CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le 25 mai 1559 se tient à Paris le premier synode des Églises réformées de France. Sur les quelque 1 350 Églises que comptait le royaume vers 1562, une douzaine seulement déléguèrent un représentant à ce synode qui adopta les deux textes fondateurs du protestantisme français : une Confession de foi définissant les grandes lignes du dogme suivi par ces Églises, et une Discipline qui instaurait pour plusieurs décennies une organisation ecclésiale inspirée du modèle mis en place par Calvin à Genève [1].

2On va parler « d’Églises dressées », c’est-à-dire des communautés ayant à leur tête un pasteur (ou ministre) responsable de la vie religieuse des fidèles, et un consistoire réunissant des « anciens » chargés de gérer la vie matérielle de la communauté et de surveiller les bonnes mœurs et la moralité au sein de la paroisse. L’article I de la Discipline arrêtait, par ailleurs, que chacune de ces Églises était totalement indépendante de ses voisines. Aussi, toutes déléguaient respectivement deux députés à un synode provincial chargé de coordonner leurs actions. À leur tour, les synodes nommaient des représentants à un synode national [2]. Ce système fut qualifié de synodo-presbytéral. Le synode national réuni à Lyon en 1563 divisa le royaume de France en huit provinces synodales. Le nombre passa à seize en 1572. Le chiffre n’allait plus changer jusqu’à la Révocation de l’édit de Nantes (1685). Signalons que chacune des ces provinces étaient divisées en « colloques » pouvant également se réunir en conseil [3].

3Les Églises du Nord de la France faisaient partie de la 16e province appelée : Ile-de-France/Champagne/Picardie et Pays chartrain (ou Beauce). Cette province, qui était parmi les plus vastes, compta 43 500 fidèles vers le milieu du xviie siècle, ce qui la classait au 9e rang des provinces huguenotes loin derrière celles du Bas-Languedoc (81 000), de Guyenne, de Saintonge (93 500) ou du Poitou (77 500) mais devant celle de Normandie (42 200). Il s’agira donc ici de faire revivre la vie des Églises de cette province, et plus particulièrement de celles du Nord, à travers les procès-verbaux des synodes provinciaux [4].

Organisation et fonctionnement d’un synode provincial

4Précisons, tout d’abord, que nous travaillons sur les procès-verbaux des séances de la 16e province, soit vingt-deux dossiers consultables aux Archives nationales, à la Bibliothèque nationale mais aussi à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et aux Archives de l’Église réformée d’Amsterdam. On peut également consulter une copie moderne (xixe siècle) de ces dossiers à la Bibliothèque de l’Histoire du Protestantisme Français (Paris).

5La Discipline des Églises Réformées de France prévoyait donc que chaque Église délègue au synode provincial deux représentants : le pasteur et un ancien (art. V). La province d’Ile-de-France/Champagne/Picardie/Beausse (sic !) compta une quarantaine d’Églises « dressées » (chiffre variable selon les époques). Le synode de la province regroupait donc, bon an mal an, une petite centaine de députés. L’article V de la Discipline imposait une réunion synodale tous les deux ans. Cette fréquence semble avoir été respectée pour la province Ile-de-France/Picardie sauf pour les années 1625-1626-1627 et 1629-1632 : la reprise des guerres sous l’impulsion du duc de Rohan et l’application de l’édit d’Alès (1629) expliquent probablement ces réunions exceptionnelles. Les synodes de la province se réunissaient généralement à Charenton qui était le temple des protestants parisiens. Mais d’autres lieux de réunion furent aussi choisis : La Ferté-au-Col (aujourd’hui, La Ferté-sous-Jouarre), Clermont-en-Beauvaisis ou Vitry-le-François (en Champagne).

