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1Savons-nous encore penser politiquement le monde ? C’est de moins en moins probable. En apparence, pourtant, tout est à peu près simple. Les peuples d’Amérique du Nord, ceux d’Europe occidentale et quelques autres vivent dans des régimes de démocratie représentative, respectueux au plus haut point des règles de l’économie de marché et, à peu près, des droits de l’homme. Le reste du monde se divise en régimes autoritaires plus ou moins ordonnés et policés ou en régimes carrément chaotiques et voyous. Mais tous ces pays, de gré ou de force, et à des vitesses variables, sont supposés devoir rejoindre à terme les rangs des démocraties de type occidental. Il n’y a pas d’autre avenir enviable. Pas d’autre idéal que celui de la démocratie inventée en Occident.

2Telle est notre représentation spontanée de l’état politique du monde.

3Nous n’en avons de toute façon pas de rechange. C’est pourquoi nous affectons d’y croire encore, même si, au plus profond le doute nous assaille tant les évolutions planétaires récentes la rendent problématique. Cette interprétation du monde, que nous conservons faute de mieux, a connu son plus haut degré de plausibilité au début des années quatre-vingt-dix. C’est à Francis Fukuyama qu’il est revenu de lui donner ses lettres de noblesse.

4Et si tout le monde s’est empressé à l’époque de critiquer vertueusement son affirmation que l’histoire est finie – en ce sens bien précis qu’il n’y a plus rien d’autre à inventer politiquement que le couplage de la démocratie représentative, des droits de l’homme et du marché –, c’est parce que personne en fait, sauf les nostalgiques des lendemains qui chantent d’antan, ne doutait qu’il n’eût foncièrement raison. Il ne faisait en effet que tirer avec hardiesse les leçons de la simplification radicale de l’histoire politique de la modernité opérée par la chute du Mur de Berlin et l’autoréfutation du communisme réellement existant. Voilà qui donnait une réponse apparemment définitive aux questions soulevées au sein du champ politique proprement moderne, celui qui a structuré le monde, disons depuis la fin du XVIIIe ou le début du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui à travers l’opposition ritualisée de la droite et de la gauche, ou de leurs équivalents locaux.

5Lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, pourtant, le tableau apparaît bien différent. Si en Amérique latine, dans le sillage et sur le modèle des évolutions espagnole ou portugaise, on assiste bien, dans certains pays, et notamment au Chili et au Brésil, à la liquidation des dictatures militaires, caudillismes et autres péronismes, ailleurs la situation est au mieux bloquée. Partout dans le monde, on constate une vertigineuse explosion de la violence et la montée en puissance des organisations criminelles et des bandes armées. Ce sont elles, de plus en plus, qui font la loi en Afrique.

6Dans l’ancienne URSS, les promesses d’une accession à la démocratie régressent chaque jour un peu plus face au nouveau pouvoir qui mêle, en proportions indécidables, services secrets, réseaux mafieux, ancienne nomenklatura reconvertie en association des nouveaux riches. Au Moyen-Orient, personne ne voit se dessiner d’évolution démocratique plausible dans un avenir raisonnablement court. En Asie du Sud-Est, en Chine, si le capitalisme triomphe en effet partout, ce n’est pas en liaison organique avec la démocratie, mais appuyé sur des pouvoirs forts et souvent contre elle.

7Mais, au-delà de ces lignes d’évolution empiriquement repérables, et si l’on tente de les évaluer en fonction du code symbolique des deuxsiècles politiques écoulés, le fait majeur de ces dernières années est sans doute l’incapacité croissante tant de la droite que de la gauche à porter encore et à faire vivre l’idéal politique de la démocratie. À l’échelle du monde, désormais, le discours démocratique apparaît de plus en plus comme une rhétorique d’Occidentaux repus et non comme un idéal universalisable.

8Ce rapide examen permet de conclure que nous sommes actuellement confrontés à une panne profonde de la pensée et de l’imagination politiques.

9Probablement sans précédent. D’une part, nous ne savons plus penser les sociétés sous l’angle de leur structuration politique. Et de l’autre, corrélativement, nous ne savons plus en fait où nous en sommes par rapport à l’idéal démocratique. Or nous n’avons pas d’idéal de rechange. Ne pouvant plus nous réclamer a priori d’aucun Dieu ou d’aucun Maître, c’est bien dans la liberté collective de tous les humains qu’il nous faut rechercher la source ultime de nos valeurs et de l’ordre politique. Mais comment ?

10sous quelle forme ? Et, surtout, pourquoi cet idéal, qui est notre seul espoir de salut collectif, devient-il chaque jour moins crédible ?

L’impensé totalitaire. Vers un retour du refoulé ?

11Outre l’évolution fulgurante du monde réel, bien sûr, qui nous laisse sans voix et sur laquelle il faudra revenir, une des raisons principales du blocage de la pensée et de l’imagination politiques tient au fait que ni à droite ni à gauche, en définitive, on n’a su prendre la mesure des catastrophes du XXe siècle et tirer les leçons des guerres et des expériences totalitaires qui l’ont tant marqué. Pour la pensée libérale, difficilement capable de penser le mal sauf sur un mode moralisateur – simplement, il faudrait qu’il n’existe pas… –, nazisme, communisme ou fascisme ont été de simples déviations du cours normal des choses et de l’histoire. Une « grande parenthèse », ouverte par cette guerre de 1914 qui aurait pu, qui aurait dû ne pas survenir, si l’on en croit Jean Baechler par exemple. Une « illusion », selon François Furet [1]. Désormais le progrès peut reprendre sa marche en avant. Comme si de rien n’était ou n’avait été. À gauche, la cécité et le mutisme sont sans doute encore plus grands. Le communisme n’est plus en fait pour elle qu’un souvenir gênant, dont il vaut mieux ne pas trop parler ni interroger les causes de l’échec. Quant au concept de totalitarisme qui, par-delà les différences massives et évidentes, insiste sur les points communs partagés dans l’horreur par communisme, nazisme ou fascisme, il est d’autant plus irrecevable pour la gauche ordinaire que faute d’imagination politique, son fonds de commerce principal consiste justement dans la dénonciation rituelle du risque fasciste. La question du totalitarisme ne sera donc pas posée.

12Or, si une chose est certaine, c’est qu’il n’y aura pas d’avancée de la pensée politique aussi longtemps que nous n’aurons pas éclairci et identifié en profondeur les racines du mal. Personne ne peut croire que des centaines de millions d’hommes aient versé dans la passion totalitaire par hasard ou simplement par erreur [2]. Personne ne peut être sûr non plus que nous soyons et à tout jamais immunisés contre ce risque. Aussitôt qu’on rompt avec l’optimisme de façade qui ne veut rien connaître ou se rappeler du phénomène totalitaire, une foule de questions cruciales surgissent. Les totalitarismes classiques, communiste, nazi, fasciste, sont clairement hors de saison. Pour l’instant. Mais sommes-nous sûrs qu’ils ne puissent pas renaître d’une manière ou d’une autre ? sous une forme ou sous une autre ?

13Renaître sous la même forme ? – Après tout, la montée régulière des partis xénophobes en Europe, Front national, Vlaamsblok, ou Alliance nationale en Italie, sans parler du succès récent de Jorgi Haider en Autriche, est là pour nous rappeler que si la perspective d’un retour du fascisme de type classique n’est pas des plus probables – ces partis ne s’en réclament d’ailleurs pas ou pas ouvertement –, on ne peut pas non plus l’exclure. Et moins encore si une forte crise économique devait toucher l’Europe et provoquer un accroissement massif du chômage qui est déjà insupportable.

14Sous la forme de l’intégrisme ? – On pourra discuter longtemps pour savoir si les intégrismes islamistes, du wahabisme d’Arabie saoudite à Ben Laden, du salafisme au chiisme iranien, etc., sont à classer dans la même catégorie que les totalitarismes classiques ou s’il s’agit de tout autre chose. Les puristes feront observer qu’on ne peut pas ranger sous une même rubrique des mouvements athées et donc, en ce sens, radicalement modernes, et des mouvements profondément religieux et anti-modernes qui ne trouvent pas leur modèle et leur référence dans un avenir radieux mais dans un passé exaltant, dans la pureté perdue de l’islam originel. À quoi certains pourraient objecter que communisme ou nazisme étaient en fait des religions séculières et qu’entre religions séculières et non séculières, la différence est en définitive secondaire. Impossible de trancher ce débat sans se mettre d’accord sur un concept de totalitarisme. Disons seulement, à ce stade, que les passions suscitées et mobilisées par le fanatisme islamiste –notamment la passion sacrificielle, le culte de la mort donnée ou reçue– et les formes de gouvernement établies par les régimes qui s’en nourrissent et les alimentent, sont étrangement semblables aux passions totalitaires classiques. Et que l’islamisme radical joue donc, dans les pays de culture musulmane, le même rôle que les totalitarismes classiques en Europe et que, comme eux, il mêle fascination et rejet de la modernité.

15Sous la modalité de l’économique ? – Une autre hypothèse plausible est celle que le totalitarisme aujourd’hui ne serait plus un totalitarisme politicoidéologique mais un totalitarisme économique, le totalitarisme du marché et du capital. Cette hypothèse, qui a beaucoup à faire valoir en sa faveur, est fréquemment énoncée à gauche de la gauche. Mais, curieusement, sans grande conviction. Sur un mode au fond plus polémique qu’argumentatif.

16Pourtant, et il faudra y revenir, il est peu douteux que nous assistions aujourd’hui à une résorption dans l’économique et dans le marché de toutes les sphères de l’existence sociale, culture, science, technique, politique, sport, religion, etc., qui, sur un plan analytique, se laisse comparer à la résorption par les totalitarismes classiques de toute la pluralité humaine et sociale dans la seule sphère du politique et de l’idéologique. Là où toute pensée, toute action était sommée de se convertir en idéologie conforme, elles sont désormais tenues de se convertir en espèces sonnantes et trébuchantes (ou, plutôt, en monnaie virtuelle et en stock-options). Les effets ne sont assurément pas les mêmes, mais l’hypertrophie d’un des ordres de l’action sociale ou d’un type d’homme au détriment de tous les autres est comparable. Ce qui empêche pourtant les courants de la gauche radicale de prendre au sérieux cette hypothèse du totalitarisme marchand, c’est qu’ils ne veulent en fait pas entendre parler de totalitarisme, si bien que l’imputation d’un caractère totalitaire au marché sert en définitive avant tout à laisser entendre que le totalitarisme stalinien ou maoïste n’était pas si grave que ça et qu’au bout du compte, le capitalisme et la démocratie parlementaire ne font pas mieux.

17Sous une forme composite ? – Une autre manière de raisonner, encore, serait de considérer que le risque somme toute le plus probable est celui du triomphe d’une combinaison de toutes ces formes de retour du refoulé totalitaire. On pourrait même faire l’hypothèse que ce retour d’un totalitarisme composite est déjà en partie accompli avec l’élection et la réélection de George W. Bush. Certains analystes américains estiment que tout bien pesé, la différence principale entre la France, où un Le Pen fait 18% aux élections présidentielles, et les États-Unis, c’est qu’aux États-Unis, Le Pen gagne les élections [3]. Et il les gagne notamment en mobilisant les passions religieuses intégristes, avec l’appui évident d’un capitalisme financier, militaire, médiatique et pétrolier qui bouscule tout sur son passage. La première différence avec le totalitarisme, qui saute aux yeux et qui empêche de trop prendre au sérieux cette hypothèse, au moins sous cette forme, est que Bush ne supprime pas les libertés démocratiques et se représente aux élections. Est-on sûr toutefois que Hitler, Mussolini ou Staline n’auraient absolument pas pu être élus ou réélus ? Mais il est vrai qu’ils n’en ont pas couru le risque et que cela change tout. Ce qui interdit toute assimilation avec le fait totalitaire classique, c’est qu’on ne voit pas à l’œuvre ni même en germe aucune logique d’enfermement concentrationnaire et moins encore d’extermination d’une partie de la population américaine.

