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Revue du Nord

2004/1 (n° 354)


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Si au xviiie siècle, Lille ne possède pas toutes les institutions que devrait lui valoir sa position de capitale régionale, elle compense ces lacunes par un formidable élan commercial et manufacturier. Les fabrications traditionnelles (draps, étoffes, dentelles), contrôlées par les négociants, restent disséminées en une multitude de petites unités. Les innovations y pénètrent tout de même et de nouvelles pistes sont explorées : la soie, le velours, et les indiennes font petit à petit leur apparition. Cette dernière industrie a été mise en lumière par les travaux de Serge Chassagne [1][1] S. Chassagne, voir bibliographie.. Ceux-ci se sont principalement concentrés sur les grandes villes productrices : Marseille, Rouen, Nantes... Lille y est peu mentionnée dans la mesure où l’indiennerie y est restreinte et se résume à la fabrique de la famille Durot. Celle-ci anime durant 25 ans tout un secteur de l’industrie textile, en bâtissant le premier grand site de production centralisée de Lille. Bénéficiant de nombreux soutiens techniques, politiques, et financiers, elle poursuit avec succès l’aventure jusqu’à la crise générale de la branche à la fin des années 1780.

Éclosion d’une manufacture

Des bases solides

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Les racines d’Arnould-François Durot sont paysannes : il est fils d’un meunier de Bouchain. Bien qu’il soit malaisé de déterminer avec précision le statut et la fortune de ses parents, il semble cependant issu d’un milieu notable, éloigné de la simple culture de la terre. Son oncle maternel, Antoine Delagarde, occupe la fonction de lieutenant-prévôt de la ville de Valenciennes. Les ecclésiastiques de renom sont également nombreux dans la famille : son cousin Dom Ildephonse Lernould siège sur l’abbatiat d’Hasnon entre 1758 et 1785 [2][2] J. Dewez, Histoire de l’abbaye Saint-Pierre d’Hasnon,.... Ces origines le font certainement bénéficier d’une éducation solide. Placé par son père chez un marchand mercier de Lille, il apprend durant deux ans l’art du commerce et le sens des responsabilités.

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Naturellement intégré dès la fin de son apprentissage au sein du puissant corps des grossiers-merciers, il cherche une alliance susceptible de le hisser parmi l’élite de son groupe socioprofessionnel. Son choix se porte sur Marie-Jeanne Michez, fille de l’un des maîtres les plus en vue de la jurande. Les destinées des jeunes gens sont unies le 11 août 1733 par l’oncle de l’épouse, curé de Lompret. La famille Michez compte elle aussi plusieurs hommes d’Église. Dotés de manière équilibrée, les époux installent leur boutique dans la principale artère commerçante de la ville : la rue des Malades [3][3] AD Nord, tabellion de Lille 2910-197 et 2916-33.. Pour asseoir son statut social, Durot achète la bourgeoisie de Lille et commence à enseigner son métier à des jeunes gens, d’ailleurs souvent originaires de la même région que lui. Arnould-François Durot accueille également dans son foyer son propre frère : Louis-François. Prêtre sans paroisse, celui-ci offre à son frère toutes ses économies et participe à la vie de la maison en assurant l’éducation de ses 10 neveux et nièces [4][4] AD Nord, tabellion de Lille 159-40 et 3086-149..

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Dans les années 1750, Durot semble être un négociant bien établi. Il a certainement déjà accumulé une fortune conséquente : sa cote de capitation atteint alors 40 livres. On retrouve sa signature au bas de plusieurs actes d’atermoiement en compagnie de celles de figures prestigieuses du négoce lillois telles que Louis Luiset, Michel-Alexandre Mallez, ou Barthelémy Delespaul. Elle y côtoie également celles de marchands parisiens, lyonnais et stéphanois, signe que ses affaires s’étendent largement au-delà des frontières régionales [5][5] AD Nord, tabellion de Lille 2131-21 et AM Lille, fonds.... Fort de cette nouvelle notoriété, il est propulsé par ses collègues à la direction de la jurande. Élu égard-juré du corps des grossiers-merciers en 1754, il exerce durant trois années une fonction qui reste l’apanage des familles les plus anciennes et les plus puissantes.

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L’étendue des réseaux d’échanges des maîtres grossiers leur permettent de vendre dans leurs boutiques toutes sortes d’étoffes, en répondant à la demande de la clientèle. Or, depuis le début du siècle, les indiennes sont à la mode. Ces toiles de coton, peintes ou imprimées, sont soumises à une réglementation draconienne. Dans le but de mieux contrôler ce secteur lucratif, le roi promulgue des lettres patentes le 28 octobre 1759 afin d’en libéraliser le commerce et la production. La seule entrée des toiles étrangères est soumise à l’impôt, mais les mouvements internes sont laissés libres et la fabrication encouragée. De nouvelles lettres patentes du 29 mai 1762 imposent des normes de qualité [6][6] AD Nord, placards 8177 p. 694 et 782.. Dans chaque grande ville, un bureau des manufactures attestera le travail de la façon et de la teinture. Il sera alors seul autorisé à apposer le plomb de certification. En cas d’absence d’un tel organisme, une solution est prévue : la direction du corps des merciers a la charge de combler cette lacune. Or, le premier contrôleur des manufactures ne sera établi à Lille qu’en 1786.

Des associés complémentaires

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Interpellé par la récente libéralisation de la fabrication et du commerce des toiles indiennes, Arnould-François Durot reste à l’affût de toute nouvelle opportunité. Ayant eu vent de la présence d’un artisan de renom dans la région, il échafaude un plan. Jean-Baptiste Teply est en effet un coloriste confirmé, et comme la plupart des membres de la profession, un infatigable voyageur. Natif des environs de Prague, il a été instruit de ses secrets en Angleterre, et vient finalement fonder un atelier d’indiennerie à Sainte-Catherine-les-Arras. Le 24 octobre 1763, il se place sous le double parrainage des États d’Artois et du magistrat d’Arras. Mais l’expérience tourne rapidement court : Teply s’estime trompé par un déficit de capitaux et la défection de son partenaire. Dans les faits, ni lui ni son associé, le teinturier Dominique Glay, n’ont su mettre à profit les 6 000 livres avancées par les États et l’échevinage. Leur ignorance absolue des rouages commerciaux a précipité leur chute. Teply est acculé à signer l’arrêt de mort de sa fabrique le 17 octobre 1764 [7][7] AM Arras, HH 27-E 1 à 9..

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Durot ne ménage aucun effort pour circonvenir le tchèque et l’inviter à participer à ses projets. Séduit par une argumentation persuasive, et dégagé de ses obligations envers les autorités artésiennes, l’artiste se montre disposé à accepter la proposition. Mais le projet du négociant lillois se heurte désormais à la méfiance de ses propres dirigeants. Invité à se prononcer sur l’accueil de Teply, le magistrat temporise et prend des renseignements. Il mène une enquête minutieuse sur son nouveau ressortissant, en y impliquant toutes les autorités compétentes (chambre de commerce, intendance, corps de métier des teinturiers). Teply est invité à faire la preuve de son talent devant la chambre de commerce et s’en acquitte parfaitement. Les conclusions du procureur-syndic sont satisfaisantes et semblent ne pas tenir Teply responsable de l’échec d’Arras. Les diverses opinions recueillies font tout de même ressortir la nécessité d’associer Teply à un négociant expérimenté afin de prévenir toute nouvelle déconvenue [8][8] AM Lille, affaires générales 1198.. Dans le fait, Durot a déjà anticipé cet avis.