6Un synode se déroulait généralement sur plusieurs jours (dix jours à Vitry-le-François en avril 1665) en suivant un ordre bien précis. On ouvrait la session par une invocation du nom de Dieu. Puis on vérifiait les lettres d’accréditation des députés. On « censurait » à cette occasion les Églises qui n’avaient envoyé aucune députation sans excuse valable. Cette censure se traduisait généralement par une amende ou/et une interdiction de célébrer la Cène. L’assemblée élisait ensuite un président, souvent qualifié de « modérateur », et deux secrétaires. On écoutait ensuite, temps fort dans le déroulement du synode, un représentant du roi lire une lettre de « Sa Majesté ». En effet, Louis XIII décida en 1623 qu’il fallait désormais une autorisation royale pour réunir un synode huguenot. Il désignait alors un commissaire royal, de religion protestante, chargé de surveiller la teneur des débats. Il s’agira, pour notre province, à partir de 1625, d’Auguste Galland puis de son fils, Jacques. Auguste Galland, conseiller d’État né à Tours avait exercé la charge de procureur général du domaine de Navarre, et Jacques était lieutenant au bailliage de l’Arsenal et du château du Louvre [5]. Leur succèderont Jacques de Candal (1649 à 1669), Jacques d’Allemagne, ministre de la RPR à Suzanne-en-Brie, à nouveau Jacques de Candal en 1679, pour terminer en 1681 par un catholique, Charles de Leurens de Chenevières, seigneur de Mesle, Président de l’élection de Paris. Louis XIV imposa, en effet, à partir de 1675, qu’un commissaire catholique préside les séances des synodes de l’Église réformée.

7Après le discours du commissaire royal, le modérateur prenait la parole pour réaffirmer la fidélité des huguenots envers le roi. Le synode dénonça ainsi dans les années 1620 la prise d’armes du duc de Rohan et, le 8 septembre 1649, les députés réunis à Vitry-le-François firent de même alors que commençait la Fronde. Passées ces formalités, le synode entamait ses travaux en commençant par aborder des « questions générales ». On traitait, par exemple, de questions relatives aux mariages mixtes entre catholiques et protestants et, d’une manière générale, aux relations entre adeptes des deux confessions. En 1627, par exemple, les députés réunis à Clermont-en-Beauvaisis eurent à débattre sur le fait de savoir s’il fallait sanctionner les artisans protestants qui payaient leur cotisation à leur « corporation ». Cette question n’était pas neutre car l’argent versé servait aussi à entretenir le culte du saint protecteur du métier or, rappelons-le, les protestants rejetaient le culte des saints… On dénonçait également, sans relâche, les libertés prises avec les interdits fixés par l’Église réformée. En effet, les pasteurs, tout comme d’ailleurs leurs homologues de l’Église catholique, luttèrent sans relâche contre les « dissolutions du temps » à savoir, le jeu, la danse et autres plaisirs liés à la taverne… Le synode réuni à Clermont-en-Beauvaisis le 22 avril 1627 dénonça également le fait de gagner sa vie en écrivant ou en jouant des pièces de théâtre. Les synodes pouvaient aussi se faire l’écho des grands débats théologiques qui traversaient le monde protestant français et européen. À Charenton, par exemple, le 16 mars 1623, les députés acceptèrent de recevoir les décisions du synode des protestants de Hollande, réuni à Dordrecht en 1618-1619, condamnant les thèses d’Arminius sur le dogme calviniste de la prédestination [6].

8On abordait ensuite les questions spécifiques à la vie de chaque Église, à commencer par la désignation des pasteurs, mais nous reviendrons sur ces questions à partir des exemples des Églises de Boulogne-sur-Mer et de Calais. Signalons, pour terminer sur cette présentation générale, que le déroulement du synode était rythmé par des sermons prononcés par des pasteurs présents. Le synode se terminait par l’audition des « proposants » c’est-à-dire des candidats au ministère. Ces candidats étaient jugés sur leur capacité à « disputer » en langues (latin, grec, hébreu) et en théologie. On finissait également par d’importantes questions financières : il s’agissait de répartir entre les Églises les frais de réunion du synode et de lever des sommes pour venir en aide aux étudiants (qui étaient invités à fréquenter l’Académie de Sedan), aux veuves des ministres et aux Églises pour leurs dépenses extraordinaires (l’aide aux pauvres par exemple). On désignait enfin les députés qui devaient représenter la province au synode national.

