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Diogène

2003/4 (n° 204)


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Cet essai est une tentative de lecture « politique » du Château de Kafka, en tant que critique ironique et radicale – d’inspiration libertaire – du despotisme des appareils bureaucratiques modernes [1][1] Sur les sympathies libertaires de Kafka et ses liens.... Cette lecture ne va pas de soi. Das Schloss est, comme tous les romans inachevés de Kafka, un document littéraire étrange et fascinant, qui suscite la perplexité et inspire des interprétations diverses, contradictoires et/ou dissonantes. Comme Le Procès, il a été l’objet d’une pléthore de lectures religieuses et théologiques. Certains auteurs ont suivi l’interprétation apologétique de Max Brod : « ce “Château” où Kafka n’obtient pas le droit d’entrer et dont il ne peut même pas approcher comme il faut est exactement la “Grâce” au sens des théologiens, le gouvernement de Dieu qui dirige les destinées humaines (le “Village”) [2][2] Max Brod, Postface à la première édition, dans Kafka,...… ». D’autres par contre reconnaissent que, loin d’apparaître comme le symbole de la Grâce, le Château semble relever plutôt d’une logique infernale. Erich Heller observe à juste titre que l’on trouve chez Kafka à la fois un rêve de liberté absolue et la connaissance de la terrible servitude : de cette contradiction insoluble naît « la conviction de la damnation », qui est « tout ce qui reste de la foi ». Heller a tort cependant de croire qu’on peut déceler dans l’œuvre de Kafka un manichéisme gnostique, à tel point que le Château du roman serait quelque chose comme « la garnison lourdement fortifiée d’une compagnie de démons gnostiques [3][3] E. Heller, Franz Kafka, Princeton, Princeton University... ».

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Rien n’indique que Kafka était un adepte des doctrines gnostiques, et ce type d’interprétation – comme celles qui se réfèrent à la Kabbale – implique une lecture allégorique, mystique et ésotérique passablement extérieure au texte et sans rapport avec les connaissances ou préoccupations de l’auteur (telles qu’on peut les connaître par sa correspondance, son journal, etc.). La spiritualité de Kafka se manifeste moins dans un système élaboré et occulte de figures symboliques, que dans une certaine Stimmung, une atmosphère subjective, un sentiment du monde et de la condition humaine moderne.

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Martin Buber parle lui aussi de « démons gnostiques » mais il est plus proche de la signification profonde de l’univers spirituel du Château quand il le définit comme un monde infernal, souffrant de la non-rédemption (unerlöstheit der Welt) [4][4] Martin Buber, Zwei Glaubenweisen, Werke, Band I, Heidelberg,.... En effet, Kafka semble partager la conviction de Strindberg (que l’on retrouve aussi chez Walter Benjamin) que « l’enfer, c’est cette vie-ci »; dans un des aphorismes de Zürau il écrit : « plus de diabolique qu’il n’y en a ici, cela n’existe pas [5][5] Kafka, Préparatifs de noce, p. 49. ».

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Dans ce monde déchu, toute tentative isolée – comme celle de K. – d’opposer la vérité au mensonge est vouée à l’échec. Selon Kafka « dans un monde de mensonge, le mensonge n’est même pas supprimé par son contraire, il ne l’est que par un monde de vérité [6][6] Kafka, Préparatifs de noce, p. 97. » – en d’autres termes par l’abolition du monde existant et son remplacement par un nouveau.

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Cela dit, le climat du Château n’a rien d’une descente pathétique au cinquième cercle ; il est plutôt sobre et ironique. On pourrait lui appliquer la formule de Lukacs dans La Théorie du roman que Löwenthal faisait sienne dans son essai de 1921, Das Dämonische : « L’ironie de l’écrivain est la mystique négative des époques sans Dieu. »

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L’architecture du roman, on le sait, est construite autour de trois figures essentielles : le château, le village et l’arpenteur K. Commençons par le premier, ce Château mythique qui se révèle, vu de près, une « assez minable bourgade », composée de « maisons rustiques apparemment toutes en pierre [7][7] Kafka, Le Château, dans Récits, Romans, Journaux, (trad.... ». Face à l’avalanche d’interprétations théologiques, symboliques et allégoriques il faudrait peut-être revenir à un peu plus de prudence : et si le Château n’était pas un symbole de quelque chose d’autre, mais tout simplement un château, c’est-à-dire le siège d’un pouvoir terrestre et humain [8][8] C’est la position défendue par Alfred Döblin, « Die... ?

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Le « Château », dans le roman, incarne le Pouvoir, l’Autorité, l’État, face au peuple, signifié par le « Village ». Le pouvoir du château est hautain, inaccessible, lointain et arbitraire, et il gouverne le village par un réseau de bureaucrates dont le comportement est grossier, inexplicable et rigoureusement dépourvu de sens.

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Il ne s’agit pas du tout, comme on le croit souvent, d’une critique du despotisme archaïque – comme la monarchie austro-hongroise. Ce qui intéresse Kafka, ce n’est pas la figure traditionnelle et personnelle du pouvoir : le comte Westwest (personnage négligeable dans le roman). Ce qu’il met en question ce sont les fondements despotiques de tout État, de l’État en général (comme les anarchistes) et particulièrement de l’État moderne, avec son appareil bureaucratique, hiérarchique et impersonnel, autoritaire et aliéné.

