CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1En complément aux essais rassemblés dans ce numéro spécial, on trouvera ici un dossier d’information qu’on a voulu aussi complet que possible sur les publications de recherche récentes (ouvrages [1] parus après 2001) intéressant le champ des rumeurs et légendes urbaines.

2Le dossier comporte les recensions de huit études françaises : l’essai de Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard De source sûre ; et l’essai de Pascal Froissart La rumeur, histoire et fantasmes.

3En 2003, on note L’Empire des croyances de Gérald Bronner.

4En 2004, plus périphérique À la recherche des trésors cachés, du xvie siècle à nos jours d’Yves-Marie Bercé qui indique tout un complexe de rumeurs et légendes autour de ce thème universel.

5En 2005, de Philippe Aldrin Sociologie politique des rumeurs ; de Véronique Campion-Vincent La Société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes ; enfin de Frédéric Dumerchat et Philippe Véniel, centré sur le complexe légendaire des félins-mystères, Forêt de Chizé : attention puma !

6En 2006 le Que sais-je ? de Jean-Bruno Renard Rumeurs et légendes urbaines[2] ;

7Ce dossier recense également sept publications en langue anglaise. Parmi elles, deux encyclopédies, l’une centrée sur les légendes urbaines Encyclopedia of Urban Legends de Jan Harold Brunvand (2001), l’autre portant sur le sujet proche des théories du complot très en vogue aujourd’hui Conspiracy Theories in American History: An Encyclopedia dirigée par Peter Knight (2003).

8Puis deux essais qui ont été écrits par des auteurs bien connus du champ, qui sont proches de la perspective folklorique : Linda Dégh, Legend and Belief. Dialectics of a Folklore Genre (2001) ; Gillian Bennett, Bodies: Sex, Violence, Disease, and Death in Contemporary Legend (2005).

9Les deux essais qui suivent ont été écrits par des auteurs de la jeune génération proches de la perspective sociologique : Adam Burgess, Cellular Phones, Public Fears, and a Culture of Precaution (2004) ; Pamela Donovan, No Way of Knowing. Crime, Urban Legends and the Internet (2004).

10L’essai de Burgess explore l’importance de l’attitude des institutions – qui ont adopté le « principe de précaution » et par là-même donné une grande importance à des craintes répandues dans certains milieux mais non validées par des études scientifiques rigoureuses.

11L’essai de Donovan souligne les complexités des phénomènes de croyance – que Donovan explore par une étude des forums de discussion du nouveau canal de communication qu’est l’Internet.

12Ces deux études semblent ainsi répondre partiellement aux questions posées en conclusion du dernier essai en langue anglaise de ce dossier, le collectif dirigé par Gary Fine, Véronique Campion-Vincent et Chip Heath, Rumor Mills. The Social Impact of Rumor and Legend (2005).

13Ce numéro « Rumeurs et Légendes Urbaines » peut d’ailleurs être considéré comme une prolongation des activités de recherche initiées par le colloque de Bellagio de 2003 qui a débouché sur la publication de Rumor Mills.

14Au-delà des publications en français ou en anglais, le lecteur découvrira ici les recensions de deux ouvrages sur les rumeurs de l’universitaire mexicaine Margarita Zires publiés en 2001, Voz, texto e imagen en interacción. El rumor de los pitufos et en 2005, Del rumor al tejido cultural y saber político.

15En Italie, on note l’étude portant sur le thème de l’autostoppeuse fantôme de Stefania Fumagalli, La ragazza dello Snoopy. La leggenda contemporanea dell’autostoppista fantasma: una ricerca in Valle Brembrana (2005).

16On trouvera également le recueil des seize exposés présentés lors du colloque organisé à Turin par Paolo Toselli, l’infatigable spécialiste italien des légendes urbaines, et Stefano Bagnasco, Le nuove leggende metropolitane. Manuale per detective antibufale (2005).

17De Suède nous vient le dernier ouvrage du spécialiste suédois bien connu des légendes urbaines Bengt af Klintberg, Glitter Spray och 99 andra klinterbergare[3].

18La rédaction de ces recensions n’a été possible que grâce au concours de plusieurs chercheurs que je remercie d’avoir mobilisé leurs compétences, linguistiques notamment. Le lecteur trouvera leurs noms (et leurs adresses e-mails) à la suite de chaque recension. Celles-ci sont présentées par ordre alphabétique des auteurs.

19Le sujet des rumeurs et légendes urbaines est devenu, il faut s’en féliciter, un vaste domaine. L’ambition de ces recensions est de contribuer à sa connaissance sans prétendre à une impossible exhaustivité.

20Ce dossier comporte des omissions que nous connaissons – ainsi l’ouvrage d’Alan Kimmel [4] sur le contrôle des rumeurs, la dernière compilation de légendes urbaines de Rolf W. Brednich, parue en 2004, Pinguine in Rückenlage! et, plus périphérique, son ouvrage sur l’humour sur Internet paru en 2005 (www. worldwidewitz. com)

21Il comporte certainement, inévitablement, des omissions que nous ne connaissons pas. Merci aux lecteurs de nous les signaler afin qu’elles puissent être corrigées dans d’autres travaux.

22Véronique Campion-Vincent.

23(Maison des sciences de l’homme, Paris.)

Philippe Aldrin, Sociologie politique des rumeurs, Paris, Presses Universitaires de France 2005

24De nombreux ouvrages sur les rumeurs mentionnent les « rumeurs politiques », mais le livre de Philippe Aldrin est le premier à traiter exclusivement de la question. L’auteur s’appuie à la fois sur une riche bibliographie, sur un corpus varié de rumeurs et sur un travail d’enquête de terrain (observations et entretiens dans plusieurs villes du midi de la France).

25Aldrin trace le cadre théorique de sa recherche en se situant par rapport à trois paradigmes de la rumeur. Le paradigme psychopathologique, héritier d’une conception moralisante des rumeurs, est écarté en considérant, à la suite de M.-L. Rouquette, que la rumeur est un phénomène normal de la communication sociale.

26Le paradigme transactionnel conçoit la rumeur comme un échange informationnel, un produit d’interactions sociales. Aldrin fait sien ce paradigme, directement issu des travaux de T. Shibutani sur le rôle de la communication informelle (rumeurs) par rapport à la communication formelle (autorité, médias), en l’enrichissant des analyses de Raymond Boudon sur les « bonnes raisons de croire » qui font agir intentionnellement les individus sur le marché de l’information : « Chacun des acteurs sociaux participant à un processus de rumeur le fait avec des raisons personnelles, déterminées par son histoire propre, la relation sociale et le contexte précis où il se trouve alors » (p. 46). Cette vision très « individualisante » conduit l’auteur à sous-estimer, entre les individus et la société globale, le niveau intermédiaire des groupes, des réseaux, des « minorités actives » (S. Moscovici), dont le rôle est déterminant dans la création et la diffusion des rumeurs à des fins idéologiques.

27Aldrin exprime enfin ses réticences vis-à-vis du paradigme sémiologique, qui voit dans les rumeurs l’expression de la pensée mythique, par exemple le courant d’étude des légendes urbaines. Il s’élève contre « les interprétations distillées par une psychanalyse prétendument collective » (p. 129). Pourtant, l’auteur manifeste de manière récurrente un intérêt évident pour les « mythes politiques », les « imaginaires sociaux », la « dimension exemplaire sym bolique » (p. 34) des rumeurs. « La “rumeur Diana” [l’accident de voiture serait un meurtre commandité par les Anglais et les Israéliens pour empêcher le mariage de Diana avec Dodi Al Fayed] illustre comment les acteurs sociaux puisent dans le fonds imaginaire commun pour construire une contre-version de l’événement. À côté des emprunts au répertoire universel, ou tout au moins classique des mythes (la princesse dévoyée, l’amour impossible pourchassé, le complot), le récit s’ancre dans le temps immédiat par des emprunts au répertoire mythologique ad hoc plus contemporain (dédain des pays d’Europe pour les musulmans, puissance du Mos sad) » (p. 32). « L’échange des rumeurs met au jour les résurgences de l’imaginaire et du pathos dans ces sociétés réputées rationalisées, individualistes et technologiques » (p. 276). Mais paradoxalement, les auteurs classiques sur l’imaginaire (G. Durand) et sur l’imaginaire politique (A. Reszler, R. Girardet, J.-P. Sironneau) sont à peine ou pas du tout cités. Sans doute l’auteur est-il conduit à cela non seulement par sa volonté affichée de se démarquer d’une approche herméneutique des rumeurs, mais aussi par une certaine méconnaissance de la sociologie de l’imaginaire et par la méfiance théorique envers l’imaginaire qui règne majoritairement en sciences politiques, plus encore qu’en sociologie ! Quel manque à gagner dans l’analyse des rumeurs politiques ! On le découvre dès la première rumeur étudiée par Aldrin dans son « Prologue » (le dauphin de Defferre aurait indirectement provoqué la mort de celui-ci), où apparaît la figure mythique du Traître (Brutus, Judas, Ganelon…). C’est aussi pourquoi l’auteur n’a pas utilisé, sans doute à tort, l’approche heuristique proposée par Kapferer (Rumeurs, Paris, Le Seuil 1987, chap. 17) montrant que les rumeurs politiques ont pour fonction – tout comme les histoires drôles – de construire une image stéréotypée d’une personnalité politique. Enfin, affirmer (p. 77) que les études sur les légendes urbaines ne prêtent aucune attention aux motivations des énonciateurs de rumeurs ou aux réactions qu’ils produisent sur leur auditoire est une simplification abusive.

28Ces objections ne remettent pas en cause les résultats obtenus par Aldrin. L’auteur propose une éclairante typologie des usages des rumeurs politiques, et sans doute des rumeurs en général, selon trois registres (pp. 86-87 et 270-274) :

291. « Un registre routinier de contournement des normes du dire. » Il s’agit d’un marché parallèle des informations politiques, différent des médias et des déclarations officielles, où l’on peut dire des choses impertinentes sans trop y croire. Proches des histoires drô les, ces « commérages » dévoilent des informations prétendument cachées – concernant les thèmes universels du sexe, de l’argent et de la santé – et renforcent le sentiment d’entre-soi.

302. « Un registre d’ajustement aux secousses politiques » où, dans des situations de crise, les sources officielles d’information ne suffisent plus et les rumeurs répondent à des interrogations fortes du public.

313. « Un registre alternatif au défaut de vérité publique », lorsque la rumeur remplace l’absence d’information officielle, ou bien une information officielle jugée insatisfaisante, par la révélation d’une vérité cachée.

32Certaines rumeurs politiques s’inscrivent clairement dans tel ou tel registre : par exemple la rumeur de la nomination de Jean Tibéri comme ambassadeur au Vatican relève du premier registre tandis que l’affaire de Carpentras appartient au troisième. Plus intéressant encore est le fait, comme le montre bien Aldrin, qu’une même rumeur politique peut se décliner suivant les trois registres en fonction du degré d’implication des transmetteurs de la rumeur. Ainsi la rumeur selon laquelle la mort de Lady Di serait un meurtre commandité est une hypothèse insolite pour la majorité du public (registre 1), une information importante pour les « fans » de la princesse, choqués par sa mort soudaine et violente, et fortement demandeurs d’informations (registre 2), et une certitude pour une minorité qui – pour diverses raisons – ne croit pas à l’information officielle et adhère à la thèse du complot (registre 3). C’est une véritable théorie de la réception des rumeurs que propose Philippe Aldrin.

33L’auteur s’intéresse aussi au contenu des rumeurs puisqu’il établit (p. 106) une typologie des rumeurs politiques : les récits de perversion (écart à la morale, à la norme), les récits de la trahison (amitié rompue, serment violé), les récits du complot (dessein caché, contacts secrets, alliances contre-nature) et les récits du mal dissimulé (maladies, passé trouble).

34Les pages consacrées à l’antisémitisme et à l’affaire de Carpentras sont un peu faibles : inexactitudes (1868 n’est pas la date de fabrication des Protocoles des Sages de Sion par la police secrète tsariste mais celle de la publication du pamphlet de Maurice Joly qui les a indirectement inspirés) ; lacunes (on regrette par exemple que ne soient pas cités l’étude de Michaël Prazan et Tristan Mendès France sur les rumeurs antisémites de 1920 à Paris – La Ma ladie n° 9, Paris : Berg international, 2001 – ou l’article de Patrick Rateau sur les mécanismes socio-cognitifs à l’œuvre dans la rumeur de Carpentras : « Pensée sociale, mémoire collective et sail lance d’un événement : l’affaire de Carpentras », Psychologie & Société, n° 4, 2002) ; généralisations (la démonstration d’une influence de l’image d’Israël consécutive à la guerre israélo-arabe de 1967 sur la rumeur d’Orléans est peu convaincante). En revanche, Aldrin déploie toute sa finesse d’analyse de politologue dans les chapitres sur les rumeurs comme armes politiques, par exemple la stigmatisation des femmes politiques, et sur les liens entre rumeurs et opinions, en particulier l’invraisemblable rumeur d’une arrivée en France des chars soviétiques en mai 1981 a été une excroissance fantasmatique sur fond d’opinion d’une partie de la population effrayée par l’accession au pouvoir de la coalition socialo-communiste.

35Enfin, l’ouvrage d’Aldrin enrichit la réflexion sur les rumeurs par la mise en évidence du processus de cristallisation de la rumeur en croyance, « phase conservatoire de la rumeur » (p. 270), par exemple concernant la mort de Defferre ou l’affaire de Carpentras, processus qu’avait déjà observé René Domergue à propos des rumeurs sur le nombre réel de morts causées par l’inondation de Nîmes en 1988 (La Rumeur de Nîmes, Aix-en-Provence, Édisud 1998).

36Jean-Bruno Renard.

37jean-bruno. renard@ univ-montp3. fr

Gillian Bennett, Bodies: Sex, violence, disease, and death in contemporary legend, Jackson, University of Mississippi Press 2005

38Certains lecteurs pourront être quelque peu réticents lorsqu’ils liront, dans l’introduction, que Gillian Bennett considère sa démarche consacrée aux légendes contemporaines comparable à la célèbre définition du dessin par Paul Klee : « [Il faut] considérer une ligne comme une promenade ». Il existe à l’évidence des différences entre les exigences de la recherche universitaire et celles de la création artistique. Mais l’auteur ne fait qu’avertir son lecteur que, dans le cours de la discussion sur une légende donnée, elle pourra franchir les barrières existant entre la tradition populaire, l’histoire, la littérature et les événements actuels. Le lecteur peut être assuré que dans cet ouvrage, leur guide est particulièrement au fait de la littérature spécialisée qui concerne les légendes contemporaines. Elle appartient à ce que l’on nomme parfois, dans le domaine des légendes contemporaines, l’École de Sheffield. Ce nom provient d’une série de séminaires annuels qui s’est d’abord tenue à Sheffield, en Angleterre, à partir de 1982. Cette École de Sheffield ne possède aucune doctrine commune, mais a considéré les légendes contemporaines les plus variées comme étant dignes d’une analyse méticuleuse. Ses membres ont également manifesté une certaine méfiance à l’égard de ceux qui tentaient d’interpréter les légendes selon un modèle prédéterminé. Gillian Bennett participa elle-même au premier séminaire et s’est consacré depuis à la recherche sur les légendes, non seulement à travers ses propres écrits, mais aussi en tant qu’organisatrice de colloques, responsable de publications et auteur d’anthologies. Le lecteur qui ouvrira ce livre peut être assuré qu’il est le résultat de nombreuses heures d’étude intense, minutieuse et attentive.

39Ce volume ne prétend pas être une enquête systématique couvrant tout le champ des légendes contemporaines. Il s’agit plutôt d’études ponctuelles ayant rapport avec les thèmes annoncés dans le titre : le sexe, la violence, la maladie et la mort. La couverture exagère sans doute, mais à peine, lorsqu’elle annonce que ce livre évoque « les histoires les plus horribles qui soient dans le domaine des légendes contemporaines ». Il semble en tout cas qu’elles aient été choisies non parce qu’elles sont « horribles », mais parce qu’elles sont de nature à éclairer les manières dont les gens pensent leur propre corps, la maladie et la mort, et la relation que l’homme de la rue entretient avec la médecine. L’idée de départ de l’auteur est que ces histoires brèves n’ont rien de banal, mais qu’« elles jaillissent de l’âme humaine ». Après lecture, pourrait-on en douter ?