18Sous une forme inversée ? L’hypothèse parcellitariste. – Pourtant, la conjonction des facteurs que nous notions à l’instant – le cumul d’un discours xénophobe, d’un intégrisme religieux et d’un affairisme sans complexes – ne laisse pas d’être troublante et rend inévitable la question de savoir si la victoire de Bush doit être interprétée comme une sorte d’accident, une phase délicate pour la démocratie américaine, comparable à l’épisode du maccarthysme, ou si elle ne constitue pas un phénomène plus profond. Non pas, pour les raisons qu’on vient de dire, un retour du totalitarisme classique, mais l’émergence d’une forme politique, sociale et symbolique radicalement nouvelle, par bien des aspects parfaitement opposée au totalitarisme mais qui en reprend pourtant certains traits et se tient à peu près aussi éloignée que lui de la démocratie. Nous proposons de nommer cette dernière hypothèse « l’hypothèse parcellitariste » pour désigner le fait que là où les totalitarismes historiques entendaient subordonner étroitement tous les individus et toutes les dimensions de l’existence sociale à la loi de la totalité en mouvement, la forme parcellitaire qui s’esquisse peut-être désormais tend à transformer toute chose, tout être ou toute pensée en parcelles soumises à la loi du mouvement brownien des particules élémentaires. Ce mouvement parcellitaire, comme les mouvements totalitaires avant lui, se greffe sur l’idéal démocratique. Il s’en empare, prétend le pousser à son paroxysme et le réaliser intégralement pour en définitive s’en nourrir et le vider de son sens et de sa force. Il représente une perversion de l’idéal démocratique symétrique à sa perversion totalitaire [4]. On tentera ici de donner corps à cette hypothèse. Qui implique d’interroger les rapports entre démocratie, totalitarisme et parcellitarisme [5].

LA QUESTION DU TOTALITARISME ET SES ENJEUX

19Mais, d’abord, est-il vraiment nécessaire de revenir sur la question du totalitarisme ? Son concept même est-il recevable ? À quoi bon prétendre coller des étiquettes sur des réalités infiniment mouvantes et complexes ?

20Ne suffit-il pas, pour défendre efficacement la démocratie, de s’en donner une définition simple et opératoire et de parler de démocratie partout où existent des élections réellement libres, un vrai pluralisme de l’opinion appuyé sur une authentique liberté de la presse, sur la pluralité des partis, sur le droit d’association et le respect des droits de l’homme, de mesurer les écarts empiriques par rapport à cette norme suffisamment claire et de lutter pour les réduire au maximum sans s’embarrasser de vaines discussions métaphysiques ?

Brève histoire du concept

21On ne peut pas ignorer, en effet, que la notion de totalitarisme a une histoire si longue et complexe, qu’elle est chargée et connotée de tant d’enjeux contradictoires, qu’elle est si loin de faire l’unanimité, qu’il pourrait sembler préférable de s’en passer. L’idée qu’avec l’établissement d’un État total, d’une doctrine totalitaire, on voit émerger une réalité politique radicalement nouvelle, est énoncée pour la première fois, on le sait, en 1927 par le philosophe de prédilection de Mussolini, Giovanni Gentile. Dans l’article qu’ils rédigent en commun en 1932 (« La doctrine du fascisme », in Enzo Traverso, Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Points-Seuil, 2001), Gentile et Mussolini revendiquent le totalitarisme : « Pour le fasciste tout est dans l’État et [que] rien de spirituel, pour autant qu’il ait de la valeur, n’existe en dehors de l’État. Dans ce sens le fascisme est totalitaire et l’État fasciste, synthèse et unité de toute valeur, interprète, développe et donne puissance à la vie tout entière du peuple [6] » [cité par Traverso, p. 126]. Et ils ajoutent, dans la même phrase, ce qui nous place au cœur du problème, que « le fascisme est opposé à la démocratie » (en tant que règne de la majorité), mais aussi que « le fascisme est au contraire la forme la plus pure de la démocratie » [ ibid., p. 127].

22À la même époque, en Allemagne, dans la Mobilisation totale ( 1930), Ernst Jünger, un des ténors du mouvement de pensée dit de la Révolution conservatrice, l’écrivain qui aura l’oreille et l’admiration de Hitler, célèbre l’héroïsme de masse que permet la guerre moderne, magnifiée par la technique. Cette massification de l’héroïsme, qui apporte la « démocratisation de la mort » [ ibid., p. 118], offre, écrit-il, des « spectacles tout aussi grandioses qu’effroyables » [p. 117], qui suscitent « un sentiment d’effroi et d’envie » [p. 118].

23Mais, très vite, le terme sera employé à des fins critiques pour stigmatiser, avec plus ou moins de nuances et des accents différents, le fascisme, le nazisme (réticent face à l’idée latine de totalitarisme et d’État total) ou le communisme. Le point qu’il importe de noter est que la dénonciation du totalitarisme, et donc l’usage du terme, des annéestrente jusqu’à la fin de la guerre et des annéescinquante, sera le fait aussi bien d’auteurs chrétiens, catholiques ou protestants – comme Paul Tillich, Luigi Sturzo ou Jacques Maritain – que libéraux – tel Élie Halévy, Raymond Aron ou, plus tard, Friedrich von Hayek – ou marxistes et ex-marxistes, de Victor Serge ou Antonio Gramsci à l’école de Francfort (avec Franz Neumann ou Herbert Marcuse) en passant par Rudolf Hilferding ou même Léon Trotski. L’analyse la plus aiguë du totalitarisme, celle qui donne à la notion toute sa portée et sa puissance à la fois humaine, existentielle et conceptuelle, est certainement celle de Hannah Arendt juste au sortir de la guerre.

24Mais c’est au moment où le concept triomphe aux États-Unis que, victime de son succès même, s’amorce son déclin. Sous Harry Truman, la lutte contre le totalitarisme est placée en effet au cœur de la politique étrangère américaine, devenant ainsi en quelque sorte idéologie officielle jusqu’à provoquer l’écœurement des intellectuels américains. En 1967, Jason Epstein dénonce dans la New York Review of Books la collusion de « la CIA et [des] intellectuels » [ ibid., p. 72]. En 1971, Herbert Spiro et Benjamin Barber suggèrent de se passer définitivement de ce « concept essentialiste utilisé comme une pierre de touche de la contre-idéologie américaine dans la guerre froide » [ 1971, p. 21 – cité par Traverso, p. 72].

25Curieusement, en URSS ou en Europe de l’Est, les dissidents ne font aucun usage de ce terme, sans doute trop connoté par la guerre froide. C’est en fait à Paris que l’emploi du terme va rebondir. Comme le note François Furet [ 1995, p. 565 – cité par Traverso, p. 81], les intellectuels français l’étudient après l’avoir ignoré au moment où les professeurs américains se mettent à détester le concept après l’avoir élaboré. Disons, en un mot, qu’il permet aux anciens marxistes, et notamment, pour commencer, aux anciens trotskistes de Socialisme ou barbarie, avec Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, comme avant eux James Burnham ou Bruno Rizzi, d’opérer la critique du marxisme sans perdre les acquis de la critique marxiste du capitalisme et sans rompre avec l’idéal d’une démocratie radicale. Mais, comme aux États-Unis, d’outil d’abord principalement critique le concept de totalitarisme deviendra peu à peu, avec les nouveaux philosophes tapageurs et l’aide des médias, un simple outil de légitimation de l’ordre social existant et du néolibéralisme montant. Il aura en somme navigué entre critique radicale et apologie sans nuances de la société libérale.

26Concept ambigu quant à ses usages, donc. Mais malgré tout, « indispensable », comme le conclut Enzo Traverso [p. 107] au terme de son examen pourtant très critique de l’histoire du terme.

Enjeux d’une conceptualisation

27Indispensable, pour deux raisons liées – en plus de la nécessité générale où nous nous trouvons de repenser et de comprendre enfin les tragédies du XXe siècle, annonciatrices de celles, peut-être pires encore, qui restent à venir. En premier lieu, au plan positif, et contrairement aux apparences, il est douteux que, pour mesurer le degré d’effectivité de l’idéal démocratique aujourd’hui, dans divers pays, on puisse se contenter d’une approche strictement empirique se bornant à enregistrer la tenue d’élec-tions libres, l’existence d’un pluralisme des partis et de la presse. Non que ces facteurs soient négligeables, loin de là, mais ils ne permettent pas à eux seuls de répondre au doute insidieux qui nous assaille tous plus ou moins et qu’avait déjà parfaitement formulé Tocqueville, dans son anticipation du despotisme démocratique, et à sa suite nombre d’auteurs, libéraux, marxistes ou criticistes : celui que la liberté, le gouvernement par la liberté ne soit la forme la plus efficace de contrôle social, ou de gouvernementalité, dirait Michel Foucault. « Il semble que si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères; il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter », écrit Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (Gallimard, 1961, t. II, p. 323). Et il ajoute : « J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible [… ] pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple [7] » [ ibid., p. 325]. C’est ce même soupçon que mettent en scène les grands romans d’anticipation du XXe siècle, de 1984 d’Orwell et du Meilleur des mondes de Huxley à aujourd’hui – Globalia de Jean-Christophe Rufin par exemple.

28Soupçon sur lequel il convient de s’entendre. Il se réfute lui-même lorsqu’on considère comme Michel Foucault, et avec lui une frange de la gauche de gauche, qu’au bout du compte, toutes les formes de gouvernementalité se valent quant au degré de liberté qu’elles accordent puisqu’en dernière instance, on se trouve toujours confronté à autant de variétés de disciplines et à de simples variantes dans l’art de surveiller et punir, les plus libérales se révélant simplement, en définitive, les plus efficaces dans le contrôle. En somme, plus il y a de liberté et moins il y en a. Ce soupçon est efficace, mais à condition de ne pas le pousser trop loin. Efficace car, comme l’écrivent Joule et Beauvois en conclusion de leur Traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, on ne peut manipuler que des personnes libres. Que par la liberté. Il existe donc une ambiguïté intrinsèque dans le rapport de la liberté et du pouvoir. Mais poussé trop loin, le soupçon s’annule. Il interdit en effet d’opérer une différence normative entre la surveillance de type totalitaire, qui espionne, emprisonne, torture et extermine, et la surveillance libérale et démocratique [8]. Plus profondément, il congédie en définitive l’idéal démocratique seul à même pourtant d’alimenter et de légitimer le soupçon porté sur l’effectivité de la démocratie.

29On ne peut pas mener à terme une critique « de gauche » de la démocratie à partir de la certitude qu’elle est à tout jamais impossible, n’a jamais et ne pourra jamais exister.