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Comment fonctionne le système administratif du pouvoir ? Il s’agit d’une structure qui se veut parfaite et infaillible : « notre organisation administrative est sans faille » (Lückenlose) affirme le fonctionnaire Bürgel. Elle n’est pas moins parfaitement irrationnelle… Dans le cinquième chapitre, Kafka esquisse une parodie tragi-comique de l’univers bureaucratique, de la confusion « officielle » que son personnage K. considère comme un « ridicule imbroglio » (lächerliche gewirre) – mais un imbroglio qui ne décide pas moins de l’existence des individus. La logique interne, circulaire et vide, de ce système est révélée par une phrase du maire : « Y a-t-il un service de contrôle ? Un étranger peut seul poser une telle question. Tout est service de contrôle au Château ! Je ne dis pas que ces services soient faits pour retrouver des erreurs au sens grossier du mot, car il ne se produit pas d’erreurs, et même s’il en survient une, comme dans votre cas, qui a le droit de dire une fois pour toutes, que c’en soit une [9][9] Kafka, Le Château, p. 558-559. ? ». Le maire suggère donc que l’ensemble de la machine bureaucratique est composé uniquement de services de contrôle qui se contrôlent les uns les autres. Mais il ajoute immédiatement qu’il n’y a rien à contrôler, puisqu’il n’y a pas de véritables erreurs. Chaque phrase nie la précédente, et le résultat final est le non-sens « administratif ».

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Pendant ce temps-là, à l’arrière-plan, quelque chose pousse, s’étend et submerge tout : le papier officiel, ce papier dont, selon Kafka, sont faites les chaînes de l’humanité torturée [10][10] » Les chaînes de l’humanité torturée sont en papiers.... Un océan de papier couvre la salle du maire, une montagne de papier s’accumule dans le bureau de Sortini.

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Le point culminant de l’aliénation bureaucratique est atteint lorsque le maire décrit l’appareil officiel comme une machine autonome, un automate qui se passe de la participation humaine : « C’est comme si l’appareil administratif avait fini par ne plus pouvoir supporter la tension et l’énervement que lui infligeait depuis des années la même affaire, peut-être en soi négligeable, et avait de lui-même pris la décision sans la collaboration des fonctionnaires [11][11] Kafka, Le Château, Pochothèque, p. 1215. ». Kafka présente donc le système bureaucratique comme un monde réifié, où les rapports entre individus deviennent une chose, un objet indépendant, un engrenage aveugle. Nous sommes ici au cœur de la modernité, dans ce qu’elle a de plus impersonnel et « mécanique », et dans une problématique de la réification qui a des affinités évidentes avec celle de la nouvelle La colonie pénitentiaire (1914).

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Si l’on compare la représentation du système bureaucratique dans Das Schloss avec celle de sociologues de son époque, comme Max et Alfred Weber, on observe sans doute certaines analogies, mais surtout des différences notables. Comme l’ont observé plusieurs commentateurs, la bureaucratie du château kafkaïen et celle décrite par Max Weber – un auteur que, sans doute, Kafka n’a jamais lu – se ressemblent à plusieurs égards : hiérarchie fonctionnelle, distribution stricte des sphères de compétence, registres écrits systématiques, réglementation précise. Cependant, comme le reconnaît José Maria González Garcia, auteur de l’étude la plus approfondie sur les « affinités électives » entre Weber et Kafka, les différences sont plus importantes que les analogies : à commencer par le fait que le premier était, contrairement au deuxième, un national-impérialiste et un partisan d’un État fort (Machtstaat) en Allemagne. Il était aussi convaincu de la rationalité et de l’efficacité du système bureaucratique, même si, dans certains de ses écrits plus personnels, il s’inquiète de la menace que représente la bureaucratisation totale du monde [12][12] Voir José Maria González Garcia, La máquina burocratica..... Je dirais que la grande différence entre les deux c’est que Weber examine « d’en haut » le fonctionnement de la bureaucratie, c’est-à-dire du point de vue de l’État et de sa gestion « rationnelle et efficace », tandis que Kafka le perçoit « d’en bas » et de l’extérieur, de la perspective de ses victimes, des individus confrontés à l’absurde et à l’irrationalité d’un appareil autoritaire.

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Le cas d’Alfred Weber (le frère cadet de Max), est différent, dans la mesure où Kafka le connaissait personnellement : il avait présidé à son jury de doctorat en droit à l’Université de Prague en 1906. Il n’est pas impossible que l’écrivain pragois ait lu l’article intitulé « L’Employé », publié par le sociologue en 1910 dans le périodique Neue Runschau – auquel Kafka était abonné. Il y a effectivement un « air de famille » entre cet article et les écrits de Kafka : par exemple, quand Alfred Weber dénonce la bureaucratie comme « un gigantesque appareil (Apparat) qui s’élève dans notre vie », un « mécanisme mort » monotone et ennuyeux, qui supprime l’indépendance des individus, qui a un besoin illimité d’autorité, et qui fait l’objet d’un véritable culte idolâtre (Götzedienst vor den Beamtentum) [13][13] Alfred Weber, « Der Beamte », Neue Rundschau, octobre.... Cette dernière remarque fait immédiatement penser à un personnage comme Klamm, le haut fonctionnaire du Château, auquel certains villageois vouent un culte presque religieux. Cependant, là aussi, on est frappé par les différences : tandis qu’Alfred Weber est surtout inquiet du destin des couches moyennes et supérieures de la société condamnées au métier de fonctionnaire, Kafka s’intéresse aux exclus et autres parias broyés par la gigantesque machine bureaucratique.