40Tout au long de cet essai, l’auteur s’efforce de replacer les légendes contemporaines dans leur contexte de deux manières. D’une part, elle montre que même si elles peuvent être qualifiées de « modernes » au sens où elles sont racontées présentement, elles possèdent néanmoins une longue histoire. Elle nous présente par exemple 120 versions d’un type de légende auquel elle accorde une attention toute particulière, surnommée le « Serpent dans le sein » et qui lui permet de remonter depuis 1995 jusqu’au xiie siècle. Certains exemples non datés peuvent être encore plus anciens. Comme c’est fréquemment le cas, les spécialistes ont accepté, pour des questions de commodité, un nom pour cette légende qui n’est pas particulièrement approprié. Le terme impropre de « Serpent dans le sein » s’est peut-être imposé du fait qu’il reprend le titre d’une œuvre littéraire de Nathaniel Hawthorne. Ces histoires ont toutes en commun le fait qu’elles impliquent des personnes qui renfermeraient un serpent, un crapaud ou tout autre créature dans ou ailleurs dans leur corps, même si l’interprétation peut varier avec le temps, la société ou la personne qui raconte. Hawthorne avait utilisé l’idée d’un serpent comme une métaphore de l’orgueil égoïste. Pour Gillian Bennett, ce récit ne trahit pas uniquement une certaine « image populaire du corps » mais préserve également « un remède traditionnel pour une situation traditionnelle ».

41Une autre raison qui permet d’affirmer que l’auteur replace les légendes dans un « contexte » réside dans le fait qu’elle les relie à d’autres aspects de la vie, par-delà les récits relativement brefs généralement considérés comme étant leur trait caractéristique. Un chapitre est consacré à ce que l’auteur appelle « les agresseurs du sida », des récits où une personne cherche délibérément à contaminer d’autres personnes. Un exemple particulièrement piquant raconte l’expérience d’un homme qui, s’étant réveillé à la suite d’un rapport sexuel avec un étranger, trouve l’inscription « Bienvenue au royaume du sida » sur le miroir de sa chambre. Cette histoire, comme celle du « Serpent dans le sein », n’est pas sans antécédents. Gillian Bennett cite des exemples provenant, entre autres sources, du texte médiéval Gesta Romanorum et d’un ouvrage anglais du xviie siècle, le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe. Elle fait remarquer que certains auteurs ont suggéré qu’il s’agissait essentiellement d’un récit édifiant ; mais tout en reconnaissant qu’il peut être entendu de cette manière, elle montre que cette seule vision des choses est « trop facile ». Elle rejoint le point de vue de l’un de ses collègues fondateurs de l’École de Sheffield, Paul Smith, qui relie les légendes sur le sida non seulement aux autres genres populaires tels que les blagues, les rumeurs, les graffitis ou les sophismes populaires, mais aussi à la littérature et aux commentaires politiques. Après avoir passé en revue un certain nombre de manières dont les histoires d’agresseurs du sida semblent fonctionner, elle conclut que l’on touche ici un aspect profond de la condition humaine :

42

Il n’y a rien à faire pour se protéger du hasard de l’agression ou de la maladie. La notion même de « comportement à risque » n’a aucun sens, dans la mesure où c’est la vie qui est un risque en elle-même.

43Certains lecteurs pourront ne pas être d’accord. Mais Gillian Bennett a clairement rendu compte d’interprétations et expliqué ensuite les raisons qui l’ont amenée à sa propre conclusion. D’une manière générale, elle opte pour une interprétation profonde et étendue des histoires. Elle cite par exemple le cas d’une jeune femme qui, dans l’une des versions, participe à une soirée vêtue d’une robe achetée dans un grand magasin. Au cours de la soirée, elle est victime d’un malaise et est ramenée chez elle. On appelle un médecin, mais elle meurt avant qu’il n’arrive. L’autopsie révéla la présence de formaldéhyde dans ses veines, qui provenait de la robe. Il est finalement apparu que le magasin avait vendu cette robe destinée à un cadavre et qu’il avait accepté de la reprendre pour la revendre à nouveau. L’une des interprétations possible de cette histoire consiste dans ce que Gary Allan Fine a appelé l’« effet Goliath », la méfiance que l’homme de la rue ressent vis-à-vis d’institutions ou entreprises géantes et anonymes, dont ce grand magasin n’est qu’un exemple. Mais Gillian Bennett regroupe cette histoire avec des exemples de « Mariées et étreintes empoisonnées », dont certains remontent très loin dans le temps. Ils ont en commun de faire intervenir le contact physique, soit direct par relation sexuelle, soit indirect avec la robe comme élément intermédiaire.

44Lorsque j’ai commencé à enquêter sur les légendes modernes, il y a maintenant plusieurs années, l’hypothèse circulait alors qu’elles tiraient leur pouvoir de l’usage d’une ironie dramatique. En tant qu’explication générale des légendes, celle-ci se révéla parfaitement inadéquate, mais elle peut sans aucun doute être appliquée à l’histoire surnommée Le Meurtre du fils prodigue. Le thème central parle d’un fils qui, plusieurs années auparavant, était parti dans l’idée de faire fortune, et qui retourne à l’auberge familiale. Ses parents ne le reconnaissent pas et le tuent en raison de sa richesse apparente. Gillian Bennett passe en revue de nombreux exemples de cet épisode, dont certains littéraires. Albert Camus utilisa à deux reprises cette histoire, d’abord dans L’Étranger, comme fait divers parcouru dans un journal par le héros, et ensuite comme argument central de sa pièce Le Malentendu. Bennett conclut son analyse avec cette pièce, dont la fin est qualifiée par elle, à juste titre, de « sombre ». Elle fait remarquer qu’il n’existe pas de versions récentes de cet épisode jadis célèbre depuis le milieu du xxe siècle, et observe que, étant donné les guerres et autres bouleversements sociaux de ces cinquante dernières années, ce constat est surprenant. Peut-être les folkloristes ont-ils laissé échapper ce genre d’épisodes qui finira, à la longue, par refaire surface.

45Les deux derniers chapitre de l’ouvrage sont consacrés à des thèmes particulièrement délicats. Certaines légendes évoquent des vols d’organes et des pratiques satanistes perpétrées sur des enfants. L’auteur y évoque également la « Calomnie du Sang », une croyance vieille de plusieurs siècles contre les juifs accusés d’utiliser le sang d’enfants chrétiens dans certains de leurs rituels religieux. Il devient extrêmement difficile d’analyser ces allégations, en partie du fait qu’elles impliquent des enfants, pour lesquels les adultes éprouvent des sentiments protecteurs profonds. Ces histoires jouent également un rôle dans les débats publics. Comment peut-on faire la distinction entre une histoire probablement fausse à propos d’enfants volés aux fins de revendre des parties de leur corps, et le cas accrédité d’un hôpital conservant des morceaux de corps d’enfants morts, sans le consentement de leurs parents ? Gillian Bennett nous guide avec prudence au travers de situations où l’on peut rendre hommage aux folkloristes pour leur contribution à démasquer de fausses accusations, mais aussi, d’autre part, leur reprocher de nier des violences réelles.

46Après avoir suivi avec un certain enthousiasme Gillian Bennett à travers ses analyses minutieuses, perspicaces et bien informées, l’auteur de ces lignes a éprouvé une certaine perplexité à la lecture de la « Postface » du volume. Ressentant peut-être le besoin de dépasser les prises de positions adoptées dans certains chapitres, Gillian Bennett a en effet rédigé un certain nombre de considérations générales qui, à notre avis, n’apportent rien à la valeur de son travail. Pour une part, le ton adopté reste sur la défensive. Ces histoires « en aucun cas ne sont banales », « ne sont en aucun cas de simples avertissements sans conséquences ». Or l’auteur a développé, avec des exemples précis, toute une argumentation allant dans ce sens dans le corps du livre. Ce point a donc déjà été établi. Dans cette Postface, elle laisse cependant de côté les exemples concrets et les remplace par toute une rhétorique superflue. De manière quelque peu surprenante, elle affirme que les légendes ne sont pas de simples « indicateurs des peurs et des pressions sociales », mais représentent plutôt « la peur elle-même ». Mais quelle différence y a-t-il entre des « indicateurs » de la peur et « la peur elle-même » ? La réponse se trouve peut-être dans le fait que certaines légendes « ont conduit à des réactions de peur », mais cela n’est pas clair. Quelle que soit l’idée visée, celle-ci demanderait à être explicitée bien davantage.

47L’autre élément surprenant de cette Postface concerne l’attaque lancée contre ses collègues folkloristes qui adoptent une approche psychosociale des légendes contemporaines, qui chercheraient à être « de bons citoyens » et encourent le risque de s’ériger en « policiers de la pensée » au profit des conceptions établies. Ici, l’auteur cherche peut-être à s’assurer que l’on respecte le point de vue des pauvres et des démunis, mais c’est un objectif qui ne peut être déduit que de remarques trop cryptiques pour être convaincantes. D’ailleurs souhaite-t-elle vraiment pointer du doigt l’expression « bon citoyen » ? Quoi qu’il en soit, insistons sur le fait que ces quelques cinq ou six pages ne représentent qu’une infime partie du livre qui n’ôtent rien aux multiples mérites des chapitres principaux.

48Sandy Hobbs.

49sandyhobbs10@ hotmail. com

Yves-Marie Bercé, À la découverte des trésors cachés. Du xvie siècle à nos jours, Paris, Perrin 2004

50Cet ouvrage sur « le rêve éternel de l’enrichissement soudain », dresse un catalogue des croyances merveilleuses concernant les trésors mais montre également le lien de ces quêtes avec le développement des loteries et jeux de hasard dès le xviie siècle. De nos jours cette « consommation du passé », pour laquelle l’auteur se refuse à hiérarchiser les niveaux savants et populaires reconnaissant à chacun sa légitimité, fascine les chasseurs de trésors plongeurs ou archéologues du dimanche armés de détecteurs de métaux. Ces milieux ont leurs légendes, relatées avec empathie et à ce titre ce livre concerne le champ des légendes contemporaines.

51Véronique Campion-Vincent.

52campionv@ msh-paris. fr

Gérald Bronner, L’Empire des croyances, Paris: Presses Universitaires de France 2003

53Bien qu’il ne traite pas directement de la rumeur, l’excellent ouvrage de Gérald Bronner est d’un grand intérêt pour ce domaine de recherche : d’une part parce que de nombreux exemples présentés par l’auteur sont tirés du corpus des rumeurs et des légendes urbaines, d’autre part parce que l’approche théorique proposée pour l’étude des croyances peut être un modèle pour l’analyse des rumeurs. Il faut entendre l’expression « empire des croyances » dans les deux sens du mot « empire » : premièrement, les croyances constituent un vaste domaine qui va des représentations scientifiques aux superstitions, en passant par les croyances parascientifiques, les idées reçues, les rumeurs, les idéologies, les croyances magiques et religieuses ; deuxièmement, les croyances exercent un pouvoir sur nos manières de penser, de sentir et d’agir.

54La première partie, intitulée « la logique des croyances » (p. 11), définit la nature du croire. Pour Bronner, une croyance peut être examinée selon deux critères : un contenu, dont on peut mesurer la probabilité de véracité, et un rapport de l’individu au contenu, à travers une argumentation plus ou moins complète. Il y a donc un continuum dans les croyances entre le pôle des connaissances – ou « croyances vraies » (p. 12), à argumentation complète – et le pôle des superstitions, au contenu probablement faux et à l’argumentation incomplète. Bronner reprend l’idée, développée par Raymond Boudon dans ses travaux, qu’il y a une « rationalité subjective » des croyances et que c’est par aveuglement que l’on juge les croyances – d’autrui ! – passionnelles ou irrationnelles. Les logiques sous-jacentes aux croyances nous sont opaques à cause de la distance culturelle entre des représentations du monde différentes mais également cohérentes, à cause de la non-reconnaissance du caractère souvent probabiliste des croyances (un joueur qui parie ne croit pas qu’il va gagner à coup sûr – c’est aussi le « pari » de Pascal sur l’existence de Dieu) et enfin du fait qu’une croyance individuelle a une histoire (l’entrée dans un système de croyances se fait graduellement, chaque moment étant perçu par l’individu comme raisonnable, même si, à son terme, il atteint aux yeux d’autrui « l’incroyable »).

55La deuxième partie de l’ouvrage de Bronner est consacrée aux « conditions d’émergence des croyances » (p. 83). Seul un individu omniscient n’aurait pas besoin de croire. Les croyances naissent lorsque notre accès à l’information est limité. Cette idée familière aux spécialistes des rumeurs prend ici une valeur générale. L’auteur distingue trois types de limitation. Les limites dimensionnelles (espace, temps, champ des possibles) nous incitent à imaginer des causes, par exemple la croyance en un « complot de famine » expliquera une disette dont les victimes ne peuvent appréhender les causes économiques, ou des lieux, par exemple les utopies, ou des temps, ainsi l’après-mort ou le futur. Les limites culturelles font que nous interprétons de manière erronée des informations exactes : par exemple en 1986 l’entrée d’un avion militaire nord-coréen dans l’espace aérien de la Corée du Sud a été perçue comme une attaque alors que les occupants venaient demander l’asile politique. Les limites cognitives, c’est-à-dire nos pseudo-raisonnements, nos intuitions statistiques (tous biais du jugement étudiés en particulier par les psychologues américains Amos Tversky et Daniel Kahneman), expliquent notre adhésion à des idées fausses telles que la surestimation du nombre d’orphelins après l’attentat du 11 septembre à New York, la surestimation des états dépressifs chez les enseignants ou la sous-estimation des maladies nosocomiales. Bronner explique bien que le coût de vérification d’une information est élevé tandis que le coût d’une croyance jugée acceptable est faible. Le « On ne sait jamais… » populaire aussi bien que le « principe de précaution » politique aboutissent tous deux à adhérer, au moins provisoirement, à quantité de croyances.

56Cette approche en termes de coût est développée dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage où l’auteur présente un modèle économiste des croyances : « le marché cognitif » (p. 173). Ainsi est filée la métaphore où les croyances prennent la place des biens économiques : offre cognitive (les croyances et leurs supporteurs), demande cognitive (besoin de croyances), concurrence cognitive (plusieurs croyances répondent à la même demande), monopole cognitif (mode unique d’interprétation de la réalité), protectionnisme cognitif ou libre-échange cognitif (politiques fermant ou ouvrant le marché des croyances)… Contre la détermination extérieure des croyances par une « conscience collective » (Durkheim, Marx, Bourdieu), Bronner adopte le point de vue de l’individualisme méthodologique (Weber, Simmel, Boudon) selon lequel ce sont les interactions entre les individus qui expliquent l’émergence, la disparition ou la survivance des croyances. Les travaux sur les rumeurs sont ainsi revus à travers le prisme du « marché cognitif ». Une information dont l’émetteur est crédible sera « achetée » parce que son « prix » est accessible ; au contraire une source peu crédible offre une information à un « prix prohibitif » parce que nécessitant une vérification. C’est pourquoi une croyance majoritaire, par « effet de groupe », offre une croyance à bas prix, qui tendra à se maintenir. Adhérer à une croyance minoritaire, c’est s’attendre à en payer cher le prix (marginalisation sociale, nécessité de vérification). Un individu cherchera aussi en priorité les informations qui le concernent (l’« implication » chère à M.-L. Rouquette) et qui sont en cohérence cognitive (L. Festinger) avec son système de représentations. Une croyance en contradiction avec les idées d’un individu lui apparaîtra comme ayant un « prix prohibitif » car elle l’obligerait à réorganiser son système cognitif.