30Reste qu’il ne suffit pas qu’un régime se proclame démocratique pour l’être effectivement. Aucun régime d’ailleurs désormais, même les plus tyranniques et sanguinaires, ne se dit autre chose que démocratique. Si, d’un autre côté, le critère des élections libres est une condition nécessaire de la démocratie, il n’en est nullement une condition suffisante. D’abord parce que la majorité est tout à fait susceptible d’élire démocratiquement des dirigeants qui ne respectent en rien l’esprit de la démocratie. Le cas le plus parlant, bien sûr, est celui de l’élection de Hitler en 1933 [9]. Mais il y aurait beaucoup de choses à dire sur celle de Berlusconi aujourd’hui, sans parler de celle de Haider. Plus profondément, et on touche ici au fond de vérité de toutes les critiques, de droite ou de gauche, de la démocratie, il est clair que le fait d’élire des dirigeants tous les trois, quatre, cinq ou septans ne garantit en rien que l’ensemble de leurs décisions soient en effet conformes à l’esprit de la démocratie.

31Il faut donc nous donner des instruments de pensée qui nous permettent d’apprécier le degré de non-respect, de déviation ou de perversion de la démocratie. La démocratie reste-t-elle démocratique lorsqu’elle devient oligarchique, ploutocratique, technocratique, bureaucratique, populiste, etc. ? Sans doute peut-elle le demeurer. À des degrés divers. L’intérêt du concept de totalitarisme, par rapport à cette discussion, c’est qu’il désigne un point limite au-delà duquel, parti d’une exigence de démocratie et même de démocratie radicale, parfaite, d’une démocratie plus démocratique que la démocratie, on se retrouve clairement dans une réalité qui n’a plus de rapport avec la démocratie. Non plus seulement une démocratie corrompue ou affaissée, mais autre chose. Une version radicalement pervertie de l’idéal démocratique.

32Au plan normatif, maintenant, s’il importe de reprendre à nouveaux frais le débat sur le totalitarisme, c’est parce que n’ayant pas d’autre idéal concevable que l’idéal démocratique, il nous faut le prendre au sérieux, veiller en quelque sorte sur lui, repérer et dénoncer tout ce qui l’affaiblit, mais aussi, surtout peut-être, ne pas nous piéger nous-mêmes en nous laissant intimider par des idées ou des décisions qui se prévalent de leur rapport avec l’idéal démocratique alors qu’elles lui sont en fait profondément étrangères voire hostiles.

33Il est probable en effet qu’en amont du poids des armes ou de l’argent, la force du néolibéralisme est d’abord d’ordre idéologique. S’il impose partout ses normes, c’est d’abord parce qu’il ne trouve plus d’adversaire idéologique de force et de taille suffisantes. Faisons l’hypothèse que s’il triomphe ainsi, c’est parce qu’il a su se présenter comme le seul interprète légitime de l’aspiration démocratique, cette force irrésistible, « providentielle » à en croire Tocqueville, qui balaye tout sur son passage. Et devenir par là, et pour cette raison, hégémonique. À tout ce qui fait problème aujourd’hui, de l’artificialisation du vivant à la marchandisation de la culture, de la science, de la politique, du sport ou de la religion, au développement des biotechnologies en passant par les OGM, l’épuisement des ressources naturelles, la montée du risque climatique ou industriel, la dislocation des États et des cultures au profit du crime organisé, etc., à tout cela nous ne savons plus in fine quoi objecter car il nous semble que c’est le résultat de la norme démocratique elle-même.

34Et à celle-là, nous ne pouvons pas nous opposer puisque nous n’en avons pas d’autre à disposition.

35Telle est au fond la raison première de notre impuissance politique et de la régression mondiale de l’aspiration à la démocratie. Comment croire encore en la démocratie et espérer répandre la foi démocratique si tout ce qui menace la survie de la planète et des normes d’humanité ancestrales, la common decency invoquée par Orwell, se présente justement comme l’incarnation et le résultat nécessaires, « providentiels » du fonctionnement de la démocratie ? Le déclin de la militance politique et idéologique, l’impossibilité de recruter des opposants réguliers à la mondialisation néolibérale et de bâtir un autre monde au-delà des grands rassemblements festifs, eux-mêmes coulés dans le moule de la culture spectaculaire marchande, trouve là, au-delà ou en deçà de tout ce qui peut être écrit sur la montée de l’individualisme contemporain, sa raison d’être la plus profonde. La source des passions démocratiques est désormais largement tarie.

36Si nous voulons espérer peser en bien sur le cours de l’histoire du monde, il nous faudra donc soit changer d’idéal, renoncer à la démocratie, soit convaincre et nous convaincre que le monde a d’ores et déjà largement basculé dans un ailleurs de la démocratie, dans une forme de négation et de perversion de la démocratie, comparable à la perversion totalitaire et contre laquelle il importe de lutter avec la même force et la même détermination qu’hier.

37C’est cette seconde hypothèse qui nous apparaît quant à nous la plus plausible. Ou, si l’on préfère, la plus tentante. Elle permet en effet de marier un pessimisme de l’intelligence et un optimisme de la volonté. Pessimisme de l’intelligence : si elle est fondée, alors la tâche de mobiliser en faveur de l’idéal démocratique des forces variées à travers le monde va se révéler beaucoup plus difficile encore qu’on ne pourrait le croire. Alexandre Zinoviev avait fort bien montré que Homo sovieticus, modelé par soixante-dixans de régime soviétique, ne serait pas aisément convertible en Homo democraticus. Les événements récents semblent lui donner raison. Mais si les hommes des sociétés occidentales ou assimilées sont déjà devenus peu ou prou des homme parcellarisés, eux non plus ne retrouveront pas aisément le chemin de la démocratie. Optimisme de la volonté : si, contrairement à ce que nous avions tendance à croire, le monde qui s’édifie devant nous n’est pas le monde démocratique qu’il prétend être, alors nous ne devons plus avoir de scrupules pour en mener la critique radicale.

38Mais cette hypothèse est-elle bien la bonne ? Nous ne pourrons pas plaider en sa faveur sans avancer maintenant un peu plus profondément dans la discussion du totalitarisme

Première approche du totalitarisme De la production des « hommes en trop » à l’illimitation

39Nous avons pour l’instant procédé à une première mise en place de la discussion des rapports entre totalitarisme et démocratie sans guère donner à l’un ou à l’autre de contenu conceptuel déterminé. C’est qu’il est clair qu’aucune de ces deux notions n’est susceptible d’être saisie par une définition simple. Chacune renvoie à un ensemble de phénomènes multidimensionnels qu’on ne peut aborder que de manière idéaltypique, et non essentialiste, en tentant de rassembler un ensemble de traits présentant entre eux un certain air de famille. La tâche est immense et d’autant plus décourageante a priori qu’on pourrait passer son temps à peser et soupeser toutes les définitions et caractérisations proposées par un nombre considérable d’auteurs ou d’écoles. Pour ne pas se perdre dans des discussions scolastiques infinies, le mieux est de tenter de se mettre d’accord sur certains traits essentiels sans cacher ses sources d’inspiration et sans prétendre occuper une position en surplomb par rapport à l’ensemble des définitions et caractérisations possibles.

40Posons donc que sur la question du totalitarisme, l’analyse la plus profonde et décisive est celle de Hannah Arendt (complétée par celle de Claude Lefort). Il est possible, évidemment, d’en discuter nombre de points, mais c’est très certainement elle qui a su saisir au plus profond, et au plus humain, la logique centrale qui anime les phénomènes totalitaires appréhendés dans leur irréductible spécificité. Logique qui a d’ailleurs fortement à voir avec la question de la logique, justement, puisque s’il fallait résumer en une phrase ce qu’est le totalitarisme pour Arendt, on pourrait sans doute proposer celle-ci : le totalitarisme consiste en une mécanique irrésistible d’extermination de masse au nom de la logique d’une idée. Nous ne tenterons pas ici de fixer les traits essentiels du totalitarisme qui découlent de cette logique idéologique exterminatrice. Demandons-nous seulement pour l’instant ce qui pousse des hommes, et quel type d’hommes, à se laisser posséder par la logique d’une idée exterminatrice jusqu’à s’y vouer corps et âme.

41À faire le mal au nom du bien.

42L’hypothèse de base de Hannah Arendt est que les pulsions totalitaires naissent, sur le terrain des sociétés modernes, lorsqu’il apparaît des « hommes en trop » – de la même manière que selon l’analyse de Rosa Luxembourg, à qui Arendt se réfère, avec la surproduction et la sous-consommation capitaliste, il apparaît des marchandises en trop, qui ne peuvent pas « réaliser » leur valeur –, des hommes qui ne trouvent pas moyen de satisfaire leur désir d’apparaître au sein d’un monde pluriel, rendu humain par la pluralité des sujets qui l’habitent; des hommes dont la manifestation de soi ( Selbstdarstellung) et donc l’humanité sont rendues impossibles, et qui vont chercher, dans un ailleurs géographique ou idéologique, un autre monde où manifester leur humanité, un monde dans lequel leur humanité splendide sera éclatante au regard de l’inhumanité dans laquelle seront plongés des sous-hommes à qui sera refusé ce même droit à la manifestation de soi, à l’humanité, dont leurs nouveaux maîtres avaient été privés dans l’ancien monde.

43La recherche d’un ailleurs géographique, c’est celle à laquelle procédera l’impérialisme anglais ou français, trouvant ses sous-hommes, ses débouchés pour ses marchandises et ses hommes en trop en dehors du continent, en Afrique ou en Asie. Le totalitarisme, et notamment nazi, le seul pour lequel les analyses d’Arendt soient immédiatement pertinentes, devra les trouver sur son sol même ou sur le sol des voisins. Il y a donc à la racine des passions totalitaires un nihilisme radical, un mépris de la vie, de l’humanité et du bonheur ordinaires, qui trouvent leur racine dans le déficit de sens qui atteint les masses dénuées d’identité, qui ne trouvent plus place ni dans le cadre symbolique des sociétés d’ordre ni dans celui des sociétés de classe.

44L’homme des masses totalitaires n’a plus ni état social ni même appartenance de classe assignables. C’est ce défaut de sens qui va pousser à la quête d’un sur-sens, d’un sens logique, mécanique, capable de se substituer à tous les sens possibles en les supplantant radicalement : le sens de l’histoire et de la lutte des classes, le sens de la race, le sens de l’État absolu.

45Ce qui importe, c’est que toute la complexité de l’histoire puisse être ramenée à une vérité enfin révélée, simple, logique et aisément maîtrisable. Ceux qui n’avaient plus grand-chose et qui n’étaient plus rien veulent devenir tout en se fondant dans le grand Tout de la vérité logique, du grand corps social réunifié, sans faille, sans trou, sans vide, le Volk, le Parti, l’État. La privation d’humanité, si douloureuse, ce sentiment d’abandon, de solitude, de désespoir, va se transformer en quête d’un homme nouveau, absolument nouveau, radicalement régénéré, biologiquement, idéologiquement ou politiquement sanctifié.

46Le point crucial, et qui fait toute la différence du totalitarisme avec les tyrannies ordinaires, même les plus cruelles et les plus sanguinaires, c’est que le pouvoir totalitaire ne se limite pas à emprisonner, torturer et tuer ses opposants, il déporte et extermine, activement ou passivement, des fractions entières de sa propre population, qui ne le menacent en rien mais qui sont instituées en ennemies par l’effet d’une pure logique du signifiant idéologique, indépendamment de toute considération stratégique, même cynique, et de toute rationalité utilitaire.