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Teply est désormais en position idéale pour négocier des subventions. Mais devant les lenteurs de l’autorité municipale, Durot l’incite à mener un double jeu ; c’est lui qui tire les ficelles en coulisses. Il conseille à son protégé de mettre en exergue les aspects publics de leur projet et de faire miroiter d’exceptionnelles retombées : embauche de nombreux ouvriers, enrichissement de la cité par un afflux de capitaux fuyant jusqu’ici au profit de l’indiennerie d’Anvers, relance de la tisseranderie, etc. Tout ceci afin d’encourager la générosité de l’administration. Non pas que l’immense fortune de Durot ne suffise pas au lancement de l’affaire — Chassagne rappelle que le capital de départ d’une indiennerie n’est pas excessif [9][9] S. Chassagne, Le coton et ses patrons, Paris, EHESS,... — mais quelques subsides supplémentaires ainsi que le soutien moral du Magistrat ne sont jamais négligeables.

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De son côté, Durot poursuit la piste du privé : il sait que sa caution est propice à rassurer les éventuels bailleurs de fonds sur la réussite de la future entreprise. Tardant à obtenir une réponse ferme et définitive du magistrat, il prend les choses en main et couvre de ses propres deniers les premières dépenses. Le 14 juin 1765, il achète à son compte une spacieuse maison rue de l’Arc pour 28 800 florins [10][10] AD Nord, tabellion de Lille 3819-4.. Teply abandonne alors sa demeure de la rue des Bouchers, y transfère son atelier, et commence à y exercer son art. La nécessité de travailler dans un univers clos est imposée par le secret, car celui-ci constitue l’essentiel du capital. Les commandes ne se font pas attendre : de nombreux marchands se pressent pour faire teindre leurs toiles. Ce succès est un argument supplémentaire pour persuader les autorités de participer à l’effort financier.

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Décidés à forcer le destin, Teply et Durot scellent définitivement leur alliance par un acte passé le 29 août pour 12 années devant maître Duriez [11][11] AD Nord, tabellion de Lille 2138-59.. Cette union d’un artiste et d’un négociant ayant une parfaite connaissance des circuits commerciaux, apparaît comme idéale. Cependant, les termes de la nouvelle société font état d’un déséquilibre flagrant. En homme d’affaires avisé, Durot met tous les atouts dans son jeu et trompe la naïve confiance de son partenaire. Il s’assure dans un premier temps la primauté : Teply travaillera d’abord pour lui avant d’honorer d’autres commandes. À terme, il échafaude un plan machiavélique. Il impose au teinturier de lui transmettre sa seule raison d’exister : ses secrets de teinture, puis s’attribue d’office le bénéfice des sommes qui pourraient être allouées par le magistrat, et conclut ainsi que la société pourra être arrêtée par « faute ou manque d’expérience » de Teply.

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Après de longs mois de tergiversations, la municipalité accède enfin à la requête de Teply et lui accorde une somme de 12 000 livres agrémentée d’une rente annuelle de 500 livres, par une ordonnance du 18 octobre 1765. Pour garantir la réussite de leur placement, les échevins réclament des assurances : ils prennent connaissance des articles de l’acte du 29 août et en confirment les termes, laissant à Durot le contrôle exclusif de la fabrique. Pour officialiser cette bienveillance, une commission est nommée afin de fixer les tarifs de la nouvelle manufacture. Les prix alignés sur les concurrents belges sont arrêtés de 5 à 9 sols l’aune selon les colorations.

Un divorce fracassant

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Parrainée par les autorités et assurée de solides bases financières, la fabrique d’indiennes de Teply et Durot peut enfin démarrer officiellement son activité. Née sous les meilleures auspices, elle prospère rapidement. Durant les 15 premiers mois d’exploitation, 99 000 aunes sont ainsi décorées. Durot est le premier bénéficiaire de ce succès et l’entente reste cordiale avec son associé tant que celui-ci détient la clé de la réussite. On ne devine cependant pas de passion réciproque. Ils s’unissent tout au plus dans une requête ayant pour but d’obtenir certaines exemptions pour la main-d’œuvre, notamment sur les bières, comme cela se pratique ailleurs.

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Cependant, la situation ne tarde pas à dégénérer : un conflit s’annonce. Teply ayant rempli sa part du contrat en formant Durot et ses fils à l’art de la teinture, il n’est plus utile. N’écoutant que son seul intérêt, le fervent chrétien qu’est Durot ne va pas hésiter à chasser son protégé après lui avoir volé ses secrets. Sentant le vent tourner, le tchèque cède la moitié de ses parts au médecin Salmon le 31 octobre 1766 pour 1 000 livres, créant ainsi une société particulière. Mais cette transaction est résiliée dès le 8 novembre laissant l’artiste seul face à son destin. N’écoutant que son courage et fort de son bon droit, Teply ouvre les hostilités en adressant un mémoire au magistrat dans lequel il se plaint du comportement de son protecteur [12][12] AD Nord, tabellion de Lille 2423-67 et AM Lille, affaires....

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Il est intéressant d’observer le changement d’ambiance. Dans la bouche de Durot, l’habile artisan de 1765 ne possède en fait que « quelques mauvais secrets acquis ou mendiés ». Le ton a radicalement changé. Pour étayer son plaidoyer, Durot fait également état de dettes non remboursées par son associé. Fort de ses soutiens et argumentant de toute sa mauvaise foi, il est certain de remporter la bataille. Les échanges sont virulents et Teply manque d’alliés : le sieur Plisson, régisseur de la manufacture, se plie à la raison du plus fort.

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Écœuré par l’attitude de Durot, Teply se résout à lui abandonner le bénéfice de leur labeur commun et des 12 000 livres allouées par le magistrat. En contrepartie, le négociant lui propose par règlement amiable la somme de 1 100 livres à titre de « récompense et reconnaissance » [13][13] AD Nord, tabellion de Lille 91-73.. Il accepte cette compensation le 14 décembre et songe désormais à rebondir pour se venger. Il prépare un projet concurrent et le soumet aux échevins. Ceux-ci ne s’opposent pas à l’ouverture d’une autre indiennerie mais refusent de contribuer une nouvelle fois à sa mise à flots. Démuni et lâché par ses derniers amis, Teply quitte Lille à jamais. On le retrouve en 1770 comme teinturier dans l’atelier de Basire à Darnétal, et enfin en 1781 à la tête de son propre établissement à Montpellier [14][14] S. Chassagne, Le coton…, op. cit., p. 103 et 143..

