonnalité, le nombre d’individus, les semences et les jeunes poissons à protéger.

113

L’auteur montre que des dizaines d’installations piscicoles (piscinae) disposées à proximité de villas, le long du littoral, ont été construites par de riches investisseurs privés. Certains complexes étaient d’une taille énorme ; l’un d’eux s’étendait sur 15 000 m2. C’est dire combien les aspirations du propriétaire de la villa excédaient ses seuls besoins et que l’objectif était de toute évidence celui d’une exploitation commerciale. Chaque bassin consacré à l’élevage d’espèces rares telles que des murènes, comme ceux situés dans les riches villas de la baie de Naples, était inspiré par le goût du faste et l’esprit d’ostentation. D’autres étaient installés le long du rivage, comme les piscinae de Césarée en Israël ; certaines sur des sites d’extraction de pierre, taillés dans le roc ou la falaise ; celle d’Akhziv (Israël), aménagée sur une ancienne carrière de grès (qarqar) [10][10]  Le site de Tel Achziv a été fortement affecté par... pour y élever et conserver vivantes des espèces de mollusques de type murex réservées à la fabrication de teinture de la pourpre [11][11]  Une activité qui a perduré au moins jusqu’à la période....

114

Le chapitre VIII (p. 235-252) étudie la question de savoir comment les Romains concevaient la propriété de cette immense ressource maritime. Quel était son statut juridique ? Était-elle sous le contrôle de l’État, en une sorte de patrimonium ? Selon les grands principes de la réflexion juridique, la ressource maritime n’appartenait à personne (nullius res), elle était donc un état de fait. Les produits des pêches faisaient simplement l’objet de taxes locales qui tombaient un moment donné dans la corbeille de Rome. Le principe est évoqué par le poète Juvénal qui le résume en peu de mots : « tout ce que l’Océan a de beau et de rare est bien impérial, en quelque parage que cela nage [12][12]  Juvénal, Satires, IV, 53-54.. » Il n’en va pas de même des étendues d’eau (étangs, lacs, bassins) qui appartenaient à des collectivités religieuses, qui étaient le bien des sanctuaires et des cités ou la propriété privée de notables, ni de l’exploitation de salines ou de bassins implantés sur des terres privées. L’auteur se penche ensuite sur les conflits d’intérêts qui découlent de cette situation. Les querelles entre pêcheurs jetant leurs filets à proximité des bassins d’élevage et les exploitants remontent tous les niveaux de l’administration pour aboutir sur la table de l’empereur. L’empereur Antonin le Pieux avait d’ailleurs eu à intervenir personnellement pour régler ces questions d’accès à la mer.

115

Le chapitre IX (p. 269-295) s’intéresse à la demande en poisson, au prix de celui-ci et à sa distribution. Dès le premier siècle après J.-C., les routes maritimes, fluviales et terrestres transportent ces produits recherchés non seulement à l’intérieur des territoires de la Gaule, mais aussi jusqu’aux confins de l’Empire, en Écosse comme dans le désert égyptien. Les huîtres, et le poisson frais sont alors disponibles sur les marchés (piscaria) de Rome, mais aussi de Lyon, de Cologne ou de Bath. Établir le prix du poisson est donc chose impossible, comme l’explique l’auteur. Son prix fluctue considérablement selon les époques, selon les saisons, selon la taille de l’espèce considérée, selon les différences régionales, selon les goûts et selon la demande. Le critère essentiel, c’est la provenance et, bien sûr la taille de l’animal. Le prix est bas pour les petites espèces périssables, comme les anchois ou les sardines. Chaque sardine, chaque morceau de pieuvre, finit transformé en conserve et contribue de cette façon à l’économie de l’Empire. Si les espèces dépréciées sont vendues à bon prix et apprêtées traditionnellement en friture (voire en sauces), les belles pièces comme la murène, la carpe, l’esturgeon, le mulet ou le bar atteignent en revanche des sommes exorbitantes, et ce qui fait d’ailleurs la fierté des cuisiniers. D’énormes turbots sont ainsi expédiés depuis l’Adriatique où ils ont été péchés pour être offerts à des clients à la recherche de distinction. La littérature regorge de renseignements sur la table des riches membres de l’élite garnie des beaux fruits de la mer.