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La démarche de Kafka est donc originale et singulière, et sa façon de percevoir le fonctionnement de l’ « appareil » est plus proche de celle des simples individus perdus dans le labyrinthe bureaucratique que des analyses savantes des sociologues, même critiques. Aux yeux de K. le château est aussi inaccessible que le tribunal du Procès l’était pour Joseph K. Pour l’arpenteur, comme pour la plupart des villageois, les fonctionnaires sont lointains et intouchables. Leur comportement est froid et impersonnel : les fonctionnaires, proclame Bürgel, « n’ont aucun égard envers les administrés », ils se tiennent à « l’accomplissement inflexible de leur charge ». Le seul rapport « humain » qu’ils entretiennent avec les gens « d’en bas » sont des rapports sexuels – au sens le plus grossier – avec les femmes du peuple. Cet élément, qui rappelle l’ancien droit de cuissage des seigneurs, est un des rares aspects « pré-modernes » dans le roman. À moins que Kafka n’ait voulu suggérer que l’exploitation sexuelle des femmes est parfaitement compatible avec la hiérarchie administrative la plus rationnelle et moderne…

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Apparemment, ces pratiques sexuelles sont contradictoires avec l’impersonnalité des fonctions administratives. En fait, les rapports des fonctionnaires avec les femmes ne sont pas, au sens strict, des rapports personnels : elles sont traitées comme des figures interchangeables, et des purs objets de consommation sexuelle. Entre Klamm et Gardenia, l’aubergiste, il n’est pas question d’amour ou d’un lien personnel quelconque : après l’avoir convoquée trois fois dans son lit, le fonctionnaire cesse de l’appeler et l’oublie définitivement. Dans certains discours de bureaucrates, la sexualité n’est évoquée que comme facteur pouvant faciliter ou perturber le bon fonctionnement de l’appareil administratif. Ce n’est pas Klamm qui réclame le retour de son ex-maîtresse Frieda à ses côtés, c’est le secrétaire Erlanger, soucieux de tout ce qui pourrait déranger ce haut fonctionnaire dans son travail : « Le moindre changement sur le bureau, l’élimination d’une tache qui s’y trouve depuis toujours, tout cela est susceptible de perturber, et une nouvelle serveuse également ». Réduite à la peu enviable condition de « tache sur le bureau » qu’on ne doit pas changer, Frieda « doit revenir tout de suite au bar » et K., son nouvel amant, est intimé par Erlanger de se soumettre aux exigences objectives du travail administratif : « Vous vivez avec elle, m’a-t-on dit, organisez donc immédiatement son retour. Il n’est pas question de tenir compte des sentiments personnels, cela va de soi, c’est pourquoi je ne me lance dans aucune explication [14][14] Ibid. p. 1419. ».

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Contrairement au Procès, on ne voit dans Le Château aucun bourreau, et personne n’est mis à mort. Le château n’exerce pas moins une domination sans faille sur la population du village, en lui inspirant crainte et obéissance. La sagesse villageoise semble résumée par une observation de la patronne de l’hôtel au sujet de Momus, le secrétaire du fonctionnaire Klamm : « Il est un instrument dans la main de Klamm et malheur à qui ne lui obéit pas [15][15] Ibid. p. 1262.. »

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Ce malheur tombe sur Amalia, parce que la jeune fille a commis une faute irréparable : défier l’Autorité en refusant les avances obscènes du fonctionnaire Sortini. En punition de ce crime de lèse-majesté administrative, Amalia et toute sa famille sont mis au ban, non seulement par le château mais par toute la population du village, qui les évite comme des parias ou des pestiférés. Ses proches tentent, en vain, d’obtenir le pardon des autorités, mais aucune supplique, aucune humiliation, aucune preuve de soumission, aucune auto-flagellation – Olga, la sœur, qui couche avec les serviteurs des fonctionnaires dans les écuries – n’infléchit le château. La réponse des bureaucrates à ces humbles et désespérées demandes de pardon est d’ailleurs un exemple impeccable de logique administrative : il n’y a rien à pardonner, puisque « pour l’instant il n’y avait pas eu d’accusation, en tout cas il n’y en avait pas encore trace dans les procès-verbaux, du moins pas dans les procès-verbaux accessibles aux avocats, donc, pour autant qu’on pût le constater, aucune procédure n’avait été intentée [16][16] Ibid. p. 1358. »… Analysant ce qu’il appelle « les aspects sordides » dans les romans de Kafka, Adorno observe – dans une de ces formules acérées dont il avait le secret – qu’il s’agit des « traces de saleté que les doigts du pouvoir laissent sur l’édition de luxe du livre de la vie [17][17] T. W. Adorno, Prismes, p. 226. ».

