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Revue du MAUSS

2009/1 (n° 33)

  • Pages : 478
  • ISBN : 9782707158079
  • DOI : 10.3917/rdm.033.0047
  • Éditeur : La Découverte

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La crise de l’Université française est aujourd’hui patente pour toutes les parties concernées : les pouvoirs publics qui dénoncent les dysfonctionnements de l’institution, les étudiants et leur famille qui fuient l’Université pour des formations concurrentes, les enseignantschercheurs eux-mêmes qui, après un long mutisme sur leurs conditions professionnelles, manifestent de plus en plus clairement leur insatisfaction sur l’évolution de leur institution. Les réformes lancées par les pouvoirs publics (réorganisation des cursus conformément aux accords de Bologne ou « LMD », autonomisation des établissements ou « loi LRU », redéfinition des statuts des personnels enseignants) se proposent de résoudre cette crise. Quelle que soit l’idée que l’on se fait de leur capacité à la résoudre à long terme – j’y reviendrai en conclusion –, ces réformes en cours ou en projet ne peuvent, à court terme, qu’amplifier cette crise, tant parce qu’elles constituent une preuve de son existence (on réforme parce qu’il y a un problème à résoudre) que parce qu’elles suscitent des réactions négatives de la communauté universitaire, qui peut être amenée à rejeter dans une même condamnation la maladie et les remèdes qu’on lui propose, considérant, à tort ou à raison, que de tels remèdes ne peuvent qu’empirer le mal.

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La critique des dysfonctionnements de l’institution universitaire par les pouvoirs publics comme les réactions de la communauté universitaire me semblent marquées d’une certaine myopie. On observe un certain nombre de symptômes : la mauvaise réputation des formations universitaires dans les entreprises, le peu d’appétit pour le savoir des étudiants, l’impéritie administrative des établissements universitaires, etc. Et on se renvoie des accusations : la faiblesse des moyens accordés aux universités, la démission du corps enseignant, son ignorance de l’entreprise, la mauvaise qualité du public entrant en raison de la dégradation de l’enseignement secondaire, etc. sans poser plus à fond les questions qui devraient orienter toutes les autres : qu’entend-on par « Université » ? Quelles sont la mission ou les missions de cette institution ? À quel public s’adresse-t-elle ?

Le système des quatre facultés et la professionnalisation des études universitaires

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Contrairement à une idée commune, l’enseignement universitaire français traditionnel, celui qui, plus ou moins issu des institutions d’ancien régime, se développe au XIXe siècle [2][2] Les universités d’ancien régime sont supprimées en..., n’était pas caractérisée par une ignorance hautaine vis-à-vis de l’avenir professionnel de ses étudiants. Tout au contraire, cet enseignement était totalement professionnalisé. Ses fameuses quatre « facultés » correspondaient sans doute à un découpage du savoir académique mais aussi, et d’abord, à un découpage professionnel parfaitement défini : deux de ces facultés, le droit et la médecine, préparaient aux professions libérales ; les deux autres au professorat [3][3] Cette séparation peut encore se lire dans les modalités.... Professeurs, juristes, médecins… telles étaient les trois catégories de clercs dont, jusqu’à la fin de l’ancien régime, la formation nécessitait des études supérieures. Le reste des professions relevait, non des « arts libéraux », mais des « arts mécaniques » et s’apprenait pour l’essentiel « sur le tas ».

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La distance entre l’Université et le monde professionnel n’a donc pas pour origine une tare congénitale de cette institution, mais son incapacité à accueillir en son sein les nouvelles professions supérieures qui apparaissent à partir de la fin du XVIIIe siècle. Le problème se posa d’abord pour les ingénieurs, formés dans des écoles spécifiques, parce qu’il s’agissait de fonctions royales, d’abord militaires, puis civiles (écoles des ponts). La Convention, puis l’Empire rationalisèrent le dispositif avec la création de l’École polytechnique et celle de ses écoles d’application. Ce modèle de la « grande école » fut imité par des initiatives privées, comme celle qui conduit à la création en 1829 de l’École centrale. Les « grandes écoles » d’agronomie apparaissent à la même époque à la suite d’initiative privée : celles de Matthieu de Dombasle à Roville, de Bella à Grignon, de Rieffel à Grand-Jouan. De même, apparaissent les premières écoles supérieures de commerce. Personne ne songe à l’époque à intégrer de tels cursus dans l’Université, car ces formations ne sont pas véritablement considérées comme « supérieures », au sens où le baccalauréat, premier diplôme universitaire (c’est encore le cas aujourd’hui !), n’est pas exigé pour entrer dans de telles écoles. Faudrait-il connaître le latin et le grec pour devenir un agriculteur émérite ou un industriel compétent ?

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On trouve une illustration amusante de cette question chez Charles Dupin à la fin des années 1820 qui, dans son Petit fabricant français, retrace les échecs d’un malheureux entrepreneur formé au grec et au latin : « La géométrie lui paraissait insupportable à côté de Tibulle, et la mécanique lui semblait totalement bourgeoise en comparaison d’Ovide » [Dupin, 1827, p. 19]. Il lui oppose son modèle, le bon Monsieur Lerond, lequel, devant le spectacle de cet échec, « se promit solennellement qu’aucun de ses enfants, destinés à l’industrie, ne mettrait les pieds dans les écoles où l’on montre à la jeunesse du dix-neuvième siècle les curiosités littéraires qui convenaient aux jeunes gens du quatorzième siècle, quand, au sortir de la barbarie, les écrits des anciens étaient pour nous les seuls monuments de la pensée des peuples civilisés » [ibid., p. 20].

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Il faut souligner pourtant que le système des quatre facultés n’a qu’en partie disparu ; plus exactement, il a disparu pour moitié. En effet, une des caractéristiques de l’Université française contemporaine est qu’elle est partagée en deux entre, d’un côté, le maintien de deux facultés qui ont conservé un monopole professionnel par rapport à un ensemble de professions (le droit et la médecinepharmacie) et, de l’autre, un secteur soumis à la concurrence ouverte de toutes les autres formations (sauf pour les concours de catégorie A de la fonction publique et, notamment, les concours d’enseignement pour lesquels un titre universitaire reste toujours requis), c’est-à-dire, les secteurs des sciences, des lettres et sciences humaines mais aussi de l’économie et de la gestion. Ce n’est pas un hasard à cet égard si, comme nous le verrons, ce sont les secteurs des sciences et des lettres et sciences humaines qui sont actuellement en péril. Le cas de la médecine-pharmacie est bien sûr tout à fait particulier en raison du régime du numerus clausus qui crée, de fait, un concours d’entrée en deuxième année de licence. Quant au droit, si, comme nous le verrons, il connaît actuellement une croissance de ses effectifs qui contraste avec la chute ou la stagnation que connaissent les autres secteurs, cette santé est fragile, car elle est clairement soumise au maintien du monopole des facultés de droit pour l’accès aux métiers juridiques. Le tollé des professeurs de droit qui a suivi l’autorisation donnée à l’Institut d’études politiques de Paris de présenter ses élèves au concours du barreau témoigne de ce que les facultés de droit ont bien conscience du danger qui les guette.

L’échec de la rénovation de l’Université française (1970-1990)

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Dès le début du XIXe siècle, le divorce est ainsi installé entre l’enseignement universitaire réduit à ses fameuses quatre facultés et les nouveaux espaces « professionnels » (au sens anglo-saxon du terme) en voie de constitution. L’enseignement technique échappera définitivement à l’Université [4][4] Il faut citer les cas, restés marginaux, des universités.... De même, si on créa des cursus de gestion dans les universités dans les années 1980, ceux-ci restèrent des parents pauvres par rapport aux écoles de gestion [5][5] Il faut citer ici le cas de l’université de Paris IX-Dauphine.... C’est dans le même contexte qu’il faut comprendre la création à la fin du XIXe siècle de l’École libre des sciences politiques [6][6] Cette école fut nationalisée en 1945 pour devenir l’Institut... ou de l’École coloniale, puis, après la Seconde Guerre mondiale, de l’École nationale d’administration, pour les nouvelles carrières administratives qui se développaient. L’Université n’était pas sous-professionnalisée ; elle était repliée sur ses champs professionnels traditionnels.

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Il ne faut pas sous-estimer à cet égard la révolution opérée au sein de l’Université française depuis le début des années 1970. L’expansion des effectifs universitaires s’est accompagnée du développement de nombreuses disciplines nouvelles liées à des champs professionnels en développement : sciences appliquées, informatique, sciences sociales, gestion, etc. Soulignons par exemple les succès que furent la création des diplômes de troisième cycle professionnalisant (DESS), mais aussi celui de cursus comme « administration économique et sociale », « langues étrangères appliquées », « mathématiques et sciences sociales », etc. Autrement dit, le développement au sein de l’espace universitaire de formations pluri-disciplinaires orientées par des champs professionnels. L’Université, tout en s’appuyant sur sa tradition académique, se mettait ainsi dans la capacité de concurrencer, sur leurs propres terrains, les nombreuses écoles professionnelles supérieures qui n’avaient cessé de se développer depuis la fin du XIXe siècle.

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Pourquoi alors le présent échec ? Un double échec, au sens où, d’une part, les formations que nous venons de citer n’ont pas su concurrencer efficacement les écoles et où, d’autre part, elles ont souvent été perçues, au sein de l’Université, comme le vecteur d’un abâtardissement de l’institution, d’un renoncement au savoir et à la recherche au profit d’une poursuite de l’utilité immédiate mais aussi comme un appel d’air fait en direction de nouvelles populations étudiantes peu adaptées à l’enseignement universitaire. Ce qui aurait dû sauver l’Université en l’ouvrant au-delà des quatre facultés traditionnelles s’est révélé un piège, facteur de tensions internes dans une éternelle querelle entre « anciens » et « modernes », défenseurs du savoir et défenseurs de la professionnalisation des études, chercheurs et « pédagos ».

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Une des causes de l’échec trouve indiscutablement sa source au sein même de la communauté universitaire. La gestion corporatiste des carrières enseignantes a conduit à une confusion délétère entre disciplines académiques et cursus étudiants. On a multiplié à l’infini les disciplines, notamment en sciences sociales, pour satisfaire les groupes professionnels organisés autour de filière d’enseignement. La dernière en date de ces créations disciplinaires est le « STAPS » : sciences et techniques des activités physiques et sportives ! Former des professionnels de l’éducation physique à l’Université n’est aucunement absurde. Faut-il pour autant créer sur cette base une discipline spécifique quand les professionnels du sport ont besoin de cours de physiologie, de psychologie, de sociologie, d’économie, etc. ? Ainsi, la création de nombre de nouveaux cursus qui aurait dû dynamiser les disciplines académiques en leur donnant de nouveaux objets et en attirant à elles de nouveaux publics les a-t-elle au contraire affaiblis dans une balkanisation absurde du savoir opéré, non sur des critères scientifiques, mais sur des critères professionnels. L’Université perdait là son âme, mais sans pour autant concurrencer efficacement les écoles.

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C’est ici qu’il faut faire intervenir une autre dimension du problème qui permet de comprendre que l’échec était inéluctable. Curieusement, la source en est ici l’Université du XIXe siècle telle que nous l’avons rapidement évoquée ci-dessus. Celle-ci, rappelonsle, incorporait le Lycée et, en conséquence, le premier examen universitaire était le baccalauréat, dont les jurys sont toujours présidés par des universitaires. Le baccalauréat ne donne pas, en sus, le droit d’entrée à l’Université ; il est en propre un examen universitaire. Fiction, bien sûr, mais qu’aucun gouvernement n’a jamais souhaité remettre en cause. Pour rassurer les organisations étudiantes, l’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur ne cesse de le répéter : il y a, dit-elle, une sélection à l’entrée à l’Université, elle repose sur l’obtention du baccalauréat. Les universités sont dans l’obligation d’accueillir tous les bacheliers, car elles leur ont déjà donné ce premier titre universitaire. Mais une telle obligation ne s’impose à aucune autre formation. Chaque « école » est libre de définir les conditions d’accès à son enseignement. Un droit équivalent a été donné aux IUT, formellement inscrits dans l’espace universitaire en ce qu’ils font institutionnellement partie d’une université, mais qui ont un mode de gestion indépendant. Mieux, un droit similaire a été accordé aux formations existant au sein même des établissements d’enseignement secondaire : classes préparatoires aux grandes écoles, mais aussi classes de BTS (brevet de technicien supérieur). Pire, cette fiction n’a pas été mise en cause alors même que l’on créait de nouveaux types de baccalauréats, comme les baccalauréats technologiques dont ceux de « sciences et techniques tertiaires » et, plus récemment, les « baccalauréats professionnels ». Les formations universitaires courtes auxquelles étaient destinés ces nouveaux bacheliers ont pu à loisir les refouler au profit de bacheliers classiques, imposant en conséquence aux universités le devoir de les accueillir.

Figure 1.  - Taux d'accès des étudiants en troisième année universitaire en fonction de leur série de baccalauréat Figure 1.
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. (2006).
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En conséquence, l’Université s’est vue attribuer une fonction de « gestion de flux » ou, dit plus prosaïquement, de « voiture-balai » de l’enseignement supérieur. Les formations sélectives post-bac-calauréat (classes prépa, IUT, BTS) avaient la liberté de « faire leur marché » dans la population de bacheliers en fonction de leur capacité d’accueil ; l’Université avait l’obligation d’accueillir le reliquat. Il serait faux de dire que, dans un premier temps tout au moins, il n’y aurait pas eu, malgré la présence de ces formations concurrentes, de choix positifs vers l’Université. En son temps, Raymond Boudon [1975] avait-il ainsi pu conclure à un inéluctable échec des « formations supérieures courtes », c’est-à-dire des IUT. On pouvait aller à l’Université, parce que l’on ne supportait pas le régime des classes préparatoires tourné vers le « bachotage » pour la préparation aux concours et parce que l’on ne souhaitait pas s’orienter vers une formation professionnalisante courte que proposaient les IUT et les classes de BTS. Les étudiants intéressés par la science plus que par une carrière d’ingénieur pouvaient préférer les facultés de science à la filière classes-prépas/grandes écoles ; la jeunesse bourgeoise des années 1970, encore marquée par l’« esprit 1968 », pouvait choisir de faire des sciences sociales à l’Université dans l’esprit de comprendre la société pour la changer, et fuyait les écoles de commerce, qui accueillaient alors souvent des personnes à « capital culturel » plus faible.

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Mais le ver était dans le fruit ; le caractère sélectif d’une formation induit en soi un phénomène d’attraction, indépendamment de sa qualité intrinsèque. Comment expliquer au public que les formations non sélectives seraient aussi les plus exigeantes ? Le contexte démographique et économique a emporté la dynamique. Les gouvernements qui se sont succédé depuis la montée du chômage des jeunes à la fin des années 1970 n’ont pas manqué de faire usage de l’instrument, au final peu coûteux, que constituait l’Université pour endiguer le flux statistique de jeunes chômeurs. On a, au début des années 1980, créé tout un secteur dit d’« insertion sociale et professionnelle » pour accueillir les jeunes sortis du système scolaire sans le baccalauréat ; l’Université a eu la charge de s’occuper de ceux qui avaient le baccalauréat. On a fait mine de se choquer des taux ahurissants d’échec en premier cycle de certains types de bacheliers techniques ou professionnels, alors même que ces baccalauréats n’avaient jamais été conçus en vue de la poursuite d’études universitaires.

Pourquoi la crise est-elle largement restée inaperçue ?

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Il faut bien dire que la communauté universitaire s’est largement fait complice de cette politique passablement à courte vue des pouvoirs publics. Certes l’État distribuait parcimonieusement ses moyens, mais la croissance des effectifs entraînait toutefois la création de postes d’enseignants-chercheurs. Or l’Université, soumise par le bas à un afflux d’étudiants dont une très large part était éliminée dès le premier cycle, conservait, par le haut, le monopole de la formation d’excellence : celle du troisième cycle doctoral qui pouvait conduire au métier d’enseignant-chercheur. Le gonflement artificiel de l’Université en termes d’effectifs étudiants « de base », en offrant des postes aux docteurs de l’Université, permettait donc aussi le développement de son secteur doctoral et de la recherche qui y était associée. Ainsi, jusqu’au milieu des années 1990, le développement de formations supérieures concurrentes de l’Université et le phénomène de sélection négative à l’entrée à l’Université qui en résultait, n’a pas empêché l’Université de se développer, pas simplement quantitativement, mais aussi qualitativement.

Figure 2.  - Évolution du nombre de bacheliers par type de baccalauréat entre 1950 et 2007 Figure 2.
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.
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C’est pourquoi, aussi, la crise, dont j’ai pourtant montré qu’elle avait des fondements structurels anciens, a pu demeurer si longtemps inaperçue. Sans doute, les universitaires se plaignaient fréquemment de la mauvaise qualité de leur public en premier cycle, mais la division du travail universitaire permettait d’en laisser l’essentiel de la charge de gestion aux plus jeunes recrutés, voire à du personnel à statut précaire. Surtout, sans le dire, les universitaires avaient une conscience confuse du lien entre la présence de ces masses étudiantes et la croissance continue du nombre de postes mis au concours qui permettait d’offrir des postes universitaires à un nombre important de docteur. Les pouvoirs publics faisaient preuve d’une hypocrisie symétrique, en dénonçant régulièrement le scandaleux taux d’échec en premier cycle universitaire, tout en continuant à ouvrir, pour satisfaire les familles, des classes préparatoires [7][7] Longtemps privilège de l’enseignement secondaire public,..., des classes de BTS [8][8] Rappelons que depuis les lois de décentralisation,... et des IUT, ce qui ne pouvait que conduire à affaiblir la qualité du public entrant en première année à l’Université. Ces mêmes pouvoirs publics affichaient les efforts budgétaires (réels) faits en direction des universités sans s’étonner pour autant que l’étudiant coûtât en France, en moyenne, moins cher que le lycéen. Derrière ces plaintes symétriques, une hypocrisie réciproque assurait un certain consensus.

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C’est une inflexion démographique qui a fait entrer l’Université française dans une crise ouverte. Elle date, précisément, du milieu des années 1990, quand les classes d’âge sorties des lycées ont cessé de croître sous l’effet, du tassement démographique global d’une part, de l’épuisement de la politique de « démocratisation » de l’enseignement secondaire (« 80 % d’une classe d’âge au bac ») d’autre part, et ceci malgré la création des baccalauréats professionnels. Autrement dit, le nombre global de bacheliers s’est stabilisé et, parallèlement, la « qualité » des bacheliers, au regard des critères universitaires, a baissé avec la croissance du nombre de bacheliers technologiques et professionnels. De plus, le taux de poursuite d’études des bacheliers s’est réduit, même pour les titulaires d’un bac général.

La chute des effectifs universitaires et sa distribution

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Tant que les flux de sortie du secondaire sont allés croissant, l’Université a pu continuer à croître, malgré la croissance, parallèle, de formations extra-universitaires. Après le retournement du milieu des années 1990, le trend de croissance de ces formations s’est maintenu et les effectifs d’étudiants universitaires ont donc corrélativement chuté. Cette régression des flux aurait pu être une chance pour l’Université, devenue à même de fournir un meilleur encadrement de ces étudiants. Mais un tel processus était difficile à engager dans un contexte de sélection négative. Or, ici encore, le quantitatif influe sur le qualitatif : de plus en plus, l’Université est devenue le lieu d’accueil du reliquat de population qui n’avait pas pu trouver de place ailleurs.

Figure 3.  - Évolution des effectifs de l'enseignement supérieur Figure 3.
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. (1990-2008).
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La présentation en indice 1990 (figure 3 ci-contre) montre bien l’inflexion qui s’opère au milieu de la période. Les effectifs universitaires proprement dit commencent à décroître dès 1995, avec une accélération du phénomène dans les dernières années. Le phénomène est encore plus marqué si on soustrait au chiffre des effectifs universitaires les étudiants des deux secteurs caractérisés par un monopole professionnel universitaire : le droit et la médecine-pharmacie.

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Si on détaille ces données, on voit bien que la crise atteint le secteur des sciences et celui des lettres et sciences humaines et sociales. Le secteur de la médecine-pharmacie, après une lente décrue dans les années 1980, connaît une remontée dans les années 1990 en raison du desserrement du numerus clausus en fin de première année (voir infra). Le secteur du droit est à peu près stabilisé. Le secteur sciences économiques est en croissance, mais, en fait, en raison de la croissance continue de la gestion. On voit bien que les étudiants qui n’ont pu rentrer dans les écoles privilégient des études qui leur paraissent conduire plus facilement à l’emploi. Face à l’allure de ces courbes, celle représentant l’enseignement supérieur privé se passe de commentaires.

Figure 4.  - Évolution des effectifs de quelques grandes sections universitaire et de l'enseignement supérieur privé Figure 4.
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. (1990-2008).
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Il faut noter que l’ensemble des données qui précèdent correspond à des stocks, c’est-à-dire à l’ensemble des étudiants à tous les niveaux du cursus [9][9] Cette décroissance globale des effectifs n’est donc.... Les variables ont donc une certaine inertie qui masque l’accélération du phénomène au cours de ces dernières années. On peut s’en convaincre en observant la courbe ci-dessous qui représente la fraction des bacheliers qui s’inscrivent à l’Université. Celle-ci a baissé de dix points en dix ans. Durant cette période, la fraction de bacheliers s’inscrivant à l’Université l’année qui suit l’obtention de leur baccalauréat est passée de presque la moitié d’entre eux a à peine plus d’un tiers.

Figure 5.  - Taux d’inscription immédiat à l’université, tous baccalauréats confondus Figure 5.
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. (1990-2008).
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L’Université a clairement perdu sa fonction d’institution de référence dans la poursuite des études après le baccalauréat. On peut objecter qu’une partie des étudiants commençant leur formation supérieure dans d’autres dispositifs (classes préparatoires, IUT, voire BTS) la poursuivront à l’Université. Sans doute, mais c’est là négliger le développement des écoles proposant des études post-licence et qui s’adressent aux élèves des premiers cycles non universitaires, mais aussi à ceux des premiers cycles universitaires. Longtemps les universitaires ont considéré sans inquiétude le développement des classes préparatoires (dont ils étaient eux-mêmes souvent issus), considérant que cela allégeait d’autant les effectifs des Deug universitaires (et donc les services à faire dans ces Deug) et que ces étudiants, pour la plupart, réintégreraient l’Université après. C’était là négliger que l’abandon des Deug par les meilleurs étudiants allait dégrader l’image d’ensemble de l’institution et que le processus, entamé au niveau du premier cycle, ne pouvait que s’étendre aux cycles supérieurs.

Figure 6.  - Évolution du nombre de nouveaux entrants, Figure 6.
Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. (1990-2008).
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Les courbes représentant les effectifs de nouveaux entrants par grands domaines renforcent les analyses précédentes. On voit en effet que le premier secteur touché est celui des sciences où la concurrence des classes préparatoires est la plus vive [10][10] En 2002,20,5 % des bacheliers généraux sans retard.... De même, décroissent les entrées en sciences économiques et en lettres et sciences humaines. En revanche, après une décroissance à la fin des années 1990, on assiste à une remontée sensible des entrées en premier cycle de droit. Quant au secteur de la médecinepharmacie, il explose littéralement au cours des années 2000, en raison de la croissance régulière du numerus clausus pour l’accès en deuxième année de médecine, passé de 4 700 places en 2001-2002 à 7 000 places en 2005-2006 [Guillerm, Tomasini, 2007].

Les diplômes délivrés : un effet d’inertie

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Les chiffres qui précèdent concernent le nombre des inscrits. Mais une autre caractéristique de l’Université, en comparaison des formations concurrentes, est comme on le sait le taux très élevé d’échec au cours des premières années, lequel est une conséquence directe de l’absence de sélection à l’entrée [11][11] L’échec se manifeste pour une large part sous forme.... Il est donc utile de compléter ces données avec des statistiques portant sur les diplômes délivrés [12][12] L’ensemble des données sur les diplômes délivrés a... (tableau 1).

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On voit que le nombre de Deug universitaires délivrés a décru depuis 1995, mais surtout que ce diplôme a perdu son statut de diplôme de référence, puisqu’il représente désormais moins de la moitié des diplômes de niveau bac + 2 délivrés. Encore faut-il souligner, d’une part, que ne sont considérées ici que les études qui conduisent à un diplôme public, et d’autre part, que sont comptés, parmi les reçus au Deug, ceux des élèves de classes préparatoires qui obtiennent un Deug par un jeu de double inscription. Malgré cette dernière restriction, et malgré le fait qu’une partie des diplômés de Deug en 2006 ont été inscrits avant l’automne 2004 (obtention d’un Deug en plus de deux ans), le tableau suivant, qui rapproche le nombre de nouvelles entrées dans les trois cursus à la rentrée 2004-2005 et le nombre de diplômes délivrés en 2006, montre le degré d’évaporation dans les études universitaires. Autrement dit, pour le premier cycle au moins (mais ceci serait généralisable), la part de l’enseignement universitaire dans la formation effective post-baccalauréat (diplômante) est plus faible que ne le laissent apparaître les effectifs totaux.

Tableau 1  - Tableau 1
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La baisse du nombre de diplômes universitaires délivrés se manifeste aussi au niveau de la licence, avec un certain décalage, puisque les effectifs de diplômés continuent à croître jusqu’en 2004. Il faut souligner que la décroissance du nombre global de diplômes de licence délivrés depuis cette date s’opère malgré l’augmentation constante, depuis leur création en 2003, du nombre de licences professionnelles délivrées [13][13] Le succès apparent des licences professionnelles mériterait....

Tableau 2  - Tableau 2
Tableau 3  - Tableau 3
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Le même phénomène d’inertie pèse sur le nombre de diplômes de niveau master délivrés (bac + 4 et bac + 5) [14][14] La réforme LMD a créé un cycle de niveau master d’une.... On observe en effet une poursuite de la croissance de diplômes délivrés jusqu’en 2004 pour les diplômes universitaires de niveau Bac + 4 et jusqu’en 2006 pour ceux de niveau Bac + 5. Cette dernière croissance s’explique essentiellement par le dynamisme des diplômes à visée professionnelle, dont les effectifs de lauréats font plus que doubler entre 2000 et 2006, alors que ceux de masters recherche stagnent depuis 1995 (tableau 4).

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La croissance des diplômés des masters professionnels, comme ceux des licences professionnelles peut être considérée comme l’expression de la réussite de la réforme LMD dans le sens de la professionnalisation des études. La comparaison avec les effectifs de diplômés des écoles d’ingénieurs et des écoles de commerce est à cet égard suggestive. Alors que ceux-ci représentaient plus du double des diplômés de DESS en 1990, ils sont aujourd’hui sensiblement moins nombreux que les diplômés de masters professionnels. Cette réussite est toutefois en trompe l’œil. En effet, la réforme LMD s’est réalisée à moyens financiers constants et les nouveaux masters professionnels n’ont en général pas bénéficié des moyens dont disposaient les anciens DESS. D’autre part, dans un contexte de diminution des flux sortant de licence, la création de ces nombreux nouveaux cursus s’est traduit par une forte diminution de la sélection pratiquée à l’entrée, en comparaison de ce qu’il en était pour les anciens DESS, ce qui a entraîné une relative dévalorisation des masters. Enfin, il n’y a aucunement lieu de penser que la croissance du nombre de diplômes délivrés de masters universitaires va se poursuivre. L’augmentation de l’offre de formation résultant de la réforme LMD a maintenant atteint son acmé et les universités se trouvent confrontées à la raréfaction de la demande étudiante en raison de la baisse de leurs effectifs en licence.

Tableau 4  - Tableau 4
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La réussite statistique des licences et masters professionnels pourrait faire croire que, soutenue par la réforme LMD une nouvelle Université française, authentiquement professionnelle, est en voie d’éclosion. Une telle conclusion me paraît trop hâtive en ce qu’elle ne replace pas ces données statistiques dans le paysage d’ensemble de l’enseignement supérieur français, marqué par des stratégies de fuite de l’Université au profit d’autres cursus à tous les niveaux des études post-baccalauréat. Dans un tel contexte, la professionnalisation des études universitaires françaises ne peut s’opérer que « par le bas », avec l’accueil de la population qui n’aura pas trouvé de place dans les autres dispositifs de formation. En développant des études professionnalisantes de bas niveau, les universités françaises seront contraintes d’augmenter encore un peu plus le « grand écart » entre leur mission de recherche et celle d’accueil du public refusé ailleurs. Quand, comme c’est maintenant prévisible, les masters-recherche auront disparu dans de très nombreux établissements universitaires, le lien entre la formation et les valeurs académiques sera totalement distendu. Les universités françaises, la plupart d’entre elles en tous cas, seront devenues des écoles professionnelles supérieures de « bas de gamme », chargées d’accueillir la fraction de la jeunesse titulaire du baccalauréat, la plus défavorisée culturellement, socialement et économiquement.

Conclusion

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À l’issue de cette rapide analyse, une conclusion s’impose : les autorités publiques organisant la réforme de l’Université comme les opposants à cette réforme semblent d’accord sur la façon d’aborder le problème et partagent donc la même erreur. Les uns et les autres semblent en effet penser que la crise serait interne à l’Université française alors que le réel problème est, à mon sens, celui de la place de l’Université dans l’ensemble de la formation post-baccalauréat en France. Nous espérons que le matériau statistique que nous avons présenté aura convaincu le lecteur. L’extrapolation des courbes ne peut en effet manquer d’inquiéter quant à l’avenir à court et moyen termes de l’Université française [15][15] Lire à ce sujet « Prévisions des effectifs dans l’enseignement....

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Soyons clair, l’Université ne peut résister dans un contexte de concurrence croissante où toutes les formations ont le droit, sauf elle, de sélectionner leur public à l’entrée. La conséquence évidente d’une telle concurrence déloyale est que l’Université se trouve chargée d’absorber, bien ou mal, la population qui n’a pas trouvé de place ailleurs. Le fait que les formations concurrentes soient, pour une large part, privées et payantes, ajoute à cette dégradation annoncée de l’enseignement supérieur public un effet d’injustice sociale. Ceux qui, en effet, n’auront pas pu accéder, non pour des raisons de compétences académiques mais pour des raisons financières, à des formations supérieures privées se verront en effet imposé le discrédit attaché à leur formation universitaire.

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Par ailleurs, il faut souligner que ces formations supérieures privées se développent dans une totale anarchie, sans, ou presque, de contrôle public sur la qualité des cursus, la certification des titres, la qualification des enseignants, l’origine des financements, etc. De plus, ces formations sont pour une large part parasitaires du secteur public. Les frais de scolarité actuellement demandés ne peuvent en effet couvrir réellement le coût d’un enseignement réalisé par des enseignants de niveau universitaire, a fortiori si on doit compter dans le service de ces enseignants une part d’activité de recherche. Autrement dit, une large partie des enseignements est assurée par des vacataires qui, souvent, enseignent dans l’enseignement secondaire ou supérieur. Autrement dit encore, en l’absence de dispositifs privés de financement équivalent au régime américain des Fondations, l’enseignement supérieur privé français ne peut survivre que parce qu’il trouve, dans l’enseignement public, des ressources au « coût marginal ».

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Il est donc grand temps qu’un débat soit ouvert en France sur le service public d’enseignement supérieur au sens de l’ensemble des dispositifs, publics ou privés, universitaires ou non, qui contribuent à la formation post-baccalauréat. La méconnaissance statistique dans laquelle on se trouve, l’absence totale de réglementation générale du secteur est un scandale dont on risque de prendre trop tardivement la mesure. Le projecteur sans cesse braqué sur l’Université et ses dysfonctionnements occulte cette question plus générale.

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On trouvera dans les « modestes propositions pour une réforme démocratique de l’Université » que je soutiens avec Alain Caillé (voir infra dans ce même numéro) quelques conclusions pratiques résultant du constat rapidement dressé ici.

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Encadré méthodologique Toutes les données utilisées pour construire les courbes et tableaux proviennent des Repères et ressources statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, publiés par la DEPP du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Ont été consultées les éditions de 1989 à 2008.

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Les changements de nomenclature expliquent que les différentes séries ne couvrent pas toutes l’ensemble de la période.

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Les nombres utilisés pour produire les figures 1 à 6, ainsi que les tableaux 1 à 4, proviennent directement des tableaux statistiques présents dans les publications déjà citées, à l’exception des courbes en indice, pour lesquelles les effectifs ont été transformés en indices par nos soins.

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Pour les tableaux 1 à 4, les nombres ont été arrondis à la centaine la plus proche pour faciliter la lecture.


RÉFÉRENCES

  • BOUDON R., 1975, « L’enseignement supérieur court », repris in Effets pervers et ordre social, Paris, Puf, 1977.
  • DUPIN C., 1827, Le petit fabricant français, tome III du Petit producteur français, Paris, Bachelier.
  • PONS A., 2007, « Les étudiants en classes préparatoires aux grandes écoles. Croissance soutenue des effectifs à la rentrée 2007 », Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Direction de l’évaluation et de la prospective, Note d’information 08-20, juin.
  • LEMAIRE S., 2007, « Que deviennent les bacheliers après leur baccalauréat ? Evolution 1996-2002 », ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Direction de l’évaluation et de la prospective, Note d’information 04-14, juin.
  • GUILLERM M., TOMASINI M., 2007, « Devenir des bacheliers deux ans après leur première inscription en première année de médecine : réussite et réorientation », ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Direction de l’évaluation et de la prospective, Note d’information 07-12, avril.

Notes

[1]

Cet article est écrit par un acteur engagé de la vie universitaire qui n’est pas un spécialiste de l’histoire et de la sociologie de l’éducation. J’ai commencé mes études à l’Université en 1974 et j’y occupe un poste statutaire depuis 1982. Je suis donc depuis une trentaine d’années un observateur actif du processus que j’essaye de décrire. Mon exposé souffre forcément de ce biais, même si je me suis efforcé de soutenir l’argumentaire par une démonstration historique et statistique aussi rigoureuse que possible. Je suis conscient de m’avancer souvent au-delà de ce que mes données m’autoriseraient à conclure. C’est en effet que les sources aisément accessibles ne permettent pas de traiter pleinement les questions que je pose et qu’il y a pourtant urgence à ouvrir le débat. En ce sens, cet article, écrit dans l’urgence, n’a pas une vocation académique, ce qui explique la faiblesse de l’appareil critique fourni. Délibérément inscrit dans le débat politique présent, il n’est pas dissociable des « modestes propositions pour une réforme démocratique de l’Université » émises conjointement avec Alain Caillé dans ce même numéro, car il constitue le volet diagnostique qui soutient le volet programmatique contenu dans ce second document. Je remercie pour leurs commentaires et leurs encouragements les nombreux collègues à qui j’ai transmis une version antérieure de ce texte. Je reste toutefois seul responsable des thèses ici avancées. Je remercie aussi Antoine Vernet qui a eu la générosité de consacrer un peu de son temps pour m’aider à collationner et à mettre en forme le matériau statistique ici utilisé.

[2]

Les universités d’ancien régime sont supprimées en France sous la Révolution. Napoléon crée en 1806 une Université impériale, très centralisée, qui couvre tout le système éducatif. Pour l’enseignement supérieur, elle est organisée selon le régime des cinq facultés (en comptant la théologie). Des universités par ville ne sont recrées que sous la troisième République avec la loi Louis Liard (1896) qui attribue une personnalité juridique au « corps des facultés » constitué dans chaque académie en 1893. C’est la base des Universités autonomes constituées par la loi Edgard Faure de 1968. Les institutions françaises contemporaines héritent ainsi de cette double tradition centralisée et décentralisée.

[3]

Cette séparation peut encore se lire dans les modalités de recrutement des professeurs. Dans les facultés de droit et de médecine, les plus fréquentées, le professorat ne concernait qu’une infime minorité des promotions. Il se limitait par ailleurs à l’enseignement supérieur, puisque ces disciplines n’étaient pas enseignées dans le secondaire. Le professorat, auquel on accédait par le concours d’agrégation, n’interdisait d’ailleurs pas à ses professionnels la poursuite d’une activité « libérale ». En revanche, le professorat constituait la destinée normale des étudiants des facultés de lettres et de sciences. L’agrégation conduisait à des emplois de professeur dans l’enseignement secondaire, carrière qui, pour certains, pouvait être poursuivie dans l’enseignement supérieur. Cette différence explique le maintien de deux régimes différents de recrutements des professeurs d’Université : par le concours national d’agrégation (dit « du supérieur ») pour le droit et ses disciplines dérivées (sciences économiques, sciences politique, gestion) comme pour la médecine et la pharmacie ; par des recrutements locaux pour les autres disciplines issues des facultés de lettres et de sciences où, traditionnellement, les recrutés étaient, comme professeurs agrégés du secondaire, déjà membres de l’Université.

[4]

Il faut citer les cas, restés marginaux, des universités techniques dérogatoires de Compiègne et de Belfort et de Troyes, ainsi que les différentes initiatives de création d’écoles d’ingénieurs au sein des universités. Mais ces dispositifs conduisent à la constitution de « niches » au sein de l’espace universitaire et non à la dynamisation de celui-ci. Il en est de même des IUT qui font institutionnellement partie des universités, mais relèvent d’un mode de gestion administratif et pédagogique qui les rendent de fait autonomes de leurs établissement d’appartenance.

[5]

Il faut citer ici le cas de l’université de Paris IX-Dauphine qui a réussi à imposer aux pouvoirs publics un fonctionnement dérogatoire au droit commun en sélectionnant systématiquement son public à l’entrée. Le caractère dérogatoire de cette université a été officialisé en 2004 par l’attribution d’un statut de « grand établissement », analogue à celui de l’Institut d’études politiques de Paris. Cette université a ainsi réussi à entrer sur le marché des écoles de gestion et à s’y faire reconnaître. Elle a acquis suffisamment de notoriété pour pouvoir s’affranchir du cadre universitaire public en renonçant depuis la rentrée 2008 à délivrer des Deug. Les premières années d’études à Dauphine, sanctionnées par un seul diplôme d’université, ont ainsi un statut similaire à celui des classes préparatoires aux grandes écoles ou du cycle préparatoire aux études de médecine. Cette université peut à ce niveau librement définir ses droits d’inscription, qui ont ainsi sensiblement augmenté. Si, à partir de la licence, l’université de Paris-IX délivre encore des diplômes nationaux, elle délivre également parallèlement des diplômes d’université, des magistères et des MBA en dehors de tout cadre national des diplômes.

[6]

Cette école fut nationalisée en 1945 pour devenir l’Institut d’études politiques de Paris. Cette institution, comme ses émules qui se créèrent dans différentes villes de province durant la seconde moitié du XXe siècle, recruta du personnel de statut universitaire et délivra des diplômes universitaires, mais conserva un statut propre qui lui permit notamment de sélectionner son public à l’entrée. Comme l’université de Paris-IX, les Instituts d’études politiques, et tout particulièrement celui de Paris, sont engagés actuellement dans un processus de sortie du cadre universitaire national visant à les faire reconnaître directement sur le marché international des formations supérieures.

[7]

Longtemps privilège de l’enseignement secondaire public, le régime des classes préparatoires aux grandes écoles s’est étendu à l’enseignement privé. Celui-ci rassemblait en 2007-2008 15,8 % des élèves de classes préparatoires toutes filières confondues et 25,5 % de ceux de la filière économique et commerciale. Les effectifs des classes préparatoires de l’enseignement privé ont crû entre les rentrées 2006 et 2007 de 5,6 %, alors que, durant la même période, ceux des classes préparatoires de l’enseignement supérieur public n’ont crû que de 1,1 % [Pons A., 2007]. On voit à ces chiffres qu’il y a là la réponse à une demande forte des familles, prêtes à payer pour faire échapper leurs enfants au régime des Deug universitaires.

[8]

Rappelons que depuis les lois de décentralisation, les régions sont à l’origine de l’ouverture des classes de BTS.

[9]

Cette décroissance globale des effectifs n’est donc pas contradictoire avec la poursuite inertielle d’une croissance des effectifs au sommet de la pyramide des études, notamment au niveau des masters 2 (bac + 5). Voir infra.

[10]

En 2002,20,5 % des bacheliers généraux sans retard d’études poursuivaient leurs études en classes préparatoires aux grandes écoles, contre 51,4 % à l’Université (y compris la préparation aux études médicales), 11,5 % en IUT, 5,7 % en BTS et 9,9 % ailleurs. Si l’on ne considère que les bacheliers S, 43,1 % en Deug, 13,9 % en IUT, 12 % ailleurs. Pour ces derniers, la poursuite en Deug se répartit ainsi : 15,1 % pour les Deug scientifiques, 11,8 % pour les Deug non scientifiques, 16,2 % pour la préparation aux études de médecines. On voit que les Deug scientifiques ne bénéficient que d’une très faible proportion de la population sortant de l’enseignement secondaire qui leur est théoriquement destinée [Lemaire S., 2007].

[11]

L’échec se manifeste pour une large part sous forme d’abandon des études (non-participation aux examens). Il s’agit, pour une part du public, d’un renoncement en raison de l’impréparation aux exigences des études universitaires. Mais une autre partie du public est « fantôme » et ne s’inscrit à l’Université qu’en raison des droits sociaux auxquels donne droit l’inscription universitaire : Sécurité sociale, bourses, etc. Autrement dit l’absence de sélection à l’entrée à l’Université ne conduit pas uniquement à y admettre un public qui y est mal préparé, mais aussi un public qui instrumentalise l’institution. On retrouve une même logique d’instrumentalisation pour des niveaux plus élevés d’études avec le développement des stages en entreprise. Nombre d’étudiants poursuivent en effet formellement leurs études, seulement afin de bénéficier d’un statut étudiant qui autorise les entreprises à les embaucher dans un statut dérogatoire au droit du travail.

[12]

L’ensemble des données sur les diplômes délivrés a pour origine la Direction des études et de la prévision du ministère de l’Éducation nationale, de la Recherche et de l’Enseignement supérieur.

[13]

Le succès apparent des licences professionnelles mériterait une analyse approfondie. Celles-ci sont en effet souvent délivrées dans un partenariat des universités avec des établissements du second degré. Il s’agit parfois de fait d’une troisième année de BTS. L’Université n’a plus alors dans ce type de configuration qu’une fonction de délivrance de titres et non plus de formation. Cette logique de délivrance de diplômes universitaires « sous franchise » se généralise d’ailleurs sous de nombreux modes : en collaboration avec des écoles de tous types, privées ou publiques, voire avec des établissements étrangers.

[14]

La réforme LMD a créé un cycle de niveau master d’une durée de deux ans qui poursuit les études de licence. Les masters regroupent donc les anciennes maîtrises, rebaptisées « master 1 » et les anciens DEA et DESS, respectivement rebaptisés « master-recherche » et « master professionnel ».

[15]

Lire à ce sujet « Prévisions des effectifs dans l’enseignement supérieur pour les rentrées de 2008 à 2017 », Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Direction de l’évaluation et de la prospective, Note d’information 05-40, décembre 2008.

Résumé

Français

Depuis plusieurs décennies, l’Université française est sans cesse plus concurrencée par d’autres types de formations supérieures, publiques ou privées : classes préparatoires, IUT, BTS, écoles de tous niveaux. Cette concurrence est d’autant plus dommageable que, dans le cas général, l’orientation vers l’université procède d’un choix négatif. Pourtant, cette concurrence est restée, si ce n’est invisible, tout au moins indolore tant que les flux de bacheliers ont cru de façon exponentielle. La stabilisation au milieu des années 1990 des flux de bacheliers a en revanche produit une décroissance rapide des effectifs d’étudiants universitaires, laquelle met en péril l’avenir de l’Université française. Le présent article constitue un plaidoyer pour une nouvelle politique d’enseignement supérieur qui aborde de façon globale et cohérente l’ensemble des cursus de formation post-baccalauréat.

English

The crisis of the French University. A historical and socio-demographic perspective Those last decades French University has become always more challenged by other forms of superior education, private or public, “classes préparatoires”, IUT, BTS and all level schools. This competition has not been clearly seen as long as the demographic trend brought each year more and more new students. But the demographic inversion of the trend by the mid 90s now displays a swift diminutions of university students which theatens the very future of French University. The article presents a plea for a comprehensive and coherent reform of the whole system of Higher Education.

Plan de l'article

  1. Le système des quatre facultés et la professionnalisation des études universitaires
  2. L’échec de la rénovation de l’Université française (1970-1990)
  3. Pourquoi la crise est-elle largement restée inaperçue ?
  4. La chute des effectifs universitaires et sa distribution
  5. Les diplômes délivrés : un effet d’inertie
  6. Conclusion

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