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Ecologie & politique

2007/1 (N°34)


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Depuis trois siècles, l’impact de l’humanité sur l’environnement planétaire s’est aggravé. En raison des émissions anthropogéniques de dioxyde de carbone, le climat de la Terre pourrait dériver significativement de son régime naturel pour les millénaires à venir. On peut à juste titre désigner par le terme « anthropocène » l’époque géologique actuelle, dominée de diverses manières par l’Homme, qui succède à l’Holocène – la période chaude des dix-douze derniers millénaires. On peut dire que l’Anthropocène a commencé dans la dernière partie du 18e siècle, époque dont les analyses de l’air emprisonné dans les glaces polaires montrent qu’elle a connu une augmentation des concentrations de dioxyde de carbone et de méthane à l’échelle du globe. Cette période coïncide aussi avec la conception de la machine à vapeur de James Watt en 1784.

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L’influence croissante de l’humanité sur l’environnement a été reconnue au moins depuis 1873, lorsque le géologue italien Antonio Stoppani a parlé d’une « nouvelle force tellurique qui par sa puissance et son universalité peut être comparée aux grandes forces de la Terre », faisant référence à « l’ère anthropozoïque ». Puis en 1926, V.I. Vernadsky a reconnu l’impact grandissant de l’humanité : « La direction que doivent suivre les processus de l’évolution, c’est-à-dire vers l’accroissement de la conscience et de la pensée, et des formes ayant des conséquences de plus en plus grandes sur leur environnement. » Teilhard de Chardin et Vernadsky ont utilisé le terme « noosphère » – le « monde de la pensée » – pour marquer le rôle croissant du pouvoir de l’intellect humain dans la maîtrise de son environnement et de son propre avenir.

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L’expansion accélérée de la démographie mondiale et de l’utilisation par habitant des ressources de la Terre a été continue. Au cours des trois derniers siècles, la population humaine a été multipliée par dix, dépassant les six milliards. On s’attend qu’elle atteindra dix milliards durant ce siècle. Le cheptel des bovins producteurs de méthane s’est élevé à 1,4 milliard. Les humains exploitent environ 30 à 50 % de la surface des terres de la planète. Les forêts tropicales humides disparaissent à un rythme élevé, ce qui augmente le taux de dioxyde de carbone et augmente fortement l’extinction des espèces. La construction des barrages et le détournement des rivières et des fleuves sont devenus monnaie courante. L’humanité utilise plus de la moitié de l’eau douce accessible. Les pêcheries soutirent plus de 25 % de la production primaire dans les régions océaniques d’upwelling (remontée d’eau profonde) et 35 % dans les bassins tempérés de plateaux continentaux. L’utilisation de l’énergie a été multipliée par seize au cours du 20e siècle, ce qui a engendré des émissions de dioxyde de soufre dans l’atmosphère s’élevant à 160 millions de tonnes par an, soit plus du double des émissions naturelles. Dans l’agriculture, on utilise plus de fertilisants azotés que tous les écosystèmes terrestres n’en fixent naturellement ; la production de monoxyde d’azote par la combustion des énergies fossiles et de la biomasse surpasse aussi les émissions naturelles. La combinaison de ces deux activités a provoqué des augmentations substantielles dans les concentrations de « gaz à effet de serre » – 30 % pour le dioxyde de carbone et plus de 100 % pour le méthane – atteignant leurs plus hauts niveaux depuis 4 000 ans, une tendance à la hausse qui va encore augmenter.

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Jusqu’ici, ces impacts ont largement été le fait de seulement 25 % de la population mondiale. Les conséquences sont, entre autres, les pluies acides, le smog photochimique et le réchauffement climatique. Ainsi, selon les dernières estimations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC/IPCC), la Terre se réchauffera de 1,4 à 5,8 °C durant ce siècle.

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De nombreuses substances toxiques sont relâchées dans l’environnement, sans compter certaines qui, sans être toxiques du tout, ont cependant de sérieux effets néfastes, comme les chlorofluorocarbures qui créent le « trou d’ozone » de l’Antarctique (et qui sont désormais sous contrôle). Cela dit, les choses auraient pu devenir bien pires : depuis le milieu des années 1970, on étudie les propriétés destructrices de l’ozone des halogènes. Or, s’il s’était révélé que le chlore se comportait chimiquement comme le brome, le trou d’ozone aurait pu être un phénomène planétaire permanent, et pas seulement un événement du printemps de l’Antarctique. Plus par hasard que par sagesse, cette situation catastrophique n’a pas eu lieu.