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Ces sept chapitres sur Amalia et sa famille sont parmi les plus poignants du roman. La servilité de la famille « maudite » est impressionnante, mais celle des autres villageois, qui les excluent comme des lépreux – sans même que le château ait le besoin d’émettre un ordre ou un décret – est bien pire : elle relève d’une parfaite ignominie. Nous sommes devant un exemple frappant de servitude volontaire – au sens politique fort du terme forgé par Étienne de la Boétie [18][18] Le socialiste libertaire Gustav Landauer avait publié....

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Le thème de la servitude volontaire apparaît dans plusieurs autres textes de Kafka. Par exemple, dans le récit suivant, publié par Brod dans le recueil « Cahiers divers et feuilles volantes » :

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« On a honte de dire par quels moyens le colonel impérial gouverne notre petite ville de montagne. Si nous le voulions, la poignée de soldats serait vite désarmée et les troupes de renfort – à supposer qu’il pût en demander, mais comment le pourrait-il – mettraient des jours, voire des semaines à arriver. Il est donc entièrement dépendant de notre soumission […]. Alors pourquoi tolérons-nous son gouvernement abhorré ? C’est incontestable : uniquement à cause de son regard [19][19] Kafka, Préparatifs de noce à la campagne, Paris, Gallimard... ». Comme Étienne de la Boétie, Kafka insiste sur la soumission comme seul fondement du pouvoir de l’ « un » contre « tous » ; une soumission qui suscite, comme dans la conclusion du Procès, un sentiment de honte.

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On retrouve ce Colonel, ou son équivalent, dans le récit Le Refus : « Quelques soldats pour maintenir l’ordre formaient un demi-cercle autour du Colonel. Un seul au fond aurait suffi, tant chez nous ils inspirent de la crainte ! ». Le Colonel répond toujours aux humbles requêtes du peuple – respectueusement apportées par une délégation – en leur faisant dire par un fonctionnaire subalterne : « La demande est refusée et rejetée. Circulez ! ». Ce qui distingue ce récit d’autres analogues, c’est la présence de germes de résistance : « Mais il y a, d’après mes observations, une génération qui n’est pas satisfaite, ce sont les jeunes gaillards d’entre dix-sept et vingt ans environ, donc de tout jeunes gens, et par la suite très loin de se douter des risques qu’entraîne la pensée la plus insignifiante, et à fortiori une pensée révolutionnaire. Et c’est parmi eux que se glisse le mécontentement [20][20] Kafka, La muraille de Chine et autres récits, Paris,... ».

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Dans ces deux textes on a affaire à un pouvoir de type tyrannique, personnel, et de nature pré-moderne, parce que fondé sur la tradition. Dans Le Château, par contre, il s’agit, comme nous l’avons vu, d’un pouvoir bureaucratique, moderne, impersonnel, « administratif ». Mais le comportement soumis de ceux « d’en bas » est tout à fait analogue dans les deux cas.

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Dans un commentaire sur l’attitude des villageois, l’arpenteur K. n’hésite pas à critiquer cet auto-asservissement : « Vous avez ici un respect inné des autorités ; de tous les côtés, des manières les plus diverses, on continue à vous insuffler pendant toute votre vie, et vous y contribuez vous-mêmes de votre mieux [21][21] Ibid. p. 1328. Certes, K. n’a rien d’un révolutionnaire.... ».

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Qui est donc K., ce candidat-arpenteur qui arrive un soir au village, et qui se permet de mettre en question le comportement trop servile des habitants ? Personne ne le définit mieux que la patronne de l’auberge, qui ne le porte pas précisément dans son cœur : « Vous n’êtes pas du château, vous n’êtes pas du village ; vous n’êtes rien. Mais hélas ! vous êtes malgré tout quelque chose, un étranger qui est de trop, et qui gêne tout le monde, un individu qui nous vaut sans cesse des tracasseries […] [22][22] Ibid. p. 1195. ». S’agit-il du juif, cet étranger par excellence, cet éternel gêneur, toujours « de trop » ? C’est l’interprétation de Hannah Arendt : à son avis Le Château serait « le seul roman où Kafka discute la question juive, et le seul dont le héros est évidemment un juif ». Certes, K. n’a aucun trait typiquement juif, mais il se trouve plongé dans des situations et des perplexités « spécifiques à la vie juive ». Sans nier que la condition juive puisse avoir inspiré l’invention du personnage, il me semble indéniable que nous avons affaire à une figure universelle : l’étranger, l’immigré, celui qui n’appartient nulle part, le Aussenseiter, l’ outsider, celui qui est en marge des institutions et structures sociales établies. Mais pas n’importe quel étranger : il s’agit de celui qui ose formuler des critiques et qui prétend, insolence suprême, avoir des droits…