Les Églises du Nord de la France et leurs représentants au synode de la province

9Les Églises en question sont celles de Boulogne-sur-Mer et de Calais. Rappelons qu’en effet, l’Artois ne devint vraiment terre française qu’au cours des années 1660-1670. Le territoire relevait auparavant de l’autorité du roi d’Espagne qui lutta sans faiblesse contre « l’hérésie » à partir des années 1560 [7]. Aussi, quand ces terres revinrent à la France, les populations eurent soin d’implorer le roi de France pour qu’il leur épargne le régime de l’édit de Nantes. Le protestantisme se trouva donc cantonné pour le Nord du royaume au Calaisis, au Boulonnais et à la Picardie.

10Une Église réformée fut « plantée » en Boulonnais, semble-t-il, dès 1561. Un pasteur, Jean Auber, exerça son ministère de 1563 à 1585 [8]. L’origine d’une Église en Calaisis est plus confuse. Il y aurait eu peut-être un pasteur en 1559, un certain La Forêt, mais rien n’est sûr… Le procès-verbal du synode réuni à La Ferté-au-Col en 1564 livre une précieuse information pour la connaissance des origines de l’Église réformée de Calais : « ceux de Calais », peut-on lire, demandèrent qu’un certain M. Du Parre, ministre chez M. de Sénarpont, leur soit donné pour pasteur. Louis de Monchy, sieur de Sénarpont, noble boulonnais converti au protestantisme à la fin des années 1550, était un fidèle du prince de Condé, le chef militaire du « parti » protestant en France au début des années 1560. Louis de Monchy joua un rôle déterminant dans la reconquête française du Calaisis en 1558 aussi, Henri II lui attribua des terres en Calaisis comme celle dite La Calimotte près de Calais qui hébergea plusieurs familles protestantes tout au long du xviie siècle. On y ouvrit également un cimetière pour les Réformés. Cette terre passa ensuite aux Ruvigny dont les membres représentèrent au cours du xviie siècle les Églises réformées à la Cour de France. Le synode de 1564 ne répondit pas, semble-t-il, à la demande des protestants calaisiens et c’est, en fait, au début du xviie siècle, qu’on vit s’installer de façon sûre et durable une Église réformée en Calaisis. Un temple fut ouvert à Guînes, un autre à Marck et un premier pasteur, le sieur Le Tellier, commença son ministère à partir de 1603 [9].

11L’existence de deux Églises réformées distinctes l’une de l’autre, celle de Boulogne-sur-Mer et celle de Calais, ne fait donc aucun doute au début du xviie siècle. Ces deux Églises apparaissent régulièrement dans les procès-verbaux des synodes de la province. Précisons, tout d’abord, qu’elles faisaient partie du colloque de Picardie. En effet, les provinces synodales étaient divisées en colloques. Notre province comptait quatre colloques : Ile-de-France, Picardie, Champagne et Pays de Chartres. Elle regroupait en tout trente-sept Églises en 1649 : douze pour le colloque Ile-de-France, dix pour la Picardie [10], huit pour la Champagne et sept pour la Beauce. Avec ses quelque 3 000 fidèles, sur les 9 350 que comptait le colloque de Picardie, l’Église de Calais était une des plus grosses communautés réformées de la province. Cette particularité calaisienne s’explique par l’afflux dans le pays de nombreux protestants réfugiés fuyant la répression espagnole qui s’abattait sur les Pays-Bas. L’Église du Boulonnais arrivait loin derrière avec environ 350 personnes. Les contributions que devaient payer par chaque Église corroborent ce classement : 2 626 livres pour Paris en 1649, 172 livres pour Calais et pour Vitry, 22 livres pour Boulogne, une des Églises les moins taxées.