116

Les conclusions regroupent en quelques pages (p. 301-314) les informations présentées, et ajoutent, un peu à contre-courant, des données techniques sur des instruments en métal, comme le grappin pour décrocher, par exemple, du corail. L’ouvrage, appuyé d’une copieuse bibliographie (32 pages) signalant les travaux récents en langues anglaise, italienne (peu en allemand) et en français. Quelques coquilles, autour des toponymes (la cité qui borde l’étang de Thau, Sète [non Cette, p. 137]) et des titres en français (passim) sont à déplorer. Des illustrations en noir et blanc, photos, plans et croquis, ainsi que quelques dessins de la main de l’auteur (p. ex. p. 144) apportent à l’ouvrage un avantage supplémentaire. Au total, le travail d’A. M. amorce avec prudence et sérieux le dossier des innombrables ressources de la mare nostrum.

117

Daniel Bonneterre

Université du Québec à Trois-Rivières

Bruits, paroles, impressions sonores chez les Anciens : restitutions et analyses par les Modernes

[J.-C. Courtil, R. Courtray (éds), Sons et audition dans l’Antiquité, Pallas 98, 2015, 272 p. ISBN 978-2-8107-0393-7 – 25 euros]

118

Voici un volume qui se place dans la continuité du n° 92 de Pallas sur la vision (« Regard et représentation dans l’Antiquité »). Cette fois en effet, la revue offre tout un dossier sur les sons dans l’Antiquité : comment étaient-ils perçus, quelle place avaient-ils dans l’imaginaire ? Peut-on aujourd’hui espérer les reconstituer, et par quels moyens ?

119

Il faut recommander d’entrée, même et peut-être surtout aux non-linguistes, l’étude linguistique proposée par É. Dieu sous le titre austère de « Vocalisme et consonantisme expressifs dans le vocabulaire des sons inarticulés en grec ancien » (p. 15-30). C’est un extraordinaire panorama qui, des grommellements, grondements et gargouillements aux grésillements et sifflements, montre tout ce que la langue grecque (et d’autres) a pu tirer des vocalismes expressifs, des consonantismes expressifs, des suffixations expressives, etc. La lecture est passionnante et l’on apprend beaucoup de choses sur l’expression, par le langage, de ces « bruits » divers qui s’inscrit sans difficulté dans la thématique générale du volume, et particulièrement dans celle de la première partie, « Imiter les sons dans l’Antiquité ».

120

Le deuxième article de cette première partie, dû à M. Lebrère, concerne « L’artialisation des sons de la nature dans les sanctuaires à automates d’Alexandrie, du iiie siècle av. J.-C. au i er siècle apr. J.-C. » (p. 31-53 ; nombreuses illustrations p. 48-53). Après une présentation des ingénieurs alexandrins Ctésibios et Philon, qui furent les prédécesseurs d’Héron d’Alexandrie, on en vient justement à ce dernier et à ses Pneumatiques, collection d’automates destinés à susciter la surprise et l’admiration, mais pas seulement. Car l’article a le mérite de suggérer des arrière-plans culturels, politiques et religieux pour les inventions héroniennes : par exemple, l’Héraclès des Pneumatiques, 1, 41 est resitué par M. Lebrère dans une longue continuité thématique qui lui permet d’apparaître possiblement comme un rappel, fait aux spectateurs, « que leurs dirigeants les protégeaient des dangers et assuraient la paix et la prospérité » (p. 41 en bas). Les deux dernières pages élargissent la réflexion sur cette question et font opportunément sentir combien l’ingénieur alexandrin est impliqué dans un milieu particulier et, au fond, au service de modèles politiques et religieux qui attendent quelque chose de lui.