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K. est en effet celui qui refuse la servitude volontaire. Dès son arrivée au village, il n’hésite pas à défier les autorités, en envoyant promener le jeune et arrogant – « J’exige le respect devant les autorités comtales ! » – fonctionnaire Schwarzer. Dans une conversation avec l’aubergiste ce même soir, il formule en peu de mots sa posture existentielle : « Je tiens à ma liberté ». Certes, cette phrase vise à expliquer son refus d’habiter au château, mais elle a une portée bien plus générale : on peut dire qu’elle décrit parfaitement le comportement du personnage. Bien sûr, ce n’est pas un contestataire : il ne demande que la reconnaissance de ses fonctions. Mais il n’a pas du tout l’attitude craintive et soumise des villageois. Voici comment il présente à l’aubergiste sa conduite envers les puissants : « je ne suis pas timide et je peux aussi dire mon avis à un comte ; mais il vaut beaucoup mieux s’entendre à l’amiable avec ces messieurs [23][23] Ibid. p. 1152. ». Ce qu’il veut des autorités du château c’est l’exigence universelle de tous les exclus et parias des sociétés modernes : « Je ne demande pas des faveurs (Gnadengeschenke) au château, mais mon droit (mein Recht) [24][24] La traduction française est ici peu satisfaisante.... ». Or, c’est précisément cela qu’on lui refuse, au nom d’une liste interminable de raisons « administratives » qui provoquent son indignation : « mon existence (est) menacée par une scandaleuse bureaucratie » (Schmachvolle amtliche Wirtschaft) [25][25] Le Château, Pochotèque, p. 1236. Voir Das Schloss,....

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K. n’a aucune vocation à prendre en charge la cause des villageois ou susciter une action collective : « il ne fallait pas qu’on l’accueille comme un homme qui apportait le bonheur ; […] on l’appelait à des tâches auxquelles, ainsi contraint, il ne pourrait jamais se donner ; avec la meilleure volonté du monde il ne pouvait accepter ce rôle [26][26] Il s’agit d’un passage biffé par Kafka, rapporté par... ». Son attitude est à la fois défensive et combative, mais strictement individuelle : « on se moque affreusement de moi, et peut-être même des lois. Pour ma personne je saurais me défendre [27][27] Ibid. p. 1216 ». Hélas, comme le montrera la suite, l’individu est impuissant face aux appareils opaques et omnipotents de la bureaucratie.

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L’arpenteur considère son rapport avec ces appareils comme « une lutte », un combat difficile dans lequel il est forcé d’admettre que « le rapport de force entre lui et les autorités » est « disproportionné ». Son attitude défiante envers les représentants du château étonne et choque les villageois, qui tentent de lui prodiguer des conseils de prudence et de soumission. La patronne de l’auberge se plaint de ce qu’il ne cesse de « dire non et non », qu’il ne jure que par lui-même – littéralement, « par sa tête » (auf seinem Kopf) – et qu’il néglige les conseils les mieux intentionnés. Quant au maire, il craint que K. ne prenne « une initiative personnelle (auf eigene Faust) inconsidérée » si la décision concernant son affaire ne tarde trop [28][28] Ibid. p. 1198, 1237. Ici aussi la traduction est défectueuse :.... Les expressions auf seinem Kopf et auf eigene Faust, qui n’ont pas été traduites dans la version française, désignent précisément cet esprit individualiste, indépendant et frondeur qui caractérise le personnage de l’arpenteur [29][29] Comme l’écrit si bien Hannah Arendt, « il découvre....

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Il n’est donc pas étonnant qu’il réagisse avec indignation en apprenant le « secret d’Amalia », les raisons de l’ostracisme qui l’a frappée – un événement que la sœur, Olga, décrit, avec une sorte de triste résignation, comme une « fatalité ». « Mais qu’est donc cette fatalité ? » s’écrie l’arpenteur, « On ne pourrait tout de même pas accuser Amalia de la conduite criminelle de Sortini, voir l’en punir ! ». La protestation de K. provoque un commentaire désabusé d’Olga : « Cela te semble à toi injuste et monstrueux, c’est une opinion qu’au village personne ne partage [30][30] Ibid. p. 1340.… ». On ne saurait mieux mettre en relief l’abîme qui sépare le jugement autonome de l’arpenteur – individu qui ne jure que par sa tête (aus eigenem Kopf) – de la soumission générale. Dans un passage biffé, Olga exprime son admiration pour K., cet individu étranger qui ne partage pas les craintes des villageois : « Tu es étonnant […] : tu domines les choses d’un coup d’œil […] ; c’est sans doute parce que tu viens de l’étranger. Nous, au contraire, les gens d’ici, avec nos tristes expériences et nos continuelles frayeurs, la crainte nous trouve sans résistance ; nous avons peur au moindre craquement du bois […]. Quel bonheur pour nous que tu sois venu [31][31] Ce passage est cité par Max Brod dans sa postface à... ! ».

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K. se trouve, face au château et ses fonctionnaires, dans une situation analogue à l’homme de la campagne confronté au gardien des portes de la loi, dans la parabole « Devant la loi », qui figure dans le neuvième chapitre du roman Le Procès. Dans un passage révélateur il est écrit : « K. avait parlé […] comme s’il était devant la porte de Klamm en train de parler avec le gardien ». Cependant, contrairement au personnage de la parabole, l’arpenteur ne craint pas de transgresser les interdits et les obstacles : dans le château, explique-t-il à Olga, « il y a des portes qui conduisent au-delà, des barrières qu’on peut franchir, si on est assez habile [32][32] Ibid. p. 1268, 1329. ». C’est ainsi que, dans la dernière scène du roman inachevé, il entre sans autorisation dans le couloir des fonctionnaires et perturbe gravement le service : « ni l’aubergiste ni la patronne ne pouvaient comprendre qu’il ait pu oser commettre une chose pareille [33][33] Ibid. p. 1428. ». De ce point de vue, K. représente l’antipode de « l’homme de la campagne » qui attend en vain, toute sa vie, patient et soumis, qu’on veuille bien l’admettre à l’intérieur des portes de la Loi… Par contre, on trouve dans le Château des personnages qui ressemblent étonnamment à l’antihéros de la légende : c’est le cas par exemple de l’individu décrit par Olga, qui tente de se faire admettre au service du château : « après bien des années, devenu peut-être un vieillard, il apprend qu’il a été refusé, que tout est perdu et qu’il a vécu pour rien [34][34] Ibid. p. 1369. Le traducteur/éditeur de ce volume constate.... »