Pérenniser l’affaire

Des soutiens utiles

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Il est d’usage de s’interroger sur la part laissée au choix dans les mariages bourgeois au xviiie siècle. La recherche du bon parti occulte-t-elle totalement la liberté des individus et les sentiments ? Les mariages sont des occasions — trop belles pour les laisser filer — de tisser un réseau de relations autour d’un noyau familial. Un père cherche naturellement à prolonger son œuvre à travers sa progéniture et examine avec attention les projets matrimoniaux de ses enfants, lorsqu’il ne les suggère pas. Son principal souci consiste donc à assurer à ses héritiers des alliances unissant fortune et honorabilité.

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Durot n’échappe évidemment pas à la règle et sa griffe apparaît derrière le « placement » de chacun de ses enfants. Les filles, sans distinction d’âge, sont toutes mariées avant leurs frères. La cadette, Hubertine-Clotilde, épouse le 20 avril 1773 son cousin issu-de-germain Auguste-Joseph Delagarde. Celui-ci occupe alors la fonction de substitut du procureur au Bureau des finances et y deviendra quelques années plus tard trésorier de France, bénéficiant ainsi de la noblesse au premier degré. L’usage des mariages consanguins est assez peu répandu parmi les négociants lillois, même si l’endogamie est souvent respectée. Chacun des époux apporte 25 000 livres à la communauté [15][15] Ph. Rosset, Les officiers du Bureau des Finances de....

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La seconde, Dorothée-Julie, conclut une alliance toute aussi honorable. Elle unit sa destinée le 10 août 1773 à celle de François-Joseph Leperre, héritier d’une lignée de négociants en épices. Son père, Charles-François, y avait adjoint l’une des activités les plus rémunératrices du moment : le raffinage du sel. Lors du mariage, la position sociale de la famille Leperre atteint un sommet puisque l’oncle de l’époux, Antoine-François, est alors directeur de la chambre de commerce de Lille. Là encore, les jeunes gens s’offrent chacun 25 000 livres [16][16] AD Nord, tabellion de Lille 3085-100..

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Une seule cérémonie est organisée pour les deux dernières filles, Marie-Catherine et Amélie-Félicité, le 30 janvier 1776 [17][17] AD Nord, tabellion de Lille 3088-164 et 165, et J.-P..... Elles épousent en effet deux frères associés dans une maison de négoce : Pierre-François et Jean-Baptiste Beghein. Là encore, la belle-famille tient le haut du pavé. Le père des époux, Guillaume-François Beghein d’Aignerue, avait exercé des fonctions au sein de la chambre de commerce et du magistrat. Cette double union marque sans doute une volonté, consciente ou inconsciente, de conserver l’intégrité du patrimoine. Le cas n’est d’ailleurs pas isolé, ce qui permet d’affirmer qu’il fait partie intégrante d’une stratégie.

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Si l’honneur et la notabilité semblent être les critères d’une bonne alliance pour les filles, le défi est plus complexe pour les fils. Dans la mesure où ils sont amenés à reprendre les rênes de l’indiennerie, il faut avant tout garantir la solidité de leur fortune. Malgré une erreur de jeunesse et un fils naturel reconnu, Pierre-Marie-Régis est le premier à trouver l’âme sœur. Le 23 février 1779, il épouse la fille de l’un des plus gros fabricants de toiles peintes des Pays-Bas catholiques : la gantoise Anne-Barbe Clemmen. L’homogamie est parfaite, peut-être même trop pour éviter les conflits dus à la concurrence naturelle entre des entreprises similaires. La manufacture de Josse Clemmen semble tout de même surpasser celle de Durot [18][18] Académie Royale de Belgique, Bibliographie nationale,....

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Louis-François, aîné des fils, songe tardivement au mariage. Il choisit pour compagne Marguerite Bayart le 20 juin 1779. Bien que résidant à Lille depuis 6 ans, celle-ci est native de Saint-Domingue, où son père est à la tette d’une habitation considérable. Jean-Philippe Bayart, natif de Lille, était parti pour les Antilles à la suite de son mariage avec Jeanne Bachelier en 1752. Il avait tout de même renvoyé ses enfants dans sa famille en métropole pour peaufiner leur éducation. Les communications ralenties par la guerre d’Amérique empêchent les parents de donner leur accord à l’union de leur fille. Mais un conseil de famille Bayart prend la décision d’autoriser le mariage, garantissant le paiement d’une dot de 25 000 livres, promise le cas échéant par Jean-Philippe Bayart dans une lettre du 4 novembre 1778 [19][19] AD Nord, tabellion de Lille 472-4, 19, et 20..

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Cette alliance présente deux intérêts majeurs pour Louis-François Durot. Des contacts avec les planteurs antillais peuvent faciliter ses approvisionnements en produits tinctoriaux, abondamment cultivés à Saint-Domingue. D’autre part, la dot apportée par Marguerite Bayart ne doit pas masquer l’espoir d’un héritage foncier que l’on devine bien plus conséquent. Pour sa part, Louis-François fournit 53 000 livres « intérêt actuel dans la société de commerce avec son père et ses frères ». Augustin-Joseph reste célibataire, alors que François-Joseph, le benjamin, épouse le 30 avril 1782 Catherine-Françoise Prouvost [20][20] AD Nord, tabellion de Lille 3094-60 et J.-P. Hirsch,.... Issue du milieu négociant de Roubaix, cette dernière est la nièce du fabricant de toiles Liévin Deffrenne, associé à la grande maison de Lille « Veuve Deldicq et fils-Brovellio-et Cie ». On voit aisément le bénéfice que l’indiennerie peut tirer de cette union.

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Pour parfaire son projet et renforcer son prestige, il ne reste plus à Durot qu’à placer des enfants dans le premier ordre. Un fils et une fille prononcent des vœux: adhésion réelle ou conseillée ? Rien ne permet d’incliner dans l’un ou l’autre sens, mais ces engagements ont deux mérites : prolonger la tradition familiale de présence au sein du clergé et limiter la dispersion des biens (les membres des ordres réguliers n’héritent pas). Le pater familias tient tout de même à récompenser ces vocations au même titre que les projets d’alliance de ses autres enfants. Patrice-Joseph, religieux à l’abbaye de Marchiennes et Nathalie-Françoise, dominicaine au couvent de Lille bénéficient tous deux des largesses paternelles. Cette dernière se voit accorder une rente annuelle de 200 livres le 9 décembre 1772, à la veille de son entrée en religion [21][21] AD Nord, tabellion de Lille 3084-46..

…Un patrimoine étoffé…

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Pour servir ses ambitions grandissantes, Durot veut pouvoir s’appuyer sur un autre élément essentiel, toujours nécessaire à l’assise d’un projet industriel d’envergure : la propriété foncière. Si celle-ci participe à l’outil de production, elle place également son détenteur à l’abri du besoin par les revenus réguliers qu’elle assure. La rente devenant même l’unique moyen de subsistance lors d’une éventuelle retraite. Dans la constitution de son patrimoine, Durot est guidé par un double impératif : disposer d’un espace suffisant et conserver le secret de ses méthodes de travail. Il lui faut donc un endroit vaste et clos. L’achat de la maison de la rue de l’Arc s’avère un choix judicieux, et après la dissolution de la société Durot-Teply, elle reste le siège de la production. Le négociant, quant à lui, réside toujours rue des Malades.