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À moins d’une catastrophe mondiale – comme l’impact d’une météorite, une guerre mondiale ou une pandémie – l’humanité restera une force environnementale majeure pour des millénaires. Les scientifiques et les ingénieurs se retrouvent face à une tâche redoutable qui consiste à guider la société vers une gestion environnementale soutenable durant l’ère de l’Anthropocène. Cela nécessitera un comportement humain approprié à tous les niveaux, et pourrait bien inclure des projets de géo-ingénierie de grande échelle internationalement acceptés, pour « optimiser » le climat par exemple. Cependant, à ce stade, nous avançons encore en terra incognita.

L’Anthropocène et la révolution thermo-industrielle

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Addendum par Jacques Grinevald

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Le génie s’exprime dans la brièveté, aimait dire le grand Goethe. C’est bien le cas ici. Son auteur, Paul J. Crutzen (né en 1933) est l’un des plus éminents spécialistes de la géochimie de l’atmosphère et de la nouvelle science du système Terre (Earth System Science) [1][1] Voir P. Crutzen et V. Ramanathan, « The ascent of atmospheric.... Il est considéré comme le père fondateur de la théorie de « l’hiver nucléaire » [2][2] Voir P. Crutzen et J.W. Birks, « The atmosphere after.... Pour son rôle dans le problème scientifique de la couche d’ozone stratosphérique menacée par les chlorofluorocarbures d’origine industrielle (les fameux CFC), il a reçu – en compagnie de Mario J. Molina et Frank Sherwood Rowland – le prix Nobel de chimie 1995 [3][3] Voir aussi T.E. Graedel et P. Crutzen, Atmospheric....

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Personnellement, je m’intéresse au thème de l’impact de l’activité humaine sur la face de la Terre (la biosphère au sens planétaire et évolutif adopté par l’écologie globale) depuis plus de trente ans, de sorte que j’ai déjà vu l’idée et même le terme d’Anthropocène dans la littérature depuis des années [4][4] Voir notamment A. Revkin, Global warming : understanding.... Ce concept d’Anthropocène, largement repris par la communauté scientifique internationale mobilisée dans le cadre du IGBP (International Geosphere Biosphere Programme, dit aussi Global Change) [5][5] Voir E. Ehlers et T. Krafft (dir.), Earth system science... correspond conceptuellement à ce que j’ai proposé d’appeler la « révolution thermo-industrielle [6][6] Voir J. Grinevald, « L’effet de serre de la biosphère :... ». Dans ma perspective historiographique et socio-épistémologique, la périodisation de l’Anthropocène (cette phase anthropogénique récente de l’évolution biogéochimique actuelle de l’environnement terrestre) se trouve associée non pas avec l’invention de la machine à vapeur moderne par l’ingénieur anglais James Watt (1736-1819) mais avec l’innovation techno-économique des moteurs thermiques issus du génie mécanique de James Watt et de ses émules, c’est-à-dire non vers la fin du « siècle des Lumières » (dont le paradigme vitruvien n’est autre que « l’architecture hydraulique » de Bélidor), mais vers le milieu du 19e siècle (au moment, en 1865, où l’économiste anglais W. Stanley Jevons publie The Coal question, le physicien prussien Rudolf Clausius, alors au Polytechnikum de Zürich, interprète le principe de Carnot, le deuxième principe de la théorie mécanique de la chaleur (la thermodynamique), comme la loi de l’entropie croissante, et, en 1867, où Karl Marx publie Le Capital. Critique de l’économie politique). Je crois que cette chronologie plus courte souligne mieux et le véritable commencement de la dérive anthropogénique de l’effet de serre et l’accélération de cette Histoire (la géologie de l’humanité). Elle correspond mieux, aussi, à mon sens, à ce que nous enseignent les récents résultats de l’analyse des archives environnementales extraites des carottes glaciaires de l’Antarctique et du Groenland.