12Les procès-verbaux révèlent également que toutes ces Églises pouvaient avoir un statut très différent les unes des autres. Précisons, tout d’abord, que la Picardie fut une terre ligueuse pendant les guerres de Religion et les partisans picards du duc de Guise surent négocier pour que l’édit de Nantes soit appliqué a minima dans leur province : deux lieux de culte protestant officiels furent ainsi autorisés, à Desvres et à Haucourt près de Saint-Quentin, alors qu’il aurait pu y en avoir au moins sept (un par bailliage comme le prévoyait l’édit). L’article VII de l’édit de Nantes prévoyait, par ailleurs, que les seigneurs hauts justiciers pouvaient établir en leur maison un culte public « pour eux, leur famille, sujets, qu’autres qui y voudront aller » [11] : on parle d’Églises « de fief » qu’on retrouve surtout dans le colloque de Picardie (huit « cultes de fief » sur dix Églises). Le synode de la province signale ainsi en 1679 que l’Église de Boulogne « se recueillait au château du seigneur de La Haye » [12]. Il existait enfin des cultes domestiques. L’article VIII de l’édit de Nantes autorisait, en effet, que n’importe quel seigneur puisse ouvrir sa maison à un culte « que pour leur famille tant seulement » (trente personnes au maximum). Le sieur de Liembrune, un noble boulonnais [13] demanda ainsi au synode de Charenton, en 1669, l’autorisation de recevoir le sieur de Michaely « pour ministre de sa famille ». Le synode renvoya la demande au roi dont l’autorisation était nécessaire car Michaely était genevois. Enfin, les huguenots calaisiens surent plaider leur cause auprès des commissaires royaux chargés d’appliquer localement les clauses de l’édit pour se faire accorder d’autres lieux de culte à commencer par ceux de Guînes et de Marck où se disait le culte en langue flamande (origine de bon nombre de protestants calaisiens oblige !).

13Chacune de ces Églises, publiques il s’entend, déléguait son pasteur et un ancien pour la représenter au synode. Il était fréquent cependant qu’aucun représentant ne soit désigné comme ce fut souvent le cas pour l’Église de Boulogne-sur-Mer. En 1649, par exemple, sept Églises sur les dix du colloque furent représentées à l’exception des Églises de Calais, d’Amiens et d’Étaples. Ces Églises furent excusées « pour cette fois » mais, à d’autres moments, elles furent « censurées » pour des absences « non excusées ». Comment expliquer ces absences ? Église non desservie par un pasteur ? Négligence? Manque de moyens pour envoyer deux députés au synode ? Cette représentation, lorsqu’elle fut effective renseigne sur les personnalités qui se trouvaient à la tête des communautés réformées. On s’aperçoit ainsi que les Églises du Nord reçurent des pasteurs de grande qualité. On trouve, par exemple, en Calaisis en 1625 Jean-Baptiste Bugnet, ancien cordelier défroqué parisien qui se rendit célèbre en engageant de violentes polémiques avec des professeurs de la Sorbonne. Benjamin Tricotel, pasteur à Calais de 1659 à 1667, fut lui aussi un redoutable polémiste qui vit un de ses livres brûlé en place publique. Ferdinand de Prez (1653-1657) et son fils Jacques (1668-1681) avaient la réputation d’être de solides théologiens : Jacques occupera la chaire de théologie de la prestigieuse Académie de Saumur en 1671. Il faut enfin signaler, à la fin de la période, Pierre Trouillart qui, après Calais, passera aux Églises du refuge en 1685 d’abord en Hollande puis à Canterbury. Pour l’Église de Boulogne-sur-Mer, on peut citer Pierre Jannon, fils d’un éditeur de Sedan, qui représentera son Église au synode de La Fertéau-Col le 19 avril 1657. Nicolas Aubertin se retrouva également à la tête de l’Église boulonnaise de 1665 à 1669. Ce fils d’un célèbre théologien protestant français reçut un vibrant hommage lors de son décès de la part du synode de Charenton de 1679 :

14

…Dieu ayant couronné les travaux du sieur Nicolas Aubertin après avoir servy dix neuf ans en cette province, et dans l’église d’Amiens les deux dernières de sa vie, la compagnie témoignant la douleur d’une séparation si triste a accordé à l’église d’Amiens sensiblement touchée de la perte d’un si excellent serviteur de Dieu, digne fils d’un père extraordinaire, qu’il en sera fait une mémoire honorable dans les actes de ce synode, comme ayant toujours esté en édification singulière par sa vie, ses mœurs, sa doctrine et en sa mort.