47Dès lors, la question propre au totalitarisme est celle de savoir pourquoi il y a, il faut qu’il y ait et qu’il crée des mauvaises cases. La réponse première est sans doute que ces mauvaises cases, sortes de signifiants zéro, indéterminés, ont pour fonction de désigner l’écart entre l’imaginaire et le réel, entre la perspective du corps social plein et sans faille, l’humanité nouvelle radicalement régénérée, et la réalité. Tout écart entre le projet et la réalité sera imputé aux occupants de ces mauvaises cases. Tout écart entre le bonheur du plus grand nombre, du bonheur de tous, et le malheur présent sera tenu pour le fait du petit nombre. Supprimons donc les occupants de la mauvaise case, le petit nombre, pour atteindre à l’extase du plus grand.

48Hannah Arendt y insiste à juste titre. Le propre du totalitarisme est d’être un mouvement permanent, que rien n’arrête, n’endigue ou ne canalise.

49Aucune considération d’efficacité, d’utilité ou de raison. Seul l’anime, en effet, une espérance sans fin, jamais rassasiée et qui ne se nourrit que d’elle-même, qui est à elle-même sa propre fin, son propre principe, sa propre justification. Le moteur de la mécanique idéologique totalitaire, c’est donc ce que les Grecs appelaient l’ubris et qu’on traduira au mieux, comme C.Castoriadis par exemple, par le terme d’illimitation[10]. Le totalitarisme est ce régime à la fois politique, symbolique et social qui sort de l’orbe de la démocratie en basculant dans l’illimitation.

Totalitarisme, démocratie et illimitation. Une définition de la démocratie

50C’est donc, croyons-nous, au premier chef à partir de la question du rapport à l’illimitation qu’il faut poser la question si épineuse et lancinante des relations entre totalitarisme et démocratie. Pour la grande majorité des auteurs qui recourent au concept de totalitarisme, il ne fait pas de doute que le totalitarisme est une réalité spécifiquement moderne, irréductible aux dictatures, despotismes et tyrannies d’antan, et que c’est donc sur le terrain et dans le terreau de la démocratie moderne qu’elle plonge ses racines. D’ailleurs, comment pourrait-il se produire une massification de type totalitaire si elle n’était précédée d’une massification démocratique ?

51Au minimum, E. Jünger l’avait parfaitement montré, aucun totalitarisme n’est possible sans une armée de masse, autrement dit sans que les professionnels de la guerre ne soient dépossédés de leur monopole par la conscription générale. Démocratique. Qui démocratise la mort.

52La démocratie apparaît donc comme la condition de possibilité du totalitarisme. Condition externe ou interne ? active ou passive ? C’est là que les débats font ou pourraient faire rage. Le totalitarisme doit-il être considéré comme une forme de démocratie ou comme son tout-autre ? Et la démocratie, comme une forme de totalitarisme ?

53Plus généralement, et au-delà de la démocratie proprement dite, où trouver les origines de la pensée totalitaire ? Dans le matérialisme et les Lumières du XVIIIe siècle ? dans la réaction romantique et la philosophie allemande duXIXe? dans la religion ? dans la science ? dans le scientisme, etc. ? Chacune de ces hypothèses a ses partisans et des arguments à faire valoir. Mais aucune n’éclaire directement la question des origines du basculement dans l’illimitation. Comment se situe donc la démocratie par rapport à la démesure ?

54Le geste démocratique premier peut être décrit comme une réaction contre l’illimitation de la puissance, de la richesse ou de l’autorité. À ceux qui veulent s’approprier toute la puissance, tous les désirables, tout le savoir, la démocratie impose un devoir de réciprocité et de réversibilité, l’obligation de restituer au collectif ce qui en procède. L’hostilité démocratique au despotisme, à la monarchie tyrannique, à l’aristocratie, à l’oligarchie ou à la ploutocratie, n’a pas d’autre source. Disons-le dans le vocabulaire de Spinoza et de Hannah Arendt. Tout sujet humain désire accroître sa puissance de vivre et d’agir, source des passions joyeuses, et la manifester en apparaissant dans un monde pluriel. La démocratie est d’abord un mouvement de lutte contre la captation et la monopolisation par un petit nombre de la puissance d’agir et de la manifestation de soi. Lutte contre la domination et l’exploitation. En positif, elle est mouvement d’universalisation, d’extension au plus grand nombre de cette puissance d’agir et de se manifester. À la différence des despotismes et du totalitarisme, elle ne vise pas à supprimer le conflit entre les hommes ou à dénier sa légitimité. Considérant au contraire qu’aménagé et placé au principe de l’ordre social, il est la condition de la pluralité enviable des formes de la manifestation de soi, la démocratie s’en nourrit.

55Rassemblant ces quelques traits, on pourrait proposer la définition suivante de la démocratie : elle est ce type de régime politique et social dans lequel l’aspiration à la manifestation de soi et le conflit entre les humains ne sont pas déniés, supprimés ou confisqués par une autorité spirituelle, par un groupe de guerriers ou de possédants, mais reconnus légitimes et posés au contraire comme constitutifs de la communauté politique, et aménagés de manière à permettre à tous de participer à la détermination de l’histoire collective dans le plus grand respect possible de la singularité des histoires individuelles en empêchant les plus puissants de basculer dans l’illimitation.

56Le danger qui guette les démocraties ainsi définies est double (ou triple).

57D’une part, l’issue de la lutte contre la démesure des puissants n’est jamais acquise. Dès que la lutte cesse ou faiblit, le monopole de la puissance d’agir se reforme et en prive, économiquement, politiquement, militairement ou symboliquement les moins puissants. Ou ne leur en laisse que l’apparence, des miettes, ou des simulacres, par le biais de leur identification imaginaire aux puissants. Tel est le danger réactionnaire.

58Mais le second danger est plus insidieux. En interdisant la monopolisation de la puissance d’agir par quelques-uns, en se proposant de l’étendre au plus grand nombre, le mouvement démocratique court le risque d’étendre non seulement la puissance d’agir mais le basculement même dans l’illimitation, l’empiètement croissant de la puissance d’agir de chacun sur celle de tous les autres. Le monopole ou l’oligopole de l’action maintenait le plus grand nombre dans les limites de la common decency, d’une solidarité face à la finitude qui créait un sentiment et une réalité de commune humanité. La suppression du monopole de l’agir et de la manifestation de soi ouvre à tous la perspective d’un accroissement indéfini de la puissance de vivre, mais il déclenche également l’exacerbation de la concurrence de tous contre tous pour y accéder et l’accroître indéfiniment. Et cette concurrence est le moteur même de l’illimitation. Qui peut se jouer sur le mode de l’illimitation des hommes fondus dans la masse, de l’illimitation du collectif, ou bien sur celui de l’illimitation individuelle [11].

59Personne n’a mieux exprimé cette propension à l’illimitation que Hobbes, véritable prophète des Temps modernes, écrivant dans le Léviathan que le bonheur ne peut consister que dans « une perpétuelle marche en avant du désir, d’un objet à un autre, la saisie du premier n’étant encore que la route qui mène au second » [ Leviathan, Sirey, 1971, p. 95]. Ainsi, ajoute-t-il, « je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort » [p. 96]. Désir qui, à la limite, n’aspire qu’à la mort. Surtout quand il se présente comme désir d’immortalité. Or, plus la concurrence pour accéder à l’accroissement de la puissance de vie se fait grande, plus se perd le sentiment de commune humanité au nom duquel s’organisait la lutte contre le monopole des plus puissants et plus se perd, en même temps, le pluralisme démocratique, dissous dans la multiplication des singularités, affirmées comme telles faute de trouver encore un commun dénominateur.

60Ces réflexions nous amènent à la conclusion que la démocratie ne peut perdurer que sous la forme d’un double équilibre, précaire, perpétuellement menacé, entre unité de la communauté et pluralisme d’une part, entre universalisation de la puissance d’agir et lutte contre l’illimitation de l’autre.

61Le premier critère pose que l’extension la plus grande du pluralisme et du conflit est souhaitable aussi loin et aussi longtemps qu’elle ne débouche pas sur la décomposition et la perte de l’unité de la communauté fondée sur la reconnaissance de la légitimité du conflit et de la pluralité humaine.

62Le second énonce que l’extension de la puissance d’agir du plus grand nombre doit être recherchée aussi loin et aussi longtemps qu’elle ne bascule pas dans l’illimitation générale.

63En fonction de ce double critère, il est possible de distinguer quatre grands types de régimes politiques et sociaux. Quatre types de réponse à la question croisée de l’illimitation et de l’unité de la communauté politique.

64La solution démocratique maintient un double équilibre entre unitéhomogénéité et éclatement-hétérogénéité d’une part, et d’autre part, entre inaction-stérilité et ivresse de l’illimitation. Le premier équilibre assure le pluralisme, le second l’accroissement de la puissance d’agir de tous, autrement dit l’égal accès à la liberté.

65La solution réactionnaire limite la démesure en accordant le monopole de la puissance d’agir ou d’apparaître au petit nombre, lui-même subordonné à une loi plus ou moins transcendante. Elle dissout la pluralité dans l’homogène, l’égalité dans la hiérarchie et la liberté dans l’inaction et l’incapacité du plus grand nombre.

66La solution totalitaire, elle, bascule dans l’illimitation de l’homogène, de l’unité hypostasiée en un corps collectif fantasmatique. Elle exalte la liberté mais ne veut connaître que la liberté collective, la liberté de l’homogène, la puissance de la masse, au déni et au sacrifice de toute liberté individuelle.

67La quatrième solution, la solution parcellitaire, bascule à l’inverse dans l’illimitation par le biais de l’exaltation de l’hétérogène et par le sacrifice de la liberté collective à une liberté individuelle elle aussi hypostasiée et fantasmée.

68Tentons maintenant d’évaluer la situation des sociétés occidentales, notre situation, au regard de ces quatre possibilités. Notre hypothèse est qu’elles conservent la forme des régimes démocratiques mais que leur contenu l’est de moins en moins. Qu’à l’intérieur de cette forme se glisse, tel un bernard-l’ermite, une nouvelle réalité politique, symbolique et sociale, le parcellitarisme, qui se trouve à la fois aux antipodes des totalitarismes classiques et, à d’autres égards, au plus proche. Voilà qui explique que, de plus en plus, nous ayons encore des démocraties, mais plus guère de démocrates. Et que se décompose peu à peu l’ethos démocratique – la culture politique démocratique si l’on préfère.

69Nous procéderons d’abord de manière purement idéaltypique, pour établir, en nous interrogeant sur les identités et les différences entre démocraties modernes et totalitarismes d’hier, qu’il existe bien désormais une certaine réalité du parcellitarisme. Quelle part occupe-t-il par rapport à la démocratie ? Que subsiste-t-il de cette dernière ? Quels sont les mécanismes qui ont conduit à l’établissement de ce parcellitarisme ? Quelles chances laisse-t-il ouvertes à un renouveau de l’idéal démocratique ? Autant de questions essentielles, assurément. Selon les réponses qui y seront apportées, l’appréciation sur le sens même de notre propos – est-il réactionnaire ou progressiste ? réformiste ou révolutionnariste ? optimiste ou pessimiste ?

70démocratique ou anti-démocratique ? etc. – pourra d’ailleurs changer du tout au tout. Mais ces questions ne pourront être posées qu’en un temps second et qu’à la condition que l’hypothèse du parcellitarisme (ou de quelque chose d’à peu près identique qu’on préférerait nommer différemment) ne soit pas d’emblée réputée nulle et non avenue. Tentons donc maintenant de fixer ce qui permet de l’accréditer.

DU PARCELLITARISME. NOS DÉMOCRATIES (NÉO )LIBÉRALES SONT-ELLES TOTALITAIRES ?

