CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le programme de dialogue interreligieux de l’unesco (lancé par le Maroc sous le nom de « Routes de la Foi » et approuvé par la Conférence Générale en 1995) a pour objectif de promouvoir le dialogue entre les différentes religions et traditions spirituelles dans un monde de possibles conflits intra et interreligieux dus à l’ignorance ou à la méconnaissance des traditions spirituelles et de la culture de « l’autre ».

2Ce programme est conçu comme une dimension essentielle du dialogue interculturel. Il s’agit de réunir les différentes religions et traditions spirituelles dans la reconnaissance de la proximité de leurs valeurs en vue de leur engagement pour le dialogue. Des Déclarations formelles ont été adoptées en ce sens lors de rencontres organisées par l’unesco. L’Organisation a toujours veillé à réunir des personnalités religieuses éminentes issues des monothéismes ou des traditions spirituelles du monde, et des intellectuels laïques reconnus pour leur réflexion et leurs recherches sur le fait religieux (historiens, historiens des religions, anthropologues, sociologues, philosophes, etc.).

Réunions

3Le Projet des « Routes de la Foi » a été lancé lors de la Réunion de Rabat (juin 1995) où des experts des trois monothéismes abrahamiques ont rédigé des « Propositions ». Si le thème central de cette première réunion fut la place symbolique et spirituelle de Jérusalem aujourd’hui, le besoin s’est fait sentir d’élargir ce dialogue aux autres traditions spirituelles. Ainsi, la Réunion de Malte en 1997 a compté une participation bouddhiste et sikh et d’autres traditions orientales. La Déclaration adoptée à cette occasion souligne la convergence de vues et de valeurs dans le respect de différences enrichissantes.

4L’ancrage régional du dialogue interreligieux est fondamental, puisque c’est dans un espace géographique et historique commun que se tisse la mémoire d’un vécu conflictuel ou convivial. C’est le cas de la Région d’Asie Centrale – carrefour de civilisations et de traditions spirituelles sortant de soixante-dix années de matérialisme athée. Elle a accueilli en 1999 à Bishkek au Kirghizstan le Forum « Religions et Cultures en Asie Centrale » , et la Conférence Internationale du Dialogue Interreligieux et pour une Culture de la Paix en 2000, à Tashkent, Ouzbékistan. Cette conférence a été suivie à Boukhara d’un Atelier sur le Soufisme et le dialogue interreligieux, reconnaissance de la place centrale de ce courant mystique de l’Islam dans la vie spirituelle et culturelle qui va au-delà des pays de confession musulmane.

5L’ancrage dans cette région sensible se poursuit avec une Conférence à Almaty (Kazakhstan) sur le thème « Science et Spiritualité le long des Routes de la Soie », en septembre 2002. D’autres aires géographiques sont explorées, comme l’Afrique de l’Ouest, où de fortes tensions inter ou intra-religieuses conduisent à des conflits latents ou ouverts : une réunion s’est tenue à Abuja en décembre 2003, abordant la problématique de résolution des conflits et le rôle des chefs religieux dans la prévention de la pandémie du SIDA. Cette année, la région de l’Asie Pacifique sera au centre de l’attention puisqu’une réunion de dialogue interreligieux se tiendra à Sydney en novembre 2004.

L’enseignement du dialogue interreligieux

6Les Déclarations, Propositions et Documents finaux adoptés lors de ces réunions ont souligné la nécessité de favoriser la dimension éducative et pédagogique du dialogue interreligieux, une priorité pour l’unesco. Il s’agit d’inculquer aux jeunes des valeurs de respect de l’autre pour une coexistence dans les sociétés plurielles. Deux objectifs fondent cet enseignement : favoriser la connaissance réciproque des religions et des traditions spirituelles dans une perspective comparative et multidisciplinaire, et promouvoir l’ étude des interactions dans le passé et dans le présent. Les modalités de cet enseignement varieront selon les pays et les systèmes d’éducation. Avec le Centre catholique International, l’Unesco a diffusé un questionnaire portant sur cet enseignement : il est opportun de connaître les expériences qui sont menées dans ce domaine afin de produire des outils pédagogiques adaptés. Les résultats de cette enquête ont abouti à une étude permettant de dégager des politiques éducatives au niveau international et interrégional (Paris, septembre 1999 et juin 2001).

7De même, sur la base des recommandations adoptées lors des Réunions évoquées, il a été décidé de créer un réseau des «Chaires unesco des Écritures, des traditions spirituelles et de leurs cultures spécifiques ». Lancées dans des Centres Universitaires ayant une expérience reconnue dans ce domaine, elles regroupent des professeurs et des chercheurs spécialistes d’histoire des religions, engagés dans le dialogue interreligieux. Ce réseau permettra la mobilité des étudiants (y compris de ceux qui se destinent à la vie religieuse) de façon à bénéficier d’un enseignement à la fois laïque, multireligieux et interculturel. Une première réunion de toutes les Chaires a eu lieu à Bucarest en 2001, pour créer un réseau (UNITWIN) permettant des recherches communes, la publication d’une brochure, la création d’un site Web ; la mobilité des étudiants, elle, a déjà commencé. Une réunion des Chaires européennes a eu lieu à Graz, Capitale d’Europe en 2003 – dans le cadre du Projet « Villes d’Europe et dialogue interreligieux » – co-organisée par l’Université de Graz, le gouvernement autrichien, la région de Styrie et des ONG autrichiennes. Une réunion des Chaires d’Asie centrale est prévue pour 2005, sur ce modèle.