15Tous ces pasteurs siégèrent aux synodes provinciaux et certains d’entre eux purent y jouer un rôle important. Bugnet, par exemple, fit partie de la délégation dépêchée en 1625 par le synode de Charenton auprès du roi pour réaffirmer la fidélité des huguenots du Nord du royaume. Benjamin Tricotel fut élu pour aller siéger au synode national. Nicolas Aubertin prononça le sermon inaugural du synode de Vitry-le-François en 1665 et Jacques de Prez fut un des deux secrétaires du synode de Charenton du 27 avril 1679. Parmi les anciens accompagnant ces pasteurs se trouvaient des notables de premier plan. Louis Delebecque, qui représentait l’Église de Calais en 1665 avec Jacques de Prez, possédait neuf maisons, 409 mesures de terre [14] et disposait d’un revenu annuel de 2 730 livres. Isaac de la Croix, présent au dernier synode de la province en 1681, était un important marchand de vin de Calais. Il passera en Angleterre après 1685 où il exercera la charge de diacre [15] au sein de l’Église du refuge à Canterbury avant de gagner ensuite Cork en Irlande. Thomas Badde, ancien de l’Église boulonnaise présent aux côtés du pasteur Aubertin au synode de 1665 était marchand en la basse-ville de Boulognesur-Mer. Il défraya la chronique judiciaire pour avoir engrossé sa servante [16] !

16Pasteurs et anciens boulonnais et calaisiens se retrouvaient donc avec leurs collègues du synode pour traiter des questions particulières concernant leurs Églises respectives.

Quelques informations sur les Églises de Boulogne-sur-Mer et de Calais

17Les affaires traitées par le synode étaient surtout de nature disciplinaire, à commencer par les nominations de pasteurs. L’article IV de la Discipline prévoyait que les ministres, nous l’avons vu, devaient être choisis par le consistoire puis présentés aux fidèles qui ne pouvaient pas être « contraints » d’accepter un ministre (art. VI). On connaît ainsi l’histoire d’un pasteur calaisien qui fut refusé par les fidèles. Il s’agit de Maurice Laubéron de Montigny, ministre en 1658-1659. On ne sait pas quelles furent les causes de ce refus. Aussi, le ministre éconduit porta-t-il plainte auprès du dernier synode national réuni à Loudun en 1659 pour qu’on lui paie « quelques arrérages qu’elle [l’Église de Calais] lui [devait] du temps qu’il l’avait servie ». Les Calaisiens tardèrent à s’exécuter car, dix ans plus tard, le synode provincial mettait toujours les calaisiens en demeure de payer ce qu’ils devaient au ministre. Le différent fut soumis au jugement du synode national de Loudun en 1659 [17].