71De tous les ouvrages plus ou moins récents qui tentent de saisir, décrire et comprendre les mutations vertigineuses survenues depuis un quart de siècle dans les formes d’organisation et de représentation du pouvoir, que ce soit dans l’entreprise, dans l’école, dans les partis politiques, dans la gestion municipale, etc. [12], mutations qui pourraient sans doute se résumer au mieux par la substitution de la « gouvernance » aux anciennes notions du pouvoir et de l’autorité, ceux de Jean-Pierre Le Goff sont certainement les plus immédiatement utiles à notre propos [13]. Décrivant la montée d’une « barbarie douce », ils font directement écho à la prophétie tocquevillienne comme à celle de Huxley et permettent de poser dans toute son ampleur paradoxale la question de savoir si la dissolution des formes anciennes du pouvoir, remplacées par une norme apparemment démocratique de l’adhésion et du contrat généralisés – rien n’est censé venir d’en haut, tout procède en théorie de la base, de la spontanéité même des individus, salariés ou écoliers –, n’aboutit pas en définitive à l’instauration de formes de pouvoir beaucoup plus puissantes, subtiles et aliénantes que les anciennes. Leur caractéristique première est que le pouvoir, désormais dénié, euphémisé ou travesti, ne se donne plus à voir comme tel, se rend invisible et somme ceux qui en dépendent de décider eux-mêmes, sur un mode pseudo-contractuel et dans le registre de l’adhésion, des changements incessants qu’on les oblige en fait à mettre en œuvre au nom d’une nécessité économique, politique, pédagogique ou gestionnaire présentée comme indiscutable. À tout instant il faut changer, évoluer, moderniser, et il n’y a pas de choix, sauf celui de se soumettre « librement » à la fatalité de la mutation.

72L’intérêt des analyses de Jean-Pierre Le Goff pour notre propos, outre leur caractère très parlant, est qu’elles touchent directement et explicitement à notre question centrale : cette nouvelle forme de pouvoir, déniée, est-elle de nature totalitaire ? Non, répond Jean-Pierre Le Goff. Nos démocraties sont « post-totalitaires ». Démocraties fatiguées, malades, « affaissées », certes, mais diamétralement opposées aux totalitarismes d’hier. Dans la Démocratie post-totalitaire, J.-P. Le Goff étaye cette conclusion en s’appuyant sur un type idéal du totalitarisme qu’il bâtit à partir des analyses croisées de Hannah Arendt et Claude Lefort. Ce type idéal retient huit traits principaux des régimes totalitaires. Sur ces huit dimensions, nous serions aujourd’hui, selon lui, aux antipodes exacts du totalitarisme. Certes il existe, note-t-il, certaines proximités. Parfois troublantes. Mais les ressemblances sont superficielles et les différences fondamentales. Or cette conclusion, au regard même de l’ample matériau rassemblé par l’auteur, ne nous paraît pas convaincante.

73À y regarder d’un peu plus près, entre les régimes totalitaires d’hier et nos sociétés d’aujourd’hui, on ne trouve pas huit renversements, huit oppositions diamétrales si l’on préfère, mais bel et bien d’une part, cinq continuités, où les ressemblances l’emportent sur les différences, et de l’autre, trois inversions, en effet, mais des inversions tellement radicales et excessives qu’on est amené à se demander s’il n’y a pas une logique commune – une même logique de l’illimitation – à l’œuvre derrière ces formes en effet si opposées. Appuyons-nous, pour nous donner une mesure de l’écart et de la proximité entre totalitarismes d’hier et monde d’aujourd’hui, sur les huit traits idéaltypiques du totalitarisme dégagés par J.-P. Le Goff, en commençant par les trois renversements.

Les trois renversements

74À la différence absolue des totalitarismes, la société contemporaine, nous dit J.-P. Le Goff, 1) ne s’organise pas à partir d’un « grand savoir », 2) elle entretient un tout autre rapport au temps et à l’espace, 3) surtout, elle ne procède pas d’une dénégation de la division sociale.

75La fin du grand savoir. – Quant au premier point, le constat est difficilement réfutable. Un des traits majeurs du totalitarisme est en effet la conjonction fantasmatique absolue du savoir et du pouvoir en la personne du chef totalitaire, supposé à la fois omniscient et omnipotent, incarnation du savoir absolu et de la liberté radicale. La chose est vraie de Mussolini, se pensant avec l’aide de Gentile comme apothéose de la philosophie politique, de Staline, génial mécanicien de l’histoire, habilité à trancher de tout (politique, économie politique, linguistique, biologie, etc.) ou de Hitler, maître de la science raciale. Sans parler de leurs émules, bâtis sur le même modèle :
Mao, Grand Timonier, EnverHodja, KimIlSung ou le conducator Ceaucescu. En dehors des mouvances islamistes radicales, aucune de ces figures ne semble en effet conserver désormais la moindre actualité ou plausibilité. Elles sont devenues tout bonnement incompréhensibles.

76On ne peut néanmoins manquer d’être troublé par l’ampleur et la systématicité du renversement qui est en train de se consommer aujourd’hui.

77Là où les dirigeants démocratiques d’hier se présentaient à la fois comme des hommes de pensée et d’action, capables, comme de Gaulle, Churchill ou Mitterrand, et à la différence des leaders totalitaires, d’alterner ou de combiner savoir et pouvoir sans confondre les deux registres, les nouveaux dirigeants démocratiques se font désormais gloire de leur inculture et de leur refus de la pensée, devenus arguments électoraux primordiaux.

78C’est ainsi que GeorgeW. Bush se targue de sa médiocrité scolaire, culturelle et intellectuelle, et Berlusconi se présente au premier chef sous les traits d’un animateur d’émissions de variétés télévisées poussant bien la chansonnette. Et que, en France, pour plaire à tout le monde, il faut passer à l’émission « On ne peut pas plaire à tout le monde »… Là où le totalitarisme détruisait le savoir, la pensée et le pouvoir en les survalorisant, la démocratie affaissée, ou parcellitaire, exige la mise en scène de leur abaissement [14].

79En amont de ces évolutions, qui pourraient sembler conjoncturelles ou anecdotiques, il faut se demander si n’est pas à l’œuvre désormais et plus généralement, par une sorte de mouvement de balancier, un processus de destruction de l’idée même du savoir et de sa valeur, qui témoigne d’un nihilisme tout aussi incisif que celui qui alimentait la dépréciation nazie, stalinienne ou fasciste de la « culture bourgeoise » même s’il n’est pas meurtrier. Là où le grand savoir totalitaire entendait tout synthétiser, et taxait d’inanité ou d’obscénité les savoirs, les pensées ou les œuvres n’entrant pas de bonne grâce dans la géniale synthèse, nous sommes désormais confrontés à un pullulement de micro-savoirs spécialisés, à une mauvaise infinité des savoirs experts, que rien ni personne n’est supposé pouvoir articuler les uns aux autres, sauf à mettre en œuvre des savoirs experts de second rang, régis par des procédures cognitives exclusivement formelles.

80Que ce soit par le versant du positivisme logique ou du déconstructivisme déconstructionniste, toutes les notions philosophiques, savantes ou politiques héritées qui ne sont pas immédiatement indexables sur une utilisation opérationnelle ou procédurale possible, sont peu à peu réputées nulles et non avenues. L’« inexistentialisme », pour reprendre la forte expression de Marcel Gauchet, triomphe universellement. L’idée même qu’il puisse exister des savoirs de type général nécessaires à l’exercice d’une citoyenneté démocratique est elle aussi devenue à peu près incompréhensible. Et d’ailleurs, ce concept même de citoyenneté a lui aussi fait long feu. Trop synthétique, il ne se laisse pas analyser et décomposer en procédures formelles et en notions analytiques.

81Cette dernière remarque doit en fait nous inciter à nuancer notre diagnostic d’un grand renversement qui se serait produit par abandon d’un grand savoir unique sursignifiant au profit d’une myriade inorganisée de micro-savoirs insignifiants. Notre monde est en fait toujours régi par un grand savoir en surplomb, mais il s’agit d’un grand savoir d’un type nouveau, un méta-savoir purement systémique et formel, qui prétend révéler lui aussi la vérité cachée de tout savoir possible en en énonçant les conditions matérielles ou formelles de possibilité et en le réduisant en définitive à ces préconditions. Et ce méta-savoir, largement invisible, issu de la cybernétique ou du structuralisme [ cf. Lafontaine, 2004] et dont le cognitivisme et les théories de l’intelligence artificielle sont aujourd’hui la plus parlante incarnation, nous dit en substance qu’il n’y a rien à savoir ou à penser en dehors des conditions formelles du savoir et de la pensée.

82L’inversion du rapport au temps et à l’espace. – Le totalitarisme reposait sur une vision du temps dont on peut dire que, curieusement, elle était à la fois linéaire, polarisée par la flèche du temps, et circulaire. Linéaire, puisqu’elle procédait d’une dépréciation radicale de tout le passé perceptible – le passé corrompu et méprisable de la démocratie bourgeoise et dessiècles l’ayant précédée – et subordonnait intégralement le présent à la perspective de l’avenir radieux à édifier. Le passé incarnait le mal, le présent n’était rien, l’avenir tout. Mais imaginairement, ce temps linéaire s’incurvait à son extrémité puisqu’au terme de l’histoire, dans les surlendemains, on était supposé devoir retrouver la pureté originelle, le communisme final s’égalant au communisme primitif, et le Reich de mille ans, enfin épuré, retrouvant la pleine vigueur de la race première. Conjonction du surlendemain, du plus que futur et du plus que passé (plus que parfait, évidemment).

83De même, le projet totalitaire se déployait dans le cadre d’un espace hermétiquement fermé sur lui-même, soigneusement préservé des miasmes, des séductions et des corruptions de l’extérieur – la patrie du socialisme dans un seul pays, le Reich purement aryen. Mais cet espace clos, aux frontières vigoureusement fermées, était aussi un espace en expansion permanente et indéfinie, en principe voué à s’étendre à toute la planète ou, à tout le moins, à la contrôler depuis son centre intime.

84Le capitalisme mondialisé, hypercontemporain, fonctionne, là encore, à l’inverse. Il ne connaît plus ni passé ni avenir. Animé par une dynamique de la révolution permanente, déjà parfaitement décrite par Marx dans le Manifeste du Parti communiste, il condamne l’existant, hérité d’hier, avec autant de force que le totalitarisme (« tout doit disparaître », à l’exception de ce qui peut être rentabilisé par folklorisation et muséification); mais, en revanche, s’il s’ordonne lui aussi à la représentation d’un avenir nécessaire et inéluctable, ce n’est pas dans une dépréciation du présent mais, au contraire, dans sa survalorisation. Non pas pour jouir, de manière antiutilitariste, de l’instant. Certainement pas. Mais dans le sentiment de l’urgence absolue produit par une hyper-accélération du temps. C’est à l’instant qu’il faut décider, il n’y a pas une seconde à perdre. Et peu importe ce qui a été décidé hier ou il y a une heure, comme ce qu’on pourrait ou devrait décider demain. Demain, sans doute, nous serons tous morts, ou le monde aura de toute façon déjà tellement changé qu’il ne sert à rien de prétendre l’anticiper. C’est à la seconde ou jamais qu’il faut trancher. C’est à l’instant qu’il faut acheter ou vendre, embaucher ou licencier. Quelques minutes de retard et les cours de la Bourse auront déjà bougé, si ce n’est pas l’expert auprès du ministère ou bien le supérieur dont on dépend qui aura été muté. Le manque à gagner sera énorme. Quelques minutes et c’est trop tard.