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Crutzen a parfaitement raison de rappeler – comme l’a fait dès 1986 l’écologiste et expert du changement climatique William Clark – l’ancienneté de cette idée de l’influence croissante de l’humanité industrieuse sur la face de la Terre. À la suite de Clark [7][7] Qui citait G.P. Marsh, The earth as modified by human..., Crutzen mentionne le précédent peu connu d’un géologue italien, l’abbé Antonio Stoppani (1824-1891), professeur au Muséum d’histoire naturelle de Milan [8][8] Voir A. Stoppani, Corso di Geologia, vol. Il, Geologia.... L’abbé Stoppani est un prédécesseur, en quelque sorte, du père Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), dont Crutzen rappelle – mais sans préciser les différences sémantiques et théoriques – la notion de « noosphère », élaborée vers 1925 dans le cadre de ses discussions, à Paris, avec son ami Édouard Le Roy (1870-1954), le successeur de Bergson au Collège de France, et l’académicien russe Vladimir Vernadsky (1863-1945), qui venait de donner à la Sorbonne, en 1922-1923, une série de conférences publiées dans son livre fondateur intitulé La Géochimie[9][9] V. Vernadsky, La géochimie, Librairie Félix Alcan,..., et qui comprenait déjà un grand chapitre sur le cycle du carbone, le rôle de la « matière vivante » et sa perturbation anthropogénique.

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Dans ce livre de 1924, Vernadsky écrit :

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« Mais à notre époque géologique – ère psychozoïque, ère de la Raison – se manifeste un nouveau fait géochimique d’une importance capitale. Dans le cours des derniers milliers d’années l’action géochimique de l’humanité, qui au moyen de l’agriculture s’empare de la matière vivante verte, est devenue intense et excessivement multiple. Nous observons une étonnante rapidité de la croissance de cette action. C’est l’action de la conscience et de l’esprit collectif de l’humanité sur les processus géochimiques. L’homme a introduit une nouvelle forme d’action de la matière vivante avec la matière brute. Ce ne sont plus seulement les éléments nécessaires à la production, à la formation de la matière vivante qui entrent ici en jeu et changent ses édifices moléculaires. Ce sont des éléments nécessaires à la technique et à la création des formes civilisées de la vie. L’homme agit ici non comme Homo sapiens, mais comme Homo faber ».

(p. 342)
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Vernadsky cite ici en note L’Évolution créatrice de Bergson, publié en 1907. Dans ce grand livre philosophique du tournant du siècle, Bergson écrivait cette phrase qui illustre les notions d’Anthropocène et de révolution thermo-industrielle :

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« Un siècle a passé depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à ressentir la secousse profonde qu’elle nous a donnée. La révolution qu’elle a opérée dans l’industrie n’en a pas moins bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie d’éclore. Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu’on s’en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée ; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber[10][10] Cité p. 217-8 in J. Grinevald, « Progrès et entropie..... »

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Vernadsky précisait sa pensée, formulée en fait dès 1922, en disant : « Une force géologique nouvelle est certainement apparue à la surface terrestre avec l’homme[11][11] V. Vernadsky, op. cit., p. 344.. »

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Vernadsky présenta sa monographie sur La Biosphère, dans sa préface à l’édition française de 1929, comme faisant suite à son livre français de 1924 sur la géochimie, science nouvelle du 20e siècle. Historiquement, Vernadsky est bien le véritable fondateur de la biogéochimie. Cet honneur lui a été reconnu, aux États-Unis, dans les années 1940 (avant la guerre froide !), par le père de l’écologie scientifique moderne, George Evelyn Hutchinson (1903-1991), professeur à l’université de Yale [12][12] Voir J. Grinevald, « On a holistic concept for deep....