18Les fidèles avaient le pouvoir de choisir de garder ou non un ministre, mais c’était tout de même le synode qui décidait du mouvement de ces ministres (art. VII). Il était seul habilité pour leur donner l’autorisation de quitter leur poste. Les ministres étaient, en effet, tenus à l’obligation de résidence (article II du synode national réuni à Gap en 1603). Le synode provincial de 1653 sanctionna ainsi, Ferdinand de Prez, qui fut suspendu de sa charge pour trois mois pour avoir quitté l’Église de Fontainebleau pour « être allé servir celle de Calais sans avoir pour cela aulcune permission du synode ». La suspension du ministre sera assez rapidement levée. Cette question de l’absentéisme des pasteurs fut à l’origine d’un conflit opposant deux pasteurs calaisiens. Jean-Baptiste Bugnet dénonça ainsi son collègue Pierre Caulier au synode de Charenton de 1625. Il accusait Caulier de se rendre régulièrement « sans congé » en Hollande pour ses affaires personnelles [18]. Or, l’article VII de la Discipline rendait obligatoire cette autorisation. Nous ne savons pas quelle fut l’issue de cette dénonciation. Pierre Jannon demanda, quant à lui, en 1657, a être « mis en liberté » pour sortir du Boulonnais à cause de son « indisposition ». Les anciens furent d’accord pour accorder un congé à leur pasteur mais le synode lui demanda de demeurer à son poste pendant huit mois jusqu’à l’arrivée de son successeur à la tête de l’Église boulonnaise. Les anciens de l’Église s’engagèrent à continuer de lui « fournir sa subsistance » durant ce laps de temps. On apprend à cette occasion que chaque chef de famille devait payer une taxe pour l’entretien du pasteur et pour son logement. L’édit de Nantes avait bien prévu l’entretien des ministres du culte par le roi, mais la monarchie arrêta très rapidement de verser les pensions. La question de l’entretien des ministres était donc récurrente dans les débats des synodes. On demanda ainsi, en 1657, aux fidèles de l’Église de Boulogne de rembourser aux « anciens » les avances « qu’ilz [avaient] fait pour l’entretien de leur pasteur ». Le synode décida à cette occasion que les chefs de famille de l’Église de Boulogne fréquentant celle de Calais devaient payer leur contribution à cette Église. Nous savons, en effet, qu’un certain nombre de Boulonnais se rendaient au temple de Guînes en Calaisis (familles Destailleurs, Romagnac, etc.).

19Une autre affaire impliquant un pasteur de l’Église de Boulogne peut être encore évoquée. François Regnard, sieur de Limoges, demanda aux députés du synode de Charenton réunis en mai 1669 d’être reçu au « saint ministère ». Ce « proposant » était issu d’une grande famille protestante de Boulogne-sur-Mer. Or, le synode s’aperçut qu’il était « accusé de certains faits en Hollande » où il avait étudié. On le renvoya donc en Hollande où il devait aller chercher un justificatif de sa conduite. Peut-être obtint-il des justificatifs satisfaisants car il est désigné comme ministre de l’Église de Boulogne dans un document daté de 1682.

20Les synodes avaient enfin à traiter un certain nombre d’affaires disciplinaires sans qu’on sache bien de quoi il était question. La veuve du sieur Tricotel, « ministre de Calais », se plaignit au synode de Charenton de 1659 que son beau-fils la dénigrait par le biais de bon nombre d’écrits à cause d’un héritage qui posait problème. Le diacre calaisien Verbrecq s’opposa en 1679 à son confrère Duponchel et au ministre Trouillart, là encore pour une histoire d’héritage probablement attribué par legs testamentaire à l’Église pour les pauvres de la communauté. Le diacre était-il suspecté d’avoir détourné à son profit une partie de cet héritage ? Verbrecq demanda à être relevé de sa charge. Des fidèles en appelèrent, par ailleurs, au synode en 1679 contre la « censure » prononcée par le consistoire à leur encontre. Ces fidèles étaient pour beaucoup des notables de la communauté calaisienne : le médecin Michel et sa femme; le marchand Ambroise Minet ; Abraham Descaufours ; Pierre Meigné ; etc.). Pourquoi ces censures? Affaires de mœurs? Transgression des interdits préconisés par la Discipline au sujet du jeu, de la danse, etc. ?

Conclusion

21Les procès-verbaux des synodes provinciaux constituent une importante source d’informations sur la vie institutionnelle des communautés protestantes. Ils nous montrent des institutions réformées vivantes et dynamiques. On remarquera, à cette occasion, qu’exercer son ministère en Boulonnais et en Calaisis ne fut pas une tâche repoussante (la durée moyenne du ministère était de huit ans en Calaisis), mais il vrai que bon nombre de ces ministres étaient originaires de la province synodale. La lecture des procès-verbaux révèle, par ailleurs, une situation qui pose un gros problème d’interprétation : le nombre des lieux de culte ouverts augmente sensiblement tout au long du xviie siècle ! On en compte, en effet, pour l’année 1679, cinquante et un contre trente-sept pour la période 1625-1657. Ces chiffres remettraient donc en cause l’idée selon laquelle le xviie siècle aurait été une longue période de diminution du nombre des Églises réformées autorisées dans le royaume de France…