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Pourquoi les autorités ne punissent-elles pas l’arpenteur ? Elles se contentent de jouer avec lui au chat et à la souris, jusqu’à ce qu’il meure d’ « épuisement » – la conclusion probable du roman, selon une conversation avec Kafka rapportée par Max Brod. C’est une question qui n’est pas directement abordée dans le roman. On peut supposer que les pouvoirs du château considèrent la fronde individuelle de l’arpenteur comme impuissante et inoffensive, incapable d’avoir une quelconque influence sur la population soumise et obéissante du village.

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Selon Marthe Robert, l’arpenteur K. représente une étape nouvelle (par rapport à Joseph K.) dans le « lent cheminement du héros vers une reconquête de son Moi sur la tyrannie de “l’administratif” : il meurt épuisé mais du moins il a « démonté pièce à pièce, symbole après symbole, signe après signe, l’édifice tout-puissant qui ne reste debout que grâce à l’arbitraire de ses maîtres, dûment secondés par la paresse d’esprit et la crédulité des individus aveuglés [35][35] Marthe Robert, Seul comme Franz Kafka, p. 230-31. ». L’arpenteur est l’étranger qui se trouve en extériorité au rapport de domination/subordination entre le château et le village. Comme étranger il est capable d’étonnement — dans le sens du taumasein grec, début de toute connaissance philosophique – face à l’absurde bureaucratique incarné par les fonctionnaires du Château.

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L’étranger serait-il donc le seul à ne pas s’incliner devant les puissants ? C’est l’opinion de nombreux commentateurs, y compris les plus lucides, comme Hannah Arendt : « Du fait qu’il insiste sur les droits de l’homme, l’étranger se révèle être le seul qui ait encore idée de ce qu’est une simple vie humaine dans le monde [36][36] H. Arendt, « Franz Kafka », La tradition cachée, p.... ». L’arpenteur K. serait ainsi l’unique exception, l’unique voix critique, protestataire ou révoltée dans Das Schloss. Or, ce n’est pas ce que révèle une lecture attentive du roman.

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Par exemple, la petite servante Pepi, qui, pendant quelques jours, avait remplacé Frieda à l’Auberge des Messieurs, se livre à quelques confidences avec K. et lui fait état de son rêve le plus cher, un vrai rêve de révolte anarchiste : « celui qui aurait la force de mettre le feu à l’Auberge des Messieurs et de la réduire en cendres, mais intégralement, de sorte qu’il n’en reste aucune trace, la réduire en cendres comme un bout de papier jeté au poêle, c’est lui qu’aujourd’hui Pepi choisirait entre tous [37][37] Kakfa, Le Château, p. 1437. Le critique David Suchoff... ». Cette phrase est à comparer avec celle de Kafka lui-même, selon le témoignage de Max Brod, s’étonnant que les travailleurs confrontés aux manœuvres du Bureau pour les Assurances Sociales, ne prennent pas la maison d’assaut pour tout mettre à sac…

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Mais il existe un autre personnage qui ne s’incline pas, un personnage qui ne se limite pas à rêver comme Pepi, dont l’insoumission est bien plus dramatique que celle de l’arpenteur K., et qui, contrairement aux autres villageois, « ignore la peur », et se montre capable, contre les autorités, d’ « actes héroïques ». Ce personnage est une femme du peuple dont le regard triste, fier, et sincère – ainsi que les paroles, empreintes d’une « sorte de hauteur » – n’ont pas manqué d’impressionner K. : Amalia. C’est dans le chapitre 17 qu’on apprend « le secret d’Amalia » : recevant de l’arrogant et grossier fonctionnaire Sortini un message « extrêmement vulgaire » et même « révoltant » – bref, obscène – l’intimant à se rendre auprès de lui dans l’Auberge des Messieurs, elle n’hésite pas à le déchirer, en jetant les morceaux au visage du messager envoyé par l’homme du château. C’est un acte apparemment anodin, mais en réalité d’un courage sans précédent : elle a repoussé l’ignoble Sortini « plus violemment sans doute qu’aucun fonctionnaire n’a jamais été repoussé ». Cela a suffi pour attirer sur elle et toute sa famille la malédiction de ceux d’en haut, en les condamnant à une exclusion définitive et irrévocable [38][38] Ibid. p. 1338-1339, 1343. Bien différent est le comportement...