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L’activité de la manufacture nécessite la construction d’une sécherie, dont il obtient le permis de construire auprès du magistrat le 29 avril 1766, en empiétant sur le canal de la Baignerie. Quand on connaît le défi constant proposé par les questions d’hygiène, on mesure la faveur qui lui est accordée. Pour être sûr d’obtenir gain de cause, il ne cesse de faire valoir les dépenses considérables effectuées pour le bien de la communauté. Le 11 juin 1767, Durot acquiert un cabaret rue Saint-Nicolas, mais celui-ci ne semble pas être promis à un usage industriel ; il jouxte sa résidence principale [22][22] AD Nord, tabellion de Lille 2424-3 et AM Lille, fonds....

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Dans l’optique d’arrondir son « pré carré », Durot achète en 1774 une sorte de terrain vague, situé à deux pas de la rue de l’Arc, et nommé Cour des bateliers. Un seul véritable obstacle sépare ses deux propriétés : la brasserie d’Henri Lemaire. Immédiatement, l’indienneur s’empare d’un prétexte pour affaiblir son encombrant voisin : le bouchage partiel d’un ruisseau mitoyen gêne l’écoulement naturel de son terrain. Il trahit ainsi son désir d’hégémonie et sa volonté de créer un pôle d’activité sur le quartier. Devant tant d’ambition — ou tout simplement pour respecter l’équité — la décision rendue le 8 mai 1775 par le magistrat fait pour la première fois défaut à Durot. Celui-ci se pourvoit immédiatement en appel auprès du Parlement, mais devant les lenteurs de la procédure, une solution amiable est trouvée le 30 mai 1778. 1774 est également l’année que choisit Durot pour établir définitivement sa résidence rue de l’Arc : veuf et père d’enfants mûrs, cet espace lui suffit dorénavant. Il cède alors l’usufruit de sa maison de la rue des Malades à son gendre Leperre [23][23] AD Nord, tabellion de Lille 3086-16 et 3090-57 et AM....

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Guidé par le désir d’asseoir son projet à long terme, Durot se donne les moyens de ses rêves d’expansion. Influencé par d’autres indienneurs, il adopte le modèle idéal de la manufacture-château. Le 13 août 1777, il obtient le bail du château de Beaupré, à Haubourdin, auprès du comte de Roncq. Outre le caractère prestigieux de cette nouvelle transaction, il s’adjuge une grande bâtisse campagnarde, un espace immense, relié à Lille par le canal de la Deûle, ainsi que d’agréables revenus fonciers. Toujours animé par un esprit de conquête, il obtient le 4 mars 1778 du propriétaire des lieux et de l’intendant la construction d’un puisoir et d’une sécherie, nécessaires à son activité. Mais ne négligeant pas pour autant ses installations lilloises, le magistrat l’autorise encore le 23 octobre 1779 à installer un moulin à fouler les draps rue de la Baignerie [24][24] AM Lille, affaires générales 1204-4 et 1227-24.. Tout en étendant son activité en amont, il rallie à ses intérêts de nouveaux acteurs : le puissant groupe des fabricants de draps.

…pour une expansion rapide

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Tout au long de son irrésistible ascension, Durot tente de s’attacher de nouveaux soutiens. Il utilise toutes les pistes possibles pour associer toute forme d’autorité à ses desseins. Bien qu’ayant largement dépassé le stade du simple commerce, il reste fidèle à sa jurande d’origine, et continue à siéger dans ses assemblées. Il incite ses fils à faire de même, et tous les quatre relèveront la maîtrise du corps des grossiers-merciers. Louis-François se fera, de plus, nommer à la maîtrise du corps des bourgeteurs le 8 août 1781. Cet attachement aux structures corporatives, à la veille même de leur disparition, montre bien le poids qu’elles jouent encore dans le monde du travail. Non qu’elle soit synonyme de crédit pour la maison Durot, dont le prestige dépasse de loin les frontières régionales, mais elle reste un creuset d’entraide entre des négociants pétris d’un même idéal.

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À l’échelon supérieur, on peut remarquer la présence toujours bienveillante du magistrat, de la chambre de commerce, et de l’intendance. Les échevins sont d’ailleurs une fois de plus à ses côtés en 1768, lorsqu’une crise de confiance sème le trouble. La notoriété des indienneries belges surpassant la sienne, il se plaint de l’absence d’un bureau de manufacture qui lui fournirait un label de qualité par l’apposition de son plomb officiel. En même temps, cette absence lui laisse les coudées franches face à la législation. Cet épisode oblige tout au plus Durot à aligner ses tarifs sur ceux de l’étranger.

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Avide de plus de reconnaissance, il va même jusqu’à briguer le titre suprême de « manufacture royale ». Il est toujours appuyé dans sa démarche par les autorités citadines, qui veillent désormais paternellement au développement de l’entreprise. La consécration survient le 25 janvier 1770, lorsque tombent les lettres patentes. Cet honneur envié « en ce qu’il conférait inséparablement honneur et profit » [25][25] AM Lille, affaires générales 1201-5 et J.-P. Hirsch,..., octroyait à son détenteur de nombreuses facilités et la permission de frapper ses toiles aux armes fleurdelisées. À cette occasion, Durot estime procurer du travail à 400 personnes, dont environ 150 attachées à la seule manufacture.

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Fort de ce nouveau blanc-seing, Durot se sent pousser des ailes et s’attaque à de nouvelles branches d’industrie. Déjà présent dans la teinture et le commerce des toiles, il se lance dans les étapes amont de la chaîne. Outre la construction d’un moulin à fouler, certains indices laissent à penser qu’il est impliqué dans le tissage. Le 22 février 1768, il est cité comme associé de la manufacture de mousselines d’Houplines, lorsque celle-ci reçoit son label de « manufacture royale ». Si le principal animateur de cette industrie, De Raincour, estime y avoir englouti 300 000 livres sur deux ans, on peut imaginer que Durot a produit le même effort financier de son côté [26][26] AM Lille, affaires générales 1198..

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Pour pérenniser son activité, il décide d’y associer ses quatre fils le 26 novembre 1774, sous la raison « Louis-François Durot et fils ». C’est sous cette dénomination — qui ne laisse aucun doute sur sa volonté de privilégier son aîné — qu’il rachète, le 7 août 1775, la manufacture royale de verres de Joseph-François Boussemart, pour 21 000 florins. Avec plusieurs familiers, dont son gendre Auguste Delagarde, il remet rapidement l’affaire à flots, et se retire dès le 24 juillet 1777, au profit d’un autre associé, Bernard Rousselle. Le bénéfice de l’opération est énorme, puisque la revente s’effectue au prix de 92 000 florins. Cette tradition manufacturière sera prolongée par un autre gendre, Louis-François Leperre, créateur avec René Paulée d’une fabrique de porcelaine le 13 janvier 1784 place des Carmes. Malheureusement, cette expérience tournera court dès 1788 [27][27] AD Nord, tabellion de Lille 1156-92 et 3087-68 et AM....