22Les décisions disciplinaires laissent deviner, d’autre part, que les protestants furent au xviie siècle soumis à une véritable entreprise de « domestication des mœurs » (selon l’expression de Norbert Elias) comme l’étaient leurs congénères catholiques. Ces procès-verbaux dépassent donc la sécheresse propre à ce genre de documents pour nous renseigner sur la mentalité et la vie quotidienne des protestants français du xviie siècle.

figure im1
Les lieux de culte réformés du colloque de Picardie au xviie siècle.

Notes

  • [*]
    Alain Joblin, professeur des Universités, Université d’Artois (Arras), 25, rue de Béthune, 62360 Condette.
  • [1]
    Ces deux textes furent amendés et définitivement adoptés par le synode de La Rochelle de 1571.
  • [2]
    On comptera 29 synodes nationaux de 1559 à 1659.
  • [3]
    J. Garrisson, Les protestants au xvie siècle, Fayard, 1988, 413 p. ; D. Boisson et H. Daussy, Les protestants dans la France moderne, Belin, 2006, 351p. ; E. et E. Haag, La France protestante, Genève, 1966 (réed.), t. X, p. 38-41.
  • [4]
    Les originaux de ces procès-verbaux sont conservés dans divers fonds : Archives nationales, Archives de l’Église wallonne d’Amsterdam, Bibliothèque nationale (Manuscrits Français), Bibliothèque de l’Arsenal, Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il existe également une copie partielle de ces procès-verbaux à la Bibliothèque de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français : Fonds Auzière, ms. 563/1. Pour la province Ile-de-France… nous avons retenu 25 procès-verbaux : le premier date de 1564 puis nous avons une série ininterrompue de 1625 à 1682.
  • [5]
    E. et E. Haag, La France protestante, Paris, 1859, t. V, p. 201-204.
  • [6]
    Rappelons que le théologien hollandais Jacobus Arminius (1560-1609) avait critiqué le dogme calviniste de la prédestination en soutenant la thèse du libre-arbitre. Sa thèse fut rejetée par les Églises réformées de France et de Hollande.
  • [7]
    Sur la révolte des Pays-Bas, voir : A. Lottin, La révolte des Gueux en Flandre, Artois et Hainaut, Lillers, Éditions « Les Échos du Pas-de-Calais », 2007, 196 p.
  • [8]
    A. Joblin, Catholiques et Protestants Boulonnais (xvie-xviie siècles), Boulogne-sur-Mer, Mémoires de la Société Académique du Boulonnais, 1994, t. XV, 347 p.
  • [9]
    Sur le protestantisme en Calaisis : A. Joblin, « Le protestantisme en Calaisis aux xvie-xviie siècles », Revue du Nord, t. LXXX-Juillet/Décembre 1998, p. 599-618 ; E. Buy, S. Curveiller et J. Louf, Guines, des origines à nos jours, Balinghem, Les Éditions du Camp du Drap d’Or, 2007, 290 p.
  • [10]
    Le nombre des lieux où se disait un culte réformé en Picardie augmente tout au long du xviie siècle ce qui est pour le moins surprenant, le pouvoir royal ayant plutôt tendance à fermer ces lieux sur n’importe quel prétexte !…
  • [11]
    J. Garrisson, L’édit de Nantes, Biarritz, Atlantica, 1997, 136 p.
  • [12]
    Il s’agissait d’une maison fortifiée appartenant à la famille Le Carlier, sise sur la paroisse de Nesles au sud de Boulogne-sur-Mer. Mais il exista d’autres endroits où se tenait le culte : chez les Louvigny à Estréelles ou Wierre-au-Bois ; chez les Rocquigny au Fayel, près d’Étaples ; chez les Guiselin à Fromessent ; chez les de La Wespierre à Liembrune, paroisse de Tingry, près de Samer ; au château de Courset au sud de Desvres.
  • [13]
    Il s’agissait d’un de La Wespierre qui possédait une maison forte en Boulonnais à Liembrune près de Samer. Les de La Wespierre vivaient surtout à Dives près de Noyon et c’est probablement là qu’il souhaitait héberger un ministre.
  • [14]
    Environ 200 hectares !
  • [15]
    W. Minet, The fourth foreign church at Dover (1685-1731), London, Lymington, 1893, 125 p. Les diacres étaient chargés de distribuer les aides aux pauvres des Églises réformées.
  • [16]
    AM Boulogne-sur-Mer, ms. n° 1440.
  • [17]
    J. Aymon, Tous les synodes des Églises réformées de France, La Haye, 1710, t. II, p. 784-785.
  • [18]
    C. Landrin, Tablettes historiques du Calaisis, Calais, 1888, t. III, p. 216-218. Pierre Caulier avait investi plusieurs centaines de livres dans la Compagnie hollandaise des Indes occidentales (W.I.C.).
Français