35

La figure d’Amalia est un des rares personnages dans les romans de Kafka qui incarne, d’une façon irréductible, le refus d’obéir, l’insoumission, bref, la dignité humaine – en payant le prix fort. Elle montre qu’au sein du village, au milieu du « peuple » – et pas seulement chez l’étranger – peuvent se trouver des ressources de courage, fierté et résistance. Certes, c’est un personnage d’exception, qui se détache fortement de la masse moutonnière des villageois, mais il n’existe pas moins. Est-ce un hasard s’il s’agit d’une femme [39][39] On voit à quel point se trompe l’éminent spécialiste... ? On peut se demander si le modèle pour cette figure littéraire n’a pas été la sœur préférée de Kafka, Ottla, qu’il décrit, dans la Lettre au Père comme possédant « l’entêtement des Löwy, leur sensibilité, leur sentiment de l’injustice, leur inquiétude », et qu’il admirait énormément pour « ce qu’elle a de plus que moi en fait d’assurance, de confiance en soi, de santé et d’absence d’hésitation [40][40] Kafka, « Lettre au Père », dans Préparatifs de noce... ».

36

Curieusement, la plupart des commentateurs, les yeux rivés dans la personne de l’arpenteur, ont négligé celle d’Amalia, sans doute une des plus impressionnantes figures féminines de l’œuvre de Kafka. Nous nous trouvons ici au cœur de l’individualisme libertaire de l’écrivain pragois.

Notes

[*]

Michael Löwy : né au Brésil, vit en France depuis 1969. Directeur de recherches au CNRS, enseigne à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Médaille d’argent du CNRS (1994). Auteur de plusieurs ouvrages, traduits en 25 langues, dont : Rédemption et Utopie. Le Judaïsme libertaire en Europe centrale, 1988 ; Révolte et Mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité (avec Robert Sayre), 1992 et La guerre des dieux. Religion et politique en Amérique Latine, 1998 ; Fatherland or Mother Earth ? Essays on Marxism and the National Question, 1999. Dans Diogène : « Du Capitaine Swing à Pancho Villa : résistances paysannes dans l’historiographie d’Eric Hobsbawm », n. 189, 2000 ; « L’intellectuel moderne et son ancêtre hérétique : Gershom Scholem et Nathan de Gaza », n. 190, 2000.

[1]

Sur les sympathies libertaires de Kafka et ses liens avec les milieux anarchistes pragois, je renvoie à mon article « Kafka et le socialisme libertaire », Réfractions, n° 3, Hiver 1998-99.

[2]

Max Brod, Postface à la première édition, dans Kafka, Le Château, Paris, Gallimard 1972, p. 518-521.

[3]

E. Heller, Franz Kafka, Princeton, Princeton University Press 1982, p. 105.

[4]

Martin Buber, Zwei Glaubenweisen, Werke, Band I, Heidelberg, Lambert Schneider 1962, p. 778.

[5]

Kafka, Préparatifs de noce, p. 49.

[6]

Kafka, Préparatifs de noce, p. 97.

[7]

Kafka, Le Château, dans Récits, Romans, Journaux, (trad. Brigitte Vergne-Cain et al.) Paris, La Pochothèque 2000, p. 1155.

[8]

C’est la position défendue par Alfred Döblin, « Die Romane von Franz Kafka », Die Literarische Welt, 4 mars 1927.

[9]

Kafka, Le Château, p. 558-559.

[10]

» Les chaînes de l’humanité torturée sont en papiers de ministères ». G. Janouch, Kafka m’a dit, Paris, Calmann-Lévy 1952, p 141.

[11]

Kafka, Le Château, Pochothèque, p. 1215.

[12]

Voir José Maria González Garcia, La máquina burocratica. Afinidades electivas entre Max Weber y Kafka, Madrid, Visor, 1989, p. 42-43, 161-167. Voir aussi, sur le même sujet, les commentaires de Enzo Traverso, L’histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Paris, Cerf 1997, p.45-57.

[13]

Alfred Weber, « Der Beamte », Neue Rundschau, octobre 1910, p. 1321, 1322, 1333. Il est intéressant de noter que pour A. Weber les Juifs échappent à cet asservissement parce qu’ils sont rejetés et exclus par l’appareil bureaucratique, qui les oblige à avoir une existence individuelle plus riche en subjectivité. On songe à l’arpenteur K… Cela dit, la tentative d’Astride Lange-Kirchheim de trouver des analogies, phrase par phrase et mot par mot, entre l’article d’Alfred Weber et la nouvelle de Kafka La colonie pénitentiaire me semble forcée et, en dernière analyse peu convaincante. Elle conduit l’auteur à des absurdités évidentes, comme le parallèle entre les couches supérieures et inférieures de la bureaucratie dont parle le sociologue, et les structures supérieures et inférieures de la machine à tuer décrite par l’écrivain…Voir A. Lange-Kirchheim, « Alfred Weber und Franz Kafka » dans Eberhard Demm (éd.), Alfred Weber als Politiker und Gelehrter, Stuttgart, Franz Steiner Verlag 1986, p.113-149. Les analogies avec Das Schloss dans la dernière partie de l’article sont plus pertinentes.

[14]

Ibid. p. 1419.

[15]

Ibid. p. 1262.

[16]

Ibid. p. 1358.