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La réussite fulgurante de Durot donne bien évidemment des idées à d’autres entrepreneurs. Ainsi, une seconde indiennerie voit le jour dès 1768 à l’initiative de deux personnages. Le premier, Jean-Baptiste Van Zeller de Roders, est issu d’une famille de Nimègue, dont l’empire commercial s’étend des Pays-Bas au Portugal. Sans déroger à sa noblesse, il est associé dans une multitude d’entreprises textiles à Lille, Rouen, Paris, et Lisbonne [28][28] J.-F. Labourdette, La nation française à Lisbonne de.... Le second, Josse Marousse, est originaire de Gand, ville qu’il a quittée depuis de nombreuses années pour se fondre à l’élite de la mercerie lilloise. Van Zeller apporte ses capitaux et Marousse ses réseaux, mais ni l’un ni l’autre ne s’y entend dans l’art de la teinture. Ils engagent donc le coloriste Pierre-Henri Coulin le 1er août 1768 pour une durée de douze ans, et l’installent à l’hôtel Saint-Pierre (qui vient juste d’être libéré d’une manufacture d’apprêt anglais fondée par le lillois Van Gaver et l’irlandais Mac Carthy) [29][29] AD Nord, tabellion de Lille 2141-12 et 2142-158..

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Forte d’une expérience rapidement acquise, la société « Marousse et Cie » reproduit le procédé peu élégant de Durot envers Teply en congédiant Coulin dès le 18 novembre 1769, contre une maigre prime de 1 800 livres. Si le succès se dessine en matière commerciale, l’association est moins heureuse que sa rivale sur le plan politique. Van Zeller échoue dans l’obtention du titre de manufacture royale et revend ses parts à Marousse le 19 mai 1770 [30][30] AD Nord, tabellion de Lille 3084-113 et 3938-14.. Cette fabrique n’en reste pas moins une redoutable concurrente pour Durot. Mais ce dernier reste engagé dans un cercle vertueux que rien ne semble devoir briser : les autorités favorisent le destin de son entreprise, lui permettant de la faire prospérer en créant richesses et emplois.

Un déclin inévitable ?

Succéder et survivre

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Cette machine apparemment solide aux rouages bien huilés repose sur les épaules du seul père fondateur. Certes, en homme d’affaires prudent et avisé, Arnould-François Durot avait cherché à garantir la poursuite de son œuvre par une série de dispositions. La mise à l’écart des filles avait été garantie par la formation d’une société entre les quatre fils en 1774. Ayant démarré l’indiennerie à l’âge où d’autres se retirent des affaires (fait assez rare puisque 50 % des créateurs ont moins de 32 ans) [31][31] S. Chassagne, Le coton…, op. cit., p. 131., il sait l’inévitable assez proche et l’a anticipé. Malgré ces précautions, son décès, le 9 juin 1780, fait tanguer le navire. L’inventaire dressé dès le 4 juillet par maître Leroy décrit une spacieuse maison aux multiples pièces et aux ornements bourgeois, au sein de laquelle se côtoient l’habitat proprement dit et la manufacture. Notons que son statut de notable lui permet d’être enseveli en l’église Sainte-Catherine.

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La lecture de son testament, déposé le 1er septembre 1779 chez maître De Bayser, n’étonne aucun des héritiers : l’aîné, Louis-François, y est désigné comme le bénéficiaire plus que privilégié. Mais ses frères et sœurs, forts de leur bon droit garanti par les termes égalitaires de la coutume de Lille, montrent des velléités de faire casser ce texte honteusement préciputaire. Se sentant injustement privilégié et désirant éviter un procès long et onéreux, Louis-François cède et accepte de réviser le testament. Il renonce à de multiples avantages par une convention avec ses frères et sœurs le 27 juin. Il reste seul à pouvoir exploiter la manufacture de la rue de l’Arc et à utiliser la raison sociale « Louis-François Durot et fils », clause primordiale en terme commercial. La société est tout de même prolongée jusqu’au 31 décembre 1780, afin d’établir un bilan exact des comptes. Louis reste également libre de reprendre le château de Beaupré à son compte, mais en laisse finalement la disponibilité à la communauté. Il renonce également au legs de tous les meubles de la succession, ainsi qu’à la jouissance de la Cour des bateliers [32][32] AD Nord, tabellion de Lille 3092-90..

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Derrière ce règlement amiable, une certaine tension est perceptible : malgré de sages précautions, ce compromis sera la source d’une multitude de conflits et de procès entre les diverses parties. Pour faciliter l’affaire et puisque l’essentiel de l’appareil productif est préservé, les héritiers se séparent de toutes les possessions immobilières non accaparées par l’indiennerie. La Cour des bateliers est revendue le 4 novembre 1780 au brasseur Delannoy pour 18 000 florins et la grande maison de la rue des Malades, occupée par le couple Leperre-Durot, est cédée le 31 octobre à un autre gros négociant de la place, Louis-Augustin Dathis, pour la somme de 24 156 florins [33][33] AD Nord, tabellion de Lille 3092-117, 118 et 129..

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Comme prévu, la société « Louis-François Durot et fils » est rompue le 31 décembre, et le partage des actifs s’effectue sans trop de heurts. Ce document, ainsi que l’inventaire après décès, offre une photographie intéressante des réseaux de revente. Les détaillants sont essentiellement lillois, mais on les trouve également dans le Hainaut français, région natale de Durot père, ainsi qu’en Artois (Arras, Guînes, Saint-Omer), et jusqu’à Dieppe et Paris. L’indiennerie n’a en revanche aucun client en Flandre, ce qui peut s’expliquer par la présence de deux fabriques concurrentes à Gand et Anvers. Les actes officiels décrivent aussi la composition du capital. La part la plus importante est représentée par les valeurs d’exploitation : environ 166 000 livres (soit 65,3 % des actifs). Les créances ne prennent leur part qu’à hauteur de 44 000 livres (soit 17,3 %), ce qui est assez faible mais dénote une bonne capacité de Durot à recouvrer l’argent qui lui est dû. Pour ce qui est de la partie fixe, elle se monte également à 44 000 livres (soit 17,4 %). Ces proportions diffèrent légèrement de ce que Pierre Caspard a pu observer à Tournemine, mais consacrent quand même une nette prédominance du capital variable [34][34] AD Nord, tabellion de Lille 3092-94 et 3093-166 et..., découlant de la lenteur des échanges, et compréhensible lorsque l’indienneur assure la commercialisation de ses toiles.