Lectures pour approfondir [bibliographie de P. Crutzen, précisée par J. Grinevald]

  • George Perkins Marsh [1801-1882], Man and nature ; or physical geography as modified by human action (New York, 1864) ; deuxième édition en 1874 : The earth as modified by human action : a new edition of « Man and nature » (Belknap Press, Cambridge, 1965).
  • Paul J. Crutzen, et Eugene F. Stroemer, « The “Anthropocene” », Global Change. IGBP Newsletter, 41, 2000, p. 17-18.
  • William C. Clark, et Robert E. Munn (dir.), Sustainable development of the biosphere, Cambridge University Press, Cambridge, 1986, chap. 1.
  • Vladimir I. Vernadsky [1863-1945], The Biosphere (version traduite et annotée de la publication originale de 1926) [Biosphera, Leningrad], [introduction de J. Grinevald], New York, Springer, 1998. [édition française : La biosphère, Paris, Librairie Félix Alcan, 1929 ; rééditée avec une préface de Jean-Paul Deléage au Seuil, coll. « Points/Sciences », Paris, 2002].
  • B.L. Turner et al., The earth as transformed by human action : global and regional changes in the biosphere over the past 300 years, Cambridge University Press, Cambridge, 1990.
  • John R. McNeill, Something new under the sun : an environmental history of the Twentieth-Century World, W.W. Norton, New York, 2000.
  • John T. Houghton et al. (dir.), Climate change 2001 : the scientific basis, Working Group I, Intergovermental Panel on Climate Change (IPCC), Cambridge University Press, Cambridge, 2001.
  • André Berger et Marie-France Loutre, « Modelling the climate response to astronomical and CO2 forcings », Comptes rendus de l’Académie des sciences, série 2. Sciences de la terre et des planètes, 323, 1, 1996, p. 1-16.
  • Hans Joachim Schellnhuber, « “Earth system” analysis and the second Copernican revolution », Nature, 402, Millennium Supplement, 1999, p. C19-C23.

Notes

[*]

Cet article est la traduction de l’article de Paul J. Crutzen, « Geology of Manking : “The Anthropocene” » paru dans la revue Nature le 3 janvier 2002 (415, p. 23).

[1]

Voir P. Crutzen et V. Ramanathan, « The ascent of atmospheric sciences », Science, 290, 13 octobre 2000, p. 299-304.

[2]

Voir P. Crutzen et J.W. Birks, « The atmosphere after a nuclear war : twilight at noon », Ambio, 11, 2-3, 1982, p. 114-125.

[3]

Voir aussi T.E. Graedel et P. Crutzen, Atmospheric change : an earth system perspective, Freeman, New York, 1993.

[4]

Voir notamment A. Revkin, Global warming : understanding the forecast, American Museum of Natural History, Environmental Defense Fund, Abbevill Press, New York, 1992, p. 55.

[5]

Voir E. Ehlers et T. Krafft (dir.), Earth system science in the Anthropocene, Springer, Berlin, 2006.

[6]

Voir J. Grinevald, « L’effet de serre de la biosphère : de la révolution thermo-industrielle à l’écologie globale », Stratégies énergétiques, Biosphère et Société, 1er mai 1990, p. 9-34, disponible en ligne.

[7]

Qui citait G.P. Marsh, The earth as modified by human action. A new edition of « Man and nature », réimpression de 1965, Belknap Press, Cambridge, p. 607.

[8]

Voir A. Stoppani, Corso di Geologia, vol. Il, Geologia stratigrafica, G. Bernardoni e G. Brigola Editori, Milan, 1873.

[9]

V. Vernadsky, La géochimie, Librairie Félix Alcan, Paris, 1924.

[10]

Cité p. 217-8 in J. Grinevald, « Progrès et entropie. Cinquante ans après », in D. Bourg et J.-M. Besnier (dir.), Peut-on encore croire au progrès ?, PUF, Paris, 2000, p. 197-227.

[11]

V. Vernadsky, op. cit., p. 344.

[12]

Voir J. Grinevald, « On a holistic concept for deep and global ecology : the biosphere », Fundamenta Scientiae, 8, 2, 1987, p. 197-226 ; N. Polunin et J. Grinevald, « Vernadsky and biospheral ecology », Environmental Conservation, 15, 2,1988, p. 117-122. Pour une perspective historiographique et une bibliographie plus complètes, voir J. Grinevald, « Ideas y preocupationes acerca del papel de la especie humana en la biosfera », in J.-M. Naredo et L. Gutiérrez (dir.), La incidencia de la especie humana sobre la faz de la Tierra (1955-2005), Fundacion César Manrique, Universidad de Granada, Grenade, 2005, p. 15-90.

Plan de l'article

  1. L’Anthropocène et la révolution thermo-industrielle

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