57Bronner critique les théories « fonctionnalistes » qui expliquent les croyances par leur fonction sociale, argumentant qu’il y a des croyances sans fonction ou des croyances socialement nocives. C’est selon nous réduire la notion de fonction à celle d’utilité bénéfique, ce qui ne correspond pas à l’usage qu’en font les fonctionnalistes. Dans la ligne des travaux de Richard Dawkins sur la transmission culturelle, Bronner suggère une conception « darwinienne » de l’émergence des croyances par un processus de sélection permettant la survie des croyances les plus adaptées. Cette conception prête le flanc aux mêmes critiques que celles portées contre le fonctionnalisme : en quoi des croyances contre-productives, socialement nocives, sont-elles plus « adaptées » ? La critique des interprétations « fonctionnalistes » des légendes urbaines (p. 213) n’est pas accompagnée d’une analyse alternative de ces rumeurs en termes de meilleure adaptation, si ce n’est l’idée, bien connue des spécialistes de la question, qu’une légende aura d’autant plus de succès qu’elle possède une « bonne forme » narrative et une puissance émotionnelle. Des auteurs d’Outre-Manche ont montré que l’approche des légendes contemporaines en termes de sélection des « mèmes » (qui sont à la culture, selon Dawkins, ce que les gènes sont à la biologie) n’est pas plus pertinente que la classique approche comportementaliste (B. F. Skinner) en termes de « conditionnement renforcé » (une croyance est adoptée parce qu’elle renforce une croyance préalable) (Sandy Hobbs et David Cornwell, « The Meme and the Operant », Letters to Ambrose Mer ton. A Quarterly Folklore Miscellany, n° 27, 2003, pp. 2-11). En particulier, les tenants de la théorie des mèmes ne peuvent apporter la preuve que des individus ont le choix, à un moment donné, entre diverses variantes concurrentes d’une même rumeur. En réalité, l’existence des variantes d’une rumeur n’a rien à voir avec un processus de variabilité, de « mutations », mais avec un processus de transformation d’un contenu en fonction du contexte, par exemple une légende urbaine américaine se modifie en s’intégrant dans la culture française. Et qu’importe si ce phénomène est « lamarckiste » plutôt que « darwiniste » !

58C’est dire combien ce passionnant ouvrage interpelle les chercheurs qui s’intéressent à cette catégorie de croyances que sont les rumeurs. Bronner invite à une sociologie cognitive des rumeurs qui vient parfaitement compléter la psychologie sociale et cognitive des rumeurs initiée par M.-L. Rouquette.

59Jean-Bruno Renard.

Jan Harold Brunvand, Encyclopedia of Urban Legends. Santa Barbara, ca, abc-Clio 2001 [New York, Norton 2002, édition brochée.]

60Les cinq livres publiés par Jan Harold Brunvand de 1981 à 1993, The Vanishing Hitchhiker. American Urban Legends and their Meaning (1981), The Choking Doberman (1984), The Mexican Pet (1986), Curses! Broiled Again! (1989) et The Baby Train (1993) ont établi la dominance de l’expression « légendes urbaines » dont il est le créateur et qu’il a fait connaître à un large public. Cette expression a supplanté celle de « légendes contemporaines » proposée par le groupe de Sheffield. On peut considérer que « légendes contemporaines » est plus exacte car on trouve également ces récits dans les villages reculés, mais « légendes urbaines », plus court rend bien compte de la dominance des villes dans les sociétés d’aujourd’hui.

61En contact avec un très large cercle d’informateurs et assurant de 1987 à 1992 une chronique journalistique grand public, Brunvand vise et touche le grand public : il est clair, bon narrateur, s’amuse et amuse, collecte et commente infatigablement. Les quatre ouvrages suivant The Vanishing Hitchhiker se sont largement nourris de ces contacts et insistent de façon fort vivante sur les déceptions des interlocuteurs de Brunvand lorsqu’ils découvrent que la fascinante et nouvelle histoire vraie qu’ils croient authentique n’est qu’une légende urbaine. Ces ouvrages comportent des analyses plus sommaires et sont parfois proches du simple catalogue. Brunvand a toutefois maintenu ses activités de folkloriste universitaire assurant de 1968 à 1998 quatre éditions d’un manuel The Study of American Folklore: An Introduction et la direction d’une importante encyclopédie rassemblant 260 collaborateurs American Folklore: An Encyclopedia (1996).

62Dans le domaine des légendes urbaines une seconde période d’activité a succédé à la première avec la fin de sa chronique journalistique. La publication de recueils de textes Too Good to Be True: The Colossal Book of Urban Legends (1999) et d’articles The Truth Never Stands in the Way of a Good Story (2000) a précédé celle d’une encyclopédie dont il est le seul rédacteur, Encyclopedia of Urban Legends (2001). [Une anthologie populaire de textes Be Afraid, Be Very Afraid a été publiée en 2004]. C’est un gros travail, de présentation très claire [table alphabétique en entrée (v-xx), index en sortie (501-524), qui veut introduire à la fois aux études sérieuses de haut niveau et à l’exploitation commerciale et ludique du genre.

63Les trois-quarts des entrées sont consacrées aux légendes présentées par ordre alphabétique de leurs titres « conventionnels » c’est-à-dire généralement attribués par Brunvand. Elles sont le plus souvent évoquées par de simples résumés. Le lecteur curieux des versions narrées ou écrites est renvoyé aux livres de Brunvand, en particulier au récent Too Good to Be True qui publie deux cents légendes.

64Quelques entrées parlent des sujets de prédilection des légendes urbaines : accidents, animaux, atrocités, automobiles, bébés, contamination, crimes, galeries commerciales, sexe, sociétés, violence, vols, etc. Choisis par Brunvand, ces sujets renvoient à sa proposition de classification des légendes urbaines détaillée dans The Baby Train. D’autres séries d’entrées renvoient à l’étude des légendes urbaines : ami d’un ami [adua ou foaf], analyse et interprétation, classification, collecte, effet Goliath, effet Gremlin, motif, ostension, performance, proto-légende, style, etc.

65Les entrées renvoyant aux interprétations comparative, freudienne, historique, linguistique, mémétique [terme proche de celui de gène, introduit en 1976 par le biologiste Richard Dawkins pour désigner des unités réplicantes transmettant des aspects particuliers des cultures. Son application aux légendes urbaines est fréquemment associé à une conception négative de celles-ci considérées comme des virus de l’esprit. En France, le terme a été utilisé par le philosophe cognitiviste Dan Sperber], sociologique, symbolique, présentent rapidement les principales publications du champ. Quelques genres folkloriques proches des légendes urbaines sont présentés : histoires drôles, mythes, rumeurs – mais pas les anecdotes.

66Les influences réciproques des légendes urbaines et de la culture populaire sont passées en revue : bande dessinée, cinéma, littérature, musique, presse populaire (tabloïds), radio, talk-shows [les talk-shows sont souvent cités comme autorités validant une légende urbaine par les révélations qui y auraient été faites, sur l’appartenance satanique des sociétés McDonald ou Procter & Gamble par exemple], télévision, etc.

67Pour Brunvand les légendes urbaines sont avant tout un phénomène américain. Il a ainsi tendance à ignorer les origines ou les développements non-américains d’ensembles tels que celui des légendes de vols d’organes. Cependant il a fait un effort pour couvrir l’aspect international : les compilations et études de 24 pays sont présentées. [L’un des « pays » est l’Écosse. En Roumanie, Brunvand cite ses propres observations – lorsqu’il a séjourné dans le pays alors communiste pour une étude sur l’architecture vernaculaire. Au Japon il ne cite aucune étude citée mais indique que tous ses livres y ont été traduits en japonais et qu’il a reçu de nombreuses lettes de lecteurs.] Dans l’introduction Brunvand souligne les changements apportés dans la circulation des légendes urbaines par l’avènement de l’Internet, mais également par leur popularité et leur reprise par des professionnels. Le genre aujourd’hui est moins oral mais son évolution n’est pas terminée.

68L’Encyclopedia of Urban Legends est un instrument de travail indispensable, mais insuffisant. Même un chercheur dominant du champ ne peut écrire seul une encyclopédie qui rende compte de la variété des approches, la mobilisation de plusieurs est nécessaire.

69Véronique Campion-Vincent.

Adam Burgess, Cellular Phones, Public Fears, and a Culture of Precaution, Cambridge, Cambridge University Press 2004

70Pourquoi rendre compte ici d’un ouvrage dont l’index ne comporte pas le terme rumeurs ? C’est que le travail, remarquable, d’Adam Burgess sur les peurs du public face aux risques que feraient courir les téléphones portables (également désignés comme mobiles ou cellulaires) consiste en une analyse rigoureuse des conditions sociales facilitant l’expression des techno-peurs qui fleurissent de nos jours dans une éclosion de rumeurs sur les effets nocifs supposés de maintes technologies nouvelles.

71Allant à contre-courant des idées reçues contemporaines cet ouvrage courageux démolit les postulats arbitraires fondant la culture du risque et le principe de précaution avec d’autant plus de force qu’il se refuse à toute invective envers les entrepreneurs moraux du risque qu’aucune étude scientifique ne saurait convaincre. En effet, les craintes face aux téléphones portables ne sont pas basées sur des faits scientifiques établis – l’auteur rappelle que toutes les études à grande échelle ont exonéré les téléphones portables – mais se fondent sur la possibilité d’apparition future de conséquences néfastes.

72L’approche de l’auteur relève du constructionnisme modéré, pour lequel les problèmes sociaux sont construits par des acteurs davantage que par des faits. Burgess souligne l’importance des « sensibilités soupçonneuses face aux ‘contaminations’ de la modernité » (p. 16). Les lanceurs d’alerte sont prompts à accuser les résultats scientifiques rassurants d’être biaisés, car financés par des fabricants jugés indifférents aux risques sanitaires ; cependant, de façon frappante, cette interrogation sur les motivations réelles ne leur est pas appliquée et ils sont tenus pour altruistes et irréprochables. « La perception accrue du risque semble liée aux progrès de l’individualisation et à la dissolution des croyances, institutions sociales et pratiques » (p. 28) bien plus que déterminée mécaniquement par l’état de notre environnement.

73Décrivant ensuite la révolution apportée par les téléphones portables qui brouillent les frontières public/privé, travail/jeu et sont devenus un élément majeur de la socialisation des adolescents, l’ouvrage dessine la généalogie de ces craintes depuis les rayons x, les lignes à haute tension et les fours à micro-ondes jusqu’à l’ensemble des ondes à basse fréquence. Une étude rapide des grands itinéraires de dissémination internationale des craintes face aux téléphones portables souligne la focalisation sur les dangers supposés des antennes et rappelle que ces campagnes n’ont pas eu de conséquences sur la progression de l’usage de ces téléphones. Les deux derniers chapitres reviennent sur la culture de la précaution encouragée par les autorités qui, pour Adam Burgess, ont abdiqué face à des lanceurs d’alertes qui se présentent comme mandatés par l’opinion publique mais sont dans la situation commode de ne pas avoir de comptes à rendre à leurs supposés mandants.

74Un ouvrage qui marquera. On se permettra cependant deux critiques.

75Dune part une recherche où seules des sources de langue anglaise sont citées est forcément limitée lorsqu’elle parle de pays non anglophones. Lorsque, après une rapide présentation du rapport d’expert français de 2001 dit Rapport Zmirou, Adam Burgess déclare qu’il n’y a pas de préoccupation sérieuse concernant les téléphones cellulaires ni les antennes en France (p. 174) il passe trop rapidement sur les succès d’associations ferraillant contre l’installation d’antennes relais [voir http:// www. priartem. com/ ] ou les activités de politiciens [voir http:// www. mouanssartoux. net/ aschieri/ ] ayant amené à la création de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail [voir http:// www. afsse. fr/ afsse1024/ ]. Adam Burgess sait indiquer l’importance en France de l’affaire du sang contaminé dans la perte de légitimité des autorités mais pour notre pays, il n’a pas trouvé de correspondant analysant la situation.

76Il n’en va pas de même pour l’Italie où il mène une véritable analyse de la polémique ayant entouré les antennes de Radio-Vatican ainsi que des mesures de précaution prises contre l’elettrosmog (pp. 194-203).

77D’autre part – remarque méthodologique mineure certes – l’abréviation emf employée dès la page 6 n’est définie qu’à la page 134 qui indique qu’il s’agit des champs électromagnétiques non ionisants. Elle ne se retrouve ni dans la liste des abréviations ni dans l’index.

78Véronique Campion-Vincent.

Véronique Campion-Vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot 2005

79Le livre de Véronique Campion-Vincent, La société parano, appartient à la catégorie des textes utiles, son intention est de « dégager les lignes de forces, les tendances actuelles » de ce qu’il est convenu d’appeler les mythes du complot. De quoi s’agit-il ? Un univers paranoïaque qui peut être délimité par des expressions comme : « tout est lié » ; « rien n’arrive par hasard » ou encore « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être ».

80Utile, ce livre l’est pour tout curieux qui s’intéresse aux égarements de la pensée contemporaine, qui trouvera là un musée vivant des croyances conspirationnistes les plus saugrenues. Utile, il l’est encore parce que ce mythe du complot se métamorphose sans cesse et qu’il pourrait bien être, aujourd’hui, un passager clandestin et de plus en plus envahissant de notre rapport au monde.

81C’est d’ailleurs, selon Véronique Campion-Vincent, l’une des spécificités de la forme contemporaine du mythe du complot : alors qu’on le croyait confiné à la pensée réactionnaire, il essaime dans toutes les couches de la population, et au-delà de la seule thématique politique. Le deuxième aspect de la pensée conspirationniste actuelle est d’imaginer l’existence de « mégacomplots », c’est-à-dire des complots dont les ambitions seraient planétaires. Tout se passe comme si les thématiques imaginaires, comme presque tout le reste, se mondialisaient.

82Les nombreux exemples proposés par le livre, pour divers qu’ils paraissent, semblent converger vers une dénonciation commune. Une impression forte se dégage de l’ouvrage qu’accompagne une sourde inquiétude : les catégories de l’angoisse collective se sont modifiées durant les dernières décennies. Dans ce panorama, un exemple se dégage, emblématique, celui de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy (75 % des Américains affirmaient adhérer, en 1992, à la thèse du complot dans cette affaire). Qui est responsable de ce meurtre ? Les réponses divergent : le kkk, les extraterrestres, la mafia, etc. mais la figure qui revient comme un serpent de mer est celle de la cia. L’implication de l’agence gouvernementale américaine n’est pas anodine en réalité, elle fait désormais figure de coupable idéal pour tous les complots, car elle représente la figure vénéneuse du pouvoir américain. C’est à ce point que le livre de Véronique Campion-Vincent révèle toute l’ampleur et l’importance du sujet traité. C’est que, explique-t-elle, deux entités malveillantes se dégagent de l’imaginaire contemporain du complot : la science et les États-Unis. Or, auparavant, les coupables idéals étaient plutôt les déviants ou les minorités, c’est-à-dire les autres. Les peurs fantasmées proposent de nouveaux acteurs dans le théâtre de la détestation, et ces acteurs pourraient bien être des autres nous-mêmes, comme l’expression d’une haine de soi, car la science, tout aussi bien que les États-Unis, sont des figures paradigmatiques de la contemporanéité occidentale. C’est une idée qui mériterait d’être approfondie, mais que permet de suggérer la lecture de cet ouvrage.

83D’une façon très juste, l’auteur rappelle, pour finir, que le hasard est l’hôte indésirable des théories du complot qui affirment dévoiler la cohérence d’éléments disparates de l’histoire humaine. En ce sens, la complexité du monde est toujours niée au profit de la recherche de la cause unique. Il n’est peut-être pas illégitime de s’inquiéter de ce que la pensée contemporaine voit dans le doute et la suspicion généralisée une marque d’intelligence plutôt qu’une faiblesse du discernement. Et l’on a dès lors envie de citer, un peu paradoxalement, l’une des grandes figures de la philosophie du soupçon que fut Nietzsche : « Laissez venir à moi le hasard. »

84Gérald Bronner.

85gerald. bronner@ univ-nancy2. fr

Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard., De source sûre. Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Paris, Payot 2002

86La légende est présentée dans ce livre comme une « fille de l’Histoire fécondée par le Mythe » (p. 19). Cette jolie formule permet de mesurer le chemin parcouru depuis la fin du xixe siècle, où l’on pouvait lire, sous la plume d’un poète désenchanté, qu’il fallait, pour faire vivre l’histoire, « tuer la légende » [Catulle Mendès, La légende du Parnasse Contemporain, Bruxelles 1884, p. 266]. Malgré cette sentence la légende n’a rien perdu de sa vitalité. Elle a conquis de nouveaux domaines et circule toujours aussi librement. La rumeur en est le meilleur représentant dans le monde contemporain. Il s’agit alors d’un énoncé relativement bref qui s’expose à de fréquentes manipulations le long de la chaîne de transmission. Par ailleurs, du fait de sa légèreté, le message peut se propager très rapidement dans la population. La diffusion de l’information étant facilitée par les moyens modernes de communication, le réseau Internet est ainsi devenu l’instrument d’un nouveau folklore constitué principalement par des légendes urbaines. Ces rumeurs d’aujourd’hui sont définies par Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard comme « des anecdotes de la vie moderne, d’origine anonyme, racontées comme vraies mais qui sont fausses ou douteuses » (p. 20). Elles relèvent de la croyance dont la fonction n’est pas d’éveiller la conscience individuelle à la connaissance historique, scientifique ou objective des faits. Elles s’adressent plutôt à la pensée collective qui y trouve des éléments pour mettre en mots des émotions et exprimer un état socialement partagé des passions. Il convient donc de ne pas éluder la question sémantique dans l’étude des rumeurs car l’analyse de leur contenu permet à la fois de mieux cerner la dimension symbolique du message et de comprendre les raisons de son pouvoir attractif.