85Passé et avenir se dissolvent ainsi dans l’instant [15].

86Loin par ailleurs, et c’est là le trait le plus évident, de s’enfermer dans un espace clos et délimité, le capitalisme contemporain s’ouvre par principe et d’emblée à la mondialisation. À ses yeux tous les espaces se valent.

87Non seulement il n’y a plus en principe de lieux privilégiés, mais, hormis quelques espaces intégralement reconstruits pour figurer le rêve, interchangeables, muséifiés et folklorisés eux aussi – gated communities, parcs de loisirs ou centres de vacances –, il ne doit plus subsister que ce que Marc Augé appelait des non-lieux, des lieux de passage ou de transit indéfini – aéroports, gares ou centres commerciaux. L’ici et le là-bas se dissolvent peu à peu dans un non-lieu doué d’ubiquité.

88Dénégation ou acceptation de la division sociale constitutive. – Mais la différence la plus spectaculaire concerne sans doute ce qui, selon Claude Lefort, aura représenté le ressort le plus profond de la dynamique totalitaire : le refus d’accepter le fait de la division constitutive du rapport social, i.e. de l’impossibilité pour la société de jamais coïncider avec elle-même.

89C’est cette division première que le totalitarisme entend abolir en supprimant ou expulsant tout ce qui manifeste un écart à elle-même, en refusant que puisse subsister une extériorité au prolétariat, à l’aryanité ou à l’État.

90Pour le totalitarisme, tout doit faire corps et se nouer de manière indissoluble, le pouvoir, l’avoir et le savoir, dirigeants et dirigés, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, travailleurs manuels et intellectuels, riches ou pauvres confondus et abolis comme tels. L’acte d’instauration des régimes démocratiques, au contraire, consiste dans la reconnaissance première du fait que les divisions constitutives de l’ordre social peuvent ou doivent être aménagées, compensées, rééquilibrées, mais qu’on ne peut pas viser à les abolir sauf à ce qu’elles fassent retour sous une forme tragique et immaîtrisable [16].

91Pas de doute, là encore, que notre contemporanéité ne fonctionne sur ce point rigoureusement à l’envers des totalitarismes d’hier. Là où ces derniers ne voulaient voir que de l’identique, nos sociétés professent le culte de la différence et de la singularité. C’est dans ce cadre qu’il convient d’apprécier le statut, ambigu, de l’explosion récente de l’individualisme qualifié par M. Gauchet d’« hypercontemporain » ou par Robert Castel de « négatif ». Derrière ces qualifications se cache une même inquiétude : qu’à trop s’exacerber, l’individualisme et ses valeurs – les valeurs de la démocratie– ne se retournent contre eux-mêmes.

92Le totalitarisme ne supportait en principe l’existence d’aucune minorité, ni sociale, ni religieuse, ni culturelle, ni ethnique, etc. Chacune d’entre elles était appelée à se fondre dans le grand corps collectif des opprimés, des victimes et des vaincus appelés à se transmuer en vainqueurs et triomphateurs finaux, en déposant ses souffrances spécifiques sur l’autel des souffrances communes et partageables. Aujourd’hui, à l’inverse, personne ne semble plus pouvoir accéder à l’existence sociale légitime et chargée de sens qui ne fasse valoir son appartenance à une communauté victimaire spécifique, pouvant faire état d’un malheur ou d’une oppression incomparables, irréductibles à toute autre, pour revendiquer la reconnaissance de droits nouveaux.

93L’exacerbation de l’individualisme vient redoubler cette dynamique selon une modalité apparemment contradictoire mais en fait complémentaire. Apparemment contradictoire puisque la révolution du « Sujet », pour parler comme Alain Touraine, pourrait sembler devoir s’opérer contre tout communautarisme. Or, c’est le contraire qui semble se vérifier. Le Sujet individuel, « libéré », ne s’affirme d’abord qu’en tant que représentant et acteur d’une communauté dominée et aliénée, recréant ainsi sur les décombres des communautés héritées un communautarisme nouveau dont il se préservera à son tour – et là seulement intervient le moment proprement individualiste – par sa participation à la consommation marchande, seul universel commun qui subsiste.

94Mais, curieusement, cette célébration de la différence et de l’individu débouche tendanciellement sur une dénégation de la division sociale et de la légitimité du conflit symétrique à celle qui animait l’entreprise totalitaire. C’est que les différences ne sont plus appelées à tresser un monde politique commun et pluraliste. Elles sont bien exhortées à s’épanouir et à coexister, mais aussi longtemps qu’elles n’interfèrent pas avec la sphère du pouvoir politique. Voilà qui explique sans doute largement le triomphe d’un livre aussi abscons et peu plausible que la Théorie de la justice de Rawls.

95Au-delà de l’introduction, par ailleurs légitime, du point de vue des plus déshérités au cœur de la théorie de la justice [17], son objectif premier est en effet de dessiner les contours d’un ordre social au sein duquel toutes les différences puissent coexister, à parité, sans qu’aucune ne puisse être réputée hiérarchiquement supérieure ou inférieure à aucune autre, mais à la condition expresse de renoncer à se faire valoir politiquement au nom d’une conception déterminée du bien ou du mal. Car pour qu’aucune identité différentielle ne puisse être jugée mauvaise, il faut qu’aucune ne puisse être dite bonne non plus. La question ne sera pas posée. Devrait pouvoir ne pas être posée [18].

96Plus subtilement, on trouve en arrière-plan de l’ethos contemporain une sorte d’interdiction de faire corps, que ce soit dans un syndicat, un parti ou une famille, qui fait exact pendant à l’obligation d’appartenance et d’incorporation caractéristique du totalitarisme. Toute appartenance est désormais obscène et doit pouvoir être répudiée. Cette affirmation n’est-elle pas contradictoire avec ce que nous disions à l’instant du regain du communautarisme ? Pas vraiment si on considère, comme tend par ailleurs à le montrer François de Singly par exemple, que c’est le libre choix de la communauté par l’individu, et lui seul désormais, qui donne à celle-ci consistance et légitimité. L’individu en libération permanente se libère au nom de sa communauté d’appartenance revendiquée à laquelle il n’adhère qu’aussi longtemps qu’il estime pouvoir s’en détacher. On trouve ici la clé des nouveaux militantismes, révocables, intermittents, rhizomatiques, festifs, spectaculaires, mais peu aptes à entrer en collision directe avec les structures du pouvoir qu’ils laissent fonctionner à leur guise au quotidien [19].

97Ce déplacement du champ de la conflictualité hors de la sphère proprement politique au profit du droit, du médiatique et du moralisme marque-t-il un approfondissement de la démocratie ou, au contraire, le début de son retournement ? Telle est l’énigme principale à laquelle s’affrontent les réflexions que nous présentons ici. Pour l’instant, contentons-nous de fixer de manière idéaltypique ce basculement à 180 degrés de l’obligation de participer à un corps idéologico-politique, propre au totalitarisme, à la condamnation de toute appartenance non individuellement choisie. De la dénonciation de l’individualisme à son exaltation [20].

Les cinq continuités

98Jusqu’à présent, nous avons pu largement faire droit et adhérer aux analyses de J.-P. LeGoff qui entendent pointer la différence radicale existant entre les totalitarismes d’hier et les démocraties d’aujourd’hui pour interdire d’y voir à l’œuvre une quelconque logique commune. Mais nous avons insisté sur le fait que le mouvement du balancier a été tellement ample – à 180 degrés là où 90 auraient été parfaits, pourrait-on dire pour faire image – qu’il engendre des phénomènes sociaux peut-être aussi problématiques pour la viabilité et la pérennité de la démocratie que les phénomènes totalitaires.

99Nous ne méconnaissons pas ce qu’une telle formulation peut comporter d’insolite, de paradoxal, d’inadmissible, voire de scandaleux. Aussi convient-il de s’expliquer brièvement sur le statut même de l’hypothèse et de la trajectoire de pensée que nous amorçons ici. Ce qui rend potentiellement et a priori scandaleuse et irrecevable toute comparaison entre les totalitarismes et la réalité présente du monde occidental – même lorsque la comparaison insiste sur le renversement qui s’est opéré entre les deux réalités–, c’est que l’esprit, le bon sens se refusent à voir le moindre point commun entre des régimes politiques qui tuent, exterminent et règnent par la terreur, et d’autres qui font du respect des droits de l’homme leur valeur cardinale, au moins en principe, et qui règnent par la séduction et le consentement.

100Ou, au pire, par la dérision et l’avilissement, mais qui en tout cas ne massacrent pas.

101À quoi il convient de répondre immédiatement et tout d’abord que faire l’hypothèse que nos sociétés sont peut-être en train de sortir de l’orbe et de la trajectoire de la démocratie n’implique en soi et a priori aucune position catastrophiste. Ce n’est pas nécessairement la fin du monde, même si elle est possible. Après tout, l’humanité a vécu la plus grande partie de son histoire hors démocratie, et parfois pas si mal. Après la chute de la République romaine, alors qu’il était clair pour tout le monde que celle-ci ne renaîtrait jamais, le prolétariat romain a pu connaître sous l’empire deux ou trois siècles durant lesquels le pain et le cirque (aujourd’hui le RMI et la télé) lui assuraient une forme d’existence plutôt enviable. De répondre ensuite, que nous ne traçons aucun signe d’équivalence ou d’identité entre totalitarisme et parcellitarisme. Cela doit être d’autant plus clair que nous venons d’insister sur leurs oppositions diamétrales. Et que nous ne préjugeons pas non plus de la part qui demeure aujourd’hui à la démocratie et de celle qui s’ouvre au parcellitarisme dans les divers pays du monde occidental. Enfin, qu’il n’en reste pas moins que totalitarisme et parcellitarisme présentent également des similarités et des continuités qu’il nous faut maintenant pointer si nous voulons comprendre le fait primordial de leur enracinement, à la fois opposé et commun, dans les fragilités de l’ordre démocratique. Ici, tout en continuant à nous inspirer de sa typologie des totalitarismes, nous nous séparerons des conclusions de J.-P. Le Goff qui, entre totalitarisme et démocraties actuelles, croit pouvoir diagnostiquer cinq nouvelles ruptures, identiques à celles que nous venons d’enregistrer, alors que pour ces derniers traits, le constat de la continuité semble beaucoup plus évident. Nous nous bornerons à donner quelques indications quasi sténographiques sur chacun de ces points.

102Le mouvement permanent. – Hannah Arendt y avait insisté de manière lumineuse : la caractéristique première des partis totalitaires est de se présenter comme des mouvements, toujours indéfinis, qui vont et viennent en tous sens, au gré des impulsions du leader totalitaire qui lui-même se veut en permanence à l’écoute du Parti et des militants. Comme la mer, lorsqu’elle entre en furie, le mouvement totalitaire peut, au moment le plus imprévu, tout submerger, tout décomposer et tout emporter sur son passage.

103Il a horreur des hiérarchies figées, des institutions stables, des normes et des lois établies. Sa seule loi est l’absence de loi.