121

La deuxième partie du volume (« Son et société ») renferme trois contributions. E. Caire, sous un titre plaisant (« Jouer de l’aulos à Athènes était-il politiquement correct ? », p. 57-72), pose la question de la place de cet instrument, d’une part dans l’éducation, d’autre part dans le contexte politique. Le point de départ est le passage de la Vie d’Alcibiade de Plutarque (2, 5-7) qui montre le rejet de l’aulos par Alcibiade. À partir de là, E. Caire montre l’ambiguïté de l’attitude athénienne envers l’aulos, adulé par le public des spectacles mais suspecté comme étranger (la lyre est considérée comme davantage « athénienne ») et condamné en tant que symbole du « dérapage » de la démocratie (p. 70).

122

Le théâtre, lieu de la parole, de la voix et des bruits, suggère à G. Jay-Robert une étude sur « Les subtilités de l’écoute chez Aristophane » (p. 73-88). Il s’agit précisément de l’importance, dans ce théâtre, de la phase d’interprétation sensorielle (p. 77 en bas). De fait, la perception sensorielle, ici l’écoute, prépare une entrée en scène (exemples empruntés aux pièces d’Aristophane, p. 78-79), mais introduit aussi le commentaire de l’action (de la part du chœur, souvent). Dans le même sens, G. Jay-Robert s’intéresse également aux scènes d’écoute furtive, souvent en décalage par rapport à l’action, qui resteront traditionnelles dans la comédie. Elle conclut que les commentaires internes à la pièce, faits par le chœur et par les personnages, indiquent en quelque sorte « au public la voie à suivre ».

123

« Clamore sublato : le bruit de la guerre » (P. François, p. 89-112) : on peut voir et regarder de nombreuses représentations antiques de scènes de combat, mais on ne peut entendre ou écouter le son correspondant. Certes, dit P. François. Mais pourtant, les récits guerriers de l’Antiquité contiennent assez d’éléments pour que l’on puisse se représenter les bruits de la guerre : de celle qui vient, de celle qui se déroule, avec le problème posé par la différence des langues des combattants d’une même armée, cacophonie peu favorable à la compréhension des ordres du commandant (p. 95). Le clamor (spécifique à chaque peuple ; pour faire peur autant que pour se rassurer) et le fragor sont souvent évoqués par les textes décrivant un affrontement. Avant celui-ci, on connaît l’impérieuse obligation, pour un général, de la harangue aux troupes : il faut, ne serait-ce qu’à cause du cliquetis des équipements, traverser les rangs pour s’adresser à une unité puis à l’autre. Par ailleurs, les différents bruits, opportunément combinés avec le silence, peuvent être utilisés à titre de stratagème par les chefs d’armée. L’étude se termine par l’introduction de la notion d’« ekphrasis sonore » – qui « met un objet auditif dans l’oreille du lecteur, comme l’ekphrasis traditionnelle met un objet visuel devant ses yeux » – pour caractériser certaines narrations.

124

La troisième partie est intitulée « Auditions et spiritualité ». D’abord, A. Grand-Clément étudie « Le paysage sonore des sanctuaires grecs. Délos et Delphes dans l’Hymne homérique à Apollon » (p. 115-130). C’est un dieu qui parle, qui joue de la lyre et qui fait vibrer la corde de l’arc, qui réside à Délos ; sur les rivages de l’île, la mer est rabattue par des vents « au souffle clair », dit l’hymne homérique à Apollon. Le même dieu fréquente, à Delphes, les Phédriades à qui l’on reconnaissait des propriétés acoustiques exceptionnelles (p. 125). La procession du dieu, dans la dernière partie de l’hymne, avance à marche cadencée, aux sons mélodieux des instruments de musique. À Délos comme à Delphes, « l’établissement du culte en l’honneur d’Apollon se traduit par une métamorphose des caractéristiques acoustiques du lieu » (p. 127).

125

« Les silences de Sénèque » sont ensuite analysés par A. Vincent (p. 131-143) : il y a une quarantaine d’occurrences de silentium dans les œuvres du philosophe : le silence du cosmos où glissent les astres appelle à la méditation, contrairement aux bruits de la ville. Mais, plus qu’aux « bruits », le « silence » s’oppose davantage encore à la « voix » ou au « discours », avec qui il forme, selon l’expression d’A. Vincent (p. 137), « un couple contrasté ». Pour le philosophe, il convient de faire taire, au moins en son âme, tous les bruits de l’extérieur, pour rendre possibles le recueillement et l’étude.