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Les 140 000 livres de toiles blanches sont partagées le 13 mars 1781. Le premier quart échoit à Régis, les trois autres quarts revenant à Louis-François et François-Joseph, qui décident de poursuivre l’association à deux. Augustin, quant à lui, semble s’être dirigé vers d’autres activités. La succession n’est pas éteinte pour autant : la liquidation définitive n’a lieu que le 27 décembre 1781, lorsque Louis-François, en tant qu’exécuteur testamentaire, rend les comptes et efface les dernières dettes. À cette occasion, il s’acquitte des 7 500 livres dues à chacun de ses cohéritiers pour le rachat de la manufacture. Concernant Beaupré, Régis effleure l’idée d’en faire le siège de sa propre indiennerie, mais ayant opté pour une autre solution, c’est finalement Augustin qui se rend maître des lieux le 11 décembre 1780, en payant 26 000 florins à la communauté [35][35] AD Nord, tabellion de Lille 3093-47 et 142 et AM Lille,.... Ce versement correspond bien entendu à la valeur ajoutée par la somme des travaux effectués depuis l’obtention du bail. Finalement, l’éclatement prévisible du patrimoine est évité, et si l’entreprise d’Arnould-François Durot sort fragilisée de l’épreuve, elle ne sombre pas.

L’union fait la force

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Louis-François Durot est affaibli mais pas abattu. Il reste associé dans un premier temps à son frère François-Joseph, conserve la manufacture, ainsi que les 3/4 des toiles formant la matière première. Il garde également une forte complicité avec son autre frère Augustin, reconverti exclusivement dans la blanchisserie et la teinture, et résident à Beaupré, dont il a racheté le bail. Il est tout de même confronté à deux problèmes majeurs : trouver des fonds pour donner un second souffle à son activité et rassurer ses partenaires. Pour la vigueur financière, Durot sait qu’il peut compter sur les amis de son défunt père : au sein du corps des grossiers-merciers, le fidèle Louis-François Luiset a pris une participation dans l’entreprise à hauteur de 30 000 livres sous forme de rente [36][36] AM Lille, fonds Gentil 4911.. Un autre soutien de toujours, le contrôleur Étienne d’Armancour, assure une partie non négligeable de la relance. Quant à l’image, elle est en partie garantie par la continuité de la raison sociale.

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Peu de temps après l’épisode mouvementé du partage, François-Joseph décide de voler de ses propres ailes, laissant à nouveau planer le spectre d’une faillite. La société est dissoute à l’initiative du cadet le 16 novembre 1781, avec pour conséquence, un nouvel éclatement des mises de fond. Louis-François est contraint de débourser la somme de 60 000 livres pour compenser le départ de son frère. Il est tout de même prévu que ce remboursement sera effectué en six versements annuels [37][37] AD Nord, tabellion de Lille 823-63 et 3093-14.. François-Joseph est alors sur le point d’épouser Catherine Prouvost, liée aux milieux de la draperie roubaisienne, et assure par là un approvisionnement à son futur commerce. Il se lance lui-même dans l’industrie des indiennes et installe rue de la Nef une modeste manufacture, qui n’atteindra jamais la dimension de celle de son aîné, mais devient rapidement prospère et viable à longue échéance.

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Si Louis-François se permet le luxe d’une séparation d’avec son frère, c’est qu’il a obtenu des assurances par ailleurs. En effet, dès le 1er janvier 1782, il forme une société en nom collectif avec son principal concurrent : Josse Marousse. Presque contemporains (ils ont trois ans d’écart), une solide amitié lie les deux hommes depuis des années, au sein de la jurande des merciers, du fait de leurs intérêts communs. C’est en tous cas le premier phénomène de concentration du genre, qui sort subitement l’entreprise de la « sphère du privé ». Marousse abandonne alors sa fabrique située rue Basse et l’indiennerie de la rue de l’Arc devient le siège du nouveau partenariat, au sein duquel chacun trouve se place et son compte. Le nouveau venu apporte 150 000 livres d’argent frais et de marchandises [38][38] AD Nord, tabellion de Lille 3098-1 et J.-P. Hirsch,.... Ce rapprochement n’est pourtant pas fortuit : il correspond à un objectif précis de lutte efficace contre un adversaire commun.

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Ce concurrent redoutable n’est d’ailleurs pas un étranger, il s’agit du troisième frère de Louis-François, Régis Durot, lui aussi indienneur. Depuis son alliance avec Anne-Barbe Clemmen, ce dernier s’est rapproché de sa belle-famille au point de rompre les liens avec la sienne. Il apparaît d’ailleurs dans la succession de son père comme le plus virulent à l’égard des privilèges réservés à son aîné. Son beau-père, Josse Clemmen, est un important négociant belge, en cheville avec l’Espagne et la France. En 1777, il avait érigé à Gand une imprimerie de toiles avec le soutien actif du gouvernement autrichien. Acteur d’un succès fulgurant, il emploie désormais 400 ouvriers et associe à son entreprise ses sept enfants. Véritable brasseur d’affaires, il semble surpasser Durot dans la mesure où il arme lui-même ses navires, là où son homologue français se contente de diversifier ses participations industrielles [39][39] Académie Royale de Belgique, Bibliographie nationale,....

La crise mondiale du secteur

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L’ambition de Josse Clemmen et de son gendre fait de l’ombre à Durot et Marousse. La rivalité se fait plus pressante du fait des conflits familiaux. Afin de promouvoir une implantation durable, le négociant gantois a d’ailleurs largement investi dans l’immobilier lillois. S’étant rendu propriétaire d’une maison rue Basse, il y installe son gendre, et finance totalement les infrastructures de la fabrique. Il lui adjoint même l’un de ses fils, Liévin-Jacques, pour le seconder dans cette vaste entreprise. Tant et si bien que Pierre-Marie-Régis paie désormais une capitation plus forte que celle de son frère (80 livres contre 75 pour Louis-François) [40][40] AD Nord, tabellion de Lille 172-81 et 943-1, 94 et....

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La menace se précise fortement peu après. Prenant prétexte d’un arrêt du Conseil d’État du 10 novembre 1785, intimant à tous les indienneurs de se faire connaître, Clemmen lance une requête osée au Magistrat le 13 janvier 1786 [41][41] AM Lille, affaires générales 1208-6 et 9 et AD Nord,.... Il y réclame le bénéfice de l’apposition du plomb de la ville sur ses toiles peintes, ce qui suppose bien sûr un contrôle de la part des autorités. Méfiant, le procureur-syndic, dont l’amitié envers Arnould-François Durot s’est reportée sur son fils, consulte Louis-François sur le bien fondé d’une telle demande. Immédiatement, la fraude saute aux yeux du fabricant : Clemmen tente d’obtenir une marque française afin de vendre illégalement les toiles colorées dans son atelier de Gand et importées à Lille en secret.