104Or, nous l’avons déjà suggéré, cela est vrai également du mégacapitalisme mondialisé actuel et des nouvelles formes de gouvernance qui se mettent en place un peu partout, dans l’État ou dans l’entreprise. Plus que jamais, les entreprises fonctionnent à la révolution permanente. Au downsizing, au dégraissage – entraîné par des nécessités boursières et spéculatives plus que proprement économiques le plus souvent –, s’ajoute une gestion par le stress dont la logique reste assez énigmatique en termes d’efficacité fonctionnelle mais qui, en tout cas, engendre un sentiment général d’incertitude, de précarité et en définitive de terreur larvée. Il faut d’abord montrer qui est le plus fort. Mettre en scène l’image du destin et de la nécessité. Implacables. S’en faire les agents, les hérauts et les porteurs. Et ces nouvelles formes de gestion, nées dans l’entreprise, deviennent de plus en plus la norme du secteur public également. Dans les deux univers règne de plus en plus fortement ce qu’on pourrait appeler le devoir de révolution permanente (ou ininterrompue… ). De la même manière que Zeus avait préféré avaler sa première femme, Métis, la déesse de l’intelligence rusée, qu’il redoutait, le capitalisme est devenu à lui-même sa propre opposition révolutionnaire permanente, avalée, intériorisée, phagocytée. Il est la Révolution même, la seule douée d’effectivité  [21]. Toute critique se retourne désormais à son profit puisqu’il est la critique personnifiée.

105La dénégation du pouvoir. – Le corrélat et le moyen même de cette révolution et de ce mouvement permanents sont la dénégation du pouvoir.

106Déjà caractéristique elle aussi, selon Arendt, du totalitarisme. C’est par ce trait premier, expliquait-elle, que les totalitarismes forment un régime politique sans précédent historique et radicalement distinct des dictatures ou autres despotismes. Ceux-là se bornaient à contrôler, brimer ou supprimer leurs opposants. Les régimes totalitaires éliminent des groupes sociaux entiers en raison de la nature qu’ils leur imputent et non de leur opposition active au régime. Symétriquement, là où le despote ou le dictateur se montrent en hommes de pouvoir et de violence, séparés de tous, le chef totalitaire se pense en fusion essentielle et permanente avec les masses, fruit de leur désir et n’ayant pas d’autre volonté en principe que leur volonté propre. Il exerce la violence, assurément, mais contre le pouvoir. Contre tout pouvoir, c’est-à-dire contre tout écart ou hiatus possible entre dirigeants et dirigés.

107Or, assez curieusement, la substitution de l’idée de gouvernance à celle de pouvoir remplit des fonctions assez analogues. Elle vise à laisser entendre que personne n’a ou ne détient de pouvoir, que toute décision est issue des nécessités objectives de la situation et de la volonté de la base.

108Tout part en principe d’en bas. À aucun moment, ni dans l’entreprise ni au sein de l’appareil d’État, n’est structurée une situation de débat où s’affronteraient des conceptions opposées du bien commun. Les directions, qui en théorie n’imposent rien, demandent que chacun se détermine à la base, selon des procédures plus ou moins définies, et rendent un verdict énoncé sous forme de nouvelles règles ou de procédures à suivre, dont personne en particulier ne peut être tenu pour responsable, et moins encore l’auteur puisque tout a été décidé en principe au consensus et dans la consultation permanente. Tout est contractuel, négocié, accepté. Ce que nous vous imposons, c’est ce que vous avez voulu. Qui « nous »? Qui « vous »? Personne.

109La négociation, la procédure, la nécessité objective.

110Une autre manière, synthétique, de formuler ce même diagnostic est de remarquer que ce qui est systématiquement pourchassé par ces nouvelles formes de pouvoir-gouvernance – comme les hiérarchies établies par les totalitarismes d’antan –, ce sont toutes les positions ou tous les individus dans lesquels se sont déposés ou condensés des savoir-faire, des connaissances ou des normes – éthiques ou fonctionnelles – issus du passé, même récent. Tout ce qui incarne une source de légitimité alternative à la seule légitimité procédurale de l’instant [22]. Ou encore : rien ne doit plus être fait par simple « devoir d’état », par sens du métier hérité, par honneur professionnel ou amour du travail bien fait, tous ces restes suspects d’un ancien monde qui consolidait des hiérarchies désuètes à partir de ce sentiment également désuet de l’honneur au travail. Seule doit régner la procédure. Aux éthiques déontologiques doivent succéder la raison procédurale et la normativité exclusivement conséquentialiste.

111Cette dénégation du pouvoir, qui le rend invisible, aphone, alogal, est présentée comme l’apothéose de la démocratie. Pour Aristote, cette dernière supposait la capacité de tous à tantôt commander, tantôt obéir. Le pouvoir parcellitaire voudrait nous faire croire que la démocratie authentique implique que personne ne commande. Au risque évident qu’il n’y ait plus d’autre choix possible que l’obéissance universelle. L’appauvrissement du débat politique central, l’indifférenciation croissante de la droite et de la gauche ne sont que le résultat, dans le champ de la politique, de cette dénégation du pouvoir qui s’impose dans toute la société.

112Du prométhéisme. – Nos sociétés, explique J.-P. LeGoff, ignoreraient le prométhéisme propre au totalitarisme, celui qui oriente les temps historiques vers un avenir radieux post-historique, éternel, fait de bonheur, de prospérité et de gloire. Un tel diagnostic déconcerte à l’heure où il n’est plus question dans la bouche du chef du pays leader de l’Occident que de lutte du Bien contre le Mal et d’exportation à marche forcée de la démocratie sur la planète entière. Discours récent et conjoncturel ? celui de Bush et pas de Clinton ? Il faudrait y voir de plus près [23]. Mais faisons même abstraction de ce regain du prométhéisme politique. Il est difficile de faire fi de la succession depuis vingt ans des discours sur la société de communication (ou de l’information) ou sur la nouvelle économie, de la passion de la jeunesse éternelle, des espoirs de victoire sur toutes les maladies dont on ne cesse d’entendre parler et de ne pas y lire le regain d’un prométhéisme new-look. Reste, il est vrai, qu’on ne croit plus au progrès, à la science et à la raison comme on y croyait hier. Quelque chose s’est cassé.

113Le scepticisme tempère l’enthousiasme, surtout en Europe, et plus encore en France. Il faudrait se demander pourquoi et comment. Mais, après tout, il n’est pas avéré que tout le monde en URSS, en Allemagne nationalsocialiste ou en Chine populaire, ait effectivement cru aux promesses des dirigeants. Mais affirmer qu’on en aurait fini avec le prométhéisme semble téméraire.

114Mort et résurrection de l’homme nouveau. – Tout aussi téméraire que d’affirmer que nos démocraties contemporaines en auraient terminé avec le désir de créer un homme radicalement nouveau. Ce désir est au contraire omniprésent et de tous les instants. Et c’est lui qui alimente la quasi-tota-lité des nouvelles consommations et donc qui fournit à la dynamique de l’économie l’essentiel de son dynamisme. Ce n’est plus, en effet, du vieil homme nouveau, si l’on peut dire, qu’il s’agit. Celui qui se façonnait à coups de chiourme et de conversion idéologique et politique (avec, quand même, l’adjuvant de la science, de la médecine et de la biologie). Le nouvel homme nouveau ne se fabrique pas par embrigadement, enrégimentement et incorporation dans un collectif politico-idéologique, mais au contraire, on l’a suggéré, par sa libération généralisée. Libération double.

115Qui est d’abord libération proprement sociale, affranchissement de toutes les appartenances ou devoirs de fidélité et loyauté hérités, que ce soit à sa classe, à sa caste, à sa patrie, à sa famille, à son genre ou à son sexe. Et, parallèlement, libération de son corps même, de ses organes ou de ses capacités héritées là encore, comme de sa descendance qui doit pouvoir être librement choisie et modulée en fonction d’un désir subjectif devenu loi universelle.

116On voit donc bien les différences avec le prométhéisme et avec le fantasme de l’homme nouveau d’hier. Mais ce qui change, ce sont les modalités par lesquelles on espère accoucher de cet homme nouveau, pas le désir lui-même de faire advenir un homme nouveau. Là où il devait pouvoir être produit idéologiquement et politiquement, et accessoirement par sélection génétique, on espère désormais le produire par le recours au droit et, de plus en plus, à l’aide des technobiologies en attendant les nanotechnologies. Et la différence, absolument essentielle, est que là où les projets d’hier étaient voués à l’échec, simple bricolage par la terreur, ceux d’aujourd’hui ont de bonnes chances d’aboutir. Définitivement et irréversiblement. Créant une nouvelle catégorie de sacrifiés à la cause du Progrès, ceux qui n’auront pas bénéficié de la sélection et de l’amélioration génétiques.

117La création d’un monde fictif, d’un monde de façade. – Le dernier trait massif du totalitarisme, enfin, aura été le recours ininterrompu et structurel à la propagande, créant un monde de pure fiction dans lequel la croissance est toujours plus forte, l’enthousiasme des masses plus irrésistible, la science et la technique plus triomphantes et nos armées plus victorieuses.

118Sommes-nous réellement et définitivement sortis de ce monde ? C’est ici qu’il faudrait se poser plus précisément la question de ce qu’il nous reste de logique démocratique – i.e. de liberté effective de la presse, de liberté et de pluralisme de l’opinion – et de ce qui bascule dans un autre univers.

119Le questionnement serait double. Il faudrait, tout d’abord, faire le point sur la liberté de la presse, de l’édition et des médias. Or, tout le monde sent bien qu’elle n’est pas en voie d’accroissement indubitable mais, au contraire, en régression constante. Toutes les maisons encore indépendantes sont rachetées et annexées peu à peu à de grands groupes concentrés. L’écart entre la manière dont l’intervention anglo-américaine en Irak a été traitée respectivement dans les pays anglo-saxons et l’Europe « continentale » montre à l’envi le rôle décisif des médias dans le façonnage de l’opinion publique. Difficile de ne pas voir, en l’occurrence, dans ces différences, l’effet brut et de plus en plus immédiat des rapports des médias avec leurs capitalismes nationaux.

120Mais l’interrogation devrait porter largement au-delà du seul problème de l’information politique. C’est bien en amont d’elle que se crée en effet un monde de façade bien plus effectif que l’univers fictif créé par les régimes totalitaires. La difficulté de cette discussion est qu’il n’est pas nécessairement plus mensonger. Il l’est même, selon toute vraisemblance, infiniment moins. Mais lorsque les enfants d’aujourd’hui passent une trentaine d’heures par semaine devant leur téléviseur, leur console de jeu ou sur Internet, il est difficile de dire qu’ils ne vivent pas dans un monde fictif. Pour le meilleur et pour le pire. Ou, en tout cas, dans un monde qui aurait semblé un monde fictif par excellence il y a encore une vingtaine d’années. La différence essentielle avec le monde fictif d’hier est que celui d’aujourd’hui est devenu indiscernable de la réalité. Il est devenu réellement réalité.

Qu’est-ce que le parcellitarisme ?

121Tentons, pour conclure cette esquisse typologique, de définir le parcellitarisme non par rapport au totalitarisme, comme son opposé complémentaire, mais en lui-même. On entendra par parcellitarisme le triomphe absolu de l’analytique sur le synthétique, le mouvement permanent qui tend à décomposer toute chose, tout sujet collectif, institutions ou organisations, tout individu, tout savoir, tout pouvoir, tout territoire ou tout espace de temps, etc., en parcelles, en postulant que cette désagrégation est bonne par elle-même et sans se soucier a priori de la liaison souhaitable entre les parcelles ainsi libérées.