87Que racontent les rumeurs d’aujourd’hui et à quels motifs narratifs plus anciens peut-on les rattacher ? Telles sont les premières questions sur lesquelles Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard nous apportent des réponses consistantes en utilisant une méthodologie exemplaire. Après avoir constitué un premier corpus dans leur précédent ouvrage sur les légendes urbaines

88[Légendes urbaines. Rumeurs d’aujourd’hui, Paris 1992 (2002)], ils ont rassemblé de nouvelles données en vue d’établir un véritable catalogue raisonné du folklore moderne. Durant plusieurs mois, ils ont collecté les messages rumoraux les plus divers en veillant à ne négliger aucun des médias sur lesquels circulent des informations suspectes. Ils se sont ensuite attachés à discerner le vrai du faux en soumettant le contenu de chaque énoncé à une expertise très bien documentée. Les résultats de leur longue et minutieuse enquête sont consignés dans ce livre. On y retrouve toute la gamme des peurs, désirs et tentations qui caractérisent l’époque mais aussi les formes très variées que ces sentiments ou tensions peuvent prendre dans le discours de nos contemporains. Près de 150 rumeurs, accompagnées de leurs variantes, sont ainsi exposées, sous nos yeux, dans des encadrés soigneusement mis en page. Ces vignettes déclaratives nous renvoient souvent l’image de mondes virtuels ou fantasmatiques, calqués sur le modèle d’Internet ou dominés par les performances sexuelles. Mais, dans la plupart des cas, c’est la plainte d’une pensée tourmentée par les craintes alimentaires, les techno-peurs, la violence urbaine et le retour des animaux sauvages, qui s’y laisse entendre ; enfin, alors que certains énoncés nous dépeignent des situations fantaisistes et parfois même comiques, d’autres tableaux témoignent d’une réelle fascination pour le surnaturel. Cette revue thématique est complétée par une étude des sources et un cadrage notionnel qui renforcent l’intérêt scientifique de l’ouvrage. À la lecture de ces éléments, on est tenté de conclure que la rumeur des villes est rarement une légende sui generis. Pour les auteurs, en effet, la rumeur urbaine réactive un motif narratif déjà connu en l’adaptant à une situation moderne. L’ancien et le nouveau semblent s’entremêler pour produire une version remaniée et le plus souvent déformée de la réalité. Comme le contenu du message emprunte autant au passé qu’au présent, on peut dire qu’il s’inscrit dans une temporalité bipolaire. Ce couplage temporel est l’œuvre d’un processus implicite de la pensée impliquant les formations symboliques ; celles-ci vont puiser leurs ressources dans la mémoire et l’imaginaire collectif pour reconstruire les données sur lesquelles porte l’attention. En d’autres termes, les fonctions cognitives qui se focalisent sur un fait d’actualité facilitent en même temps le « retour du surmonté culturel » dans le champ de conscience. La représentation mentale d’un événement n’impliquant aucun effort particulier de connaissance ou de raisonnement, on conçoit mieux que la croyance aux rumeurs soit indépendante du niveau d’instruction, comme l’ont constaté les auteurs.

89La médiation cognitive joue donc un rôle essentiel dans la vie des rumeurs. Elle intervient non seulement au moment de leur création mais aussi lors de leur transmission pour modifier le contenu des messages. Ainsi les acteurs transforment-ils, bien involontairement dans leur discours, les faits qu’ils ont pu observer ou qu’on leur a rapportés. Les déformations les plus fréquentes sont le résultat de trois opérations que Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard décrivent très précisément. Il s’agit de l’amplification qui se traduit par une exagération des détails, du déplacement qui consiste à transposer l’information dans un contexte inhabituel, et de la reconstruction qui affecte la structure globale de l’énoncé. Ces manipulations sont à l’origine du succès des légendes urbaines car elles permettent à chacun d’y greffer des éléments personnels. Il existe toutefois une autre explication à leur diffusion. Elle repose sur des arguments plus sociologiques qui nous sont donnés dans ce livre. Si la rumeur des villes suscite autant d’intérêt dans la population, c’est aussi en raison de son utilité sociale. Dans ce cas, la propagation d’une information fausse révèle un vrai problème. Parfois même, elle constitue un moyen d’y faire face. L’anecdote des diamants radioactifs vendus par les mafias russe ou albanaise reprend certes le thème légendaire du collier maléfique (pp. 51-53). Mais au vu de l’actualité récente, cette histoire peut être entendue comme une mise en garde symbolique contre le risque de pollution nucléaire qui est devenu, depuis la catastrophe de Tchernobyl, l’une des préoccupations majeures chez nos contemporains. L’idéologie sécuritaire peut également y trouver son compte comme le montre le paragraphe consacré à la lé gende décrite sous le nom du « terroriste compatissant » (pp. 242-248). Dans ce récit, dont on retrouve des traces dans le folklore traditionnel, un individu suspect avertit une personne, envers laquelle il se sent redevable, de l’imminence de l’acte criminel qu’il s’apprête à commettre, afin qu’elle puisse se mettre à l’abri du danger. Que doit-on penser de la réapparition d’une telle rumeur dans les grandes villes françaises au moment même où le gouvernement annonçait un renforcement du dispositif « Vigipirate » pour lutter contre les menaces d’attentat en décembre 2002 ? Qu’elle soit intentionnelle ou non, la diffusion de ce message, du fait de sa parfaite synchronisation avec les mesures préventives, participe à la campagne de sensibilisation sur la montée de la violence urbaine. À travers cet exemple, on comprend que les autorités n’aient aucun intérêt à démentir certaines rumeurs. Il leur importe peu finalement que l’histoire soit fausse, invraisemblable ou immorale quand elle facilite leur action. C’est alors l’union, légitimée par les circonstances, de la rationalité avec la croyance, un mariage contre nature qui témoigne, pour les auteurs de ce livre, d’une évolution non négligeable dans les mœurs politiques : « Hier méprisées et combattues par les autorités sûres d’elles-mêmes qui glosaient – s’en moquant et le déplorant – sur l’infantilisme d’un public ignorant, les rumeurs […], et les récits légendaires qui les incarnent, sont aujourd’hui fréquemment écoutées, voire respectées, comme des alertes légitimes annonçant une catastrophe qu’elles permettront peut-être de limiter » (p. 336). Dans ces conditions, peut-on vraiment « tuer la légende » ?

90Jean-Marc Ramos.

91jean-marc. ramos@ univ-montp3. fr

Linda Dégh, Legend and Belief. Dialectics of a Folklore Genre. Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, 2001

92Linda Dégh est un grand nom des recherches sur la légende moderne, en particulier pour les importants articles théoriques qu’elle a écrits avec Andrew Vázsonyi de 1971 à 1983 sur les dialectiques de la légende, les mémorats, l’hypothèse des canaux multiples, le statut de la vérité, l’action ostensive. Dans ce livre-somme, publié en 2001, elle reprend et étend ses travaux antérieurs sur le genre folklorique de la légende dans le monde contemporain occidental. Comme l’indique son titre, cet ouvrage se centre sur le débat autour de la croyance qu’entraîne la légende à laquelle elle accorde une place centrale tout en la situant dans l’irrationnel. Tout en affirmant la nécessité de la collecte par le folkloriste lui-même, Linda Dégh débusque la présence de la légende (elle n’emploie le terme qu’au singulier) dans les matériaux les plus variés : interviews, visites à des sites mémoriaux, articles de presse populaire, intrigues fictionnelles. Elle clôt le premier chapitre qui passe en revue les définitions de la légende offertes par les diverses écoles folkloriques (pp. 23-97) en retenant le terme légende comme « concept de niveau supérieur (overarching) reliant toutes les histoires longues ou courtes qu’on a pu artificiellement classer dans des sous-catégories en ne se basant pas sur des traits essentiels » et en affirmant que : « l’échange d’informations contradictoires est ce qui fait qu’une légende est une légende » (p. 97). Dans le chapitre suivant « La légende comme texte en contexte » (pp.98-203) la légende est définie de façon minimaliste comme « une unité d’intrigue (plot), quelle que soit la faible cohésion de ses variations » (p.102) ; il est donc possible d’en retrouver l’essence même dans des versions très appauvries. Le « texte » ne se limite nullement aux versions orales d’hier mais inclut les communications par tous les canaux – écrits et/ou électroniques – et celles à visées marchandes de la culture de masse. La tâche de l’analyste est de contextualiser « c’est-à-dire de situer la légende dans le système culturel qui l’a produite » (p. 203) et lui donne son sens. Le chapitre sur « les narrateurs de la légende » présente les narrateurs du quotidien – en rappelant l’importance des croyances aux ovnis dans le paysage culturel américain – mais également les personnalités, voyants et guérisseurs étant considérés avant tout comme des raconteurs d’histoires. Les groupes – enfants, adolescents, adultes porteurs de traditions familiales spiritualistes, représentants des médias – sont enfin passés en revue. Dans le chapitre « Paysage et climat de la légende », la croyance est assimilée aux éléments d’une religion et la légende considérée dans toutes ses variations comme messagère consolante de l’immortalité. On peut penser que cette interprétation est loin d’épuiser les significations des légendes contemporaines. Toutefois selon Linda Dégh, c’est celle à laquelle conduit une attitude empathique envers les narrateurs de la légende – et elle reproche à la plupart des folkloristes de se tenir à distance de ceux qu’ils étudient en se réfugiant dans « la tour d’ivoire élitiste de la vérité objective » (p. 317). Dans le dernier chapitre, « Des textes mis en contexte et transformés (processed) », Linda Dégh commence par affirmer que des traces de la légende peuvent se trouver dans des rituels les plus banaux, ainsi elle interprète comme « une légende condensée ou postulée » (p. 402) la tradition de sa propre famille dans laquelle le pain devait se poser du ‘bon’ côté avant sa découpe. Elle présente ensuite avec brio le concept d’ostension, c’est-à-dire de mise en acte d’une légende, qui peut inspirer des guérisons spirituelles mais aussi des crimes d’imitation dont elle donne de nombreux exemples (pp. 422-440). En conclusion elle revient sur le devoir d’empathie. « Les légendes ne peuvent être recueillies que dans un cadre monographique en participant à la vie de la communauté. […][Il faut] adopter le point de vue des narrateurs et auditeurs dans leurs interprétations et usages des textes » [pp. 440-441). Cet ouvrage présente une vue bien personnelle – et critiquable car trop réductrice – de « la légende ». Cependant, même si l’on n’y adhère pas, il est stimulant par la richesse et la variété des matériaux présentés.

93Véronique Campion-Vincent.

Pamela Donovan, No Way of Knowing: Crime, Urban Legends, and the Internet, New York & London, Routledge 2004

94Cette étude est la transformation d’une thèse et se situe au confluent de plusieurs disciplines : sociologie, criminologie, communication (étude de l’Internet qui était encore un nouveau média lors de la conduite de la recherche de 1995 à 1999) et folklore. Dans sa brève préface Pamela Donovan contraste le climat optimiste régnant alors et le climat de pessimisme et de crise généralisé qui a succédé aux attentats du 11 septembre 2001.

95Dans l’introduction le lecteur apprend que l’étude est née de trois interrogations de Pamela Donovan sur : 1. La pertinence et la vérité fondamentale que les rumeurs – genre folklorique ancien à première vue – continuent d’apporter à beaucoup (vii-viii). En effet, contrairement à des prédictions courantes des années 1950 et 1960, la télévision, l’ubiquité des médias, la mondialisation n’ont nullement fait disparaître rumeurs et légendes urbaines. Les légendes criminelles jouent en particulier un rôle significatif bien que non institutionnalisé dans les sociétés du xxie siècle (p. 5). 2. Les différences entre les messages qu’apportent les légendes criminelles et les informations institutionnalisées sur les crimes (p. 5). 3. Le statut de vérité accordé aux légendes criminelles (p. 6).

96L’analyse se base sur l’observation des discussions entre partisans et adversaires de la véracité des légendes criminelles dans les groupes de discussion du site alt.folklore.urban qui était le site d’études des légendes urbaines le plus actif lors de la recherche. Cette analyse a été complétée par des questionnaires et interviews et une étude des articles de presse et des études académiques de ces trois légendes criminelles. Celles-ci ont été choisies car elles sont anciennes et ont été activement démenties dans les médias et par les autorités. Ces cas renvoient à des crimes violents contre les personnes – qui entraînent des réactions dramatiques, très différentes de celles que causent les crimes contre les biens (p. 7).

97S’inspirant de Linda Dégh (Legend and Belief 2001, recension dans cette rubrique) et de Tamotsu Shibutani (Improvised News 1966), Pamela Donovan considère la légende comme une « conversation publique » à laquelle prennent part non seulement le texte légendaire mais encore les réactions des partisans et adversaires de sa véracité ainsi que celles des autorités. La signification et le statut de vérité d’une rumeur ou d’une légende sont le résultat d’une « transaction collective » négociée incessamment par ceux qui les narrent et les discutent (p. 9). Pamela Donovan se refuse à une quête stérile des origines de ces légendes criminelles qui ne sauraient être attribuées à des opérateurs malveillants, mais s’interroge sur les modalités de l’adhésion à leur véracité et sur les liens tissés entre ces légendes et les peurs face aux crimes de violence ou le sentiment très répandu d’être en danger dans le monde contemporain (pp. 10-11).

98Les études de cas portent sur trois légendes criminelles auxquelles sont consacrés les trois chapitres suivants : les snuff films – la légende affirme que de vrais meurtres sont filmés et vendus très cher à des amateurs de spectacles excitants, sous forme de films, de vidéos sur cassettes ou en ligne ; les vols d’organes – la légende met le plus souvent en scène de jeunes hommes, victimes qui se réveillent dans une chambre d’hôtel sans un rein (voire les deux) après avoir été drogués par une blonde séductrice. Ces versions circulent dans les pays riches (et sont différentes des versions des pays pauvres où les victimes sont de très jeunes adoptés ou des enfants des rues) ; les enlèvements – la légende parle de femmes et d’enfants enlevés au hasard dans des boutiques, galeries commerciales ou parcs d’attractions pour les soumettre à la prostitution forcée.

99La légende des snuff films est apparue vers la fin des années 1960 aux États-Unis. Elle fut reprise au milieu des années 1970 par des entrepreneurs en morale tout d’abord des ligues de vertu affirmant que les snuffs étaient l’avatar ultime et logique de la pornographie, puis par des féministes radicales qui en jugeaient également l’existence logique dans un monde macho gangrené par la pornographie et traitant les femmes en objets sexuels. Des enquêtes journalistiques, portant souvent sur des tueurs en série, affirment également de nos jours la véracité de cette légende qui a (c’est un de ses traits majeurs) généré un nombre impressionnant de fictions (romans et films). C’est la légende la plus discutée dans les groupes observés et ceux qui s’affrontent à son propos en emploient souvent une définition voisine (cognate) étendue incluant les films de violence extrême – recueils d’exécutions capitales, de tortures, d’accidents sanglants – et de pornographie sadomasochiste qui existent bel et bien. Comme certains entrepreneurs en morale féministes, les croyants affirment fréquemment l’impossibilité de savoir si les snuff films existent ou non, d’où une ambiguïté persistante. Cette affirmation que l’on retrouve dans les trois cas étudiés donne d’ailleurs son titre à l’ouvrage. Sa fonction protectrice est évidente.

100Pour la légende des vols de rein, l’adhésion est tiède et ce sont les sceptiques qui sont les moralistes. Ils soulignent les conséquences néfastes de tels récits sur les donations nécessaires aux malades en attente de greffe. Dans le contexte américain la légende permet sans doute l’expression d’angoisses face à un système médical de très haute qualité mais qui n’est pleinement accessible qu’à ceux qui ont des ressources suffisantes.

101Nous renvoyons à l’article de Pamela Donovan publié dans ce volume « Le discours futile est-il vraiment futile ? » tant pour la présentation du troisième cas étudié, celui des légendes d’enlèvement, que pour l’étude des formes de croyance et de scepticisme qui constituent les trois chapitres suivants.