[17]

T. W. Adorno, Prismes, p. 226.

[18]

Le socialiste libertaire Gustav Landauer avait publié une traduction allemande de De la servitude volontaire de La Boétie dans sa revue Der Sozialist en 1910 et en 1911. Rien n’indique que Kafka connaissait ce texte, mais il n’est pas impossible qu’il fusse connu des anarchistes pragois qu’il fréquentait.

[19]

Kafka, Préparatifs de noce à la campagne, Paris, Gallimard 1957, p. 288.

[20]

Kafka, La muraille de Chine et autres récits, Paris, Gallimard 1950, p. 110-113.

[21]

Ibid. p. 1328. Certes, K. n’a rien d’un révolutionnaire. Il ajoute aussitôt : « Mais fondamentalement, je n’ai rien à y redire : si une administration est bonne, pourquoi ne pas la respecter ? » Mais le « si » conditionnel introduit le doute : est-elle vraiment tellement « bonne » cette administration du château ?

[22]

Ibid. p. 1195.

[23]

Ibid. p. 1152.

[24]

La traduction française est ici peu satisfaisante. Voir Kafka, Das Schloss, Frankfurt am Main, Fischer Verlag 1994, p. 93.

[25]

Le Château, Pochotèque, p. 1236. Voir Das Schloss, cit., p. 112.

[26]

Il s’agit d’un passage biffé par Kafka, rapporté par Max Brod dans une postface de 1946, dans Le Château, Paris, Gallimard 1984, p. 531.

[27]

Ibid. p. 1216

[28]

Ibid. p. 1198, 1237. Ici aussi la traduction est défectueuse : voir Das Schloss, cit., p. 113.

[29]

Comme l’écrit si bien Hannah Arendt, « il découvre que le monde et la société normale sont en fait anormaux, que les jugements que tout le monde accepte comme sains sont en fait complètement insanes et que les actions qui se conforment aux règles de ce jeu sont ruineuses ». Hannah Arendt, « Franz Kafka » (1944), dans La tradition cachée, Paris, Christian Bourgeois 1987, p. 113.

[30]

Ibid. p. 1340.

[31]

Ce passage est cité par Max Brod dans sa postface à la troisième édition du livre (1946) in Le Château, Paris, Gallimard 1984, p. 530. Nous avons cité plus haut (voir note 26) la réponse négative de K. à la suggestion qu’il soit venu pour « apporter le bonheur ».

[32]

Ibid. p. 1268, 1329.

[33]

Ibid. p. 1428.

[34]

Ibid. p. 1369. Le traducteur/éditeur de ce volume constate lui aussi cette analogie.

[35]

Marthe Robert, Seul comme Franz Kafka, p. 230-31.

[36]

H. Arendt, « Franz Kafka », La tradition cachée, p. 105.

[37]

Kakfa, Le Château, p. 1437. Le critique David Suchoff désigne le rêve incendiaire de Pepi comme « anarchiste », et comme la libération, par le feu, de la domination des Herren (Messieurs, Maîtres, Seigneurs). Voir D. Suchoff, Critical Theory and the Novel. Mass Society and Cultural Criticism in Dickens, Melville and Kafka, Madison, The University of Wisconsin Press 1994, p. 156.

[38]

Ibid. p. 1338-1339, 1343. Bien différent est le comportement de son petit frère Barnabas, qui tente désespérément de se faire admettre au service du château : dès qu’il se trouve « là-haut », « il perd tout le courage qu’il avait comme jeune garçon », et « tremble de peur » devant les fonctionnaires. (p. 1329, 1373).

[39]

On voit à quel point se trompe l’éminent spécialiste et philologue Bert Nagel en écrivant : « Chez Kafka les femmes apparaissent non seulement toujours comme figures marginales ou même de simples comparses, mais aussi comme des êtres d’un rang moral inférieur. Cela va si loin, que dans l’ensemble de son œuvre on ne trouve pratiquement aucune figure féminine sympathique, ni même aucune femme honnête ». Voir Bert Nagel, Kafka und die Weltliteratur, Munich, Winkler Verlag 1983, p. 237. On se demande si ce commentateur a effectivement lu Das Schloss… La sympathie de Kafka pour des femmes courageuses, non-conformistes et disposées à rompre avec les conventions pour suivre les impératifs de leur conscience est confirmée, entre autres, par son admiration, sa fascination même, pour la socialiste et féministe Lily Braun, dont il distribuait les Memorien einer Sozialistin (1909) à tous ses ami(e)s. (Voir Kafka, Correspondance 1902-1924, Paris, Gallimard, p. 334.).

[40]

Kafka, « Lettre au Père », dans Préparatifs de noce à la campagne, p. 183, traduction légèrement remaniée d’après l’original « Brief an den Vater », dans Hochzeitsvorbereitungen auf dem Lande, p. 141. La mère de Kafka s’appelait Julia Löwy. Sa fille aurait plutôt ressemblé à la famille maternelle, selon Kafka.

Pour citer cet article

Löwy Michael, « Chaînes en papier. Despotisme bureaucratique et servitude volontaire dans Le Château de Franz Kafka », Diogène, 4/2003 (n° 204), p. 62-74.

URL : http://www.cairn.info/revue-diogene-2003-4-page-62.htm
DOI : 10.3917/dio.204.0062


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