122C’est bien sûr dans la sphère économique que ce mouvement est le plus palpable, alors que le totalitarisme s’enracinait dans la sphère politicoidéologique. Le parcellitarisme naît du refus idéologique de toute idéologie, et de l’espoir d’abolir le politique dans l’économique. De faire l’économie du politique et de l’idéologie. Il décompose toute entreprise, toute sphère d’activité en parcelles en principe indéfiniment substituables, sur des territoires eux-mêmes décomposés (des non-lieux) et eux aussi substituables, dans des hors-temps (sans souci du passé ou de l’avenir), et se débarrasse de toutes les parcelles non immédiatement rentables ( downsizing) en externalisant les effets nocifs éventuels ou probables de la fission.

123Là où des collectifs atteignaient à une certaine efficacité générale à moyen ou long terme en raison des bénéfices de la coopération menée dans le souci de la pérennité du collectif et en profitant de certaines gratuités (générées et entretenues par l’esprit du don), le mouvement parcellitaire qui dénie toute valeur intrinsèque au collectif (comme le totalitarisme déniait toute valeur intrinsèque à l’individu) entend minimiser les coûts de la coordination. Déniant la légitimité de tout pouvoir (car les collectifs se fondent par le pouvoir), il enjoint aux parcelles libérées du collectif de s’autoréguler le plus possible (sur le mode d’une monadologie). D’être à elles-mêmes leur propre maître. Il assure donc une coordination-domination économique, sans pouvoir visible. Il récupère ainsi à son profit toutes les gratuités en amont et n’en génère aucune en propre. Il pompe les externalités positives (les gratuités engendrées ou préservées par les collectifs passés ou issues de la nature) et crée des externalités négatives.

124Ce même mouvement s’observe, de proche en proche, dans tous les domaines de l’existence sociale. Dans le champ du savoir, toute connaissance est réduite en formules élémentaires, instrumentales, en principe mathématisables. Au plan élémentaire, le cognitivisme et l’intelligence artificielle sont les formes les plus parlantes de cette réduction parcellitariste du savoir qui réduit le sens à la signification et la connotation à la dénotation. Sur un plan plus général, le seul savoir admis est celui de l’expertise spécialisée aux dépens de tout savoir généraliste. Un savoir de l’instant et du lieu particuliers, évidemment incapable de prévoir les effets des interdépendances et les résultantes puisqu’il ne s’en préoccupe pas et pose que ce n’est pas de son ressort.

125Le politique, moment synthétique par excellence, devient lui aussi gestion formelle, procédurale, de liaisons entre des collectifs de plus en plus parcellisés. Il fonctionne à la négation du pouvoir et se dissout dans la rentabilisation et l’expertise in(dé)finie.

126Le moment « individualiste » de l’évolution culturelle est celui de la « libération » des individus par rapport à tous leurs cadres d’appartenance hérités. Libres de tout devoir et de toute fidélité, puisqu’ils doivent être en principe réinsérables à tout moment dans d’autres collectifs, dans d’autres lieux ou espaces-temps. Du coup, on est très loin de l’individu de l’individualisme bourgeois qui visait à sa propre cohérence. La seule cohérence exigible désormais est celle de l’« employabilité », i.e. de la capacité à être (ré)inséré le plus vite possible dans d’autres combinatoires contingentes.

127Les collectifs qui subsistent sont eux-mêmes des collectifs en principe recréés par des parcelles libérées, libérables.

128C’est ici que l’on voit que le parcellitarisme est aussi et immédiatement un globalitarisme. S’il décompose tous les collectifs humains hérités en particules élémentaires, c’est pour être mieux à même de recomposer d’autres collectifs n’importe où dans le monde, n’importe quand, sous n’importe quelle forme.

129Ayant produit une analyse idéaltypique du parcellitarismeglobalitarisme, il nous faut maintenant chercher dans quelles faiblesses de la démocratie il trouve sa source et ses conditions de possibilité, comme les totalitarismes d’hier, nous demander ensuite comment il s’articule et se combine avec les formes démocratiques existantes et, enfin, interroger les chances de renouveau qu’il laisse ouvertes à l’idéal démocratique.

130À suivre)

Notes

  • [1]
    Cf. Jean Baechler, La grande parenthèse. Essai sur un accident de l’histoire, 1993, et François Furet, Le passé d’une illusion, 1995.
  • [2]
    Comme y insiste à juste titre Claude Lefort qui, dans la Complication, réfute la thèse de Furet qui ne veut voir qu’illusion dans les phénomènes totalitaires.
  • [3]
    Même si en tout état de cause, la droite de droite américaine est très différente de la française.
  • [4]
    Là où cette dernière prétendait réaliser le fond de la démocratie en se passant de sa forme, la perversion parcellitaire conserve la forme mais se dispense du fond.
  • [5]
    Tant qu’à créer un néologisme, il pourrait sembler plus simple et moins grammaticalement incorrect de parler de parcellarisme plutôt que de parcellitarisme. Nous avons opté pour ce second terme néanmoins à la fois pour mieux marquer la symétrie avec le totalitarisme et pour insister sur sa dimension systématique et doctrinaire.
  • [6]
    La formule la plus célèbre de Mussolini est : « Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État » ( Scritti e Discorsi, 1926) (cité par Maritain, « L’humanisme intégral », Œuvres complètes, vol. 6, p. 599-609 – in E. Traverso, op. cit., p. 241). Mussolini écrit aussi : « Nous sommes [membres] d’un État qui contrôle toutes les forces qui agissent au sein de la nation. Nous contrôlons les forces politiques, nous contrôlons les forces morales, nous contrôlons les forces économiques, nous sommes en plein État corporatiste fasciste. »
  • [7]
    Il évoque ainsi la perspective d’un « pouvoir immense et tutélaire », « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » qui « travaille volontiers à leur bonheur [celui des hommes] » sur un mode paternel, « mais qui veut en être l’unique agent et l’unique arbitre » [p. 324].
  • [8]
    C’est ainsi que M. Foucault écrit : « Jauger la quantité de liberté entre un système et un autre n’a, je crois, de fait pas beaucoup de sens. Et on ne voit pas quel type de démonstration, quel type de jauge ou de mesure on pourrait appliquer » ( Naissance de la biopolitique, Gallimard-Seuil, 2004, p. 64).
  • [9]
    Mais il convient de rappeler qu’il n’avait pas obtenu la majorité des voix.
  • [10]
    Concept qu’il faudrait lui-même mettre en rapport avec l’analyse durkheimienne de l’anomie.
  • [11]
    Les deux pouvant d’ailleurs se mélanger. Une certaine dérive américaine contemporaine peut sans doute être analysée comme le résultat de la conjonction de ces deux ubris, holiste et individualiste. Holiste parce que c’est la nation américaine qui est vue comme une nation under God. Une nation élue, ivre de sa puissance infinie, mais une nation d’autant plus puissante en collectif qu’elle se voit comme moyen de la maximisation de la puissance d’agir individuelle.
  • [12]
    On pense notamment aux textes de Manuel Castells, La société en réseau, de Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, François Ascher, Ces événements nous dépassent. Feignons d’en être les organisateurs, Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme.
  • [13]
    Et notamment La barbarie douce (La Découverte, 1999) et La démocratie post-totalitaire (La Découverte, 2002). Je m’appuie en fait ici sur sur une première version de la Démocratie post-totalitaire, moins grand public mais plus systématiquement axiomatisée que la version publiée en définitive. Quant au fond, les différences entre les deux versions sont secondaires.
  • [14]
    Comme le professeur Unrat dans L’ange bleu.
  • [15]
    Sur cette logique de l’instantanéité, cf. Zaki Laïdi, Le sacre du présent, Flammarion, 2000.
  • [16]
    Cf. dans le même sens, les Principes et limites de la démocratie libérale de Crawford Brough Macpherson.
  • [17]
    C’est ce que théorise le fameux « principe de différence ». Il y a là une évidence éthique première, qui ne fait que reprendre en fait l’intention fondatrice du christianisme et du marxisme.
  • [18]
    Il s’agit évidemment d’une pure illusion. Palliée par une juridicisation et une moralisation du discours qui garantit sa dépolitisation. Ce qui est recherché, c’est la reconnaissance d’un nouveau droit (par la juridicisation du débat) et au nom, non pas d’une conception substantielle de ce qui serait bien, mais de la réparation d’un tort ou d’une injustice. En fait, la bizarrerie de ce montage est qu’il repose sur la dénonciation du mal (l’oppression, la non-reconnaissance, etc.) mais interdit de nommer le bien.
  • [19]
    Cette question du statut de l’individualisme, de toute évidence décisive, mériterait de fort longs développements, et il nous faudra y revenir ici même. Bornons-nous pour l’instant à observer qu’il y a sur ce thème deux grandes manières possibles de raisonner. La première consiste à voir dans l’apothéose présente de la raison individualiste la vérité enfin révélée de l’histoire, la marque de l’immémoriale lutte de libération des sujets individuels, toujours déjà là, mais entravée, oppressée, aliénée et refoulée depuis la nuit des temps. L’autre manière, ? ? plus conforme à l’esprit de la sociologie (et à celle de Durkheim en particulier), doit y voir non pas, ou pas seulement, l’effet d’une naturalité reconquise, mais le résultat d’une évolution de la société elle-même, un produit de la logique sociale d’ensemble. Mais si, comme nous tentons de le faire ici, on pense la société elle-même en termes politiques, comme le produit d’une certaine représentation du pouvoir, alors l’individualisme, plus que comme une révolution anthropologique, doit aussi être analysé comme le corrélat de la forme nouvelle de pouvoir qui tend à s’instaurer.
  • [20]
    Les défenseurs de la thèse de l’approfondissement de la démocratie opéré par la révolution individualiste insistent sur l’idée que ce qu’elle met en péril, ce n’est pas la possibilité du commun mais les anciennes appartenances communautaires assignées (partidaires, syndicales, familiales, associatives, etc.), et qu’au contraire, on verrait proliférer de nouvelles formes de militance ou d’engagement communautaire, mais librement choisies. À preuve, par exemple, la multiplication des associations. Or, à en croire une toute récente enquête réalisée par Jacques Maler, directeur du Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie, pour le compte de France-bénévolat, le solde positif de création des associations (principalement sportives par ailleurs) progresse moins nettement que le nombre de bénévoles réguliers ne régresse. En 1997-1998, le CREDOC estimait le nombre de « bénévoles impliqués » (accordant plus de cinqheures par semaine à l’association) à 13% des Français. Il est aujourd’hui de 8% malgré l’augmentation de 2,5% du nombre de bénévoles occasionnels entre 1996 et 2004 (Florence Couret, « La France fait sa révolution bénévole », La Croix du 21 mars 2005, p. 3).
  • [21]
    Mouvement très bien saisi par L. Boltanski et È. Chiapello ou, dans un tout autre style, par Jean-Claude Michéa.
  • [22]
    Si l’instant seul règne ainsi, c’est parce qu’il enregistre avec la précision d’un sismographe les moindres variations de l’état du rapport des forces, des groupes d’influence, lobbies, etc., et se borne à acquiescer à l’état actuel. Tout l’art de la gouvernance est de parvenir à imposer des décisions sur le moyen ou le long terme sans jamais sembler imposer quoi que ce soit et en variant constamment au gré des oscillations du rapport des forces en présence.
  • [23]
    La doctrine de la « paix démocratique », de la nécessité d’exporter la démocratie pour faire régner universellement la paix, a été formulée par Clinton bien avant Bush ( cf. A. Caillé, Paix et démocratie, UNESCO, 2004).
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2005
https://doi.org/10.3917/rdm.025.0095
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