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Diogène

2013/1 (n° 241)


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Jean Bingen nous a quittés quelques semaines avant son quatre-vingt-douzième anniversaire [1][1] Le présent texte reproduit en partie l’hommage prononcé.... Le temps avait à peine altéré l’impression de vitalité, sinon de jeunesse, qui émanait de sa personne ; son esprit n’avait rien perdu en acuité. Jean Bingen était un ami fidèle de Diogène et du Comité international de la Philosophie et des Sciences humaines – ce cipsh dont il aimait à prononcer l’acronyme, s’amusant par avance du regard perplexe de l’interlocuteur non averti.

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Dès l’abord, Jean Bingen en imposait par une personnalité dont on ne rencontre pas souvent l’équivalent, même parmi les grands universitaires. Celle-ci se caractérisait en premier lieu par une intelligence vive, pour ainsi dire fulgurante, qui lui permettait de saisir en un instant toutes les facettes d’un problème et d’entrevoir aussitôt les pistes possibles de solution. À cette capacité rare s’alliaient une autorité naturelle, un sens aigu des devoirs, nullement des privilèges, liés au rang qu’il avait atteint, ainsi qu’une faculté certaine de séduction – en tout bien, tout honneur, aurait-il demandé de préciser. Il maniait l’ironie avec finesse, sans se priver de la retourner contre lui-même. L’élégance était un autre trait de son caractère ; elle se manifestait notamment dans l’expression écrite, d’une correction irréprochable. Enfin, Jean Bingen montrait un attachement viscéral aux valeurs dont dépendent le progrès et la dignité de l’homme ; cet engagement, philosophique et social, forgé dans le contexte difficile des années trente, l’avait amené, jeune époux et bientôt père de famille, à s’engager dans la Résistance.

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Je m’en tiendrai ici aux lignes principales de sa carrière scientifique. Jean Bingen était helléniste, et rien de ce qui est grec, depuis Mycènes jusqu’à Cavafy ou Kazantzakis, voire Théodorakis, ne lui était tout à fait étranger [2][2] Pour comprendre cet engouement pour la Grèce classique,.... Le théâtre athénien classique retenait particulièrement son attention, mais sa prédilection véritable allait aux textes grecs transmis sur pierre ou sur papyrus, relevant donc de l’épigraphie ou de la papyrologie, deux disciplines dont il était une figure majeure et qu’il regroupait joliment sous le vocable de « philologie du document. » Dans le sillage de son maître, Claire Préaux, qui a tant compté dans l’émergence de ses curiosités de savant et de sa sensibilité d’historien, il était devenu un spécialiste de l’Égypte hellénistique.

L’énergie débordante de Jean Bingen ne pouvait se satisfaire du travail en bibliothèque ; il se fit donc archéologue. Il connut alors longuement les joies du terrain, auxquelles il avait déjà goûté lors d’un séjour à Alba Fucens, dans le Latium, et pendant sa période de formation à l’École française d’Athènes. Il œuvra d’abord sur le chantier belge de Thorikos, en Attique ; il dirigea ensuite une équipe internationale sur le site du Mons Claudianus, dans le désert Oriental d’Égypte. Des découvertes importantes récompensèrent ses efforts. Au Mons Claudianus, le dépotoir d’un camp romain livra des milliers de tessons inscrits, dont l’édition, entamée par ses soins, se poursuit sous la houlette d’Hélène Cuvigny. À Thorikos, un trésor de tétradrachmes athéniens lui fournit l’occasion d’étudier l’ornementation du casque d’Athéna, tel qu’il est représenté à l’avers de ces monnaies. Il faut avoir entendu Jean Bingen comparer, en numismate, cette image venue de la Grèce classique à la splendide tête de mineur qui ornait la pièce belge de 50 centimes – c’était avant l’euro – pour apprécier la sûreté de son jugement esthétique.

En même temps qu’il menait tant de recherches, dans tant de domaines, Jean Bingen assumait une charge complète d’enseignement, partagée entre l’Université libre de Bruxelles et la maison-sœur de langue néerlandaise, la Vrije Universiteit Brussel : ce furent, depuis la dissertation, défendue sous l’uniforme en 1945, jusqu’à l’éméritat, quatre décennies de contact vivifiant avec les étudiantes et les étudiants, mais aussi de travail discret au service de ces institutions et de l’idéal de « libre examen » qui les anime, dans l’esprit des Lumières. Jean Bingen se consacra avec le même dévouement à la direction de la Fondation (aujourd’hui Association) Égyptologique Reine Élisabeth, établie à Bruxelles au lendemain de l’ouverture de la tombe de Toutankhamon, et à la rédaction de son organe scientifique, la Chronique d’Égypte. Plusieurs distinctions ont couronné ce parcours exemplaire de chercheur et d’enseignant : Jean Bingen fut élu membre de l’Académie royale de Belgique, dont il présida la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques ; hors du pays – à Paris, à Londres, à Heidelberg et à Varsovie notamment – d’autres institutions, non moins prestigieuses, l’ont accueilli dans leurs rangs.