126

R. Burnet (« Entendre, écouter, obéir dans le christianisme ancien », p. 145-153) montre qu’il faut se méfier de l’opposition convenue entre l’Ancien Testament qui ferait primer l’« entendre » sur le « voir » (voir Dieu, cela tue ; et on ne le représente pas) et un Nouveau Testament qui ferait l’inverse. En réalité, l’un et l’autre sont sous-tendus par l’idée que « c’est essentiellement l’ouïe qui est le sens du religieux. […] Entendre fait voir et fait agir » (p. 151) ; le christianisme est « une religion orale qui repose entièrement sur la parole entendue » (ibid.).

127

C’est dans une direction comparable que s’oriente l’article de G. Hertz sur « L’ouïe, “ce sens aveugle” : le statut de l’ouïe dans la vie pratique et religieuse chez Philon d’Alexandrie » (p. 155-181). Philon est méfiant à l’égard de l’ouïe, qu’il considère comme ἄπιστος (voir p. 167, avec un corpus de citations) ; cela, pour des raisons qui ont à voir avec sa propre réception du Timée de Platon. Il va chercher dans la Bible des passages pour conforter son jugement. Ainsi, le changement de nom de Jacob, qui devient Israël après son combat contre l’ange, fait passer le personnage du symbole de l’ouïe à « celui qui voit Dieu » (ὁρῶν Θεόν). Inversement, il arrive que le peuple d’Israël apparaisse comme régressant de la vue à l’ouïe, sens ἄπιστος qui encourage à l’ἀπιστία. Toutefois l’ouïe spirituelle, qui « écoute » plutôt qu’elle n’« entend », obéit à la Parole et s’oppose à l’ouïe purement physique.

128

Enfin, M. Formarier s’interroge sur « La perception intuitive chez les Cisterciens » (p. 183-196) : « quels modèles antiques ? » Pour cela, elle commence par donner un panorama des définitions de l’ἀκοή et de la perception auditive, en se fondant largement sur Aristoxène, et en poursuivant, chez les Latins, avec Cicéron, Quintilien, Aristide Quintilien et Augustin. C’est ce dernier qui a suggéré aux Cisterciens d’accueillir dans la méditation la perception intuitive à condition qu’elle soit inspirée.

129

Vient la quatrième et dernière partie du volume, sous le titre « Retrouver les sons antiques ». Entendre aujourd’hui les discours des orateurs antiques : comment cela serait-il possible, s’agissant de ce qui n’est pour nous rien d’autre que textes écrits ? É. Salm, cependant, relève le défi (« Écouter l’orateur dans le monde gréco-romain », p. 199-213). À défaut d’entendre le discours, nous pouvons au moins savoir ce que nous devrions entendre : car c’est la voix de l’orateur qui est l’élément le plus important de l’actio, et les théoriciens antiques ont donc fixé, pour la voix, des impératifs précis, concernant sa puissance, sa souplesse, sa hauteur, son volume ; à l’orateur de choisir du mieux possible les éléments de la palette qui, dans une situation donnée, seront les plus capables d’émouvoir son auditoire. Une voix se travaille, par l’apprentissage, par les exercices, par l’alimentation même : on peut lire là-dessus les avis de Cicéron, de Pline, de Quintilien ou de Celse. Mais l’orateur ne devra pas négliger, si son sujet le permet (sinon, ce serait choquant, disent les théoriciens antiques), l’utilisation d’une voix chantante, à laquelle se prête aussi bien la langue latine que la langue grecque : « pratique beaucoup plus répandue dans le monde antique qu’on ne le soupçonne souvent » (p. 212).