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Tentant de faire vibrer la fibre sociale des échevins, le gantois envoie une seconde missive dans laquelle il exprime son désir d’attirer des imprimeurs anglais et hollandais qui favoriseraient l’essor de ce pan d’industrie au bénéfice de toute la cité ; le refrain est déjà connu… C’est sans compter sur l’audience de Durot, à qui tous les caciques de la ville sont liés. Réitérant son désaccord, celui-ci fait échouer la requête le 28 février. Il faut signaler que lui et Régis sont toujours en procès suite à la liquidation de la succession paternelle, et en particulier à l’attribution du château de Beaupré. Cet épisode précipite certainement l’établissement d’un Bureau des Manufactures à Lille le 23 mars 1786. Si Durot se contentait aisément de l’absence d’un tel organe auparavant, il est désormais un rempart face aux abus d’une concurrence agressive. Clemmen voit ses rêves de grandeur momentanément stoppés par ce refus, le soutien des institutions étant toujours acquis à l’artisan local : Louis-François Durot.

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En parallèle, Augustin Durot et sa teinture de Beaupré subissent les premiers assauts d’une conjoncture délicate. Endetté à hauteur de 25 000 livres, il est contraint à réclamer la bienveillance de son premier partenaire commercial : son frère Louis-François. S’apercevant très vite que le remboursement de sa dette s’avère trop difficile, il se résout à céder l’usufruit du château de Beaupré à son aîné le 3 novembre 1785 [42][42] AD Nord, tabellion de Lille 110-70, 187 et 193.. Cette cession ouvre d’ailleurs une nouvelle querelle lorsque la comtesse de Roncq réclame le paiement des loyers. Le procès est encore en instruction en 1792, avant que la demeure ne soit vendue comme bien national en 1796.

48

Le baromètre économique de l’indiennerie semble au beau fixe, et c’est cette période faste que choisit Marousse pour se retirer des affaires. S’étant porté garant du versement des 25 000 livres de la dot de son associé par Jean-Philippe Bayart le 5 janvier 1785, il sait son ami à la tête de ressources suffisantes pour poursuivre l’aventure seul. L’union est donc rompue le 1er janvier 1786 [43][43] AD Nord, tabellion de Lille 110-3 et 3098-1.. Celle-ci semble avoir connu un fabuleux succès, puisque la part de Marousse est alors évaluée à 240 000 livres. Rappelons juste que la part retirée par François-Joseph quatre ans plus tôt s’élevait à 60 000 livres.

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Une liste exhaustive des fournisseurs est proposée par l’acte de dissolution : les trois plus importants sont des pontes du milieu de l’indiennage. Jacques-Louis Pourtalès, installé depuis 1753 à Neuchâtel « approvisionnait en toiles blanches des Indes la plupart des indienneries françaises » [44][44] S. Chassagne, Le coton…, op. cit., p. 116.. Il est en cheville avec des comptoirs à Yanaon et Chandernagor et fait transiter la marchandise par les ports de Marseille et de Lorient. La société « Senn Bidermann et Cie » de Bruxelles est formée de grands négociants genevois exilés. Quant au banquier parisien Denis Rougemont, lui aussi originaire de Neuchâtel, il est le pourvoyeur de fonds privilégié d’une large frange d’indienneurs.

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À partir de 1788, les prix sont en baisse : l’offre surpasse par trop la demande, et toute la branche de l’indiennerie entre dans une crise dont elle sortira meurtrie. Durot n’échappe pas à son destin. Étant bénéficiaire d’un privilège royal, il s’adresse dès le mois de décembre 1788 au monarque pour réclamer un arrêt de surséance d’une année. Cette procédure suspend les poursuites à son encontre. Mais dès le 2 janvier 1789, suite à un fructueux voyage à Paris, Durot obtient de nouveaux crédits chez Rougemont et d’autres banquiers ; il fait alors suspendre sa première requête. Mais peu de temps après, il se trouve à nouveau dans l’embarras et renouvelle sa demande. Sa situation semble cette fois-ci plus désastreuse, et plutôt que de reculer l’échéance, il finit par trouver une solution de conciliation avec ses créanciers le 11 mars. S’apercevant qu’il ne peut indéfiniment poursuivre une activité déficitaire, il accepte le dépôt de bilan la mort dans l’âme en 1790 [45][45] AD Nord, C Intendance 3166..

51

Cette histoire résume de façon assez caractéristique le destin des tentatives préindustrielles. Profitant d’une opportunité inespérée, Durot se lance à corps perdu dans l’indiennerie. L’effet de mode et l’aspect rémunérateur de cette industrie d’art font son succès. Sans état d’âme, il se sépare de celui qui est à l’origine de cette prospérité. Les autorités, devant une législation sociale inexistante, se gardent bien de remettre en cause un contrat privé déséquilibré. En revanche, elles protègent de leur paternalisme les investisseurs, créateurs de richesses, au point de sacrifier à la morale chrétienne ou à l’hygiène… Le roi lui-même encourage l’entreprise. C’est pourtant sur une bonne stratégie familiale et immobilière que Durot s’appuie pour alimenter une croissance à long terme. Un temps menacée par la mort du fondateur, la manufacture est renforcée par un apport de capitaux extérieurs. Ne sous-estimons pas ici l’appartenance à un corps de métier, qui pour les plus gros négociants n’apporte aucun crédit d’image, mais contribue au lien social. Elle ne sombre que lors d’une crise de surproduction touchant tout le secteur. Mais si le nom de Durot disparaît de l’indiennerie lilloise, la branche, loin d’être condamnée, trouvera un nouvel élan sous l’Empire, avec le reste du secteur cotonnier.


Bibliographie

  • Louis Bergeron, « Pourtalès et Cie (1753-1801) apogée et déclin d’un capitalisme », Annales ESC, n° 2, 1970, p. 498-517.
  • Maurice Braure, Lille et la Flandre wallonne au xviiie siècle, Lille, Raoust, 1932, 742 p.
  • Pierre Caspard, « L’accumulation du capital dans l’indiennage au xviiie siècle », Revue du Nord, 1979, p. 115-126.
  • Pierre Caspard, « Gérer sa vie ? Étude statistique sur le profil de carrière des ouvriers de l’indiennage (1750-1820) », Revue du Nord, 1981, p. 207-232.
  • Serge Chassagne, La manufacture de toiles imprimées de Tournemine-les-Angers (1752-1820), Paris, Klincksieck, 1971, 382 p.
  • Serge Chassagne, « La diffusion rurale de l’industrie cotonnière en France », Revue du Nord, 1979, p. 97-114.
  • Serge Chassagne, Le coton et ses patrons, Paris, EHESS, 1991, 733 p.
  • Jean-Pierre Hirsch, Les deux rêves du commerce, Paris, EHESS, 1991, 534 p.
  • Louis Trénard, Histoire de Lille (1715-1851), t. 3, Toulouse, Privat, 1991, 700 p.

Notes

[*]

Alexis Cordonnier, titulaire de la maîtrise d’histoire, 51, rue du Metz, 59800 Lille.

[1]

S. Chassagne, voir bibliographie.

[2]

J. Dewez, Histoire de l’abbaye Saint-Pierre d’Hasnon, Lille, Imprimerie Salésienne, 1890, p. 406.

[3]

AD Nord, tabellion de Lille 2910-197 et 2916-33.