La dimension internationale de Jean Bingen allait s’étoffer encore. Son goût des relations humaines, son charisme et son tact inné le désignaient pour jouer un rôle au sein des grandes associations. Il gravit modestement la hiérarchie, commençant par ses secteurs de prédilection : membre du comité de l’Association internationale d’Épigraphie grecque et latine ; secrétaire-trésorier, puis Président d’honneur de l’Association internationale de Papyrologues. Le voici ensuite trésorier de la Fédération internationale des Associations d’Études classiques, dont il accueille la xvie Assemblée générale à Bruxelles, en 1977, avec l’aide de l’un de ses élèves, Guy Cambier, trop tôt disparu. Et, consécration ultime, Jean Bingen devient en 1986 trésorier du cipsh ; il occupe ce poste jusqu’en 1992, avant d’être désigné, de 1996 à 1998, comme Secrétaire général de cet organisme ; dans la foulée de ces responsabilités, il entre en 1998 au comité de direction de Diogène.

Les années du cipsh sont celles du plein accomplissement d’une destinée vouée depuis l’enfance au mariage des langues et des cultures : des racines mêlées, belges et luxembourgeoises, rhénanes sans doute à la souche, comme le nom le suggère ; une jeunesse doublement marquée par le parler patoisant des compagnons de jeux, dans les rues et sur les quais d’Anvers, et par le français de haute tenue exigé à la table paternelle ; au lycée, la fascination d’Athènes et de Rome, du grec et du latin ; à l’université, la révélation de l’Égypte hellénistique, société multiculturelle par excellence, dont il allait devenir l’un des meilleurs connaisseurs. En vérité, Jean Bingen se sentait depuis toujours citoyen du monde, et le cipsh, avec les contacts qu’il a pu nouer rue Miollis et les voyages que ses fonctions lui ont permis d’accomplir, dans tous les horizons, a donné sa pleine signification à cette identité, revendiquée avec fierté.

De nouvelles relations se tissent alors : faisant fi de la barrière des générations, comme il le faisait de presque toutes les barrières, Jean Bingen se lie à Luca Maria Scarantino, son adjoint au secrétariat général ; plus proche en âge, Jean d’Ormesson devient bientôt un ami très cher [3][3] On lira un témoignage de cette amitié dans un texte.... Jean Bingen n’avait pas attendu de le côtoyer au cipsh pour apprécier ses romans, attendus avec gourmandise à chaque sortie de presse, aussitôt dévorés et commentés à la ronde. Partageant le bureau de Jean Bingen, à l’Université libre de Bruxelles, j’ai eu le privilège d’assister, en faisant mine de ne pas écouter, à quelques échanges téléphoniques entre ces deux esprits vifs : « Allô, Jean ? Ici Jean ! », lançait mon Patron, le sourire aux lèvres. La conversation, quand elle n’était pas technique ou financière, pouvait se faire profonde, quelquefois un peu lyrique, à l’image des propos que je reproduis ci-dessous et que Jean Bingen a prononcés à Florence, en 1998, en guise de clôture à un mémorable congrès de papyrologie.

S’adressant aux organisateurs, qui étaient de vieux camarades, Jean Bingen dévoile un peu son cœur et décrit les impressions qu’ont suscitées en lui les débats scientifiques de la semaine écoulée, ainsi que les visites et les excursions, comme il y en a au programme de tous les colloques bien conçus : « … et puis, surtout …, don suprême, ce moment d’émotion que je retrouve à chaque retour en cette terre de l’esprit, un peu au-delà du campanile austère de Fiesole, la vue sur la tapisserie ondoyante des collines de Toscane, tendres de lumière tamisée, comme la plénitude silencieuse de l’idée du bonheur » (2001 : ii, 1345).

Libre penseur convaincu, mais hostile à toute exclusive, Jean Bingen n’attendait rien après la mort ; il a vu approcher son heure avec sérénité, sans même se départir de ce brin d’ironie qui était comme sa marque personnelle. Le secret de cette démonstration ultime de sagesse réside peut-être dans l’émotion éprouvée face aux collines de Toscane. Ce qui est humainement réalisable dans « la plénitude du bonheur », Jean Bingen, l’a, je crois, réalisé, et il en était conscient sans doute au moment de prendre congé : une famille unie autour du couple-phare formé pendant près de soixante-dix ans avec Marthe Willendyck, qui n’a eu la force de lui survivre que pendant quelques mois ; une vie académique et scientifique comblée de succès et d’honneurs ; un parcours humain sans faille, en tous points conforme aux principes généreux et exigeants auxquels il avait librement adhéré.


Références

  • Bingen, J. (1999) « L’homme grec tel qu’en ses racines… », Diogène 185 : 18-30.
  • Bingen, J. (2001) « Épilogue à un congrès florentin, deuxième du nom, matricule xxii », dans Atti del xxii Congresso Internazionale di Papirologia. Firenze, 23-29 agosto 1998 ii, p. 1345. Florence : Istituto papirologico G. Vitelli.
  • Bingen, J. (2005) « Jean d’Ormesson et le Conseil international de la Philosophie et des Sciences humaines », Diogène 211 : 5-8.

Notes

[1]

Le présent texte reproduit en partie l’hommage prononcé à Varsovie, le 3 août 2013, devant l’assemblée générale de l’Association internationale de Papyrologues. Pour une présentation plus détaillée, je renvoie à la notice insérée en 2012 dans la Chronique d’Égypte 87 : 2-14 ; un autre portrait paraîtra prochainement dans la série Hermae. Scholars and Scholarship in Papyrology, publiée sous la direction du Prof. Mario Capasso.

[2]

Pour comprendre cet engouement pour la Grèce classique, il faut lire Bingen (1999).

[3]

On lira un témoignage de cette amitié dans un texte signé par Jean Bingen (2005).


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