130

C’est maintenant d’un instrument à percussion qu’il est question avec la contribution de A. Saura-Ziegelmeyer (« Agiter le sistre pour la déesse : reconstituer la production sonore d’un idiophone », p. 215-235). Le sistre, longtemps méconnu, peut être étudié à la double lumière des découvertes archéologiques et des indications textuelles de l’Antiquité. L’instrument est lié à l’Égypte et à Isis, et, en même temps qu’instrument de musique, il est aussi objet-symbole. Le cadre historiographique et méthodologique ayant été posé en des pages d’une grande érudition, l’auteur s’interroge sur le son du sistre d’après les données archéologiques : l’instrument, malgré sa petitesse (moins d’une trentaine de centimètres), est d’une « très importante capacité sonore » (p. 224). La reconstitution complète du geste musical est encore difficile. Mais le vocabulaire sonore associé au sistre dans la littérature ancienne peut être interrogé. Le son émis n’est jamais mélodieux ; en revanche, le sistre produit ce que l’on attend de lui, à savoir une certaine efficacité dans l’émission des sons.

131

Le dernier article, dû à E. Galbois (p. 237-259) a pour sujet les « Musiciens et instruments de musique dans la coroplathie du monde grec antique (ive-i er siècles av. J.-C.) ». Les statuettes d’argile représentant des harpistes sont attestées dès l’époque géométrique ; l’instrument y est encore grossièrement figuré. Mais les représentations deviennent beaucoup plus précises sur les vases à figures rouges de la fin du vie siècle. Quant à la coroplathie, elle offre un corpus de terres cuites qui présentent des données relatives aux musiciens et aux instruments ; l’article retient particulièrement l’exemple des Tanagréennes, création des coroplathes athéniens de la 2e moitié du ive siècle.

132

Il reste à souligner la précision et la densité de l’avant-propos écrit par J.-C. Courtil et R. Courtray (p. 9-11), pour conclure à l’excellente cohérence qui caractérise ce volume très agréable à lire en raison de la netteté de son enchaînement, de la richesse des contributions et du soin qui leur a été apporté aussi bien sur le fond que dans l’expression et, pour certaines, dans l’illustration. Les antiquisants de toute espèce, disons-le puisque la dimension pluridisciplinaire est plusieurs fois revendiquée par les contributeurs, y trouveront de multiples enseignements, souvent inattendus.

133

Jean-Yves Guillaumin

Université de Bourgogne–Franche-Comté – ISTA EA 4011

Notes

[1]

C. Letta, « Compte-rendu de M. Clauss, Kaiser und Gott. Herrscherkult im römischen Reich », Athenaeum, 90, 2002, p. 625-632, ici p. 628.

[2]

R. Shaerer, L’homme antique et la structure du monde intérieur d’Homère à Socrate, Paris, 1958 ; A. Lesky, Göttliche und menschliche Motivation im homrischen Epos, Heidelberg, 1961.

[3]

Manilius, Astronomiques, V, 16, 10 (trad. M. Nisard dans Stace, Martial, Manilius... Œuvres complètes, 1842).

[4]

On ajoutera à la bibliographie l’étude de M. Schneider et S. Lepetz, « L’exploitation, la commercialisation et la consommation des huîtres à l’époque romaine en Gaule », dans E. Ridel, E. Barré, A. Zysberg (dir.), Les nourritures de la mer, de la criée à l’assiette, Caen, 2007.

[5]

L’emploi de la glace pour conserver le poisson sur de grandes distances est rare et bien sûr réservé à des occasions particulières.

[6]

C’est à Lixus (Maroc), le cas des moules conservées dans du vinaigre.

[7]

Sur la filiation entre pisciculture hellénistique et romaine, l’auteur pouvait mentionner l’étude de S. Collin-Bouffier, « La pisciculture dans le monde grec. État de la question », MEFRA, 111/1, 1999, p. 37-50.

[8]

La technique de la conservation du poisson fermenté est attestée dès le début du Mésolithique (vers 9200 av. J.-C.). Les récentes découvertes à Blekinge en Suède documentent cette technique de fermentation sur d’importantes quantités de poisson.

[9]

L’auteur aurait pu citer l’article d’U. Schmölcke, E. A. Nikulina, « Fischhaltung im antiken Rom und ihr Ansehenswandel im Licht der politischen Situation », Schriften des Naturwissenschaften Vereins für Schleswig-Holstein, 70, 2008, p. 36-55.