102Le dernier chapitre souligne la fonction de ces légendes criminelles. Celles-ci apprivoisent la crainte d’être victimisé en décrivant le crime organisé comme hypercomplexe et omniprésent, mais en affirmant qu’on peut toutefois s’en protéger grâce au savoir apporté par les légendes, savoir qui circule par des canaux de proximité. Les relations entre le « discours officiel » des informations et des fictions de masse transmises par les médias et le « discours ordinaire » des légendes criminelles et du folklore sont plus complexes qu’on ne le pensait : le monde du folklore n’est pas un refuge romantique isolé mais reflète et interagit avec le monde des médias.

103Les légendes criminelles qui présentent de nombreux traits archaïques, dont la toute puissance prêtée aux agents du mal, sont cependant rationnelles et leurs partisans insistent sur leur véracité, mobilisant de nombreuses autorités (hôpitaux, police, journalistes) pour étayer leurs affirmations. Le savoir transmis s’apparente à un bouclier protecteur face à un monde d’anarchie et d’égoïsme généralisé. Ce savoir reste relativement imperméable aux attaques des sceptiques car il est porteur de sens.

104Cette étude novatrice est écrite de façon ramassée mais plaisante.

105Véronique Campion-Vincent.

Frédéric Dumerchat, Philippe Véniel, Forêt de Chizé : attention puma ! La Crèche (79260), Geste éditions 2005

106De 1995 à 1997, la forêt de Chizé dans le département des Deux-Sèvres fut placée sous étroite surveillance après qu’en octobre un groupe de chasseurs ait indiqué y avoir aperçu un puma. Plusieurs autres témoins aperçurent l’animal et son apparition fut un sujet d’importance pour les médias, particulièrement pour la presse régionale. La Préfecture des Deux-Sèvres adopta d’impressionnantes et coûteuses mesures de contrôle : la forêt fut fermée aux visiteurs, des battues furent organisées. Toutefois la « bête » ne fut pas attrapée.

107L’enquête conduite par les auteurs a duré de 1966 à 2004. Ils ont rencontré et interviewé des témoins ; consulté et analysé la presse et les rapports officiels. Ils présentent les débats et les nombreuses hypothèses élaborées et chaudement discutées concernant la « bête ». Ils se centrent sur les arguments des parties opposées : témoins, croyants et sceptiques face à la « bête ».

108Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Depuis plus d’une quarantaine d’années de nombreuses « apparitions furtives » de félins ont été notées dans de nombreux pays. Les auteurs présentent plusieurs des cas proches, les reliant à l’émergence des nouveaux animaux de compagnie (nac) : serpents, mygales, félins ainsi qu’à la réapparition – accompagnée de rumeurs parfois justifiées d’introduction volontaire – d’autres « bêtes » telles que les lynx et les loups.

109Véronique Campion-Vincent.

Gary Alan Fine, Véronique Campion-Vincent et Chip Heath (éds), Rumor Mills: The Social Impact of Rumor and Legend, New Brunswick and London, Aldine Transaction 2005

110Rumor Mills: The Social Impact of Rumor and Legend est un recueil de textes développés à partir d’essais présentés en 2003 lors du colloque « Social Impact of Rumor and Legend » organisée par la Fondation Rockefeller à Bellagio. L’objectif des responsables de la publication (également organisateurs du colloque), consiste à « explorer la dynamique sociale et politique de la rumeur et du phénomène qui lui est proche, la légende urbaine ou contemporaine » dans presque toutes les directions (p. 2). Ce volume y parvient par la confrontation des différents travaux de spécialistes dans un forum/format pluridisciplinaire et international, permettant à leurs auteurs d’explorer les implications de ces types de communications étroitement liées, notamment lorsqu’elles se rattachent à des questions de préjudice racial et de conflits ethniques, d’émeutes, de guerres et de transformations publiques à l’échelle globale. Y sont également abordées les raisons et les formes de circulation des rumeurs et ses légendes, leurs contextes respectifs ainsi que la manière dont elles sont interprétées en termes de plausibilité par leurs acteurs et par les chercheurs.

111Les éditeurs du volume reconnaissent qu’un ouvrage publié à partir des séances d’un colloque peut être d’une « qualité quelque peu fragmentaire » (p. 6). Ils ont donc choisi d’encadrer les textes par une introduction générale signée du sociologue Gary Alan Fine ainsi que par une conclusion générale mettant sur le tapis sept questions précises, conçues comme des lignes d’orientations pour les recherches à venir, développées et présentées par Fine, par la folkloriste Véronique Campion-Vincent et par le psychologue des organisations Chip Heath, les deux autres responsables de la publication, à partir des thèmes de la conférence. En outre, les trois sections principales de l’ouvrage, chacune contenant quatre ou cinq chapitres, sont elles aussi précédées d’une introduction : « La production sociale des conflits et des préjugés » (Véronique Campion-Vincent), « La diffusion de la rumeur » (Chip Heath) et « La création de la plausibilité » (Patricia A. Turner).

112Même si un encadrement éditorial apparaît essentiel pour donner au lecteur des points de repère dans le texte, les chapitres en eux-mêmes sortent de leurs frontières, pour venir se compléter mais parfois aussi se contredire les uns par rapport aux autres. Le contraste entre le plan structuré de l’ouvrage et le développement foisonnant des quatorze chapitres n’est en aucun cas préjudiciable à la lecture, montrant au contraire la richesse du sujet et la complexité des mécanismes de communication abordés à partir de différents points de vue. Des contraintes de temps et d’espace ne nous permettent pas d’évaluer la relation de chacun des chapitres à l’ensemble, et quelques exemples représentatifs devront suffire. Deux parmi les sept questions que les directeurs de la publication présentent parallèlement aux chapitres sélectionnés nous permettront d’illustrer le caractère stimulant de ce volume.

113« Qu’elle est la place de la vérité ? », telle est la première question posée par les auteurs. Ils écrivent, entre autres :

114

Une croyance courante dans le public est de supposer que la rumeur est inévitablement et fondamentalement fausse, alors que la définition donnée par les spécialistes – qu’elle est une « information non vérifiée » – n’implique aucunement que la rumeur soit fausse. Les théoriciens de la rumeur devraient-ils plutôt s’efforcer de déterminer le caractère factice d’une affirmation, ou bien nous suffit-il de comprendre la dynamique sociale et psychologique de la croyance ? En d’autres termes, est-il nécessaire que les rumeurs soient fausses, ou sera-t-il suffisant que l’on croit en elles sans preuve certaine ?
(p. 255)

115Les différents collaborateurs de cet ouvrage adoptent des positions variées sur cette question et sur ses corollaires. Dans sa contribution intitulée « Beyond Rumor and Legend: Some Aspects of Academic Communication », le psychologue social et spécialiste des légendes Sandy Hobbs qualifie sans hésitation comme fausses les histoires rapportant que le psychologue B. F. Skinner enfermait ses enfants dans sa célèbre « Boîte », et critique le fait que l’on continue à citer les anecdotes sur Skinner dans les manuels de psychologie (chap. 12). Son analyse, en fait, s’efforce de « déterminer le caractère factice des affirmations ».

116La plupart des autres collaborateurs, cependant, semblent tenir pour un acquis que les rumeurs sont des « informations non vérifiées » et continuent à enquêter sur les causes et effets possibles des modes de communication selon des critères relevant des sciences psychologiques ou sociales qui seront discutés plus avant. Mais les auteurs des deux chapitres peut-être les plus minutieux du livre « ne supposent pas que les rumeurs doivent être fausses » ni même « que l’on croit en elles sans preuve certaine ». Les anthropologues Pamela Feldman-Savelsberg et Flavien T. Ndonko avec le sociologue Song Yang tentent de montrer dans leur texte « How Rumor Begets Rumor: Collective Memory, Ethnic Conflict and Reproductive Rumors in Cameroon », que les situations historiques au cours desquelles le génocide ethnique était une réalité, constituent un motif de peur réelle chez les jeunes camerounaises qui craignent d’être stérilisées au gré du gouvernement (chap. 8). L’historienne Luise White critique explicitement la définition classique de la rumeur par Allport et Postman dans sa contribution « Social Construction and Social Consequences: Rumors and Evidence », suggérant que parler de fonctionnaires suceurs de sang comme des vampires en Afrique orientale constitue réellement une preuve pour ceux qui discutent de ces événements (chap. 14).

117Une partie des divergences d’approches mentionnées ci-dessus dépend naturellement des différences qui ont pu amener les chercheurs à se rassembler, du fait qu’ils utilisaient des méthodes soit quantitatives soit qualitatives pour recueillir leurs données, ou de la prééminence accordée aux définitions de la vérité des acteurs ou des chercheurs au moment des analyses des résultats. Une variété comparable et tout aussi complexe apparaît évidente à travers la cinquième question posée par les responsables de la publication : Qu’est-ce qui explique une rumeur ? Ils écrivent : « Il est clair que les chercheurs ressentent un vrai besoin de déterminer les facteurs qui peuvent expliquer la rumeur. Doit-on faire appel à certaines caractéristiques universelles des processus psychologiques ? Ou doit-on plutôt se focaliser sur un ensemble spécifique de facteurs historiques, culturels et sociaux ? » (p. 259). Ils complètent cette célèbre aporie théorico-interprétative des sciences du comportement par l’affirmation que « d’un côté on doit reconnaître que les rumeurs se situent souvent dans un contexte particulier » mais que « d’un autre côté il apparaît évident que des rumeurs appartenant à différentes époques et à différents lieux possèdent un air de fa mille bien marqué » (p. 260).

118La structure de Rumor Mills témoigne de cette duplicité en même temps qu’elle la syncrétise. Comme le remarquent les responsables de la publication0, les anthropologues, les folkloristes et les historiens ont plutôt tendance à examiner le local et le particulier d’abord. L’ensemble des chapitres de la première partie, consacrée à la production sociale des préjugés et des conflits, propose des analyses inductives sur ce modèle. Le folkloriste Ingo Schneider, par exemple, dans sa contribution intitulée « Mafia in Meran? Ru-mors and Legends Surrounding the ‘Leather Connection’: A Case Study », analyse certaines rumeurs liées au crime organisé dans une ville de l’Italie du Nord avant de se lancer dans des questions théoriques plus générales (chap. 4). Les collaborateurs ayant une formation de psychologues sociaux ont plutôt tendance à examiner des mécanismes universels de production et de transmission de la rumeur. La plupart des chapitres de la deuxième et de la troisième parties, consacrées respectivement à la diffusion de la rumeur et à la notion de plausibilité, conduisent leurs analyses de cette manière. La contribution de Prashant Bordia et de Nicholas DiFonzo, « Psychological Motivations in Rumor Spread » (chap. 5), et celle de Jean-Bruno Renard, « Negatory Rumors: From the Denial of Reality to Conspiracy Theory » (chap. 13) en sont l’illustration.

119D’autres collaborateurs, toutefois, croisent ou juxtaposent ces deux méthodes d’analyse. Véronique Campion-Vincent, dans son étude « From Evil Others to Evil Elites: A Dominant Pattern in Conspiracy Theories Today » (chap. 6) examine les transformations dans les modèles généraux de rumeurs et légendes relatives aux complots, puis complète ses résultats avec des études de cas nationaux. La contribution de Gary Allan Fine et Irfan Khawaja, « Celebrating Arabs and Grateful Terrorists: Rumor and the Politics of Plausibility » (chap. 11) établit des fondements philosophiques de la rumeur en temps de guerre ou de terrorisme, puis examine deux cycles de rumeurs qui se sont développées à la suite des attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone. L’ensemble des chapitres fonctionne bien, et les lecteurs apprécieront finalement les « zones d’incertitude » qui surgissent après avoir croisé les approches théoriques bien marquées qui traversent les différents chapitres.

120L’étude des légendes n’est toutefois pas abordée pleinement dans Rumor Mills, en dépit du sous-titre. Fine évoque l’existence d’autres lieux d’études, en particulier l’International Society for Contemporary Legend Research, pour expliquer, en partie, ce déséquilibre (p. 1). Pourrions-nous suggérer une autre raison possible ? Beaucoup de travaux dans le domaine des légendes ont mis l’accent sur la croyance populaire, en particulier sur la croyance populaire dans le surnaturel, ce qui à première vue ne semble pas entrer dans le domaine des questions d’ordre social. Des comparaisons fructueuses pourraient pourtant être faites, par exemple entre l’étude de White consacrée aux rumeurs de vampires et à la nature de la preuve (chap. 14) et la discussion de l’humaniste, folkloriste et médecin David J. Hufford sur les histoires de fantômes et les déductions raisonnables des conteurs (« Beings Without Bodies: An Experience-Centered Theory of the Belief in Spirits » inclus dans l’ouvrage dirigé par Barbara Walker en 1995 Out of the Ordinary: Folklore and the Supernatural). Les éditeurs du volume pour-raient-ils imaginer une suite possible ?

121Une bibliographie générale serait également fort utile, mais une telle requête fait les frais de la diversité disciplinaire. Il se peut qu’une présentation des références bibliographiques après chaque chapitre soit davantage dans la norme des éditions Aldine Transaction.

122Curieusement, ce compte rendu a précisément fait ce que les éditeurs de cet ouvrage n’ont pas voulu faire : « Cette conclusion évite la tâche de devoir conclure. Plutôt que de résumer ce que nous avons découvert, nous mettons l’accent sur ce qui reste à faire » (p. 263). Pourtant, ce compte rendu tend à montrer que le vœu exprimé en conclusion – que « ce volume puisse encourager les chercheurs à répondre aux questions actuelles et à en formuler de nouvelles » (p. 263) – a bien été comblé.

123Janet L. Langlois.

124janet_langlois@ wayne. edu

Pascal Froissart, La rumeur, histoire et fantasmes, Paris: Belin 2002

125Le livre de Pascal Froissart comble un vide important dans un champ de recherche pourtant foisonnant. En effet, cet ouvrage n’est pas une étude de plus sur les rumeurs, mais une étude sur les études sur les rumeurs : l’auteur cherche à dégager les conditions de possibilité de l’étude des rumeurs, ses présupposés, ses dérives instrumentalisantes ou idéologiques, autrement dit une véritable épistémologie des travaux sur la rumeur. Original et intelligent, l’ouvrage de Froissart gratte les « rumorologues » là où ça fait mal !

126L’ouvrage se développe selon deux approches complémentaires : la première partie, diachronique, constitue une archéologie pré-Allport et Postman qui exhume les travaux sur la rumeur antérieurs à 1945 ; la seconde partie, synchronique, établit une typologie critique des postulats de la recherche sur les rumeurs (la rumeur est fausse ; la rumeur a un message caché ; la rumeur doit être contrôlée).

127La première partie a le mérite de présenter et d’analyser des travaux peu connus, bien que Allport et Postman, Rosnow, Shibutani citent ces précurseurs, et que l’historien de la rumeur Hans-Joachim Neubauer en fasse état dans son ouvrage Fama. Eine Geschichte des Gerüchts (Berlin, Berlin Verlag 1998, trad. anglaise : The Rumour. A Cultural History, Londres, Free Association Books 1999). Froissart rappelle ainsi les travaux de Louis William Stern (1902) sur la transmission linéaire et dégradée d’un message – notant déjà les mécanismes d’omission, d’ajout et de transformation –, de Rosa Oppenheim (1911) sur une rumeur de presse, de Frederick Bartlett (1920) expérimentant sur la capacité de mémorisation de contes folkloriques et de dessins, de Clifford Kirkpatrick (1932) qui modifie le protocole méthodologique de Stern en supprimant le rôle intermédiaire de l’expérimentateur, qui devient simple observateur des transmissions successives. Le propos de Froissart est de montrer la naissance d’un concept, celui de « rumeur », « catégorie forgée […] récemment et qui, appliquée telle quelle avant une certaine date, est un contresens » (p. 51). Les notions anciennes de « bruit qui court » ou de « réputation » sont écartées au profit de l’idée exclusive de « message déformé ». Froissart va plus loin encore en suggérant que la rumeur est un faux concept, flou, souvent défini de manière contradictoire (par exemple la réduction et l’effet « boule de neige ») et recouvrant une multiplicité de phénomènes. Spécialiste en sciences de l’information et de la communication, l’auteur insiste sur le rôle majeur des mass médias dans la diffusion, et même la création, des rumeurs, contestant ainsi la conception classique du bouche-à-oreille.

128Froissart critique à juste titre une conception essentialiste de la rumeur – qui fait correspondre à un mot une réalité éternelle – mais, ce faisant, il tombe tout naturellement dans l’excès inverse, le nominalisme, qui prétend qu’un mot ne correspond qu’à une réalité conventionnelle, une vue de l’esprit. Affirmer qu’on ne peut pas parler de rumeur avant l’apparition du mot (« la rumeur de vient réalité », p. 63) impliquerait, pour caricaturer, que l’attraction universelle, l’électron ou les chromosomes n’existaient pas avant l’apparition de ces termes ! La rumeur n’est ni plus ni moins un faux concept que toutes les notions de sciences humaines – par exemple l’intelligence, l’inconscient, la classe sociale… –, objets de constants débats et de constantes réévaluations.

129Dans la seconde partie, le premier postulat discuté est la « rumorographie ou le fantasme de l’exactitude ». Froissart invite les chercheurs à la modestie sur la question de la véracité des rumeurs, dénonçant l’« abus de position d’autorité chez les rumorologues : ils font mine de dire le vrai, sans égard pour le processus qui mène à la vérité et qui est loin d’être simple à suivre » (p. 151). Ceux-ci oublient souvent que ce n’est pas eux qui détiennent la vérité, mais des experts, qui avancent une vérité relative. L’auteur prend Allport et Postman à leur propre piège en révélant que l’une des illustrations « réalistes » utilisées par les psychologues américains pour leurs expériences de transmission de l’information contient une erreur grossière : deux panneaux routiers côte à côte indiquent « Cherbourg 50 Km » et « Paris 21,5 Km », détail fantaisiste puisque 332 Km séparent les deux villes ! Mais cette anecdote est emblématique : pour critiquer un pseudo-réel, Froissart doit s’appuyer sur un autre « réel », jugé plus vrai que le premier ! La position relativiste qui nie la possibilité d’établir le vrai et le faux (« la véracité impossible », p. 137) est intenable et aboutirait à renoncer à distinguer les informations exactes et les informations inexactes.

130Le second postulat, la « rumorancie » – un puriste aurait préféré « rumoromancie », sur le modèle terminologique des « mancies » ou arts divinatoires, tels que cartomancie, chiromancie, nécromancie –, est la propension des chercheurs à interpréter les rumeurs, à dévoiler leur « message caché ». On suivra volontiers l’auteur dans sa « critique de la signification unique » (p. 182) et dans sa mé fiance envers les systèmes symboliques « plaqués » sur la rumeur, comme c’est souvent le cas pour les interprétations psychanalytiques. L’auteur lui-même n’échappe pas aux interprétations fragiles : que penser de cette hypothèse provocatrice, bien peu fondée, selon laquelle la rumeur étudiée par Jung, faisant état de relations intimes entre une adolescente et son professeur, cacherait une affaire d’abus sexuel (p. 178) ! On ne saurait souscrire à l’affirmation qu’« il y a autant d’interprétations que de locuteurs [et] que de rumorologues » (p. 186). C’est oublier que l’interprétation ne relève pas de la fantaisie individuelle mais d’un travail de recherche d’une cohérence symbolique, qui s’appuie non seulement sur le contenu de la rumeur mais également sur le paratexte, sur le contexte socioculturel, sur l’usage militant de la rumeur par les transmetteurs. Comme l’a bien montré Jean-Michel Berthelot dans son étude épistémologique de la sociologie, le paradigme herméneutique est tout aussi valide comme méthode d’intelligibilité du social que les paradigmes causaux ou dialectiques (J.-M. Berthelot, L’Intelligence du social, Paris, puf 1990).

131Le troisième postulat, la « rumorocratie ou le fantasme du contrôle », critique la métaphore médicale comparant la rumeur à une épidémie causée par un virus ou un microbe, et l’illusion de mesures de lutte contre les rumeurs. Froissart met l’accent sur l’inanité des modèles mathématiques de diffusion de la rumeur, sur l’erreur de croire que ce sont des sujets indifférenciés qui véhiculent les rumeurs ou que celles-ci se diffusent essentiellement dans les milieux populaires et peu instruits, enfin sur l’inefficacité du démenti : tout cela a bien été démontré mais, n’en déplaise à l’auteur, par les études mêmes sur la rumeur ! Il est aisé de critiquer les baroques métaphores erpétologiques (typologie des rumeurs correspondant aux modes de morsure de serpents, selon que la proie est tuée d’un jet de venin, paralysée peu à peu ou avalée vivante) ou entomologiques (la rumeur, comme l’insecte, passerait par trois stades : larve, nymphe et imago) présentées par Françoise Reumaux comme une « esquisse de théorie des rumeurs », mais Froissart fait l’impasse sur l’apport théorique et méthodologique qu’a été la modélisation de la rumeur par Michel-Louis Rouquette dans les années 1990, autour des concepts d’implication, d’attribution, de négativité et d’instabilité, tous concepts absents de l’ouvrage de Froissart. Celui-ci écrit, à tort, que les expériences de transmission linéaire des rumeurs ne mesurent que la capacité de mémorisation (p. 121). C’est ignorer les travaux qui montrent que la mémoire n’est pas le seul facteur intervenant dans le processus de réduction du message : la reproduction d’informations est meilleure lorsque les sujets ont un rapport « neutre » au message que lorsqu’ils se sentent concernés (M.-L. Rouquette et al., « Influence de la pertinence et de la structure sous-jacente sur la mémorisation des énoncés », Bulletin de psychologie, vol. xxx, 1976, pp. 59-64).

132Pour les besoins de sa démonstration, Froissart parle de « rumorologie », (pseudo-) science des rumeurs, mais cet amusant néologisme est un effet de rhétorique car il n’existe aucune discipline ni aucune spécialisation de ce nom. Comme nous l’avons écrit ailleurs, c’est une chance pour l’étude des rumeurs que de relever d’une multiplicité de disciplines (sociologie, psychologie, folklore, communication, histoire…), de telle sorte qu’aucune ne puisse prétendre à un monopole.

133L’ouvrage de Froissart, qui régalera tous les spécialistes de la rumeur, est une critique salutaire des travaux menés dans ce champ de recherche. Il serait cependant absurde d’en conclure qu’aucune étude ne peut être menée sur cet objet. Pascal Froissart lui-même a réalisé sur une rumeur africaine une belle monographie qui n’a rien à envier aux recherches les plus classiques (« La rumeur du chien » dans F. Reumaux (dir.), Les Oies du Capitole ou les raisons de la rumeur, Paris, cnrs Éditions 1999, pp. 105-120). Tout en s’en défendant, Froissart s’intéresse bien à la véracité de la rumeur (il encourage ses étudiants en journalisme à enquêter sur les événements et il fait état du rapport de police sur l’affaire) et il en tente bien une interprétation en termes de symptôme social (« La rumeur du chien est la meilleure illustration de ces tensions sociétales », p. 115).

134Enfin, ce n’est pas le moindre des mérites de l’ouvrage de Froissart que d’offrir des approches innovantes et éclairantes sur la représentation sociale des rumeurs : la bibliométrie des ouvrage sur la rumeur, l’étude des métaphores désignant la rumeur, l’analyse des figurations iconiques de la rumeur (par exemple le célèbre dessin de Norman Rockwell). L’excellent site web de Pascal Froissart, véritable « portail » en langue française pour l’étude des rumeurs, reflète cette richesse et cette curiosité intellectuelle : http:// pascalfroissart. online. fr.

135Jean-Bruno Renard.

Stefania Fumagalli, La ragazza dello Snoopy. La leggenda contemporanea dell’autostoppista fantasma: una ricerca in Valle Brembrana, Quaderni dell’Archivio della cultura di base, no 35. Bergamo, Sistema Bibliotecario Urbano 2004

136Fruit d’une recherche conduite de 1996 à 2002, ce travail pré-sente 36 versions de la légende urbaine bien connue « L’autostoppeuse fantôme ». [L’automobiliste la prend à bord à la sortie de la discothèque « le Snoopy », d’où le titre.] Ces récits – reproduits en annexe – sont replacés dans le contexte de la culture populaire de la région, comparés avec d’autres légendes de la route, puis reliés aux légendes d’apparition mariales et de manifestations diaboliques. Des liens avec des thèmes classiques tels celui de Jean sans peur sont recherchés. L’étude des modes de diffusion met en valeur le rôle de l’école et celui de la télévision. Ainsi des histoires d’autostoppeuse fantôme servent d’amorce aux cours de conversation dans l’enseignement des langues étrangères, et un épisode de la série Misteri diffusé en 1994 mettait en scène le cas d’autostoppeuse fantôme survenu en France à Palavas en 1981. Une analyse des narrateurs, de leurs motivations et de leur répertoire narratif, précède l’analyse interne du corpus recueilli, qui est conduite d’un point de vue narratologique et thématique.

137Véronique Campion-Vincent.

Bengt af Klintberg, Glitterspray och 99 andra klintbergare, Stockholm, Atlantis 2005

138Le titre de cet ouvrage, que l’on pourrait traduire par « Paillettes en spray et 99 autres Klintbergeries », indique bien à quel point les légendes urbaines sont associées pour le grand public suédois au folkloriste Bengt af Klintberg. Le nom commun dérivé de son nom a déjà trouvé place dans le supplément à l’Encyclopédie Nationale suédoise : « klintbergare d’après Bengt af Klintberg, nom populaire d’un genre de légendes migratoires modernes, que beaucoup considèrent comme vraies ». C’est que l’auteur, spécialiste des légendes, traditionnelles autant que modernes, a depuis une trentaine d’années collecté systématiquement et analysé les légendes urbaines qui circulent en Suède. Ses deux premiers recueils de légendes urbaines, Rottan i pizzan ( « Le rat dans la pizza »), 1986 et Den stulna nyuren (« Le rein volé »), 1994, l’avaient déjà fait connaître du grand public. Mais c’est surtout l’émission radiophonique Folkminnen, qu’il anima de 1990 à 2004 avec Christina Mattsson, qui le rendit célèbre. Les légendes qui composent Glitterspray lui ont été fournies par les lettres de lecteurs, les interventions d’auditeurs à la radio et les commentaires reçus lors de ses conférences à travers la Suède. De plus, ce troisième recueil, à la différence des deux précédents, comprend aussi des légendes diffusées par Internet.

139Glitterspray comprend cent légendes urbaines, représentées chacune par une version en texte intégral (environ 1/5 du recueil), suivie de commentaires (environ 4/5). Presque tous les thèmes communs du genre sont représentés : sexe, scatologie, crime, accidents heureux ou malheureux, catastrophes, nourritures exotiques, technologies modernes, terrorisme, etc. Comme l’auteur le souligne, la plupart de ces légendes circulent aussi dans le reste du monde occidental. Certaines sont de grands classiques, qu’ils soient relativement récents, comme « Les deux reins volés » (10), tout récents, comme « Le terroriste reconnaissant », ou qu’ils aient une très longue histoire, comme « La belle-mère volée à nouveau » (11). Il y a toutefois quelques exceptions au caractère international du répertoire de Glitterspray. Ainsi, les légendes sur le naufrage de l’Estonia, qui sombra en une heure dans les eaux de la Baltique en 1994, entraînant 859 passagers dans la mort, sont par la force des choses surtout connues en Scandinavie. Certaines ont commencé à circuler dans les jours qui suivirent le désastre, d’autres circulaient encore six ans après. La plus ancienne, relatant comment la veuve d’un passager reçoit un coup de téléphone de son mari enfermé dans sa cabine, qui lui décrit la montée des eaux avant d’être brusquement interrompu, est, de l’avis de Klintberg, fictive. Les faits n’ont jamais été corroborés par aucun des proches des naufragés et sont techniquement presque impossibles. Mais elles ressemblent tout à fait aux histoires qui ont circulé à propos des avions des attentats du 11 septembre 2001. D’autres légendes exploitent le motif bien connu de l’accident évité par l’effet du hasard ou de la Providence : un routier en retard arrive à l’embarquement deux minutes après le départ du bateau ; un autre, arrêté pour excès de vitesse, se voit confisquer son permis de conduire et ne peut embarquer. Une autre légende veut que le commandant en second ait survécu, mais qu’il ait été ensuite rayé de la liste des survivants par les armateurs, pour l’empêcher de révéler des détails compromettants sur la sécurité déficiente de l’Estonia. D’autres légendes, plus sinistres, expliquent le naufrage comme une action volontaire de la mafia russe, qui a préféré faire couler le bateau plutôt que de voir son chargement de cocaïne confisqué par la police et les coupables démasqués ; ou même de l’état suédois, pour noyer les traces de radioactivité dues à un chargement ultrasecret. On voit que si les légendes sur le naufrage de l’Estonia ne circulent guère qu’en Scandinavie, les motifs constituant ces récits et les processus psychologiques qui leur ont donné naissance sont assez universels.

140Chaque légende-type est représentée par une de ses versions, reproduite intégralement et non simplement résumée, apparemment dans les termes mêmes de l’informateur. Ceci permet à l’auteur, sans aller jusqu’à une analyse stylistique étendue, que l’envergure du répertoire ne permettrait pas, de précieuses remarques sur la cristallisation progressive des récits vers une forme plus dramatique à mesure de leur diffusion.

141Non seulement Klintberg indique avec précision le nom et l’appartenance géographique de ses informateurs, il note aussi leurs certitudes ou leurs doutes concernant l’histoire qu’ils relatent. C’est peut-être là à mes yeux l’apport le plus précieux de cet ouvrage. Car il faut modifier l’idée reçue, beaucoup trop simpliste, que les légendes sont des récits fictifs, mais que les gens croient vrais. Il serait plus juste de dire que la légende est un récit fait de telle sorte que la question de la véracité des faits relatés est pertinente, à la différence d’une histoire drôle par exemple. Comme l’a exprimé magnifiquement Marie-Louise Tenèze : La légende n’a de sens que par le discours qu’elle suscite. Discours qui porte non seulement sur l’enseignement à tirer des événements du récit, mais aussi sur le degré de foi à y ajouter. Il est clair que la limite entre telle histoire drôle et telle légende urbaine par exemple ne tient pas à leur contenu, souvent identique, mais à l’attitude du locuteur et de l’auditoire à leur égard : faut-il rire, ou faut-il commenter ?

142Klintberg remarque justement qu’une légende urbaine – qui dans les langues scandinaves s’appelle vandrehistorie, c’est-à-dire « histoire migratoire » – n’est pas forcément fictive pour autant. Elle peut très bien avoir pour base un événement véridique, suffisamment impressionnant pour donner lieu à une mise en forme dramatique et par là à une transmission orale. 0 ce propos, il faut remarquer un développement certain dans l’attitude du grand public à l’égard des légendes urbaines. Il y a une vingtaine d’années, avant la vulgarisation du mot et du concept, le grand public avait tendance à être trop crédule. De nos jours, il a tendance à être trop méfiant. Si Klintberg, comme tous les spécialistes de légendes urbaines, est parfois obligé de décevoir un informateur en lui démontrant que son récit est une « histoire migratoire » sans fondement dans la réalité, il doit parfois adopter la démarche inverse, par exemple pour Au pair chez Kevin Costner (71). Une jeune Suédoise voulant travailler dans une famille américaine, prend contact avec la famille « Smith ». Mais elle constate à l’arrivée qu’elle a été engagée par le célèbre acteur Kevin Costner, qui a d’abord utilisé un pseudonyme pour être sûr d’engager une jeune fille sérieuse. La première informatrice de Klintberg en 1993 trouvait ce récit, arrivé à la fille d’un ami d’une ancienne camarade de classe, suspect : il ressemblait à une légende urbaine. Klintberg, qui a reçu depuis 15 versions de la même légende, estime qu’elle repose sur un fait véridique. D’une part, ce récit n’est attesté qu’en Suède. D’autre part, certains détails de la version initiale – le prénom de la jeune fille, la région où elle habite, le commentaire final de la mère qui n’a jamais entendu parler de Kevin Costner – disparaissent dans les versions suivantes, qui, au contraire, donnent au récit une forme plus dramatique. Personnellement, j’ajouterais un autre argument en faveur de la véracité probable de l’événement initial. Le récit, même dans sa phase finale, n’est qu’imparfaitement « folklorisé », il n’a pas généré de variantes sur le motif essentiel, l’identité réelle de l’employeur. Or un texte de folklore est par définition générateur de variantes. Dans une légende urbaine entièrement fictive, on s’attendrait à ce que des récits similaires aient aussi pour protagoniste Tom Cruise, Brad Pitt ou toute autre idole des adolescentes.

143Les commentaires de l’auteur de Glitterspray portent surtout sur la véracité probable des faits relatés et sur la généalogie et la transmission des légendes suédoises, et sur l’existence de parallèles aux États-Unis et en Europe, principalement en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France. Mais la question du sens de ces légendes urbaines et des raisons psychologiques ou sociologiques qui favorisent leur éclosion est aussi abordée, quoique plus succinctement.

144Michèle Simonsen.

145micsim@ get2net. dk

Peter Knight (éd.), Robert Alan Goldberg, Jeffrey L. Pasley, Larry Schweikart (éds associés). Conspiracy Theories in American History: An Encyclopedia, 2 vols, Santa Barbara, California, Denver Colorado, Oxford, England, abc-Clio 2003

146Le titre de cette encyclopédie indique son programme : traiter du rôle des théories du complot dans l’histoire américaine. C’est une somme, un gros travail en 2 volumes grand format de 925 pages, pour lequel 123 collaborateurs sont cités. Le bref avant-propos de l’historien David Brion Davis en résume le propos, soulignant combien la situation a évolué depuis les années 1960, lorsque les excès du style paranoïde semblaient des aberrations du passé, des vestiges ne touchant que les extrémistes : ces excès touchent presque tous au xxie siècle et l’abîme du soupçon s’est ouvert tandis que pessimisme et cynisme ont préparé les Américains (et bien d’autres pays partagent ce jugement pessimiste) à croire le pire sur le monde dans lequel ils vivent. En ouverture deux analyses des théories du complot par Robert Alan Goldberg, qui en dresse un tableau historique et par Peter Knight qui tente une interprétation de leurs fonctions.

147Ce sont ensuite les 302 rubriques qui forment le gros de l’ouvrage. À première vue on est loin des rumeurs et des légendes urbaines – termes qui ne figurent dans l’index que quand il est fait référence à l’ouvrage de Patricia Turner sur les rumeurs et légendes urbaines parmi les Noirs Américains (I Heard It Through the Grapevine: Rumor in African-American culture, 1993).

148Mais de fait bien des rubriques de l’Encyclopédie détaillent des calomnies circulant comme des rumeurs, telles « le décompte de Clinton » – liste des victimes supposées de ce président circulant dans les milieux conservateurs. Par ailleurs, il apparaît que les ensembles de théories du complot tournant par exemple autour des complicités entre les extraterrestres et les autorités politiques américaines (« affaire de Roswell », « mutilations de bétail », « x Files », « zone 51 » …), des méfaits des services secrets (cia, fbi, et de leurs programmes d’action : mkultra ou CoIntelpro – qui sont réels –, Projet Monarch ou Nouvel Ordre Mondial – qui sont imaginaires –), des actions des élites (familles Bush ou dynastie Rockefeller et des organisations réelles ou supposées au travers desquelles elles poursuivent leurs noirs desseins), peuvent tout à fait être également décrits comme des ensembles de légendes contemporaines.

149Véronique Campion-Vincent.

Jean-Bruno Renard, Rumeurs et légendes urbaines. Deuxième édition. Paris, Presses Universitaires de France 2002

150Le terme « rumeur », qui vient du latin, est depuis longtemps un terme commun aux deux langues, anglaise et française. Même si elle reste difficile à définir avec précision, cette notion est familière et largement utilisée. L’expression « légende urbaine », en revanche, est d’un usage relativement récent. Il n’est donc pas surprenant que le sociologue Jean-Bruno Renard ouvre son étude, Rumeurs et légendes urbaines, par une brève introduction qui pose la question : « Qu’est-ce qu’une légende urbaine ? » Il y répond en pointant un certain nombre de caractéristiques spécifiques. Les légendes urbaines sont anonymes et existent sous des formes variées. Elles sont d’une courte durée et concluent parfois à des dénouements surprenants. Dans un contexte social où elles servent à exprimer symboliquement des peurs et des espoirs, elles sont présentées comme vraies. Certains spécialistes pourront contester un ou deux points de détail de cette définition, mais elle contient sans aucun doute quelques-uns des traits les plus courants des légendes que nous étudions et quelques-unes des fonctions qu’elles semblent avoir. Quelques chercheurs, parmi lesquels l’auteur de ces lignes, préfèrent parler de légendes « contemporaines » plutôt qu’« urbaines », dans la mesure où ce dernier terme en exclut les communautés rurales. Mais du fait de son utilisation par le folkloriste prolifique et populaire américain Jan Harold Brunvand, la « légende urbaine » semble rester le terme le plus familier du grand public.

151Le premier chapitre (« Les précurseurs ») et le chapitre ii (« Un nouveau champ de recherche ») esquissent les grandes lignes de l’évolution des recherches sur les légendes urbaines, respectivement jusqu’à 1940 et depuis 1940. Au départ, il s’agit essentiellement de retracer l’histoire de l’émergence progressive du concept. Voltaire y est cité comme ayant « déconstruit » une légende militaire. En 1877, Wilhelm Mannhardt rédigea un article à propos de la formation des mythes au cours des temps modernes ; en 1886, Gabriel Vicaire se demandait si les villes ne pouvaient pas avoir elles aussi de folklore comme les campagnes ; et en 1898 Henri Gaidoz utilisa l’expression « légendes contemporaines » pour évoquer certaines anecdotes politiques. Tous ont contribué à attirer notre attention sur l’existence d’un folklore contemporain en train de se faire. Renard cite un certain nombre d’histoires relatives à des hommes politiques, à des locomotives ou à la guerre, datant de la fin du xixe siècle et du début du xxe et qui peuvent être considérées comme les ancêtres de celles qui sont aujourd’hui étudiées par les chercheurs.

152Dans les années 40, un certain nombre d’évolutions ont contribué à l’émergence d’un domaine de recherche identifiable. Les sociologues et psychologues américains ont été pris d’un grand intérêt pour les rumeurs, en partie du fait qu’elles semblaient pouvoir jouer un rôle pendant la guerre. Les folkloristes américains commencèrent à faire état de légendes précises, notamment sur l’omniprésent Auto-stoppeur Fantôme. En France, la psychanalyste Marie Bonaparte publia ses Mythes de guerre. Renard cite plusieurs publications des années 50, 60 et 70 consacrées aux légendes urbaines, mais ce domaine de recherche ne s’épanouira réellement que dans les années 80. Brunvand a pu présenter dans sa chronique un grand nombre de légendes, dont certaines avaient largement échappé à l’attention des chercheurs. Il étudia nombre d’entre elles dans toute une série d’ouvrages visant à combiner recherche savante et attrait populaire, en commençant par The Vanishing Hitchhiker [L’autostoppeur fantôme] en 1981. L’année suivante fut l’occasion de la première d’une série de conférences annuelles, Perspectives on Contemporary Legend. Ces conférences furent à l’origine de la création de l’International Society for Contemporary Legend Research, qui publia une revue, Contemporary Legend. Un nouveau champ d’étude était clairement établi. Renard souligne avec raison l’ampleur internationale qu’a pris l’étude des légendes urbaines, et cite des travaux en Angleterre, aux Pays-Bas, aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Italie, en Finlande et ailleurs.

153À la lecture des deux premiers chapitres du livre, le lecteur se demandera peut-être quel est le lien entre les légendes urbaines et les « rumeurs » mentionnées dans le titre. Renard aborde cette question dans le chapitre intitulé « Les genres voisins ». Même s’il reconnaît l’existence de similitudes entre les deux phénomènes, Renard insiste sur le fait que les légendes circulent généralement sous forme de récits. Les légendes urbaines partagent également des caractéristiques communes à des formes aussi différentes que les mythes et les légendes traditionnels, les « faits divers » ou les dépêches d’« intérêt général » que l’on peut trouver dans les journaux. Ce dernier rapprochement peut paraître à première vue improbable, mais Renard nous fait remarquer que, même si les faits divers ont bien pour origine des événements réels, il est un fait que les journalistes sélectionnent certains faits particuliers pour leur intérêt et qu’ils les présentent d’une manière qui renforce cet intérêt, les rapprochant ainsi des légendes. Le rapport qui existe entre les légendes urbaines et la littérature est peut-être plus évident. Comme les légendes doivent retenir l’attention et l’intérêt de nombreux auditeurs, il est naturel que les romanciers et autres écrivains fassent appel à celles-ci. Si l’on considère en effet les premiers âges de la littérature européenne, il est bien difficile de faire la distinction entre les éléments traditionnels et ceux qui ne le sont pas chez Homère ou Ésope.

154De quelle manière les légendes peuvent-elles être analysées ? Renard distingue deux types de démarches, l’une externe (chapitre iv) et l’autre interne (chapitre v). L’une et l’autre sont nécessaires pour une pleine compréhension de la légende. Par analyse « externe », l’auteur fait référence aux différentes formes que peut prendre une légende, aux manières dont elles sont transmises et à la vérité éventuelle des événements qu’elle décrit. Les légendes peuvent être collectées à partir de différentes sources, allant de la transmission orale jusqu’à l’Internet. Collecter ainsi de textes multiples pose de nombreuses questions. Comment doit-on rendre compte des variations ? Quelles sont les différences qui se révèlent pertinentes et lesquelles sont superficielles ? Puisque beaucoup de légendes présentent des motifs semblables, il peut devenir nécessaire de décider quels sont les textes qui doivent être considérés comme des versions de la « même » légende et ceux qui sont des versions de légendes « voisines ». Pour avancer dans une approche systématique de ces questions, Renard mentionne la première tentative, faite par Brunvand, d’établir un index type des légendes urbaines. Le rapport entre les légendes et les « faits » se révèle aussi complexe. Dans certains cas, il est possible de repérer les événements réels qui ont contribué à la formation de légendes, mais ceux-ci ont été à tel point réélaborés dans le texte de la légende qu’on aurait du mal à considérer ces légendes comme « vraies ».

155Le chapitre consacré à l’analyse interne des légendes est celui qui comporte le plus d’informations non seulement pour le lecteur moyen, mais aussi pour le spécialiste. Renard expose brièvement les différents niveaux d’interprétation possible, le niveau manifeste, le niveau sociologique et le niveau anthropologique, mais il accorde une attention particulière à ce qu’il appelle la structure narrative des légendes. On ne saurait rendre pleinement justice au modèle qu’il présente dans le cadre de ce simple compte rendu. L’auteur montre qu’une légende possède généralement un moment clé (qu’il appelle le « nœud ») qui fait évoluer l’auditeur d’un état initial vers un état final. Par exemple un punk qui, dans un train, se fait agresser verbalement par une vieille dame respectable (état initial), lui arrache son ticket et l’avale (nœud), la contraignant à racheter un autre ticket (état final). La relation entre les personnages a changé. Renard suggère que ce modèle pourrait s’appliquer de manière étendue, et sa position devrait faire l’objet d’analyses ultérieures.

156Le chapitre vi est consacré aux principaux thèmes des légendes urbaines. Dans un certain sens, il explique pourquoi elles sont dignes d’être étudiées. Ici, comme dans le reste de l’ouvrage, l’auteur réussit à traiter de manière synthétique un nombre de questions importantes. Les légendes abordent toute une série d’aspects de la condition humaine dans le monde moderne. Des épisodes liés au domaine surnaturel existent mais se révèlent relativement rares. Certaines légendes semblent tourner autour d’angoisses profondes, comme la peur des étrangers ou encore des animaux sauvages. D’autres semblent liées, du moins à première vue, à des produits de la société moderne, comme la violence urbaine et les nouvelles technologies. Nombre d’entre elles, néanmoins, ne rentrent pas dans ces catégories, mais ont un rapport avec les ambitions, les relations ou les menus tracas de la vie sociale.

157La brève conclusion de l’auteur résume avec justesse l’idée que les légendes contemporaines sont des « manifestations de la pensée symbolique ». Il conclut en affirmant que les légendes urbaines mettent en évidence la frontière délicate entre le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux. Toutefois, sa remarque finale se révèle typiquement française. Là où le français emploie un même mot, « histoire » pour parler de la réalité et de la fiction, l’anglais utilise deux mots pour les distinguer, history et story.

158Pour un lecteur qui évolue dans le monde anglophone, il serait bien difficile de ne pas être jaloux de la collection « Que sais-je ? ». Le monde éditorial anglais ne possède en effet rien d’équivalent à cette collection, qui depuis plus d’un demi-siècle propose de courts textes thématiques de niveau universitaire, sous une forme intelligible au grand public. Les sujets traités y sont extrêmement variés : plus de trois mille titres ont déjà été publiés, par des auteurs aussi prestigieux que Jean Rostand, Jean Piaget ou Emmanuel Le Roy Ladurie. L’ouvrage Rumeurs et légendes urbaines de Jean-Bruno Renard trouve la place qu’il mérite dans cette collection. Nous espérons la publication d’une version anglaise, langue dans laquelle a lieu la plupart des discussions universitaires sur les légendes contemporaines. Ce petit livre peut être recommandé sans hésitation à tout lecteur peu familier avec ce thème, mais il peut être également lu avec profit par tous les chercheurs qui connaissent ce sujet. Cela est particulièrement vrai pour les spécialistes qui travaillent en Amérique du Nord et en Angleterre, lesquels pourront alors profiter des références que fait Renard à des auteurs comme Arnold Van Gennep ou Claude Lévi-Strauss, qui n’apparaissent pas fréquemment dans les travaux en langue anglaise sur les légendes contemporaines.

159Sandy Hobbs.

Paolo Toselli, Stefano Bagnasco (a cura di), Le nuove leggende metropolitane. Manuale per detective antibufale, Roma, Avverbi 2005

160Cette publication est issue d’un colloque sur les rumeurs et les légendes urbaines qui s’est tenu à Turin les 6 et 7 novembre 2004, à l’initiative du Centre de collecte des rumeurs et des légendes contemporaines (CeRaVoLC, Centro per la raccolta delle voci e delle leggende contemporanee), dirigé par Paolo Toselli, et du Comité italien pour la vérification des allégations sur le paranormal (cicap, Comitato italiano per il controllo delle affermazioni sul paranormale), dont le responsable pour le Piémont est Stefano Bagnasco. Tous les chercheurs se sont retrouvés autour des problématiques classiques de l’étude des rumeurs : montrer que des affirmations sont fausses et comprendre pourquoi des individus y croient.

161L’ouvrage rassemble 16 contributions qui reflètent la variété des objets d’étude et le dynamisme des chercheurs italiens. On mentionnera simplement quelques textes. Lorenzo Montali, auteur d’un livre récent sur les légendes technologiques, montre comment des discours scientifiques mal compris donnent naissance à des idées fausses, telle que la croyance, diffusée par les médias, en la fabrication d’une fraise génétiquement modifiée avec les gènes d’un poisson. L’anthropologue Laura Bonato présente une fiche de travail pour la collecte méthodique des légendes urbaines. Cesare Bermani, auteur d’un des premiers ouvrages italiens sur les légendes urbaines en 1991, s’intéresse plus particulièrement aux rumeurs de guerre. Jean-Bruno Renard analyse une légende urbaine israélienne mettant en scène une altercation entre une jeune fille court vêtue et des ultrareligieux, allégorie de la lutte entre les laïcs et les religieux en Israël. Paolo Toselli met en évidence le rôle des préjugés xénophobes et de la peur pour la sécurité des enfants dans la création de légendes urbaines. Peter Burger, grand spécialiste néerlandais des rumeurs et légendes modernes, pose le problème du rôle des médias – pompiers ou pyromanes ? – dans la diffusion des rumeurs. Le journaliste et critique cinématographique Danilo Arona montre les liens entre les légendes contemporaines et le cinéma. L’anthropologue napolitain Marino Niola souligne les aspects symboliques et mythiques des légendes urbaines. Paolo Attivissimo, qui anime un site Web de démystification des rumeurs circulant sur Internet www. attivissimo. net/ antibufala/ index. htm, s’intéresse aux allégations complotistes contestant la « vérité officielle ». Nicola Pannofino fait une analyse sémiologique d’une affaire de félin-mystère en Ligurie. Fabio Lo Cascio présente les types de rumeurs circulant en milieu étudiant. Enfin Stefano Pace propose une étude originale de psychologie cognitive sur les réactions des récepteurs d’une rumeur de faux virus informatique – en réalité un fichier-système normalement installé sur des ordinateurs – qui a circulé sur Internet en 2002.

162L’ouvrage offre également en annexe une liste sélective de sites Web consacrés aux rumeurs et aux légendes urbaines, ainsi qu’une bibliographie raisonnée des ouvrages en langue italienne (publications originales ou traductions) sur ce champ de recherche.

163Le maître d’œuvre de la publication, Paolo Toselli, fondateur en 1990 du CeRaVoLC, est l’auteur de plusieurs ouvrages : La famosa invasione delle vipere volanti e altre leggende metropolitane dell’Italia d’oggi (Milan, Sonzogno 1994), 11 settembre. Leggende di guerra (Rome, Avvrebi 2002) et Storie di ordinaria falsità. Leggende metropolitane, notizie inventate, menzogne: i falsi macroscopici raccontati da giornali, televisioni e Internet (Milan, bur 2004). Il anime le site Web leggende.clab.it et son bulletin en ligne Tutte Storie.

164Jean-Bruno Renard.

Margarita Zires, Voz, texto e imagen en interacción. El rumor de los pitufos, México, Miguel Angel Porrúa y Universidad Autónoma Metropolitana Xochimilco 2001

165Les rumeurs, les légendes, contes et messages circulant à travers les médias forment un réseau complexe de textes à l’intérieur des sociétés contemporaines. Dans son ouvrage Voz, texto e imagen en interacción. El rumor de los pitufos, Margarita Zires analyse les différentes versions d’une rumeur qui circula dans les années 80 au Mexique. Cette rumeur laissait entendre que les Schtroumpfs, ces personnages d’émissions télévisées, prenaient vie et tuaient les enfants.

166Les rumeurs, selon Zires, sont des phénomènes collectifs qui traversent les différents groupes sociaux. Leur analyse permet de reconnaître les différents tissus culturels et les différents niveaux de vraisemblance actifs dans une société. Pour l’auteur, les modèles culturels qui président à la construction du vraisemblable dans les différentes versions de cette rumeur et dans des contextes culturels variés, proviennent des discours oraux, écrits et audiovisuels propres à chaque contexte.

167L’une des qualités essentielles de cet ouvrage réside dans la masse de résultats empiriques qu’il présente. L’auteur a mené à terme une revue complète des différentes versions de cette rumeur. Pour cela, elle a utilisé divers outils méthodologiques, dont le principal est constitué par des entretiens de groupe menés avec des enfants provenant de zones urbaines ou semi-rurales. S’y ajoutent l’étude de textes écrits par les enfants, l’analyse d’émissions télévisées, des questionnaires, des observations de terrain, des analyses de données statistiques ainsi que des entretiens avec différents informateurs.

168La comparaison de trois contextes culturels offre une large perspective d’analyse. Le premier contexte concerne Nezahualcóyotl, une banlieue de la ville de Mexico dans une situation de marginalité, où se révèle une forte influence des médias audiovisuels et une faible influence de la culture écrite. Le deuxième contexte, celui du quartier résidentiel El Pedregal, où vit une population d’un niveau socio-économique élevé, se caractérise par une influence à la fois de la culture audiovisuelle et de la culture écrite. Le troisième contexte culturel est celui de Valladolid, situé à deux cents kilomètres de la ville de Mérida, dans le Yucatán, où le niveau socioéconomique de cette population semi-urbaine peut être considéré comme moyen. Cette région a été choisie en raison de la persistance d’un enracinement profond de la culture et des traditions mayas, et de la faible influence tant des cultures audiovisuelles que de l’écriture.

169À partir du matériel obtenu dans les entretiens et les enquêtes, des versions différentes de la rumeur des Schtroumpfs ont été identifiées dans chaque contexte culturel. Margarita Zires présente une analyse exhaustive des récits et surtout des associations témoignant du monde imaginaire des enfants, qui ont permis d’en déduire les différents registres du vraisemblable.

170Dans le premier cas, celui de Nezahualcóyotl, les récits des enfants faisaient allusion à des éléments surnaturels, qu’ils reliaient au discours de la religion populaire, à des croyances populaires et à des histoires de terreur et de mystère. De ce contexte sont ressorties des versions telles que celle de l’apparition du Schtroumpf, du Schtroumpf vengeur ou du Schtroumpf démoniaque, que l’on peut relier à tout un ensemble de croyance sur la magie, la sorcellerie, les pouvoirs de Dieu, du diable, de la Vierge et des morts. Dans ce contexte, l’importante circulation de la rumeur a débouché sur des mises à feu collectives de Schtroumpfs.

171En ce qui concerne les enfants du quartier El Pedregal, la rumeur n’a pas été crue. Dans ce contexte a prévalu une pensée rationaliste qui a rejeté l’idée de Schtroumpfs assassins. Pourtant, la rumeur était largement connue des enfants. Ils sont allés même jusqu’à narguer, ou à mépriser, ceux qui avaient accordé une certaine crédibilité à ces rumeurs. Dans ce groupe, le prestige des textes écrits, la lecture et l’écriture tenaient une place considérable, contrairement aux discours véhiculés par la télévision, plutôt méprisés. La seule version qui fit l’objet d’un certain crédit fut celle du Schtroumpf robot, considéré comme vraisemblable parce qu’intimement lié aux innovations technologiques. Dans ce milieu culturel s’impose le mythe des possibilités illimitées de la science et de la technologie.

172En ce qui concerne les enfants de Valladolid, au Yucatán, on en retiendra d’abord la forte production de récits. On y trouve aussi bien les éléments d’un discours religieux préhispanique et maya que les éléments d’un catholicisme populaire, mâtiné d’une touche maya. Ici sont apparues des versions comme celle du Schtroumpf alux et celle du Schtroumpf x-tabay, liées à des personnages de légendes mayas et qui sont assorties d’un grand nombre d’associations avec des personnages aussi différents que le loupgarou, la Méduse, les bonnes fées, les vampires, les lutins, le diable et d’autres figures religieuses. Ces personnages prenaient certaines caractéristiques des personnages de légendes mayas et s’intégraient dans des contextes comparables.

173La perspective proposée par l’auteur permet d’éclairer certains aspects de l’hétérogénéité qui caractérise la société mexicaine actuelle, des aspects ignorés par les études à grande échelle qui ne s’intéressent guère aux spécificités des logiques locales de production culturelle. Cet ouvrage permet ainsi d’accéder aux différentes cultures orales du Mexique contemporain.

174Reyna Sánchez Estévez.

175rsanchez@ correo. xoc. uam. mx

Margarita Zires, Del rumor al tejido cultural y saber político, México, Universidad Autónoma Metropolitana Xochimilco 2005

176Le volume Del rumor al tejido cultural y saber político est le fruit d’un travail que Margarita Zires a poursuivi pendant plus de quinze années de recherche théorique et empirique sur la rumeur, une thématique à l’époque encore peu étudiée au Mexique et en Amérique latine.

177Le texte s’organise autour de deux parties principales. Dans les quatre premiers chapitres, l’auteur présente, discute et analyse les principales enquêtes sur la rumeur menées dans les différentes sciences sociales. Sa réflexion théorique entend rompre avec toutes les conceptions instrumentales et unidirectionnelles de la communication, qui ont conçu la rumeur comme une forme de communication fausse, négative et dégradée. Margarita Zires élargit et modifie cette conception de la rumeur, qu’elle redéfinit comme une forme de communication orale en interaction avec d’autres formes de communication médiatisée, mais aussi comme un espace d’interaction, de discussion, d’élaboration et de création collective de nouvelles significations sociales.

178Dans le premier chapitre, Margarita Zires analyse les travaux classiques où la rumeur est identifiée à une déformation de la vérité et à la propagande politique. En s’appuyant sur la conception du pouvoir de Foucault, elle développe son approche de la dimension politique de la rumeur.

179Dans le deuxième chapitre, l’auteur analyse la dimension culturelle de la rumeur. Pour cela, elle reprend et critique les travaux des sociologues fonctionnalistes, des psychologues sociaux, des anthropologues structuralistes et enfin des psychanalystes. L’auteur conclut en affirmant que la problématique du vrai et du faux ne fait pas partie de ses préoccupations essentielles. Ce qui l’intéresse, ce sont les registres du vraisemblable et les logiques de production narrative dans des contextes socioculturels et spatiotemporels différents.

180Du point de vue de l’auteur, les rumeurs ne servent pas uniquement à analyser des constantes culturelles. Elles expriment également des contradictions et constituent un lieu privilégié d’analyse de la diversité de points de vue, parfois convergents mais souvent contraires, qui permet de reconnaître les divergences culturelles.

181Dans le troisième chapitre, Margarita Zires analyse la spécificité de la rumeur en tant que communication orale, collective et anonyme. La rumeur est une production orale qui circule par le bouche-à-oreille, qui se produit dans les interstices institutionnels et par des canaux informels de communication.

182Le quatrième chapitre, qui conclut la première partie, propose un cadre théorique et méthodologique permettant d’aborder la rumeur en tant que phénomène de communication orale.

183Outre ces apports théoriques et méthodologiques, le texte prend également une valeur historique. Il répertorie différentes rumeurs ayant circulé au Mexique dans le dernier tiers du xxe siècle. Autant de rumeurs, mythes et légendes contemporaines qui expriment des manières de voir et d’interpréter le monde. Grâce à ce travail, nous pouvons appréhender le bruissement social dans toute sa complexité, ce tissu discursif qui donne une consistance, une densité, un sens et un support aux modes de vie et de pensée des différents groupes sociaux au Mexique.

184Dans la seconde partie du livre, l’auteur nous présente trois études de cas qu’elle considère comme emblématiques pour comprendre les différentes dimensions de la rumeur. En prenant l’exemple des rumeurs relatives à l’assassinat du candidat du pri (Partido Revolucionario Institucional) à la présidence du Mexique en 1994, elle analyse la dimension politique de la rumeur. Les différentes versions des rumeurs autour de l’assassinat de Colosio montre les mécanismes d’interaction verbale à travers lesquels différentes significations sociales se forment autour de l’image du gouvernement et de certains hommes politiques en particulier. Cette analyse illustre la réflexion des personnes interrogées sur leur propre capacité d’action et d’intervention sociale en tant que sujets politiques. On fait état de définitions divergentes de la politique et de ses pouvoirs, certaines récurrentes, d’autres provisoires et changeantes. Elles expriment toutes des aspirations, des désirs, des peurs, des valeurs et des croyances au moment même de leur élaboration, de leur formation et de leur transformation.

185L’étude des différentes rumeurs sur les Schtroumpfs et le Chupacabras[5] permet à l’auteur d’examiner les normes et les mécanismes de construction sociale de la vraisemblance. Dans les récits des personnes interrogées se reflète le dialogue permanent entre des institutions sociales aussi différentes que la religion, la science et la tradition populaire. Dans l’acte même de raconter, les sujets reproduisent ces voix de leur culture, se confrontent à elles, les critiquent ou les recréent pour donner un sens à leurs actions – créer de nouvelles significations, réinventer ou reproduire les anciennes.

186L’ouvrage Del rumor al tejido cultural y saber político est aussi un passage obligé pour tous ceux qui s’intéressent à ce que l’on appelle l’opinion publique, dans la mesure où, plus qu’une étude sur les rumeurs, il s’agit d’une analyse des formes d’élaboration, d’apprentissage et de création de nouvelles significations sociales (politiques et/ou culturelles).

187Ma. del Carmen de la Peza.

188cdelapeza@ mexis. com

Notes

  • [*]
    Véronique Campion-Vincent : ex-ingénieur de recherche au c.n.r.s., est attachée à la Maison des sciences de l’homme (Paris). Depuis 1985, elle étudie systématiquement les rumeurs et légendes urbaines dans une perspective sociologique et anthropologique. Elle a publié plusieurs ouvrages en collaboration avec Jean-Bruno Renard, ainsi que Des fauves dans nos campagnes. Légendes, rumeurs et apparitions (1992), La légende des vols d’organes (1997, Organ Theft Legends, 2005), Rumor Mills. The Social Impact of Rumor and Legend (2005, co-édité avec Gary Fine et Chip Heath), La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes (2005).
  • [1]
    On mentionnera le numéro spécial « Challenging the Nation-State : Migration, Multiculturalism and Transnationalism » de la revue Narodna umjetnost [Croatian Journal of Ethnology and Folklore Research, Special Issue] 42, no 1, 2005, pp. 7-124, coordonné par Jasna Capo Zmegac et João Leal qui rassemble six études présentées dans le cadre du congrès de la sief [Société Internationale d’Ethnologie et de Folklore] qui s’est déroulé à Marseille en mai 2004 sur le thème des constructions métaphoriques des diasporas.
    Une revue portugaise de folklore a publié un article sur les paniques autour de mutilations de bétail (thème bien connu des légendes urbaines, apparu dans les années 1970 aux États-Unis) en Argentine en 2002 : Martha Blache et Silvia Balzano « La cadena de transmisión medianacional en una leyenda contemporánea : el caso de las vacas mutiladas como metáfora de la crisis argentina actual », Estudos de Literatura Oral, 9-10, 2003-2004, pp. 39-55.
  • [2]
    Éditions précédentes 1999 et 2002.
  • [3]
    En Suède les légendes urbaines sont appelées ainsi, d’après le patronyme de l’auteur qui assure une chronique radiophonique depuis de nombreuses années.
  • [4]
    A. J. Kimmel, Rumor and rumor control: A manager’s guide to understanding and combatting rumors. Mahwah, n. j., Lawrence Erlbaum Associates 2004.
  • [5]
    Rumeur portant sur une créature dévoratrice de bétail (N. de la R.).
  1. Philippe Aldrin, Sociologie politique des rumeurs, Paris, Presses Universitaires de France 2005
  2. Gillian Bennett, Bodies: Sex, violence, disease, and death in contemporary legend, Jackson, University of Mississippi Press 2005
  3. Yves-Marie Bercé, À la découverte des trésors cachés. Du xvie siècle à nos jours, Paris, Perrin 2004
  4. Gérald Bronner, L’Empire des croyances, Paris: Presses Universitaires de France 2003
  5. Jan Harold Brunvand, Encyclopedia of Urban Legends. Santa Barbara, ca, abc-Clio 2001 [New York, Norton 2002, édition brochée.]
  6. Adam Burgess, Cellular Phones, Public Fears, and a Culture of Precaution, Cambridge, Cambridge University Press 2004
  7. Véronique Campion-Vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot 2005
  8. Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard., De source sûre. Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Paris, Payot 2002
  9. Linda Dégh, Legend and Belief. Dialectics of a Folklore Genre. Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, 2001
  10. Pamela Donovan, No Way of Knowing: Crime, Urban Legends, and the Internet, New York & London, Routledge 2004
  11. Frédéric Dumerchat, Philippe Véniel, Forêt de Chizé : attention puma ! La Crèche (79260), Geste éditions 2005
  12. Gary Alan Fine, Véronique Campion-Vincent et Chip Heath (éds), Rumor Mills: The Social Impact of Rumor and Legend, New Brunswick and London, Aldine Transaction 2005
  13. Pascal Froissart, La rumeur, histoire et fantasmes, Paris: Belin 2002
  14. Stefania Fumagalli, La ragazza dello Snoopy. La leggenda contemporanea dell’autostoppista fantasma: una ricerca in Valle Brembrana, Quaderni dell’Archivio della cultura di base, no 35. Bergamo, Sistema Bibliotecario Urbano 2004
  15. Bengt af Klintberg, Glitterspray och 99 andra klintbergare, Stockholm, Atlantis 2005
  16. Peter Knight (éd.), Robert Alan Goldberg, Jeffrey L. Pasley, Larry Schweikart (éds associés). Conspiracy Theories in American History: An Encyclopedia, 2 vols, Santa Barbara, California, Denver Colorado, Oxford, England, abc-Clio 2003
  17. Jean-Bruno Renard, Rumeurs et légendes urbaines. Deuxième édition. Paris, Presses Universitaires de France 2002
  18. Paolo Toselli, Stefano Bagnasco (a cura di), Le nuove leggende metropolitane. Manuale per detective antibufale, Roma, Avverbi 2005
  19. Margarita Zires, Voz, texto e imagen en interacción. El rumor de los pitufos, México, Miguel Angel Porrúa y Universidad Autónoma Metropolitana Xochimilco 2001
  20. Margarita Zires, Del rumor al tejido cultural y saber político, México, Universidad Autónoma Metropolitana Xochimilco 2005
sous la direction de 
Véronique Campion-Vincent [*]
  • [*]
    Véronique Campion-Vincent : ex-ingénieur de recherche au c.n.r.s., est attachée à la Maison des sciences de l’homme (Paris). Depuis 1985, elle étudie systématiquement les rumeurs et légendes urbaines dans une perspective sociologique et anthropologique. Elle a publié plusieurs ouvrages en collaboration avec Jean-Bruno Renard, ainsi que Des fauves dans nos campagnes. Légendes, rumeurs et apparitions (1992), La légende des vols d’organes (1997, Organ Theft Legends, 2005), Rumor Mills. The Social Impact of Rumor and Legend (2005, co-édité avec Gary Fine et Chip Heath), La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes (2005).
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/dio.213.0202
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