Résumé

Les régions du Nord de la France furent très tôt touchées par la réforme protestante. Les adeptes de la « nouvelle religion » se recrutèrent dès le début du xvie siècle sur les terres des anciens Pays-Bas où ils subirent la violence de la répression espagnole. Une petite noblesse artésienne joua un rôle non négligeable dans la diffusion du luthéranisme. Ailleurs, ce sont des Églises légalement « dressées » dans le cadre de l’édit de Nantes (1598) qui s’épanouirent au cours du xviie siècle jusqu’à la révocation de 1685. Le renouveau se fit dès le xixe siècle par le biais d’une bourgeoisie protestante et des entreprises engagées par les sociétés missionnaires anglaises.

Mots-clés

  • Picardie
  • Boulonnais
  • Calaisis
  • synode
  • église dressée
  • église de fief
  • pasteur
  • consistoire
  • ancien
  • discipline
English

Representation in the xviith Century of the Protestant Communities of Northern France to the Ile-de-France/Champagne/Picardie Provincial Synods

Representation in the xviith Century of the Protestant Communities of Northern France to the Ile-de-France/Champagne/Picardie Provincial Synods

The regions of Northern France were affected very early by the Protestant reform. The adepts of the ‘new religion’ were recruited as early as the xvith century on the territory of the ancient Netherlands where they were the victims of the Spanish repression. A small nobility of the Artois also played a non-negligible role in the expansion of Lutheranism. Elsewhere, it is the Churches legally established thanks to the provisions of the Édit de Nantes (1598) which blossomed all through the xviith century until the repeal of 1685. The rebirth occurred already in the xixth century through a Protestant middle-class and undertakings initiated by English missionary societies.

Nederlands

De vertegenwoordiging, in de 17de eeuw, van protestantse gemeenschappen in Noord-Frankrijk tijdens de synoden van de provincies Ile-de-France/Champagne/Picardie

De vertegenwoordiging, in de 17de eeuw, van protestantse gemeenschappen in Noord-Frankrijk tijdens de synoden van de provincies Ile-de-France/Champagne/Picardie

De streken in Noord-Frankrijk werden zeer vroeg betrokken bij de protestantse hervorming. In het begin van de 16de eeuw vond men al veel aanhangers van de « nieuwe leer » in de Oude Nederlanden, waar zij ten prooi vielen aan de Spaanse repressie. De lage adel in Artesië speelde een niet te verwaarlozen rol in de verspreiding van het lutheranisme. Elders ziet men hoe kerken die door het Edict van Nantes (1598) een wettelijk karakter krijgen, zich ontwikkelen tijdens de 17de eeuw tot de revocatie in 1685. In de 19de eeuw herleeft dat alles onder impuls van de protestantse burgerij en actie van Engelse missiegenootschappen.

Alain Joblin [*]
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    Alain Joblin, professeur des Universités, Université d’Artois (Arras), 25, rue de Béthune, 62360 Condette.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/03/2013
https://doi.org/10.3917/rdn.395.0361
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