Recherches interdisciplinaires/thèmes transversaux

8Les tragiques événements du 11 septembre 2001 et les conflits qui persistent dans certaines parties du monde, amènent l’unesco à jouer un rôle prépondérant comme forum de dialogue et d’échanges, en vue d’une action durable et profonde sur les enjeux géo-stratégiques. En ce sens, le dialogue interreligieux, compris comme une dimension essentielle entre les cultures et les civilisations, répond aux enjeux de la société et des relations internationales. Il réfléchit sur le terrorisme, la montée des fondamentalismes et des raidissements identitaires, thème qui sera notamment traité à Sydney en 2004. Il donne lieu à des débats éthiques concernant la science en général (Colloque d’Almaty de 2002), la génétique ou des maladies telles que le SIDA en particulier (Abuja, décembre 2003). De même, le dialogue n’est pas concevable sans une réflexion relative au droit de conviction et de conscience (réunion à l’UNESCO, janvier 2001), sur l’Europe de l’Ouest (une autre est prévue pour l’Europe de l’Est fin 2004), lié à la question de la laïcité, concept euro-centrique qu’il faudra analyser au regard de la sensibilité des autres cultures. Il s’agit d’enraciner le pluralisme religieux et le respect des convictions de croyants et non croyants. À cet égard, l’unesco a toujours mis l’accent sur la connaissance du fait religieux comme un facteur de compréhension des réalités sociales et humaines, des arts et d’ autres expressions de l’esprit. L’inculture religieuse mène à la méconnaissance et donc à l’intolérance de ce que l’on ne comprend pas.

9Cependant, une culture et une éducation « uni-dimensionnelles », s’appuyant exclusivement sur une seule vérité religieuse et des croyances, peut aussi conduire à toutes sortes d’enfermements identitaires et de captations nationalistes ou idéologiques. Dans ce contexte, la religion peut être « instrumentalisée » ou « manipulée » à des fins politiques brisant la cohésion sociale. L’unesco s’attache à ce que les responsables religieux de tout bord, à l’instar des autres agents de la société civile, travaillent de concert à des buts communs comme le développement durable, la recherche de la paix, le combat pour les libertés et droits fondamentaux, même s’il doit y avoir un débat sur le concept même de l’universalité des droits de l’homme (y compris celui de croire ou de ne pas croire).

10Il est important de tenir compte des personnes qui se sentent, à certains égards, doublement marginalisées : les femmes, les jeunes et les handicapés. Des réunions ont été organisées pour les former aux débats et aux échanges : on s’est aperçu alors que le dialogue entre diverses confessions y gagne beaucoup (Jamboree 2002, Amman, 2000).

11Enfin, la perception du fait religieux comme facteur de cohésion sociale doit se faire avec la contribution des médias : à l’intention de ceux-ci, une initiation au fait religieux a commencé récemment à l’Université de Genève, en collaboration avec l’École Pratique des hautes Études et avec le soutien de la Commission nationale suisse (en effet, il est plus que jamais nécessaire, afin d’éliminer les stéréotypes et les ignorances anciennes ou nouvelles, de se garder des amalgames ou des raccourcis sur le fait religieux).

12Comme composante du dialogue interculturel, le dialogue interreligieux doit être appréhendé comme un concept large. Il doit faire appel à des disciplines diverses, avec le soutien et la collaboration des secteurs de l’unesco, sans négliger l’apport considérable des ONG spécialisées et des universités participantes.

13Comme exemple concret de la synergie à réaliser, le Programme des peuples autochtones tend à favoriser le développement d’activités visant les spiritualités dites « premières ». Inversement, ce Programme peut bénéficier des apports du dialogue interreligieux intégrant ces peuples et leurs spiritualités. Ce fut le cas avec le Programme de dialogue Interculturel en Asie Centrale où les chamanismes ont été pris en compte, et en Afrique, où les traditions ancestrales restent méconnues. De même, une table ronde sera dédiée aux aborigènes et aux spiritualités des îles du Pacifique lors de la réunion d’Australie en 2004.

14Car, si le dialogue interreligieux a commencé avec les religions abrahamiques, il s’est cependant ouvert à tout courant de pensée humaniste puisque, in fine, il s’agit de la recherche des valeurs éthiques communes à découvrir, à partager et à transmettre, dans le respect des différences appréhendées comme facteurs d’enrichissement et non comme facteur de division. En ce sens, on évitera notamment, autant que faire se peut, toute velléité « communautariste ».

Rosa Guerreiro [*]
(UNESCO, Paris.)
  • [*]
    Rosa Guerreiro : née à Rio de Janeiro en 1952. Études à l’Université de Genève (licence en histoire médiévale et en islamologie). Thèse à Paris–IV Sorbonne en Culture et Civilisations de la péninsule ibérique du passage de l’antiquité tardive au haut moyen âge. Certificat de l’École Pratique des Hautes Études, Section IV, en codicologie (Histoire et Philologie). Chercheur associé au CNRS (laboratoire Lenain de Tillemont-Histoire des Religions) à Paris–IV Sorbonne ; maître de Conférences invité à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), elle y a enseigné sur la transmission des cultures et savoirs des trois communautés culturelles de la péninsule ibérique (juifs, chrétiens et musulmans), la circulation des manuscrits et le travail dans les scriptoria médiévaux. Depuis 1995, spécialiste de Programme à l’unesco (dialogue interreligieux et entre les cultures au sein de la Division du Dialogue Interculturel).
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/11/2007
https://doi.org/10.3917/dio.205.0170
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