[10]

Le site de Tel Achziv a été fortement affecté par l’érosion littorale, par les installations militaires et par les fouilles clandestines. Malgré les efforts qui ont été faits, notamment par nous-même, pour reconstituer l’organisation générale du site, il faut convenir que l’on ne saisit toujours pas de manière satisfaisante cette installation. Les informations issues d’un mémoire de maîtrise en hébreu (V. Spier, 1993) me semblent très fragiles. D’autant qu’à ma connaissance, V. Spier n’a pas livré d’édition scientifique de son travail. Plusieurs spécialistes, pourtant, citent ce travail sans en avoir consulté ni le résumé ni le contenu.

[11]

Une activité qui a perduré au moins jusqu’à la période byzantine. Nous avons, lors d’une prospection en 2014, mis au jour des sépultures datant de cette époque contenant de grosses coquilles de mollusques de type murex branaris de 20 cm, indicateurs probables de la profession de teinturiers des défunts.

[12]

Juvénal, Satires, IV, 53-54.

Plan de l'article

  1. L’enjeu des cycles
    1. [Est. Bertrand, R. Compatangelo-Soussignan (dir.), Cycles de la nature, cycles de l’Histoire. De la découverte des météores à la fin de l’âge d’or, Bordeaux, 2015, 296 p. ISBN 978-2-35613-128-7 – 25 euros]
  2. Naissance et développement de la pensée politique en Grèce archaïque
    1. [Tanja Itgenshorst, Denker und Gemeinschaft. Polis und politisches Denken im archaischen Griechenland, Paderborn, 2014, 373 p. ISBN 978-3-506-77891-8 – 59 euros]
  3. L’Adriatique antique : construction historique et atlas informatisé
    1. [Y. Marion, F. Tassaux (dir.), Adriatlas et l’histoire de l’espace adriatique du vie s. a. C. au viii> e s. p. C., Bordeaux (Scripta Antiqua 79), 2015, 521 p. ISBN 978-2-35613-145-4 – 25 euros]
  4. Le temps de Rhodes
    1. [Nathan Badoud, Le temps de Rhodes. Une chronologie des inscriptions de la cité fondée sur l’étude de ses institutions, Munich, 2015, 542 p. ISBN 978-3-406-64035-3 – 108 euros]
  5. La représentation du divin dans les sociétés antiques : des perspectives de recherches renouvelées
    1. [S. Étienne, V. Huet, F. Lissarrague, F. Prost (dir.), Figures de dieux. Construire le divin en images, Rennes, 2014, 382 p. ISBN 978-2-7535-3522-0 – 21 euros]
  6. La place de la femme en Hispanie romaine
    1. [S. Medina Quintana, Mujeres y economía en la Hispania romana. Oficios, riqueza y promoción social, Oviedo, 2014, 260 p. ISBN 978-84-8053-771-1 – 18 euros]
  7. Affranchis en Hispanie romaine
    1. [Liborio Hernández Guerra, Los libertos de la Hispania Romana. Situación jurídica, promoción social y modos de vida, Salamanca, 2013, 206 p. ISBN 978-84-9012-249-5 – 14 euros]
  8. Femmes esclaves à Rome : interroger le passé à partir de préoccupations actuelles
    1. [Carla Rubiera Cancelas, La esclavitud femenina en la Roma antigua. Famulae, ancillae et seruae, Oviedo, 2014, 300 p. ISBN 978-84-805-377-11 – 18 euros]
  9. Économie maritime du monde romain
    1. [A. Marzano, Harvesting the Sea: The Exploitation of Marine Resources in the Roman Mediterranean, Oxford, 2013, 384 p., 46 illustrations en noir et blanc, ISBN 978-01-996-756-23 – 84 £ ou 150 $]
  10. Bruits, paroles, impressions sonores chez les Anciens : restitutions et analyses par les Modernes
    1. [J.-C. Courtil, R. Courtray (éds), Sons et audition dans l’Antiquité, Pallas 98, 2015, 272 p. ISBN 978-2-8107-0393-7 – 25 euros]

Pour citer cet article

« Actualités », Dialogues d'histoire ancienne, 2/2016 (42/2), p. 265-321.

URL : http://www.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2016-2-page-265.htm
DOI : 10.3917/dha.422.0265


Article précédent Pages 265 - 321
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback