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Diogène

2006/2 (n° 214)


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Parmi les innovations culturelles qui caractérisent le Paléolithique supérieur, celle relative aux sépultures nous offre la possibilité d’évaluer les profonds changements qui marquent – sans qu’il y ait une véritable rupture – des différences par rapport au Paléolithique moyen.

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Présence d’un mobilier funéraire et d’une parure clairement associés au défunt, utilisation de l’ocre, aménagement de structures sont autant d’éléments qui se retrouvent différemment associés dans ces sépultures et qui attestent de façon indubitable la volonté d’accomplir un geste funéraire. Les sépultures du Paléolithique supérieur nous offrent un aperçu parfois très suggestif de la complexité du monde symbolique, cognitif et social de ces populations, ainsi que de l’évolution et de la diversification dans le temps et dans l’espace de leurs rituels de la mort.

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Mais l’importance des sépultures n’est pas limitée aux témoignages de nature archéologique qu’elles nous offrent pour explorer l’univers conceptuel des hommes du Paléolithique supérieur. Les structures funéraires ont assuré une protection de leur contenu à l’égard d’actions de dispersion et destructives par des facteurs taphonomiques. Dans la plupart des cas, les squelettes (ainsi que les objets associés) sont donc conservés de façon remarquable et notre connaissance de l’anthropologie physique de ces populations en ressort remarquablement approfondie.

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Le but de cet article est de montrer que, même si, comme il a été remarqué par plusieurs auteurs, on peut identifier des constantes, au moins dans certaines aires géographiques et dans certaines phases culturelles, la variabilité observée dans les sépultures du Paléolithique supérieur reste très grande, et chaque cas montre des caractéristiques particulières. Ce fait pourrait être imputé à la relative faiblesse de l’échantillon actuellement disponible, même si notre connaissance des sépultures de cette époque est basée sur un nombre de découvertes décidément plus important que celles relatives au Paléolithique moyen. Cependant, les recherches conduites pendant presque un siècle et demi dans des gisements du Paléolithique supérieur nous autorisent à affirmer que la sépulture d’un défunt a représenté, encore à cette époque, un événement exceptionnel, probablement limité à des personnages ayant eu un rôle spécial dans leur groupe. En effet, pour des caractéristiques liées à la composition de la parure ou du mobilier, à la structure funéraire ou à des particularités physiques des personnages, ou encore pour des raisons vraisemblablement liées à la cause de la mort, chaque sépulture paraît unique et raconte une histoire différente.

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L’ensemble des sépultures découvertes jusqu’à présent sur le territoire italien – la plus riche série actuellement connue – est particulièrement représentatif. Nombreuses, diverses et riches, elles nous fournissent d’importants renseignements sur ces hommes du Paléolithique supérieur et sur leur comportement devant la mort d’un de leurs proches. D’autre part, une analyse distincte des sépultures d’Italie se justifie par les spécificités de l’évolution du Paléolithique supérieur sur ce territoire et par les particularités et les différenciations régionales du Gravettien et de l’Épigravettien italique. Mais ces sépultures sont également importantes pour des raisons liées à l’histoire des recherches et des idées. En effet, elles représentaient déjà un ensemble important, dès les dernières décennies du xixe siècle, incontournable dans le débat sur le degré d’humanité de l’homme paléolithique et sa capacité à inhumer volontairement ses semblables ; débat qui entraîna de vives discussions sur leur attribution au Paléolithique.

Historique des découvertes

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L’histoire des découvertes des sépultures du Paléolithique supérieur commence en Italie avec la fouille, par Émile Rivière, de celle dite de l’« Homme de Menton » dans la Barma du Cavillon, l’une des Grottes de Grimaldi, en 1872 (Rivière 1872). Au moment de cette découverte, le débat sur l’existence de pratiques funéraires au Paléolithique vient de commencer (Cartailhac et Trutat 1871) et l’ancienneté de la sépulture de Cro-Magnon, découverte quatre ans auparavant, est discutée (Cartailhac 1872). La controverse sur la religiosité au Paléolithique, animée surtout par Émile Cartailhac et Gabriel de Mortillet, se développera par la suite parallèlement au débat sur l’art pariétal, suscité par la découverte des peintures d’Altamira. Les pratiques funéraires étant considérées comme un indice de religiosité et les manifestations artistiques étant jugées incompatibles avec le caractère primitif des hommes du Paléolithique supérieur (v. Groenen 1994, pour une analyse de ces débats et pour références bibliographiques). En 1883, dans son ouvrage Le Préhistorique qui aura une large diffusion, G. de Mortillet présente les sépultures de Cro-Magnon et du Cavillon comme néolithiques (« robenhausiennes », suivant sa terminologie). D’autre part, il accepte l’âge paléolithique (magdalénien) de l’« homme écrasé » de Laugerie-Basse, puisque ce dernier, retrouvé sous un gros bloc détaché du rocher, est interprété comme la victime d’un éboulement. D’une manière analogue, Rivière considère le squelette du Cavillon comme celui « d’un homme que la mort aurait surpris pendant le sommeil », et qui aurait fait l’objet d’une inhumation sommaire, mais « sans déplacement du corps après la mort » (Rivière 1872).

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Dans les Grottes de Grimaldi des découvertes de sépultures se succèdent jusqu’à la fin du siècle, grâce à l’activité d’Émile Rivière (trois sépultures au Bausu da Ture entre 1872 et 1873 ; une sépulture double à la Grotte des Enfants en 1874-1875), de Louis Julien et Stanislas Bonfils et de Giuseppe Abbo (quatre sépultures, dont une triple, à la Barma Grande entre 1884 et 1894 : Palma di Cesnola 1993 ; Giacobini 1999 et 2005 ; Henry-Gambier 2001 et 2005). Les fouilles organisées depuis 1892 par le Prince Albert i de Monaco et dirigées par Léonce de Villeneuve ouvrent une nouvelle saison dans l’étude des Grottes de Grimaldi. Ces fouilles, conduites avec un souci scientifique et une attention pour la stratigraphie, portent en 1901 à la découverte de trois nouvelles sépultures (dont une double) dans la Grotte des Enfants. Ces nouvelles découvertes jouent un rôle décisif dans le débat sur l’existence de pratiques funéraires au Paléolithique supérieur. Les sceptiques deviennent de moins en moins nombreux et, depuis les découvertes de squelettes néandertaliens à La Chapelle-aux-Saints, Le Moustier, La Ferrassie et La Quina entre 1908 et le début de la première guerre mondiale, même l’existence de sépultures au Paléolithique moyen sera largement acceptée. Cependant, encore en 1914, Paul de Mortillet, fils de Gabriel, dans son ouvrage Origine du culte des morts. Les sépultures préhistoriques attribue les premières sépultures au Néolithique.

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Après les importantes recherches faites dans les Grottes de Grimaldi, et à part les trois squelettes (vraisemblablement des sépultures) mis au jour dans les couches épigravettiennes (romanelliennes) de la Grotte Romanelli dans les Pouilles au début du siècle (Stasi et Regalia 1904), il faut attendre jusqu’aux années 1937-42 pour la découverte d’un nouvel ensemble important de sépultures (pour des références bibliographiques relatives aux découvertes citées ci-dessous, v. plus loin ; on renvoie aussi aux articles de synthèse suivants : Palma di Cesnola 1993 ; Giacobini 1999 et 2005 ; Henry-Gambier 2001 et 2005).

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Les fouilles conduites par Carlo Maviglia et Paolo Graziosi dans la Grotte de San Teodoro, au nord-est de la Sicile, permirent la découverte de plusieurs restes humains dans des niveaux épigravettiens. Au moins cinq individus ont vraisemblablement fait l’objet de pratiques funéraires, mais la documentation de la fouille demeure sommaire et des fouilleurs clandestins perturbèrent les niveaux archéologiques.

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Entre 1940 et 1942 une importante série de découvertes a lieu dans la Grotte de Arene Candide, près de Finale Ligure. Les fouilles dirigées par Luigi Cardini conduisent à la découverte de nombreuses sépultures, une sorte de « nécropole », dans des couches de l’Épigravettien récent (à l’époque considérées comme mésolithiques) et d’une sépulture très riche (dite du « Jeune Prince ») dans des niveaux plus anciens (aujourd’hui attribués au Gravettien). Les fouilles de Cardini furent conduites de façon minutieuse et les archives (carnets, dessins, photographies) constituent une documentation soignée.

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Durant les années soixante et soixante-dix, des sépultures d’âge gravettien (Grotte delle Veneri et Grotte Paglicci dans les Pouilles) et épigravettien (Abri Tagliente en Vénétie, Vado all’Arancio en Toscane, Grotte Maritza dans les Abruzzes, Abri-Grotte du Romito en Calabre) ont été découvertes au cours de fouilles systématiques. Dans la plupart des cas, la documentation de fouille est détaillée, même si parfois (comme dans le cas du Romito) certaines données restent inédites.

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Une dernière série de découvertes commencée en 1988 s’est poursuivie jusqu’à ces dernières années. Elles ont parfois eu lieu dans des sites qui avaient déjà fourni des sépultures. Il s’agit des sépultures gravettiennes de la Grotte Paglicci et de la Grotte de Santa Maria di Agnano, dans les Pouilles, et des sépultures épigravettiennes des Abris Villabruna (Vénétie), de la Grotte Continenza (Abruzzes), de la Grotte delle Mura (Pouilles) et de l’Abri-Grotte du Romito (Calabre). Dans la plupart des cas, la documentation a été complétée par un moulage réalisé au cours de la fouille (Giacobini 1996 ; Cilli et al. 1997-99).

Distribution géographique et attribution culturelle et chronologique

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Le nombre des sépultures du Paléolithique supérieur découvertes en Italie ne peut pas être calculé avec précision. Plusieurs facteurs justifient cette incertitude, ainsi que la pauvreté des informations sur certaines découvertes : qualité des fouilles, souvent anciennes, assorties d’une documentation parfois imprécise ou même absente ; perturbation de certains gisements (et certaines sépultures) par des fouilles clandestines ; dispersion de quelques collections. En outre, dans plusieurs sites des ossements humains ont été retrouvés dispersés et endommagés de façon plus ou moins importante en relation avec l’action de facteurs taphonomiques différents (homme, carnivores) ; dans ces cas l’attribution à une sépulture perturbée est parfois très probable, mais dans d’autres cas douteuse.

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En ne considérant que les cas qui ne prêtent pas à des difficultés d’interprétation, on peut affirmer que plus de cinquante sépultures (dont sept doubles et une triple) ont été découvertes jusqu’à présent en Italie. Ces découvertes contribuent soit à l’analyse du rituel funéraire, soit aux études d’anthropologie physique, puisqu’elles ont rendu disponible un ensemble de plus de soixante squelettes dans la plupart des cas complets ou presque. Les sites qui ont fourni ces sépultures, qui s’échelonnent entre le Gravettien et la fin de l’Épigravettien récent sont distribués sur un très vaste territoire, caractérisé par une grande diversité de paysages, des Dolomites à la Sicile et du bord de la mer à des milieux alpins.

Fig. 1 - Distribution des sites italiens du Paléolithique supérieur ayant livré des sépulturesFig. 1

Ligurie

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Grottes de Grimaldi. Les Grottes de Grimaldi (ou des Baoussé-Roussé) se trouvent sur la côte ligure à proximité de la frontière avec la France. Plusieurs cavités s’ouvrent dans une falaise actuellement proche de la mer, mais devant laquelle au cours des phases froides du Paléolithique supérieur, à cause de la baisse du niveau de la mer, se trouvait une vaste plaine. Comme déjà dit, les découvertes de sépultures paléolithiques dans ces grottes s’échelonnent entre 1872 et 1901. Il s’agit donc de fouilles anciennes, dans la plupart des cas mal documentées, à l’exception de celles dirigées par Léonce de Villeneuve qui ont conduit en 1901 à la découverte de trois sépultures (dont une double) dans la Grotte des Enfants. Pour ces dernières, donc, la stratigraphie est mieux connue et les documents de fouille sont, pour l’époque, très détaillés. Outre cette dernière (ge), il faut citer : Barma du Cavillon (bc), Bausu da Ture (bt) et Barma Grande (bg) (dans la description qui suit, les squelettes sont indiqués suivant l’énumération du Catalogue of Fossil Hominids, Sergi et al. 1971).

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Dans la plupart des cas, il s’agit de sépultures simples (bc 1, bt 1, 2 et 3 ; bg 1, 5 et 6 ; ge 3 et 4), mais il existe des sépultures doubles (ge 1+2 et 5+6), ainsi qu’une triple (bg 2+3+4). Pour les raisons expliquées plus haut, leur encadrement chrono-stratigraphique ne peut pas être reconstitué avec précision (pour discussion et références, v. Onoratini et Da Silva 1978 ; Mussi 1986a ; Palma di Cesnola 1976 et 1993 ; Henry-Gambier 2001 et 2005). Sur la base de l’analyse des industries, de quelques datations 14c en sma[1][1] Spectromètre de masse par accélérateur (NdlR). (Formicola et al. 2004 ; Henry-Gambier 2001) et de comparaisons avec d’autres sites, la plupart peut être attribuée au Gravettien ou à une phase tout à fait initiale de l’Épigravettien. Seules les sépultures des couches supérieures de la Grotte des Enfants (ge 3 et ge 1+2) appartiennent à l’Épigravettien.

Fig. 2 - Sépulture gravettienne de la Barma du Cavillon, Grottes de Grimaldi, Ligurie. (Moulage)Fig. 2
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Parmi ces sépultures, on peut signaler celles qui, pour des raisons historiques ou pour la richesse de la parure et du mobilier ont le plus souvent été citées dans la littérature. On a déjà évoqué l’« Homme de Menton » (bc 1) (Fig. 2), découvert par Rivière en 1872 dans la Barma du Cavillon. Il s’agit d’un squelette probablement féminin, déposé sur le côté gauche en position semi-fléchie. Des ressemblances physiques avec la « race » de Cro-Magnon, découverte quatre ans auparavant, furent soulignées par Rivière (1872 et 1887) et par d’autres auteurs (entre autres : Verneau 1906). La parure et le mobilier funéraires étaient représentés par une coiffe de coquillages (Cyclope) et de canines de cerf perforées, un poinçon sur radius de cervidé, deux lames en silex placées contre l’occipital et un « bracelet de jambe » (fait de coquilles de Cyclope) au-dessous du genou gauche. La voûte du crâne était recouverte d’ocre rouge ; « un sillon rempli par […] du fer oligiste en poudre » (Rivière 1872) a été observé au devant de la face ; de la poudre de fer oligiste était aussi dispersée sur le squelette.

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La Barma Grande a fourni quatre sépultures dont la plus connue, triple, découverte en 1892 par le propriétaire de la grotte, Giuseppe Abbo, et un de ses fils (Verneau 1892), contenait les individus bg 2 (mâle adulte), 3 et 4 (adolescents de 12-13 et de 14-15 ans, probablement de sexe féminin). Le squelette de l’adulte était allongé sur le dos, les autres reposaient sur le côté gauche (Verneau 1906 et 1908). Tous gisaient dans une fosse et étaient recouverts d’ocre rouge et de poudre de fer oligiste. Le mobilier funéraire et la parure, très riches, se composaient de trois grandes lames de silex (de 17, 23 et 26 cm de longueur), de coiffes faites de coquillages, de canines de cerf et de vertèbres de salmonidés, de colliers de coquillages et de canines de cerf et de pendeloques claviformes et « en forme de double olive » en os ou en ivoire (Malerba et Giacobini 2005). La présence d’objets en ivoire dans cette sépulture et dans une autre retrouvée dans la même grotte (bg 5) est à souligner, à cause de l’extrême rareté de cette matière première dans le Paléolithique supérieur d’Italie.

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La Grotte des Enfants doit son nom à la sépulture double d’enfants (ge 1 et 2) découverte entre 1874 et 1875 par Émile Rivière. Les deux sujets, d’un âge compris entre 24 et 36 mois (ge 1) et 12 et 24 mois (ge 2), gisaient côte à côte, allongés sur le dos. Plus d’un millier de coquillages perforés disposés en rangées longitudinales formait une « ceinture » ou « pagne » qui recouvrait le bassin des deux individus. Une étude récente a attribué la mort de l’un des enfants (ge 2) à une blessure causée par une pointe en silex qui a été retrouvée enfoncée dans une vertèbre thoracique (Henry-Gambier 2001). Une datation directe (14c en sma) d’un fragment du crâne de ge 1 a donné un âge de 11 130 ± 100 bp, ce qui confirme l’attribution à l’Épigravettien (Henry-Gambier 2001).

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Dans la même grotte, les fouilles dirigées par Léonce de Villeneuve mirent au jour, en 1901, trois autres sépultures. Parmi ces dernières, la sépulture « double », retrouvée dans les couches inférieures du gisement, suscita, plus que toutes les autres, des discussions liées aux modalités d’inhumation, ainsi qu’à des problèmes d’anthropologie physique et d’attribution culturelle et chronologique. Cette sépulture (Fig. 3), la plus ancienne des Grottes de Grimaldi, contenait les squelettes d’une femme âgée (Grotte des Enfants 5) et d’un adolescent probablement de sexe féminin (Grotte des Enfants 6), déposés dans une fosse. La femme « était à plat ventre, les jambes fléchies, les genoux vers les épaules, les pieds vers le bassin » ; l’adolescent « reposait sur le dos et il était légèrement incliné sur le côté droit, les jambes fléchies complètement, les talons au corps » (Cartailhac 1912). Le mobilier funéraire se composait de coquillages (Cyclope), de canines de cerf perforées et de quelques instruments en silex. Une petite construction de pierres protégeait la tête de l’adolescent. Cette sépulture « double » est probablement le résultat de deux inhumations successives, la femme étant déposée en un deuxième temps dans la fosse de l’adolescent (pour discussion, v. May 1986). La « race de Grimaldi », impliquant des caractères négroïdes, fut identifiée à partir de ces deux squelettes (Verneau 1902). L’inconsistance de cette hypothèse sera démontrée par P. Legoux (1964). Cette sépulture, attribuée initialement à l’Aurignacien (Cartailhac 1912), appartiendrait en fait au Gravettien ; le creusement de la fosse dans des niveaux aurignaciens sous-jacents aurait provoqué un mélange d’industries dans la couche (foyer i) de la sépulture (Palma di Cesnola 1976 ; Onoratini et Da Silva 1978).

Fig. 3 - Sépulture double gravettienne, autrefois dite des « négroïdes » (ge 5+6), de la Grotte des Enfants, Grottes de Grimaldi, LigurieFig. 3
(D’ap. Verneau 1906).
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Pour des renseignements plus détaillés sur ces sépultures et les autres découvertes dans les Grottes de Grimaldi, ainsi que pour d’autres références bibliographiques, on se reportera aux nombreux travaux qui ont été publiés par plusieurs auteurs et à des travaux de synthèse (Cartailhac 1912 ; Formicola 1991 ; Henry-Gambier 2001 et 2005 ; Giacobini 1999 et 2005 ; Graziosi 1976 ; May 1986 ; Mussi 1986a et 1996 ; Palma di Cesnola 1993 ; Sergi et al. 1971 ; Verneau 1906 et 1908). En ce qui concerne l’étude anthropologique des squelettes, les descriptions anciennes (Legoux 1964 ; Massari 1958 ; Rivière 1887 ; Verneau 1906 et 1908) sont complétées, dans certains cas, par des analyses récentes (Formicola 1988, 1989 et 1991 ; Henry-Gambier 2001).

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Grotte de Arene Candide. Cette grotte, qui s’ouvre en face de la mer, près de Finale Ligure (Savone), à moins de 80 kms à vol d’oiseau à l’est des Grottes de Grimaldi, livra une importante série de sépultures. Parmi ces sépultures, celle dite du « Jeune Prince » (Fig. 4) est la plus célèbre et l’une des plus riches actuellement connues. Découverte en 1942 dans les couches les plus profondes atteintes par la fouille (Cardini 1946 ; v. aussi Cilli et al. 1997-99), elle est associée à une industrie gravettienne. Une datation directe d’un échantillon du fémur (14c en sma) a donné la date de 23 440 ± 190 ans bp (Formicola 1997-99 ; Pettitt et al. 2003). Le squelette, qui gisait allongé sur le dos dans une fosse couverte de pierres, appartient à un individu de sexe masculin, d’environ 15 ans (Sergi et al. 1974). Cette sépulture est caractérisée par un très riche mobilier : une coiffe de coquillages, quatre bâtons percés en bois d’élan, quatre pendeloques en ivoire (Giacobini et Malerba 1995 ; Malerba et Giacobini 2005) et une grande lame en silex. Le squelette était couvert d’ocre rouge. Le mobilier montre des affinités avec celui des sépultures de la Barma Grande : la lame en silex est semblable aux trois grandes lames de la sépulture triple (b g 2+3+4) et deux des pendeloques en ivoire ont la même forme que certaines pendeloques associées à la sépulture triple et à bg 5, dont elles diffèrent pourtant par leurs plus importantes dimensions (Malerba et Giacobini 2005 ; Mussi et al. 1989).

Fig. 4 - Sépulture gravettienne dite du « Jeune Prince » de la Grotte de Arene Candide, Ligurie. (Moulage)Fig. 4
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La partie de la « nécropole » retrouvée dans des couches supérieures du gisement (Fig. 5), initialement considérée comme mésolithique (Cardini 1946 et 1980), est en réalité associée à une industrie épigravettienne d’âge compris entre 10 910 ± 90 et 11 750 ± 95 ans bp (Bietti 1987 ; Fabbri 1987a). L’ensemble des vestiges correspond à 22 individus (13 adultes, dont probablement 10 mâles et 3 femmes ; 1 adolescent et 8 enfants) (Mussi et al. 1989 ; Paoli et al. 1980 ; Sergi et al. 1971). Les squelettes gisaient généralement dans une fosse, allongés sur le dos, dans un sédiment imprégné d’ocre rouge ; une sépulture double (tombe v) contenait les squelettes d’un adulte et d’un enfant, une autre (tombe vi, très perturbée) les restes d’un adulte et d’un jeune individu. Certaines sépultures ont été bouleversées par l’implantation d’autres tombes. Des dépôts de vestiges humains sans connexion anatomiques, retrouvés parmi les sépultures primaires, ne présentaient ni parure ni mobilier funéraire. Au contraire, plusieurs des sépultures contenaient d’abondants mobiliers et de riches parures composés de coquillages (Cyclope, Patella, fragments de Glycymeris en forme de demi-lune) et des canines de cerf percées, des outils en silex et en os, des galets teintés d’ocre, des restes de petits mammifères (vertèbres caudales d’écureuil, mandibules de castor) et d’oiseaux. Deux bois complets d’élan étaient vraisemblablement associés à l’ensemble des sépultures (Cardini 1980 ; Paoli et al. 1980 ; Mussi et al. 1989).

Fig. 5 - Plan de la « nécropole » épigravettienne de la Grotte de Arene Candide, Ligurie. (D’après Cardini 1980)Fig. 5

Vénétie

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Abri Tagliente. Ce vaste abri sous roche se situe dans la Valpantena (Préalpes vénitiennes), près de la ville de Vérone. Les fouilles, conduites depuis 1962, révélèrent un dépôt fortement anthropisé, contenant une séquence fondamentale pour la connaissance de l’évolution de l’Épigravettien en Italie nord-orientale. Ce site fournit aussi une importante série d’œuvres d’art mobilier. Une sépulture épigravettienne fut découverte dans la partie intérieure de l’abri (Bartolomei et al. 1974). Elle avait été partiellement détruite par des creusements effectués à une époque historique. Seule la partie inférieure du squelette (du bassin aux pieds) est conservée. Le squelette, d’un mâle adulte (Corrain 1977), était disposé sur le dos, en position allongée, dans une fosse profonde. Des pierres le recouvraient, dont deux gravées ; l’une montre des incisions linéaires et l’autre un profil de lion et une corne d’aurochs. La parure funéraire, dont on peut supposer que les éléments les plus importants se trouvaient dans la partie détruite de la sépulture, était représentée par un fragment de cheville osseuse de grand bovidé, probablement de bison (Bartolomei et al. 1974 ; Broglio 1996).

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Abris Villabruna. Une sépulture épigravettienne (Fig. 6) fut découverte dans l’Abri Villabruna a (Vallée du Cismon, Dolomites de la Vénétie) en 1988 (Aimar et al. 1992 ; Broglio 1996 et 1999). Le niveau de la sépulture est daté à 12 040 ± 150 ans bp. Le squelette, dont la partie distale des membres inférieurs avait été détruite à l’occasion de travaux routiers, appartient à un mâle d’environ 25 ans, montrant une morphologie de type Cro-Magnon assez typique. Le squelette gisait allongé sur le dos dans une fosse profonde de 30 à 40 cm. Six objets (une pointe en os, un couteau à dos, une lame et un nucléus en silex, un galet-retouchoir en siltite et une boule de résine et de cire) ont été retrouvés près de l’avant-bras gauche. La pointe en os paraissait complète lors de la fouille, son extrémité active semblait être en continuité avec la base. Mais un fragment mésial de plus de 1 cm de longueur manquait et fut retrouvé, au tamisage, dans le remplissage de la fosse. Ce fait, qui évoque un comportement rituel, ne trouve pas actuellement de comparaisons. Des pierres recouvraient la fosse, dont cinq peintes à l’ocre de motifs bien définis (Broglio 1992 et 1999).

Fig. 6 - Sépulture épigravettienne de l’Abri Villabruna a, Vénétie. (Moulage)Fig. 6

Toscane

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Vado all’Arancio. Deux sépultures ont été découvertes en 1969 et 1970 dans des niveaux de l’Épigravettien final de l’Abri de Vado all’Arancio, près de Massa Marittima (Grosseto) ; ces couches sont datées entre 11 330 ± 50 et 11 600 ± 130 ans bp. La sépulture a contenait le squelette d’un jeune mâle adulte (Minellono et al. 1980 ; Fabbri et al. 1988 ; Pardini et Lombardi-Pardini 1981). Il avait été déposé dans une fosse ovale de profondeur compris entre 60 et 20 cm, couché sur le dos et en position allongée, sur une couche d’ocre rouge. Plusieurs pierres ont été retrouvées au-dessus du remplissage de la fosse. Quelques objets, qui pourraient représenter un mobilier funéraire, ont été retrouvés dans la sépulture : un fragment de mandibule de chevreuil, une molaire de cheval, une prémolaire d’aurochs, trois galets (deux de limonite et un de calcaire silicifié), une dizaine de coquillages percés, deux grattoirs et une troncature en silex. La sépulture b (Minellono et al. 1980), sans trace de fosse, était celle d’un enfant d’environ dix-huit mois, couché sur le dos ; le squelette est très fragmentaire. Quelques instruments lithiques et quelques coquillages percés, retrouvés près du squelette, n’étaient pas associés avec certitude à la sépulture.

Abruzzes

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Grotte Marita. Les niveaux épigravettiens (industrie dite « bertonienne ») de cette grotte, située près d’Avezzano, ont livré deux squelettes humains. Dans les deux cas, la fouille n’a pas mis en évidence des preuves certaines de sépulture intentionnelle (fosse, ocre, mobilier funéraire ; Grifoni et Radmilli 1964), même si une inhumation est suggérée par l’état de conservation des squelettes. Le squelette Maritza 1, provenant de niveaux postérieurs à 14 000 ans, est celui d’un enfant d’environ huit ans dont le crâne était absent. Les éléments du squelette Maritza 2, un mâle adulte (Borgognini Tarli 1969), ont été retrouvés dispersés. Il s’agit probablement d’une sépulture bouleversée par des carnivores.

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Grotte Continenza. Les niveaux épigravettiens (bertoniens) de cette grotte, située aux bords de l’ancien lac du Fucino, avaient déjà fourni des ossements humains, attribués à un mâle adulte, en 1990 (Grifoni Cremonesi 1998). En 1993, la partie intérieure de la grotte livra une sépulture (Fig. 7) (Grifoni Cremonesi et al. 1996). Le squelette d’un mâle adulte gisait en décubitus ventral au milieu d’un cercle de pierres ; aucune fosse n’a été identifiée. Le crâne et les premières vertèbres cervicales, absents, étaient apparemment remplacés par quelques pierres ; les deux genoux étaient fortement fléchis, et les pieds presque en contact avec le bassin. Aucun élément de mobilier funéraire ou de parure n’était associé de façon claire à cette sépulture.

Fig. 7 - Sépulture épigravettienne de la Grotte Continenza, Abruzzes. (Moulage)Fig. 7

Pouilles

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Grotte Paglicci. La longue séquence stratigraphique de la Grotte Paglicci, qui s’ouvre dans le promontoire du Gargano (Foggia), en fait un gisement de référence pour l’évolution du Gravettien et de l’Épigravettien du versant adriatique de l’Italie méridionale. Des œuvres d’art pariétal sont présentes dans ce gisement intensément anthropisé, qui a également fourni des œuvres d’art mobilier. Les couches du Paléolithique supérieur de cette grotte ont livré plusieurs restes humains isolés (Corrain 1966 ; Sergi et al. 1971) et deux sépultures gravettiennes. La première sépulture, fouillée en 1971, contenait le squelette d’un individu de 13-14 ans de haute stature et probablement de sexe masculin (Mezzena et Palma di Cesnola 1972 ; v. Mallegni et Parenti 1972-73, pour l’étude anatomique ; v. aussi Borgognini Tarli et al. 1980). Cette sépulture est datée de 24 720 ± 420 ans bp. Le squelette gisait sur le dos en position allongée, recouvert d’une fine couche d’hématite, mais aucune trace de fosse n’a été identifiée. Le mobilier funéraire comprenait des canines de cerf perforées (une à proximité du poignet gauche, une près de la cheville droite et une trentaine autour du crâne), une porcelaine sur le thorax (probablement pendue au cou), un perçoir en os et une douzaine d’outils en silex.

30

La deuxième sépulture fut fouillée en 1988 dans des niveaux datés entre 23 470 ± 370 et 23 040 ± 380 ans bp (Mezzena et Palma di Cesnola 1993). Le squelette d’un jeune adulte de sexe féminin, en décubitus dorsal et position allongée, était recouvert d’ocre, dans une fosse d’environ 40 cm de profondeur. La face était légèrement tournée vers la gauche, les mains posées sur le ventre ; les pieds étaient contre la paroi de la grotte, mais en position plus élevée, puisque le reste du squelette s’était déplacé vers le bas à la suite d’un effondrement du dépôt. La tête et l’épaule droite avaient été logées dans un diverticule de la fosse principale. Une séquence stratigraphique, comprenant deux couches très riches en restes fauniques et en éclats de silex recouvrait la fosse. Le mobilier funéraire et la parure étaient représentés par un « diadème » de sept canines de cerf percées, disposées sur le crâne, par un grattoir, deux burins, une lame en un éclat de silex et par un fragment de coquillage de Pecten. Le squelette, très robuste et de grande taille, montre d’importantes affinités cro-magnoïdes (Mallegni 1992).

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Grotte delle Mura. Cette cavité, située sur la côte adriatique près de Monopoli, au sud de Bari, livra une sépulture d’enfant, d’environ deux ans et demi, dans des niveaux de l’Épigravettien final qui ont également fourni quelques œuvres d’art mobilier. Le squelette gisait sur le dos en position allongée, recouvert de pierres plates (Calattini 2002).

32

Grotte de Santa Maria di Agnano. Deux sépultures gravettiennes furent découvertes dans cette grotte, située près de Ostuni (Brindisi) (Coppola 1992). La sépulture de Ostuni 1 (Fig. 8), datée à 24 410 ± 320 ans bp, appartient à un jeune adulte de sexe féminin (Vacca et Coppola, 1993 ; Coppola et Vacca 1996), disposé sur le côté gauche, en position légèrement fléchie. La main droite reposait sur le ventre, la gauche se trouvait sous la tête. La femme fut enterrée au terme de sa grossesse. Le squelette du fœtus, dont le crâne est situé dans le petit bassin de la femme, bénéficie d’une bonne conservation. Le mobilier funéraire et la parure sont représentés par une coiffe formée d’une centaine de coquillages percés (principalement Cyclope) ; d’autres coquillages (columelles, porcelaines, nasses) étaient réunis près des deux avant-bras et devant la poitrine et le ventre ; une canine de cerf percée reposait près du pariétal droit. Il faut y ajouter quelques outils en silex. L’ocre rouge se concentrait sur le crâne. L’étude anthropologique de ce squelette, certainement de sexe féminin, fournit des données intéressantes sur le dimorphisme sexuel des populations du Paléolithique supérieur et sur la robustesse des individus de sexe féminin (Vacca et Coppola 1993).

33

La sépulture Ostuni 2, contenue dans un bloc de sédiment concrétionné transporté au Musée d’Ostuni, est datée de 23 450 ± 170 ans bp. Elle renfermait un squelette en position comparable à celle de Ostuni 1, mais les membres inférieurs étaient plus fléchis. La parure comporte plusieurs coquillages (porcelaines) et des canines de cerf percées (Coppola et Vacca 1996).

Fig. 8 - Sépulture gravettienne de la Grotte de Santa Maria di Agnano, Pouilles. (Moulage)Fig. 8
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Grotte delle Veneri. Une sépulture double d’âge gravettien fut fouillée dans cette grotte, située près de Parabita (Lecce). Les deux squelettes furent attribués initialement à un homme (Parabita i) et à une femme (Parabita ii) adultes l’un et l’autre (Cremonesi et al. 1972 ; v. aussi Fabbri et al. 1988) ; mais il s’agit, plus probablement, de deux sujets masculins (Mussi et al. 1989). Ils furent découverts dans une dépression naturelle du fond rocheux de la grotte. La partie supérieure des deux squelettes avait été emportée par un creusement du dépôt exécuté au Néolithique. Sur la base de la position des os conservés, on peut supposer que les deux squelettes reposaient sur le dos, en position allongée. Apparemment, le genou droit de Parabita i, déplacé vers la gauche, reposait sur les genoux de l’autre individu. Le mobilier funéraire (probablement en partie détruit par le creusement néolithique) était représenté par un éclat de silex et un galet colorés d’ocre et par vingt-neuf canines de cerf percées, disposées en deux rangées, contre la paroi de la fosse dans la zone probable du crâne de Parabita i. La même zone contenait une grande quantité d’ocre rouge. Des affinités de ces squelettes avec Cro-Magnon 1 ont été mises en évidence par l’étude anatomique (Parenti et Romano, dans Cremonesi et al. 1972). Cette sépulture est datée d’environ 22 000 bp par comparaison avec la mesure d’âge des couches de la Grotte Paglicci contenant des industries comparables (Palma di Cesnola et Bietti 1983).

35

Grotte Romanelli. Cette grotte, qui s’ouvre à l’extrémité méridionale des Pouilles, a donné son nom au faciès tardif de l’Épigravettien récent appelé Romanellien. La même grotte présente des œuvres d’art pariétal (principalement non figuratifs) et le dépôt a fourni de nombreuses plaquettes portant des figures gravées d’animaux ou de motifs géométriques. Trois squelettes humains (un individu adulte et deux enfants) furent retrouvés dans les couches épigravettiennes récentes de cette grotte au début du xxe siècle. Des données archéologiques précises ne sont pas disponibles ; cependant, s’agissant de squelettes presque intégralement conservés ou représentés par plusieurs éléments en connexion anatomique, on peut retenir l’hypothèse des sépultures comme vraisemblable (pour description anatomique et références bibliographiques, v. Fabbri 1987b). Des restes humains sporadiques furent retrouvés (v. Sergi et al. 1971).

Calabre

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Grotte-Abri du Romito. À l’image de la Grotte Paglicci, gisement de référence pour l’évolution du Gravettien et de l’Épigravettien du versant adriatique de l’Italie du sud, la Grotte-Abri du Romito, située près de Papasidero (Cosenza) à une altitude de 500 m, représente un gisement de référence pour le versant tyrrhénien. Son contenu archéologique est très riche et sa séquence stratigraphique très longue. Les données relatives aux fouilles dirigées par Paolo Graziosi dans les années soixante sont en grande majorité inédites, mais de nouvelles fouilles sont conduites par Fabio Martini depuis 2000.

37

Deux sépultures doubles (squelettes Romito 1+2 et 5+6) et deux sépultures simples (Romito 3 et 4) ont été mises au jour entre 1963 et 1965 dans les niveaux épigravettiens (pour références, v. Fabbri et al. 1989), datés entre 11 150 ± 150 et 10 960 ± 350 ans bp (Martini 2002a). Deux autres sépultures simples (Romito 7 et 8) ont été découvertes en 2001 et 2002 dans des niveaux datés entre 12 200 et 13 000 ans bp (Martini 2002a et b).

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Des études anatomiques des squelettes humains ont été publiées (Fabbri et al. 1989 ; Frayer et al. 1987 et 1988). La sépulture double la plus connue (Fig. 9) se trouvait sous l’abri, au pied d’un rocher sur lequel sont gravés trois profils de taureaux (dont un se réduit à la tête). Elle contenait les squelettes Romito 1 (une femme adulte) et 2 (un adolescent affligé d’une forme de nanisme) (Frayer et al. 1987 et 1988) associés à deux chevilles osseuses d’aurochs. La seconde sépulture double, contenant les squelettes Romito 5 et 6 (un homme et une femme adultes) se trouvait elle aussi sous l’abri, devant le bloc aux taureaux, mais à une distance plus élevée. Les squelettes étaient disposés, la tête et les épaules relevées par rapport au tronc, dans des fosses sub-ovales entourées et recouvertes de pierres. Les sépultures contenant les individus Romito 3 (un homme, dont la moitié supérieure du squelette a été détruite par des fouilles clandestines) et 4 (une femme) se localisaient à l’intérieur de la petite grotte qui s’ouvre dans l’abri. Les squelettes étaient disposés dans deux fosses creusées l’une à côté de l’autre (ces deux sépultures sont parfois décrites dans la littérature, de manière erronée, comme s’il s’agissait d’une sépulture double). Romito 7 et 8 (Fig. 10) ont été retrouvés à proximité de ces deux sépultures simples. Les squelettes gisaient sur le dos, en position allongée, dans des fosses profondes et recouvertes par des pierres. Le mobilier funéraire, absent de Romito 8, se compose d’une pointe en silex chez Romito 7 (Martini 2002a et b).

Fig. 9 - Sépulture double épigravettienne (Romito 1+2) de la Grotte-Abri du Romito, Calabre. (Moulage)Fig. 9
Fig. 10 - Sépulture épigravettienne (Romito 8) de la Grotte-Abri du Romito, CalabreFig. 10
(D’après Martini 2002a)

Sicile

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Grotte de San Teodoro. Située près d’Acquedolci (Messine), à deux kilomètres de la côte, dans la Sicile nord-orientale, elle a livré un ensemble important de restes humains (pour une description du site, v. Vigliardi 1968). La plupart d’entre eux, mis au jour entre 1937 et 1942 dans des couches épigravettiennes (Graziosi et Maviglia 1947) datées d’environ 14 000 ans (Vigliardi 1968), firent sûrement ou vraisemblablement l’objet de sépultures intentionnelles. On connaît peu de détails sur les caractéristiques de ces sépultures (Maviglia 1941 ; Graziosi 1947 ; v. aussi May 1986 ; Mussi et al. 1989), puisque les fouilles ont été conduites dans des conditions difficiles et que le gisement a été perturbé par des fouilles clandestines qui ont endommagé plusieurs squelettes. Dans certains cas on sait que les squelettes gisaient allongés sur le côté gauche (San Teodoro 1) ou sur le dos (San Teodoro 2 et 4), dans une fosse. San Teodoro 1 possédait probablement une parure représentée par douze canines de cerf percées. San Teodoro 4 était associé à l’extrémité d’un bois de cerf, un galet et quelques petits cailloux. Les sépultures des squelettes 1-4 étaient apparemment regroupées dans un ensemble recouvert d’une couche d’ocre de 5 cm d’épaisseur. San Teodoro 5 était apparemment un peu plus récent.

40

Les restes humains (San Teodoro 1-5 : quatre mâles adultes et un individu d’âge et de sexe non déterminés) ont fait l’objet d’études anthropologiques dès les années quarante (Graziosi 1947). Seul San Teodoro 1 est représenté par un squelette presque complet (Fabbri 1993). Deux autres crânes, San Teodoro 6 et 7, ont été décrits (Pardini 1975 ; Aimar et Giacobini 1989).

Conclusions

41

Au cours de ces dernières années, le nombre et la richesse des sépultures du Paléolithique supérieur d’Italie ont attiré l’attention de plusieurs auteurs qui leur ont consacré de nombreux articles de synthèse (May 1986 ; Giacobini 1999 et 2005 ; Palma di Cesnola 1993 ; Henry-Gambier 2001). Certains d’entre eux analysèrent comparativement les données, en reconstituant l’évolution des pratiques funéraires et en proposant des modèles explicatifs basés sur l’âge et le sexe et sur des critères chrono-stratigraphiques, culturels et géographiques (Mussi et al. 1989 ; Palma di Cesnola 1999 ; Henry-Gambier 2005a). En outre, l’intérêt des préhistoriens et des anthropologues pour le territoire italien et pour ce patrimoine très riche et fondamental pour l’étude des pratiques mortuaires au Paléolithique supérieur, mais souvent méconnu en dehors de l’Italie, a été renouvelé par des découvertes récentes qui ont eu un retentissement dans la littérature internationale.

42

Toutefois, l’analyse et l’étude comparative des données demeurent difficiles en raison de la qualité inégale des fouilles. Certaines sépultures découvertes anciennement, ce qui est malheureusement le cas de celles de Grimaldi qui sont parmi les plus importantes, disposent souvent d’une documentation réduite, voire presque inexistante sur les données contextuelles (les informations relatives au contexte stratigraphique des sépultures découvertes au cours des fouilles de Léonce de Villeneuve dans la Grotte des Enfants constituent une exception pour l’époque). D’autres firent l’objet de nouvelles études, à l’exemple de la sépulture des enfants de la Grotte des Enfants (Henry-Gambier 2001), qui montrent que d’importantes informations peuvent être récupérées du réexamen des documents et de la réalisation de nouvelles analyses.

43

La méthode du 14c par sma offre de nouvelles possibilités de datation directe des restes humains, ce qui a permis de confirmer ou de préciser les cadres chrono-stratigraphiques ; c’est le cas, par exemple, de certaines sépultures de Grimaldi, comme celle que l’on vient de citer (Henry-Gambier 2001) et celle du squelette 6 de la Barma Grande (Formicola et al. 2004). On peut y ajouter la sépulture du « Prince » de la Grotte de Arene Candide (Pettitt et al. 2003). Cependant cette méthode n’a pas pu être appliquée aux squelettes du Bausu da Ture, à cause de l’insuffisante conservation du collagène (Henry-Gambier 2005a).

44

Même si la documentation archéologique est souvent insuffisante, les squelettes provenant d’anciennes fouilles ont été conservés dans la plupart des cas ; certains ont fait l’objet de nouvelles études anthropologiques. On peut citer comme exemples des études de squelettes des Grottes de Grimaldi (Formicola 1988 et 1991 ; Henry-Gambier 2001), de la Grotte Romanelli (Fabbri 1987b), de la Grotte-Abri du Romito (Fabbri et al. 1989 ; Frayer et al. 1987 et 1988). Ces recherches intègrent les études anthropologiques conduites sur les squelettes découverts plus récemment en nous fournissant un cadre de plus en plus précis sur la variabilité, l’évolution et la diversification régionale de l’aspect physique des populations du Paléolithique supérieur d’Italie.

45

Les sépultures du Paléolithique supérieur actuellement connues en Italie ont été installées dans des grottes et des abris sous roche mais jamais, comme dans d’autres régions, dans des sites de plein air. Comme on l’a vu, dans la plupart des cas il s’agit de sépultures individuelles. Des sépultures doubles sont pourtant fréquentes : pour le Gravettien, celles de la Grotte des Enfants (sépulture autrefois dite « des Négroïdes ») et de la Grotte delle Veneri ; pour l’Épigravettien, celles de la Grotte des Enfants (sépulture des enfants), de la Grotte de Arene Candide (deux sépultures), de la Grotte-Abri du Romito (deux sépultures). La seule sépulture triple connue actuellement en Italie, celle, gravettienne, de la Barma Grande, trouve son unique comparaison avec la sépulture triple de Dolni Vestonice en Moravie (Klima 1987).

46

Des adultes, des adolescents et des enfants ont été ensevelis. En ce qui concerne le Gravettien, les enfants de moins de douze ans ne sont pas représentés, ce qui pourrait être corrélé au fait que, comme le souligne Henry-Gambier (2005), dans plusieurs sociétés anciennes le cadavre d’un enfant ne reçoit pas le même traitement de la part des adultes puisque son existence sociale n’est pas reconnue. Dans les sépultures épigravettiennes, des enfants très jeunes sont représentés, comme à la Grotte des Enfants, à Arene Candide (même à un stade périnatal), à Vado all’Arancio et à la Grotte della Cala. Chez les adultes on constate la présence de squelettes d’hommes et de femmes ; cependant, les hypothèses sur le sexe des inhumés, proposées par des auteurs différents, ne s’accordent pas toujours. Cela invite à considérer que le sexe n’est pas un critère de choix lié aux pratiques funéraires. On peut néanmoins supposer une sous-représentation des femmes dans l’échantillon, et la robustesse du squelette postcrânien de la femme enceinte de Santa Maria di Agnano (cas unique pour le Paléolithique supérieur de diagnostic de sexe qui ne se prête pas à discussion) invite à la réflexion.

47

La position du corps est très variable, d’avantage encore dans le cas des sépultures gravettiennes (corps en décubitus dorsal ou latéral gauche ; parfois corps contracté) que dans le cas des sépultures épigravettiennes, où la position est presque constamment en décubitus dorsal. La sépulture de la Grotte Continenza, avec le corps disposé en décubitus ventral, constitue un cas particulier.

48

Certaines sépultures contiennent les squelettes d’individus qui, comme la richesse de la parure et du mobilier paraît l’indiquer, peuvent avoir joué un rôle important dans leur communauté. Cette hypothèse a été souvent évoquée dans les cas du « Prince » de Arene Candide et de l’adulte de la sépulture triple de la Barma Grande. Le nain présent dans l’une des sépultures doubles de la Grotte-Abri du Romito pourrait représenter un autre cas d’individu ayant eu un rôle social particulier.

49

La diversité des objets de parure et du mobilier est remarquable surtout dans les sépultures épigravettiennes. L’utilisation de matières dures animales (os, bois, dents, ivoire, coquilles) représente le facteur principal responsable de cette richesse et de cette diversité.

50

Dans quelques sépultures la parure et les offrandes sont pourtant presque ou complètement absentes. C’est le cas, par exemple, des deux sépultures découvertes récemment dans la Grotte-Abri du Romito (Martini 2002a et b), ce qui ne peut pas exclure le fait que des objets réalisés en matières périssables ont été déposés dans la fosse.

51

Très pauvre en mobilier, la sépulture des Abris Villabruna représente un cas particulier. On y retrouve quelques objets de facture simple, dont une pointe en os, qui évoque néanmoins un comportement rituel. En outre, la fosse était couverte par de gros galets, dont cinq avec des motifs peints à l’ocre (Broglio 1992 et 1999). La présence de blocs de couverture ornés se retrouve dans la sépulture de l’Abri Tagliente, avec la pierre au profil de lion gravé.

52

Des sépultures ont été découvertes dans des sites contenant de l’art pariétal, fait qui ne trouve des comparaisons en Europe occidentale qu’en Dordogne, au Cap Blanc et dans la Grotte de Cussac. En Italie, cette association se retrouve à la Barma du Cavillon, à la Grotte Paglicci, à la Grotte Romanelli et à la Grotte-Abri du Romito ; des traces de bandes verticales ocrées ont également été identifiées sur la paroi des Abris Villabruna.

53

L’utilisation de l’ocre rouge dans les sépultures est très fréquente, à l’exclusion de quelques sépultures gravettiennes (Barma Grande 6, Bausu da Ture 3) et épigravettiennes (Abri Tagliente, Abris Villabruna, Grotte Continenza, certaines sépultures de la Grotte-Abri du Romito). Une petite quantité d’ocre jaune a aussi été utilisée à Arene Candide (sépulture du « Prince »). Dans des sépultures de Grimaldi (Barma du Cavillon, sépulture triple de Barma Grande) une poudre brillante de fer oligiste a été éparpillée sur les corps. L’ocre se limite parfois à la tête (Barma du Cavillon, Santa Maria di Agnano), parfois diffusé abondamment sur le corps (Arene Candide, Paglicci). Il a pourtant tendance à disparaître dans les sépultures de la fin de l’Épigravettien.

54

Les structures constituées à l’occasion du geste funéraire sont souvent assez complexes. Dans le cas des anciennes fouilles, comme celles de Grimaldi, des renseignements précis manquent souvent, mais dans le cas de la sépulture triple de la Barma Grande et de la plus ancienne sépulture double de la Grotte des Enfants la présence d’une fosse paraît évidente. Des dalles et des structures de pierres ont aussi été décrites dans certaines sépultures de Grimaldi (bg 5, ge 4, ge 6). En ce qui concerne les sépultures fouillées récemment, l’existence d’une fosse souvent profonde et couverte de pierres a été bien documentée dans la plupart des cas, comme à l’Abri Tagliente, aux Abris Villabruna, à la Grotte-Abri du Romito. Parfois, son organisation apparaît plus complexe, comme dans le cas de la femme de Paglicci (avec une niche pour la tête et plusieurs couches de couverture de pierres et de fragments d’ossements animaux).

55

L’analyse des données disponibles pour les sépultures du Paléolithique supérieur retrouvées jusqu’à présent sur le territoire italien démontre donc une diversité importante. On peut remarquer que dans d’autres régions européennes qui ont fourni de nombreux squelettes du Paléolithique supérieur les sépultures sont souvent concentrées dans un nombre limité de sites, comme en Moravie (Dolni Vestonice, Brno et Predmost). Au contraire, la cinquantaine de sépultures italiennes se partage entre quatorze sites différents (dix-sept si l’on considère indépendamment les quatre grottes de Grimaldi concernées). Cette ample distribution géographique (et chronologique) pourrait justifier une certaine variabilité, qui paraît principalement liée à des facteurs chronologiques et culturels et à la spécificité du site (ayant ou non une importance rituelle particulière). Des affinités importantes entre certaines sépultures gravettiennes de régions lointaines comme la Ligurie et les Pouilles suggèrent que, à l’intérieur d’une même phase culturelle, les facteurs géographiques peuvent être relativement peu importants, ce qui suggère des traditions fortes et des comportements codifiés. À ce propos, on peut citer les ressemblances remarquables (disposition du corps, distribution de l’ocre et des coquillages sur la tête) entre la sépulture de l’« homme de Menton » (probablement une femme) et celle de la femme enceinte de Santa Maria di Agnano, qui appartiennent au même contexte culturel et qui ont été retrouvées dans des sites qui se trouvent à une distance de 900 kms à vol d’oiseau.

56

Comme l’a proposé Mussi (1986b ; Mussi et al. 1989), les sépultures du Paléolithique supérieur d’Italie peuvent être classées en deux phases chronologiques : la phase i, qui correspond au Gravettien (ou à une phase initiale de l’Épigravettien), datée entre 25 et 20 000 bp, et la phase ii qui correspond à l’Épigravettien récent, datée entre 14 000 et 10 000 bp. La phase ii, caractérisée par une quantité au moins double de sépultures par rapport à la phase i, correspond à un moment culturel plus fortement représenté dans l’ensemble des sites archéologiques italiens. Des nouvelles découvertes (sépultures gravettiennes de Paglicci 3, Ostuni 1 et 2 ; sépultures épigravettiennes des Abris Villabruna, de la Grotte Continenza et de la Grotte-Abri du Romito) confirment l’affirmation de ces auteurs, selon laquelle les sépultures de la phase i sont concentrées en Ligurie et dans les Pouilles, tandis que celles de la phase ii se retrouvent dans toute la péninsule et en Sicile.

57

Les découvertes récentes et les fouilles actuellement en cours dans des gisements du Paléolithique supérieur, dont certains ont déjà fourni des sépultures, nous invitent à penser que la documentation italienne pourra être encore enrichie prochainement. Ces nombreux témoignages de rituels de la mort nous offrent donc une possibilité de plus en plus évidente d’explorer le comportement funéraire de nos ancêtres du Paléolithique supérieur et d’obtenir d’importants renseignements sur l’aspect physique et sur le monde culturel des individus inhumés.

Remerciements

L’auteur désire exprimer sa gratitude à M. Dominique Sacchi pour ses critiques constructives à ce travail et pour avoir patiemment relu le texte français.

Notes

[*]

Giacomo Giacobini : professeur d’Anatomie humaine et responsable du Laboratoire de Paléontologie humaine du département d’Anatomie, Pharmacologie et Médecine légale de l’université de Turin (Italie). Il est secrétaire général de l’Association internationale pour l’étude de la paléontologie humaine, membre du Conseil de Département du Musée de l’Homme de Paris, Président de l’Association nationale italienne des musées scientifiques et ancien président de l’Association italienne d’archéozoologie. Ses sujets de recherche comprennent l’analyse taphonomique de sites préhistoriques et l’étude des pratiques funéraires au Paléolithique.

[1]

Spectromètre de masse par accélérateur (NdlR).

Plan de l'article

  1. Historique des découvertes
  2. Distribution géographique et attribution culturelle et chronologique
  3. Ligurie
  4. Vénétie
  5. Toscane
  6. Abruzzes
  7. Pouilles
  8. Calabre
  9. Sicile
  10. Conclusions

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