[4]

AD Nord, tabellion de Lille 159-40 et 3086-149.

[5]

AD Nord, tabellion de Lille 2131-21 et AM Lille, fonds ancien 759 et 760.

[6]

AD Nord, placards 8177 p. 694 et 782.

[7]

AM Arras, HH 27-E 1 à 9.

[8]

AM Lille, affaires générales 1198.

[9]

S. Chassagne, Le coton et ses patrons, Paris, EHESS, 1991, p. 100.

[10]

AD Nord, tabellion de Lille 3819-4.

[11]

AD Nord, tabellion de Lille 2138-59.

[12]

AD Nord, tabellion de Lille 2423-67 et AM Lille, affaires générales 1198.

[13]

AD Nord, tabellion de Lille 91-73.

[14]

S. Chassagne, Le coton…, op. cit., p. 103 et 143.

[15]

Ph. Rosset, Les officiers du Bureau des Finances de Lille (1691-1790), Genève, Droz, 1991, p. 232.

[16]

AD Nord, tabellion de Lille 3085-100.

[17]

AD Nord, tabellion de Lille 3088-164 et 165, et J.-P. Hirsch, Les deux rêves du commerce, Paris, EHESS, 1991, p. 129.

[18]

Académie Royale de Belgique, Bibliographie nationale, t. 4, Bruxelles, Thiry, 1873, p. 144 et 145.

[19]

AD Nord, tabellion de Lille 472-4, 19, et 20.

[20]

AD Nord, tabellion de Lille 3094-60 et J.-P. Hirsch, Les deux rêves…, op. cit., p. 124.

[21]

AD Nord, tabellion de Lille 3084-46.

[22]

AD Nord, tabellion de Lille 2424-3 et AM Lille, fonds ancien 759 et 760.

[23]

AD Nord, tabellion de Lille 3086-16 et 3090-57 et AM Lille, affaires générales 238-15.

[24]

AM Lille, affaires générales 1204-4 et 1227-24.

[25]

AM Lille, affaires générales 1201-5 et J.-P. Hirsch, Les deux rêves…, op. cit., p. 115.

[26]

AM Lille, affaires générales 1198.

[27]

AD Nord, tabellion de Lille 1156-92 et 3087-68 et AM Lille, affaires générales 1153-1155.

[28]

J.-F. Labourdette, La nation française à Lisbonne de 1669 à 1790, Paris, Fondation Calouste-Gulbenkian, 1988, p. 602 et 648.

[29]

AD Nord, tabellion de Lille 2141-12 et 2142-158.

[30]

AD Nord, tabellion de Lille 3084-113 et 3938-14.

[31]

S. Chassagne, Le coton…, op. cit., p. 131.

[32]

AD Nord, tabellion de Lille 3092-90.

[33]

AD Nord, tabellion de Lille 3092-117, 118 et 129.

[34]

AD Nord, tabellion de Lille 3092-94 et 3093-166 et P. Caspard, « L’accumulation du capital dans l’indiennage au xviiie siècle », Revue du Nord, 1979, p. 117.

[35]

AD Nord, tabellion de Lille 3093-47 et 142 et AM Lille, affaires générales 414-12.

[36]

AM Lille, fonds Gentil 4911.

[37]

AD Nord, tabellion de Lille 823-63 et 3093-14.

[38]

AD Nord, tabellion de Lille 3098-1 et J.-P. Hirsch, Les deux rêves…, op. cit., p. 116.

[39]

Académie Royale de Belgique, Bibliographie nationale, t. 4, Bruxelles, Thiry, 1873, p. 144 et 145.

[40]

AD Nord, tabellion de Lille 172-81 et 943-1, 94 et 105.

[41]

AM Lille, affaires générales 1208-6 et 9 et AD Nord, placards 8264-7.

[42]

AD Nord, tabellion de Lille 110-70, 187 et 193.

[43]

AD Nord, tabellion de Lille 110-3 et 3098-1.

[44]

S. Chassagne, Le coton…, op. cit., p. 116.

[45]

AD Nord, C Intendance 3166.

Résumé

Français

La manufacture d’indiennes d’Arnould François Durot constitue la première expérience pré-industrielle dans le secteur textile lillois. Cet établissement florissant est monté de toutes pièces par son fondateur grâce à la mobilisation et la cristallisation de tous les instruments judicieux et facteurs favorables : effet de mode, savoir faire artistique, stratégie familiale et immobilière, capitaux, réseaux professionnels et politiques, etc. Cette entreprise, apparemment solide, sombre pourtant dès les premières heures de la crise du secteur cotonnier de 1788. Manque d’assise ou déclin inévitable ? La réponse est malaisée. Le récit de l’aventure de Durot tente cependant d’illustrer les capacités dont disposent les premiers industriels, la manière dont ils font fructifier leurs talents, mais aussi les difficiles expériences du capitalisme naissant.

Mots-clés

  • Lille
  • indiennes
  • Durot
  • manufactures
  • coton
  • xviiie siècle

English

An « Industrie d’Art » in the Enlightenment Period : The Durot Calico-Printing Company (1765-1790)The calico-printing factory of Arnould François Durot constitutes Lille’s first preindustrial experience in the textile branch. This thriving business is built from scratch by its creator who managed to take advantage of all the proper instruments and favourable factors : fashion, artistic know-how, family and real estate strategy, capital, professional and political networks, etc. This company, apparently well established, collapses however in the very first hours of the 1788 cotton sector crisis. An excessively narrow base or an inevitable decline ? Answering this is not easy. The account of Durot’s adventure attempts though to illustrate the capacities that the first industrialists possess, the way in which they develop their talents, but also the difficult experiments of nascent capitalism.

Nederlands

Een kunstindustrie in de tijd van de Verlichting : Durot, bedrukt katoen (indienne) (1765-1790)De manufactuur van indiennes van Arnould François Durot is in de textielsector van Rijsel de eerste voorindustriële onderneming. Dit bloeiend bedrijf werd opgericht door de stichter, die gebruik maakte van alle toen beschikbare instrumenten en gunstige factoren : het mode-effect, de artistieke kennis, een familiale strategie ook op onroerend vlak, kapitalen, professionele en politieke netwerken, enz. Maar deze nochtans stevig lijkende onderneming gaat kopje onder in het begin van de crisis van de katoensector in 1788. Een te smalle basis of een onvermijdelijke ondergang ? Er is geen duidelijk antwoord. In dit verslag over de onderneming van Durot komen de eigenschappen van de eerste industriëlen aan bod, da manier waarop zij uit hun talent voordeel halen maar ook de pijnlijke ervaringen van het ontluikende kapitalisme.

Plan de l'article

  1. Éclosion d’une manufacture
    1. Des bases solides
    2. Des associés complémentaires
    3. Un divorce fracassant
  2. Pérenniser l’affaire
    1. Des soutiens utiles
    2. …Un patrimoine étoffé…
    3. …pour une expansion rapide
  3. Un déclin inévitable ?
    1. Succéder et survivre
    2. L’union fait la force
    3. La crise mondiale du secteur

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